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Families, Relationships and Societies · Famille

Intimité, relationnalité et interdépendances : les familles face aux méfaits des jeux d’argent pendant la COVID-19

Quand la pandémie a fermé les machines à sous mais laissé grands ouverts les casinos en ligne, qu’est-il arrivé aux familles des personnes qui jouent ? En Finlande, l’équipe de Virve Marionneau a recueilli la parole de 44 proches, surtout des compagnes et des mères : surveillance épuisante, dettes, silence gardé envers les enfants, soulagement pour certaines familles et huis clos aggravé pour d’autres.

Auteurs Virve Marionneau (université d’Helsinki), Johanna Järvinen-Tassopoulos (Institut finlandais pour la santé et le bien-être, Helsinki) et Henna Pirskanen (université de Laponie, Rovaniemi), FinlandePremière publication Families, Relationships and Societies, 2 novembre 2023Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Intimité, relationnalité et interdépendances : les familles face aux méfaits des jeux d’argent pendant la COVID-19, par Virve Marionneau, Johanna Järvinen-Tassopoulos et Henna Pirskanen, publié dans Families, Relationships and Societies (Bristol University Press) (2025), doi : 10.1332/20467435y2023d000000003, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; les figures restent en anglais, avec une légende traduite. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Les membres de la famille sont prêts à aider la personne qui joue, mais cela ne devrait pas se faire au détriment de leur propre bien-être.

Virve Marionneau, Johanna Järvinen-Tassopoulos et Henna Pirskanen

Résumé

Le jeu d’argent est un comportement addictif qui cause des préjudices importants aux individus, aux familles et aux sociétés. Le jeu problématique peut avoir des effets profonds sur la vie familiale, jusqu’au dénuement financier et à la rupture des relations. Dans les relations addictives, le comportement addictif prend le pas sur les autres engagements sociaux.

La pandémie de COVID-19 a eu des conséquences importantes sur la vie familiale et sur les comportements de jeu, ce qui a sans doute affecté les relations dans les familles touchées par les méfaits du jeu. La présente étude s’appuie sur une enquête qualitative (N = 39) et sur des entretiens (N = 5) menés auprès de membres de la famille de personnes qui jouent, afin d’explorer comment ces proches ont vécu les relations addictives pendant la pandémie de COVID-19 en Finlande.

Les résultats montrent que le jeu affecte négativement les relations intimes, la relationnalité et les interdépendances au sein des familles. Pour beaucoup, les préjudices liés au jeu ont été accentués par l’intensification des relations addictives pendant la pandémie. Pour d’autres, les restrictions de l’offre de jeu ont apporté un soulagement. Les résultats montrent aussi le besoin de services d’aide davantage tournés vers la famille et soulignent l’importance de la prévention.

Introduction

Les comportements et consommations addictifs affectent les personnes qui s’y livrent, mais aussi les membres de leur famille et leur communauté. Le jeu d’argent est un comportement addictif qui touche gravement les membres de la famille et d’autres proches concernés (concerned significant others, CSO). On estime que chaque personne qui a des problèmes de jeu affecte négativement la vie de cinq à 17 proches (Valentine et Hughes, 2010 ; Goodwin et al., 2017 ; Sulkunen et al., 2019 ; Tulloch et al., 2021).

Le jeu problématique perturbe la vie familiale et complique les relations intimes (Valentine et Hughes, 2012 ; Järvinen-Tassopoulos, 2020). Les principaux préjudices vécus par les proches des personnes qui jouent comprennent de graves problèmes financiers, ainsi que des préjudices émotionnels et relationnels comme l’éclatement de la famille. Il a aussi été rapporté que les proches connaissaient une dégradation de leur santé physique et mentale, du chômage et des abus de substances (Grant Kalischuk et al., 2006 ; Svensson et al., 2013 ; Dowling et al., 2014a ; 2014b ; Salonen et al., 2016 ; Jeffrey et al., 2019 ; Riley et al., 2021 ; Tulloch et al., 2021). Ces préjudices sont très semblables à ceux que vivent les personnes qui jouent elles-mêmes. Certains préjudices, en particulier en matière de santé mentale et de relations, peuvent même être plus graves chez les proches que chez les personnes qui jouent (Jeffrey et al., 2019).

La gravité des préjudices subis par les proches dépend de leur relation avec la personne qui joue. Partenaires et enfants sont souvent les plus gravement touchés et les plus vulnérables (Valentine et Hughes, 2010 ; Järvinen-Tassopoulos, 2020 ; Riley et al., 2021). Dans les mariages et les couples, l’anxiété, l’hypervigilance, le divorce et la violence familiale ont été associés au jeu problématique (Riley et al., 2021). Le jeu problématique peut réduire l’intimité entre les membres de la famille. Le parent qui joue peut se désengager des tâches ménagères et des soins aux enfants, ou cesser de contribuer financièrement (Valentine et Hughes, 2010 ; 2012). Les partenaires qui subissent les préjudices du jeu peuvent aussi se retirer d’autres relations sociales par honte et à cause de la stigmatisation (Ferland et al., 2008). Le jeu problématique peut durablement réduire la confiance au sein du couple, en particulier chez la personne partenaire qui ne joue pas, à qui il peut être difficile de refaire confiance à l’autre (Dickerson-Swift et al., 2005). Dans le même temps, les partenaires qui jouent peuvent sous-estimer, voire ignorer, les effets de leur jeu sur les membres de leur famille (Landon et al., 2018 ; Jeffrey et al., 2019 ; Riley et al., 2021).

Les enfants mineurs de personnes qui ont un jeu problématique se trouvent dans une position particulièrement vulnérable (Valentine et Hughes, 2012). Les enfants souffrent souvent en silence des problèmes de jeu d’un parent et des comportements chaotiques et imprévisibles que ces problèmes peuvent engendrer (Valentine et Hughes, 2010 ; Riley et al., 2021). Les problèmes de jeu parentaux et les tensions qu’ils provoquent dans la famille peuvent avoir des effets durables sur le bien-être physique et mental des enfants (Dowling, 2014 ; Saugeres et al., 2014 ; Lane et al., 2016 ; Järvinen-Tassopoulos et Marionneau, 2021). Les enfants touchés par le jeu problématique connaissent des difficultés scolaires et un niveau élevé de consommation de substances (Riley et al., 2021). Les enfants de familles concernées par le jeu problématique ont aussi un risque élevé de développer à leur tour des problèmes de jeu plus tard dans leur vie (Dowling et al., 2010 ; Riley et al., 2021).

