Frontiers in Psychology · Migration
Pour des hommes gays chinois, partir étudier ou travailler en Occident est souvent une façon d’échapper au mariage attendu et au silence familial. Mais que devient ensuite le lien avec les parents restés au pays ? À partir de vingt récits de vie, Haohua Wang montre comment la distance, l’autonomie financière, les diplômes et un couple stable ouvrent trois chemins de réconciliation : négociée, forcée ou désengagée.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’errance comme retour ? Repenser les dynamiques familiales des hommes gays chinois sous le néo-familisme à travers la mobilité transnationale, par Haohua Wang, publié dans Frontiers in Psychology (Frontiers Media) (2025), doi : 10.3389/fpsyg.2025.1510499, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Je propose de reformuler la question ainsi : « Quelle famille est-ce que je veux ? »
Haohua Wang
Résumé
Si de nombreux travaux ont exploré les causes de la mobilité transnationale chez les hommes gays chinois, on s’est trop peu intéressé aux défis de l’après-mobilité, c’est-à-dire à la manière dont ces hommes se réconcilient avec leur famille d’origine. Ancrée dans le cadre du néo-familisme proposé par Yan, cette étude s’appuie sur des entretiens approfondis avec 20 hommes gays chinois ayant vécu au moins un an en Occident. Elle examine comment la mobilité transnationale permet à ces hommes de négocier leur identité sexuelle dans la relation avec des parents restés au pays. Les résultats indiquent que la mobilité transnationale apaise les conflits familiaux et facilite l’intégration des identités gays dans les structures familiales, par des voies de réconciliation distinctes qui favorisent l’harmonie et la compréhension mutuelle. Cette étude apporte une contribution importante au champ des minorités sexuelles dans les contextes culturels non occidentaux, en particulier en éclairant les dynamiques familiales subtiles et les stratégies de réconciliation qui naissent en réponse à la mobilité transnationale.
Mots-clés : hommes gays chinois, mobilité transnationale, dynamiques familiales, néo-familisme, réconciliation
Dans la culture chinoise traditionnelle d’inspiration confucéenne, les valeurs familiales mettent l’accent sur le mariage et la procréation, ce qui exerce sur les hommes gays chinois une pression considérable à se confronter aux traditions familiales (Luo, 2022). La crainte de la pression normative hétérosexuelle et de la stigmatisation sociale empêche souvent nombre d’entre eux de reconnaître ouvertement leur orientation sexuelle (Liu et al., 2011). Ces pressions ne façonnent pas seulement l’identité individuelle : elles compliquent aussi les dynamiques entre les hommes gays et leur famille, qui doivent composer avec les attentes sociales dans un monde de plus en plus globalisé. En réponse à ces pressions, certains hommes gays chinois voient dans la mobilité transnationale une solution à la tension entre les attentes familiales et l’identité gay, et un moyen d’échapper au jugement de la société (Ponce et Chen, 2023). Ce désir d’autonomie et d’expression de soi s’enracine dans le transnationalisme, notion qui désigne les échanges durables et multidirectionnels que des personnes entretiennent par-delà les frontières nationales, et qui influencent leurs interactions sociales, économiques, culturelles et politiques (Schiller et al., 1995). En s’engageant dans ces échanges transfrontaliers, les hommes gays chinois peuvent créer des espaces où l’identité personnelle et les obligations familiales se redéfinissent, ce qui leur offre une liberté souvent bridée par les normes sociales traditionnelles. Sous l’effet des processus de mondialisation et d’individualisation (Altman, 1996 ; Roseneil, 2007), les membres des communautés queers aux prises avec des tensions familiales quittent souvent leur ville d’origine en quête de découverte de soi et de valeurs personnelles. Nombre d’hommes gays chinois choisissent plutôt de migrer vers des pays du Nord global, en quête non seulement d’opportunités économiques, mais aussi de plus de liberté et d’acceptation sociale (Choi, 2022). Ces pays offrent aux personnes LGBTQ+ des protections juridiques plus solides, notamment des lois contre les discriminations, la légalisation du mariage entre personnes de même sexe et un environnement social plus inclusif. Comme le soutient Choi (2022), cette migration est portée par le désir d’échapper à l’oppression de l’État et aux pressions familiales, tout en mobilisant un capital de classe pour accéder à des possibilités d’expression de soi et d’accomplissement.
