Red Sistémica · Thérapie familiale

L’usage de l’intelligence émotionnelle dans la construction de la thérapie

La tradition systémique n’a guère été sensible aux émotions : Bateson en faisait un « concept dormitif », l’orthodoxie stratégique et structurale préférait demander ce que l’on pense ou ce que l’on fait. Juan Luis Linares rappelle pourtant que la psychothérapie se fait en travaillant avec les émotions – celles des familles comme celles du thérapeute – et propose un cadre conceptuel pour cet usage : trois espaces relationnels (cognitif, pragmatique, émotionnel), trois canaux (langage digital, conduite, langage analogique) et, pour le dernier, un instrument encore peu théorisé, l’intelligence émotionnelle du thérapeute, illustrée par trois situations cliniques.

Auteur Juan Luis Linares, docteur en psychiatrie, président de l’Association européenne de thérapie familiale, directeur de l’École de thérapie familiale de l’Hôpital Sant Pau de BarcelonePremière publication Perspectivas Sistémicas, n° 56 (« Vínculos y Emociones »), mai-juin 1999Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« En des temps de complexité et d’incertitude, quand la consolation d’une objectivité impossible est si difficile à trouver, il devient indispensable de reconnaître la validité de l’émotionnalité subjective du thérapeute, intelligemment élaborée, comme canal de son intervention. »

Juan Luis Linares

Une tradition peu sensible aux émotions

La tradition systémique n’a guère été sensible à l’importance des émotions. Si Bateson (1973) est allé jusqu’à considérer les émotions comme un concept dormitif, il n’y a pas lieu de s’étonner que la théorie communicationnelle les ait ignorées et que des figures comme Virginia Satir aient été regardées, depuis Palo Alto même, avec réticence quand ce n’était pas avec mépris. Par ailleurs, Minuchin (1993) a lui aussi évité toute explicitation de l’émotionnel en thérapie, en recourant à la périphrase de « l’utilisation du soi du thérapeute » pour désigner cette évidence que ses réactions affectives jouent un rôle important. Demander ce que ressent le patient, ou tel membre du système, a été tenu pour hérétique et disqualifié comme banal par l’orthodoxie systémique, qui a insisté sur l’intérêt d’y substituer ce qu’il pense ou ce qu’il fait, selon qu’il s’agit de la version stratégique ou de la version structurale de cette orthodoxie.

Face à cette réalité se dresse l’évidence que la psychothérapie se fait en travaillant avec les émotions et, assurément, pas seulement avec celles du patient ou de la famille, mais aussi avec celles du thérapeute. Les auteurs systémiques européens y ont été plus sensibles, peut-être parce que, l’essentiel de leur œuvre se situant à des dates plus récentes, ils n’ont pas eu à payer le tribut que leurs collègues américains ont payé à la différenciation d’avec la psychanalyse. De fait, et pour n’en citer que quelques-uns, des auteurs comme Cancrini (1984) et Andolfi (1977) ont explicité l’importance du travail émotionnel, et Elkaïm (1995), en forgeant le concept de résonance, a apporté un instrument utile comme alternative systémique au jeu transfert / contre-transfert.

La reprise par Selvini (1987) de l’attachement de Bowlby, ainsi que la théorisation correspondant à la dernière étape de sa pensée, la situent dans la même ligne de reconnaissance de l’espace émotionnel qui caractérise une grande partie de la thérapie familiale européenne.

Mais ne nous y trompons pas : la question est loin d’être réglée, et dans le panorama actuel de la psychologie s’esquissent des positions sur ce qui pourrait devenir une nouvelle polémique autour des émotions. D’un côté, ceux qui étudient la structure cognitive du phénomène émotionnel (Ortony, Clore et Collins, 1988) tendent à l’universaliser et à le définir intrapsychiquement, en le différenciant radicalement du langage.

Wierzbicka (1986) affirme à ce propos que l’absence, dans une langue, d’un terme désignant l’émotion spécifique à laquelle pourrait renvoyer un mot d’une autre langue ne signifie pas que les gens des cultures qui parlent la première langue ne puissent pas éprouver cette émotion, ni qu’ils ne l’éprouvent pas.

