Frontiers in Psychology · Dialogue ouvert
Dans le dialogue ouvert, on ne travaille jamais en solo : la réunion de réseau rassemble au moins deux thérapeutes. Mais que se passe-t-il entre ces deux personnes ? À partir d’entretiens menés avec vingt thérapeutes ayant suivi une formation au dialogue ouvert, cette recherche décrit ce que la co-thérapie fait à la personne qui soigne : sa manière d’être présente avec son soi professionnel et son soi expérientiel, les processus par lesquels deux thérapeutes s’accordent, et l’espace partagé qui en naît — jusqu’à transformer la position de chaque membre du binôme.
Traduction française non officielle de Co-therapy in Open Dialogue: Transforming therapists’ self in a shared space, par Christina Lagogianni, Eugenie Georgaca et Dimitra Christoforidou, publié dans Frontiers in Psychology (2023) sous licence CC BY 4.0. Le texte a été traduit, donc modifié, par Complexe Systémique. Cette traduction n’émane ni des auteures ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ni d’éventuelles erreurs ; la version originale fait foi.
« C’est ainsi que le dialogue devient guérison. »
Christina Lagogianni, Eugenie Georgaca et Dimitra Christoforidou
Résumé
La présente étude visait à explorer la relation entre co-thérapeutes et la manière dont la présence individuelle de chaque thérapeute influence cette relation dans le dialogue ouvert. Bien que la co-thérapie soit un élément clé des réunions de réseau en dialogue ouvert, les processus de cette relation restent largement sous-étudiés. L’étude applique l’analyse thématique à des entretiens semi-directifs menés avec vingt thérapeutes ayant une formation au dialogue ouvert et exerçant, à l’échelle internationale, dans le secteur public comme dans le secteur privé. Les résultats indiquent que la présence des thérapeutes dans une réunion engage leur soi expérientiel et leur soi professionnel. Des processus de co-thérapie spécifiques permettent aux co-thérapeutes de s’accorder mutuellement, verbalement et corporellement, créant un espace partagé qui favorise de nouvelles compréhensions communes, une responsabilité partagée et, en dernier ressort, une transformation du soi et de la pratique de chaque thérapeute. La confiance entre co-thérapeutes semble être la condition préalable pour que la co-thérapie s’épanouisse. Les résultats de la présente étude révèlent une influence dynamique de la pratique de la co-thérapie : la co-thérapie favorise une personnalité plus dialogique et rend possible la transformation propre de chaque thérapeute, laquelle permet à son tour les compréhensions communes et le partage des responsabilités. Compte tenu de l’intérêt croissant pour les approches dialogiques et pour les formations au dialogue ouvert, il importe que la formation, la supervision et la pratique prennent conscience des dynamiques de la relation de co-thérapie et y prêtent attention, afin de prendre soin de soi, de l’équipe et, en fin de compte, des réseaux accompagnés.
Mots-clés dialogue ouvert, co-thérapie, soi professionnel, soi expérientiel, transformation de soi, pratique dialogique.
Le dialogue ouvert est une approche philosophique et thérapeutique de la manière d’être avec les personnes en temps de crise ou de besoin, autant qu’une manière d’organiser les services de santé mentale à partir de réunions de réseau (Olson et al., 2014 ; Putman, 2022b). Les réunions de réseau associent une équipe professionnelle d’au moins deux personnes, la personne concernée et son réseau social, c’est-à-dire ses proches, ses relations amicales, ses collègues ou d’autres membres des services déjà engagés dans sa prise en charge (Putman, 2022b). Dans les réunions de dialogue ouvert, des thérapeutes de formations professionnelles différentes se rassemblent pour former des groupes inter-institutionnels, comme une manière de favoriser la polyphonie (Seikkula et al., 2001 ; Olson et Seikkula, 2003). Les équipes professionnelles comprennent souvent, entre autres, des psychiatres, des psychologues, des ergothérapeutes, du personnel infirmier en psychiatrie, des spécialistes du travail social et des personnes expertes par l’expérience, qui exercent la pair-aidance (Nelson et al., 2022 ; Razzaque et al., 2022). Pour les besoins de la présente étude, toutes les personnes professionnelles engagées dans les réunions de réseau seront désignées comme « thérapeutes ». Des formations professionnelles différentes, avec des manières diverses de faire sens, peuvent influencer les réflexions menées au sein du binôme et le dialogue avec le réseau (Holmesland et al., 2014).
La co-thérapie, c’est-à-dire le fait que deux thérapeutes ou plus travaillent ensemble en séance avec des personnes ou des familles, s’est développée dans le champ de la thérapie familiale, en clinique comme en supervision, et se trouve au cœur de la pratique du dialogue ouvert (Ast et al., 2019). Bien qu’il soit reconnu que la qualité de la relation entre co-thérapeutes influence le traitement (Borchers et al., 2013), les perspectives et les difficultés qu’elle comporte restent largement sous-étudiées dans la littérature sur le dialogue ouvert. Comme toute relation est unique, en collaborant avec des binômes différents, les thérapeutes partagent des aspects différents de leur personne et ouvrent ainsi aux membres du réseau des occasions d’exploration diverses. Si l’on tient à la valeur de la présence de chaque thérapeute et de son usage de soi en thérapie, il vaut la peine d’explorer comment les co-thérapeutes vivent leur relation et prennent soin de leur soi tout en assurant la continuité du soin avec les réseaux. La présente étude entend contribuer au dialogue encore limité qui porte sur les relations de co-thérapie et sur les processus qui y sont engagés, en prolongeant la littérature de la co-thérapie dans le champ de la thérapie de couple et de famille et dans celui du dialogue ouvert.
La co-thérapie est largement pratiquée en thérapie de couple et de famille ; elle enrichit le rôle professionnel des thérapeutes, en offrant davantage de ressources, de perspectives alternatives et d’hypothèses (Hannum, 1980 ; Hendrix et al., 2001 ; Reed, 2013). Par leur manière de collaborer et de se parler, les co-thérapeutes peuvent servir de modèle aux couples et aux familles pour d’autres manières de communiquer (Hannum, 1980 ; Hendrix et al., 2001). Les co-thérapeutes se complètent en alternant les rôles, de la position active à la position réflexive ; le binôme se soutient mutuellement pour tenir une position neutre et ne pas se laisser absorber par les dynamiques familiales, qualités tenues pour utiles dans la pratique systémique (Selvini et al., 1980 ; Benjamin et Benjamin, 1994).
Pour garantir ces qualités, la formation et la supervision ont été reconnues comme décisives : ce sont elles qui ouvrent l’espace du développement professionnel des thérapeutes à partir de la relation de co-thérapie (Hendrix et al., 2001). Une équipe non compétitive et unie a toutes les chances de contribuer à la croissance des personnes qui consultent comme des thérapeutes (Selvini et al., 1980). Pour y parvenir, il importe que chaque thérapeute accueille à la fois les personnes qui consultent et son binôme, ce qui place chaque thérapeute en position d’hôte et d’invité en même temps. Considérer les thérapeutes dans cette double position d’hôte et d’invité d’une réunion rejoint l’idée que la présence de deux thérapeutes donne aux personnes qui consultent un plus grand sentiment de continuité et de permanence, tout en prévenant l’épuisement des thérapeutes (Hoffman et al., 1995). Cela souligne aussi l’importance d’explorer la relation entre thérapeutes, ainsi que les pratiques de supervision ou les pratiques en séance qui permettent de cultiver cette expérience d’hospitalité.
