International Journal of Systemic Therapy · Couple
Que se passe-t-il quand la personne thérapeute nomme, dans l’instant, les larmes qui montent ou la tête qui se détourne ? L’équipe de Sari Kailanko, entre Jyväskylä et Ottawa, a codé treize séances de démonstration de thérapie de couple centrée sur l’émotion (EFT). Après chacune de ces interventions somatiques, les partenaires passent du récit des faits à l’exploration de leur vécu intérieur, et l’effet s’accumule au fil de la séance.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Interventions somatiques et profondeur de l’expérienciation en thérapie de couple centrée sur l’émotion, par Sari Kailanko, Stephanie A. Wiebe, Giorgio A. Tasca et Aarno A. Laitila, publié dans International Journal of Systemic Therapy (Taylor & Francis) (2022), doi : 10.1080/2692398x.2022.2041346, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. La figure est reproduite dans sa version originale anglaise ; les mentions « Partenaire » et « Thérapeute » ont été ajoutées devant les tours de parole des deux vignettes pour la lisibilité ; l’annexe (équations des modèles multiniveaux) n’est pas reprise. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Le corps est donc un moyen essentiel de prendre conscience de ses émotions.
Sari Kailanko, Stephanie A. Wiebe, Giorgio A. Tasca et Aarno A. Laitila
Résumé
La thérapie de couple centrée sur l’émotion (EFT), une thérapie de couple fondée sur l’attachement, considère l’émotion comme centrale dans le processus de changement thérapeutique. L’éveil de l’affect étant une réaction somatique, cette étude visait à examiner les interventions des thérapeutes qui consistent à remarquer et à commenter un indice somatique de l’expérience émotionnelle d’une personne en thérapie, comme son expression faciale ou sa posture, en lien avec la profondeur de l’expérienciation émotionnelle manifestée en séance de thérapie de couple EFT. L’échantillon comprenait 13 thérapeutes, qui recevaient chaque fois un couple le temps d’une unique séance de démonstration de formation à l’EFT. Nous avons codé les interventions des thérapeutes (c’est-à-dire le fait de commenter l’indice somatique de l’émotion chez l’une des deux personnes du couple). Juste avant et juste après chacune de ces interventions, nous avons coté la profondeur de l’expérienciation émotionnelle de la personne concernée. Les résultats de la modélisation multiniveau ont montré une augmentation linéaire significative de la profondeur de l’expérienciation des partenaires au fil de la séance. En outre, les partenaires présentaient une augmentation immédiate et significative de la profondeur de l’expérienciation après les interventions centrées sur le somatique. Ces résultats suggèrent que les interventions qui portent sur l’expérience somatique de l’émotion pourraient favoriser une expérienciation plus profonde chez les personnes suivies en séance d’EFT.
Mots-clés : thérapie de couple centrée sur l’émotion, EFT, somatique, expérienciation, intervention
Dans les thérapies expérientielles, l’expérienciation émotionnelle, qui comprend une expérience corporellement ressentie dans le moment présent, est considérée selon Gendlin (1961) comme une variable clé du changement thérapeutique. Les expériences de sens ressenti sont possibles grâce à l’intéroception, c’est-à-dire la capacité humaine à percevoir des sensations et des émotions dans son corps (Siegel, 2012). Selon Schore (2011), les processus implicites liés au corps et à l’émotion influencent le comportement humain. Il est intéressant de noter que les changements subtils des réactions somatiques, de l’expression faciale ou des postures indiquent que certaines émotions sont activées chez une personne (Bucci, 2002). En thérapie de couple, Johnson (2004, 2020) considère que l’expérience émotionnelle des personnes en thérapie, dans l’interaction avec une personne significative, est centrale dans le processus de changement thérapeutique. C’est pourquoi, dans la thérapie centrée sur l’émotion pour les couples (EFT), l’objectif des thérapeutes est de créer, dans le moment présent de la séance de thérapie de couple, des expériences émotionnelles partagées entre les partenaires (Johnson, 2004, 2020).
La théorie de l’attachement est la théorie fondatrice de la pratique de l’EFT pour les couples et offre donc une manière de comprendre de nombreux aspects de la thérapie de couple centrée sur l’émotion (EFT ; Johnson, 2009). Les expériences émotionnelles liées à l’attachement et les modèles internes opérants se forment dans l’enfance, et ils sont marqués par une communication non verbale incarnée, comme un visage qui se crispe ou un contact visuel direct (Ogden et Fisher, 2015 ; Schore et Schore, 2014 ; Wallin, 2007), ce que nous appelons dans cette étude des indices somatiques. Par exemple, dans un couple, une personne à l’attachement anxieux peut facilement réagir à l’anticipation d’un rejet dans sa relation. Cette personne peut exprimer de la colère et de l’hypervigilance par son expression faciale et son ton de voix. L’activation de son système nerveux autonome est généralement élevée (Schore et Schore, 2014), et elle peut avoir appris dans l’enfance que de telles réponses étaient fonctionnelles et protectrices (Porges, 2011).
Ces dernières années, la recherche en neurosciences a souligné l’importance des premières interactions d’attachement entre le nourrisson et la figure de soin dans le développement du cerveau (Schore, 2001a, 2001b, 2002 ; Schore et Schore, 2014). Du point de vue développemental et neuro-affectif, selon Bentzen (2015), au cours des trois premiers mois qui suivent la naissance, le nourrisson ne présente une activité importante que dans les zones cérébrales liées aux processus sensoriels et à la régulation autonome. Dans l’interaction, on peut déjà repérer des indices somatiques liés aux stratégies d’attachement, comme le regard direct ou l’évitement du regard. Vient ensuite l’émergence du développement d’une interaction émotionnelle intense, qui correspond à la maturation limbique et du lobe temporal. Après les neuf premiers mois commence la maturation du cortex préfrontal, qui inclut une certaine forme de contrôle volontaire et d’inhibition. Les mémoires et processus implicites, les réponses adaptatives apprises et les stratégies d’attachement influencent notre capacité à nouer et à entretenir des relations amoureuses tout au long de la vie (Beebe et Lachmann, 2002 ; Masero, 2017 ; Pinquart et al., 2013 ; Singer et Willett, 2003 ; Stern, 2008). L’expérience somatique de l’émotion n’a été que peu examinée dans la littérature sur la thérapie de couple centrée sur l’émotion (par exemple Allan et al., 2015), alors même qu’elle constitue une part importante de l’expérience émotionnelle et qu’elle est, de plus, liée aux réponses d’attachement dans l’interaction du couple.
