Contemporary Family Therapy · Thérapie familiale
Quand deux thérapeutes reçoivent un couple, qui imite la posture de qui, et qu’est-ce que cela change à l’alliance ? À Jyväskylä, l’équipe de Petra Nyman-Salonen et Jaakko Seikkula a filmé neuf séances d’une thérapie de couple et codé, à la seconde près, les postures et les gestes partagés. Elle en tire une grille d’observation fiable et un constat inattendu : la synchronie touche aussi les personnes qui la regardent.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Étudier la synchronie non verbale en thérapie de couple : observer la synchronie implicite des postures et des mouvements, par Petra Nyman-Salonen, Anu Tourunen, Virpi-Liisa Kykyri, Markku Penttonen, Jukka Kaartinen et Jaakko Seikkula, publié dans Contemporary Family Therapy (Springer) (2021), doi : 10.1007/s10591-020-09555-5, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; les trois figures sont reproduites dans leur version originale anglaise, avec des légendes traduites ; l’extrait de séance est présenté sous forme de dialogue, le signe « ː » y marquant un son allongé ; les tableaux des annexes 1 et 2 ne sont pas repris. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Observer une synchronie non verbale peut donc avoir des effets opposés, selon le contexte et la manière dont la personne qui observe l’interprète.
Petra Nyman-Salonen, Anu Tourunen, Virpi-Liisa Kykyri, Markku Penttonen, Jukka Kaartinen et Jaakko Seikkula
Résumé
La recherche sur la synchronie non verbale (la coordination des mouvements) en psychothérapie suscite depuis peu un intérêt croissant. On a montré que la synchronie non verbale est liée à l’alliance thérapeutique et aux résultats. La recherche sur la synchronie non verbale en thérapie de couple reste pourtant rare. Dans cette étude, nous avons examiné en détail le processus thérapeutique d’un couple et créé une grille de codage pour décrire la synchronie des postures et des mouvements. Dans cette étude de cas, la relation entre synchronie non verbale et alliance thérapeutique s’est révélée complexe. Au fil du processus thérapeutique, la quantité de synchronie non verbale variait, tout comme les évaluations de l’alliance par les personnes participantes. En thérapie de couple, la synchronie non verbale pourrait affecter aussi bien les personnes qui y prennent part que celles qui l’observent. Dans l’une des séances, presque toutes les synchronies ont eu lieu entre la cliente et l’un des thérapeutes, et toutes les personnes, sauf la cliente, ont évalué l’alliance comme plus faible. Dans ce cas, deux thérapeutes étaient présents, et la synchronie entre cothérapeutes s’est révélée importante pour les évaluations de l’alliance par le client. Lorsque la synchronie entre les thérapeutes était plus grande, il évaluait l’alliance comme plus forte. Fait intéressant, la synchronie entre cothérapeutes semblait culminer dans les séances qui suivaient une séance à l’alliance plus faible, comme si les thérapeutes faisaient implicitement un effort commun pour renforcer l’alliance. Un court épisode d’une séance illustre ces résultats. Notre grille de codage permet d’étudier la synchronie non verbale (synchronie des postures et des mouvements) en thérapie de couple et de croiser ces résultats avec d’autres données temporellement précises recueillies pendant les séances. D’autres recherches sont nécessaires pour valider la méthode.
Mots-clés : synchronie non verbale, synchronie posturale, synchronie des mouvements, thérapie de couple, mimétisme, alliance
La synchronie non verbale est la tendance des personnes en interaction à synchroniser implicitement leurs comportements les uns sur les autres. Elle a été étudiée par diverses méthodes (voir Bavelas et al. 1986 ; Bernieri et al. 1988 ; Cornejo et al. 2017 ; Kimura et Daibo 2006), sous différentes appellations (coordination interpersonnelle, synchronie comportementale, synchronie interpersonnelle, mimétisme, appariement, alignement, etc.) et dans différents contextes, dont la psychothérapie (Altmann et al. 2019 ; Ramseyer et Tschacher 2011).
En psychothérapie, on a montré que la synchronie non verbale est liée au résultat thérapeutique : plus il y a de synchronie entre thérapeute et personne suivie, meilleur est le résultat (Ramseyer et Tschacher 2011). Plus la synchronie des mouvements de tête est importante, meilleur est le résultat global de la thérapie, tandis qu’une synchronie plus importante des mouvements du haut du corps est liée à de meilleures évaluations des séances (Ramseyer et Tschacher 2014). Des recherches antérieures ont montré qu’il y a davantage de synchronie non verbale dans les séances que les thérapeutes ou une personne experte extérieure jugent de grande qualité (Nagaoka et Komori 2008).
Récemment, Ramseyer (2020) a montré que la relation de la synchronie non verbale avec l’alliance et le résultat n’est pas aussi simple que ne le suggéraient les recherches nomothétiques menées sur de grands échantillons (c’est-à-dire Ramseyer et Tschacher 2011, 2014). Une étude de la variation intra-individuelle (c’est-à-dire dans une perspective idiographique) sur un nombre limité de thérapies a montré que les séances marquées par peu de progrès se caractérisaient par une synchronie élevée, et que les personnes en thérapie présentant des niveaux de synchronie plus élevés d’une séance à l’autre avaient tendance à rapporter davantage de problèmes interpersonnels (Ramseyer 2020). De même, Paulick et al. (2018) ont montré que le plus haut niveau de synchronie non verbale entre thérapeute et personne suivie était lié à une absence d’amélioration, alors qu’un niveau intermédiaire était lié à l’amélioration et un niveau faible à l’abandon de la thérapie. Ces résultats sont importants, car ils montrent qu’il est trop simpliste de penser que plus de synchronie est toujours préférable en psychothérapie.
Fait intéressant, la recherche sur la synchronie non verbale en thérapie de couple reste rare, malgré l’importance accordée à l’attention aux schémas de communication non verbale dans les couples (Gottman et Porterfield 1981). On a montré que la synchronisation des comportements d’immédiateté (direction du regard, ouverture corporelle, distance, toucher et position du corps), censés réguler l’intimité entre partenaires, est plus fréquente dans les couples satisfaits (Julien et al. 2000).
La disposition à interagir ou à s’engager dans le processus de thérapie de couple a été étudiée au moyen du Body Formation Coding System, qui évalue l’engagement au niveau triadique entre la personne thérapeute et le couple (de Roten et al. 1999). La méthode porte sur la manière dont les personnes présentes incluent ou excluent les autres en thérapie de couple, c’est-à-dire se tournent vers l’autre ou s’en détournent, se penchent en avant ou en arrière. Elle n’étudie pas la synchronie en tant que telle. De Roten et al. (1999) ont constaté que l’alliance thérapeutique n’était liée à aucun type d’exclusion ou d’inclusion dans les formations corporelles ; une bonne alliance apparaissait plutôt lorsque les personnes s’engageaient les unes envers les autres de façon prévisible, créant des schémas d’engagement récurrents.
Il faut noter que la relation entre l’alliance et le résultat est en général plus complexe en thérapie de couple qu’en psychothérapie individuelle (voir Friedlander et al. 2011) ; la relation entre les évaluations de l’alliance et le résultat peut aussi différer, même sans la complexité supplémentaire de la synchronie non verbale. Selon certaines études menées auprès de couples hétérosexuels, l’évaluation de l’alliance par l’homme est plus fortement liée au résultat que celle de la femme (Bourgeois et al. 1990 ; Symonds et Horvath 2004).
Le System for Observing Family Therapy Alliance, ci-après SOFTA (Friedlander et al. 2006), est une méthode conçue pour observer les alliances en thérapie familiale et de couple. Elle s’attache à un ensemble de comportements, y compris non verbaux, comme marqueurs de l’alliance. La grille de codage n’inclut pas la synchronie des comportements non verbaux, à l’exception de la synchronie posturale, c’est-à-dire l’imitation implicite des postures, que le SOFTA considère comme un signe de contact émotionnel et d’un sentiment partagé de but au sein de la famille.
On a montré que la synchronie posturale (appelée aussi congruence ou effet miroir) en psychothérapie est liée au rapport entre thérapeute et personne suivie (Tickle-Degnen et Rosenthal 1990 ; Trout et Rosenfeld 1980) ; une synchronie posturale plus importante a été observée dans les moments de fort rapport au cours d’une séance (Sharpley et al. 2001). La synchronie posturale est aussi liée à l’empathie : lorsque la personne thérapeute imite la posture de la personne suivie, elle est perçue comme plus empathique (Maurer et Tindall 1983). Dans des études de cas de processus psychothérapeutiques, on a montré que la synchronie posturale se produit implicitement (Davis et Hadiks 1994) et dans des moments importants de la séance (Raingruber 2001).
D’après la recherche sur la synchronie non verbale en psychothérapie et le SOFTA, ainsi que la recherche sur la synchronie posturale, il semble plausible que la synchronisation non verbale implicite entre les personnes présentes en thérapie de couple puisse être associée à l’alliance thérapeutique.