D’autre part, pour de nombreux auteurs, les émotions sont inséparables du langage, puisqu’elles sont construites socioculturellement et ressenties en tant qu’exprimées à partir de systèmes de croyances, d’ordres moraux et de normes sociales propres à des communautés déterminées (Harré, 1986).

Les constructionnistes sociaux rejettent le caractère physiologique des émotions – idée d’ailleurs difficilement soutenable aujourd’hui depuis quelque position sérieuse que ce soit – et rejoignent les cognitivistes pour revendiquer l’importance du processus cognitif, sous forme de valeurs et de croyances. Mais l’accord s’arrête là, car ce qui intéresse véritablement le socioconstructionnisme, ce sont les situations et les manières dont sont utilisés les mots qui expriment les émotions. Celles-ci restent condamnées à la condition batesonienne de concept dormitif ou, selon l’expression méprisante de Hoffman (1992), à celle de « vache sacrée de la psychologie moderne ».

Trois espaces, trois canaux

Il existe trois grands espaces pertinents dans le monde relationnel, et par conséquent dans le monde psychologique-individuel : le cognitif, le pragmatique et l’émotionnel. C’est par rapport à eux que se sont orientés les différents modèles psychothérapeutiques, en combinant, dans des équations plus implicites qu’explicites, des proportions différentes de quoi penser, quoi faire et quoi ressentir. Comme véhicules privilégiés d’expression, ils ont disposé du langage et de la conduite, canaux idoines pour la communication cognitive et pour la communication pragmatique. Mais l’émotionnelle ? Au-delà de l’évidence qu’il existe une communication émotionnelle, le communicationnalisme de Palo Alto est parvenu à l’esquiver en rapportant sa distinction entre langages digital et analogique à des messages de contenu et de processus relationnel.

Et pourtant, il est parfaitement légitime d’attribuer le langage analogique à la communication émotionnelle dans un lien préférentiel, de même que le langage digital est le véhicule emblématique de la communication cognitive et la conduite l’expression la plus nette de la communication pragmatique.

Espace cognitif

Ce que l’on pense. Chez l’individu, les perceptions et les représentations ; chez la famille, les valeurs et les croyances. Véhicule emblématique : le langage digital.

Espace pragmatique

Ce que l’on fait. Chez l’individu, l’action ; chez la famille, les rituels. Véhicule emblématique : la conduite.

Espace émotionnel

Ce que l’on ressent. Chez l’individu, l’émotion éprouvée ; chez la famille, les émotions partagées. Véhicule préférentiel : le langage analogique.

Prescription et reformulation

Le thérapeute systémique a possédé deux instruments techniques d’une valeur inestimable pour se mouvoir à son aise dans les espaces pragmatique et cognitif : la prescription et la reformulation.

Par la prescription de comportement, le thérapeute suggère à des individus, à des sous-systèmes ou à la famille dans son ensemble certaines conduites ou certains rites tendant à modifier leur communication pragmatique. Il vise par là à introduire un germe de changement indépendant de tout insight – qui serait, au bout du compte, une élaboration cognitive – et, bien entendu, sans focaliser la réverbération affective. Les prescriptions sont tombées en désuétude dans l’univers des thérapies postmodernes, et en particulier dans la branche conversationnaliste du constructivisme, sur la base d’une interprétation biaisée et étroite de certaines idées de Maturana (1980) qui disqualifieraient la directivité structurale comme tendant à l’« interaction instructive ». En réalité, suggérer aux autres des schémas de conduite peut être, selon de multiples circonstances, soit une intrusion intolérable, vouée au rejet ou, dans le meilleur des cas, à l’insignifiance d’une impossible instruction interactive, soit une ressource conversationnelle de premier ordre, aussi opportune que bien reçue et acceptée. Sans parler des inévitables composantes cognitive et émotionnelle associées à la prescription, qui peuvent opérer comme des éléments perturbateurs de l’équilibre dysfonctionnel, indépendamment de la relative banalité que représente son exécution.

Mara Selvini a démontré, avec la prescription invariable, l’infinie complexité de cette modalité d’interventions, qui ne devraient en aucune manière disparaître du patrimoine systémique par un simple caprice de la mode.