Même si la co-thérapie est reconnue comme une pratique efficace et souvent constructive dans la littérature de la thérapie de couple et de famille, elle a aussi reçu des critiques. Outre les difficultés pratiques que représentent le temps exigé et le coût accru, des problèmes peuvent surgir lorsque le binôme connaît des enjeux de contrôle, lorsqu’une relation érotique s’installe entre co-thérapeutes, ou lorsque les personnes qui consultent se trouvent prises au piège d’une parentalité thérapeutique symbolique exercée par les co-thérapeutes (Russell, 1980 ; Bowers et Gauron, 1981 ; Haley, 1987 ; Hendrix et al., 2001). Ces préoccupations sont précieuses : elles signalent combien il importe que les co-thérapeutes aient à la fois conscience de soi et le souci attentif de la relation qui les lie, pour venir en aide au réseau concerné. Des stagiaires collaborant avec différentes dyades de co-thérapeutes ont fait remarquer combien il était éprouvant de pouvoir, plus encore en co-thérapie, apprendre quelque chose de nouveau sur soi-même (Hendrix et al., 2001). Bien que cette étude n’ait pas approfondi ce point, il est possible que la collaboration avec des co-thérapeutes d’expérience inégale fasse surgir des questions de contrôle et de hiérarchie, augmentant le niveau de complexité et la probabilité que des enjeux inattendus émergent dans une réunion. D’un point de vue dialogique, cela peut être perçu comme une chance plutôt que comme une difficulté : l’attention à soi et la conscience de ses propres réactions émotionnelles en thérapie peuvent offrir des aperçus précieux au réseau et au processus thérapeutique (Rober, 1999).
Dans les pratiques dialogiques, la co-thérapie s’appuie sur la position de non-expertise des thérapeutes et se concentre sur les qualités relationnelles de la réunion de réseau, comme moyen d’encourager le dialogue (Seikkula et al., 2012 ; Hornova, 2020). Le dialogue est entendu comme un processus conjoint qui se déploie à l’intérieur des réunions de réseau en favorisant un langage qui ouvre de nouveaux flux de questions et de nouveaux discours (Seikkula, 1995). La co-thérapie est inspirée par les sept principes fondamentaux du dialogue ouvert, et les inspire en retour, aussi bien dans la manière dont les services s’organisent — aide immédiate, invitation du réseau social, souplesse et mobilité, maintien de la responsabilité et de la continuité psychologique — que dans la manière d’être avec les personnes : tolérance de l’incertitude et dialogisme (Olson et Seikkula, 2003). « Deux thérapeutes ou plus dans une réunion d’équipe » constitue le premier des douze éléments de fidélité à la pratique dialogique (Olson et al., 2014). La présence de plusieurs thérapeutes dans une réunion d’équipe avec un réseau soutient le développement de la polyphonie, en favorisant les alternatives et en donnant de la place à des voix différentes (Valtanen, 2019 ; Hornova, 2020). Les thérapeutes du dialogue ouvert perçoivent la co-thérapie dialogique comme un processus doté de qualités relationnelles singulières : la capacité d’être en désaccord, la disponibilité à se laisser mettre au défi en thérapie, le soin porté à l’espace relationnel entre co-thérapeutes et, enfin, la conscience des réponses corporelles et la possibilité d’en parler (Hornova, 2020).
Pendant les réunions de dialogue ouvert, les thérapeutes ont tendance à répondre aux expériences du réseau sur un plan corporel autant que verbal (Shotter, 2011 ; Cromby, 2012 ; Borchers et al., 2013 ; Kykyri et al., 2017 ; Seikkula et al., 2018). Lorsqu’une personne du binôme partage ce qu’elle ressent, en se servant de ses réponses affectives et de ses expériences corporelles, l’autre est susceptible de faire de même et de « contaminer » ainsi tout le réseau avec cette manière de parler (Borchers et al., 2013 ; Hornova, 2020). En ce sens, la co-thérapie dialogique permet une plus grande conscience corporelle et une plus grande réflexivité (Hornova, 2020). Un courant de recherche en expansion, « l’esprit relationnel dans les moments de changement des dialogues thérapeutiques à plusieurs acteurs », met au jour une synchronie corporelle dans les réponses physiologiques des membres du réseau et des thérapeutes (Karvonen et al., 2016 ; Päivinen et al., 2016 ; Kykyri et al., 2017 ; Seikkula et al., 2018 ; Laitila et al., 2019). Fait remarquable, c’est au sein des binômes de co-thérapeutes que s’observe le plus haut niveau de synchronie, ce qui souligne l’importance de l’accordage au sein des dyades de co-thérapie (Karvonen et al., 2016). Malgré la reconnaissance de cet accordage corporel et de l’influence de la co-thérapie sur un plan personnel (Borchers et al., 2013), les processus par lesquels les co-thérapeutes parviennent à s’accorder mutuellement et à influencer mutuellement leur présence restent largement sous-étudiés.
En recourant à une boucle dialogique d’entretiens de co-thérapeutes et à un groupe de discussion, afin d’accroître la crédibilité des thèmes émergents autour de la co-thérapie, Hornova (2020) a montré que la co-thérapie dialogique est perçue comme une source d’énergie pour les thérapeutes. Cela peut tenir à la possibilité, dans la pratique dialogique, d’être soi-même dans les rencontres avec les familles, ce qui produit en outre un sentiment de satisfaction (Sidis et al., 2020). Il reste que se montrer authentique en donnant voix au dialogue intérieur et aux émotions de la personne thérapeute peut être difficile dans les métiers du soin, car cela peut exiger un élargissement du rôle professionnel (Holmesland et al., 2014). Les réunions de dialogue ouvert mettent souvent les équipes à l’épreuve, en exigeant un relâchement et une extension du rôle issu de la formation d’origine, qu’il s’agisse de psychiatrie, de soins infirmiers en psychiatrie, de travail social, etc. (Holmesland et al., 2014). Or ces formations en santé mentale encouragent typiquement les personnes en formation à maîtriser leurs émotions et à ne pas les montrer (Rowan et Jacobs, 2011). Les thérapeutes discernent le sens à travers des filtres, construits par différentes écoles de pensée et différentes formations professionnelles. Ces filtres peuvent bloquer ou amplifier les résonances des thérapeutes avec les personnes qui consultent et influencer la manière de leur répondre.
Réfléchissant au rôle des psychiatres dans les équipes pluriprofessionnelles, Valtanen (2019) a souligné l’importance de la confiance et d’une compréhension partagée entre les membres de l’équipe. Dans un sentiment de compréhension partagée, les co-thérapeutes peuvent être en désaccord. Loin d’être perçu comme une compétition, le désaccord au sein du binôme est vu comme une manière de développer une polyphonie de voix égales et une manière d’être authentique (Hornova, 2020). Dans un contexte voisin, celui du traitement adapté aux besoins dans la psychose avec deux co-thérapeutes ou plus, des psychiatres, dans des pratiques de co-recherche (Andersen, 1997) et des entretiens de rappel stimulé (Kagan et al., 1963), ont reconnu que, dans une situation de traitement, leur présence n’est pas seulement professionnelle : elle est aussi celle d’une personne en relation personnelle avec son binôme (Borchers et al., 2013). On a également observé que, lorsqu’une relation personnelle existe au sein du binôme et que l’on connaît les difficultés personnelles que traverse l’autre thérapeute, on tend davantage à voir en cette personne quelqu’un à soigner et à en prendre soin (Borchers et al., 2013). Si cela favorise un environnement de travail sûr et amical, cela peut aussi poser des difficultés aux rôles et aux responsabilités que les thérapeutes assument. Créer des espaces ouverts de discussion entre thérapeutes peut aider à combler leurs différences, à produire une identité professionnelle partagée et à cultiver le sentiment de sécurité dans la relation de co-thérapie (Holmesland et al., 2014 ; Valtanen, 2019 ; Hornova, 2020).
Les thérapeutes d’une réunion de dialogue ouvert ne sont pas seulement les « hôtes » ou les « invités » de la séance : leur place est dans la rencontre singulière qu’elle constitue, et leur disposition consiste à accepter, à égalité, la transformation qu’apporte la relation thérapeutique (Olson et Seikkula, 2003 ; Brown et al., 2015 ; Kykyri et al., 2017 ; Hornova, 2020). C’est l’une des raisons pour lesquelles les formations au dialogue ouvert placent en leur cœur la supervision et les groupes de famille d’origine : c’est une manière d’apprécier les fondements théoriques du dialogue ouvert par la pratique et par l’implication personnelle (Putman, 2022a). Accepter la transformation qu’apporte une réunion suppose une attention à soi et une capacité de répondre, propriétés que cultivent à leur tour les pratiques de supervision et la thérapie personnelle, celle des groupes de famille d’origine par exemple. On soutient que ces exigences des formations dialogiques modifient et façonnent en profondeur la perception que les thérapeutes ont de leur soi et de leur rôle professionnel en thérapie (Von Peter, 2019, 2021 ; Pocobello, 2021 ; Hendry et al., 2022). Même si la co-thérapie peut apparaître comme un thème en supervision et en formation, on ne prête pas assez d’attention à la relation entre co-thérapeutes, à leurs manières de collaborer et de gérer leurs différences, et à la façon dont cette disponibilité à se transformer peut être présente et vécue par les co-thérapeutes et par le réseau.