Cette étude est la première, en EFT pour les couples, à chercher si les indices somatiques ouvrent une voie d’accès à l’expérience émotionnelle liée à l’attachement des personnes en thérapie et approfondissent ainsi leur expérienciation. La définition des niveaux profonds d’expérienciation ne se limite pas au fait de ressentir des émotions : elle inclut aussi l’exploration, par la personne elle-même, de ses prises de conscience intérieures sur elle-même, élaborées et partagées dans le moment présent. La recherche antérieure a montré que la profondeur de l’expérienciation émotionnelle, une variable de processus en séance, est liée aux résultats de la thérapie de couple (Greenman et Johnson, 2013 ; Wiebe et Johnson, 2016). Cette étude vise à apporter un éclairage nouveau sur l’expérience somatique de l’émotion en thérapie de couple centrée sur l’émotion, afin d’aider les thérapeutes à favoriser chez les partenaires une expérience des émotions liée à l’attachement, plus profonde et ressentie dans le corps. Ce serait un résultat important et significatif, puisque plusieurs études sur l’EFT pour les couples ont montré qu’une expérienciation émotionnelle plus grande prédisait une réponse plus positive au traitement (Bradley et Furrow, 2004 ; Dalgleish, Johnson et al., 2015 ; Dalgleish, Lafontaine et al., 2015 ; Johnson et Greenberg, 1988 ; Pascual-Leone et Yeryomenko, 2017 ; Wiebe et al., 2017b).
Dans la recherche sur l’EFT, l’échelle d’expérienciation (EXP ; Klein et al., 1969) sert à évaluer et à mesurer la profondeur de l’expérienciation des partenaires d’un couple. L’EXP évalue à la fois le niveau d’expérienciation le plus élevé (le pic) et le score le plus constant (le mode) sur l’ensemble des tours de parole codés dans les segments retenus. Dans une étude récente de l’équipe de Wiebe (Wiebe et al., 2017a), une plus grande profondeur de l’expérienciation en séance prédisait la satisfaction relationnelle à long terme. Ces travaux ont aussi rapporté une augmentation globale significative de l’expérienciation émotionnelle entre la deuxième séance et la meilleure séance d’EFT (McRae et al., 2014 ; Wiebe et al., 2017a). La profondeur globale de l’expérienciation maintenue (le mode) prédisait plus fortement la satisfaction relationnelle à long terme que le niveau le plus élevé (le pic) atteint pendant la meilleure séance (Wiebe et al., 2017a). L’équipe de Wiebe en a donc conclu que les couples qui maintiennent un engagement émotionnel plus profond tout au long de la séance de thérapie de couple étaient les plus susceptibles de le maintenir à long terme, ce qui les conduit à une meilleure satisfaction relationnelle par la suite. Selon Greenman et Johnson (2013), il serait précieux à l’avenir de mieux comprendre, grâce à une recherche empirique fondée sur l’observation, comment les thérapeutes EFT approfondissent l’affect des personnes en thérapie.
L’expérienciation émotionnelle a été reconnue comme un élément central de nombreuses thérapies (McRae et al., 2014). Les thérapeutes s’attachent donc à l’expérienciation émotionnelle comme moyen de travailler et de modifier les schémas d’attachement qui causent de la détresse dans le couple. Les thérapeutes de couple EFT soulignent l’importance des émotions en se centrant sur les blessures relationnelles, ou sur la menace ou l’anticipation d’une blessure possible, comme l’abandon et le rejet, les peurs et l’anxiété, et les désirs (Johnson, 2004, 2020). Par exemple, une partie des partenaires à l’attachement évitant a appris à faire face à la détresse en se fermant, en restreignant ses expériences et en mettant les autres à distance, alors que les partenaires à l’attachement anxieux ont gagné en réactivité émotionnelle et recherchent plus activement le contact avec les autres. Ces types d’attachement correspondent à un schéma relationnel couramment repéré en EFT pour les couples, dans lequel une personne du couple adopte un comportement de retrait tandis que l’autre recherche davantage la proximité dans les moments de détresse relationnelle (Johnson, 1999). C’est pourquoi la littérature sur l’EFT distingue les partenaires en retrait et les partenaires en poursuite (Johnson, 2004, 2020).
En EFT pour les couples, les interventions visant l’approfondissement de l’expérience émotionnelle comprennent les questions évocatrices, les réponses évocatrices et l’intensification (Johnson, 2004, 2020). Les thérapeutes peuvent faire référence à une réaction somatique lors de l’intensification ; ce n’est toutefois qu’une des possibilités mentionnées dans la littérature sur l’EFT (Johnson, 2019). Bien que la littérature sur l’EFT fasse quelques références aux indices et réactions somatiques (par exemple Johnson, 2004, 2020), les réactions non verbales qui traduisent les émotions des personnes au sein d’un couple n’ont pas encore été examinées dans la recherche de processus en EFT. L’indice somatique peut être un élément de la présence immédiate qui permet aux partenaires de rester avec leur expérience. Par exemple, les partenaires en retrait tentaient de sortir de leur affect central primaire, et les thérapeutes les aidaient donc à se reconnecter à leur expérienciation émotionnelle (Rheem, 2011).