Cette étude vise à explorer le processus par lequel la mobilité transnationale des hommes gays chinois agit sur leurs dynamiques familiales avec des parents restés au pays. Le néo-familisme désigne un retour de la centralité de la famille dans les contextes modernes, qui mêle les valeurs familiales confucéennes traditionnelles et les aspirations individualistes contemporaines (Yan, 2018). Ce cadre hybride souligne l’influence persistante de la famille sur les processus de décision personnels, alors même que les individus recherchent l’autonomie dans d’autres domaines de leur vie. Chez les hommes gays chinois, le néo-familisme façonne la tension entre la construction de l’identité personnelle et la réponse aux attentes familiales, et dessine un paysage singulier de négociation identitaire, à la fois moderne et profondément enraciné dans la tradition. Ce cadre est particulièrement pertinent dans le contexte de la mobilité transnationale, où les hommes gays chinois, par la migration, ne se contentent pas de négocier leur identité sexuelle : ils remodèlent activement les dynamiques familiales. La mobilité transnationale apparaît comme un processus de transformation qui permet à ces hommes de reconfigurer leur position dans la famille, et qui nourrit une interaction dynamique entre la formation de l’identité personnelle et la réconciliation familiale. Les résultats de cette étude montrent que la mobilité donne aux hommes gays chinois les moyens de concilier ces deux impératifs, en ouvrant des espaces de dialogue et de compréhension mutuelle par-delà les fractures générationnelles. Parallèlement à l’évolution des dynamiques intergénérationnelles et au renforcement des identités gays personnelles, une nouvelle transformation s’opère au sein de la famille. Cette perspective critique aussi certains aspects des études sur l’identité queer qui contestent l’institution familiale, en particulier ceux qui voient dans la famille un lieu de résistance queer (Edelman, 2020 ; Hordge-Freeman et Freeman, 2010).
À partir de données d’entretiens de récit de vie, cette étude éclaire les mécanismes complexes qui conduisent à la mobilité transnationale, ses effets sur les dynamiques familiales et la recherche, par les hommes gays chinois, d’une acceptation familiale conforme à leur identité. Elle fait la synthèse des recherches antérieures sur les tensions sous-jacentes entre les positions anti-famille et les dynamiques des relations intergénérationnelles dans les familles de personnes gays. Envisager la mobilité transnationale comme un processus global d’empowerment éclaire l’évolution possible des dynamiques familiales intergénérationnelles chez les hommes gays chinois. La recherche s’organise autour de trois questions, qui correspondent aux étapes du processus de mobilité transnationale : (1) Comment les dynamiques familiales précoces entre les hommes gays chinois et leurs parents restés au pays influencent-elles la décision de mobilité transnationale ? (2) De quelles manières la mobilité transnationale agit-elle comme un mécanisme d’empowerment et de négociation dans des dynamiques familiales en évolution ? (3) Quelles voies les hommes gays chinois empruntent-ils pour composer avec les attentes familiales et les concilier avec leur identité gay ? En articulant ces questions, l’étude explore les intersections entre migration, identité et famille, et éclaire la façon dont la mobilité transnationale affecte la vie des hommes gays chinois et leurs dynamiques familiales.
Le paysage contemporain de la migration queer et de la mobilité transnationale se caractérise par une interaction complexe de facteurs sociopolitiques et culturels qui pèsent fortement sur l’expérience des personnes LGBTQ+. La recherche indique que la migration queer est souvent motivée par la quête de sécurité, d’acceptation sociale et de possibilités d’affirmation identitaire, en particulier dans les régions où les protections juridiques et l’acceptation sociale restent limitées (Fresnoza-Flot, 2021 ; Yang, 2024). L’expérience des personnes migrantes queers est encore compliquée par des identités croisées liées à la race, à la classe et au genre, qui façonnent leurs parcours migratoires et leur devenir (Ayoub et Bauman, 2019 ; Wimark, 2021 ; Zhou, 2021 ; Loa et Choi, 2024). Par exemple, les personnes migrantes LGBTQ+ doivent souvent composer avec des statuts juridiques précaires et des incertitudes économiques qui pèsent sur leur intégration dans les sociétés d’accueil, ce qui illustre le caractère multiple de leur expérience de la mobilité (Datta, 2022 ; Loa et Choi, 2024).