L’influence de la synchronie non verbale sur les relations a été largement étudiée dans divers champs de recherche (voir Chartrand et Lakin 2013). Pour la présente étude, les résultats de deux champs sont pertinents : la recherche sur la synchronie non verbale, ou coordination des mouvements entre personnes, et la recherche sur le mimétisme, c’est-à-dire l’imitation implicite de mouvements physiquement semblables. Une méta-analyse sur la synchronie non verbale a montré qu’elle a un effet positif robuste sur les relations (Vicaria et Dickens 2016). Une revue de la recherche sur le mimétisme est arrivée à une conclusion semblable, en montrant que le mimétisme a des effets prosociaux (Chartrand et Lakin 2013) : il favorise la sympathie (Chartrand et Bargh 1999) et le rapport (Lakens et Stel 2011), et il augmente lorsque le but des personnes est de s’affilier aux autres (Lakin et Chartrand 2003).
Le mimétisme a aussi été relié à l’empathie. Les personnes plus empathiques ont tendance à imiter davantage les autres de façon implicite (Chartrand et Bargh 1999 ; Sonnby-Borgström 2002 ; Sonnby-Borgström et Jönsson 2003). La tendance à imiter autrui a été qualifiée de forme primitive ou corporelle d’empathie (de Waal 2007), où imiter le comportement d’une autre personne permet de mieux comprendre son expérience (Chartrand et Lakin 2013). On a suggéré que, par l’imitation implicite, on cherche à s’accorder à l’état interne de l’autre (Chartrand et Lakin 2013 ; Davis et Hadiks 1994 ; Stel et Vonk 2010). À partir de son étude de cas, Raingruber (2001) a suggéré qu’en psychothérapie, les thérapeutes s’efforcent de comprendre la personne suivie et d’« être avec » elle, et de développer un sentiment mutuel de connexion en synchronisant leur comportement non verbal sur le sien.
Deux cadres théoriques ont été proposés au sujet de la synchronie non verbale (c’est-à-dire la coordination des mouvements). Baimel et al. (2015) ont suggéré que la synchronie non verbale nous prépare à entrer dans le monde mental d’autrui et améliore notre compréhension des autres par divers processus cognitifs. Koole et Tschacher (2016) ont élaboré le modèle de synchronie interpersonnelle de la synchronie non verbale en psychothérapie, dans lequel l’alliance thérapeutique est fondée sur la synchronie ou la coordination non verbale entre thérapeute et personne suivie. Selon ce modèle, la synchronie non verbale facilite la compréhension des expériences et des émotions de l’autre par un couplage des cerveaux de la personne thérapeute et de la personne suivie, ce qui peut, avec le temps, améliorer la capacité de régulation émotionnelle de cette dernière.
Nous avons étudié ici la synchronie non verbale en thérapie de couple, contexte dans lequel les schémas de synchronie sont plus complexes, puisqu’il implique plusieurs personnes et plusieurs relations : la relation entre les partenaires (allégeance), la relation entre les membres du couple et le ou les thérapeutes et, dans ce cas, la relation entre les deux thérapeutes présents. Cela introduit un aspect nouveau dans la synchronie non verbale : les personnes qui n’y prennent pas part mais l’observent peuvent aussi en être affectées. Notre étude a abordé cette question en examinant les associations entre les schémas de synchronie non verbale observés et les évaluations de l’alliance thérapeutique par les personnes participantes.
Notre but était d’étudier la synchronie non verbale, en particulier l’imitation implicite des postures et des mouvements, à partir de vidéos authentiques de thérapie de couple. Pour choisir la méthode de recherche, les méthodes employées auparavant pour étudier la synchronie non verbale ont été évaluées. Deux méthodes principales ressortaient des études antérieures : l’observation et la différence d’images automatisée.
L’observation est la méthode la plus courante (voir Hall et al. 1995). Elle exige que des personnes formées à la cotation évaluent la présence de comportements prédéfinis, qui constituent la grille de codage. La méthodologie de l’observation varie : on peut (1) nommer le comportement non verbal le plus fréquent dans un intervalle de temps donné, par exemple 30 s (voir Davis et Hadiks 1994 ; LaFrance 1985) ; ou (2) évaluer le nombre de comportements prédéfinis dans un segment d’interaction (voir Bernieri et al. 1988). On peut aussi recourir à des cotations comportementales, c’est-à-dire évaluer le comportement au moyen d’un questionnaire à échelle de Likert (voir Bavelas et al. 1986, pour un article méthodologique détaillé sur les méthodes d’observation employées dans la recherche sur le mimétisme). La fréquence ou la survenue des comportements non verbaux au moment exact où ils se produisent n’est généralement pas codée, ce qui donne tout son poids à l’évaluation de la personne qui observe. Font exception les études sur le comportement non verbal de Davis et Hadiks (1990, 1994), qui codaient séparément les postures des thérapeutes et des personnes suivies ; ces études n’examinaient pas la synchronie non verbale entre les personnes.
L’observation produit souvent des données nominales, plus difficiles à analyser. Louwerse et al. (2012) ont présenté une méthode de calcul de la synchronie non verbale à partir de données d’observation nominales, par une analyse de récurrence croisée. Cette analyse révèle la dynamique temporelle des données d’observation et compare la récurrence des comportements entre deux personnes (c’est-à-dire la synchronie).
Toutes les méthodes d’observation ont le même inconvénient : elles prennent du temps et exigent des personnes formées à la cotation. Pour raccourcir le processus d’observation, des méthodes d’analyse vidéo automatisée ont été utilisées (voir Nagaoka et Komori 2008 ; Ramseyer et Tschacher 2011, 2014). Ces méthodes automatisées de différence d’images, comme l’analyse de l’énergie du mouvement (MEA), repèrent comme mouvement le changement des pixels d’une image vidéo à l’autre. Elles étudient tous les mouvements dans des zones d’intérêt prédéfinies (par exemple la tête et le tronc). La synchronie est ensuite calculée à partir de ces changements de pixels. L’estimation de la synchronie des mouvements renvoie donc à tout type de mouvement simultané dans la zone d’intérêt. L’aspect physique ou la forme du mouvement ne sont pas pris en compte. Avec cette méthode, il y a synchronie des mouvements de tête même quand une personne secoue la tête et que l’autre acquiesce. Dans le contexte de la psychothérapie, processus de construction de sens, cela paraît quelque peu étrange.
Pour vérifier si les méthodes automatisées donnent bien des résultats satisfaisants, Fujiwara et Daibo (2014) ont comparé une méthode automatisée de détection des comportements non verbaux au codage traditionnel et aux cotations comportementales. La méthode automatisée était corrélée au codage traditionnel et aux cotations comportementales. L’équipe en a conclu que les méthodes automatisées sont potentiellement plus intéressantes, puisqu’elles sont économiques et réduisent le besoin de former des personnes à la cotation. Pour une revue plus complète des méthodes d’étude de la synchronie interactionnelle, voir Kimura et Daibo (2006).
Bien que la méthode traditionnelle de l’observation prenne plus de temps, elle a été retenue pour cette étude, car aucune méthode automatique n’a été jusqu’ici capable de repérer dans des vidéos l’imitation de postures et de mouvements semblables (le mimétisme). Les méthodes automatisées disponibles ne conviennent pas à l’analyse de séances aussi longues que les séances de psychothérapie étudiées, et elles utilisent en général des serveurs insuffisamment sécurisés pour garantir la confidentialité du couple en thérapie. Aucune méthode stockant les données sur un serveur extérieur à l’université ne pouvait donc être utilisée. Les méthodes de différence d’images n’ont pas été retenues, car elles ne distinguent pas les mouvements semblables des mouvements dissemblables dans la zone d’intérêt et ne saisissent pas les cas de synchronie posturale statique.
Un autre aspect important était que la grille de codage élaborée ici devait noter la synchronie des comportements au moment exact où elle se produisait dans la séance. C’était important, car l’un des buts était d’utiliser les données d’observation en combinaison avec d’autres données temporellement précises recueillies pendant la séance, comme les réactions du système nerveux autonome ou le dialogue. Les méthodes de différence d’images ne sont généralement pas utilisées avec une telle précision temporelle (les fenêtres temporelles sont en général d’environ 10 s) ; elles n’ont donc pas été envisagées. Il fallait élaborer une grille de codage de la synchronie des postures et des mouvements utilisable en thérapie de couple.
Au vu des recherches antérieures, on peut conclure que la synchronie non verbale affecte la relation entre les personnes. En thérapie de couple, elle a été peu étudiée. Selon les recherches antérieures et les modèles théoriques de la synchronie non verbale, la synchronie posturale et le mimétisme facilitent la compréhension d’autrui et créent sympathie et rapport entre les personnes.
La méthode d’observation a été choisie malgré le temps qu’elle demande, parce que les méthodes de différence d’images perdent des aspects qualitativement importants de la synchronie non verbale. Pour la présente étude, nous avons observé en détail un processus de thérapie de couple et en rapportons les résultats ; pendant l’élaboration de la grille, d’autres thérapies de couple ont aussi été observées.