Le travail sur la communication non verbale entre les membres d’un couple reste implicite dans la littérature sur l’EFT pour les couples ; pourtant, les indices et réactions somatiques non verbaux des partenaires sont présents à chaque instant de la séance et renseignent sur leur expérience émotionnelle du moment, leur style d’attachement et leur histoire, ainsi que sur les moments clés liés à des thèmes importants, comme les blessures relationnelles. La présente recherche vise à se centrer sur les indices somatiques que la personne thérapeute peut décider de suivre, de reconnaître et de rejoindre en les commentant dans le moment présent de la séance. Dans cette étude, un indice somatique de l’expérience émotionnelle est une variable importante ; c’est pourquoi cette intervention est appelée intervention centrée sur le somatique, définie comme le fait, pour la personne thérapeute, de faire une pause, de remarquer et de commenter l’indice somatique de l’une des deux personnes du couple dans le cadre de séances de thérapie de couple EFT. Il s’agit d’une définition nouvelle dans la littérature sur l’EFT pour les couples. Nous examinons l’effet de ces interventions sur la profondeur de l’expérienciation, une variable de processus en séance dont la recherche antérieure a montré le lien avec les résultats de l’EFT (Greenman et Johnson, 2013 ; Pascual-Leone et Yeryomenko, 2017 ; Wiebe et Johnson, 2016). Les interventions centrées sur le somatique peuvent être, pour une personne thérapeute EFT en séance, un moyen important de travailler avec l’expérience émotionnelle du moment présent. Compte tenu de l’importance des indices somatiques dans les relations d’attachement et la régulation des émotions (Ogden et Fisher, 2015), cette recherche a pour but d’explorer si l’intervention qui consiste, pour des thérapeutes EFT d’expérience qui forment à l’EFT, à mettre en mots les indices somatiques des personnes suivies est associée à une expérienciation émotionnelle plus profonde chez ces personnes. Nous cherchons en outre à savoir si cette manière de travailler approfondit l’expérienciation émotionnelle tout au long de la séance. Un tel résultat serait de nature à favoriser à la fois le changement en séance et la satisfaction relationnelle à long terme, puisqu’on a montré que le maintien d’un engagement émotionnel plus profond en séance prédit ces résultats (Wiebe et al., 2017a). La présente étude est la première à se centrer sur les indices somatiques de l’expérience émotionnelle ; elle vise à approfondir notre compréhension des interventions EFT orientées vers le somatique et de leur effet en thérapie de couple, ainsi que du rôle qu’elles peuvent jouer pour favoriser une plus grande profondeur de l’expérienciation en séance d’EFT pour les couples, et, en définitive, à contribuer à une meilleure compréhension de la dimension somatique des interventions dans le cadre actuel de l’EFT.
Cette étude avait pour but d’examiner si les interventions centrées sur le somatique de la personne thérapeute de couple EFT (c’est-à-dire le fait de reconnaître et de commenter l’indice somatique au moment où il se produit en séance) conduisent à une expérienciation émotionnelle plus profonde chez la personne concernée. Nous étudions en outre si la profondeur de l’expérienciation augmente tout au long de la séance de thérapie. Les hypothèses de l’étude étaient les suivantes :
Hypothèse 1 : chaque partenaire présentera une augmentation linéaire de la profondeur de l’expérienciation émotionnelle au cours d’une même séance de thérapie de couple.
Hypothèse 2 : chaque partenaire présentera une augmentation immédiate de la profondeur de l’expérienciation après chaque intervention centrée sur le somatique de la personne thérapeute pendant la séance de thérapie de couple.
Dans cette étude, 13 thérapeutes qui forment à l’EFT, autant de personnes différentes, ont reçu chaque fois un couple dans le cadre d’une démonstration en direct lors d’une unique séance de formation à la thérapie de couple centrée sur l’émotion. Il s’agissait de séances de démonstration de thérapie de couple EFT : des séances uniques, réalisées lors de formations à l’EFT destinées à des thérapeutes de couple, comme les formations aux compétences de base (Core Skills), qui ont eu lieu entre 2011 et 2016. Ces séances étaient disponibles en ligne sous forme de cas transcrits, pour former les thérapeutes à la conduite de l’EFT pour les couples. Ce sont ces transcriptions qui ont servi à l’analyse des données de la présente étude. Les thérapeutes EFT venaient de trois continents différents, et chaque thérapeute avait plus de dix ans d’expérience clinique. Ces thérapeutes détenaient en outre une accréditation de supervision et de formation délivrée par l’International Center for Excellence in Emotionally Focused Therapy (ICEEFT).
Les 13 couples réunissaient 26 partenaires adultes hétérosexuels. Chaque couple a rencontré une seule fois la personne thérapeute de l’étude, pour les besoins de cette démonstration. Les transcriptions retenues pour l’étude répondaient aux critères d’inclusion suivants : être disponibles en anglais, être anonymisées, et comporter au moins une fois, de la part de la personne thérapeute, l’intervention définie de mise en mots d’un indice émotionnel somatique pendant la séance.
Dans la présente étude, les couples étaient anonymes. Aucune information sur leurs caractéristiques démographiques ou relationnelles n’était disponible, de sorte que leurs données personnelles ne pouvaient être ni utilisées ni analysées.
L’échelle d’observation en 7 points de Klein et de son équipe, l’échelle d’expérienciation (EXP ; Klein et al., 1969), a été appliquée aux transcriptions des séances. C’est une mesure de processus qui renseigne sur les expériences intérieures d’une personne en séance de thérapie. Les expériences de la personne en thérapie partent d’un récit impersonnel au niveau 1, passent à un exposé intellectuel d’opinions et de pensées au niveau 2, puis au niveau 3, où la personne décrit principalement des comportements en faisant éventuellement référence à des sentiments. L’expérienciation plus profonde commence au niveau 4, lorsque l’attention se déplace vers le partage de sentiments intérieurs ou de points de vue personnels. Le niveau 5 ne consiste pas seulement à partager ses propres sentiments : il inclut le fait d’explorer et de poser un problème à propos de soi en termes de sentiments. Au niveau 6, la personne qui parle élabore et communique dans le moment présent ses prises de conscience intérieures sur elle-même et sur ses sentiments. Enfin, l’approfondissement au niveau 7 suppose que la personne qui parle soit capable de se relier à ses expériences intérieures et de s’y centrer (Klein et al., 1969). L’EXP a été traitée comme une variable continue dans les analyses de cette étude. La recherche sur l’EFT a montré que des niveaux d’expérienciation de 4 à 6 sont nécessaires pour qu’un changement se produise (Lee et al., 2017 ; Rheem, 2011). Nous considérons donc le niveau 4 et au-delà comme un indicateur cliniquement pertinent d’un potentiel de changement en séance.
L’échelle EXP présente une validité élevée et une fidélité interjuges élevée, avec des coefficients allant de 0,76 à 0,91 selon les recherches antérieures (Klein et al., 1969). Dans la présente étude, les transcriptions ont été cotées par deux personnes chargées du codage, et la fidélité interjuges a été vérifiée à l’aide du coefficient de corrélation intraclasse (CCI) entre ces deux personnes. Le CCI était de 0,94 pour le repérage des segments à coder et de 0,76 pour les cotations EXP, ce qui indique une fidélité excellente à bonne. Pour chaque segment codé, deux scores de profondeur de l’expérience ont été attribués à chaque personne : un score de pic, pour le score le plus élevé atteint pendant le segment, et un score de mode, qui indique le score le plus fréquemment atteint pendant le segment. La variable dépendante de l’étude est constituée des scores EXP cotés à différents moments (6 minutes avant et 6 minutes après chaque intervention de la personne thérapeute).