Le lien entre migration queer et dynamiques familiales est particulièrement décisif. Les familles peuvent être à la fois des sources de soutien et des lieux de conflit, et elles infléchissent les trajectoires migratoires des personnes queers. Beaucoup de personnes migrantes queers naviguent entre loyauté familiale et autonomie personnelle, confrontées à des attentes enracinées dans les structures familiales traditionnelles (Kong, 2023 ; Ponce et Chen, 2023 ; Boyd et Wei, 2024). Cette complexité est mise en lumière par des recherches qui montrent comment les personnes queers s’appuient sur les liens familiaux pour faciliter leur mobilité, en cherchant l’acceptation tout en gérant les attentes de leur famille (Fresnoza-Flot, 2021 ; Sert et Turkmen, 2022 ; Choi, 2022 ; Vuckovic Juros, 2022).
Si le discours sur la migration queer s’est élargi, les contextes non occidentaux restent sous-explorés dans la littérature existante. L’attention s’est surtout portée sur les expériences occidentales, qui ne rendent pas forcément compte des défis et des dynamiques culturelles propres aux personnes queers d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine (Ritholtz et Buxton, 2021 ; Chen, 2023 ; Novitskaya, 2023 ; Zheng, 2023 ; Held, 2023). La recherche a souligné l’importance d’examiner comment les attentes familiales et culturelles influencent de façon spécifique l’expérience migratoire des personnes queers de ces régions (Zheng, 2023). Par exemple, des études indiquent que les personnes migrantes queers issues de contextes non occidentaux subissent souvent des pressions cumulées, venues des obligations familiales et des normes sociales, qui peuvent peser fortement sur leurs décisions de mobilité (Camminga et Marnell, 2022 ; Held, 2023).
Chez les hommes gays chinois, l’expérience de la mobilité transnationale révèle des défis et des possibilités spécifiques. Ces hommes négocient souvent leurs obligations familiales sur fond d’identités queers en évolution, les pressions à se conformer aux normes hétérosexuelles, comme le mariage et la parentalité, agissant comme des catalyseurs importants de leur mobilité (Choi et Luo, 2016 ; Liu, 2019 ; Tang et al., 2020). Des études ont exploré les difficultés que rencontrent les hommes gays chinois dans le contexte familial et social. Luo (2022) examine les façons complexes dont le Jia (famille/foyer) influence les motivations migratoires de jeunes hommes gays chinois, et propose une perspective temporelle qui enrichit la compréhension de l’effet de la famille sur les décisions migratoires. Comme le souligne Yang (2024), cette population cherche de plus en plus à équilibrer les attentes parentales et son autonomie sexuelle, ce qui permet une compréhension fine des rôles familiaux. La notion de « oui, mais pas encore », formulée par Luo et al. (2024), résume cette ambivalence : les hommes gays chinois peuvent différer leurs responsabilités familiales tout en restant optimistes quant à de possibles réconciliations.
Cette étude vise donc à explorer comment la mobilité transnationale fonctionne non seulement comme une échappatoire aux pressions familiales, mais aussi comme un mécanisme de négociation et de reconfiguration des relations familiales dans le contexte d’identités sexuelles en évolution. En situant la discussion dans le cadre du néo-familisme, cette recherche contribue à mieux comprendre comment la mobilité croise les dynamiques familiales dans un contexte transnational, et souligne le potentiel transformateur des expériences de migration queer (Zheng, 2023).
Si la famille est souvent perçue comme l’un des premiers catalyseurs de la mobilité des hommes gays (Wimark, 2016), on a peu exploré la manière dont la communauté gay compose avec les dynamiques familiales pendant et après la migration. Luo et al. (2024) introduisent la notion de statut « oui, mais pas encore », qu’ils décrivent comme une phase de transition dans les relations familiales intergénérationnelles des hommes gays chinois. Ce statut désigne un espace ambivalent où ces hommes peuvent différer leurs responsabilités familiales tout en gardant une vision optimiste de leur accomplissement futur. S’ils reconnaissent l’importance de la famille dans les contextes sociaux et culturels, beaucoup se sentent mal armés pour répondre aux attentes que leur imposent à la fois leur famille et une société hétéronormative (Wong et al., 2019 ; Xie, 2023).
Le statut « oui, mais pas encore » offre une grille de lecture fine pour comprendre la complexité des défis de l’après-mobilité auxquels font face les hommes gays chinois. Il souligne la tension persistante entre obligations familiales et identité personnelle, et suggère que ce statut ne signifie pas une résolution définitive des conflits au sein des structures familiales (Gong et Liu, 2022). Il reflète plutôt un double processus de transformation, marqué à la fois par la mobilité transnationale et par l’avancée dans la vie (Russell, 2018). Cette dynamique montre comment les hommes gays chinois composent avec les subtilités de leur identité tout en aspirant à dépasser les limites imposées par les rôles familiaux traditionnels.