Au-delà de la famille proche, des personnes amies et des membres de la famille élargie peuvent subir les préjudices du jeu problématique d’autrui : parents, grands-parents ou enfants adultes de parents âgés (Patford, 2007a ; Salonen et al., 2016 ; Goodwin et al., 2017 ; Järvinen-Tassopoulos et Marionneau, 2021). La gravité des préjudices est toutefois généralement plus élevée chez les membres de la famille les plus intimes.

L’arrivée de la COVID-19 en mars 2020 a eu des effets de grande ampleur sur les comportements de jeu comme sur les relations familiales. Les lieux de jeu et d’autres espaces publics ont été fermés pour limiter la propagation du virus. En conséquence, le niveau de jeu et les préjudices associés ont diminué chez les personnes qui jouaient dans des lieux physiques (par exemple Brodeur et al., 2021 ; Hodgins et Stevens, 2021). Pour beaucoup de celles qui jouaient en ligne avant la pandémie, celle-ci s’est aussi traduite par une hausse du jeu et des préjudices (Gainsbury et al., 2021 ; Hodgins et Stevens, 2021 ; Xuereb et al., 2021 ; Marionneau et Järvinen-Tassopoulos, 2022 ; Shaw et al., 2022). Dans le même temps, les mesures de distanciation sociale ont augmenté le temps passé à la maison en famille. La pandémie a mis les relations familiales sous tension et détérioré le bien-être des familles (Gayatri et Irawaty, 2022).

Peu de recherches ont porté sur l’expérience des membres de la famille et des proches pendant la pandémie. Deux études italiennes (Donatti et al., 2022 ; Passarella et al., 2023) ont constaté que, malgré le stress et la dégradation des états émotionnels causés par les confinements, les proches ont connu un soulagement et une certaine amélioration des relations familiales. Ces améliorations étaient attribuées en particulier à la disponibilité limitée du jeu pendant la pandémie et à la baisse de la pratique qui en a découlé. Les membres de la famille appréhendaient cependant la réouverture des possibilités de jeu et une éventuelle rechute (Donatti et al., 2022 ; Passarella et al., 2023). Donatti et al. (2022) ont aussi noté que, malgré l’arrêt du jeu pendant les confinements, certaines familles continuaient de subir des préjudices liés au jeu, y compris des symptômes physiques et psychologiques. On ne sait pas encore si ces résultats valent pour d’autres contextes. Les pays ont différé dans leurs réponses à la COVID-19, mais aussi dans la disponibilité du jeu et dans la prévalence des formes de jeu physiques ou en ligne.

Dans la présente étude, nous explorons comment les proches de personnes qui jouent à un niveau problématique ont vécu la pandémie de COVID-19 en Finlande. Contrairement aux mesures de confinement strictes appliquées en Italie, les restrictions finlandaises liées à la COVID-19 consistaient en des recommandations. Une étude finlandaise antérieure (Marionneau et Järvinen-Tassopoulos, 2021) s’est intéressée aux expériences des personnes qui jouent et de leurs proches face à la fermeture des services d’aide et de soutien en matière de jeu pendant la première vague de COVID-19. Elle a montré que ces personnes avaient moins besoin des services, parce que la fermeture des possibilités de jeu physiques s’était traduite par une diminution du jeu.

Le présent article porte sur l’expérience des proches au printemps 2021, un an après le début de la pandémie. Nous nous demandons comment la COVID-19 et les changements de l’environnement du jeu qui l’ont accompagnée ont poussé les membres de la famille et les proches de personnes ayant un jeu problématique à redéfinir leurs rôles et leurs relations au sein de la famille et avec le jeu.

Le jeu addictif et ses effets sur les relations familiales

Les familles et les relations intimes reposent sur la relationnalité (par exemple Smart, 2007 ; 2011 ; voir aussi Finch et Mason, 1993) et sur les interdépendances (Elias, 1978). Les individus sont façonnés par leurs relations proches avec les autres. Les interdépendances humaines et la relationnalité existent dans différents champs de la société (par exemple l’économie et la politique), mais avant tout au sein des liens familiaux intimes.

L’idée de relationnalité ne désigne pas toujours une relation positive (Mason, 2004 ; Smart, 2007). Les configurations complexes que forment les liens humains contiennent des tensions intrinsèques, à côté de la coopération et de l’harmonie (Elias et Dunning, 1966 ; Elias, 1978). Les engagements et les attentes se négocient et se créent activement dans les relations (Finch et Mason, 1993). La relationnalité forme le contexte de la vie quotidienne, mais elle exige aussi de l’action : être en relation (ou ne pas l’être) est toujours actif (Smart, 2007). La vie familiale est un processus multidimensionnel de négociation de questions, de strates et de significations (Smart, 2011). Ces processus diffèrent selon les membres de la famille et selon les familles.

L’addiction et les préjudices qui y sont liés peuvent avoir des effets importants sur les dynamiques familiales. Une personne aux prises avec une addiction peut recourir au comportement addictif pour maîtriser ses émotions (par exemple la tristesse, la culpabilité, la peur, le ressentiment), mais elle peut aussi développer une tolérance à l’addiction, ce qui peut conduire à une escalade du comportement addictif. Selon Peter Adams (2010), l’intensification de la consommation addictive peut alors entraîner une détérioration d’autres liens, voire une déconnexion dans d’autres relations, y compris les relations familiales intimes. Pour Adams (2010 : 42), « la principale menace pour l’intégrité d’un système de connexions [sociales] est le processus de fragmentation, [car] ce processus implique l’intensification progressive d’une relation, qui entraîne une réduction correspondante de l’importance des autres relations ».

Une personne qui a un comportement addictif peut rester en relation avec les membres de sa famille, mais son lien à la consommation addictive devient « l’axe central autour duquel s’organisent les autres relations » (Adams, 2010 : 49). L’engagement dans les relations avec d’autres personnes trouve sa place dans ce système si ces autres ne menacent pas la relation addictive et si ces autres relations contribuent à sa survie (Adams, 2010). Selon les mots de Simmel (1972), l’addiction est « un étranger » dans les relations intimes, qui prend peu à peu le pas sur d’autres engagements intimes préexistants. L’addiction peut donc modifier les priorités au sein de la famille. Cela a un effet sur l’identité de la personne : au lieu de se définir par ses relations sociales, elle se définit désormais par sa relation addictive. Comme le décrit Adams (2010 : 51), un « système addictif » est un système dans lequel la relation à une substance ou à une consommation addictive « finit par dominer tous les autres points de connexion ».