Une séance de thérapie par couple et par thérapeute était disponible, transcrite et codée. La profondeur de l’expérienciation de chaque partenaire a été codée sur un segment de 6 minutes précédant l’intervention de la personne thérapeute et sur un autre segment de 6 minutes la suivant. Le point de départ de l’intervention était l’indice somatique d’une personne du couple, classé comme réaction somatique, mouvement ou posture représentatifs d’une émotion. Les critères suivants ont servi à repérer ces moments : 1) l’une des deux personnes du couple manifestait un indice émotionnel somatique en séance et la personne thérapeute EFT le remarquait ; 2) la personne thérapeute le commentait en disant, par exemple, « Je vois votre tête qui se détourne » ou « Vos yeux ont l’air tristes quand vous en parlez » ; et 3) l’indice émotionnel somatique était repérable dans le texte transcrit. Nous avons codé les données relatives aux indices somatiques en catégories, comme la tête, le visage, les larmes, la voix, les mains, le corps. Dans un premier temps, les deux personnes chargées du codage ont repéré tous les moments clés de l’ensemble de la séance. Un moment clé était défini comme un événement au cours duquel la personne thérapeute commentait l’indice émotionnel somatique de l’une des deux personnes du couple. Les deux personnes ont comparé leurs cotations et, en cas de désaccord, ont réexaminé ensemble le moment clé potentiel jusqu’à parvenir à un accord. Les transcriptions ont été découpées en segments en prenant ces moments repérés comme points de départ. Dans un second temps, les tours de parole de chaque segment de 6 minutes ont été codés avec l’échelle d’expérienciation, ce qui a donné un score de mode et un score de pic pour chaque section. Ces segments de six minutes ont été codés avant et après chaque moment clé. Chaque séance comportant plusieurs interventions centrées sur le somatique, les données présentent un caractère longitudinal.
Les deux personnes chargées du codage, en master de psychologie, ont reçu 14 heures de formation à l’utilisation de l’échelle de cotation EXP. Elles ont aussi examiné ensemble les critères de repérage des moments clés, c’est-à-dire des moments où les thérapeutes commentaient les indices somatiques des personnes suivies. L’une avait reçu une formation de base à la thérapie de couple centrée sur l’émotion, l’autre n’en avait reçu aucune. Elles ont coté avec l’EXP les segments précédant et suivant les interventions portant sur un indice émotionnel (Klein et al., 1969). Le DVD et le manuel de formation à l’échelle d’expérienciation élaborés par Klein et al. (1969) ont été utilisés pour la formation. Le codage EXP des sections a été réalisé dans un ordre aléatoire, un segment à la fois, afin d’évaluer chaque moment séparément, en se centrant ainsi uniquement sur l’intervention centrée sur le somatique et non sur l’ensemble de la séance, ce qui améliore la validité interne. L’arbre de décision de l’expérienciation (Experiencing Decision-Tree ; Jaouich et al., 2006) a servi d’outil d’appui, car il offre un repère visuel simple qui favorise la rapidité et la précision de la cotation. Cet outil a été conçu et validé pour aider à maintenir l’intérêt pendant la cotation, pour améliorer l’efficacité de la notation et pour maintenir un niveau élevé de fidélité interjuges.
Dans cette étude, les données relatives aux couples sont anonymes et agrégées, ce qui protège leur vie privée. Les données personnelles des couples n’étant pas disponibles, le Règlement général sur la protection des données (RGPD) n’avait pas à s’appliquer.
Le nombre de segments repérés et codés variait d’un minimum de deux à un maximum de sept par thérapeute EFT. En moyenne, on comptait quatre segments par thérapeute EFT.
La modélisation multiniveau (MLM ; Singer et Willett, 2003) a été choisie pour l’analyse des données, car elle convient bien à l’analyse de données longitudinales à mesures répétées. Cette méthode permet de tenir compte avec souplesse de données recueillies à des moments variables. Nous avons modélisé deux niveaux : le niveau 1 correspondait aux moments où le codage avait eu lieu, et le niveau 2 à chaque partenaire du couple. Pour évaluer l’hypothèse 1, nous avons estimé un modèle linéaire avec un paramètre de croissance indiquant le moment de la séance auquel le codage avait eu lieu. Puis, pour évaluer l’hypothèse 2, nous avons créé une variable dichotomique distinguant les segments codés dans les 6 minutes précédant l’intervention (codés 0) de ceux codés dans les 6 minutes suivant l’intervention (codés 1). Nous avons ajouté cette variable prédictive aux modèles de croissance linéaire au niveau 1. Des tailles d’effet sous forme de pseudo-R carré ont été calculées pour évaluer la part de variance expliquée par l’ajout du paramètre d’intérêt. En outre, l’amélioration de l’ajustement du modèle par l’ajout d’un prédicteur a été estimée à l’aide de la statistique de différence du khi-deux. Les équations des modèles multiniveaux sont détaillées en annexe.
Le score moyen de pic à l’échelle d’expérienciation des partenaires était de M = 3,19 (ET = 0,88) avant les interventions centrées sur le somatique et de M = 4,13 (ET = 1,09) après l’intervention. Le score moyen de mode à l’échelle d’expérienciation des partenaires était de M = 2,58 (ET = 0,91) avant une intervention et de M = 3,70 (ET = 1,15) après une intervention.
Avant l’intervention, plus des deux tiers (70 %) des scores de pic se situaient au niveau 3 ou en dessous, et près des deux tiers de ceux-ci (62 %) se situaient au niveau 4 ou au-dessus après l’intervention, ce qui indique un passage global de niveaux d’expérienciation plus bas, tournés vers l’extérieur, à une expérienciation plus élevée, tournée vers l’intérieur, à la suite des interventions centrées sur le somatique.
Les interventions centrées sur le somatique des thérapeutes portaient à 82 % sur la région du visage, qui comprend le visage, les yeux, les larmes, la voix (par exemple un soupir) et la tête. L’indice émotionnel somatique le plus souvent mis en mots était les larmes, avec 28 %. Les autres indices somatiques fréquents concernaient les mains (9 %) et le corps (9 %). Les indices émotionnels somatiques mis en mots par les thérapeutes se répartissaient entre les hommes et les femmes des couples, et ils survenaient de façon presque égale : les indices émotionnels cotés comprenaient 25 indices chez les hommes et 28 chez les femmes.