Les objectifs de la recherche étaient : (1) élaborer une grille de codage pour examiner la synchronie non verbale (en particulier l’imitation implicite de comportements non verbaux d’aspect physique semblable) en thérapie de couple, par l’observation qualitative des séances ; et (2) examiner comment les schémas de synchronie non verbale observés étaient liés à l’alliance thérapeutique dans le processus thérapeutique d’un couple. Un court épisode tiré d’une séance illustrera un moment de synchronie non verbale.
Les données analysées ici ont été tirées d’un ensemble de données recueilli dans le projet de recherche Relational Mind in Events of Change in Multiactor Therapeutic Dialogues (l’esprit relationnel dans les moments de changement des dialogues thérapeutiques à plusieurs acteurs) de l’université de Jyväskylä (Seikkula et al. 2015). La thérapie s’est déroulée dans un cadre naturel de thérapie de couple, avec deux thérapeutes présents. La présence de deux thérapeutes est la manière habituelle de travailler en thérapie de couple dans cette structure. La thérapie n’était pas manualisée ; elle s’appuyait sur des approches narratives et dialogiques. Elle ne comportait aucune intervention corporelle. Les séances ont été enregistrées par six caméras. Quatre caméras étaient centrées sur le visage des personnes (une par personne), et deux filmaient les dyades en pied, l’une le couple, l’autre les thérapeutes. Dans cette étude, on a utilisé les vidéos montrant en pied les quatre personnes, en écran partagé.
L’un des buts du projet de recherche étant d’étudier la synchronie des réactions du système nerveux autonome, ces réactions ont été enregistrées chez les personnes présentes lors des deuxième et sixième séances. Pour cela, un cardiofréquencemètre était fixé sur la poitrine de chacune, deux électrodes de conductance cutanée sur la paume de la main non dominante et une ceinture en tissu mesurant la fréquence respiratoire autour du bas de la poitrine. L’appareil de mesure de la conductance cutanée était fixé au fauteuil, ce qui limitait les mouvements du bras non dominant à environ 25 cm du fauteuil. Comme le but du projet était d’étudier les réactions autonomes et que l’intérêt pour la synchronie non verbale n’est apparu qu’après le début des thérapies, ni les thérapeutes ni le couple ne savaient que leurs mouvements corporels seraient analysés.
Chaque séance durait environ 90 min. L’alliance thérapeutique était suivie au moyen de la Session Rating Scale (SRS), remplie par les deux membres du couple et par les thérapeutes après chaque séance (Duncan et al. 2003). La SRS est une mesure autorapportée analogique visuelle, qui utilise une échelle de type Likert. C’est une échelle d’alliance élaborée à partir de la théorie de l’alliance de Bordin (1979), qui met l’accent sur le lien relationnel et l’accord sur les objectifs et les tâches. On a utilisé la version ultra-brève de la SRS, qui comprend quatre items correspondant à quatre aspects de l’alliance (Duncan et al. 2003). L’échelle « Relation » évalue l’énoncé « J’ai / je n’ai pas trouvé écoute, compréhension et respect », et l’échelle « Objectifs et sujets » l’énoncé « Nous avons travaillé ou parlé / n’avons pas travaillé ou parlé de ce sur quoi je voulais travailler ou parler ». L’échelle « Approche ou méthode » demande de coter la séance au regard de l’énoncé « L’approche thérapeutique me convient / ne me convient pas ». Le quatrième item évalue la séance dans son ensemble au regard des énoncés « Il manquait quelque chose dans la séance d’aujourd’hui » et « Dans l’ensemble, la séance d’aujourd’hui m’a convenu ». Il importe de noter que les membres du couple évaluaient les cothérapeutes comme une équipe, tandis que les thérapeutes évaluaient l’alliance à l’égard des deux partenaires à la fois.
La procédure de recherche a été approuvée par le comité d’éthique de l’université de Jyväskylä, et toutes les personnes participantes ont donné leur consentement éclairé écrit pour participer au projet. Le plan et le recueil des données ont été réalisés par Kaartinen, Kykyri, Penttonen, Tourunen et Seikkula. La grille de codage a été élaborée par la personne qui signe en premier, Nyman-Salonen.
Pour élaborer la présente grille de codage, on a examiné le processus thérapeutique d’un couple. Ce couple a été choisi parce que ses vidéos de thérapie étaient disponibles pour l’analyse au moment où l’élaboration de la grille a commencé. Le processus comptait dix séances, dont neuf (séances 2 à 10) ont été analysées. La première séance a malheureusement dû être écartée de l’analyse en raison de problèmes techniques d’enregistrement vidéo. Dans deux des séances analysées (séances 2 et 6), thérapeutes et membres du couple portaient les appareils de mesure du système nerveux autonome.
Le couple est venu en thérapie en raison de problèmes de loyauté dans sa relation ; en outre, le mari s’était auparavant montré violent envers sa femme. Une thérapie de couple avait été recommandée ; aucune violence n’a eu lieu pendant la période où le couple était en thérapie. La femme était enceinte au début du processus thérapeutique, et le bébé est né en cours de route. Le bébé était présent dans certaines des séances analysées. La plupart du temps, il était dans un siège-auto posé au sol, mais s’il se mettait à pleurer pendant la séance, les parents prenaient la petite fille sur leurs genoux. Les deux thérapeutes, des hommes, qui travaillaient avec ce couple étaient tous deux des thérapeutes de couple et de famille expérimentés.
Pour commencer à élaborer la grille de codage d’observation, la personne qui signe en premier a observé systématiquement les séances filmées mentionnées plus haut. Cela s’est fait sans le son, afin que le dialogue n’influence pas l’interprétation du comportement non verbal. Les vidéos montraient les quatre personnes en pied, en écran partagé ; les vidéos des expressions faciales n’ont pas été utilisées, car il s’agissait d’étudier la synchronie non verbale des postures et des mouvements du corps. De plus, les expressions faciales auraient pu influencer l’interprétation du comportement non verbal. Dans les vidéos en pied, les expressions faciales n’étaient pas clairement visibles, en raison de la distance entre la caméra et les personnes et de la disposition de l’écran partagé, qui montrait à la fois le couple et les thérapeutes. Dans le logiciel d’observation, la fenêtre affichant les vidéos devait être assez petite pour que l’on puisse voir les quatre personnes simultanément et repérer la synchronie non verbale.
Il s’agissait d’examiner les occurrences de synchronie non verbale, c’est-à-dire les moments où une personne imitait implicitement les postures ou les mouvements d’une autre. L’analyse qualitative visait à créer une grille de codage catégorielle. Comme le but était de créer une méthode reproductible, utilisable par d’autres, des notes précises ont été prises sur la définition exacte des différentes catégories d’imitation implicite. Le critère le plus important de la synchronie non verbale était donc la similitude physique des postures et des mouvements implicitement imités. Cela réduisait le biais d’observation en limitant la part d’évaluation demandée aux personnes qui observaient. Au cours du processus d’observation, les décisions sur ce qu’il fallait inclure dans la grille ou en exclure ont été prises et discutées avec les autres personnes chargées de l’observation (voir « Fidélité interjuges » ci-dessous). La présence du bébé dans les séances, mentionnée plus haut, a par exemple été discutée ; la manière d’en tenir compte pendant les observations a été décidée en commun. Les observations ont été réalisées avec le logiciel Noldus Observer (deux versions, 11.5 et 12.5, en raison d’une mise à jour survenue pendant la recherche ; www.noldus.com).
La fidélité interjuges de la méthode a été testée. Toutes les séances ont été cotées par la personne qui signe en premier. Quatre personnes supplémentaires chargées de l’observation (ci-après « les juges »), inscrites en premier cycle au département de psychologie, ont coté deux séances chacune (la séance 3 a été cotée par la personne qui signe en premier et deux juges, la séance 6 par la personne qui signe en premier et deux autres juges, et la séance 10 par l’ensemble des juges). Toutes les personnes chargées de la cotation ont été formées à la méthode d’observation et ont observé les séances sans le son. La formation commençait par une présentation de la méthode et de la grille de codage ; les juges observaient ensuite en binôme 10 minutes d’une séance et discutaient ensemble de la méthode d’observation, puis avec la personne qui signe en premier. Après l’observation, les résultats des deux binômes étaient comparés à ceux de la personne qui signe en premier, et les désaccords discutés. Les juges observaient ensuite une séance individuellement ; les observations étaient discutées d’abord en binôme, puis avec la personne qui signe en premier. Les cas peu clairs rencontrés étaient notés pour être discutés pendant les observations. Certains cas peu clairs se sont présentés quand le bébé était sur les genoux de l’un des parents ; il a été convenu de comparer l’aspect physique global du parent, c’est-à-dire la façon dont il ou elle tenait ses bras et ses jambes à ce moment-là, aux postures des autres personnes pour repérer une synchronie posturale.
La fidélité interjuges a été obtenue avec le logiciel Noldus Observer (version 12.5), à partir de la fréquence et de la séquence des comportements observés dans des intervalles de 3, 2, 1 et 0,5 s. Le logiciel calcule la fidélité interjuges par paires, un indice de concordance et le pourcentage d’accords, ainsi que le kappa de Cohen, le rho de Pearson et l’indice de prévalence (qui indique dans quelle mesure le nombre d’accords sur une variable est supérieur à celui d’une autre variable).