Lorsqu’une relation addictive se forme au sein d’une famille, celle-ci est mise au défi de s’ajuster et de s’adapter, ou bien d’exclure et de mettre à l’écart la relation addictive. Si les familles décident de s’ajuster, elles font alors face à un long processus de remaniement, de régulation et d’adaptation de leur identité pour y intégrer la relation addictive (Adams, 2010). Cela modifie les relations familiales et les interdépendances.

Étude et méthode

Contexte

La présente étude porte sur la manière dont les interdépendances et les relations familiales ont été affectées par l’addiction pendant une période de crise, marquée par la pandémie prolongée de COVID-19 et les restrictions de déplacement qui l’accompagnaient. En Finlande comme ailleurs, la COVID-19 a profondément transformé le paysage social et les possibilités de jeu. Les lieux de jeu physiques ont été fermés pour prévenir la propagation de l’infection, tandis que les recommandations de distanciation sociale ont réduit les déplacements dans l’espace public et augmenté le temps passé au domicile.

En Finlande, l’ensemble du jeu légal, physique et en ligne, est proposé par un opérateur en situation de monopole. Ce monopole a toutefois été critiqué pour avoir rendu le jeu largement disponible et accessible à la population. Avant la pandémie, le jeu et ses préjudices en Finlande étaient fortement marqués par les machines à sous électroniques (MSE), très addictives et largement disponibles. La Finlande connaît une consommation de jeu sur MSE par habitant comparativement élevée et un nombre élevé de MSE par habitant installées hors des casinos ; le jeu sur MSE occupe aussi une place importante dans les statistiques de demande d’aide (par exemple Bijker et al., 2022). Par rapport à d’autres pays européens, la Finlande a connu une prévalence élevée, quoique en baisse, de la pratique du jeu et du jeu problématique (Calado et Griffiths, 2016 ; Gabellini et al., 2023). Avant la pandémie, la prévalence du jeu en ligne y était également comparativement élevée. Selon une enquête en population générale de 2019, 47 pour cent des personnes qui jouaient avaient joué en ligne au cours de l’année précédente (Lind et al., 2021).

Données

L’étude s’appuie sur deux ensembles de données qualitatives recueillies pendant la troisième vague de COVID-19 en Finlande (début 2021). À cette période, les MSE étaient de nouveau fermées dans la plupart des régions du pays. Les données comprennent une enquête en ligne et des entretiens de groupe avec des proches. Ils ont été menés séparément, avec un échantillonnage légèrement différent. La collecte des données a été marquée par des difficultés de recrutement, sans doute parce que les personnes susceptibles de répondre étaient quelque peu lassées de la COVID-19 un an après le début de la pandémie. De plus, nous n’avons pas pu indemniser les personnes participantes, pour des raisons de droit fiscal.

Enquête en ligne

L’enquête a été réalisée par l’université d’Helsinki en collaboration avec l’Association finlandaise de prévention des toxicomanies. Elle était accessible du 16 février au 21 mars 2021. Les personnes participantes ont été recrutées par des annonces du questionnaire sur les réseaux sociaux et par l’intermédiaire d’associations qui proposent des services d’aide et de soutien aux personnes subissant des préjudices liés au jeu. Deux questionnaires distincts étaient proposés : l’un pour les personnes qui jouent, l’autre pour les proches. Seules les réponses des proches ont été incluses dans cette analyse (N = 39, dont 29 femmes, 8 hommes et 2 personnes qui n’ont pas souhaité indiquer leur genre). La plupart des personnes qui ont précisé leur lien avec la personne qui joue étaient ses partenaires. Les caractéristiques de l’échantillon de l’enquête sont présentées dans le tableau 1.

Tableau 1 — Caractéristiques de l’échantillon de l’enquête

  • 509857 : femme, 65-74 ans, Finlande occidentale, proche.
  • 510767 : femme, 35-49 ans, Finlande occidentale, mère.
  • 511135 : homme, 65-74 ans, Finlande orientale, proche.
  • 511279 : genre non précisé, 65-74 ans, Finlande occidentale, proche.
  • 511306 : homme, 65-74 ans, Finlande occidentale, partenaire.
  • 511613 : femme, 65-74 ans, Finlande centrale, partenaire.
  • 511619 : femme, 35-49 ans, Finlande centrale, partenaire.
  • 511783 : femme, 50-64 ans, Finlande orientale, partenaire.
  • 511957 : femme, 18-24 ans, Finlande occidentale, partenaire.
  • 512053 : femme, 50-64 ans, Finlande orientale, proche.
  • 512458 : femme, 35-49 ans, Finlande orientale, proche.
  • 512599 : femme, 35-49 ans, Finlande occidentale, partenaire.
  • 513073 : femme, 18-24 ans, Finlande orientale, proche.
  • 513232 : femme, 35-49 ans, Finlande orientale, partenaire.
  • 513247 : homme, 18-24 ans, Finlande orientale, proche.
  • 513476 : femme, 50-64 ans, Finlande orientale, proche.
  • 514198 : femme, 50-64 ans, Finlande orientale, autre membre de la famille.
  • 519947 : femme, 50-64 ans, région de la capitale, parent.
  • 520060 : homme, 65-74 ans, Finlande centrale, proche.
  • 521033 : femme, 65-74 ans, Finlande du Sud, proche.
  • 521126 : femme, 35-49 ans, Finlande occidentale, proche.
  • 521506 : femme, 25-34 ans, Finlande du Sud, partenaire.
  • 522017 : homme, 50-64 ans, Finlande centrale, proche.
  • 523898 : femme, 35-49 ans, région de la capitale, partenaire.
  • 524492 : femme, 25-34 ans, Finlande centrale, partenaire.
  • 527843 : femme, 50-64 ans, Laponie, proche.
  • 528848 : femme, 65-74 ans, Finlande du Sud, partenaire.
  • 530828 : femme, 65-74 ans, Finlande orientale, proche.
  • 530933 : femme, 35-49 ans, Finlande occidentale, partenaire.
  • 530951 : femme, 50-64 ans, Finlande occidentale, proche.
  • 531044 : femme, 35-49 ans, Finlande du Sud, partenaire.
  • 531484 : genre non précisé, 65-74 ans, Finlande du Sud, proche.
  • 531797 : homme, 35-49 ans, Finlande du Sud, proche.
  • 531994 : femme, 65-74 ans, Laponie, proche.
  • 532519 : femme, 50-64 ans, Finlande du Sud, enfant.
  • 534604 : femme, 25-34 ans, Finlande occidentale, proche.
  • 536390 : homme, 25-34 ans, Finlande centrale, proche.
  • 536693 : homme, 50-64 ans, Finlande orientale, proche.
  • 536948 : homme, 50-64 ans, Finlande centrale, parent.

