Journal of Marital and Family Therapy · Thérapie familiale
« Je vois des larmes dans vos yeux » : en thérapie de couple centrée sur l’émotion, nommer ce que le corps montre aide-t-il à approfondir le vécu émotionnel ? Une équipe finno-canadienne a codé treize séances de démonstration menées par des thérapeutes qui forment à l’EFT. Répéter l’indice somatique approfondit l’expérience de la personne en retrait, mais fait baisser celle de la personne en poursuite, peut-être pour son bien.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’effet de la répétition des indices somatiques sur la profondeur de l’expérienciation des partenaires en retrait et en poursuite en thérapie de couple centrée sur l’émotion, par Sari Kailanko, Stephanie A. Wiebe, Giorgio A. Tasca et Aarno A. Laitila, publié dans Journal of Marital and Family Therapy (Wiley) (2022), doi : 10.1111/jmft.12544, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; les deux figures sont reprises dans leur version originale en anglais, avec des légendes traduites ; l’annexe (équations de la modélisation multiniveau) n’est pas reprise. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Répéter le même indice émotionnel somatique, ou y faire référence, jusqu’à six fois ou plus, peut être une manière d’engager la personne en retrait au sein du couple.
Sari Kailanko, Stephanie A. Wiebe, Giorgio A. Tasca et Aarno A. Laitila
Résumé
La thérapie de couple centrée sur l’émotion, une modalité expérientielle, place l’émotion au centre du changement thérapeutique. Dans cette étude exploratoire, nous avons examiné la répétition, par les thérapeutes, d’interventions centrées sur le somatique (la personne thérapeute met en mots des indices somatiques, comme les expressions du visage) et leur effet sur l’expérienciation émotionnelle des partenaires en séance. Nous avons aussi évalué les différences entre partenaires en retrait et partenaires en poursuite. L’échantillon comprenait 13 thérapeutes EFT, avec un couple par thérapeute, le temps d’une seule séance. À partir des transcriptions, nous avons codé la répétition des interventions centrées sur le somatique par les thérapeutes, ainsi que la profondeur de l’expérienciation des partenaires avant et après l’intervention. La modélisation multiniveau a montré qu’un plus grand nombre de répétitions des interventions centrées sur le somatique prédisait une plus forte hausse de la profondeur de l’expérienciation, ce qui n’était pas le cas du temps consacré à répéter les interventions. Les interventions centrées sur le somatique entraînaient une plus forte hausse de la profondeur de l’expérienciation chez les partenaires en retrait que chez les partenaires en poursuite. Les résultats de cette étude exploratoire suggèrent que ces interventions pourraient constituer une technique propre aux thérapeutes EFT, qui renforce l’expérienciation émotionnelle, en particulier chez les partenaires en retrait.
Selon Gendlin (1961), l’expérienciation émotionnelle est une variable importante du changement thérapeutique. Dans sa définition, l’expérienciation émotionnelle présente deux caractéristiques : elle se produit dans le présent immédiat, et elle est ressentie plutôt que pensée, sue ou verbalisée. En outre, Gendlin (1964) et Madison (2014) ont avancé que le corps et les expériences corporelles sont la porte d’accès à un sens ressenti de soi et aux émotions qui sous-tendent les mots, les concepts et la pensée. L’expérience somatique est donc importante pour comprendre ses propres émotions et pour le changement thérapeutique. Gendlin (1969) a avancé qu’une personne est en interaction corporelle avec les autres et avec l’environnement, de sorte que la manière dont les êtres humains vivent et réagissent relève en partie d’un processus somatique qui se produit dans différentes situations. Dans les interactions de couple, par exemple, lorsqu’une des deux personnes crie sur l’autre ou la blesse, celle qui le subit peut le « sentir » dans ses tripes. Autrement dit, les êtres humains vivent souvent sur le plan somatique les événements chargés d’émotion. Il est donc important d’étudier l’expérienciation émotionnelle dans les couples, et il pourrait être particulièrement important de comprendre les expériences somatiques et leurs manifestations en thérapie de couple.
Une méta-analyse récente a montré qu’une expérienciation plus profonde chez les personnes en thérapie, mesurée par l’échelle d’expérienciation (EXP ; Klein et al., 1969), prédisait de manière significative l’amélioration des symptômes en psychothérapie (Pascual-Leone et Yeryomenko, 2017). La recherche sur la thérapie de couple centrée sur l’émotion (EFT ; Johnson, 2004, 2020) s’est intéressée au processus de changement et aux prédicteurs des résultats, en plus de démontrer l’efficacité du traitement, en conditions contrôlées comme en pratique courante. Plusieurs études sur l’EFT ont montré que la profondeur de l’expérienciation émotionnelle prédit des résultats favorables, comme la satisfaction relationnelle (Wiebe et Johnson, 2016). Dans l’une des premières études sur l’EFT, Johnson et Greenberg (1988) ont constaté que les couples dont la thérapie aboutissait présentaient une expérienciation émotionnelle plus profonde dans leurs réponses en séance. Les couples progressaient le plus au cours des séances dans lesquelles les partenaires avaient une expérienciation émotionnelle plus profonde (McRae et al., 2014). En outre, les couples capables de maintenir un engagement émotionnel plus profond en séance étaient les plus susceptibles de le maintenir à long terme, et donc d’améliorer leur satisfaction relationnelle (Wiebe et al., 2017). La recherche de processus en EFT sur les partenaires en retrait et en poursuite s’est récemment concentrée sur deux événements de changement clés : le réengagement de la personne en retrait (Lee et al., 2017) et l’adoucissement de la personne en poursuite (Burgess Moser et al., 2018 ; Bradley et Furrow, 2004). Ces événements exigent que les thérapeutes amènent chaque partenaire à une expérienciation plus profonde (Dalgleish et al., 2015 ; Bradley et Furrow, 2004, 2007). Dans la présente étude, l’expérienciation émotionnelle de chaque partenaire du couple, en termes de profondeur, est mesurée et évaluée à l’aide de l’échelle d’expérienciation par les personnes chargées du codage.