La mobilité transnationale peut fonctionner comme un mécanisme essentiel pour négocier ces tensions, en offrant des possibilités de développement individuel et de réconciliation entre les hommes gays chinois et leur famille. Comme le soutiennent Luo et al. (2024), la mobilité ne doit pas être vue seulement comme une stratégie de fuite : elle agit comme un catalyseur qui facilite le dialogue et la compréhension entre les générations. Dans le même sens, Binnie et Klesse (2013) soulignent le rôle de la mobilité dans le remodelage des dynamiques familiales, tandis que Davies et al. (2018) insistent sur la façon dont ces expériences offrent un contexte plus large pour comprendre l’identité personnelle et les dynamiques familiales.
Ces résolutions sont toutefois souvent multiples, ouvertes et insaisissables, ce qui appelle des cadres théoriques novateurs pour démêler les intersections entre identités gays, relations intergénérationnelles et mobilité transnationale. Le contexte évolutif du néo-familisme ajoute un niveau de complexité, chacun s’efforçant d’équilibrer la loyauté familiale et la quête d’authenticité personnelle (Kong, 2023). Cette négociation continue résume le statut « oui, mais pas encore » et souligne le poids des expériences transnationales dans la construction des identités et des dynamiques familiales des hommes gays chinois.
Un nombre croissant de travaux souligne l’importance du développement de l’identité gay dans son rapport aux dynamiques familiales intergénérationnelles, en accord avec les principes du néo-familisme (Quach et al., 2013 ; Kong, 2020 ; Shi et al., 2020). Né dans le contexte de la société du risque et de la montée de l’individualisme, le néo-familisme éclaire l’évolution des structures et des dynamiques familiales. Selon Yan (2021), la vie familiale englobe des dimensions matérielles, spirituelles, émotionnelles et existentielles, et passe d’une centration sur les ancêtres à une centration sur les descendants. Ce cadre offre une compréhension d’ensemble des modèles de relation parent-enfant qui prévalent dans les familles chinoises en voie de modernisation (Yan, 2021). Le néo-familisme a des implications profondes pour le développement de l’identité gay, car il oblige à concilier des priorités contradictoires : le désir d’expression de soi et l’obligation de répondre aux attentes familiales. Dans le contexte de la mobilité transnationale, Luo (2022) montre comment les obligations familiales poussent souvent de jeunes hommes gays à migrer, la distance physique créant un espace émotionnel pour explorer leur identité. Cai (2023) montre que cette négociation s’étend aux pratiques sociales, comme les mariages de convenance, qui permettent aux hommes gays chinois de faire face à la pression familiale sans rompre complètement les liens. Ce croisement de l’identité, de l’individualisme et de la famille met en évidence le rôle à plusieurs niveaux que joue le néo-familisme dans l’expérience des hommes gays chinois.
Le néo-familisme offre une grille précieuse pour examiner les dynamiques familiales et l’individualisation dans la communauté gay chinoise. Il conserve des attributs essentiels du familisme traditionnel, comme le rôle central de la famille dans la vie quotidienne et la priorité donnée aux liens intergénérationnels, ainsi que la portée morale de la piété filiale. La réinterprétation de la piété filiale reflète les situations individuelles contemporaines et crée des tensions entre désirs personnels et attentes familiales (Yan, 2010 ; Choi et Peng, 2016). Des contributions récentes de la sociologie chinoise ont éclairé les interactions entre dynamiques familiales et identités queers dans ce cadre. Par exemple, Wei et Yan (2021) discutent d’évolutions positives dans l’acceptation familiale des identités queers au sein du paradigme néo-familiste, sous l’effet de facteurs comme la diversité de genre et les interactions familiales. À l’inverse, la littérature documente aussi des dynamiques tendues qui entraînent des ruptures dans la construction du sens familial, des sentiments d’isolement, des difficultés pendant le coming out et une renégociation de l’orientation sexuelle et des responsabilités de reproduction (Oswald, 2002 ; Kong, 2020). Si certaines difficultés rejoignent les expériences occidentales, la structure patriarcale, les obligations de reproduction et les normes éthiques ancrées dans les systèmes familiaux traditionnels continuent de peser sur les hommes gays chinois et suscitent anxiété et ambivalence.