En accord avec le dialogue ouvert, le présent article suit la conception bakhtinienne du soi comme polyphonique, composé de voix différentes (Bakhtine, 1984). Un courant de recherche en développement révèle la richesse de la conversation intérieure des thérapeutes pendant les séances : prêter attention au processus de la personne qui consulte, traiter son récit, se concentrer sur ses propres expériences, conduire le processus thérapeutique (Rober et al., 2008). Il est demandé aux thérapeutes de prêter attention à toutes les voix présentes dans la pièce, à apprécier la polyphonie horizontale entre les membres du réseau et l’équipe professionnelle, ainsi que la polyphonie verticale en soi comme en chaque personne (Seikkula, 2008). Les co-thérapeutes jouent un rôle actif dans la construction de la réalité thérapeutique, comme membres du contexte donné et en facilitant le processus. On ne leur prête donc pas une position d’expertise, et leurs idées ne sont pas imposées aux personnes qui consultent ; elles peuvent en revanche agir comme des stimuli de changement (Andersen, 1991 ; Rober, 1999, 2005b ; Anderson, 2005). Comme membres de la rencontre thérapeutique, les thérapeutes co-créent l’espace sûr où le réseau peut déployer ses récits et trouver des mots pour ce qui n’est pas encore dit (Shotter, 2011, 2015). Dans cet espace relationnel, l’expérience propre des thérapeutes est cruciale : elle peut servir de boussole pour naviguer entre les multiples voix d’une réunion de réseau. L’expérience vécue des thérapeutes engage leur usage de soi, leur positionnement, les changements de leur corps, leurs réactions émotionnelles, leurs pensées, leurs valeurs et leurs croyances (Simon, 2012 ; Miller et Baldwin, 2013 ; Avdi et Seikkula, 2019 ; Gkantona, 2019 ; Ong et al., 2021 ; Aponte, 2022). La manière dont les thérapeutes usent de leurs expériences est liée à l’attention portée à leur processus interne et à la conscience de l’influence que celui-ci peut exercer sur le processus thérapeutique (Rowan et Jacobs, 2011 ; Mojta et al., 2014).
Pour apprécier la polyphonie de leurs voix intérieures, les thérapeutes ont besoin de s’accorder à leur soi professionnel comme à leur soi expérientiel, et de réfléchir sur l’un et sur l’autre (Rober, 2005b ; Borcsa et Janusz, 2021). Le « soi professionnel », influencé par les compétences de la personne thérapeute, sa formation et son développement professionnel, adopte une position d’observation ; on le conçoit comme la voix intérieure qui formule des hypothèses et répond aux récits des personnes qui consultent (Rober, 2005b). Le « soi expérientiel », soi plus intime, renvoie aux souvenirs, aux images et aux fantaisies associés à ces observations, puisés dans les expériences personnelles de la personne thérapeute (Rober, 2005b). Comme le soi expérientiel est lié aux affects de la personne thérapeute et à son histoire personnelle réveillée pendant une réunion, on soutient que sa thérapie personnelle est décisive pour s’accorder à ce soi expérientiel et en faire usage (Simon, 2006 ; Clark, 2009 ; Flaskas, 2009). Par le passage par sa propre thérapie ou par des pratiques de développement personnel se développent une conscience de soi et une attention à soi plus grandes (Lum, 2002 ; Miller et Baldwin, 2013).
Le soi professionnel et le soi expérientiel des thérapeutes sont engagés, pendant une réunion, dans une conversation intérieure continue, qui offre des possibilités différentes de répondre aux invitations et aux récits de l’autre thérapeute et du réseau (Seikkula et al., 2012 ; Borcsa et Janusz, 2021). En alternant entre position facilitatrice et position réflexive dans le dialogue extérieur avec le réseau, et en s’engageant dans les processus réflexifs, les co-thérapeutes se donnent mutuellement l’espace de prêter attention à leur dialogue intérieur, de s’accorder davantage à leurs voix intérieures et, en fin de compte, de développer la polyphonie (Seikkula, 1995 ; Rober, 1999, 2005b ; Olson et Seikkula, 2003). Les différences entre thérapeutes dans leur réflexivité et dans l’attention portée à leur soi professionnel et à leur soi expérientiel peuvent influencer non seulement leur propre présence dans une réunion, mais aussi la pratique de la co-thérapie et, finalement, le soin apporté aux réseaux (Georgaca, 2012 ; Avdi et Georgaca, 2018). Explorer comment les différences entre le soi professionnel et le soi expérientiel des thérapeutes influencent la co-thérapie peut enrichir notre compréhension de cette pratique et des réunions de réseau en dialogue ouvert.
Puisque la formation au dialogue ouvert et à la présence dialogique est devenue de plus en plus populaire, il importe que les thérapeutes reconnaissent ces occasions et apprécient la complexité de la relation avec leurs co-thérapeutes. La présente étude vise à contribuer à la compréhension de la relation entre co-thérapeutes et de la manière dont cette relation influence la présence individuelle de chaque thérapeute. Pour les besoins de la recherche, les concepts de soi professionnel et de soi expérientiel seront utilisés afin de saisir une part du dialogue intérieur des thérapeutes et de leur polyphonie verticale. Nous faisons l’hypothèse que si l’on éclaire davantage la manière dont les co-thérapeutes interagissent tout en prêtant attention non seulement à leur propre présence mais aussi à celle de leur co-thérapeute, comme moyen d’entrer en lien et d’être avec le réseau, des pratiques plus constructives et plus soutenantes se développeront.
Les questions de recherche sont les suivantes.
La présente étude vise à examiner quels aspects du soi des thérapeutes sont mobilisés pendant la co-thérapie, comment ce soi est affecté par la co-thérapie et quels processus de co-thérapie influencent ce soi. L’étude s’inscrit dans un projet plus large portant sur les points de vue et les expériences de la co-thérapie chez les thérapeutes du dialogue ouvert. Deux entretiens successifs ont été conduits avec les mêmes personnes, à l’aide de deux guides d’entretien semi-directif distincts. La présente étude a été conduite par la première auteure (CL) ; la seconde étude, encore en cours, portait sur les pratiques dialogiques des co-thérapeutes et était conduite par la troisième auteure (DC). Bien que la recherche ait été menée en collaboration, les deux études ont été analysées et rédigées séparément.
La première auteure (CL) achevait alors les trois années de formation d’Open Dialogue UK, ce qui lui a donné accès aux réseaux professionnels concernés. La conceptualisation de l’étude et le guide d’entretien employé ont été influencés par son expérience de travail en binôme avec des collègues variés et par les réflexions menées dans le cadre de la supervision de cette formation. La troisième auteure (DC) a collaboré avec l’équipe de santé mentale de Volos, en Grèce, premier service public grec à recourir, depuis 2009, à des pratiques inspirées du dialogue ouvert. Les dynamiques d’équipe et le développement de l’approche dans ce contexte l’ont incitée à explorer plus avant la relation entre co-thérapeutes. À l’issue de chaque entretien, les deux chercheuses réfléchissaient à leur expérience et se donnaient l’une à l’autre un retour pour les entretiens suivants. Les deux auteures ont collaboré comme co-chercheuses tout au long de ce processus, ce qui a ouvert un espace de réflexivité et de réflexion continue dans l’élaboration des guides d’entretien, la prise de contact avec les personnes participantes, la conduite des entretiens et l’analyse.