L’analyse statistique visait à examiner si la fréquence des comportements de synchronie non verbale différait d’une séance à l’autre, et si le port des appareils de mesure avait un effet sur la fréquence de la synchronie non verbale (les appareils n’étaient portés que lors des deuxième et sixième séances). L’analyse a été réalisée au moyen d’équations d’estimation généralisées (GEE), avec un modèle log-linéaire de Poisson non paramétrique. Les GEE sont une extension du modèle linéaire général, adaptée aux données longitudinales (les mêmes personnes, en mesures répétées) lorsque les cas ne sont pas indépendants (Wang 2014). L’analyse statistique a été réalisée avec IBM SPSS Statistics, version 24.
Le processus thérapeutique a d’abord été analysé séparément pour les schémas de synchronie non verbale et pour les évaluations de l’alliance à la SRS. Les observations des schémas de synchronie posturale et de synchronie des mouvements dans les séances ont ensuite été triangulées avec les évaluations de l’alliance1. Un épisode illustrant la manifestation de la synchronie posturale dans la séance est présenté.
On décrira d’abord le processus qualitatif d’élaboration de la grille de codage et la fidélité interjuges obtenue. On présentera ensuite les statistiques descriptives des synchronies non verbales, puis l’analyse statistique comparant les synchronies d’une séance à l’autre. On présentera en quatrième lieu l’analyse qualitative du processus thérapeutique, qui triangule les synchronies posturales et de mouvement observées avec les évaluations de l’alliance. Enfin, on présentera un épisode d’une séance où se produit une synchronie posturale entre deux personnes.
La première observation qualitative a été que les personnes restaient assez immobiles pendant les séances de thérapie de couple. On observait surtout des gestes liés à la parole, des hochements de tête, des changements de posture, des mouvements des bras et des orientations du regard. Deux grandes catégories de synchronie ont été observées : la synchronie posturale et la synchronie des mouvements.
La synchronie posturale et la synchronie des mouvements ont été séparées en deux catégories en raison de leurs différences temporelles. La synchronie posturale, où une personne imitait la posture d’une autre, était un événement d’état : elle avait une durée et se prolongeait jusqu’à ce que l’une des personnes quitte la posture partagée. L’imitation d’un mouvement, en revanche, était considérée comme un événement ponctuel, dont seule la fréquence était calculée.
Les catégories ont ensuite été affinées. La synchronie posturale a été définie comme le fait que deux personnes ou plus partagent une posture semblable du torse, des jambes et des bras. Le critère le plus important était que les positions physiques des corps et des membres soient semblables. La synchronie posturale ne se limitait pas à l’image en miroir de la posture de l’autre : les postures congruentes étaient aussi incluses (le bras et la jambe droits de A correspondant au bras et à la jambe droits de B). Des recherches antérieures indiquaient que la différence ressentie entre les deux n’est pas pertinente pour les personnes concernées (Raingruber 2001).
La synchronie des mouvements a été définie comme le fait que deux personnes ou plus font un mouvement semblable avec la même partie du corps dans un intervalle de 3 s. L’intervalle utilisé dans la recherche sur le mimétisme varie de 3 à 8 s (Chartrand et Lakin 2013). Un intervalle de 3 s a été choisi en s’appuyant sur des recherches montrant que des intervalles plus courts sont plus facilement ressentis comme du mimétisme (Bailenson et al. 2004), et à l’issue d’une discussion avec Markku Penttonen, qui mène de longue date des recherches en neurosciences.
La synchronie des mouvements a ensuite été subdivisée en sous-catégories selon les parties du corps concernées : tête, bras, main, torse et jambes. Une catégorie « autre » a été créée, car certains mouvements synchronisés étaient fonctionnels (ramasser quelque chose, soupirer) et n’entraient pas dans les sous-catégories par partie du corps. Le critère le plus important pour la synchronie des mouvements était que la forme du mouvement fait par deux, trois ou quatre personnes soit semblable. La similitude était définie ainsi : les mouvements synchronisés devaient partir de la même position, avoir une forme semblable et se terminer dans la même position. Par exemple, des mouvements de tête où une personne acquiesçait, c’est-à-dire baissait puis relevait le menton, tandis que l’autre se contentait de baisser le menton, n’étaient pas considérés comme une synchronie des mouvements de tête, car la fin du mouvement différait. L’amplitude du mouvement n’était pas précisément définie, mais le mouvement devait être visible à l’œil de la personne qui observait pour être retenu.
Les sous-catégories ont surtout été créées pour permettre d’examiner les séances plus en détail et n’ont pas servi ici aux tests statistiques. La grille de codage et ses définitions figurent dans le tableau 1.
Tableau 1 — Grille de codage pour l’observation de la synchronie non verbale
Comportement et définition opérationnelle.
La structure des sujets de la méthode différait de celle des méthodes antérieures (voir le tableau 2). Pendant les observations, on a constaté que la synchronie se produisait au sein de dyades, de triades et même d’une tétrade. Il a été décidé d’utiliser les différentes combinaisons de personnes comme groupements de synchronie. Les quatre personnes formaient ainsi six dyades : le couple (A B), les thérapeutes (T1 T2) et l’un des thérapeutes avec l’un des membres du couple (T1 A, T1 B, T2 A et T2 B). S’y ajoutaient quatre triades : les thérapeutes et l’un des membres du couple (T1 T2 A et T1 T2 B), l’un des thérapeutes et le couple (T1 A B et T2 A B) et, enfin, une tétrade réunissant tout le monde (T1 T2 A B). Ces combinaisons ont été utilisées comme sujets. La synchronie n’a donc été codée que pour les groupes de synchronie (par exemple T2 A en synchronie posturale), et non de manière individuelle (par exemple T2 qui acquiesce).
Tableau 2 — Groupements de synchronie
La fidélité interjuges du codage des séances a été obtenue avec le logiciel Noldus Observer, version 12.5. Les résultats ont été calculés avec des fenêtres de tolérance de 3, 2, 1 et 0,5 s. On présente ici les résultats de la fenêtre de 1 s. L’indice de concordance global était de 0,85, le pourcentage d’accord de 84,5 %, le kappa de Cohen de 0,84 (p < 0,001), le kappa maximal de Cohen de 0,95 et le rho de Pearson de 0,99 (p < 0,001). L’indice de prévalence était de 0,9. Ces résultats montrent une fidélité interjuges presque parfaite (Landis et Koch 1977). Avec une fenêtre de tolérance de 0,5 s, les résultats respectifs étaient de 0,7, 71,2 %, 0,7, 0,93 et 0,98, tous également très élevés.
Au cours des neuf séances analysées, la fréquence des différentes synchronies non verbales a varié. La synchronie posturale est survenue en moyenne 30,22 fois par séance (ET 10,63 ; min = 13, max = 47) et la synchronie des mouvements 93,78 fois (ET 29,30 ; min = 55, max 152). La moyenne, l’écart type, les valeurs minimale et maximale et le total de la synchronie posturale par groupe de synchronie, pour l’ensemble des neuf séances, figurent dans le tableau 3 ; les données de la synchronie des mouvements figurent dans le tableau 4.
Tableau 3 — Synchronie posturale par groupe de synchronie au cours des neuf séances
Pour chaque groupe : moyenne (M), écart type (ET), minimum, maximum et somme.
N = 9. T1 : thérapeute 1 ; T2 : thérapeute 2 ; A : cliente ; B : client.
Tableau 4 — Synchronie des mouvements par groupe de synchronie au cours des neuf séances
Pour chaque groupe : moyenne (M), écart type (ET), minimum, maximum et somme.
N = 9. T1 : thérapeute 1 ; T2 : thérapeute 2 ; A : cliente ; B : client.
Les tableaux 3 et 4 montrent que, pour certains groupements, il y a eu des séances sans aucune synchronie. L’examen qualitatif révèle que la synchronie posturale est survenue surtout entre le thérapeute 2 et la cliente (A), entre le thérapeute 2 et le client (B), entre le thérapeute 1 et le client (B), et entre les cothérapeutes (tableau 3). La synchronie des mouvements est survenue surtout entre les cothérapeutes et entre le thérapeute 2 et la cliente (A) (tableau 4). Les synchronies de mouvement consistaient surtout en hochements de tête (59 % de l’ensemble). Il est à noter que la synchronie non verbale au sein du couple n’était pas très fréquente. Toutes les fréquences de synchronie posturale et de mouvement par groupe et par séance sont présentées dans l’annexe 1 (non reprise ici).
Les différences de fréquence des postures et des mouvements par séance ont été calculées au moyen des GEE et d’un modèle log-linéaire de Poisson. Les résidus de Pearson supérieurs à 2,0 en valeur absolue étaient considérés comme s’écartant significativement du modèle estimé.