L’approfondissement de l’expérience peut être vu comme un concept à double face. L’approfondissement est un changement, en séance, qui va d’expériences émotionnelles secondaires à des expériences émotionnelles primaires, et c’est aussi un processus qui implique une attention à l’expérience somatique et la création de sens nouveau (Gendlin, 1969). Dans la pratique de l’EFT, l’accès aux émotions de chaque partenaire et leur approfondissement sont au centre, puis vient l’utilisation des nouvelles expériences émotionnelles pour restructurer les interactions au sein du couple (Johnson, 2004, 2009, 2020). La pratique des interventions de l’EFT, telle que Johnson la formule (2004, 2020), comprend l’accordage empathique, la validation, les conjectures empathiques, les questions et réponses évocatrices, le travail sur les stratégies de désactivation et d’hyperactivation, l’intensification, le recadrage et les mises en acte. Les interventions qui visent en particulier l’approfondissement des émotions sont l’intensification et les questions et réponses évocatrices (Johnson, 2004, 2020). Dans l’intensification, évoquer une réaction somatique est l’une des options dont disposent les thérapeutes parmi les cinq éléments de l’expérience (Johnson, 2019).
Pour les thérapeutes, l’un des moyens d’intensifier les expériences émotionnelles dans les couples consiste à repérer et à commenter, pendant la séance, les indices somatiques des émotions (Kailanko et al., 2020).
Les expériences affectives sont observables dans des indices émotionnels somatiques que la personne thérapeute peut suivre et mettre en mots. Ces indices, qui surviennent dans l’ici et maintenant de la séance, peuvent ouvrir aux thérapeutes et aux couples une porte vers l’expérience intérieure de chaque partenaire (Kailanko et al., 2020). Dans une étude récente sur l’EFT pour les couples, les interventions centrées sur le somatique (c’est-à-dire la mise en mots, par les thérapeutes, des réactions émotionnelles somatiques, des mouvements ou de la posture de chaque partenaire) étaient significativement associées à une plus grande profondeur de l’expérienciation des partenaires au cours d’une séance de thérapie de couple (Kailanko et al., 2020). L’équipe de Kailanko (2020) a aussi constaté une hausse immédiate de la profondeur de l’expérienciation de chaque partenaire après chaque intervention centrée sur le somatique. Ces résultats servent de fondement au présent article, qui porte sur ce que les thérapeutes pourraient faire pour soutenir l’approfondissement émotionnel. Plus précisément, nous étudions deux variables indépendantes des interventions centrées sur le somatique : les effets de la répétition de l’intervention par la personne thérapeute auprès d’un membre du couple au cours d’une séance de thérapie de couple, et le temps consacré à cette répétition.
La littérature sur l’EFT souligne l’utilité de la répétition par les thérapeutes pour intensifier l’affect (Johnson, 2019, 2020), ce qui peut conduire à dissoudre la répression émotionnelle (Johnson, 2019) et à approfondir les émotions clés (Johnson, 2009). Ce raisonnement découle de la théorie de l’attachement, au cœur de l’EFT pour les couples, puisque la répétition peut agir sur l’inhibition émotionnelle des personnes qui recourent à des stratégies d’évitement de l’attachement. La répétition dans l’intensification de l’affect est donc recommandée aux thérapeutes EFT, mais elle n’avait pas encore été étudiée dans le cadre de l’EFT pour les couples. Une étude récente de Wiebe et al. (2017) suggérait que les thérapeutes EFT se concentrent sur les stratégies de désactivation des partenaires à l’attachement évitant pour obtenir de meilleurs résultats relationnels ; la répétition pourrait donc être l’une des options pour reconnecter la personne à son expérience émotionnelle. Comme l’ont suggéré Greenman et Johnson (2013), il est important d’étudier ce que font les thérapeutes, à des moments précis de l’EFT, qui a un effet sur les expériences émotionnelles des couples et les intensifie.
Consacrer plus de temps aux répétitions pourrait être une variable importante de l’approfondissement de l’expérience émotionnelle des personnes en thérapie. Une étude sur le lien entre le temps passé à exprimer une émotion très intense et le résultat thérapeutique a conclu que des niveaux modérés d’activation émotionnelle intensifiée amélioraient les résultats thérapeutiques (Carryer et Greenberg, 2010). Autrement dit, l’objectif, en EFT, n’est pas de submerger la personne d’une émotion qui la désorganise, mais de faciliter une expérienciation à un niveau optimal d’activation (Brubacher et Wiebe, 2019 ; Elliott et al., 2004). En outre, la personne la plus en retrait pourrait avoir besoin de plus de temps pour intensifier progressivement son expérience émotionnelle (Lee et al., 2017 ; Rheem, 2011). L’équipe de Lee a noté que les thérapeutes utilisaient, auprès de la personne en retrait, une séquence de plusieurs interventions : d’abord intensifier son affect central, puis lui faire partager cet affect avec l’autre membre du couple par une mise en acte guidée, et enfin soit continuer à intensifier l’affect, soit solliciter le soutien de l’autre membre du couple pour favoriser une nouvelle expérience émotionnelle. Ainsi, Lee comme Rheem ont noté dans leurs études qu’au lieu de la progression linéaire que l’on supposait, les thérapeutes avaient besoin d’intensifier l’affect à plusieurs reprises avec la personne la plus en retrait du couple. Au cours du processus, les interventions les plus souvent utilisées étaient l’intensification (35 %), les questions et réponses évocatrices (20 %), la validation (12 %) et la restructuration des interactions (8 %). Elles représentaient 75 % des comportements des thérapeutes codés comme interventions EFT (Lee et al., 2017). À la différence de cette étude, nous étudions l’effet du temps consacré à l’approfondissement de l’émotion, et nous incluons les différences entre partenaires en retrait et en poursuite au sein du couple.