Un échantillonnage raisonné a été employé, en contactant des instituts internationaux de dialogue ouvert et en diffusant la recherche dans le groupe Facebook fermé « Network for Open Dialogue and Reflective Processes ». Les critères de sélection étaient d’avoir achevé une formation au dialogue ouvert et d’avoir une expérience de travail avec des co-thérapeutes.
L’échantillon réunissait vingt thérapeutes de dialogue ouvert, huit hommes et douze femmes. Selon l’identité professionnelle déclarée, on comptait huit psychologues, deux psychiatres, trois spécialistes du travail social, une personne infirmière, une personne pair-aidante, et cinq personnes sans formation particulière en santé mentale mentionnée. Il vaut la peine de préciser que le rôle professionnel des personnes interrogées dépassait souvent ces intitulés : plusieurs formaient aussi au dialogue ouvert ou occupaient des fonctions administratives. Leur exercice se partageait entre secteur public et pratique privée, et leurs horizons géographiques étaient variés : dix de l’Union européenne, cinq du Royaume-Uni, trois des États-Unis et deux d’Australie. Leur expérience du dialogue ouvert allait de trois à vingt ans. Chaque personne avait pratiqué la co-thérapie avec deux à trente collègues.
Les points de vue et les expériences de la co-thérapie ont été recueillis et enregistrés au moyen d’entretiens individuels semi-directifs de quarante-cinq à soixante minutes, sur la plateforme de visioconférence Google Meet. Avant l’entretien, chaque personne remplissait un formulaire de données sociodémographiques et signait un formulaire de consentement confirmant sa connaissance du caractère confidentiel et anonyme des données et de son droit de retrait, ainsi que son accord pour l’enregistrement de l’entretien. Au début de l’entretien, les deux chercheuses (CL, DC) se présentaient l’une l’autre comme co-chercheuses et laissaient du temps pour les questions. L’une menait l’entretien, l’autre occupait une position réflexive. Les chercheuses reconnaissaient que celle qui occupait la position réflexive, en attendant son tour de mener sa propre recherche, pouvait intervenir dans l’entretien si nécessaire ; cela ne s’est cependant produit à aucun moment du recueil des données. Le guide d’entretien de cette étude commençait par des questions sur la manière dont le parcours professionnel des personnes interrogées — rôles professionnels et formations antérieures — influence leurs réflexions dans une réunion. Il leur était aussi demandé ce que signifie être authentique dans une réunion de réseau, et comment leur propre thérapie, leurs pratiques de développement personnel, leur famille d’origine et d’autres thérapies avaient pu influencer cela. Enfin venaient des questions sur les manières dont les co-thérapeutes se soutiennent mutuellement pour être authentiques et pour répondre pleinement, comme personnes incarnées, dans une réunion de réseau. On encourageait les personnes interrogées à donner des exemples cliniques de leurs expériences.
Tous les entretiens ont été transcrits, lus minutieusement et annotés par la première auteure (CL) en fonction des thèmes importants et des régularités communes apparaissant d’un entretien à l’autre. L’analyse thématique a été employée, dans le but d’identifier les thèmes qui saisissent les aspects importants de la question de recherche (Braun et Clarke, 2006). Toutes les données ont été codées sans chercher à éprouver une hypothèse particulière, mais plutôt à rendre compte de l’expérience des personnes interrogées : il s’agissait donc d’une analyse thématique inductive. Un codage ligne à ligne a été conduit par la lecture et l’annotation des deux premiers entretiens. Des listes préliminaires de codes ont été établies, les codes saisissant les pensées, les expériences, les affects et les images des personnes interrogées sur l’objet de l’étude. Les entretiens trois et quatre ont enrichi la liste de codes et en ont créé de nouveaux lorsque les perspectives exprimées étaient inédites. Le même processus a été suivi pour les entretiens cinq à vingt. Pour que les entretiens codés en dernier reçoivent la même attention que les premiers, les codes développés ont été révisés à de nombreuses reprises, dans un va-et-vient continu avec l’ensemble des données et le processus de codage. Pour la recherche des thèmes, les codes ont été listés et regroupés selon ce qu’ils avaient de commun. La première auteure a donné à ces thèmes un nom et une description.
La révision des thèmes et l’ajustement de leurs noms et descriptions ont été effectués par des séances de validation approfondies avec EG et DC, deuxième et troisième signataires, qui ont aussi codé en parallèle des extraits sélectionnés, afin de favoriser l’exactitude et la transparence du codage. Aucune mesure d’accord inter-juges n’a été employée ; ce sont des procédures de validation consensuelle et d’accord qui ont été suivies. À chaque séance de validation, la première auteure présentait les thèmes et les justifiait en référence aux propos des personnes interrogées. Puis, par des discussions collaboratives sur les points de vue divergents, l’équipe parvenait à un consensus sur les thèmes rendant le mieux compte de leur expérience.
La première (CL) et la troisième auteure (DC) ont toutes deux interagi avec l’ensemble des personnes interrogées pendant les entretiens, ce qui leur a donné un accès expérientiel aux données recueillies. Elles sont par ailleurs toutes deux cliniciennes en exercice, ce qui leur a permis une perspective plus proche de la pratique. EG, deuxième signataire, travaille à l’université, possède une solide expérience de la recherche et avait, au départ, moins de liens avec le corpus. Ces perspectives différentes sur les mêmes données ont laissé émerger une diversité de voix dans l’évaluation des positions et des attentes de l’équipe de recherche, tout en garantissant la richesse et la réflexivité du processus d’élaboration des thèmes (Tong et al., 2007 ; O’Connor et Joffe, 2020).
Au terme du processus d’analyse, les données ont été organisées en trois grands thèmes : la présence individuelle de chaque thérapeute, les processus de co-thérapie et la co-thérapie comme espace partagé, chacun comportant plusieurs sous-thèmes. S’y est ajouté un quatrième thème, la confiance comme condition préalable, qui relie les trois premiers.
Les thèmes et sous-thèmes qui ont émergé sont présentés et décrits ci-dessous, accompagnés d’extraits représentatifs des entretiens.
Les thérapeutes prennent part à une réunion de réseau en y apportant à la fois leur soi expérientiel et leur soi professionnel. Une fois la formation dialogique achevée, cette présence du soi expérientiel et du soi professionnel se trouve déjà modifiée par les exigences de supervision et de thérapie personnelle propres à la formation.
L’usage des réponses corporelles. La très grande majorité des personnes interrogées reconnaît qu’apporter son soi expérientiel dans une réunion suppose d’avoir conscience de ses propres expériences et réponses corporelles, et de les partager.
Personne interrogée 8
« Ce que je comprends de l’expérience incarnée, c’est qu’elle nous invite à rester en contact avec notre esprit. […] Je peux d’abord me faire une petite note à moi-même : d’accord, ça crée une tension en moi, et même, peut-être, en creusant un peu plus, en la remarquant, mais sans forcément trouver que c’est une bonne idée de la dire avec des mots — juste la remarquer, respirer plus profondément et savoir que ça affecte aussi la personne qui travaille avec moi : comment je suis dans ce moment, comment je porte cela, d’une certaine manière. »
Plus fort avec la conscience de soi. Il est communément admis que la famille d’origine, la thérapie personnelle et les pratiques de développement personnel permettent aux thérapeutes d’avoir une plus grande conscience de soi et de remarquer leur soi expérientiel dans une réunion. Plusieurs personnes interrogées reconnaissent que le cheminement personnel aiguise, chez les thérapeutes, la conscience de leurs affects, de leurs vulnérabilités, de leurs angles morts et de leurs traumatismes. Une personne interrogée remarque que cela aide à gagner en humilité et en curiosité, à ne pas juger trop vite, dès lors qu’on prend conscience que toutes les familles, y compris la sienne, peuvent connaître des « ruptures dans leur communication » (P15). Une voix différente s’est fait entendre chez une autre personne interrogée, pour qui l’injonction faite aux thérapeutes d’avoir conscience de soi peut revenir à « user du pouvoir qui leur est donné en travaillant en psychiatrie et en santé mentale, tout en explorant leur propre humanité et leurs propres expériences » (P10).