L’enquête comportait des questions sur : (1) la manière dont la pandémie prolongée de COVID-19 avait affecté la vie quotidienne des personnes répondantes ; (2) le comportement de jeu du membre de la famille qui joue et ses éventuelles évolutions pendant la COVID-19 ; (3) la manière dont le jeu d’un membre de la famille, ou ses évolutions, avait affecté les relations entre adultes de la famille et les éventuels enfants ; et (4) la manière dont les personnes répondantes souhaiteraient voir traiter et prévenir les préjudices liés au jeu à l’avenir. Le questionnaire était proposé en finnois et en suédois (les deux langues officielles de la Finlande). Il comportait des questions à choix multiples et des questions ouvertes. Comme le nombre de réponses était relativement faible, l’analyse s’est concentrée sur les questions ouvertes. Les données quantitatives ne sont données que pour illustrer des tendances.

Entretiens de groupe

Le second ensemble de données se compose de deux entretiens de groupe menés avec des membres de la famille de personnes ayant des problèmes de jeu. Les personnes interrogées ont été recrutées par l’intermédiaire de services d’aide et d’associations consacrées aux préjudices du jeu. Toutes étaient des femmes, et la plupart étaient les partenaires de personnes qui jouent. Nous avons utilisé de larges tranches d’âge pour protéger l’identité des participantes. Les caractéristiques de l’échantillon des entretiens sont décrites dans le tableau 2.

Tableau 2 — Caractéristiques de l’échantillon des entretiens

  • Groupe 1, G1I1 : femme, 30-65 ans, région de la capitale, partenaire.
  • Groupe 1, G1I2 : femme, 30-65 ans, Finlande centrale, partenaire.
  • Groupe 1, G1I3 : femme, 30-65 ans, Finlande centrale, partenaire.
  • Groupe 2, G2I1 : femme, plus de 65 ans, région de la capitale, mère.
  • Groupe 2, G2I2 : femme, plus de 65 ans, région de la capitale, partenaire.

Les entretiens ont été organisés en mars 2021 par l’application Teams. L’environnement en ligne a facilité la participation, mais a pu susciter une certaine appréhension chez les personnes interrogées. L’entretien était mené par une personne professionnelle formée, qui s’est efforcée de mettre les participantes le plus à l’aise possible et qui les a aussi encouragées à aborder les thèmes au-delà des questions de l’entretien semi-directif.

Les deux entretiens de groupe ont duré environ 45 minutes. Les participantes ont d’abord été recrutées par l’intermédiaire de services d’aide destinés aux personnes qui jouent et à leurs proches. Le critère de recrutement était d’être une personne proche ayant subi des préjudices dus au jeu d’autrui. Ces données diffèrent donc, par leur perspective, des données de l’enquête. Le recrutement par les services d’aide a pu entraîner un biais de sélection en faveur de personnes déjà informées sur les problèmes liés au jeu et sur l’aide disponible.

Les entretiens ont porté sur : (1) la manière dont les proches de personnes qui jouent avaient vécu la situation prolongée de COVID-19 et les changements de disponibilité du jeu pendant cette période ; (2) les fermetures et réouvertures des MSE et les autres comportements de jeu de leur proche ; (3) les préjudices que le jeu causait dans leur famille ; (4) la manière dont les éventuels changements survenus pendant la COVID-19 avaient affecté leur vie ; et (5) les types de services d’aide et de traitement dont les proches auraient besoin pour elles-mêmes ou pour le membre de la famille qui joue, pendant et après la COVID-19.

Éthique de la recherche

La collecte des données s’inscrivait dans un projet de recherche longitudinal plus large sur l’expérience des personnes qui jouent et de leurs proches pendant la COVID-19 en Finlande. Une approbation éthique a été demandée au comité d’examen éthique de l’université d’Helsinki. Le comité a indiqué que l’étude ne nécessitait pas d’approbation éthique, car elle ne relevait pas des protocoles de recherche soumis à un examen éthique selon les lignes directrices du Conseil national finlandais pour l’intégrité de la recherche.

Nous n’avons pas sollicité de personnes de moins de 18 ans, car cela aurait exigé des démarches supplémentaires en matière d’autorisation de recherche, d’approbation éthique et de consentement parental.

Toutes les personnes participantes ont reçu des informations sur le protocole de l’étude. Elles ont aussi été informées qu’en participant, elles consentaient à l’utilisation de leurs réponses à des fins de recherche. Les coordonnées de l’équipe de recherche leur ont également été communiquées, pour toute question ou si elles souhaitaient se retirer de l’étude à tout moment.

Méthodes

Nous avons mené une analyse de contenu qualitative des données d’entretien et des données textuelles (réponses aux questions ouvertes) de l’enquête en ligne. Une analyse de contenu qualitative vise à décrire et à conceptualiser un phénomène de manière inductive ou déductive (Elo et Kyngäs, 2008). Dans notre démarche inductive, nous avons d’abord lu les données et défini la question de recherche. Nous avons ensuite codé les données à l’aide du logiciel d’analyse qualitative Atlas.ti. Ces codes ont ensuite été classés en catégories, présentées dans les résultats. Ces catégories sont : (1) le jeu dans les relations intimes ; (2) les préjudices financiers et les interdépendances ; (3) les effets de la COVID-19 sur le comportement de jeu et ses préjudices ; (4) les effets de la COVID-19 sur la vie familiale ; et (5) la recherche et l’obtention d’aide.

En complément de l’analyse qualitative, des statistiques descriptives sont données sur la fréquence des tendances et des réponses dans les données de l’enquête. Nous présentons aussi des extraits des entretiens ou des réponses à l’enquête pour illustrer les catégories d’analyse. Les extraits sont signalés par le genre et la tranche d’âge des personnes participantes. Les traductions du finnois ou du suédois vers l’anglais sont de l’équipe de recherche.