Les reformulations constituent l’autre grande ressource traditionnelle des thérapeutes systémiques, fermement ancrée dans l’espace cognitif. Modifier la perception, la représentation des choses, chez les individus et les familles, en proposant des visions alternatives où les symptômes n’ont pas leur place, est un exercice important : il suffit de se rappeler le caractère spectaculaire des effets de la connotation positive, capable de présenter aux familles des réalités radicalement différentes de celles qui les culpabilisaient et les tenaillaient jusque-là. Les reformulations, largement tributaires du langage digital, ont connu un meilleur sort que les prescriptions dans le panorama actuel des thérapies systémiques, leur structure conversationnelle s’accordant davantage aux attentes postmodernes. Le narrativisme socioconstructionniste lui-même manie avec aisance des reformulations complexes, dans le cadre de ses propositions de nouvelles options narratives destinées à contrer la surdétermination exercée par le discours du pouvoir.

Le déclic du changement

Mais un changement cognitif – ou épistémologique, comme le modèle systémique a historiquement préféré l’appeler – est inimaginable sans la vibration émotionnelle correspondante, et l’un comme l’autre seraient insignifiants s’ils ne s’accompagnaient pas de modifications pragmatiques. Par chance, les trois espaces psychologiques-relationnels communiquent entre eux, si bien qu’un changement dans l’un d’eux peut s’étendre aux autres et engendrer une vague transformatrice aux conséquences imprévisibles. Imprévisibles… sauf pour un thérapeute conscient de son pouvoir et capable de le maîtriser et de l’évaluer : celui-là, oui, pourra raisonnablement anticiper l’évolution des événements et y ajuster la suite de la thérapie. C’est pourquoi un changement minime survenu dans l’un quelconque des trois espaces, doté d’une capacité perturbatrice suffisante, c’est-à-dire capable de se généraliser aux autres de façon significative, peut constituer un résultat plus que satisfaisant pour une thérapie.

Un couple qui suit la suggestion du thérapeute de faire quelques sorties nocturnes peut se retrouver, au milieu de la banalité apparente de son action, à percevoir l’un chez l’autre des aspects qui lui échappaient jusque-là. Pour la première fois depuis bien des années, ils sont sortis de la routine pour passer un moment agréable ensemble, et cela leur a permis de se découvrir des perspectives inédites : ce qui était pour lui un insupportable et asphyxiant goût du contrôle chez elle devient l’expression d’une fragilité et d’un besoin d’appui ; et ce qui était pour elle irresponsabilité et égoïsme de sa part devient le besoin légitime d’un espace à soi. Tous deux se font tolérants, en même temps qu’ils éprouvent une tendresse déjà oubliée. L’ordre peut varier. L’apparition d’une vision nouvelle dans laquelle, à l’instigation du thérapeute, un adolescent commence à considérer ses parents comme maladroits mais pleins d’affection, au lieu d’arbitraires et répressifs, le détend et le soulage, ce qui fait diminuer ses conduites provocatrices et augmenter sa collaboration aux tâches domestiques.

Et le déclic du changement peut se produire dans l’espace émotionnel, sous la forme d’un saisissement ineffable, lorsque l’on ressent la honte du père qui demande pardon, l’angoisse de l’épouse qui craint pour sa vie ou l’impuissance du fils qui se croit raté. Là aussi pourront suivre de nouvelles représentations cognitives et de nouvelles manières de se comporter. Tout cela, évidemment, si l’écosystème se montre favorable et si le thérapeute, comme élément significatif de celui-ci, assume ses responsabilités de façon raisonnable.

À retenir

Les trois espaces – cognitif, pragmatique, émotionnel – communiquent entre eux. Un changement minime dans l’un d’eux, pourvu qu’il ait assez de capacité perturbatrice pour se généraliser aux deux autres, suffit à faire une thérapie réussie. Peu importe donc par où l’on entre : par une sortie nocturne prescrite à un couple, par une image nouvelle proposée à un adolescent, ou par une émotion partagée en séance.

Intervenir dans le champ émotionnel représente un sérieux défi pour le thérapeute systémique formé au culte de la prescription et, surtout, de la reformulation et du récit, quand ce n’est pas, explicitement, au mépris doctrinaire des émotions. Et pourtant, celles-ci possèdent dans le langage analogique un instrument des plus raffinés, capable de singulariser leur expressivité jusqu’à des extrêmes inimaginables dans tout autre canal communicationnel.