L’hypothèse 1 prévoyait que les scores à l’échelle EXP augmenteraient d’un segment de codage à l’autre au cours de la séance. Les résultats du modèle de croissance inconditionnel ont montré une augmentation linéaire significative, d’un segment de codage d’intervention centrée sur le somatique à l’autre au sein des séances d’EFT, pour les scores d’expérienciation de pic (β10 = 0,1257, t(22) = 2,272, p < 0,05) et de mode (β10 = 0,1522, t(22) = 3,123, p < 0,01). Ces résultats indiquent une augmentation estimée de 0,13 et de 0,15 sur l’échelle d’expérienciation (dont les scores vont de 1 à 7) par point de mesure, respectivement pour les scores de pic et de mode. La taille d’effet en pseudo-R2 indiquait que le paramètre de temps linéaire expliquait respectivement 14,74 % et 14,35 % de la variance intra-partenaire des scores d’expérienciation au cours de la séance pour le pic et le mode, ce qui représente dans les deux cas une taille d’effet moyenne (Cohen, 1992). L’ajout du paramètre de temps linéaire donnait un ajustement aux données significativement meilleur que le modèle de base, pour le pic (χ2(3) = 12,50, p < 0,01) comme pour le mode (χ2(3) = 14,13, p < 0,01).
L’hypothèse 2 prévoyait que chaque partenaire présenterait une augmentation immédiate de la profondeur de l’expérienciation après chaque intervention centrée sur le somatique de la personne thérapeute pendant la séance de thérapie de couple. Les résultats ont montré un effet significatif de l’intervention sur l’augmentation immédiate des scores d’expérienciation après l’intervention (pic : β20 = 0,91, t(22) = 5,07, p < 0,001 ; mode : β20 = 1,1126, t(22) = 5,57, p < 0,001). Cela représente une augmentation moyenne estimée de 0,91 et de 1,11 des scores d’expérienciation d’une personne (dont les scores vont de 1 à 7), respectivement pour le pic et le mode, immédiatement après une intervention centrée sur le somatique de la personne thérapeute (voir figure 1). La taille d’effet en pseudo-R2 indiquait que les interventions centrées sur le somatique expliquaient respectivement 31,56 % et 46,15 % de la variance intra-partenaire des scores d’expérienciation au cours de la séance pour le pic et le mode, ce qui représente un effet important (Cohen, 1992). L’ajout du paramètre avant-après intervention donnait un ajustement aux données significativement meilleur que le seul modèle de changement linéaire (pic : χ2(4) = 26,11, p < 0,001 ; mode : χ2(4) = 38,125, p < 0,001).

Pour illustrer les résultats empiriques, nous présentons deux vignettes tirées des transcriptions, qui montrent l’intervention de la personne thérapeute sur un indice émotionnel, repérée et codée avec l’échelle d’expérienciation. L’intervention de la personne thérapeute était définie comme le fait de repérer et de mettre en mots un indice somatique de l’émotion, comme une réaction somatique, une expression faciale ou une posture, qui se produit ici et maintenant. Les tours de parole de chaque partenaire ont été codés avant et après les interventions de la personne thérapeute, qui figurent en italique.
Exemple 1.
Partenaire : Je cuisine davantage. Je passe l’aspirateur… Je ramasse les crottes, je m’occupe de la litière du chat. Je sors les poubelles, mais il s’est mis en colère contre moi l’autre jour, pas en colère, mais je ne crois pas faire quoi que ce soit qui justifie qu’on se mette en colère contre moi.
Thérapeute : Et ça vous touche vraiment. Et pendant que nous parlons de ça, là, maintenant, ça vous fait monter les larmes aux yeux, n’est-ce pas ?
Partenaire : Oui.
Partenaire : Je suis juste en train de me demander qui m’a déjà traitée comme ça avant. Genre, pourquoi je ressens ça ? Pourquoi ça touche vraiment un point sensible ?
Partenaire : Alors je vais essayer de repenser au passé, vous voyez, qui m’a vraiment crié dessus ?
Dans cette vignette, la partenaire décrit d’abord les activités quotidiennes et la colère de son conjoint contre elle malgré le travail qu’elle fournit à la maison. Puis la personne thérapeute se centre sur la réaction somatique de l’épouse, les larmes, dans le moment présent. Il en résulte que l’attention de la partenaire se déplace vers l’exploration de ses propres expériences, de ses relations d’attachement et de ses sentiments.
Exemple 2.
Partenaire : Non, je ne suis pas sur ces trucs de réseaux sociaux. Je veux dire, j’ai le sport, c’est mon exutoire.
Thérapeute : Permettez-moi de revenir à ce qui a été dit il y a un instant, donc quand elle dit : « Tu n’es pas en sécurité. » Oui. Que se passe-t-il là, maintenant ? Vous secouez la tête. Qu’est-ce qui se passe en vous, mon vieux ?
Partenaire : Genre, par définition, je suis comme l’anti-harceleur ! Genre, toute ma vie, je me suis dressé contre… Je suis désolé. Je ne sais pas, si je parle trop fort ou quelque chose comme ça.
Partenaire : Quand elle dit ça, j’ai l’impression qu’il y a une vraie défaillance dans ce que j’ai fait et je ne veux pas être comme ça… Dès que j’ai entendu ça, le sentiment qui me traverse, c’est comme… juste du désespoir. J’essaie de rationaliser, je peux être cool 90 % du temps, mais ces 10 % restants sont tellement mauvais. J’essaie vraiment. Je n’ai pas eu les meilleurs modèles en grandissant, alors je suis comme…
Partenaire : Je crois que ce que ça fait, euh… J’ai juste l’impression d’être, euh, exactement comme mon père. Ces types qui faisaient la loi dans le quartier et qui gouvernaient leur foyer d’une main de fer. Ça me donne juste l’impression d’être un raté.
Dans cette vignette, le partenaire se décrit lui-même en termes généraux. Mais lorsque la personne thérapeute attire l’attention sur sa réaction somatique, le fait qu’il secoue la tête dans le moment présent, l’émotion du partenaire prend vie et il commence à explorer son expérience, ce qui se passe en lui, en se reliant à ses propres sentiments sur lui-même et à son histoire d’attachement.