Le foyer reste le réseau. Plusieurs personnes interrogées soulignent l’importance de la réflexivité lorsqu’on partage son soi expérientiel : parler de ses affects et de ses idées avec délicatesse, de manière que le réseau puisse dire non. Lorsque le dévoilement de soi leur semble utile au réseau, les thérapeutes peuvent même partager explicitement leurs histoires personnelles et leurs résonances, et « les relier au récit du réseau » (P1). En réfléchissant au lien entre les besoins du réseau et le soi expérientiel des thérapeutes, une personne interrogée note que la co-thérapie n’est pas toujours la pratique préférable pour chaque membre du réseau : une thérapie en tête-à-tête peut être préférable, comme moyen d’explorer des questions plus intimes et de renforcer la confiance de la personne.
Une appropriation plus grande. Plusieurs personnes interrogées estiment qu’en prêtant attention à leur soi expérientiel et en réfléchissant sur lui se développe un sentiment d’appropriation qui aide les thérapeutes à « faire confiance au sentiment qui est en train de se lever » (P14). Une personne interrogée, psychologue, insiste sur la responsabilité de chaque thérapeute envers soi-même : « [Il faut être] responsable de ses propres émotions et de ses propres idées dans une réunion, et leur donner voix sans entrer en compétition avec celles de l’autre thérapeute. » (P17)
Convoquer le rôle professionnel. Les personnes interrogées s’accordent unanimement à dire que l’école de pensée ou la formation des thérapeutes ne les définit pas dans une réunion de dialogue ouvert. Elles ajoutent que les différentes formations professionnelles sont perçues comme des compétences des thérapeutes et sont prises en compte au moment de constituer l’équipe, afin de s’ajuster au mieux aux besoins du réseau. Les personnes qui travaillent en équipe pluriprofessionnelle, principalement dans le secteur public, reconnaissent choisir souvent leur co-thérapeute en fonction de sa formation professionnelle, ou inviter d’autres collègues à participer à leurs réunions de réseau en considérant leur formation et les besoins du réseau.
L’expertise comme part de la polyphonie. La quasi-totalité des personnes interrogées reconnaît que, si une part de leur contribution au dialogue vient de leur rôle professionnel, de leur expertise, les thérapeutes ont tendance à se retirer de la position d’expertise et à offrir toutes leurs idées de manière plus prudente, en reconnaissant que toutes les voix d’une réunion comptent. Plus de la moitié des personnes interrogées ont employé les mêmes mots pour caractériser le travail avec des thérapeutes de formations diverses : cela permet une « polyphonie horizontale », une « richesse de compréhension » et « davantage de possibilités dans une réunion » (P1, P4, P6, P9, P11, P12, P14, P16, P17, P19, P20). Les idées venues du soi professionnel des thérapeutes deviennent une voix parmi d’autres dans la réunion, plutôt que la manière dominante d’explorer le récit du réseau. L’accordage des thérapeutes peut porter davantage sur telle ou telle part du récit d’une personne, selon leur formation : les politiques relatives au risque, par exemple.
Personne interrogée 12
« Une partie de ce que j’aime dans ce travail, c’est de pouvoir dire : ah, voilà une autre approche, je n’y aurais pas pensé comme ça. Mais parfois je peux dire, dans une réflexion : c’est vraiment intéressant, je me demande ce qu’en pensent les membres de la famille, il faudrait leur demander. C’est presque : si je n’arrive pas à démêler ça entre nous, alors je vais me servir de la famille comme d’une ressource. »
Plus fort quand règne l’incertitude. Une voix différente, exprimée par quelques personnes interrogées, avance que la présence de nombreuses voix peut créer de l’incertitude dans une réunion. Dans l’incertitude, les thérapeutes peuvent revenir à une approche plus directive, à des techniques et à des compréhensions issues de leur expertise. Leur identité professionnelle, familière et plus rassurante, reprend alors le dessus, et les thérapeutes « entendent ce que nous avons appris » (P12).
Les personnes interrogées ont désigné des processus spécifiques, engagés avec leur co-thérapeute, qui permettent au binôme de s’accorder, en son sein comme avec le réseau.
La plupart des personnes interrogées reconnaissent que la présence d’un binôme dans les temps de crise et d’incertitude aide à tolérer la polyphonie et permet de penser les émotions de manière plus réflexive. D’autres soutiennent que cela permet d’équilibrer positions et émotions au sein du binôme, en ralentissant, en partageant leur inquiétude et en cherchant, dans leurs réflexions, les différences plutôt que les ressemblances.
Personne interrogée 14
« Je pense qu’avoir un binôme peut être très utile quand les gens se polarisent dans leur position. Et je peux facilement me polariser dans la mienne ; alors avoir un binôme qui peut parfois dire : j’ai l’impression que tu n’arrives pas à bouger de là où tu es, je ne sais pas trop ce qui se passe pour toi… Pouvoir se mettre mutuellement au défi. »
Comme dans les discussions avec le réseau, plusieurs personnes interrogées estiment que le langage entre co-thérapeutes doit être invitant, prudent et délicat. Chaque personne tient ce langage d’invitation pour important, mais pour des raisons différentes. Pour quelques personnes interrogées, être invitées par leur co-thérapeute à dire pourquoi elles ont dévoilé une histoire personnelle ou un affect les aide à déplier leur pensée, à établir des liens directs avec le réseau et à maintenir le dialogue autour du réseau plutôt qu’autour de leur propre personne. Une personne interrogée dit que le langage d’invitation permet de promouvoir la confiance : « Je dois pouvoir avoir confiance que tu ne vas pas partager cela de manière inappropriée. Et les personnes présentes doivent pouvoir avoir confiance que tu ne les pousseras pas au-delà de leurs limites. » (P7)
La quasi-totalité des personnes interrogées partage l’idée que, lorsque les co-thérapeutes apprennent à se connaître, une attitude plus douce, plus attentive et plus soigneuse s’installe dans le binôme. Pour être authentiques et exprimer leurs pensées et leurs affects, il importe que les thérapeutes se sentent « suffisamment en sécurité et à l’aise » avec leur co-thérapeute (P20). Pour beaucoup, une acceptation inconditionnelle par l’autre thérapeute comptait : pas d’attentes, pas de bonne ni de mauvaise manière d’être dans une réunion. Deux personnes interrogées mentionnent que le fait d’être à l’aise ne concerne pas seulement les manières de s’exprimer, mais aussi le style de l’autre membre du binôme : le fait de rester en silence, ou l’usage de l’humour. Le style thérapeutique se distingue de la formation professionnelle : il renvoie à la manière d’être des thérapeutes avec les personnes et à leur façon de les contenir. Quelques personnes interrogées admettent ne pas pouvoir travailler avec n’importe quel binôme, même bien connu, parce que la co-thérapie est une relation humaine et que, comme toutes les relations, elle peut ne pas fonctionner dans certains cas.
Connaître l’autre thérapeute permet de remarquer ses changements non verbaux pendant une réunion. Près de la moitié des personnes interrogées voient dans les réponses corporelles un canal de connexion avec leur co-thérapeute. Deux personnes interrogées mentionnent que remarquer ces réactions corporelles, chez soi ou chez l’autre thérapeute, peut être un point de départ utile pour une réflexion entre co-thérapeutes, ou la reconnaissance que quelqu’un d’autre a changé dans la séance, ce qui ouvre davantage d’espace pour ce qui n’est pas encore dit. Une personne interrogée dit pratiquer parfois la méditation de pleine conscience avec son binôme avant de commencer une réunion de réseau, comme une manière de « s’accorder mutuellement » (P7).
Les espaces relationnels dialogiques entre co-thérapeutes, en dehors des réunions de réseau, sont tenus pour importants par toutes les personnes interrogées : ils permettent d’approfondir le niveau d’accordage. Les co-thérapeutes ont besoin d’espaces supplémentaires pour parler de soi et de ce que cela leur fait de travailler ensemble. Les personnes interrogées donnent différents exemples de la manière dont ces espaces dialogiques peuvent se créer : avant les réunions, en supervision, ou dans les réflexions d’après-séance. La quasi-totalité considère les espaces de supervision comme essentiels pour permettre les discussions relatives à la relation entre co-thérapeutes. Deux personnes interrogées soulignent en outre le besoin de supervision comme moyen de discuter de l’effet des remises en question, expérience assez rare dans les interactions quotidiennes. La plupart voient dans les pratiques de supervision une manière d’éviter la compétition entre co-thérapeutes, reconnue comme une menace pour la pratique de la co-thérapie.