La théorie de l’attachement est l’un des modèles qui sous-tendent l’EFT pour les couples. Selon cette théorie, les nourrissons humains adoptent des comportements qui rapprochent les figures d’attachement et accroissent les chances de sécurité (Bowlby, 1988). Les interactions répétées avec les personnes qui prennent soin d’eux conduisent les nourrissons à développer des modèles internes opérants de l’attachement. Ceux-ci deviennent des stratégies non conscientes de régulation de l’affect, stockées dans la mémoire procédurale (Schore, 1994, 2011 ; Schore et Schore, 2008), qu’une personne peut utiliser dans les interactions relationnelles (Ogden et Fisher, 2015), et en particulier dans les moments où l’expérience est vécue comme une menace. Les réponses somatiques et les mouvements liés à l’attachement se développent au cours de la première année de vie du nourrisson. Le retrait et l’immobilisation peuvent être des réponses fonctionnelles à des situations impossibles ou dangereuses dans lesquelles l’expérience de la vulnérabilité pourrait être accablante (Porges, 2011), comme la dépendance à l’égard d’une figure d’attachement imprévisible. Les stratégies évitantes pour faire face aux émotions négatives comprennent la répression et la régulation à la baisse des expériences affectives (Hofmann et al., 2009). Ces stratégies d’attachement tendent à rester relativement stables tout au long de la vie (Pinquart et al., 2013).
De même, dans la théorie de l’EFT, les partenaires que l’on dit « en retrait » ont tendance à réagir en évitant, en se taisant, en se fermant ou en se défendant (Johnson, 2004, 2020). Ce comportement de retrait peut être vu comme une désactivation des besoins d’attachement, fréquente chez les personnes présentant un évitement de l’attachement plus marqué (Johnson et Whiffen, 1999). Approfondir l’expérience émotionnelle des partenaires en retrait en thérapie de couple peut donc être difficile. Rheem (2011) a constaté que les partenaires en retrait tentaient de sortir de leur affect central primaire, et qu’il leur fallait le soutien des thérapeutes pour pouvoir se reconnecter à un niveau plus profond d’expérienciation émotionnelle. En outre, Wiebe et al. (2017) ont suggéré que les thérapeutes EFT restent attentifs aux stratégies de désactivation des deux partenaires tout au long de la séance. Pourtant, il est plus probable que ce soit la personne en retrait qui tende à recourir davantage aux stratégies de désactivation dans la relation.
Le modèle de l’EFT assimile souvent la position de poursuite à un attachement anxieux. Chez les personnes à l’attachement anxieux, l’activation du système nerveux autonome est généralement élevée (Schore et Schore, 2014). La colère et l’hypervigilance sont facilement déclenchées chez elles par l’attente d’un rejet dans les relations. Les partenaires à l’attachement anxieux peuvent voir ces réactions comme fonctionnelles et protectrices (Porges, 2011). Mais cette hyperactivation du système d’attachement pose des difficultés de régulation de l’affect, car ces personnes se trouvent facilement et intensément bouleversées, activées émotionnellement, effrayées et en colère (Buss et Plomin, 1986). Dans les relations proches à l’âge adulte, les partenaires à l’attachement anxieux ont tendance à s’inquiéter de la disponibilité émotionnelle et physique de l’autre. Lâcher prise ou prendre de la distance leur est difficile, par peur du rejet et de la perte de la relation.
Il arrive que les personnes en poursuite blâment l’autre, formulent des exigences ou crient, pour tenter d’obtenir proximité et lien. Dans l’esprit de la personne en poursuite, même une réponse négative vaut mieux que pas de réponse du tout. Selon Burgess Moser et al. (2018), le comportement de blâme des personnes en poursuite pourrait être une manière de faire face aux besoins d’attachement hyperactivés associés à l’anxiété d’attachement. Ainsi, lors des séances d’EFT, les personnes en poursuite paraissent plus émotives et réagissent avec plus d’intensité (Johnson et Whiffen, 1999).
La présente étude est une étude exploratoire sur un petit échantillon, qui vise à acquérir une première compréhension de ce que la personne thérapeute peut faire en séance pour soutenir l’expérienciation émotionnelle, en se concentrant sur les interventions centrées sur le somatique. Nous avons testé si la répétition, par les thérapeutes, des interventions centrées sur le somatique, et le temps consacré à cette répétition, pouvaient être un moyen par lequel les thérapeutes aident chaque partenaire à approfondir son expérienciation. L’intervention centrée sur le somatique désigne le fait, pour les thérapeutes EFT, de repérer, de mettre en mots et de répéter la mise en mots des indices émotionnels somatiques de chaque partenaire. Nous avons en outre examiné si la répétition des interventions centrées sur le somatique par les thérapeutes avait un effet différent sur l’expérienciation émotionnelle des partenaires en poursuite et des partenaires en retrait.
Les hypothèses de l’étude étaient les suivantes :
Hypothèse 1a. Un plus grand nombre de répétitions des interventions centrées sur le somatique par les thérapeutes prédira une plus forte hausse de la profondeur de l’expérienciation de chaque partenaire au cours de la séance.
Hypothèse 1b. Plus la personne thérapeute passera de temps à répéter la même intervention centrée sur le somatique, plus la hausse de la profondeur de l’expérienciation de chaque partenaire au cours de la séance sera forte.
Hypothèse 2a. Un plus grand nombre de répétitions des interventions centrées sur le somatique par les thérapeutes prédira une plus grande profondeur de l’expérienciation chez les partenaires en retrait que chez les partenaires en poursuite.
Hypothèse 2b. Plus la personne thérapeute passera de temps à répéter la même intervention centrée sur le somatique, plus la profondeur de l’expérienciation sera grande chez les partenaires en retrait par rapport aux partenaires en poursuite.
L’étude a porté sur 13 thérapeutes EFT, venant du monde entier et comptant plus de dix ans d’expérience clinique en thérapie de couple. L’International Centre for Excellence in Emotionally Focused Therapy (ICEEFT) leur avait délivré la certification de formation et de supervision. Chaque thérapeute EFT a travaillé avec un couple.
Les partenaires (N = 26) étaient les membres adultes de 13 couples hétérosexuels. Les séances étaient des rencontres uniques de démonstration de l’EFT, qui ont eu lieu entre 2011 et 2016. Chaque thérapeute de l’étude a rencontré son couple une seule fois, lors d’une démonstration donnée dans le cadre d’un Externship ou d’une formation Core Skills destinée à des thérapeutes. Les séances ont été transcrites et mises à disposition en ligne pour former des thérapeutes à l’EFT pour les couples. Les transcriptions pouvaient être retenues pour cette étude si elles étaient anonymisées et disponibles en anglais, si les thérapeutes EFT y avaient désigné la personne en retrait et la personne en poursuite, et si les thérapeutes avaient utilisé au moins une fois pendant la séance une intervention sur un indice émotionnel somatique (définie plus loin).
