Red Sistémica · Psychothérapie

L’amour : harmonie dans le système

Le Dr Norberto Levy, créateur du concept d’autoassistance psychologique, décrit les facettes les plus significatives de l’Amour dans leur rapport aux processus de guérison : l’amour comme qualité d’énergie plutôt que comme action ou comme sentiment, la sagesse comme art de rendre l’harmonie à un système en conflit, et les conséquences cliniques très concrètes du choix entre une vision dualiste et une vision unitaire du psychisme.

Auteur Norberto Levy, médecin et psychothérapeute, créateur de la méthode d’autoassistance psychologiquePremière publication Perspectivas Sistémicas, n° 75, mars-avril 2003Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« La présence aimante réciproquement savourée est le plus grand rappel du paradis sur terre que je connaisse, et elle est aussi le meilleur encouragement pour que l’obstinée tentative de l’amour de se faire humain nous accorde, à nous, petits et héroïques apprentis de cette partition, la bénédiction de percevoir, ne serait-ce que par instants, la beauté de la symphonie qui nous engage. »

Norberto Levy

Définir l’Amour

Dans sa dimension la plus vaste, nous appelons Amour l’énergie qui a créé l’univers et qui le fait fonctionner. C’est ce principe de cohésion qui relie et articule tout ce qui existe.

« J’ai vu l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles… », disait Goethe. [N.d.É. : le vers est de Dante, dernier vers du Paradis ; l’attribution à Goethe est celle de l’original.]

De ce point de vue, Dieu et Amour sont synonymes et, de même qu’il est impossible d’embrasser tous les attributs de Dieu, il est impossible de définir complètement l’Amour au moyen de concepts. Ce que nous ferons ici, par conséquent, c’est nous approcher de cette qualité d’énergie comme le doigt qui montre la lune : il sait qu’il la désigne, mais qu’il n’est pas elle.

Cette réserve faite, nous pouvons poursuivre en disant que, pour s’approcher de l’Amour dans sa dimension cosmique, il suffit peut-être de regarder une nuit l’immensité du ciel étoilé…

…Et, pour nous approcher de l’amour dans sa dimension humaine, il est très bon d’observer simplement nos mains. La façon dont elles se rapportent l’une à l’autre pendant qu’elles accomplissent les tâches de la journée : s’habiller, fermer un bouton, préparer un café, etc. Toutes les tâches. Les observer avec attention et regarder la relation. C’est véritablement merveilleux. Vous y trouverez de l’aide réciproque, des ajustements continuels, des accordages précis, un sens de l’équipe… Ce que vous verrez entre elles, c’est la coopération de l’amour.

À chaque niveau, l’amour adopte la forme qui correspond à ce plan. Au niveau personnel, il se manifeste fondamentalement comme respect, solidarité et soin, et selon la circonstance il sera amour passionnel, fraternel ou religieux, etc. Quelle qu’en soit la forme, la trame essentielle de l’expérience de l’amour est celle qui surgit du fait de se reconnaître comme deux parties distinctes d’une même unité plus vaste. Exactement ce qui se passe entre les deux mains.

Autrement dit : l’Amour est la mémoire que l’Unité a d’elle-même dans la diversité.

L’amour entre les personnes

Évidemment, entre deux personnes, ce n’est pas si facile. La conscience individuelle de chacun semble effacer la reconnaissance du fait qu’ils sont parties d’une même unité, et ils ne se perçoivent le plus souvent que comme des individus séparés, étrangers, et parfois même ennemis. Dans ce cadre, la flamme de l’amour se trouve momentanément obscurcie, et c’est là précisément qu’est la tâche humaine : vivre une série d’expériences qui, par des chemins très divers, aident à retrouver de manière consciente la même reconnaissance qu’ont, de façon automatique, les mains en tant que parties d’un même corps. C’est-à-dire que nous, êtres humains, sommes nous aussi des cellules intégrantes, et de surcroît conscientes, du grand organisme universel.