Résultats

Le jeu dans les relations intimes

Il y a eu beaucoup de disputes. [Mon partenaire] a arrêté de jouer il y a un an et demi. On essaie de faire face à tous les mensonges et à la trahison accumulés, mais c’est vraiment difficile de retrouver la confiance. […] Ça a été vraiment épuisant pour moi, de devoir surveiller en permanence ce qu’il fait. (Femme, 30-65 ans, partenaire)

Je dois guetter les signes pour voir quand le jeu va recommencer. Ça a un impact énorme sur la dynamique de notre relation. Je ne m’aime pas du tout, j’ai l’impression d’être une espionne. Je dois guetter les signes et essayer de voir s’il rejoue. J’essaie de contrôler. Mais évidemment, ça ne sert à rien. (Femme, plus de 65 ans, partenaire)

La vigilance constante peut être épuisante, en particulier pour les partenaires. Les relations intimes en pâtissent. Les seules possibilités que perçoivent les partenaires sont soit de continuer à aider la personne qui joue au détriment de leur propre bien-être, soit de prendre leurs distances avec cette personne et avec la relation (voir Adams, 2010). Comme l’a décrit une personne ayant répondu à l’enquête : « Les problèmes de jeu, c’est comme les problèmes d’alcool. On ne peut pas laisser les problèmes de quelqu’un d’autre nous épuiser ou nous mettre en difficulté financière » (femme, 50-64 ans, partenaire). Le déséquilibre créé par le jeu dans la relation peut entraîner une déconnexion des deux côtés : la personne qui joue, qui choisit le jeu plutôt que la relation intime, mais aussi la personne partenaire, qui choisit son propre bien-être plutôt que de continuer à aider et à soutenir la personne qui joue.

Mon partenaire a une fille préadolescente. Je pense qu’il a plutôt bien réussi à la protéger de tout ça. Mais vous savez comment sont les enfants. Ils remarquent les choses. On a vécu des moments vraiment durs et pénibles, et si l’atmosphère à la maison est tendue, elle le sent. Elle voit bien que quelque chose ne va pas chez papa. Il fait vraiment de son mieux et ils font beaucoup de choses ensemble. (Femme, 30-65 ans, partenaire)

Préjudices financiers et interdépendances

Ça a été une perte financière pour mon fils. Et en tant que mère, je dois payer ses dettes, parce que les dettes lui causent tellement d’angoisse. J’essaie d’aider ; je suis peut-être même un peu trop protectrice parfois. Mais maintenant, il s’est habitué à être aidé. Et quand je rembourse ses dettes, peu après il y a de nouvelles dettes. […] Ça m’angoisse aussi, parce que je redoute sans cesse la prochaine frénésie de jeu. (Femme, plus de 65 ans, mère)

Je n’ai plus vraiment l’énergie de m’occuper seule de nos finances ni de continuer à le surveiller. Il me donne la plus grande partie de son argent et je m’occupe de nos finances […] Bien sûr, je préfère le faire, parce qu’au moins je sais où va l’argent […] Ensuite, s’il a besoin de quelque chose, je lui donne de l’argent. Mais pour l’instant, c’est mieux comme ça : je m’occupe de toutes les finances. (Femme, 30-65 ans, partenaire)

La situation financière met la relation doublement à l’épreuve. D’un côté, les difficultés financières causées par les pertes au jeu peuvent créer de l’incertitude dans la famille et obliger toute la famille à reconsidérer ses autres engagements financiers. « Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir le supporter. À mon avis, nous sommes dans une relation de violence financière » (femme, 25-34 ans, partenaire), a décrit une personne. Une autre (femme, 35-49 ans, partenaire) a expliqué que « [n]ous sommes un couple à faibles revenus, l’argent dépensé au jeu est toujours pris sur autre chose ». Dans certains cas, le jeu avait provoqué un endettement important : « Il a porté nos affaires chez un prêteur sur gages, a épuisé le plafond de deux cartes de crédit et a contracté des prêts. Ce n’est pas à cause de la pandémie, mais à cause du problème de jeu. C’est arrivé après quatre ans d’abstinence » (femme, 35-49 ans, partenaire).

L’argent en tant que tel cause beaucoup d’angoisse. Quand on en parle et qu’on parle de la façon dont on devrait l’utiliser, ça crée des tensions. Même s’il comprend bien que je pense à ce qui est le mieux pour lui. Je suppose que c’est compréhensible qu’il l’ait tout le temps en tête, d’une façon ou d’une autre. (Femme, 30-65 ans, partenaire)

G2I1 : Avec les crédits instantanés, c’est vraiment problématique que personne ne vérifie si le client peut rembourser sa dette. Personne ne vérifie pour quelle raison on emprunte de l’argent. Si on savait que c’était pour jouer, il devrait être absolument interdit d’accorder un crédit instantané. (Femme, plus de 65 ans, mère)

G2I2 : Mon proche, lui, a pris beaucoup de crédits instantanés pour jouer. Ils sont tous au recouvrement maintenant. Quand il a pris ces crédits, ils étaient ouvertement accessibles, personne ne demandait rien à l’époque. Et puis il a tout utilisé pour jouer. Après les impayés, ils sont partis au recouvrement. Maintenant, il m’a dit qu’il ne peut plus obtenir de crédit, il a essayé. Je ne sais pas si quelqu’un a commencé à vérifier quelque chose. (Femme, plus de 65 ans, partenaire)

G2I1 : Je peux vous demander, si les crédits sont au recouvrement, quand est-ce qu’il va les rembourser ?

G2I2 : Je ne pense pas qu’il les remboursera jamais. Ce sont des sommes énormes. C’est dur à rembourser avec une petite pension de retraite.

Les effets de la COVID-19 sur le comportement de jeu et ses préjudices

Si beaucoup de préjudices liés au jeu préexistaient, la pandémie de COVID-19 a apporté de nombreux changements. Les effets les plus importants concernaient l’évolution de la consommation de jeu. L’enquête en ligne demandait aux proches d’indiquer si le jeu ou la consommation de substances (alcool, tabac) avait augmenté ou diminué dans la famille pendant la pandémie, par rapport à avant. La figure 1 résume les réponses. Les résultats étaient partagés : la plupart des personnes ne signalaient aucun changement, ni dans le jeu ni dans la consommation de substances dans la famille, mais certaines faisaient état de hausses, d’autres de baisses de la consommation.

Histogramme empilé : effets de la pandémie sur le jeu et sur la consommation de substances, en pourcentage des réponses (moins de consommation, aucun effet, plus de consommation, inconnu)
Figure 1. Effets de la pandémie sur le jeu et sur la consommation de substances dans la famille, en pourcentage des réponses des proches. Jeu : moins de consommation 16,7 ; aucun effet 38,9 ; plus de consommation 30,6 ; inconnu 13,9. Substances : moins de consommation 20,0 ; aucun effet 43,3 ; plus de consommation 23,3 ; inconnu 30,0 (schéma original en anglais).

Nous avons aussi demandé aux personnes répondantes de décrire ces changements. Les principales raisons de la baisse du jeu et de la consommation de substances tenaient à la réduction de l’offre et de l’accessibilité, notamment à la fermeture des bars et des lieux de jeu. La fermeture des MSE physiques a aussi permis à certaines personnes de limiter leur consommation. Beaucoup de membres de la famille ont exprimé leur soulagement face à la diminution du jeu. Une personne ayant répondu à l’enquête expliquait par exemple que sa mère « a pu épargner sa pension maintenant que les MSE sont fermées » (femme, 50-64 ans, enfant). Une autre indiquait que son fils « a eu plus d’argent pour d’autres usages, il a même pu payer sa part du loyer ces deux derniers mois » (homme, 50-64 ans, parent).