L’équipe de recherche n’a ni utilisé ni analysé les données personnelles des couples dans cette étude, puisque les couples étaient anonymes. On ne dispose donc d’aucune information particulière sur les personnes ou sur les couples, comme les données démographiques ou le niveau de satisfaction relationnelle.
L’échelle d’expérienciation (EXP ; Klein et al., 1969) est une échelle d’évaluation par observation, en 7 points, appliquée aux transcriptions de thérapie pour rendre compte des expériences intérieures d’une personne tout au long de la thérapie. Les niveaux de l’échelle d’expérienciation sont clairement définis. Les expériences de la personne passent du niveau 1, un récit impersonnel, au niveau 2, un compte rendu intellectuel de pensées et d’opinions, puis au niveau 3, une description comportementale pouvant comporter quelques références limitées aux sentiments. L’expérienciation plus profonde commence au niveau 4, où la personne qui parle partage sa perspective personnelle et intérieure ou ses sentiments. Le niveau 5 est une exploration des sentiments de la personne qui parle, qui pose puis explore un problème la concernant en termes de sentiments. Plus profondément, le niveau 6 comprend les sentiments et les prises de conscience intérieures de la personne sur elle-même, élaborés et communiqués dans l’ici et maintenant. Au niveau 7, la personne est capable de se centrer sur ses expériences intérieures et de s’y relier (Klein et al., 1969). Dans cette étude, l’EXP a été utilisée comme variable continue dans les analyses. Les descriptions du niveau 4 et des niveaux supérieurs comme expérience plus profonde sont données à titre d’information clinique sur l’échelle. La recherche sur les événements de changement clés de l’EFT indique que des niveaux d’expérienciation de 4 à 6 sont nécessaires pour qu’un changement se produise (Lee et al., 2017 ; Rheem, 2011).
Chaque partenaire a reçu deux scores différents pour son expérience au sein d’un segment codé : un score modal, qui indique le score le plus fréquemment atteint, et un score de pic, qui indique le score le plus élevé atteint. Des recherches antérieures ont montré que l’EXP présente une forte validité ainsi qu’une forte fidélité interjuges, avec des coefficients allant de 0,76 à 0,91 (Klein et al., 1969). Dans cette étude, la fidélité interjuges a été évaluée au moyen du coefficient de corrélation intraclasse (CCI) entre les deux évaluations. Le CCI était de 0,94 pour le repérage des segments à coder et de 0,76 pour les cotations EXP, ce qui indique une fidélité excellente à bonne. Dans la présente étude, les scores de l’échelle d’expérienciation codés à différents moments (6 min avant et après chaque intervention de la personne thérapeute sur un indice émotionnel) constituaient la variable dépendante des modèles.
Pour chaque thérapeute formant à l’EFT et chaque couple, on disposait d’une séance d’EFT à transcrire et à coder. Dans le document de transcription de leur séance, les thérapeutes avaient indiqué qui était en poursuite et qui était en retrait. Comme l’étude portait sur la profondeur de l’expérienciation de chaque partenaire avant et après l’intervention centrée sur le somatique de la personne thérapeute, la profondeur de l’expérienciation de chaque partenaire a été codée de manière répétée tout au long de la séance. L’intervention centrée sur le somatique a été définie comme tout moment où la personne thérapeute repérait et commentait une réponse ou un indice somatique d’un membre du couple. Un indice somatique a été défini comme une réaction non verbale, une posture ou un mouvement de la personne, représentatif d’une émotion. Les deux personnes chargées du codage ont examiné toute la séance afin de repérer tous les moments clés où la personne thérapeute faisait référence aux indices émotionnels somatiques d’un membre du couple. Les codages ont été comparés et, en cas de divergence, le moment clé potentiel a été réexaminé ensemble jusqu’à un accord. Pour repérer ces moments, les critères suivants ont été utilisés : (1) la personne exprimait en séance un indice émotionnel somatique, que la personne thérapeute EFT reconnaissait ; (2) la personne thérapeute commentait l’indice somatique en disant par exemple « Je vois des larmes dans vos yeux » ou « Vous avez l’air triste quand vous en parlez » ; (3) l’indice émotionnel somatique était repérable dans le texte transcrit ; et (4) la personne thérapeute utilisait l’indice émotionnel somatique et y faisait référence de manière répétée. Nous avons codé les données sur les indices somatiques en catégories telles que larmes, yeux, visage, tête, voix, mains, corps. Ces moments repérés ont servi de point de départ pour découper la transcription en segments à coder. Les segments définis comme les 6 minutes précédant et les 6 minutes suivant ces moments repérés ont été codés. Pour chaque segment de 6 minutes, tous les tours de parole ont été codés avec l’échelle d’expérienciation, ce qui a donné une valeur de pic et une valeur modale pour ce segment. La durée de codage de 6 minutes retenue est conforme aux lignes directrices de l’échelle d’expérienciation de Klein et al. (1969), où la durée recommandée pour le codage varie de cinq à huit minutes. Chaque séance comportait plusieurs de ces segments repérés et codés, d’où le caractère longitudinal des données de l’échelle d’expérienciation au sein de chaque séance. En outre, pour tester les hypothèses, nous avons codé le nombre de fois où la personne thérapeute formulait la même intervention, ainsi que la durée, en minutes, pendant laquelle cette même intervention revenait.
Deux personnes étudiantes de troisième cycle en psychologie ont été formées à repérer les moments clés et à coder les réponses des partenaires avant et après les interventions sur les indices émotionnels, à l’aide de l’échelle d’expérienciation (EXP ; Klein et al., 1969). Elles ont reçu quatorze heures de formation au repérage des indices émotionnels somatiques et à l’utilisation de l’échelle EXP. La formation s’appuyait sur le manuel de formation à l’échelle d’expérienciation et sur les DVD mis au point par Klein et al. (1969). Le codage EXP des sections de transcription de 6 minutes a été fait dans un ordre aléatoire, un segment à la fois. Le codage s’est appuyé sur l’arbre décisionnel de l’expérienciation (Jaouich et al., 2006), qui offre un repère visuel simple pour favoriser la précision et la rapidité de la cotation. L’arbre décisionnel a été mis au point et validé pour améliorer l’efficacité de la cotation, maintenir un haut niveau de fidélité interjuges et aider à entretenir l’intérêt des personnes qui cotent tout au long du processus.