Personne interrogée 14
« Nous devons prendre une décision quand nous sommes dans une réunion de réseau : est-ce que nous pouvons en discuter ici, ou est-ce que quelque chose a été déclenché en nous, de trop négatif, qu’il faudra peut-être emmener en supervision, parce que cela concerne notre relation, pas la famille, et que nous aurons peut-être besoin de l’emmener ailleurs pour le traiter ? »
Par ces processus de co-thérapie se construit, entre les co-thérapeutes, un espace partagé qui favorise des compréhensions communes inédites, un sentiment de responsabilité partagée et, en dernier ressort, une transformation du soi et de la pratique de chaque thérapeute.
Les espaces où l’on parle de la relation entre co-thérapeutes et de l’expérience de travailler ensemble favorisent une attitude partagée envers les personnes qui consultent et le réseau. Plus de la moitié des personnes interrogées mentionnent que le travail avec leur co-thérapeute crée des compréhensions communes, par la co-construction de récits à partir des expériences de chaque membre du binôme, dans le respect de leurs différences. Quelques personnes interrogées tiennent ces compréhensions communes pour la condition d’une conversation ouverte avec le réseau, parce qu’elles favorisent la sécurité dans les rencontres thérapeutiques. Pour d’autres, ces compréhensions communes ont contribué à un sentiment d’espoir partagé : les choses peuvent changer en mieux. Voici l’exemple d’une personne thérapeute, formée au dialogue ouvert, qui collabore avec une dramathérapeute.
Personne interrogée 16
« Elle [la dramathérapeute] était très concentrée sur la création du drame, je suppose, vous savez, de la scène. Et moi, en fait, j’introduisais une autre manière d’y penser. Elle mettait en place une scène pour ce jeune homme qui allait très mal, pour qu’il puisse entrer en contact avec sa croyance inhabituelle. Et la mère était là aussi, et j’ai pu la faire entrer : qu’est-ce que vous pensez que votre mère en pense ? Ou : qu’est-ce que vous pensez que votre père en dirait ? J’ai donc créé un dialogue plus ouvert autour de cela, là où elle était plutôt concentrée sur la création de l’expérience pour le consultant. »
Beaucoup de personnes interrogées reconnaissent que la souplesse et l’ouverture dont chaque profession est capable dans une réunion dépendent du pouvoir et de la responsabilité que la formation lui a attribués. D’autres rappellent que la psychiatrie et la psychanalyse forment traditionnellement à assumer une responsabilité plus grande et un sentiment de certitude et de savoir pendant une séance. Pour ces professions, s’écarter de la position d’expertise peut représenter un pas de côté considérable par rapport à leur formation. La plupart des personnes interrogées s’accordent à dire que le partage des responsabilités, et la conviction que les co-thérapeutes sont ensemble dans le soutien apporté au réseau, permettent le développement de relations et d’un dialogue ouverts avec le réseau. Quelques personnes interrogées mentionnent qu’une relation collaborative et non hiérarchique se forme, qui ne repose pas sur la formation d’origine des thérapeutes.
La très grande majorité des personnes interrogées voit dans les processus de co-thérapie et dans la relation au sein du binôme une transformation de la manière dont chaque thérapeute perçoit sa pratique, ainsi que de son soi expérientiel et de son soi professionnel. L’identité professionnelle des thérapeutes semble radicalement réexaminée : la position d’expertise est repensée et le rôle professionnel reconnu comme l’une des multiples voix de la polyphonie intérieure de chaque thérapeute. En outre, les personnes interrogées s’accordent largement à dire que les processus de co-thérapie aident à ouvrir un espace où leur soi expérientiel peut se déployer, puisque l’invitation porte sur le partage de leur expérience vécue dans une réunion, et non pas seulement de leur jugement professionnel. Ce n’est pas seulement la manière dont les thérapeutes pratiquent la thérapie qui change, c’est aussi leur attention à leur propre polyphonie intérieure, enrichie par les invitations de leur co-thérapeute, par les processus réflexifs et par l’observation de leur co-thérapeute. Quelques personnes interrogées notent que la collaboration avec un binôme attentif à sa propre expérience corporelle aide à en faire autant, et donc à prêter davantage attention à son propre soi expérientiel. « On n’écoute pas seulement des mots, on prend tout ce qui est en train de se passer. » (P16)
L’importance de la confiance a été reconnue par toutes les personnes interrogées comme la condition préalable pour que la relation entre co-thérapeutes émerge et se déploie. Chaque personne l’aborde pourtant à sa manière. Selon certaines réponses, les co-thérapeutes doivent tenir l’espace réciproquement, comme on le tient pour le réseau. D’autres voient dans la confiance au sein du binôme l’assurance d’une réponse faite avec douceur et dans de bonnes intentions. D’autres encore considèrent que faire confiance à l’autre thérapeute permet à son propre soi expérientiel d’émerger et permet d’être vulnérable en séance. Certaines réponses conçoivent la confiance et le respect entre co-thérapeutes comme ce qui permet de tolérer une remise en question ouverte, sur le plan professionnel comme sur le plan personnel. Pour quelques personnes, une formation suivie avec leur co-thérapeute et l’expérience partagée du groupe de famille d’origine ont permis de construire une relation de confiance. Pour presque toutes les personnes interrogées, la co-thérapie est perçue comme un processus capable de cultiver la confiance. En ce sens, la confiance n’est pas gravée dans le marbre : elle est constamment construite entre co-thérapeutes. Une confiance plus grande dans la relation entre co-thérapeutes permet une confiance plus grande dans le processus dialogique et dans le réseau.
La présente étude visait à explorer l’influence du soi professionnel et du soi expérientiel des thérapeutes sur la co-thérapie. Elle cherchait aussi à examiner les processus engagés dans la co-thérapie et la manière dont ils façonnent le soi des thérapeutes. Comme la co-thérapie est l’un des éléments clés des réunions de dialogue ouvert, la manière dont le soi des thérapeutes y est impliqué a toutes les chances d’affecter la collaboration entre co-thérapeutes et, par suite, la capacité de s’ajuster aux besoins du réseau (Borchers et al., 2013). Les témoignages des personnes interrogées rejoignent les recherches antérieures sur la co-thérapie dans le contexte du dialogue ouvert (Borchers et al., 2013 ; Holmesland et al., 2014 ; Hornova, 2020) et les attentes théoriques (Valtanen, 2019 ; Sidis et al., 2020) qui reconnaissent l’importance de la présence corporelle, de l’authenticité, de la compréhension partagée, de la responsabilité partagée, de la confiance et de la supervision dans la pratique de la co-thérapie. La contribution propre de cette recherche consiste à mettre en évidence la manière dont la présence individuelle de chaque thérapeute, les processus de co-thérapie et l’espace partagé qui en résulte interagissent dynamiquement, à l’intérieur et à l’extérieur des réunions de réseau. Les personnes interrogées ont reconnu un changement individuel résultant d’une situation partagée, ce qui fait de la co-thérapie un processus hautement dynamique et une expérience transformatrice.
Par l’analyse thématique, les expériences des personnes interrogées ont été saisies en trois grands thèmes. Les thérapeutes prennent part à une réunion avec leur soi expérientiel et leur soi professionnel (thème 1). Des processus de co-thérapie spécifiques permettent aux co-thérapeutes de s’accorder mutuellement, verbalement et corporellement (thème 2). Par ces processus se construit un espace partagé qui favorise de nouvelles compréhensions communes, une responsabilité partagée et, en dernier ressort, une transformation du soi et de la pratique de chaque thérapeute (thème 3). La qualité de confiance traverse ces trois thèmes, ce qui en fait une condition préalable pour que la présence individuelle de chaque thérapeute, les processus de co-thérapie et l’espace partagé se déploient.