Le jeu a augmenté et il a été en partie remplacé par les coffres à butin (loot boxes). Les coffres à butin donnent la même excitation qu’un jeu de grattage en ligne. On ne sait jamais si on va obtenir un objet bon et précieux dans le coffre, ou si ce sera un objet sans valeur. On a installé des logiciels de blocage sur chaque téléphone et chaque ordinateur portable, mais mon partenaire joue quand même sur son ordinateur professionnel, à la maison et au travail. Il trouve toujours un appareil sur lequel il peut jouer. (Femme, 25-34 ans, partenaire)

La publicité constante était perçue comme aggravant encore la situation des personnes aux prises avec le jeu. Le monopole du jeu comme les sites de jeu étrangers étaient décrits comme des annonceurs agressifs pendant la pandémie. Une personne décrivait comment les casinos en ligne sont présents partout sur internet et font la promotion de « grosses mises et gros gains si vous vous inscrivez ici ou là. Ils arrivent absolument de partout » (femme, plus de 65 ans, partenaire).

G2I1 : Ça a augmenté. Maintenant qu’on passe plus de temps à la maison et qu’on n’a pas grand-chose à faire à cause de cette pandémie, je remarque qu’il se tourne vraiment facilement vers le jeu. (Femme, plus de 65 ans, mère)

G2I2 : Oui, il y a plus de stress, et le jeu est une sorte de divertissement dont il pense qu’il va lui apporter de la joie. (Femme, plus de 65 ans, partenaire)

Les effets de la COVID-19 sur la vie familiale

La COVID-19 et les mesures de confinement qui l’ont accompagnée ont eu des effets de grande ampleur sur la vie familiale. Nous avons interrogé les personnes répondantes sur les principaux effets de la pandémie sur leur vie quotidienne. Les résultats sont résumés dans la figure 2. Beaucoup de personnes participantes ont évoqué une solitude accrue et davantage de temps libre, en raison de l’annulation des loisirs et du passage au télétravail.

Diagramme en barres : principaux effets de la pandémie sur la vie quotidienne des proches, en nombre de réponses
Figure 2. Principaux effets de la pandémie sur la vie quotidienne des proches (nombre de personnes) : annulation des loisirs, solitude, inquiétudes de santé (pour soi ou pour la personne qui joue), télétravail, plus de temps libre, autres changements, moins de temps libre, chômage partiel ou chômage, maladie (de soi ou de la personne qui joue), aucun changement (schéma original en anglais).

Oui, tout le monde a des problèmes de moral en ce moment. Je viens de prendre ma retraite et j’ai l’impression que tout est fermé. J’avais tellement de projets de nouveaux loisirs et de tout le reste. Et évidemment, ça crée des tensions dans les relations. Je pense que cette pandémie est un énorme défi supplémentaire pour les personnes qui jouent et pour leur famille. (Femme, plus de 65 ans, partenaire)

On se dispute à propos de l’argent et du manque d’argent. On discute aussi du sommeil parce que, la nuit, il veut jouer à des jeux en ligne multijoueurs. Les études à distance et le jeu, ça ne fait pas bon ménage. (Femme, 35-49 ans, mère)

La perte d’autres contacts sociaux, le télétravail, le chômage ou le chômage partiel ont mis davantage encore à l’épreuve les relations au sein des familles. Beaucoup ont décrit l’ennui et la solitude à la maison, et le manque de « personnes amies avec qui je pourrais partager mes pensées » (femme, 30-65 ans, partenaire). Certaines personnes proches se sentaient « plus inquiètes et stressées […] parce qu’on ne sait pas comment aider » (femme, 18-24 ans, partenaire). Dans le même temps, le manque de contacts sociaux a aussi conduit, dans beaucoup de cas, à une hausse du jeu, ce qui a créé un cercle vicieux de mal-être dans la famille. « Il y a moins de contacts sociaux, et mon conjoint est devenu dépressif. Cela a sans doute aggravé son addiction au jeu » (homme, 50-64 ans, proche).

Le manque d’autres contacts sociaux a mis en relief la relation intime avec le membre de la famille qui joue. Cela a suscité une angoisse supplémentaire chez les membres de la famille, qui cherchaient de nouvelles façons d’entrer en relation. Les membres de la famille n’avaient guère d’autre choix que de se confronter mutuellement, et à l’étranger que représente le jeu problématique dans la famille : « D’habitude, nous avons nos propres allées et venues, et le problème de jeu n’est pas constamment présent dans notre quotidien. Depuis la pandémie, le problème est avec nous tous les jours » (femme, plus de 65 ans, mère).

On a eu plus d’angoisse, de disputes et ainsi de suite, et mon partenaire trouve toujours des moyens de jouer. Il a plus d’envies de jouer qu’avant, mais on en parle aussi plus qu’avant. Au début de notre relation, on ne parlait pas du tout. (Femme, plus de 65 ans, partenaire)

Chercher et recevoir de l’aide

Le soutien par les pairs a été la meilleure aide disponible. J’ai participé à des groupes et trouvé des personnes dans la même situation. Je me suis liée d’amitié avec elles et j’ai pu partager mon expérience. Il faut davantage insister sur le fait que les proches ne doivent pas rester dans l’isolement avec ça, qu’il faut en parler à quelqu’un […] Parce qu’on finit dans une sorte de bulle avec la personne qui joue. D’une certaine manière, la réalité se déforme. C’est important de trouver de l’aide. (Femme, 30-65 ans, partenaire)

L’annulation de nombreuses rencontres de groupes de pairs pendant la pandémie a été jugée très problématique, car beaucoup avaient fini par dépendre de cette source d’aide, pour elles-mêmes et/ou pour le membre de la famille qui joue. « C’est dommage que certains groupes de pairs soient suspendus, et toutes les personnes qui jouent ne sont pas intéressées par un groupe de pairs en ligne », soulignait une participante aux entretiens (femme, plus de 65 ans, mère).

En dehors de ces expériences positives du soutien par les pairs, les personnes ayant répondu à l’enquête se montraient très critiques envers les possibilités d’aide et de soutien offertes aux proches ou aux personnes qui jouent. Certaines soulignaient qu’« il y a un besoin d’aide, mais l’obtenir et la chercher est plus difficile » (femme, 50-64 ans, partenaire), tandis que d’autres expliquaient ne pas savoir comment aider le membre de leur famille qui joue, ni s’aider elles-mêmes.