Les données personnelles des couples n’étant pas disponibles, la protection des données personnelles au titre du règlement général sur la protection des données (RGPD) n’était pas requise. En outre, les données des couples utilisées sont agrégées et anonymes, ce qui protège leur vie privée.
Pour illustrer les interventions centrées sur le somatique, nous présentons une vignette tirée des transcriptions d’une intervention d’une personne thérapeute sur un indice émotionnel, auprès du partenaire masculin, en retrait, d’un couple. Dans cet exemple, la personne thérapeute a mis en mots un indice émotionnel somatique lié à la douleur, remarqué dans les yeux du partenaire en retrait. Comme indiqué, l’intervention de la personne thérapeute a été définie comme le fait de remarquer et de mettre en mots un indice émotionnel somatique, une réaction somatique ou une posture de la personne, qui se produit sur le moment. Les tours de parole des partenaires ont été codés avant et après l’intervention de la personne thérapeute, qui figure en italique. La répétition des interventions et le temps qui leur est consacré sont également indiqués.
Thérapeute : Quand je vous regarde dans les yeux, quand vous parlez de ça, et que je vous vois un peu vous débattre avec ça en ce moment… ça a l’air très douloureux.
Partenaire en retrait : Ouais…
Thérapeute : Ouais… Tout au fond… Ouais… Je le vois dans vos yeux, mais est-ce qu’il vous arrive de vous laisser ressentir cette douleur ?
Partenaire en retrait : De temps en temps, c’est dur pour moi de faire ça, vous savez.
Lorsque la personne thérapeute évoque pour la première fois l’indice émotionnel somatique du partenaire en retrait, par exemple « Quand je vous regarde dans les yeux, je vous vois… », celui-ci donne des réponses très courtes, comme « ouais ». Mais il ne le nie pas, si bien que la personne thérapeute reste là, à répéter l’indice émotionnel somatique sur le moment. Le rythme de ses tours de parole est lent, et elle ménage du temps avec des pauses quand elle s’adresse au partenaire en retrait.
Thérapeute : Qu’est-ce qui se passe en ce moment, pendant qu’on parle de la douleur ?
Partenaire en retrait : Oh, je suis juste un peu en train de garder mon sang-froid. J’ai l’impression de respirer à moitié.
La personne thérapeute continue de répéter l’indice. Même s’il s’ouvre lentement, le partenaire en retrait est en contact avec son expérience intérieure, conscient qu’il se retient pour garder son sang-froid, ce qui est sa stratégie pour faire face, et il décrit des réactions somatiques, comme le fait de « ne respirer qu’à moitié ».
Thérapeute : Ouais, ouais. Je le vois. Donc, cette douleur est là ?… Je vois la douleur dans vos yeux. (Mm-hmm.) C’est très compréhensible, et de ressentir la douleur de la décevoir d’une certaine manière… et de la désappointer… et elle compte manifestement tellement pour vous.
Partenaire en retrait : C’est vrai. Je suis juste un peu… j’ai encore du mal, vous savez, à entrer en contact avec la partie douleur de tout ça, vous savez, parce que je suis juste… j’ai l’impression que je ne veux pas m’effondrer. Il faut que je… il faut encore que je puisse fonctionner, vous savez, jouer mon rôle de… papa et, vous savez, et j’ai toujours vu la tristesse comme ça, comme une faiblesse, aussi, vous savez. Je ne sais pas. C’est juste comme ça qu’on m’a élevé, vous savez : être triste, vous savez, c’est comme : « Oh, il faut rester positif, tu sais, voir le bon côté des choses. »
Enfin, lorsque la personne thérapeute continue patiemment à répéter l’indice émotionnel somatique, le partenaire en retrait commence à exprimer ce qui se passe à l’intérieur, et il s’ouvre peu à peu à l’exploration de prises de conscience plus profondes sur sa propre expérience.
Le nombre d’événements clés repérés et codés par thérapeute EFT et par couple au cours de la séance allait de deux au minimum à sept au maximum. Le nombre moyen d’événements clés par thérapeute était de quatre. Les données ont été analysées par modélisation multiniveau (MLM ; Singer et Willett, 2003). Cette méthode a été choisie parce qu’elle convient bien aux données longitudinales et qu’elle permet de tenir compte avec souplesse de données recueillies à des moments variables, comme c’est le cas dans la présente étude. Le moment du codage a été modélisé au niveau 1 du MLM, et les partenaires de chaque couple (N = 26) au niveau 2. En MLM, on construit des modèles plus complexes à partir de modèles plus simples. Nous avons d’abord estimé un modèle de base (à ordonnées à l’origine seules), ne contenant que la variable dépendante et les ordonnées à l’origine. Nous avons ensuite estimé un modèle linéaire simple comprenant le paramètre de temps linéaire, qui représente la succession des moments de codage au fil de la séance (modèle de croissance linéaire inconditionnel). Puis, pour évaluer l’hypothèse 1, nous avons testé un modèle linéaire comprenant un paramètre de croissance de niveau 1, indiquant le moment de la séance où le codage avait eu lieu, ainsi qu’un paramètre de niveau 1 représentant les répétitions de l’intervention (hypothèse 1a) ou le temps consacré à répéter l’intervention (hypothèse 1b). Pour évaluer l’hypothèse 2, nous avons créé une variable dichotomique représentant les partenaires en retrait (code 0) par opposition aux partenaires en poursuite (code 1), et nous l’avons ajoutée au modèle au niveau 2 pour prédire les ordonnées à l’origine et les pentes. Lorsque l’effet de la variable dichotomique sur la prédiction des scores EXP par les répétitions était significatif, nous avons poursuivi en testant les pentes simples des partenaires en poursuite et en retrait dans des modèles linéaires distincts. Là encore, des modèles ont été estimés pour représenter le nombre de répétitions (hypothèse 2a) et le temps consacré à répéter l’intervention (hypothèse 2b). Chacun de ces modèles a été estimé séparément pour l’effet des prédicteurs sur les scores d’expérienciation de pic et modal pris comme variables dépendantes. Voir l’annexe pour les équations de la modélisation multiniveau.