La synchronie posturale était significativement supérieure à la moyenne estimée lors des séances 2 et 9 (résidus de Pearson de 2,506 et 3,052 respectivement) et inférieure lors de la séance 3 (résidu de Pearson de −3,133). La synchronie des mouvements était supérieure à la moyenne estimée lors de la séance 10 (résidu de Pearson de 6,012) et inférieure lors des séances 2 et 6 (résidus de Pearson de −4,004 et −3,282 respectivement). Lors des séances 2 et 6, les personnes portaient les appareils de mesure du système nerveux autonome, qui limitaient les mouvements de leur main non dominante. Dans les séances où le bébé était sur les genoux de l’un des parents (séances 3, 6, 7 et 10), la quantité de synchronie ne différait pas de celle des autres séances (sauf pour la synchronie posturale de la séance 3 et la synchronie des mouvements de la séance 6). Dans les autres séances, aucune fréquence de synchronie posturale ou de mouvement n’était supérieure ou inférieure aux moyennes estimées.
L’analyse qualitative du processus thérapeutique a commencé par l’examen des fréquences des synchronies posturales et de mouvement dans les séances (figures 1 et 2) et des évaluations de l’alliance thérapeutique dans les séances (figure 3). Les synchronies non verbales ont ensuite été mises en regard des évaluations de l’alliance.



La synchronie posturale (figure 1) est survenue surtout en dyades, et rarement entre trois personnes. Trois dyades présentaient plus de synchronie posturale que toutes les autres : les cothérapeutes (toutes les séances sauf 3 et 6), le client (B) et le thérapeute 1 (toutes les séances sauf 6), et la cliente (A) et le thérapeute 2 (des séances 4 à 9). Le thérapeute 2 était aussi en synchronie avec le client dans la plupart des séances (sauf la séance 6). Le thérapeute 2 semblait plus engagé dans la synchronie posturale que le thérapeute 1. Au début de la thérapie, la cliente n’était en synchronie posturale qu’avec son mari. Au fil de la thérapie, elle s’est davantage engagée dans les synchronies non verbales, et le thérapeute 2 et elle se sont trouvés assez souvent en synchronie posturale. La synchronie posturale entre les deux membres du couple n’était pas très fréquente, mais elle est survenue lors des séances 2, 3, 5, 8, 9 et 10.
La figure 2 présente les synchronies de mouvement par groupe et par séance. Il s’agit de la somme de tous les types de synchronie de mouvement (tête, bras, main, jambes, torse et autre). Une grande partie des synchronies de mouvement étaient des synchronies de mouvements de tête, c’est-à-dire des hochements. Tout au long du processus thérapeutique, il y a eu des synchronies de mouvement en dyades, en triades et même en tétrade. La synchronie des mouvements en général, ainsi que les synchronies triadiques et tétradiques, sont devenues plus fréquentes vers la fin du processus thérapeutique (séances 8, 9 et 10). La séance 6 se distinguait de toutes les autres par la quantité de synchronie posturale et de mouvement : c’est celle où il y en a eu le moins. Les cothérapeutes, ainsi que le thérapeute 2 et la cliente, ont présenté la plus grande quantité de synchronie des mouvements sur l’ensemble du processus thérapeutique.
Les scores d’alliance (SRS) attribués par les thérapeutes et par le couple ont varié d’une séance à l’autre. La figure 3 présente la somme des scores SRS de chaque personne par séance. La première séance figure sur le graphique bien qu’elle n’ait pas pu être analysée pour la synchronie non verbale. Toutes les personnes ont jugé l’alliance faible lors de la première séance ; la cliente, en particulier, l’a jugée extrêmement faible.
Sur l’ensemble du processus, l’alliance semblait s’améliorer des séances 2 à 5 ; elle a cependant été jugée plus faible lors de la séance 6. Après la séance 6, les évaluations ont divergé. Celles de la cliente étaient stables à partir de la séance 2, avec seulement une légère amélioration lors des deux dernières séances, tandis que celles du client changeaient d’une séance à l’autre. Les thérapeutes semblaient d’accord sur l’alliance des séances 1 à 6 ; leurs évaluations ont ensuite divergé, c’est-à-dire que lorsque l’un jugeait l’alliance plus forte qu’à la séance précédente, l’autre la jugeait plus faible. Les évaluations de l’alliance par le client et par le thérapeute 1 étaient remarquablement semblables à partir de la séance 3 et n’ont différé que lors de la dernière séance.
Au début du processus thérapeutique, les thérapeutes ont jugé l’alliance faible (séances 1 à 3). Lors de la deuxième séance, les cothérapeutes étaient souvent en synchronie posturale, et lors de la troisième, ils avaient plus de synchronie de mouvement qu’à la séance précédente. Une interprétation possible est que les thérapeutes travaillaient au niveau incarné, c’est-à-dire non verbalement, pour établir une base sûre pour la thérapie. La sixième séance a aussi été jugée par toutes les personnes comme ayant une alliance plus faible ; il est à noter qu’il n’y a eu aucune synchronie posturale entre les thérapeutes pendant cette séance, et que la synchronie des mouvements entre cothérapeutes y était moins fréquente que dans les autres. La synchronie posturale de la sixième séance a eu lieu presque entièrement entre le thérapeute 2 et la cliente. Cette dyade représentait aussi la plus grande part de la synchronie des mouvements lors de cette même séance.
Il est intéressant de noter que lorsque des séances avaient été jugées comme ayant une alliance plus faible (la séance 1 par toutes les personnes, la séance 6 par toutes sauf la cliente), les cothérapeutes se synchronisaient davantage l’un sur l’autre lors de la séance suivante. C’est comme s’ils faisaient un effort incarné commun pour renforcer l’alliance en créant un rapport entre eux, et signifiaient peut-être ainsi au couple leur intérêt pour ce qui était discuté. La cliente, qui prenait part à la plupart des synchronies de la séance 6, n’a pas jugé l’alliance plus faible lors de cette séance. Mais, dans l’ensemble, la cliente a évalué toutes les séances de façon si stable qu’il était difficile d’interpréter ses schémas de synchronie non verbale et ses évaluations2.
La comparaison des évaluations individuelles de l’alliance et des synchronies non verbales a montré que le client jugeait l’alliance plus forte lors des séances 2, 5, 7, 9 et 10, où il y avait une synchronie posturale entre les cothérapeutes3. Lors de la quatrième séance, la cliente a jugé l’alliance légèrement plus forte ; c’est à cette séance qu’elle a commencé à être davantage en synchronie posturale, surtout avec le thérapeute 2. Auparavant, elle avait été surtout en synchronie posturale avec son mari.
Lors des séances où le client et le thérapeute 1 ont jugé l’alliance plus faible, la cliente était en synchronie de mouvement avec le thérapeute 2 (séances 3, 6 et 8). Dans ces séances, ces synchronies de mouvement étaient surtout des hochements de tête, pendant que la cliente parlait activement et que le thérapeute 2 lui répondait.
Lors des séances où les cothérapeutes évaluaient l’alliance en sens opposés (séances 7, 8, 9 et 10), aucun schéma clair ne se dégageait des synchronies non verbales. Vers la fin de la thérapie, les synchronies de mouvement comme les synchronies posturales étaient plus fréquentes et impliquaient plus de personnes ; dans le même temps, les personnes jugeaient l’alliance plus forte.
Le passage suivant est un court épisode de la deuxième séance, qui montre comment la synchronie posturale s’est produite au cours du dialogue. Juste avant, il avait été question d’une dispute du couple. La cliente avait eu le sentiment que le client n’avait été loyal ni envers elle ni envers leur famille. Elle estimait plutôt qu’il était resté loyal envers sa famille d’origine, puisqu’il ne l’avait pas défendue contre les critiques que sa famille lui adressait. Juste avant cet épisode, le thérapeute 1 avait interpellé le client en lui demandant s’il pensait être abandonné par sa famille d’origine s’il prenait le parti de sa femme, et il avait reconnu que ce serait difficile au début. Dans la transcription, la synchronie posturale est notée en italique sous le dialogue, un crochet indiquant le moment exact où elle se produit. Les conventions de transcription sont expliquées à l’annexe 3. Les pseudonymes « John » et « Lisa » désignent le couple. Le thérapeute 1 est noté T1 et le thérapeute 2, T24.