Au début de ces deux vignettes, les personnes en thérapie racontaient des récits de comportements dans l’interaction avec leur partenaire. En séance de thérapie de couple, il est assez courant que chaque partenaire raconte des histoires sur le comportement de l’autre ou sur le sien. Dans la vignette, lorsque la personne thérapeute commente un indice émotionnel somatique qui se produit dans le moment présent, pendant que la personne parle, l’attention se déplace du comportement extérieur vers ce qui se passe à l’intérieur de la personne. Cette partie tend à être une exploration des sentiments, des problèmes et des prises de conscience liés à son propre monde intérieur, comme la vision de soi et une lecture relationnelle de sa propre histoire d’attachement. C’est pourquoi ce type de flux d’associations intrapsychiques, qui vient d’être amené à la conscience en lien avec un indice émotionnel somatique, peut exiger de faire une pause et de rester avec l’expérience assez longtemps pour la laisser se déployer.
La première hypothèse de l’étude a été confirmée : les partenaires qui ont bénéficié d’une séance de thérapie de couple menée par une personne formatrice en EFT ont présenté une augmentation globale de la profondeur de leur expérienciation, mesurée avant et après les interventions centrées sur le somatique au cours de la séance. La seconde hypothèse a également été confirmée par les résultats, qui montrent que chaque partenaire présentait une augmentation immédiate de la profondeur de l’expérienciation après chaque intervention centrée sur le somatique de la personne thérapeute pendant la séance de thérapie de couple. La présente étude apporte de nouvelles données empiriques sur ces interventions et sur leur effet possible sur la profondeur de l’expérienciation de chaque partenaire dans le contexte de l’EFT pour les couples. Les interventions centrées sur le somatique n’avaient jusqu’ici pas fait l’objet de recherches dans le champ de la thérapie de couple centrée sur l’émotion. Les résultats de cette étude suggèrent que les interventions centrées sur le somatique constituent une voie vers une expérienciation plus profonde, pour chaque personne comme pour le couple. Cette étude apporte donc une information nouvelle sur l’EFT, qui relie les interventions des thérapeutes consistant à repérer et à commenter les indices émotionnels somatiques de chaque partenaire (expression faciale, réactions somatiques, posture et mouvement) à une expérienciation émotionnelle plus profonde des partenaires pendant la séance. En outre, cette manière de travailler s’est révélée liée à l’approfondissement de l’expérience tout au long de la séance. C’est un résultat important, car le maintien d’une plus grande profondeur de l’expérienciation, mesurée par le score de mode, est susceptible d’être associé à la satisfaction à long terme dans la relation de couple (Wiebe et al., 2017a).
Sur l’échelle d’expérienciation, une cotation de quatre ou plus marque une transition particulièrement importante pour la plupart des psychothérapies, car elle correspond au moment où le contenu du discours de la personne en thérapie passe d’une attention aux facteurs extérieurs à une attention aux expériences intérieures (Klein et al., 1969). Le résultat qui montre un passage d’une profondeur d’expérienciation en moyenne relativement faible avant les interventions centrées sur le somatique (attention tournée vers l’extérieur, 3 ou moins) à une profondeur relativement élevée en moyenne après ces interventions (attention tournée vers l’intérieur, 4 ou plus) suggère que ces interventions ont permis à la profondeur de l’expérienciation des partenaires de passer d’une attention extérieure à une attention intérieure de l’expérienciation émotionnelle. Ce passage est une étape importante en psychothérapie, car il est lié à un changement significatif chez la personne en thérapie (Klein et al., 1969 ; Pascual-Leone et Yeryomenko, 2017). Lorsqu’une personne en thérapie parvient à prêter attention aux réponses viscérales que son partenaire active chez elle dans l’interaction, on suppose que cela correspond à une meilleure intégration entre les signaux corporels et l’expérience émotionnelle (Jung et al., 2017 ; Murphy et al., 2017). Le corps est donc un moyen essentiel de prendre conscience de ses émotions. D’une manière générale, le résultat le plus solide et le plus constant, peut-être même un facteur commun, est que les personnes dont la thérapie aboutit le mieux commencent, poursuivent et terminent la thérapie à un niveau d’expérienciation ou de processus plus élevé que les personnes dont la thérapie réussit moins bien, selon l’échelle d’expérienciation (Klein et al., 1969 ; Pascual-Leone et Yeryomenko, 2017).
L’histoire d’attachement, sous la forme des réactions somatiques, des postures et des gestes qui lui sont liés, est activée par l’éveil émotionnel des personnes dans l’interaction du couple et dans le contexte de la thérapie de couple. Lorsque les thérapeutes mettent en mots ces indices somatiques et les rejoignent par des interventions centrées sur le somatique, les personnes en thérapie semblent pouvoir accéder plus profondément à leur histoire et à leurs expériences émotionnelles liées à l’attachement, les amener à la conscience et, par là, prendre conscience de leurs propres réactions liées à l’attachement, qui sont pour elles des modèles internes opérants typiques (Schore, 2011). La présente étude suggère que les interventions centrées sur le somatique pourraient offrir à la personne thérapeute une voie d’accès directe pour soutenir une expérience émotionnelle plus profonde chez les personnes en thérapie, dans le contexte de la relation d’attachement propre à la thérapie de couple. Les thérapeutes qui prêtent attention aux réactions somatiques, aux postures et aux gestes, et qui les explorent, semblent permettre aux personnes en thérapie de prendre conscience de leur histoire d’attachement, automatique et liée à la mémoire procédurale, telle qu’elle se rejoue dans leur relation amoureuse et dans le contexte de la thérapie de couple. La recherche antérieure sur l’EFT pour les couples (Wiebe et al., 2017a) a montré qu’une exploration plus poussée des émotions centrales liées à l’attachement en séance de thérapie de couple prédit significativement un changement à long terme. Faire une pause et se centrer sur les indices somatiques semble être un facteur important (Grigsby et Stevens, 2000). Les résultats de la présente étude indiquent que les interventions centrées sur le somatique peuvent avoir lieu à n’importe quel moment du processus de thérapie EFT et avec n’importe quelle personne, indépendamment du genre ou du style d’attachement, puisque les réactions somatiques, les gestes et les postures liés à l’attachement sont activés et présents ici et maintenant chez chaque partenaire, dans la dynamique d’interaction des couples, dans le cadre de la thérapie de couple.