Les thérapeutes ont fait 53 interventions centrées sur les indices émotionnels somatiques, tous couples confondus. Les thérapeutes ont répété l’intervention centrée sur le somatique pour 28 de ces 53 interventions (52,8 % des interventions ont été répétées) (tableau 1). Parmi les indices somatiques mis en mots, 82 % concernaient la région de la tête, comme les larmes, les yeux, le visage, la voix (un soupir, par exemple) et la tête (tableau 1). Les larmes étaient l’indice émotionnel somatique le plus souvent mis en mots chez les partenaires en poursuite (39 %), et les yeux chez les partenaires en retrait (27 %). Sur le plan du genre, les indices émotionnels somatiques mis en mots par les thérapeutes se répartissaient de façon presque égale entre les hommes et les femmes des couples : 25 pour les hommes (47 %) et 28 pour les femmes (53 %). Le nombre moyen d’interventions, le temps en minutes consacré aux interventions somatiques pour les partenaires en retrait et en poursuite, et le détail des données EXP pour les partenaires en retrait, en poursuite et pour l’ensemble, après des interventions centrées sur le somatique répétées ou non, sont présentés dans le tableau 2.
Tableau 1 — Nombre et pourcentage des interventions centrées sur le somatique des thérapeutes, chez les partenaires en retrait, les partenaires en poursuite et au total
Valeurs : n (%). N = 26 partenaires (13 en retrait et 13 en poursuite) dans 13 couples. Thérapeutes : n = 13.
Tableau 2 — Moyenne (M) et écart type (ET) des scores de profondeur de l’échelle d’expérienciation (EXP) chez les partenaires en retrait, les partenaires en poursuite et au total
Valeurs : M (ET). « Avant » et « après l’intervention » renvoient aux interventions centrées sur le somatique des thérapeutes. N = 26 partenaires (13 en retrait et 13 en poursuite) dans 13 couples. Thérapeutes : n = 13. Nombre d’interventions centrées sur le somatique : 53 (28 interventions répétées et 25 sans répétition).
Dans un premier temps, nous avons estimé un modèle de croissance linéaire inconditionnel de l’évolution des scores EXP (pic et mode) sur l’ensemble des moments codés au sein des séances. Ces résultats ont déjà été rapportés par Kailanko et al. (2020) et servent de base aux analyses au centre de la présente étude. Ce modèle a mis en évidence une hausse linéaire significative des scores EXP d’un moment à l’autre (pic : β10 = 0,13, t(22) = 2,27, p = 0,033 ; mode : β10 = 0,15, t(22) = 3,12, p = 0,005).
Conformément à l’hypothèse 1a, les résultats indiquent qu’un plus grand nombre d’interventions centrées sur le somatique répétées par les thérapeutes était associé à une plus forte hausse des scores EXP des partenaires (pic : β20 = 0,05, t(22) = 2,27, p = 0,033 ; mode : β20 = 0,07, t(22) = 3,23, p = 0,004).
En revanche, contrairement à l’hypothèse 1b, le fait que les thérapeutes passent plus de temps à répéter les interventions centrées sur le somatique n’était pas associé à une plus forte hausse des scores EXP (pic : β20 = 0,03, t(22) = 1,26, p = 0,22 ; mode : β20 = 0,04, t(22) = 1,64, p = 0,12).
Les résultats indiquent un effet significatif de l’interaction entre la classification en poursuite ou en retrait et les répétitions de l’intervention, à la fois pour le pic : β21 = 0,32, t(21) = 4,59, p < 0,001, et pour le mode : β21 = 0,35, t(21) = 7,12, p < 0,001. Conformément à notre hypothèse, nous avons approfondi cet effet significatif en rapportant séparément les effets pour les partenaires en retrait et en poursuite.
À l’appui de l’hypothèse 2a, les résultats indiquent que, chez les partenaires en retrait, il existait une association positive entre la répétition des interventions centrées sur le somatique par les thérapeutes et les scores EXP, un plus grand nombre de répétitions étant associé à des scores EXP plus élevés (pic : β20 = 0,09, t(21) = 4,17, p < 0,001 ; mode : β20 = 0,12, t(21) = 5,05, p < 0,001). À l’inverse, chez les partenaires en poursuite, un plus grand nombre de répétitions des interventions centrées sur le somatique par les thérapeutes était associé à des scores EXP plus faibles (pic : β20 = −0,23, t(21) = −3,51, p = 0,002 ; mode : β20 = −0,23, t(21) = −5,36, p < 0,001). La figure 1 représente l’effet du statut de partenaire en poursuite ou en retrait sur l’association entre la répétition des interventions centrées sur le somatique et les scores EXP.

Les résultats indiquent un effet significatif de l’interaction entre la classification en poursuite ou en retrait et la durée pendant laquelle l’intervention a été répétée, à la fois pour le pic EXP, β21 = 0,17, t(21) = 3,84, p < 0,001, et pour le mode EXP, β21 = 0,19, t(21) = 5,86, p < 0,001. Pour tester notre hypothèse a priori, nous avons approfondi cet effet significatif en rapportant séparément les effets pour les partenaires en retrait et en poursuite.
Chez les partenaires en retrait, il existait une association positive entre la durée pendant laquelle les interventions centrées sur le somatique étaient répétées et les scores EXP. Plus les interventions étaient répétées longtemps, plus les scores EXP étaient élevés (pic : β20 = 0,08, t(21) = 4,19, p < 0,001 ; mode : β20 = 0,10, t(21) = 3,86, p < 0,001). À l’inverse, chez les partenaires en poursuite, une durée plus longue de répétition des interventions centrées sur le somatique était associée à des scores EXP significativement plus faibles (pic : β20 = −0,09, t(21) = −2,21, p = 0,04 ; mode : β20 = −0,09, t(21) = −4,75, p < 0,001). La figure 2 représente l’effet du statut de partenaire en poursuite ou en retrait sur l’association entre la durée de répétition des interventions centrées sur le somatique et les scores EXP.