((T2 est dans la même posture que John))
T2 : oui
T1 : mais est-ce que c’est peut-être (1) en quelque sorte ce que tu penses (.) Lisa que (.) .hh que siː et apparemment quand John a eu sans cesse l’expérience que cette famille (.) ne le retenait pas (1) une sorte d’abandon de différentes manières (.) différents membres de la famille là (.) il s’y passe des choses dont on ne parle pas et cetera c’est très [ ((T2 quitte la posture partagée avec John)) (1) .hh en quelque sorte incertain (.) .hh que justement cette (.) incertitude (.) attire ((geste)) dans cette direction
Lisa : mmm je- [ ((T2 prend la même posture que John))
T1 : que qu- que d’une certaine façon il faudrait comme voir s’il y a encore quelque chose (.) à quoi on peut se raccrocher et puis quandː (.) est-ce que tu (.) je veux dire c’est tellement bête mais (.) les gens font
Lisa : mm
T1 : et ressentent des choses bêtes (.) que quand il y a toi (.) qui es là (.) des enfants qui sont [ ((T2 quitte la posture partagée)) là (.) alors (.) alors c’est comme (.) entre guillemets évident [ ((T2 prend la posture de John))
Lisa : mmm ? ((lève les yeux))
T1 : est-ce p- est-ce possible que ça se passe à peu près comme ça
Lisa : ouais
T1 : de façon illogique mais (.) d’une certaine manière dans son illogisme (.) compréhensible [ ((John quitte la posture partagée avec T2))
Lisa : mmm (1) je pensais bien d’une certaine façon que ça vient en quelque sorte de là (1) comme de cette espèce de (.) désir d’une famille ou (.) comme un désir d’amour de cette famille ou quelque chose comme ça (1)
T2 : ((profond soupir, s’éclaircit la gorge)) [ ((les deux thérapeutes changent de posture))
Dans cet épisode, le thérapeute 2 entrait dans la synchronie posturale avec le client et en sortait. On peut y voir une manifestation d’empathie du thérapeute 2 envers le client pendant que le thérapeute 1 parlait de ses actes et cherchait à leur donner sens avec la cliente. La présence de deux thérapeutes permettait à l’un d’aborder des sujets difficiles, tandis que l’autre pouvait manifester physiquement son empathie envers l’autre client. Fait intéressant, lorsque le thérapeute 1 était sur le point de terminer son tour de parole, le client a quitté la posture partagée avec le thérapeute 2, comme s’il signifiait aux autres que le commentaire du thérapeute lui convenait. Le thérapeute 2 a beaucoup bougé dans cet épisode, ce qui pourrait aussi traduire son malaise quant à la position à adopter dans la situation. Après cet épisode, la conversation s’est poursuivie sur la violence survenue dans le couple et sur ses effets sur la confiance entre les partenaires.
Le but de cette étude était de créer une grille de codage pour observer la synchronie non verbale en thérapie de couple, centrée sur les imitations implicites de comportements non verbaux identiques, enregistrés avec une grande précision temporelle. L’observation a été choisie comme méthode, car les méthodes de différence d’images ne peuvent pas discerner la similitude des mouvements, même si l’observation prend du temps et dépend de l’expertise des personnes qui observent. L’analyse qualitative a abouti à deux grandes catégories : la synchronie posturale et la synchronie des mouvements (mimétisme). On a montré que la synchronie posturale est liée au rapport (Sharpley et al. 2001) et à l’empathie perçue des thérapeutes (Maurer et Tindall 1983), et que la synchronie des mouvements (le mimétisme) accroît la sympathie et le rapport (Chartrand et Lakin 2013) et est liée à l’empathie (Sonnby-Borgström et Jönsson 2003). Il s’agissait de voir si ces comportements de synchronie non verbale, dont on sait qu’ils agissent sur les relations, influençaient aussi les évaluations de l’alliance thérapeutique en thérapie de couple.
La grille de codage ayant été élaborée à partir de résultats de recherche antérieurs, il s’agit d’une méthode théoriquement fondée pour étudier la synchronie non verbale en psychothérapie. Les modèles théoriques de Baimel et al. (2015) et de Koole et Tschacher (2016) suggèrent que la synchronie non verbale aide à comprendre autrui ; ce point demande toutefois des recherches supplémentaires, en particulier en thérapie de couple.
La précision temporelle était importante, car un autre but était d’utiliser la grille de codage avec des informations issues d’autres modalités de la psychothérapie, comme le dialogue. La grille a d’ailleurs déjà été utilisée en lien avec le dialogue et les réactions incarnées des personnes dans deux études qualitatives (Kykyri et al. 2019 ; Nyman-Salonen et al. 2020). Utilisée en recherche qualitative, la grille est très instructive pour qui observe les séances. Même regarder les séances sans écouter le dialogue donne un aperçu de leur atmosphère. Avec les méthodes automatisées, cette information tacite disparaît.
Créer une grille de codage n’a pas été simple. Il était essentiel que les définitions des catégories observées soient univoques pour que les personnes chargées de l’observation fassent des observations semblables. La grille a obtenu une excellente fidélité interjuges. Cela tient en partie aux définitions concrètes des catégories de synchronie non verbale, fondées sur l’aspect physique exact des comportements non verbaux. Cela a réduit le biais d’observation, en demandant moins d’évaluation subjective.
Pendant l’élaboration, un processus de thérapie de couple a été observé. Le couple était venu en thérapie en raison de problèmes de loyauté dans la relation, et il existait des antécédents de violence dans le couple. Le cas a été choisi dans un ensemble de données recueilli dans le projet de recherche Relational Mind. Cet ensemble comprenait des thérapies de couple menées avec deux thérapeutes présents à chaque séance ; les réactions du système nerveux autonome des personnes présentes ont été enregistrées dans certaines séances. Dans la thérapie de couple étudiée ici, il y avait moins de synchronie des mouvements dans les séances où les appareils de mesure du système nerveux autonome étaient portés, ce qui limitait les mouvements de la main non dominante. Cela indique que, même si le dispositif de recherche avait été conçu pour être aussi naturel que possible, les appareils de mesure ont bien limité les mouvements et influé sur les schémas de mouvement non verbal des séances. La quantité de synchronie non verbale différait selon les séances et selon les dyades. Aucun schéma global net ne se dégageait, si ce n’est que la synchronie des mouvements était plus fréquente vers la fin du processus thérapeutique et impliquait tout le monde.
La thérapie de couple rend l’étude de la synchronie non verbale passionnante, puisque plusieurs relations y sont présentes : la relation entre les partenaires et la relation entre le ou les thérapeutes et chaque partenaire séparément. La synchronie non verbale au sein du couple peut signaler le degré de satisfaction des partenaires à l’égard de leur relation (Julien et al. 2000), tandis que la synchronie entre thérapeute et personne suivie peut signaler l’empathie (Maurer et Tindall 1983) ou le rapport (Sharpley et al. 2001). La synchronie au sein du couple étudié ici n’était pas très importante ; c’était attendu, puisque le couple avait des difficultés relationnelles. La présence de deux thérapeutes créait quatre dyades thérapeute-membre du couple susceptibles de se synchroniser. Différentes dyades de ce type se sont synchronisées dans différentes séances. La synchronie non verbale s’observait aussi bien entre les personnes qui prenaient part à la conversation qu’entre celles qui écoutaient. Cela a déjà été montré dans une étude de cas microanalytique sur la formation des alliances en thérapie de couple (Kykyri et al. 2019). Avec deux thérapeutes présents, une synchronie non verbale est aussi apparue entre cothérapeutes. On peut l’interpréter comme le signe que les thérapeutes étaient en rapport ou se soutenaient mutuellement dans la tâche en cours.
Dans cette thérapie de couple, les deux thérapeutes ont synchronisé leur posture sur celle du client. Il se peut que les deux thérapeutes aient implicitement5 reconnu l’importance de se relier au client, en raison de ses antécédents de difficultés interpersonnelles, y compris de violence. Selon des études récentes, les personnes en thérapie avec qui les thérapeutes se synchronisent davantage ont tendance à rapporter davantage de problèmes interpersonnels (Ramseyer 2020). Cela concorde bien avec le cas étudié ici. Un niveau élevé de synchronie non verbale entre thérapeute et personne suivie a aussi été associé à une absence d’amélioration (Paulick et al. 2018). On a suggéré que les thérapeutes font un effort accru avec ces personnes. Cela pourrait aussi être vrai dans le cas étudié ici. Toutefois, la recherche antérieure sur la synchronie non verbale en psychothérapie a été menée en psychothérapie individuelle, ce qui rend difficile d’en tirer des conclusions pour la thérapie de couple. Un autre aspect susceptible d’influer sur la synchronie non verbale est que les deux thérapeutes étaient des hommes. Il leur a peut-être été plus facile de se synchroniser implicitement avec le client.
Dans ce cas, l’autre thérapeute s’est aussi synchronisé implicitement avec la cliente, peut-être dans le but de la maintenir engagée dans le processus thérapeutique et de l’encourager à parler de ses sentiments et de ses pensées sur la relation. Fait important, les thérapeutes semblaient équilibrer les synchronies non verbales et veiller à ce que les deux membres du couple participent à une synchronie non verbale avec eux. Ce pourrait être un moyen implicite et non verbal d’éviter une alliance clivée, où l’un des partenaires trouve la thérapie utile et l’autre non.
La présence de deux thérapeutes a permis d’examiner comment ils géraient le processus thérapeutique au niveau incarné. Les cothérapeutes se sont synchronisés sur leurs postures respectives, surtout au début du processus thérapeutique, et la synchronie des mouvements entre thérapeutes (surtout sous forme de hochements de tête) a été fréquente tout au long du processus. En outre, les deux thérapeutes semblaient adopter implicitement des positions différentes pendant les séances. À l’échelle du processus thérapeutique dans son ensemble, l’un travaillait davantage au niveau corporel, en se synchronisant sur les autres personnes, tandis que l’autre restait plus passif dans son comportement corporel. Les positions des thérapeutes pouvaient toutefois changer rapidement pendant les séances, le thérapeute le plus passif s’engageant activement dans la synchronie non verbale quand l’autre l’était moins. Ces schémas dépendaient de la répartition des tâches entre les thérapeutes, des sujets abordés et des personnes engagées dans la discussion.