Amour et sacrifice : existe-t-il entre eux une relation essentielle ?

Sacrifier, c’est nier une partie au nom d’une fin considérée comme plus importante.

L’amour ne cherche pas le sacrifice. Il cherche le plus grand bien-être possible, pour le plus grand nombre de personnes possible, pendant le plus de temps possible.

Dans cette recherche peuvent se présenter des situations où une individualité doit être niée ; lorsqu’on en arrive à cette extrémité – comme, par exemple, dans le cas de quelqu’un qui donne sa vie pour en sauver une autre –, celui qui le fait, s’il le fait depuis l’amour, ne sent pas qu’il est en train de se sacrifier, mais qu’il est en train de sauver.

L’amour-propre

Ce que nous appelons « amour-propre » ou orgueil est une manière exagérée et déformée de tenter de compenser le manque d’amour envers soi-même : si je me disqualifie et me fais des reproches à l’excès, cette part dévalorisée de moi vit dans un état de maltraitance chronique, comme « à vif », très hypersensible. Elle n’a donc plus aucune réserve pour absorber les frustrations quotidiennes et elle réclame un traitement extérieur qui compense ce déficit intérieur. Si, dans ces conditions, quelqu’un me dit par exemple que quelque chose en moi ne lui plaît pas, alors « la coupe déborde » : je me sens très blessé, je m’offense, je me crispe et je me referme. C’est cette attitude que nous appelons orgueil.

Amour, intelligence et sagesse

L’intelligence est la capacité de résoudre des problèmes. Le type de problèmes que je suis capable de résoudre définira quelle est l’intelligence que je possède : philosophique, mathématique, chimique, corporelle, musicale, etc.

Si j’utilise mon intelligence en chimie pour produire des armes qui détruisent beaucoup de gens, j’aurai une intelligence chimique, mais non une intelligence qui comprenne la qualité unitaire sous-jacente à tout ce qui est vivant et le rôle complémentaire que remplissent tous ses composants. La sagesse est précisément la connaissance vécue et profonde de cette unité. Autrement dit, la sagesse est l’amour devenu conscience de soi. C’est l’énergie de l’amour convertie en concept, en connaissance, en enseignement.

La sagesse dans le conflit

Un conflit est un lien dans lequel chaque partie croit que la solution réside dans l’élimination de l’autre : « je n’irai bien que si je parviens à le vaincre ou à l’écarter ». Telle est l’essence du conflit, aussi bien dans l’univers interpersonnel que dans l’univers intrapersonnel.

Un conflit intrapersonnel typique est celui qui se joue entre les impulsions et le mental.

L’impulsion dit : « Je veux m’exprimer, me convertir en action, et toi, le mental, tu ne me laisses pas faire. Tu passes ton temps à calculer et à anticiper, et tu ne me laisses pas vivre. Je veux t’éliminer pour pouvoir être heureuse. »

Le mental répond : « Tu avances aveuglée et tu amènes plus de problèmes qu’autre chose. J’en ai assez que tu te trompes, que tu te fasses des illusions, qu’on te dupe, et de devoir passer ma vie à essayer de recoller les morceaux. Je vais te freiner coûte que coûte, parce que tu es un danger total. »

Et cette bataille peut se poursuivre longuement, avec tous les dégâts et toute la souffrance qu’elle entraîne… jusqu’à ce que quelqu’un puisse rendre l’harmonie à ce système.

Telle est la tâche de la sagesse.

C’est elle qui peut reconnaître la part de vérité et la part d’erreur qu’il y a chez chaque antagoniste, et l’expliquer à chacun d’eux de la manière dont il est capable de l’entendre. Elle contribue ainsi à reconstruire le lien de complémentarité perdu entre les impulsions et le mental, ce lien dans lequel tous deux peuvent se reconnaître à nouveau aussi nécessaires l’un à l’autre que le sont entre elles les deux mains.