La recherche antérieure a montré qu’une expérienciation émotionnelle plus profonde était présente dans les meilleures séances de thérapie de couple centrée sur l’émotion, par opposition aux moins bonnes (Johnson et Greenberg, 1988 ; McRae et al., 2014 ; Wiebe et al., 2017a). Autrement dit, c’est dans les séances où l’expérienciation émotionnelle profonde était présente que les progrès étaient les plus importants (Greenberg et al., 1993 ; McRae et al., 2014). Les événements de changement clés définis en EFT pour les couples exigeaient une profondeur de l’expérienciation supérieure au niveau 4 de l’échelle d’expérienciation (Lee et al., 2017 ; McRae et al., 2014). Les résultats de la présente étude suggèrent que les thérapeutes EFT peuvent recourir aux interventions centrées sur le somatique pour accroître l’expérienciation émotionnelle des personnes en thérapie, afin de favoriser le changement en séance, et même pour augmenter la profondeur de l’expérienciation tout au long de la séance. Maintenir l’engagement émotionnel des couples à un niveau plus profond en séance augmente probablement la satisfaction relationnelle à long terme (Wiebe et al., 2017a). Les résultats de cette étude ont des implications importantes pour les couples qui suivent une EFT, car la recherche antérieure a montré que la profondeur de l’expérienciation prédit la réussite du traitement en EFT pour les couples (Bradley et Furrow, 2004 ; Pascual-Leone et Yeryomenko, 2017 ; Wiebe et Johnson, 2016 ; Wiebe et al., 2017a). Cela peut se produire parce que, lorsque les réactions somatiques implicites des partenaires sont amenées à la conscience et explicitement abordées par la personne thérapeute, chaque partenaire peut commencer à acquérir une connaissance nouvelle de soi et apprendre à y accéder et à l’utiliser à l’avenir. De telles interventions peuvent conduire la personne à de nouvelles prises de conscience et à une intégration de ses expériences sur elle-même et sur sa relation.
La présente étude comportait plusieurs forces méthodologiques. D’abord, elle reposait sur le codage de plusieurs moments au sein des séances d’EFT, ce qui offrait une vue d’ensemble de ce qui se produit au cours d’une séance d’EFT. Ensuite, les thérapeutes EFT de l’étude étaient des personnes expérimentées qui forment à l’EFT, ce qui permettait d’évaluer l’EFT telle qu’elle est pratiquée idéalement ou de façon prototypique par des thérapeutes de couple d’expérience qui forment à cette approche. Enfin, l’évaluation approfondie menée dans cette étude a saisi des moments clés et des interventions qui ont vraisemblablement accru l’expérienciation émotionnelle des partenaires des couples. Cela a apporté sur l’EFT une information nouvelle, jamais étudiée auparavant, qui pourrait servir de modèle à une investigation empirique de plus grande ampleur.
Malgré ces forces, nos résultats présentent plusieurs limites. D’abord, cette étude portait sur une approche de thérapie de couple centrée sur l’émotion et fondée sur l’attachement ; ses résultats ne peuvent donc pas être directement transposés, à titre de facteurs communs, à d’autres approches de thérapie de couple. Néanmoins, les réactions et indices somatiques liés à l’attachement sont présents en séance de thérapie de couple, quelle que soit l’approche, et les thérapeutes peuvent y prêter attention et les commenter. Ensuite, la taille de l’échantillon, en personnes comme en couples, était petite, ce qui limitait la puissance des analyses statistiques. Pour y remédier, nous avons rapporté les tailles d’effet et les statistiques d’ajustement des modèles en complément de la significativité statistique. Dans tous les cas, les effets étaient de taille moyenne à importante et statistiquement significatifs, ce qui suggère que les résultats pourraient être stables. Enfin, l’échantillon était restreint, puisque nous n’avons inclus que des séances menées à des fins de formation par des thérapeutes EFT d’expérience qui forment à l’approche : il s’agissait de séances de démonstration de thérapie de couple, avec des couples volontaires pour ces séances. Ces couples et leurs comportements peuvent différer de ceux de couples qui ne se porteraient pas volontaires. Les thérapeutes devaient établir une alliance thérapeutique même dans cette séance de démonstration unique, alors que, dans une thérapie en cours, l’alliance pourrait se construire sur plusieurs séances. Néanmoins, établir une alliance dès la première séance est important en EFT pour les couples. Par ailleurs, nous n’avions accès à aucune donnée supplémentaire sur les couples, comme l’insécurité d’attachement ou la satisfaction relationnelle ; nous ne pouvons donc pas dire si l’augmentation de l’expérienciation après une intervention de la personne thérapeute était associée à un résultat positif pour le couple. La recherche antérieure a toutefois suggéré une association positive entre la profondeur de l’expérienciation et le résultat (Greenberg et al., 1993 ; Wiebe et al., 2017a). Ces résultats apportent des premiers éléments sur l’effet, sur la profondeur de l’expérienciation des couples, d’interventions centrées sur le somatique mises en œuvre avec habileté, de manière prototypique, par des thérapeutes de couple d’expérience qui forment à l’EFT. La recherche future pourrait examiner les liens entre interventions centrées sur le somatique, profondeur de l’expérienciation et résultats, en évaluant les résultats après chaque séance et en examinant si les interventions centrées sur le somatique d’une séance conduisent à un niveau d’expérienciation plus élevé lors de la séance suivante, et si cela est lié aux résultats globaux. Elle pourrait aussi s’appuyer sur un échantillon plus large et moins homogène de couples et de thérapeutes.
Cette recherche suggère que les interventions des thérapeutes qui se centrent explicitement sur les phénomènes somatiques constituent une part importante de la thérapie de couple centrée sur l’émotion. Ces séances de démonstration de l’EFT pour les couples pourraient servir à éclairer la thérapie de couple pratiquée par les thérapeutes de couple EFT. Dans le cadre de l’attachement, les changements subtils des réactions somatiques, de l’expression faciale ou des postures des partenaires indiquent qu’une émotion est activée chez la personne (Bucci, 2002). Les thérapeutes qui repèrent et commentent ces indices émotionnels somatiques peuvent donc permettre aux couples reçus d’accéder à une expérienciation plus profonde des émotions dans le moment présent de la séance.
Par exemple, lorsque la personne thérapeute fait une pause pour se centrer sur des indicateurs somatiques, elle peut interrompre le caractère automatique des comportements d’attachement inscrits dans la mémoire procédurale (Grigsby et Stevens, 2000). Cela peut permettre à la personne en thérapie de prendre conscience de ses propres réactions, émotions et comportements. Rester en contact avec l’indice somatique peut permettre un travail d’élaboration par l’auto-observation, tout en restant en contact avec ses propres sensations. Pour les partenaires en retrait, cela peut permettre d’entrer en contact avec ce qui est ressenti et de l’intensifier pour la première fois ; pour les partenaires en poursuite, cela peut permettre de se tourner vers l’intérieur plutôt que vers l’extérieur, par exemple vers ce que l’autre a fait ou n’a pas fait et qui aurait causé tous ces problèmes. Les thérapeutes peuvent donc aider les personnes en thérapie à se relier à leur histoire d’attachement et à voir comment elle se rejoue ici et maintenant dans leur relation de couple.