L’intelligence émotionnelle du thérapeute

L’intelligence émotionnelle est un concept forgé récemment pour désigner la capacité des personnes à utiliser leurs émotions relationnellement, de façon contrôlée (Goleman, 1995). On a toujours su que la réussite dans l’accomplissement de tâches concrètes, comme dans les entreprises les plus ambitieuses, dépend d’autre chose que de la capacité intellectuelle mesurée par le Q.I., mais on dispose désormais d’un instrument opportun pour conceptualiser ce phénomène. La personne qui mobilise et met en jeu son intelligence émotionnelle a un plus grand pouvoir de conviction, elle est plus crédible et augmente considérablement sa capacité à influencer les autres. Autant de qualités précieuses pour un thérapeute. Voyons quelques exemples.

Pablo : « guérir sa mère »

Pablo est un enfant qui ne parle pas, sauf dans la plus stricte intimité familiale, et encore, le moins possible. Ses parents se sont progressivement inquiétés à mesure que les silences de leur fils ont commencé à gêner sa scolarité et à jeter une ombre sur son avenir professionnel et social. Ils le surprotègent, ne l’autorisant pas à partir en colonie de vacances « pour lui éviter des situations difficiles » et le dispensant de toute tâche comportant des contacts extrafamiliaux. Pablo est un garçon intelligent, capable de brillants exercices scolaires pourvu qu’ils n’impliquent pas d’entrer activement en relation avec des enseignants ou des camarades. Pendant les séances de thérapie, il reste muet, contemplant le monde de ses grands yeux effrayés et suivant avec intérêt ce qui se passe autour de lui. Les tentatives du thérapeute pour modifier la situation, en suggérant à la famille des schémas moins rigidement protecteurs, n’ont eu que peu d’écho.

Jusqu’au jour où la mère raconte un épisode de sa vie qu’elle avait jusque-là caché. Elle aussi a été très timide enfant, et parlait presque aussi peu que Pablo. Adulte, elle a traversé plusieurs dépressions qui l’ont fait beaucoup souffrir. À la suite de la dernière, les médecins lui ont conseillé d’avoir un enfant pour guérir et, de fait, elle est tombée enceinte et a eu Pablo. Depuis, elle n’a plus jamais su ce qu’était une dépression et, effectivement, son caractère s’est beaucoup amélioré : elle est devenue plus ouverte et plus sociable. À mesure qu’elle relate ces faits, elle s’émeut visiblement, et il en va de même pour Pablo, tandis que le reste de la famille – le père et une fille un peu plus âgée – les contemple avec une sereine compréhension. Le thérapeute sent que lui aussi a été gagné par l’intense atmosphère affective qui règne : ses yeux s’humidifient légèrement et un léger nœud lui serre la gorge. S’éclaircissant la voix d’un doux raclement de gorge, il commence à parler d’une voix vibrante. Lui aussi a été ému, dit-il, tant l’a impressionné l’histoire de cette relation si privilégiée entre Pablo et sa mère :

« Je peux maintenant mieux comprendre ce silence solidaire d’un fils accroché à ce qu’il croit être sa mission au monde : guérir sa mère. »

Suivent quelques réflexions sur l’opportunité de donner son congé à la malade, désormais guérie, et de se rassurer mutuellement à propos de risques inexistants. Le garçon ne court pas de danger non plus, même s’il ressemble tant à sa mère, puisqu’il a rempli sa mission au-delà de toute attente et que cela l’a doté de puissantes ressources.

C’est le père, surtout, qui pourra les rassurer, en assumant les fonctions de soignant de la mère durant sa convalescence et en montrant à son fils combien d’autres missions fascinantes existent dans la vie.

La famille repart visiblement réconfortée, et le thérapeute explique à l’équipe que ce qu’il a ressenti pendant cette séance lui a été très utile, puisque chaque fois qu’il éprouve ce type d’émotions, il sait qu’un changement positif est sur le point de se produire dans l’évolution de la thérapie. « Cela me permet de suivre la piste en toute tranquillité, parce que je sais que je vais dans la bonne direction. »

Certains signaux dans son corps – l’humidité des yeux, le nœud dans la gorge – font savoir au thérapeute émotionnellement intelligent que ce qui est en train de se passer est bon et qu’il ne doit pas en avoir honte mais, bien plutôt, permettre au langage analogique de communiquer à la famille un message positif. Le canal émotionnel ainsi créé permet aux éléments cognitifs et pragmatiques qui, en d’autres occasions, n’avaient pas été enregistrés, d’avoir cette fois une bonne occasion d’être traités.