L’article original représente cette architecture dans une figure : la présence des thérapeutes, les processus de co-thérapie et l’espace partagé y forment une boucle, la confiance en constituant le fond. Cette figure n’est pas reproduite ici ; elle se consulte dans l’article original.
Les recherches sur la conversation intérieure des thérapeutes pendant les séances de thérapie familiale menées en solo montrent l’importance de l’attention portée au soi professionnel et au soi expérientiel, comme moyen de répondre aux familles et de créer de l’espace pour ce qui n’est pas encore dit (Rober, 2005a). Les personnes interrogées ont reconnu que leur soi expérientiel est présent à travers leurs réponses corporelles et qu’il gagne en force avec la conscience de soi. Conformément aux recherches antérieures, les pratiques de développement personnel — thérapie personnelle, famille d’origine, méditation, etc. — sont décisives pour que les thérapeutes prennent conscience de leurs vulnérabilités et de leurs angles morts (Lum, 2002 ; Clark, 2009 ; Rowan et Jacobs, 2011 ; Ong et Buus, 2021). Cela les aide à garder le réseau au centre et à décider quelles voix de leur soi expérientiel peuvent devenir publiques ou méritent d’être explorées dans d’autres contextes. Weingarten (2010) suggérait que cette capacité des thérapeutes à avoir conscience de soi s’accompagne d’un sentiment de pouvoir agir. En accord avec cela, une personne interrogée dans la présente étude dit qu’apporter son soi expérientiel dans la réunion suppose une appropriation plus grande de ses affects et de ses émotions. Partager ses émotions n’est pas la règle dans les formations traditionnelles en santé mentale (Rowan et Jacobs, 2011), tandis qu’une discussion se poursuit, dans le champ de la thérapie familiale, sur les possibilités et les risques liés au dévoilement de soi et à la transparence (Roberts, 2005). En gagnant en conscience de soi, par diverses pratiques, les thérapeutes développent le sentiment de s’approprier leurs émotions et une confiance plus grande : leurs remarques n’ont pas toujours à être « justes », elles peuvent venir du cœur (Seikkula et Trimble, 2005).
Le soi professionnel, entendu comme l’expertise professionnelle, est souvent la raison pour laquelle telle ou telle personne est invitée aux réunions avec les réseaux. Toutes les personnes interrogées reconnaissent pourtant que leur soi professionnel devient une voix parmi d’autres dans la polyphonie. Cela pourrait expliquer qu’on n’observe pas de différence dans l’expérience de la co-thérapie selon la formation professionnelle d’origine. Comme chez Hornova (2020), qui montrait que les pratiques des co-thérapeutes changent en temps de pression et de crise, les personnes interrogées reconnaissent que la voix de leur soi professionnel tend à devenir plus dominante dans les moments d’incertitude. Plutôt que de considérer cette incertitude comme une expérience partagée et envahissante des co-thérapeutes, il semble que les thérapeutes choisissent de donner voix, tour à tour, aux inquiétudes de chaque membre du binôme. Décomposer ainsi les inquiétudes rend probablement plus facile de les traverser et ouvre davantage de possibilités de dialogue avec le réseau. Des processus de co-thérapie spécifiques peuvent aider les thérapeutes à retrouver confiance dans le dialogue thérapeutique.
Les personnes interrogées répètent que ce qui façonne leur collaboration avec leur co-thérapeute tient aux manières personnelles d’être ensemble, plus qu’à la formation professionnelle de l’autre. Plusieurs processus de co-thérapie ont été mentionnés. Les co-thérapeutes tendent à s’équilibrer mutuellement en réfléchissant ouvertement à leurs idées et à leurs inquiétudes. Cela rejoint la littérature selon laquelle prendre le temps de la réflexion aide les thérapeutes à ne pas s’enfermer dans une position (Andersen, 1991, 1997 ; Borcsa et Janusz, 2021). Chaque co-thérapeute peut inviter l’autre à déplier sa pensée et à dire pourquoi telle question a été posée, en s’adressant à son soi professionnel et à la façon dont ses récits peuvent résonner avec celui du réseau, ou en s’adressant à son soi expérientiel. Il semble qu’un langage davantage centré sur les émotions et les résonances personnelles, plutôt qu’un langage dissociatif et descriptif, favorise la réflexivité et la conscience corporelle, chez les thérapeutes comme dans le réseau (Hornova, 2020).
Connaître l’autre thérapeute est apparu à la plupart des personnes interrogées comme la clé de la présence dans une réunion et de l’accordage des présences corporelles. Cela rejoint les recherches, encore rares, sur le point de vue des co-thérapeutes concernant les réunions d’équipe (Borchers et al., 2013 ; Holmesland et al., 2014 ; Hornova, 2020). L’attention doit toutefois se porter sur les responsabilités que comporte cette familiarité (Borchers et al., 2013) : les thérapeutes peuvent chercher à protéger leur co-thérapeute ou éviter, dans une réunion, des thèmes qui pourraient lui être sensibles, aux dépens de l’exploration par les familles de récits alternatifs. Les recherches à venir devront étudier plus avant les difficultés que comportent la collaboration et la familiarité entre thérapeutes.
Créer, en dehors de la réunion, des espaces où explorer ce que cela fait aux co-thérapeutes de travailler ensemble est décisif : ces espaces leur permettent de prendre soin de leur relation, en explorant des manières d’être ensemble. La supervision et le besoin de formation sont largement reconnus dans la recherche sur la co-thérapie en thérapie de couple et de famille (Hendrix et al., 2001) comme dans celle sur le dialogue ouvert (Hornova, 2020). Les personnes interrogées dans la présente étude définissent la supervision comme un espace où explorer des manières d’être avec l’autre thérapeute et où développer les possibilités de tenir l’espace mutuellement, plutôt que comme un lieu où parler de la famille ou élaborer des hypothèses alternatives (Hendrix et al., 2001). Disposer de tels espaces pour réfléchir à ce que les co-thérapeutes retirent de la conversation avec le réseau, et à la manière de s’adresser à leur co-thérapeute et aux membres du réseau, est essentiel à la création d’un espace thérapeutique et d’un dialogue sûrs. Les structures administratives et organisationnelles doivent protéger les co-thérapeutes et fournir les espaces de ces pratiques dialogiques et de supervision, de sorte qu’elles deviennent une expérience d’apprentissage pour chaque thérapeute et pour le binôme. Cela peut être assuré par l’administration des services dans le secteur public, mais c’est plus exigeant et plus coûteux dans le secteur privé. Pour les thérapeutes qui exercent en libéral, une initiative et un engagement plus grands sont requis pour s’offrir la supervision et l’espace réflexif qui permettent de prendre soin de la relation de co-thérapie.
Par ces processus de co-thérapie — s’équilibrer par la réflexion, prendre soin de la relation, s’accorder verbalement et corporellement, se connaître et s’accepter, employer un langage qui invite —, les co-thérapeutes créent un espace partagé qui comporte des compréhensions communes fondées sur des perspectives différentes. Ces compréhensions communes nourrissent le sentiment de responsabilité partagée entre co-thérapeutes et renvoient à deux des principes fondamentaux des réunions de dialogue ouvert : le maintien de la responsabilité et de la continuité psychologique. Si le partage des responsabilités donne plus de souplesse dans une réunion pour explorer la curiosité et tolérer l’incertitude en temps de crise, il peut aussi exiger de certaines professions un élargissement de leur rôle (Holmesland et al., 2014 ; Hornova, 2020). Comme dans toute expérience de changement, les émotions sont mêlées : la curiosité pour ce qui vient, et le sentiment de perdre ce qu’on laisse derrière soi. À la suite des témoignages recueillis, nous proposons que la co-thérapie puisse agir à la fois comme le stimulus d’un tel changement transformateur et comme la base sûre depuis laquelle explorer les sentiments multiples, et souvent contradictoires, qui l’accompagnent.