Je viens de Finlande centrale, et nous avons besoin de plus de groupes de soutien et d’autres formes d’aide. J’ai essayé de contacter les Joueurs anonymes de ma région, mais je n’ai jamais réussi à joindre une personne conseillère. Parfois, on a désespérément eu besoin d’aide et, en tant que partenaire, j’ai le sentiment de ne pas toujours avoir été entendue. (Femme, 30-65 ans, partenaire)

Au moins dans le système de santé public, on a l’impression qu’ils ne savent pas vraiment comment accueillir les proches. Le personnel n’a ni assez d’informations ni assez de compétences pour traiter les problèmes de jeu. On vous voit comme une personne de soutien qui est là pour aider la personne qui joue. On ne sait pas comment trouver ou offrir de l’aide à une personne proche. (Femme, 30-65 ans, partenaire)

En tant que membre de la famille, j’ai souvent eu l’impression que le système de santé public et les gens autour de moi ne comprennent pas ce que je traverse au quotidien ou d’une semaine à l’autre. Ils ne comprennent pas le processus qu’on vit à cause d’une addiction parfaitement légale et même socialement acceptée. (Femme, 30-65 ans, partenaire)

C’est très difficile de trouver de l’aide en couple. Je veux dire, on pourrait traverser le processus de rétablissement ensemble. En principe, on peut avoir une aide individuelle des services de santé mentale et des groupes de pairs, mais ni l’État, ni les organismes d’aide, ni les groupes de pairs ne proposent d’aide aux couples. On ne peut pas se rétablir ensemble. (Femme, plus de 65 ans, partenaire)

Discussion

Cet article s’est intéressé aux relations intimes, à la relationnalité et aux interdépendances dans des familles qui ont dû faire face à des problèmes liés au jeu pendant la COVID-19. Les résultats ont montré que beaucoup de proches de personnes qui jouent ont une longue expérience des préjudices liés au jeu, antérieure à la pandémie. L’étranger dans la relation, le jeu, a causé aux familles toute une série de préjudices financiers, émotionnels et relationnels. Ces résultats font écho à de nombreuses études antérieures menées auprès de proches de personnes qui jouent (par exemple Jeffrey et al., 2019 ; Riley et al., 2021 ; Tulloch et al., 2021). Les membres de la famille les plus proches, comme les partenaires, souffrent en particulier de déséquilibres de priorités (Adams, 2010), la personne qui joue faisant passer son intimité avec le jeu avant ses relations. Dans le même temps, les proches doivent faire passer la personne qui joue avant leurs propres besoins, ce qui crée de nouveaux déséquilibres dans la relation intime.

La période de COVID-19 a eu des effets divergents sur les familles aux prises avec le jeu problématique. Nos résultats sont semblables à ceux obtenus auparavant en Italie (Donatti et al., 2022 ; Passarella et al., 2023). Même s’il n’y a pas eu de confinement obligatoire en Finlande pendant la pandémie, celle-ci a contraint la population à rester à la maison. La nécessité de réorganiser la vie familiale et le foyer a modifié les dynamiques et les sentiments d’intimité (voir Valentine et Hughes, 2012). Pour certaines familles, la disponibilité restreinte du jeu physique s’est traduite par une diminution des préjudices et une meilleure qualité de vie. Pour la plupart, cependant, les préjudices liés au jeu ont encore été accentués par la pandémie. C’était en particulier le cas dans les familles où le jeu se pratiquait en ligne. Ces familles ont connu un stress accru lorsque l’étranger dans la famille, l’addiction, a été rejoint par un autre étranger, la pandémie. L’intensification des relations intimes et les difficultés de santé mentale personnelles pendant les confinements et la distanciation sociale ont mis en relief l’addiction dans la famille. Les familles ont pu différer quant à leurs stratégies d’adaptation, mais nos données ne permettaient pas de les analyser.

Les réseaux et les configurations sociales font partie intégrante de l’existence humaine (Elias, 1978 ; Smart, 2011). Les restrictions drastiques de ces contacts sociaux ont concentré la vie autour des interdépendances avec le membre de la famille qui joue. La réduction du nombre d’autres contacts sociaux pendant la pandémie a créé un cercle vicieux de mal-être : le manque d’activités, de loisirs et de contacts sociaux a conduit à la dépression et à davantage de jeu, ce qui a entraîné à son tour davantage de pertes financières et de préjudices relationnels dans les familles.

L’intensification de la relation addictive affecte toutes les relations dans la famille. Si les partenaires semblent porter l’essentiel du fardeau, notre recherche a mis en évidence que les enfants sont également touchés, souvent davantage que ne le croient les adultes. Selon Adams (2010), l’effet sur les enfants dépend notamment de leur âge, du rôle du parent et des autres soutiens. Dans nos données, beaucoup de parents pensaient que les enfants ne se rendaient pas compte du problème de jeu dans la famille et voulaient les protéger en gardant le silence. Or le silence n’est sans doute pas une bonne stratégie. La recherche sur l’abus de substances a montré que les enfants de personnes dépendantes à des substances ont conscience des problèmes et souhaitent que le silence soit rompu dans la famille (Tedgård et al., 2019 ; Wangensteen et al., 2019). Nos résultats suggèrent qu’il en va de même pour le jeu problématique dans les familles.

La pandémie a obligé les familles à reconsidérer leurs relations entre leurs membres, mais aussi avec le jeu. Les systèmes sociaux addictifs sont généralement rigides et difficiles à changer. Du point de vue de la personne qui a un comportement addictif, la relation addictive doit être protégée (Adams, 2010). Le système addictif s’auto-entretient donc et résiste au changement. Pendant la COVID-19, certaines familles ont connu un soulagement grâce à la fermeture des MSE nocives et à la baisse du jeu (voir aussi Marionneau et Järvinen-Tassopoulos, 2021 ; Donatti et al., 2022 ; Passarella et al., 2023). Dans d’autres familles, les problèmes de jeu en ligne ont augmenté, mais la coexistence permanente au sein de la famille a permis à ses membres d’en être davantage conscients et d’offrir leur soutien. Ce résultat suggère que, si le changement peut être difficile, il est possible, en particulier lorsque les conditions structurelles environnantes le favorisent.