Le couple « ennuyeux »

Un couple est empêtré dans une énième dispute, cette fois en pleine séance, en présence du thérapeute. Ils ne se parlent presque pas entre eux, mais tous deux s’adressent à celui-ci en argumentant avec chaleur sur l’excellence de leurs points de vue respectifs. La situation de fond n’est pas trop mauvaise : ils s’aiment, ils souhaitent avoir des enfants ensemble et ils n’ont pas encore eu le temps d’accumuler beaucoup de rancœur, mais une féroce symétrie les oppose continuellement pour des vétilles. Quand, comme en ce moment, ils traversent une mauvaise passe, elle fait des crises d’angoisse et lui a tendance à boire avec excès.

Le thérapeute a tenté de mettre en avant des aspects inédits de chacun, qui pourraient leur ouvrir de nouvelles perspectives, mais ses suggestions se sont perdues dans le fracas du combat. Le temps passe sans qu’aucun progrès ne se produise et le thérapeute commence à s’impatienter. Il regarde discrètement sa montre et, s’aidant de la main, ébauche poliment un bâillement. La discussion s’arrête et le mari dit d’un ton sombre : « nous sommes terriblement ennuyeux, n’est-ce pas ? » Elle confirme : « mortellement ». Le thérapeute tranche en souriant : « vous voilà parvenus à un accord remarquable ». À partir de ce moment, la séance change de signe et il devient possible d’avancer dans une négociation.

Que le thérapeute ne nie pas, ne dissimule pas et ne cache pas ses émotions ne veut pas dire qu’il les exhibe ou les impose sans égards. L’intelligence émotionnelle exige que la personne administre avec la plus grande délicatesse l’expression de ses affects, de manière à informer sans faire violence. Si, dans le cas du couple querelleur, le thérapeute avait lâché un bâillement retentissant, il aurait couru un risque excessif de se disqualifier comme mal élevé, ce qui aurait probablement invalidé son travail.

La famille Martínez

La famille Martínez se compose du père et de la mère, autour de la quarantaine, et de quatre enfants de vingt à treize ans. Le motif de l’orientation vers la thérapie familiale est la violence physique que le père exerce sur les enfants, qu’il a maltraités successivement par ordre d’âge. La victime actuelle est Carlos, le troisième, seul garçon, quinze ans. Au cours de la première séance se manifeste une situation complexe : le père et la mère, d’allure soignée et séduisante, rivalisent durement entre eux, sans trop dissimuler par ailleurs qu’il existe entre eux un jeu de séduction et d’attirance intensément sensuel. Le discours explicite de la mère est pourtant très critique envers son mari, et défensif et protecteur envers les enfants. Stimulé par cette comédie, Carlos entame une attaque contre le père, qu’il accuse d’être un dictateur en tentant de le ridiculiser devant tous, tandis que la mère, rieuse, observe son mari du coin de l’œil.

Le thérapeute éprouve d’abord un vague malaise, qui cède peu à peu la place à une sourde indignation à mesure que le jeu relationnel se définit et prend sens. Finalement, il intervient en interrompant le garçon : « Carlos, tu ne te rends pas compte que c’est comme ça que tu finis toujours par prendre des coups ? Ton père et ta mère se disputent et tu crois que cela te donne le droit d’intervenir en attaquant ton père. Bien sûr, puisque ta mère te défend avec ses mots… Mais si tu pouvais te contrôler un peu et la regarder en face, tu verrais qu’à ces moments-là elle n’a d’yeux que pour ton père. C’est pour cela que c’est toi qui finis par recevoir la raclée, alors qu’eux se réconcilient à la fin… »

Les paroles du thérapeute jaillissent, fermes et chaleureuses, tandis que ses yeux regardent intensément le garçon et que son corps se penche vers lui. Quand il fait allusion aux parents, son visage se durcit. À la fin du commentaire, ceux-ci se montrent honteux, le regard rivé au sol, tandis que Carlos paraît surpris et décontenancé. Après quelques minutes de silence, le thérapeute annonce quelques suggestions pour les aider à changer certaines choses. Il le fait sereinement, en regardant tour à tour chacun dans les yeux et en se montrant aimable avec tous.