Les impulsions et le mental pourraient être comparés à l’accélérateur et au frein. Vus isolément, ils semblent de purs opposés qui s’annulent l’un l’autre. Ce n’est que lorsqu’on y ajoute l’image de la voiture dans la circulation que l’on vérifie qu’ils sont complémentaires : je peux accélérer parce que je dispose du frein, et inversement.

Se relier à l’unité plus vaste qui permet de voir ce qu’il y a de complémentaire dans ce qui paraît opposé, voilà ce que fait la sagesse de l’amour…

À retenir

Le conflit, interne comme externe, repose toujours sur la même croyance : je n’irai bien que si l’autre disparaît. La sagesse ne tranche pas en faveur de l’un des antagonistes ; elle reconnaît à chacun sa part de vérité et sa part d’erreur, et restaure entre eux le lien de complémentarité – comme l’accélérateur et le frein, qui ne s’annulent que tant qu’on oublie la voiture.

Aimer et donner

C’est là une définition traditionnelle de l’aimer, partielle et productrice de confusion, parce qu’elle associe l’aimer à une action, alors que l’on comprend mieux la qualité de cette énergie lorsque l’on comprend qu’elle n’est pas une action particulière, mais une manière de mener à bien n’importe quelle action. Il y a donc un donner amoureux, et aussi un recevoir et un demander amoureux. Lorsque je formule mon besoin et ma demande d’une façon qui tient compte de l’autre et qui reconnaît respectueusement son droit de dire non, c’est là une demande amoureuse.

Cet élargissement conceptuel nous aide à comprendre que l’attitude émettrice comme l’attitude réceptive peuvent être accomplies amoureusement. C’est-à-dire que l’amour n’est le patrimoine ni de l’une ni de l’autre en particulier.

L’amoureux étendu aux émotions

Pensons à la colère, qui semble l’une des émotions les plus éloignées de l’amour. Aussi paradoxal que cela paraisse, il existe une colère amoureuse : celle qui s’exprime comme une affirmation de soi claire qui, sans outrager, présente avec toute la force nécessaire ce que je propose ou ce que je réclame pour que ma colère puisse cesser. Très synthétiquement : la colère non amoureuse est celle qui détruit beaucoup et résout peu ; à l’inverse, la colère amoureuse est celle qui oriente son énergie vers la résolution effective de ce qui me met en colère, avec le minimum de dommage possible pour les protagonistes de la situation.

Ce que je décris ici pour la colère vaut aussi pour la peur, l’envie, la honte, etc. Chacune d’elles a une manière plus ou moins amoureuse de s’exprimer. C’est précisément le thème de mon dernier livre : La sabiduría de las emociones.

Tous les états émotionnels ont leur contraire… l’amour en a-t-il un lui aussi ?

Comme nous l’avons dit plus haut, l’amour est plus qu’une émotion : il est une qualité d’énergie, et le plan émotionnel n’est que l’une de ses formes de manifestation. À l’intérieur de cette forme, à un niveau il a bien un contraire, à un autre non. À un niveau plus restreint, si l’amour est ce qui relie et articule, les contraires de l’amour sont toutes les forces qui font obstacle à ce processus, et il n’y en a pas qu’une seule, elles sont plusieurs : la haine, l’indifférence, la peur et la domination.

C’est là le niveau de la dualité des opposés, mais ce n’est pas le seul. Il existe un autre plan de conscience, plus étendu, depuis lequel l’amour et la haine ne sont qu’apparemment opposés, car tous deux se révèlent aussi être des composants d’une unité plus vaste qui les embrasse et les inclut également. Et cette unité plus vaste est l’Amour, avec une majuscule.