Dans cette étude de cas, l’épisode choisi pour illustrer la synchronie posturale montrait la répartition des tâches entre les thérapeutes. Pendant que l’un parlait du client, en cherchant à comprendre ses motivations avec la cliente, l’autre synchronisait ses postures sur celles du client, faisant ainsi preuve d’empathie à son égard, alors que le client pouvait se sentir menacé d’être ainsi examiné.
Dans cette étude de cas, la sixième séance se détache de l’ensemble du processus thérapeutique. On y a observé moins de synchronie non verbale entre toutes les personnes, et presque toutes les synchronies observées avaient lieu entre la cliente et l’un des thérapeutes. On ne peut exclure que les appareils de mesure du système nerveux autonome aient eu un effet sur la quantité de synchronie des mouvements. Des recherches antérieures portant sur cette séance précise ont toutefois montré que la cliente y avait évoqué la menace d’un divorce (Itävuori et al. 2015). Il semble probable qu’aborder des sujets difficiles ait eu un effet sur les synchronies non verbales : lorsque la cliente a soulevé ce sujet difficile, l’un des thérapeutes y a répondu, signalant par sa synchronie qu’il voulait entendre ce qu’elle avait à dire, tandis que les autres personnes n’y réagissaient pas par une synchronisation non verbale. Cette séance a été jugée par toutes les personnes, sauf la cliente, comme ayant une alliance plus faible que la précédente.
Quant à la relation entre synchronie non verbale et alliance, les résultats de l’analyse qualitative étaient contrastés : prendre part à une synchronie non verbale n’allait pas toujours de pair avec une évaluation plus forte de l’alliance, et regarder d’autres personnes en synchronie conduisait parfois la personne qui observait à juger l’alliance plus faible, parfois plus forte.
La cliente a jugé l’alliance de la sixième séance aussi forte que celle des autres séances (alors que les autres la jugeaient plus faible). Comme on l’a dit, elle s’est activement engagée dans la synchronie posturale et de mouvement avec l’un des thérapeutes pendant cette séance ; la plupart des synchronies non verbales de la séance ont d’ailleurs eu lieu entre la cliente et l’un des thérapeutes. Que la plupart des synchronies de cette séance se soient produites dans une seule dyade pourrait être vu comme un clivage du comportement de synchronie non verbale. Fait intéressant, toutes les personnes sauf la cliente ont jugé l’alliance de cette séance plus faible, y compris le thérapeute engagé avec elle dans la synchronie non verbale. Par précaution, il faut toutefois préciser que les évaluations de l’alliance par la cliente sont restées assez stables tout au long du processus thérapeutique, tandis que celles du client changeaient d’une séance à l’autre.
Exemple inverse de l’effet que peut avoir sur l’évaluation de l’alliance le fait de regarder d’autres personnes se synchroniser : dans les séances où les cothérapeutes étaient souvent en synchronie posturale, le client jugeait l’alliance plus forte. La synchronie posturale entre cothérapeutes a pu être perçue comme un signe de rapport entre eux ; elle a aussi pu créer une impression générale d’empathie, susceptible d’avoir touché le client. Observer une synchronie non verbale peut donc avoir des effets opposés, selon le contexte et la manière dont la personne qui observe l’interprète : elle peut être vue comme quelque chose de positif, telle une attitude empathique, ou laisser le sentiment d’être à l’écart.
Pour interpréter les mesures d’alliance, il faut tenir compte du fait que les membres du couple évaluaient les cothérapeutes comme une équipe et que les thérapeutes évaluaient l’alliance à l’égard des deux partenaires à la fois ; il n’était donc pas possible de voir s’il y aurait eu des différences d’alliance selon l’un des partenaires ou l’un des thérapeutes. D’autres recherches, avec une mesure d’alliance plus précise qui évalue séparément chaque relation, sont nécessaires, car les alliances clivées ont été associées à l’abandon de la thérapie (par exemple Muñiz de la Peña et al. 2009). Il serait intéressant de voir comment les schémas de synchronie non verbale dyadique influent sur les évaluations de l’alliance selon que l’on prend part à la synchronie ou qu’on l’observe seulement.
Un résultat intéressant est qu’un pic de synchronie entre cothérapeutes semblait survenir dans la séance suivant une séance jugée comme ayant une alliance plus faible. Des recherches antérieures ont montré qu’il peut y avoir beaucoup de synchronie non verbale entre la personne thérapeute et les personnes qui ne s’améliorent pas, ce qui indique peut-être un effort accru des thérapeutes auprès d’elles (Paulick et al. 2018). Ici, le travail incarné implicite et commun des thérapeutes (la synchronie non verbale) semblait augmenter lorsque l’alliance avait été plus faible à la séance précédente. Il se peut que cela ait joué un rôle important pour faciliter le processus thérapeutique et favoriser l’alliance.
Dans ce processus thérapeutique, la synchronie des mouvements a augmenté vers la fin de la thérapie ; dans le même temps, les évaluations de l’alliance se sont améliorées. La synchronie des mouvements pourrait être vue comme l’indice que toutes les personnes étaient activement engagées dans le processus thérapeutique, ce qui se reflétait dans l’alliance.
Pour évaluer ces résultats, il faut se rappeler que la thérapie menée était une thérapie par la parole, qui mettait l’accent sur les mots et le dialogue, et qu’aucune intervention corporelle délibérée n’a été utilisée. Les données analysées ont été tirées d’un ensemble de séances d’un projet de recherche qui étudiait la synchronie des réactions du système nerveux autonome. Les thérapeutes connaissaient cet objectif de recherche, mais ne savaient pas que leur comportement corporel visible, en particulier la synchronie non verbale, serait analysé. Toutes les synchronies étaient implicites et n’ont pas été utilisées comme interventions.
Il faut être prudent pour tirer de cette recherche des implications cliniques, puisqu’il ne s’agit que d’une étude de cas et que les résultats sont contrastés. La grille de codage pourrait toutefois être utilisée par les thérapeutes de couple en supervision ou en formation à la thérapie de couple, car il est important que les thérapeutes de couple prennent conscience des schémas de synchronie non verbale dans les séances6. L’enregistrement vidéo pourrait être utile, car il n’est pas toujours possible de remarquer ces schémas pendant les séances. Comme la présence de deux thérapeutes n’est pas la pratique courante, les thérapeutes qui mènent seuls une thérapie de couple devraient prêter attention à leurs interactions non verbales avec chaque partenaire. Il se peut qu’on ait davantage tendance à se synchroniser non verbalement avec l’un des partenaires, ce qui pourrait contribuer à un clivage non verbal.
Nous pensons que la synchronie non verbale est sans doute préférable lorsqu’elle se produit implicitement et non délibérément. Le comportement non verbal influe sur l’atmosphère de la séance, et il peut facilement être interprété négativement si la personne en thérapie sent qu’il est utilisé à dessein. Toutefois, lorsque la conscience générale que la personne thérapeute a du comportement non verbal est plus fine, il devient possible de garder une réceptivité non verbale envers l’un des partenaires tout en parlant à l’autre.