La responsabilité devient une qualité relationnelle, qui reflète les manières dont les co-thérapeutes sont avec un réseau et se reflète en elles (McNamee et Gergen, 1998). Créer une compréhension commune repose largement sur le fait que les co-thérapeutes s’aident et s’invitent mutuellement à partager ouvertement leurs pensées et leurs expériences, plutôt que d’entrer en compétition. Plus important encore, il se peut que des remarques que l’autre thérapeute n’a pas suivies n’aient pas été suivies non plus par les membres du réseau. Laisser l’espace de se comprendre mutuellement favorise le sentiment que les thérapeutes et les membres du réseau sont ensemble dans le processus thérapeutique, avec un langage partagé (Valtanen, 2019), ce qui contribue à son tour à la relation entre thérapeutes et membres du réseau (Friedlander et al., 2006, 2011) et, en fin de compte, à de bons résultats thérapeutiques (Fife et al., 2014 ; Davis et Hsieh, 2019). Cela rejoint la reconnaissance, par les personnes interrogées, que la présence de compréhensions communes au sein du binôme est le facteur le plus prédictif de bons résultats en séance.
En comparant les résultats favorables et défavorables du dialogue ouvert, on a associé les bons résultats à une augmentation des réponses dialogiques, par rapport aux réponses monologiques, dans les réunions de réseau (Seikkula, 2002). Comme thérapeute, la capacité de favoriser le dialogue dépend non seulement de la formation, mais surtout de sa personnalité dialogique (Brown, 2012 ; Reed, 2013 ; Brown et al., 2015). Cultiver une personnalité dialogique ne peut pas reposer sur les seules compétences et techniques : cela demande du temps et un travail d’exploration de soi. En ce sens, la dialogicité des thérapeutes ne peut pas s’enseigner, mais elle peut s’apprendre. Comme les réunions de dialogue ouvert sont co-animées, cette personnalité dialogique doit être perçue dans le contexte de la relation avec l’autre thérapeute, plutôt que comme une caractéristique personnelle isolée. Cette transformation a déjà fait l’objet de discussions dans la littérature dialogique, principalement sur la manière dont les thérapeutes perçoivent leur identité professionnelle et leur expertise (Von Peter, 2021) et sur le fait d’être authentique en donnant voix à ses affects et à ses émotions (Seikkula et al., 2012 ; Holmesland et al., 2014 ; Hornova, 2020). À partir de l’ensemble des thèmes émergents de la présente étude, les personnes interrogées soulignent que, lorsqu’on travaille en binôme, la conversation intérieure de chaque thérapeute comporte un niveau supplémentaire : la manière dont l’autre thérapeute répond à ce qui se passe, et la manière d’user de l’espace ouvert en binôme pour réfléchir à sa propre expérience. Ainsi, la co-thérapie favorise une personnalité plus dialogique et rend possible la transformation propre de chaque thérapeute. Cette transformation enrichit à son tour les positions du soi de chaque thérapeute et permet les compréhensions communes et le partage des responsabilités.
À l’exception de quelques travaux sur l’expérience de la co-thérapie dialogique (Hornova, 2020) et de quelques données empiriques sur l’expérience des psychiatres en équipe avec des collègues (Borchers et al., 2013), il s’agit, à notre connaissance, de la première étude explorant le soi professionnel et le soi expérientiel des thérapeutes dans un contexte de dialogue à plusieurs et leurs influences sur la co-thérapie. Rober (2005a, 2017) a étudié le soi expérientiel et le soi professionnel des thérapeutes au moyen d’entretiens de rappel du processus interpersonnel, qui examinent de près la conversation intérieure des thérapeutes rétrospectivement, vingt-quatre à quarante-huit heures après une réunion. La présente étude a opérationnalisé autrement le soi professionnel et le soi expérientiel, en suivant les récits, les expériences et les significations que les thérapeutes donnent en propre à leur rôle professionnel et à leur expérience vécue dans une réunion de réseau. Cela peut produire un certain écart dans la conceptualisation des différents aspects du soi. Il vaudrait la peine d’explorer les interactions et le dialogue intérieur des co-thérapeutes après une réunion de dialogue ouvert, par des entretiens de rappel du processus interpersonnel ou des entretiens semi-directifs menés avec les deux membres du binôme, et d’examiner si des thèmes semblables ou différents émergent.
Une autre limite tient au déséquilibre des formations professionnelles représentées. Les psychologues étaient surreprésentés ; il n’y avait que deux psychiatres, une seule personne infirmière en psychiatrie et une seule personne pair-aidante. S’agissant en particulier de la sous-représentation des pairs, une littérature croissante porte sur leur participation aux réunions de dialogue ouvert (Nelson et al., 2022 ; Osborne, 2022 ; Razzaque et al., 2022). Des personnes pairs-aidantes partageant des aspects de leur expérience vécue et donnant davantage voix à leur soi expérientiel pourraient attirer différemment l’attention sur l’influence des sois professionnels et expérientiels des co-thérapeutes. Cela mériterait d’être exploré plus avant.
Enfin, bien que les personnes interrogées aient reconnu la valeur d’un temps de réflexion sur leur relation avec leur co-thérapeute, il serait du plus grand intérêt que des recherches futures étudient ensemble l’expérience que les co-thérapeutes font de leur relation, par des entretiens conjoints ou par un groupe de discussion. Réfléchir ensemble à leur relation a été suggéré par quelques personnes interrogées. Un éclairage supplémentaire sur les dynamiques et la valeur transformatrice de la co-thérapie viendrait du point de vue des réseaux sur la relation et la présence de leurs co-thérapeutes, au moyen de questionnaires ou d’une conversation ouverte sur la manière dont les réseaux vivent le travail commun de leurs co-thérapeutes.
La co-thérapie contribue de manière significative au développement du soi professionnel et du soi expérientiel des thérapeutes. Par différents processus de co-thérapie, les thérapeutes se soutiennent mutuellement pour prêter attention aux différentes voix de leur dialogue intérieur, les déployer et les partager avec le réseau. Il est facile de s’enfermer dans une position, inspirée par les acquis du soi professionnel ou par les souvenirs du soi expérientiel. Lorsque les co-thérapeutes s’invitent mutuellement à faire droit à leurs différentes voix, celles-ci deviennent moins impérieuses ; il devient possible de circuler entre des idées différentes et de développer la polyphonie. Cette transformation des co-thérapeutes, qui se repositionnent comme des personnes polyphoniques, se reflète dans une présence dialogique réciproque qui n’est pas prédéterminée par leurs rôles professionnels. La co-thérapie peut être un espace partagé où les co-thérapeutes explorent ensemble leurs différences et leurs désaccords, jusqu’à ce que quelque chose de nouveau émerge. C’est ainsi que le dialogue devient guérison.
Notes de l’original
Éthique. L’étude a été examinée et approuvée par Open Dialogue UK. Les personnes participantes ont donné leur consentement écrit et éclairé à participer à l’étude.
Remerciements. Cette étude a constitué le mémoire de CL dans le cadre des trois années de formation au dialogue ouvert d’Open Dialogue UK. Le manuscrit a été considérablement développé et remanié depuis sa soumission initiale à des fins de formation. CL remercie Iseult Twamley et Jorma Ahonen pour leur supervision et pour la qualité de leurs retours tout au long de l’étude.
Conflit d’intérêts. L’équipe de recherche déclare que la recherche a été conduite en l’absence de toute relation commerciale ou financière susceptible d’être interprétée comme un conflit d’intérêts potentiel.
Les sections de déclaration de l’éditeur (disponibilité des données, contributions détaillées de chaque signataire, avertissement de l’éditeur) et la figure 1 ne sont pas reprises ici ; elles se consultent dans l’article original, dont le lien figure en fin de page.
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Traduction française non officielle de « Co-therapy in Open Dialogue: Transforming therapists’ self in a shared space », publié dans Frontiers in Psychology (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Lagogianni, C., Georgaca, E., & Christoforidou, D. (2023). La co-thérapie en dialogue ouvert : transformer le soi du thérapeute dans un espace partagé (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-co-therapie-en-dialogue-ouvert-transformer-le-soi-du-therapeute-dans-un-espace-partage (Œuvre originale publiée en 2023 dans Frontiers in Psychology, 14 (2023) ; republiée en 2023 par Frontiers in Psychology, https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2023.1083502/full)
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