Il peut paraître étrange, et cela produit souvent de la confusion, que, selon le niveau que l’on considère, l’amour soit un pôle et aussi la totalité qui l’inclut en tant que tel. C’est pour cette raison que l’on utilise habituellement le terme « amour » avec une majuscule ou avec une minuscule, comme façon de distinguer le plan que l’on décrit.

Une idée qui illustre très bien ce type de relation entre deux niveaux est la notion d’« ordre » et de « chaos ». Sur un plan restreint, tous deux peuvent fonctionner comme des opposés ; mais dans une perspective plus étendue, le chaos se révèle aussi comme un moment de plus d’un ordre plus vaste. C’est-à-dire que l’Ordre – le plus vaste – inclut l’ordre – le plus restreint – et le chaos comme deux moments de son devenir.

Un autre exemple de la même chose est présent dans la formule populaire qui dit : Dieu écrit droit avec des lignes courbes…

Dieu écrit droit… veut dire : en contemplant l’ensemble, la présence de l’harmonie, de l’équilibre et de l’ordre devient évidente dans la manifestation de ce qui a été créé.

…avec des lignes courbes… renvoie aux déséquilibres temporaires, aux vicissitudes circonstancielles des processus en cours.

Cette formule présente deux échelles de temps : le temps bref et le temps étendu. « La minute » et « le siècle ». Et, à travers ces deux échelles, elle intègre le droit et le courbe. Ce qui apparaît comme courbe sur un plan se révèle aussi comme droit à un autre niveau, plus étendu.

C’est là, par ailleurs, l’essence du « donner du sens » : décrire un univers plus vaste dans lequel ce qui apparaissait comme purement destructeur prend une signification et une raison d’être à l’intérieur d’un processus évolutif plus large.

Je me suis attardé sur ces exemples parce qu’il me paraît important de nous familiariser avec la reconnaissance de différents niveaux et avec la perception qui surgit de chacun d’eux.

Percevoir l’amour et la haine comme des opposés absolus, et la clinique psychologique

Lorsque nous adoptons une position dualiste, nous voyons l’amour et la haine comme des opposés absolus, comme l’expression de deux principes irréductibles l’un à l’autre. Sur le plan psychologique, les principes qui nous sont les plus familiers sont ceux que nous avons appelés éros et thanatos (pulsion de vie et pulsion de mort) ou, sous une autre facette du même dualisme : le bien et le mal. Dans les deux exemples, on attribue à chacune des forces antagonistes la même envergure ontologique, c’est-à-dire qu’elles représentent « deux colonnes » de présence et de signification égales. Si, par exemple, on rencontre un sentiment de haine et qu’on l’approfondit vers l’intérieur, selon cette conception on continuera de trouver de la haine jusqu’au bout, jusqu’aux racines mêmes, parce que c’est là « la colonne » à laquelle elle appartient.

Une fois cette posture établie, il est inévitable que la vie soit conçue comme une lutte éternelle entre les deux forces. Et elle est éternelle parce que chacune constitue « une usine » de sentiments et d’attitudes qui lance continuellement ses produits. En l’occurrence : l’amour et la haine, ou le bien et le mal.

La position que l’on adopte à ce sujet détermine radicalement l’attitude avec laquelle on s’approchera du conflit psychologique et l’explication que l’on en donnera.

Si je crois au dualisme ultime bien-mal, amour-haine, éros-thanatos, etc., je consacrerai mon attention à ce que le patient reconnaisse la part de haine qu’il manifeste dans sa vie, afin qu’il en assume la responsabilité.

Je lui dirai par exemple : « Vous faites cela en conséquence des pulsions destructrices que vous avez… » Autrement dit, la destructivité primaire devient « l’explicateur ultime » de la haine ou des conduites destructrices.

Lorsque je crois que l’énergie ultime sous-jacente à la dynamique psychique est l’Amour, et que je peux accorder ma conscience personnelle à cette dimension plus étendue, alors mon attitude et mes priorités face au conflit changent profondément.