Si le thérapeute détecte une quelconque modalité d’abus au cours de la séance – en entendant par là l’emploi du pouvoir de façon destructrice au service des intérêts de celui qui l’exerce –, il est normal qu’il se fâche ou s’irrite, et il est tout aussi normal qu’il l’exprime d’une manière contrôlée. Si, dans les relations interpersonnelles au sens le plus large, on attend des gens qu’ils réagissent d’une façon ou d’une autre face à l’abus, il ne peut en aller autrement pour le thérapeute, doté d’instruments sensibles pour le détecter, dans des situations qui – comme les séances familiales – le facilitent extraordinairement. En pareilles circonstances, il serait artificiel d’ignorer que, dans leur complexité, les relations humaines, et en particulier les relations familiales, comportent l’inégalité et, partant, la possibilité de l’abus.

Le thérapeute doit savoir que le pouvoir abusif peut s’exercer par la force physique, mais aussi par la séduction, le chantage affectif, la contrainte et la capacité verbale de créer des réalités menaçantes, et il doit être disposé à réagir face à chacune de ces formes. S’il le fait de façon contrôlée et pondérée, il apportera d’une part son incontournable témoignage éthique de professionnel et de citoyen et, en même temps, il créera un canal émotionnel pour déployer son intervention thérapeutique.

Un usage continu, et non une alternative

Il existe de multiples situations dans lesquelles le thérapeute peut user de son intelligence émotionnelle. De fait, autant qu’il y a de moments significatifs dans tout processus thérapeutique, puisque le vécu émotionnel est une réalité continue. Ainsi pourra-t-il manifester de l’enthousiasme pour tel projet exprimé par un membre de la famille, ou de l’admiration pour la manière de faire de quelqu’un. Il pourra se montrer déçu par un échec ou plein d’espoir devant une perspective de progrès, accablé par les difficultés ou encouragé par les possibilités, fâché par une provocation ou amusé par une autre. Il devra toujours veiller à ne pas mystifier son expressivité pour se protéger de ses propres fantômes, en restant honnête dans l’usage qu’il en fait.

Dans la tradition systémique existent déjà de puissantes ressources liées aux émotions du thérapeute : se déclarer impuissant, féliciter avec effusion, critiquer et gronder, parler de sa propre intimité… Il s’agit de les dépouiller d’une charge stratégique excessive, en les rendant à l’espace qui est le leur, et qui n’est autre que l’exercice légitime et inévitable de l’intelligence émotionnelle.

Si le thérapeute peut user indifféremment des canaux cognitif, pragmatique et émotionnel, en recourant pour cela, respectivement, à sa capacité narrative pour créer des histoires, à son esprit pratique pour monter des stratégies et à son intelligence émotionnelle pour accorder les affects, il est évident que les individus et les familles avec lesquels il travaille peuvent eux aussi traiter son intervention dans ces mêmes espaces.

Les individus perçoivent et pensent au niveau cognitif, agissent au niveau pragmatique et ressentent au niveau émotionnel. De leur côté, les familles ont des valeurs et des croyances comme équivalent cognitif et accomplissent des rituels comme équivalent pragmatique. Quant à l’espace émotionnel, il est évident que les familles ne « ressentent » pas, puisqu’elles ne sont pas des regroupements d’individus clonés, mais elles partagent bel et bien des émotions, de signes divers et à des degrés variables.

C’est pourquoi, si, en travaillant avec des individus, le thérapeute a l’occasion d’agir directement sur les représentations cognitives et sur la conduite à l’aide des reformulations et des prescriptions, lorsqu’il s’agit de familles, ces deux instruments interviendront sur les valeurs et les croyances et sur les rituels. Quant à l’intelligence émotionnelle, elle agira directement sur les émotions des personnes, en induisant les unes et en diluant ou en renforçant les autres, tandis qu’au niveau familial elle modifiera l’espace où les émotions se partagent, en changeant sa composition et l’équation selon laquelle elles se combinent.