Cette recherche visait à explorer si la répétition, par les thérapeutes, des interventions centrées sur le somatique et le temps consacré à cette répétition pouvaient être un moyen par lequel les thérapeutes aident chaque partenaire à approfondir son expérienciation. Les résultats de cette étude exploratoire confirment l’hypothèse 1a, selon laquelle un plus grand nombre d’interventions centrées sur le somatique répétées par les thérapeutes prédit une plus grande profondeur de l’expérienciation des partenaires pendant une séance d’EFT. L’hypothèse 1b n’a en revanche pas été confirmée : le nombre de minutes que les thérapeutes consacraient en séance à répéter les interventions centrées sur le somatique n’était pas significativement lié à la profondeur de l’expérienciation des partenaires pendant la séance.
La deuxième hypothèse a elle aussi été confirmée. L’effet des répétitions d’interventions centrées sur le somatique sur la profondeur de l’expérienciation différait entre partenaires en retrait et partenaires en poursuite. Plus précisément, un plus grand nombre de répétitions de ces interventions par les thérapeutes (hypothèse 2a) et un temps plus long consacré par les thérapeutes à ces interventions (hypothèse 2b) prédisaient une hausse significative de la profondeur de l’expérienciation chez les partenaires en retrait, et une baisse significative chez les partenaires en poursuite. L’effet des interventions centrées sur le somatique des thérapeutes a d’abord été étudié par Kailanko et al. (2020), qui ont constaté une hausse immédiate du niveau d’expérienciation des partenaires en EFT après une intervention centrée sur le somatique. La présente étude approfondit notre compréhension de l’effet de ces interventions en EFT. Les résultats laissent penser que les interventions centrées sur le somatique répétées ont des effets différents sur la profondeur de l’expérienciation des partenaires en retrait et en poursuite au sein d’un couple.
Non seulement les interventions centrées sur le somatique répétées par les thérapeutes entraînaient une plus grande profondeur de l’expérienciation chez les partenaires en retrait, mais nous avons aussi constaté que le score de pic moyen de ces partenaires après des interventions répétées dépassait le niveau de l’EXP qui marque le passage d’une description purement factuelle des sentiments à une expression plus profonde de l’expérience intérieure. C’est un passage important pour les partenaires en retrait qui, comme les personnes à l’attachement évitant, ont tendance à minimiser leurs expériences émotionnelles intérieures et à se centrer sur l’extérieur. La profondeur de l’expérienciation observée dans cette étude après des interventions centrées sur le somatique répétées par les thérapeutes EFT se situait au même niveau que celle qui était rapportée dans les meilleures séances des études antérieures (Wiebe et al., 2017 ; Bradley et Furrow, 2004 ; Johnson et Greenberg, 1988). Ces études antérieures ont montré qu’une plus grande profondeur de l’expérienciation dans les meilleures séances prédisait une réponse favorable au traitement.
Dans cette étude, les partenaires en retrait atteignaient une expérienciation plus profonde lorsque les thérapeutes répétaient les interventions centrées sur le somatique. Ce résultat concorde avec les recherches antérieures de Lee et al. (2017), qui ont montré que le travail avec les partenaires les plus en retrait exige de la personne thérapeute qu’elle intensifie l’affect à plusieurs reprises pour que la personne atteigne une expérienciation plus profonde. Les partenaires à l’attachement évitant, qui constituent vraisemblablement l’essentiel des partenaires en retrait au sein des couples, ont tendance à présenter une désactivation du système nerveux autonome, allant de pair avec une activation et un affect autorégulés (Ogden et al., 2006). Les résultats de cette étude suggèrent que les interventions centrées sur le somatique répétées atténuent la désactivation des partenaires à l’attachement évitant.
Cette étude a constaté une baisse de l’expérienciation émotionnelle chez les partenaires en poursuite lorsque les thérapeutes répétaient davantage les interventions centrées sur le somatique et y consacraient plus de temps. Les partenaires à l’attachement anxieux présentent généralement une activation plus forte du système nerveux autonome, en raison d’une inquiétude marquée quant à la perte de la relation. Il leur est souvent difficile de rester au niveau optimal de la fenêtre de tolérance (Ogden et Fisher, 2015). Dans cette étude, les réactions émotionnelles des partenaires en poursuite semblaient d’emblée vives. Mais la répétition, par les thérapeutes, de leurs indices somatiques et de leur émotion a peut-être amené ces partenaires à ramener leur expérience émotionnelle à un niveau plus favorable au travail thérapeutique. Burgess Moser et al. (2017) ont noté que l’anxiété peut submerger l’expérience des partenaires en poursuite, mais nous avons constaté que leur niveau d’expérienciation diminuait au fil du temps avec la répétition des interventions centrées sur le somatique par les thérapeutes.
La présente étude comporte certaines limites à souligner. D’abord, l’équipe de recherche ne connaissait ni les données démographiques des couples participants, ni l’histoire de leur thérapie et de leur relation, ni les problèmes qui les amenaient. Il n’est donc pas possible d’évaluer dans quelle mesure ces résultats peuvent être généralisés à une population. Ensuite, la taille de l’échantillon, relativement limitée, a probablement réduit la puissance de certains tests statistiques, et l’on ne sait donc pas quelle est la fiabilité des résultats en l’absence de réplication. Nous considérons donc la présente étude comme exploratoire : elle offre des résultats préliminaires qui peuvent ouvrir la voie à de futures recherches, qui pourraient viser à répliquer et à approfondir nos résultats. L’étude présentait néanmoins certains points forts méthodologiques. Les séances d’EFT incluses dans l’étude étaient menées par des thérapeutes qui forment à l’EFT et ont une longue expérience, et représentaient donc peut-être la manière dont l’EFT devrait idéalement être pratiquée. Les séances de thérapie ont été examinées et codées du début à la fin, ce qui donne plus de profondeur et d’exhaustivité aux résultats sur ce qui se passe tout au long d’une séance d’EFT. Il s’agit d’une étude inédite sur les interventions centrées sur le somatique répétées par les thérapeutes EFT, qui pourra éclairer de futures études plus vastes, afin d’établir la fiabilité des résultats et les conditions dans lesquelles ces interventions pourraient fonctionner.