Lorsque je comprends que la haine est, dans cette dimension, une forme du désespoir devenu fou de l’élan amoureux, ma recherche s’oriente vers la découverte de la façon dont cet élan amoureux est devenu fou jusqu’à se convertir en haine.

Dans ce cas, face à une conduite de haine, je sais que si je parviens à pénétrer à l’intérieur de celle-ci, à mesure que j’approfondis les sentiments qui la sous-tendent, vont apparaître, comme en couches successives d’oignon, la frustration, la confusion, le désespoir, les conclusions erronées, qui ont progressivement déformé l’élan amoureux originel jusqu’à déboucher sur le sentiment de haine destructrice actuel. La tâche curative consiste à refaire ce chemin en sens inverse jusqu’à ce que la personne comprenne comment son élan amoureux originel s’est déformé, à l’aider à en retrouver la connexion et à collaborer avec elle pour qu’elle découvre la manière de résoudre maintenant amoureusement le conflit qui l’a désorganisée. Il est bon de rappeler qu’« amoureusement » ne signifie ni affaiblissement ni amputation : cela signifie efficacité. En réalité, il n’existe pas d’énergie plus efficace que l’amour pour résoudre un conflit. Dans mon livre El Asistente Interior, dont la troisième édition paraît précisément ce mois-ci, j’explique en détail quel est l’apprentissage qu’il est nécessaire de faire pour retrouver cette énergie d’assistance amoureuse, celle-là même qui transforme l’antagonisme et le convertit en coopération.

Par exemple, une femme qui se plaignait de sa solitude reçoit, de la part d’un camarade d’étude, une invitation à se promener. Elle dit non. De toute évidence, son attitude se révèle incohérente avec ses besoins. Si l’hypothèse de la lutte éternelle entre éros et thanatos à l’intérieur d’elle est présente chez le thérapeute, celui-ci orientera l’explication de son comportement en faisant appel à l’influence de ces forces. Il pourra dire par exemple : « Vous voulez de la compagnie et, quand vous en recevez, vous dites non parce qu’il y a en vous une force autodestructrice, votre saboteur interne, qui attaque ce qui pourrait vous apporter du bien-être. »

Si l’on s’appuie sur la vision du monde dans laquelle la réalité ultime est l’amour, on se formule d’abord à soi-même la question suivante : comment doit être l’univers intérieur de cette personne pour que cette réaction, qui paraît si inadéquate, soit pour elle la meilleure possible ?

Et peut-être découvrira-t-on que ce qu’elle ressent, c’est que si elle s’ouvre à cette invitation va s’activer en elle un ensemble d’attentes qui ne seront pas satisfaites, que cela produira une douleur infiniment plus grande, qu’elle ne pourra pas absorber, et que, face à ce risque, il lui semble plus soigneux pour son intégrité de dire non dès le départ.

On verra ensuite, dans un deuxième temps, ce qu’elle a besoin d’apprendre pour se sentir en mesure d’absorber cette part de risque, et tout le reste. Mais l’essentiel de ce chemin est de découvrir l’intention résolutive qui existe à l’intérieur de cette attitude qui paraît l’éloigner de ce qu’elle cherche.

…Trouver l’amour là où il semble que l’amour n’est pas…

À retenir

La cosmovision du thérapeute n’est pas une préférence philosophique sans conséquence : elle décide de la question qu’il se pose. Dans le cadre dualiste, la conduite étrange s’explique par une force destructrice interne ; dans le cadre unitaire, le thérapeute se demande plutôt comment doit être l’univers intérieur de cette personne pour que sa réaction, apparemment inadéquate, soit pour elle la meilleure possible. La manière de lire l’émotion commande ainsi toute la suite du travail.