En tout état de cause, si les circonstances écosystémiques sont propices et si l’intervention est réussie, le changement se généralisera aux trois espaces et affectera, plus ou moins, les individus et la famille. C’est alors que l’on pourra affirmer que les récits individuels et les mythes familiaux ont changé (Linares, 1996) et que, si dans ce changement les symptômes et les dysfonctionnements antérieurs n’ont plus de place, la thérapie a atteint des résultats raisonnables.

En définitive, les interventions fondées sur l’intelligence émotionnelle ne peuvent prétendre être une alternative aux autres, mais un complément. Offrir un cadre conceptuel à l’utilisation thérapeutique de l’intelligence émotionnelle, à l’aide du canal privilégié qu’est le langage analogique, c’est faciliter l’emploi de ressources aussi puissantes que légitimes.

La psychothérapie, si elle veut avoir quelque crédibilité dans le champ de la psychologie et de la psychiatrie, doit fuir l’arbitraire que représente le refuge dans des arguments justificateurs comme « moi, je le vis ainsi » ou « c’est ce que je ressens », employés cette fois, oui, de façon tautologique et dormitive.

Cependant, en des temps de complexité et d’incertitude, quand la consolation d’une objectivité impossible est si difficile à trouver, il devient indispensable de reconnaître la validité de l’émotionnalité subjective du thérapeute, intelligemment élaborée, comme canal de son intervention.

C’est peut-être là que réside l’un des marqueurs les plus clairs d’une psychothérapie postmoderne.

Note de l’original

(*) Cet article a été publié dans le n° 56 de Perspectivas Sistémicas (« Vínculos y Emociones »), mai-juin 1999.

Qui est Juan Luis Linares

(**) Le Dr Linares est docteur en psychiatrie, président de l’Association européenne de thérapie familiale, directeur de l’École de thérapie familiale de l’Hôpital Sant Pau de Barcelone, auteur de nombreux livres et articles.

Bibliographie

ANDOLFI, Maurizio (1977) – La terapia con la famiglia. Un approccio relazionale. Roma: Astrolabio Ubaldini Ed.

BATESON, Gregory (1973) – Mind / Environment. Social Change, n° 1, pgs. 6-21. Reeditado en A Sacred Unity (1991).

CANCRINI, Luigi (1984) – Quattro prove per un insegnamento della psicoterapia. Roma: La Nuova Italia Scientifica.

ELKAÏM, Mony (1995) – Panorama des thérapies familiales. Paris: Seuil.

GOLEMAN, Daniel (1995) – Emotional Intelligence. New York: Bantam Books.

HARRÉ, Rom (1986) – The Social Construction of Emotions. Basil Blackwell Ltd. Edition Ital.: La costruzione sociale delle emozioni. 1992. Milano: Giuffré.

HOFFMAN, Lynn (1992) – Una postura reflexiva para la terapia familiar. En: La terapia como construcción social. Barcelona: Paidós. 1996. Edition Angl.: Therapy as Social Construction. London: Sage Pub.

LINARES, Juan Luis (1996) – Identidad y Narrativa. La terapia familiar en la práctica clínica. Barcelona: Paidós.

MATURANA, Humberto and VARELA, Francisco (1980) – Autopoiesis and Cognition. Pays Bas: D. Reidel Publ. Comp.

MINUCHIN, Salvador and NICHOLS, Michael P. (1993) – Family healing. Tales of hope and renewal from family therapy. New York: The Free Press.

ORTONY, Andrew, CLORE, Gerald L. and COLLINS, Allan (1988) – The Cognitive Structure of Emotions. Cambridge: Cambridge University Press.

SELVINI PALAZZOLI, Mara et al. (1987) – I giochi psicotici nella famiglia. Edition Fran.: Les jeux psychotiques dans la famille. 1990. Paris: ESF.

WIERZBICKA, A. (1986) – Human emotions: Universal or culture-specific? American Anthropologist, n. 88, pp. 584-594.

Cet article est la traduction française de « El uso de la inteligencia emocional en la construcción de la terapia », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 56, mai-juin 1999). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Linares, J. L. (2022). L’usage de l’intelligence émotionnelle dans la construction de la thérapie (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-usage-de-l-intelligence-emotionnelle-dans-la-construction-de-la-therapie (Œuvre originale publiée en 1999 dans Perspectivas Sistémicas, n° 56, mai-juin 1999 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/28/el-uso-de-la-inteligencia-emocional-en-la-construccion-de-la-terapia/)

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