Les limites de cette étude sont les suivantes. (1) La grille de codage exige des personnes formées à la cotation et prend du temps. Malheureusement, aucune méthode automatisée permettant de décrire la synchronie posturale statique et la synchronie de mouvements semblables (le mimétisme) n’a été trouvée qui soit utilisable sur des séances aussi longues que celles de cette étude de cas et suffisamment sécurisée pour des cas authentiques de psychothérapie. À l’avenir, la grille pourrait servir à créer des solutions informatisées et partiellement automatiques de détection de l’imitation implicite des postures et des mouvements. Il serait aussi intéressant de comparer la synchronie non verbale obtenue par la grille aux scores obtenus par les méthodes de différence d’images, pour voir en détail en quoi leurs définitions de la synchronie non verbale diffèrent. (2) L’élaboration de la grille de codage a commencé par l’observation détaillée d’un seul processus de thérapie de couple. Cette posture idiographique peut être vue comme un inconvénient, puisqu’elle ne montre peut-être que la synchronie non verbale propre à ce cas précis et ne permet aucune généralisation sur la synchronie non verbale en thérapie de couple. Toutefois, la recherche idiographique (Ramseyer 2020) en psychothérapie individuelle et l’étude de cas de thérapie de couple présentée ici ont montré que la relation entre synchronie non verbale et alliance est plus complexe que ne l’indiquaient les recherches nomothétiques antérieures. À l’avenir, il faudra analyser davantage de thérapies de couple et un ensemble de données plus vaste pour tester la généralisabilité des résultats. (3) L’exclusion de la première séance peut être vue comme une limite. Elle est due à un problème technique d’enregistrement, la vidéo ne montrant que le couple et non les thérapeutes. C’est regrettable, car la première séance est en général très importante pour construire l’alliance. (4) Dans certaines séances, un bébé était présent, ce qui pouvait influencer le processus d’observation. Toutefois, dans les séances où le bébé était sur les genoux de l’un des parents, la quantité de synchronie posturale ou de mouvement ne différait pas sensiblement de celle des séances où ce n’était pas le cas. La haute fidélité interjuges va aussi contre cette interprétation, puisqu’elle montre que la présence du bébé n’a pas influencé le processus d’observation. C’était donc un avantage de recourir à des personnes chargées de l’observation plutôt qu’à une méthode automatisée de différence d’images : les vidéos n’auraient pas pu être utilisées avec une telle méthode, car le bébé sur les genoux aurait pénétré dans les zones d’intérêt et produit des données erronées. (5) Le recours à deux thérapeutes pourrait limiter la généralisabilité. C’est pourtant ainsi que la thérapie de couple est toujours menée au centre de formation et de recherche en psychothérapie de l’université de Jyväskylä. L’une des raisons du recours à deux thérapeutes est que cela prévient les alliances clivées. Dans ce cas, les deux cothérapeutes étaient des hommes, et il se peut que les résultats aient été différents avec des cothérapeutes de sexes différents. (6) Si les fréquences de synchronie non verbale obtenues par la grille étaient utilisées seules dans une recherche quantitative, il faudrait inclure une condition de pseudo-synchronie. La pseudo-synchronie consiste à créer un ensemble de données mélangées auquel on compare les synchronies non verbales réelles. Cela permet d’établir si la synchronie non verbale survient au-delà du hasard ; sans condition de pseudo-synchronie, on ne peut pas l’établir. La pseudo-synchronie a surtout été exclue en raison de la faible quantité de données de cette étude de cas, qui empêchait de mélanger les points de données pour créer un ensemble substitut selon la procédure présentée par Louwerse et al. (2012). En outre, la structure des sujets en groupements de synchronie limitait les options d’analyse statistique. D’autres recherches, sur un ensemble de données plus vaste, sont nécessaires pour permettre des calculs de pseudo-synchronie.
Étudier le processus psychothérapeutique en observant le comportement non verbal dans des vidéos de thérapie de couple peut être une tâche intimidante. Pour qui souhaite entreprendre un processus de recherche semblable, il nous paraît important que le phénomène étudié soit soit bien établi dans la recherche antérieure, soit mis en avant par les thérapeutes de couple à partir de leur expérience clinique. Choisir l’observation comme méthode de recherche rend indispensable une bonne équipe qui travaille ensemble, car la reproductibilité des observations est cruciale pour la validité scientifique de la recherche.
En conclusion, la synchronie non verbale en thérapie de couple est clairement un domaine peu étudié, cette étude étant l’une des premières sur le sujet. Le système de codage créé ici est reproductible dans d’autres cadres thérapeutiques. Il peut être utilisé lorsque des caractéristiques des vidéos empêchent le recours aux méthodes automatisées de différence d’images (problèmes d’éclairage ou éléments perturbateurs présents dans la vidéo, par exemple). Il pourrait aussi servir en supervision ou en formation à la psychothérapie, pour aider les thérapeutes à prendre conscience de leur comportement non verbal.
Cette étude de cas a montré que la thérapie de couple est un système complexe, qui permet de nombreuses constellations de synchronie non verbale entre les personnes présentes. La synchronie non verbale se produit en général en dyades, mais la thérapie de couple étudiée ici réunissant quatre personnes, des synchronies triadiques et même tétradiques étaient possibles, ce que les méthodes actuelles ne permettent pas encore d’étudier.
En thérapie de couple, la synchronie non verbale a affecté non seulement les personnes qui y prenaient part, mais aussi celles qui n’y prenaient pas part. Cela suggère que la relation entre synchronie non verbale et alliance en thérapie de couple est plus complexe que ne l’ont montré les recherches antérieures en psychothérapie individuelle.
De manière générale, il importe de poursuivre la recherche sur la synchronie non verbale en thérapie de couple, dans une perspective idiographique comme nomothétique, puisque l’étude présentée ici suggère que la synchronie non verbale agit sur la relation entre thérapeute et personne suivie ; or cette relation est un aspect important de l’alliance thérapeutique, qui peut influer sur le résultat de la thérapie.
Complexe Systémique : à retenir
Cette étude de cas donne un corps, au sens propre, à une idée familière de la clinique systémique : en thérapie de couple, la relation thérapeutique ne se joue jamais à deux. Une posture partagée entre un thérapeute et la cliente peut soutenir celle-ci et laisser le client à l’écart ; l’accord silencieux des deux cothérapeutes semble au contraire rassurer le client, qui juge alors l’alliance plus forte. Les cothérapeutes paraissent aussi, sans le savoir, redoubler de synchronie après une séance difficile, et se répartir les rôles : l’un questionne, l’autre accompagne physiquement la personne mise en cause. Pour la pratique, l’intérêt est double : une grille simple pour relire ses vidéos en supervision, et une invitation à repérer les alliances clivées qui se nouent aussi par le corps. Les limites sont celles d’un cas unique, avec deux thérapeutes hommes, un couple marqué par la violence conjugale, des appareils de mesure qui gênaient les gestes et aucune comparaison avec le hasard. À lire avec l’article sur la co-thérapie en dialogue ouvert, et avec l’article sur l’alliance thérapeutique en thérapie de couple en ligne.
Notes de l’original
1 La relation entre la synchronie posturale et de mouvement et l’alliance thérapeutique a aussi été évaluée au moyen d’intervalles de confiance bootstrap (95 %) pour les corrélations non paramétriques entre les comportements de synchronie non verbale par sujet et les mesures d’alliance de la séance (SRS). Les sous-échelles (Relation, Objectifs et sujets, Approche ou méthode, Ensemble) et leur somme ont été utilisées. Les résultats figurent dans l’annexe 2 (non reprise ici).
2 Des corrélations de rang de Spearman non paramétriques, avec intervalles de confiance bootstrap, ont été calculées pour analyser la relation entre l’alliance dans les séances et les comportements observés. Pour la lisibilité, seuls les groupes de synchronie non verbale et les scores SRS présentant des corrélations significatives figurent dans les tableaux de l’annexe 2. Il n’y avait aucune corrélation significative entre les évaluations SRS de la cliente et les schémas de synchronie non verbale.
3 Cette relation a été confirmée par l’analyse corrélationnelle des fréquences de synchronie non verbale et des évaluations de l’alliance thérapeutique par le client, présentée dans le tableau 7 de l’annexe 2.
4 La transcription a été traduite par l’un des thérapeutes.
5 La thérapie étant une thérapie par la parole qui privilégiait les méthodes dialogiques, aucune intervention corporelle n’a été utilisée délibérément.
6 On pourrait d’abord se concentrer sur le seul repérage des synchronies posturales, qui ont été reliées à l’empathie (Maurer et Tindall 1983) et observées dans des moments importants de la séance (Raingruber 2001), puis passer à l’observation de la synchronie des mouvements. Le manuel de la grille de codage est disponible auprès de la personne qui signe en premier.
Remerciements. La personne qui signe en premier remercie Juha Holma et Wolfgang Tschacher, qui ont encadré son travail, pour leurs précieux commentaires sur le manuscrit, ainsi que Joona Muotka pour son aide statistique. Le projet de recherche Relational Mind in Events of Change in Multiactor Therapeutic Dialogues a été financé par l’Académie de Finlande (programme de recherche Human Mind 2013-2016), subvention no 265492 (y compris la conception du projet et le recueil des données). L’élaboration de la méthode présentée ici a été financée par le département de psychologie de l’université de Jyväskylä (Finlande), et la finalisation du manuscrit par la fondation Kone.
Financement. Financement du libre accès assuré par l’université de Jyväskylä (JYU).
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Traduction non officielle en français de Étudier la synchronie non verbale en thérapie de couple : observer la synchronie implicite des postures et des mouvements, par Petra Nyman-Salonen, Anu Tourunen, Virpi-Liisa Kykyri, Markku Penttonen, Jukka Kaartinen et Jaakko Seikkula, Contemporary Family Therapy, vol. 43, no 1 (2021), doi : 10.1007/s10591-020-09555-5, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes, figures en anglais). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Studying Nonverbal Synchrony in Couple Therapy—Observing Implicit Posture and Movement Synchrony », publié dans Contemporary Family Therapy (2021) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Nyman-Salonen, P., Tourunen, A., Kykyri, V.-L., Penttonen, M., Kaartinen, J., et Seikkula, J. (2021). Étudier la synchronie non verbale en thérapie de couple : observer la synchronie implicite des postures et des mouvements (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/etudier-la-synchronie-non-verbale-en-therapie-de-couple (Œuvre originale publiée en 2020 dans Contemporary Family Therapy, 43(1), 69-87 (2021) ; republiée en 2021 par Contemporary Family Therapy, https://link.springer.com/article/10.1007/s10591-020-09555-5)
Pour aller plus loin