Amour et pouvoir

Il convient de distinguer le pouvoir comme substantif du pouvoir comme verbe : « le pouvoir faire ». En général, quand nous disons « telle personne a du pouvoir », nous nous référons au pouvoir comme substantif, c’est-à-dire à la capacité d’influer sur la volonté de l’autre. Lorsque cette capacité glisse vers la domination, elle exprime la modalité immature du pouvoir. S’il semble bien que ce soit celle que nous ayons le plus à l’esprit, ce n’est pourtant pas la seule. Il existe aussi la forme mûre du pouvoir, qui consiste précisément à avoir la capacité, le pouvoir, d’utiliser mon énergie non pas pour dominer, mais pour articuler mes besoins avec ceux de l’autre et engendrer une réponse qui nous prenne en compte et nous exprime tous les deux. C’est là « le pouvoir le plus puissant », même si nous l’enregistrons moins consciemment, et c’est une autre facette de l’amour. Le Yi King décrit cette modalité avec brièveté et beauté lorsqu’il affirme : « Gouverner, c’est servir. »

Les lois de l’amour

L’une des lois que connaît l’amour est que la partie ne peut aller bien d’une manière entière et durable que dans la mesure où l’ensemble auquel elle appartient va bien lui aussi. Un membre d’un couple peut aller bien dans la mesure où la structure couple va bien. Le mari ou l’épouse peut se sentir bien tant qu’il soumet son conjoint, mais cela ne dure qu’un bref moment. Il est difficile d’imaginer un être qui éprouverait un bien-être complet entouré de douleur. Cette douleur revient. Il en est ainsi parce que la trame qui relie les destins de la partie et de l’ensemble est très forte et que, dans un système qui fonctionne à grande vitesse, la force de cette trame se voit immédiatement. Lorsque les événements se produisent à une vitesse moindre, la relation entre la partie et l’ensemble ne devient pas aussi évidente.

Pour mieux comprendre cela, imaginons que j’aie une infection dans tout le bras et que la fièvre n’apparaisse que dix ans après le début de l’infection. Il me serait difficile de comprendre le lien entre une chose et l’autre. Il en va de même pour bien des événements humains : nous récoltons les résultats très longtemps après avoir semé la graine, et cela nous rend difficile la compréhension de la relation de cause à effet. C’est pourquoi certains affirment – et je souscris à cette idée – que, sur la planète Terre, où les événements se déroulent à faible vitesse, il est nécessaire d’apprendre à reconnaître certaines lois qui ont déjà été découvertes par des systèmes ayant fonctionné à grande vitesse et qui ont permis de voir les liens naturels entre la partie et l’ensemble. S’il est vrai qu’il existe une conscience solaire, et s’il est vrai qu’il existe des formes de vie où la même chose se produit à grande vitesse, il est très probable que ces phénomènes aient déjà été découverts, compris et établis comme lois naturelles. C’est pourquoi le « Aime ton prochain comme toi-même » n’est pas « le plus difficile des commandements », comme on le dit souvent, mais simplement l’expression de l’une de ces lois.

L’amour de soi est-il une forme d’égoïsme ?

L’égoïsme a à voir avec le désir immature, celui qui se sent au centre de la scène et se satisfait exclusivement de sa propre réalisation, sans tenir compte de tout le reste. L’amour de soi transcende ce plan. Il aime ce qui lui plaît en lui-même, et aussi ce qui ne lui plaît pas. Ma part insécure peut ne pas me plaire et je peux l’aimer tout de même. L’aimer ne veut pas dire y consentir au sens de la complaisance ; cela veut dire en tenir compte, la respecter et l’assister. Ce n’est que lorsque j’ai appris à aimer ce qui ne me plaît pas en moi que je peux aimer ce qui ne me plaît pas chez les autres, c’est-à-dire tout ce qui ne satisfait pas mes désirs immédiats. De sorte que l’amour de moi-même non seulement n’exclut pas l’amour des autres, mais qu’il est précisément ce qui le rend possible.