Pour les recherches futures, il pourrait être utile de compléter l’échelle d’expérienciation par d’autres données pour mesurer les expériences émotionnelles intérieures de chaque partenaire. Comme les partenaires en retrait ont tendance à limiter leur expression émotionnelle, leur expérience émotionnelle peut être difficile à évaluer de l’extérieur. Il pourrait donc être intéressant d’évaluer les réactions de leur système nerveux autonome à l’aide de mesures physiologiques, comme la fréquence cardiaque ou la conductance cutanée. Il serait en outre utile d’en savoir plus sur les réflexions et les points de vue des thérapeutes et des responsables de formation en EFT qui sous-tendent leur recours aux interventions centrées sur le somatique, en particulier avec les partenaires en retrait et en poursuite. Une étude qualitative fondée sur des entretiens avec des thérapeutes EFT pourrait éclairer les processus de décision liés au recours à ces interventions.
Les résultats de la présente étude ont plusieurs implications pour la pratique clinique et la formation des thérapeutes EFT. Premièrement, les interventions centrées sur le somatique des thérapeutes pourraient donner accès à l’expérience intérieure des partenaires et offrir un moyen de l’approfondir. Les résultats confortent le concept théorique clé d’assemblage et d’approfondissement de l’affect à l’œuvre dans les séances d’EFT (Brubacher et Wiebe, 2019 ; Johnson, 2004, 2020). Deuxièmement, les résultats suggèrent un moyen, pour les thérapeutes, de garder les émotions vivantes pendant une séance d’EFT : la répétition des interventions centrées sur le somatique. C’est particulièrement utile pour les partenaires en retrait, qui ont tendance à faire face aux situations stressantes en désactivant l’activation et l’affect. Répéter le même indice émotionnel somatique, ou y faire référence, jusqu’à six fois ou plus, peut être une manière d’engager la personne en retrait au sein du couple. Sur la base des résultats de cette étude, nous suggérons que la formation des thérapeutes EFT accorde une attention particulière au repérage, à la nomination et à la focalisation sur les indices somatiques dans les couples.
Une troisième implication de cette étude est que les thérapeutes pourraient devoir travailler différemment, quant à la répétition des interventions centrées sur le somatique, avec les partenaires en retrait. S’il peut être difficile pour la personne en retrait d’activer ses émotions, la répétition des interventions centrées sur le somatique par les thérapeutes peut l’y aider. L’effet de la répétition pourrait être inverse chez les partenaires en poursuite, plus en contact avec leurs émotions. La répétition des indices émotionnels par les thérapeutes peut entraîner chez ces partenaires une baisse de l’expérienciation émotionnelle. D’un point de vue clinique, cela pourrait être vu comme bénéfique, en aidant la personne en poursuite à porter un regard plus réflexif sur sa propre expérience, ce qui évite que ses émotions ne la submergent. Rester avec l’émotion et en parler avec la personne thérapeute peut apporter à la personne en poursuite un sentiment de structure et une compréhension de ses sentiments.
La présente étude est la première étude exploratoire à viser une première compréhension de ce que la personne thérapeute peut faire en séance pour soutenir l’expérienciation émotionnelle, en se concentrant sur les interventions centrées sur le somatique en thérapie de couple centrée sur l’émotion. Cette recherche suggère que la répétition, par les thérapeutes, des interventions centrées sur le somatique pourrait être un moyen d’aider chaque partenaire à approfondir son expérienciation. Un plus grand nombre de répétitions de ces interventions par les thérapeutes était associé à une plus forte hausse de la profondeur de l’expérienciation des partenaires, en particulier des partenaires en retrait par rapport aux partenaires en poursuite. Les résultats de cette étude suggèrent que ces interventions pourraient constituer une technique propre aux thérapeutes EFT, qui renforce l’expérienciation émotionnelle, en particulier chez les partenaires en retrait.
Complexe Systémique : à retenir
L’étude met des chiffres sur un geste que beaucoup de thérapeutes font sans y penser : nommer ce que le corps montre, puis y revenir. Son intérêt systémique tient à un résultat asymétrique. La même intervention n’a pas le même effet selon la place occupée dans le cycle poursuite-retrait : elle approfondit l’expérience de la personne en retrait et fait baisser celle de la personne en poursuite. L’intervention agit donc sur une position relationnelle plus que sur un individu, et l’on peut y lire une manière de ralentir l’une et de réveiller l’autre, donc de désamorcer la circularité. La prudence s’impose pourtant : treize séances uniques, filmées pour la formation et menées par des figures de l’EFT, face à des couples hétérosexuels anonymes ; un plan corrélationnel ; et une lecture favorable de la baisse chez la personne en poursuite qui reste une hypothèse. Les positions elles-mêmes ont été attribuées par les thérapeutes. À lire avec l’étude microanalytique des conjectures empathiques en thérapie de couple centrée sur l’émotion, et avec l’article sur le rôle du corps en thérapie.
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Traduction non officielle en français de L’effet de la répétition des indices somatiques sur la profondeur de l’expérienciation des partenaires en retrait et en poursuite en thérapie de couple centrée sur l’émotion, par Sari Kailanko, Stephanie A. Wiebe, Giorgio A. Tasca et Aarno A. Laitila, Journal of Marital and Family Therapy, vol. 48, no 3 (2022), doi : 10.1111/jmft.12544, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes, figures en anglais). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Impact of repeating somatic cues on the depth of experiencing for withdrawers and pursuers in emotionally focused couple therapy », publié dans Journal of Marital and Family Therapy (2022) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Kailanko, S., Wiebe, S. A., Tasca, G. A., et Laitila, A. A. (2022). L’effet de la répétition des indices somatiques sur la profondeur de l’expérienciation des partenaires en retrait et en poursuite en thérapie de couple centrée sur l’émotion (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/effet-de-la-repetition-des-indices-somatiques-en-therapie-de-couple-centree-sur-l-emotion (Œuvre originale publiée en 2021 dans Journal of Marital and Family Therapy, 48(3), 693-708 (2022) ; republiée en 2022 par Journal of Marital and Family Therapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/jmft.12544)
Pour aller plus loin