Pour le couple, cela peut améliorer la relation, lorsque chaque partenaire est davantage capable de se relier à ses propres expériences émotionnelles et, par là, de partager ses propres sentiments, ses blessures possibles et ses besoins dans la relation. L’approfondissement de leur expérience émotionnelle dans l’interaction peut conduire à une satisfaction relationnelle à long terme. Les indices somatiques peuvent permettre au couple de rester dans le moment présent, dans ce que chaque personne ressent ici et maintenant, au lieu de faire des reproches sur des comportements passés ou de décrire des craintes liées à des comportements futurs.
Du point de vue des thérapeutes, cela peut changer leur façon de faire la thérapie, en prenant explicitement acte de cet intérêt et donc en recourant davantage aux interventions centrées sur le somatique. Au cours d’une séance, les thérapeutes EFT rencontrent plusieurs points de décision quant à l’endroit où porter leurs interventions. À ces points de décision, l’intention de la personne thérapeute est d’aider la personne en thérapie à accéder à son monde intérieur et d’approfondir son expérience pour parvenir au changement. En pratique, la personne thérapeute pourrait commencer par dire « Je vois que… », puis poursuivre en nommant la réaction ou l’action, « … vous secouez la tête, là » ou « … vous avez les larmes aux yeux, là » ou « … votre visage s’est crispé il y a un instant » ou « … vous venez de tendre la main vers votre partenaire », l’énoncé comportant une référence au moment présent, par exemple : maintenant, il y a un instant, en ce moment, là, maintenant. Souvent, les personnes en thérapie se mettent à décrire ou à expliquer après avoir été rendues attentives à leur réaction. Sinon, la personne thérapeute peut soutenir l’exploration en demandant par exemple : « Que se passe-t-il pour vous, là, maintenant, pendant que vous… secouez la tête ? » Lorsque la personne thérapeute suit et reconnaît un indice émotionnel somatique chez une personne du couple, par exemple des larmes ou un mouvement du corps, elle peut aider cette personne à accéder à son monde intérieur et à atteindre une plus grande profondeur d’expérienciation. Ces résultats suggèrent aussi que la formation destinée aux thérapeutes EFT pourrait inclure des consignes explicites sur la manière de repérer et de commenter efficacement les expériences somatiques des partenaires.
La présente étude est la première à examiner comment les interventions centrées sur le somatique des thérapeutes EFT influent sur la profondeur de l’expérienciation émotionnelle de chaque partenaire dans la thérapie centrée sur l’émotion pour les couples. Cette recherche suggère que les interventions des thérapeutes qui se centrent explicitement sur les indices somatiques constituent une part importante de la thérapie de couple centrée sur l’émotion. En outre, les résultats de cette étude suggèrent que ces interventions, qui portent sur l’expérience somatique de l’émotion chez les partenaires, sont une voie vers une expérienciation plus profonde pour chaque partenaire et pour le couple, dans le moment présent de la séance. La profondeur de l’expérienciation des personnes en thérapie tendait à augmenter au fil des interventions centrées sur le somatique tout au long de la séance. Surtout, le maintien d’un engagement émotionnel plus profond pourrait avoir un effet positif sur la satisfaction relationnelle à long terme, comme l’a montré la recherche antérieure (Johnson et Greenberg, 1988 ; McRae et al., 2014 ; Wiebe et al., 2017a). Cette expérience ne comprend pas seulement le sens ressenti de l’expérience émotionnelle, mais aussi une exploration des prises de conscience liées à l’attachement. Les interventions centrées sur le somatique pourraient être, pour les thérapeutes EFT, une technique spécifique importante pour renforcer et approfondir l’expérienciation des partenaires.
Complexe Systémique : à retenir
L’étude donne une assise empirique à un geste que beaucoup de thérapeutes font sans le nommer : s’arrêter sur ce que le corps montre, ici et maintenant, plutôt que sur ce que le récit raconte. Nommer une larme ou un hochement de tête fait passer la parole du « il m’a fait ceci » au « qu’est-ce qui se passe en moi », et c’est souvent là que l’histoire d’attachement affleure. Lecture systémique : l’indice somatique n’est pas seulement un signal intrapsychique, c’est un événement de la relation, produit devant l’autre partenaire et adressé à lui ; le commenter transforme la séquence d’interaction elle-même. Prudence toutefois : treize séances uniques, filmées pour la formation, avec des couples volontaires et des thérapeutes parmi les plus aguerris, sans mesure de résultat ni groupe de comparaison. On ne sait donc pas si ces moments changent quelque chose au couple après la séance. À lire avec l’article sur la répétition des indices somatiques, et avec l’article sur le vécu somatique de l’émotion vu par les thérapeutes qui forment à l’EFT.
Notes de l’original
Déclaration d’intérêts. L’équipe de recherche n’a déclaré aucun conflit d’intérêts potentiel.
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Traduction non officielle en français de Interventions somatiques et profondeur de l’expérienciation en thérapie de couple centrée sur l’émotion, par Sari Kailanko, Stephanie A. Wiebe, Giorgio A. Tasca et Aarno A. Laitila, International Journal of Systemic Therapy, vol. 33, no 2 (2022), doi : 10.1080/2692398x.2022.2041346, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (figure en anglais, mentions des tours de parole ajoutées, annexe non reprise). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Somatic Interventions and Depth of Experiencing in Emotionally Focused Couple Therapy », publié dans International Journal of Systemic Therapy (2022) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Kailanko, S., Wiebe, S. A., Tasca, G. A., et Laitila, A. A. (2022). Interventions somatiques et profondeur de l’expérienciation en thérapie de couple centrée sur l’émotion (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/interventions-somatiques-et-profondeur-de-l-experienciation-en-therapie-de-couple (Œuvre originale publiée en 2022 dans International Journal of Systemic Therapy, 33(2), 109-128 (2022) ; republiée en 2022 par International Journal of Systemic Therapy, https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/2692398X.2022.2041346)
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