Aimer et désirer : les différences

Le désir est un mouvement d’attraction vers quelque chose, né de la perception ou du souvenir de ce quelque chose. Si je désire des « raisins », tout ce qui sera « non-raisin » sera rejeté par moi. Désir et rejet sont simultanés, ce sont les deux faces d’une même pièce.

Une célèbre actrice de Hollywood, en lisant un scénario qu’on lui avait envoyé, a demandé qui elle devait tuer pour obtenir ce rôle. Cette phrase, très frappante par ailleurs, est ensuite restée inscrite comme paradigme de l’enthousiasme, d’une volonté de fer pour atteindre quelque chose, et presque comme condition indispensable pour qui veut avancer dans sa carrière. Autrement dit, elle a été socialement glorifiée.

Et cette phrase est précisément celle qui reflète le mieux l’essence du désir immature.

Il est vrai qu’il existe certaines situations dans lesquelles le désir de quelque chose rencontre un obstacle qu’il doit effectivement éliminer. Dans la vie humaine, le contexte de ce type de relation se produit lorsqu’il y a un bien rare et deux personnes qui luttent pour l’obtenir. Le grave problème est que ce cadre, qui se présente dans quelques situations circonscrites, nous l’avons étendu à tout le reste, et que nous vivons donc toute la vie comme un combat permanent.

Pour revenir maintenant au cœur de la question : l’une des différences entre aimer et désirer est que le désir se satisfait exclusivement de l’obtention de ce qui est désiré, tandis que l’amour trouve le bien-être dans le bien-être de tous les protagonistes.

L’amour reconnaît à l’obstacle le même droit d’exister que celui qu’il accorde au désir pour lequel il fait obstacle. Par exemple : « je désire être avec María, mais elle aime un autre homme, et cette décision qui est la sienne me paraît aussi digne d’être respectée et prise en considération que mon propre désir. Sa décision est du même rang que mon désir, même si sa décision me fait mal. »

Le désir qui croit devoir détruire l’obstacle pour se relier à son but est le désir non amoureux ; c’est celui-là, le désir qui tue. Je désire être avec María et elle désire être avec un autre homme ; cet homme est l’obstacle, et alors je le tue. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire de distinguer l’attraction de l’amour.

Rôle de la passion et types de désir

La passion est précisément une attraction intense. Elle peut aller vers une personne, vers une activité, vers un objet, etc. Ce peut être aussi bien la musique que les timbres ou le football… Ce qui importe n’est pas tant ce qui l’inspire que l’intensité que l’on éprouve face à ce qui l’inspire. Et cette attraction passionnée peut être plus ou moins amoureuse. Dans la passion, on voit avec plus d’ampleur ce que nous avons décrit plus haut à propos du désir. Si j’éprouve une passion non amoureuse envers quelqu’un, je peux tuer celui que je perçois comme un obstacle, ou bien cette personne elle-même si elle ne satisfait pas mes exigences. C’est le crime passionnel typique. On dit parfois : « il a tué par amour… » ; c’est là une confusion, et elle conduit à plus de confusion encore… La réalité est qu’il a tué sous l’effet de l’intense frustration de l’attraction non partagée, mais non par amour.

La passion amoureuse éprouve la même attraction intense, mais elle ne s’octroie aucune place de privilège dans sa relation à l’obstacle.

En dernière instance, c’est l’amour qui convertit en danse la relation entre la passion et l’obstacle.

Quand on parle du désir de façon générique et que l’on en décrit les caractéristiques, ce que l’on fait habituellement, c’est parler du désir immature. Je veux présenter ici la proposition d’établir une distinction conceptuelle à l’intérieur même du désir et de différencier le désir immature du désir mûr.

Le désir immature se caractérise par le fait qu’il se perçoit au centre de la scène et place le reste des protagonistes dans la position d’« êtres à son service ». Cela veut dire qu’il ne reconnaît pas la vie propre des trois personnages fondamentaux avec lesquels il est en relation :

a

L’objet du désir

L’objet même que le désir vise.

b

Les moyens

Tous ceux qui fonctionnent comme moyen de l’atteindre.

c

Les obstacles

Tous ceux qui fonctionnent comme obstacle pour l’atteindre.