Une aide et des traitements étaient disponibles pendant la pandémie pour les personnes qui jouent comme pour leurs proches, même si leur accessibilité et leur disponibilité avaient diminué (Marionneau et Järvinen-Tassopoulos, 2021). Dans nos données, beaucoup de personnes avaient déjà eu des expériences négatives de l’aide disponible avant la pandémie. L’aide était difficile à trouver, les services étaient insuffisants et l’aide ne correspondait pas aux besoins des familles. Ce type de difficultés a pu faire peser une charge encore plus lourde sur les membres de la famille, qui ont dû tenir un rôle officieux d’aide et de soin auprès des personnes qui jouent (voir Patford, 2007b, 2009 ; Jiménez-Murcia et al., 2017). Les personnes participantes avaient aussi de nombreuses suggestions pour améliorer les services. Elles ont notamment souligné la nécessité de mieux former le personnel du système de santé public pour répondre aux problèmes liés au jeu dans les familles. Certaines ont aussi demandé davantage d’aide pour les familles. La recherche a montré que les proches sont souvent prêts à aider les personnes ayant un problème de jeu, même au prix de leur propre bien-être mental et financier (Kalischuk, 2010 ; Holdsworth et al., 2013). Une meilleure aide aux proches était considérée comme un facteur important du rétablissement de toute la famille.

La présente étude s’est limitée à l’exploration de l’expérience de 39 personnes ayant répondu à l’enquête et de cinq personnes interrogées, dans le contexte finlandais. L’approche finlandaise de la COVID-19 reposait sur des mesures volontaires, sans confinement imposé. Nos données comptaient un nombre relativement faible de réponses. Les participantes aux entretiens ont en outre été recrutées par des associations d’aide. Ces facteurs ont pu entraîner des biais et des limites dans l’interprétation des résultats. Un plus grand nombre de personnes participantes nous aurait permis de mener des analyses statistiques. Les proches de personnes ayant un problème de jeu semblent être un groupe difficile à atteindre pour la recherche, ce qui a pu mettre excessivement en avant l’expérience d’un groupe plus restreint de personnes aux opinions affirmées.

Les études futures devraient porter en particulier sur les facteurs de protection qui aident les familles à faire face aux problèmes d’addiction. Comme l’ont aussi noté Valentine et Hughes (2010 : 288), le jeu problématique « est ancré dans le “faire” des familles ». Les membres de la famille construisent le problème du jeu à travers leurs relations, et peuvent aussi redéfinir et de retravailler ce problème, individuellement et en famille (Valentine et Hughes, 2010). Davantage de recherches sont aussi nécessaires sur la manière dont les problèmes liés au jeu affectent les enfants et dont les parents tentent de les en préserver. Enfin, il reste à explorer les possibilités de la thérapie familiale et du soutien aux familles dans les réseaux de services d’aide consacrés aux préjudices du jeu.

Implications pour la pratique et conclusion

Le jeu problématique cause au sein des familles un large éventail de préjudices financiers, relationnels et de santé mentale. Pour beaucoup, ces préjudices ont été accentués pendant la pandémie. Démêler les multiples préjudices causés par le jeu exige une collaboration entre les services, les familles et les politiques publiques. Les familles devraient pouvoir accéder à des services à bas seuil, à une aide familiale et à des traitements professionnels auprès des prestataires de santé publics. Les membres de la famille sont prêts à aider la personne qui joue, mais cela ne devrait pas se faire au détriment de leur propre bien-être. Les services d’aide et de soutien consacrés aux préjudices du jeu devraient mieux intégrer les familles. Au-delà d’un meilleur traitement, davantage de travail de prévention est nécessaire pour limiter les préjudices que le jeu cause dans les familles. Les résultats de cette étude ont montré que les restrictions de l’offre de jeu se sont traduites par une diminution des préjudices dans beaucoup de familles, tandis que le marketing agressif pendant la pandémie a accentué les problèmes. La disponibilité et la visibilité du jeu doivent être ciblées par des politiques de santé publique afin de protéger non seulement les personnes qui jouent, mais aussi leurs familles.

Complexe Systémique : à retenir

L’article donne une forme sociologique à une intuition familière de la clinique systémique : l’addiction se comporte comme un tiers dans la relation, « un étranger » autour duquel la famille se réorganise. Les proches deviennent gestionnaires du budget, sentinelles, parfois espionnes malgré elles, et ces positions complémentaires entretiennent le système autant qu’elles le contiennent. La pandémie sert ici d’expérience naturelle : là où l’offre physique a fermé, les familles ont respiré ; là où le jeu est passé en ligne et où le huis clos a supprimé les autres liens, tout s’est resserré autour de la relation addictive. Pour la pratique, on retiendra trois choses : le contexte d’accès au jeu fait partie du problème, les enfants savent souvent plus que les adultes ne le pensent et le silence les isole, et les proches demandent une aide pour leur propre compte et pour le couple, que les services leur refusent souvent. Les limites sont nettes : 44 proches volontaires, presque toutes des femmes, des réponses écrites souvent brèves, et aucune parole des personnes qui jouent. À lire avec l’article sur le stigmate vécu par les mères de personnes qui consomment, et avec l’article sur le trouble addictif comme construction de la réalité.

Notes de l’original

Financement. Le travail de Virve Marionneau et de Johanna Järvinen-Tassopoulos a été soutenu par un financement du ministère finlandais des Affaires sociales et de la Santé, au titre de l’article 52 de la loi finlandaise sur les loteries. Virve Marionneau déclare aussi un financement de l’Académie de Finlande (subvention no 349589).

Remerciements. L’équipe remercie Katariina Mankinen pour son aide dans l’organisation et la conduite des entretiens, ainsi que Riitta Matilainen et Eija Pietilä, de l’Association finlandaise de prévention des toxicomanies, pour leur collaboration à la collecte des données de l’enquête en ligne.

Conflit d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts.

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Traduction non officielle en français de Intimité, relationnalité et interdépendances : les familles face aux méfaits des jeux d’argent pendant la COVID-19, par Virve Marionneau, Johanna Järvinen-Tassopoulos et Henna Pirskanen, Families, Relationships and Societies, vol. 14, no 2 (2025), doi : 10.1332/20467435y2023d000000003, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes, légendes des figures traduites). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Intimacy, relationality and interdependencies: relationships in families dealing with gambling harms during COVID-19 », publié dans Families, Relationships and Societies (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Marionneau, V., Järvinen-Tassopoulos, J., et Pirskanen, H. (2025). Intimité, relationnalité et interdépendances : les familles face aux méfaits des jeux d’argent pendant la COVID-19 (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/intimite-relationnalite-et-interdependances-familles-face-aux-mefaits-des-jeux-d-argent (Œuvre originale publiée en 2023 dans Families, Relationships and Societies, 14(2), 194-214 (2025) ; republiée en 2025 par Families, Relationships and Societies, https://bristoluniversitypressdigital.com/view/journals/frs/14/2/article-p194.xml)

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