Voyons-le sur un exemple : Juan veut faire la connaissance de María, et Manuel est l’ami commun qui la lui présentera. Manuel est donc le moyen par lequel Juan parviendra jusqu’à María. Si, le jour convenu, Manuel est fatigué ou grippé, le désir immature de Juan « le sortira du lit et le traînera » jusqu’à la réunion où il lui présentera María. Pour le désir immature, celui qui remplit la fonction de moyen doit être disponible – coûte que coûte – pour mener à bien sa tâche. Il fera pression et forcera « d’une façon ou d’une autre » pour qu’il en soit ainsi. Si, en arrivant à la réunion, il apprend que María est unie à Pedro, celui-ci sera, pour Juan, l’obstacle qui l’empêche de s’unir à María. Par conséquent, le désir immature de Juan tentera d’exclure Pedro « coûte que coûte » afin d’éliminer cet obstacle.

Ce niveau évolutif du désir est la source d’innombrables conflits et d’innombrables souffrances.

Le désir mûr, en revanche, se caractérise par l’inverse du précédent : il ne se place pas au centre de la scène et n’inscrit pas non plus le reste des protagonistes comme des « êtres à son service ». Si l’on mettait cette attitude en une phrase, ce serait : « Je reconnais mon droit de désirer être avec María, et je reconnais aussi que María peut ne pas désirer être avec moi. S’il en est ainsi, cela me sera douloureux, mais cela ne me donne pas le droit de l’outrager parce qu’elle ressent ce qu’elle ressent.

Même s’il me frustre que Manuel soit fatigué, je lui reconnais le droit d’éprouver un état qui ne coïncide pas avec mes attentes, et il faudra convenir d’une autre rencontre.

Et, même si cela me fait mal, je reconnais aussi que Pedro a le même droit que moi de se sentir attiré par María et d’être, éventuellement, choisi par elle. »

Désir immature

Il se place au centre de la scène. L’objet, les moyens et les obstacles n’ont pas de vie propre : ce sont des « êtres à son service ». Source d’innombrables conflits et souffrances.

Désir mûr

Il reconnaît son propre droit à désirer et, au même rang, le droit des autres à ressentir ce qu’ils ressentent. La frustration y reste douloureuse, mais elle n’autorise pas l’outrage.

« Au moment même où je commence à désirer, je commence à m’exposer à la frustration. Je ne peux pas garantir à mon désir qu’il aboutira ; tout au plus puis-je lui garantir ma meilleure tentative possible. »

À ce niveau évolutif – qui est possible et nécessaire –, le désir cesse d’être source de conflit et devient un collaborateur conscient au service de la plénitude du développement, tant de l’individu que de l’ensemble. C’est aussi ce que dit, autrement, la critique de l’amour idéalisé : le lien ne tient pas par la garantie, mais par la tentative renouvelée.

Notes de l’original

(*) Cet article a été publié dans le n° 75 de Perspectivas Sistémicas (année 15, mars-avril 2003).

Qui est Norberto Levy

(1) Le Dr Levy est médecin, psychothérapeute, créateur de la méthode d’autoassistance psychologique. Il a formé des thérapeutes de différentes orientations et il est l’auteur de nombreux articles et livres. Son adresse électronique : Autoasistencia@fibertel.com.ar

Cet article est la traduction française de « El amor: armonía en el sistema », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 75, mars-avril 2003). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Levy, N. (2022). L’amour : harmonie dans le système (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-amour-harmonie-dans-le-systeme (Œuvre originale publiée en 2003 dans Perspectivas Sistémicas, n° 75, mars-avril 2003 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/07/06/el-amor-armonia-en-el-sistema/)

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