Les attributs du néo-familisme ont néanmoins retenu l’attention. Une partie de la sociologie queer propose de voir dans la mobilité une stratégie générale pour apaiser les tensions intergénérationnelles, qui permet de prendre ses distances avec les conflits familiaux (Weintrob et al., 2021). Le recours au cadre du néo-familisme montre que la conciliation des identités gays et des relations intergénérationnelles va au-delà du simple désengagement ou du statut « pas encore », et ouvre sur une compréhension plus profonde des complexités en jeu.
Cette étude met en avant les processus d’ajustement par lesquels les hommes gays chinois maintiennent les liens familiaux malgré les conflits nés de l’écart entre leur identité gay en évolution et les attentes familiales. Les travaux ont traditionnellement pensé la mobilité queer en termes de ce que « la famille fait de vous ou vous interdit », en mettant en avant des récits d’impuissance et de détresse dans les parcours de mobilité. Je propose de reformuler la question ainsi : « Quelle famille est-ce que je veux ? » Cette perspective redonne du pouvoir à la mobilité depuis un point de vue queer, et explore le retour dans le registre de l’identité plutôt qu’en termes seulement physiques (Luo, 2022 ; Luo et al., 2024).
L’étude a porté sur 20 participants recrutés par des communautés LGBTQ+ en ligne et par recommandation. La plupart venaient de zones urbaines de Chine et avaient des parents dotés d’un emploi stable, propriétaires de leur logement et disposant de revenus suffisants pour financer une première mobilité transnationale, comme des études à l’étranger. Les participants potentiels ont d’abord été sélectionnés pour s’assurer qu’ils remplissaient volontairement les critères de l’étude. Ils devaient se définir eux-mêmes comme hommes gays et avoir vécu au moins un an dans un pays autre que la Chine. L’étude visait des hommes gays chinois ayant vécu le croisement de la mobilité transnationale et des dynamiques familiales : les participants devaient donc avoir une expérience substantielle à la fois de la migration et des attentes familiales liées à leur identité sexuelle. L’échantillonnage en boule de neige a été retenu en raison des difficultés de visibilité et de stigmatisation que rencontre la communauté gay dans la société chinoise. Le recrutement a commencé par quelques participants joints par des réseaux informels, dont des communautés LGBTQ+ en ligne et des contacts personnels du réseau de la personne qui mène la recherche. Les invitations à participer ont été diffusées dans des groupes WeChat et Tencent, très utilisés par la communauté LGBTQ+ chinoise. Cela a permis un recrutement plus ciblé, tout en préservant la confidentialité des participants et en assurant la représentation d’expériences diverses.
Cette étude recourt aux entretiens de récit de vie (Atkinson, 1998) pour recueillir des récits personnels détaillés et sensibles auprès d’hommes chinois qui se définissent comme gays et ont une expérience de la mobilité transnationale. Les entretiens ont été menés en ligne, par WeChat ou Tencent, entre mars 2022 et avril 2023, dans un cadre confortable où les participants se sentaient à l’aise pour partager leur expérience. Tous les entretiens se sont déroulés en chinois mandarin, pour que les participants puissent s’exprimer aisément dans leur langue maternelle. Avant les entretiens, les participants ont reçu une information complète sur le but de l’étude, l’usage des données, la garantie d’anonymat et les risques associés, et leur consentement éclairé a été recueilli. Pour couvrir les thèmes centraux de l’étude, les entretiens suivaient un guide thématique semi-structuré. Voici des exemples du type de questions posées. Pour explorer la motivation, les participants se voyaient poser des questions comme : « Dans quelle mesure la raison de votre mobilité transnationale est-elle liée à votre famille d’origine ? » Pour explorer comment la mobilité transnationale avait affecté leurs émotions et leurs dynamiques familiales, on leur demandait par exemple : « Avez-vous remarqué des changements dans vos dynamiques familiales après votre départ ? » et « Comment les attentes de votre famille ont-elles évolué avec le temps ? » Enfin, pour explorer la négociation identitaire et les stratégies de conciliation avec les attentes familiales, les questions comprenaient : « Comment composez-vous avec la tension entre votre identité sexuelle et les attentes familiales ? » et « Quelles stratégies vous ont paru les plus efficaces pour gérer les conflits familiaux autour de votre identité ? » En remerciement de leur temps et de leurs éclairages, les participants ont reçu chacun 50 RMB. Chaque entretien a duré environ une heure à une heure et demie. Les données recueillies ont été enregistrées systématiquement et transcrites mot à mot pour l’analyse. Lors de la transcription, tous les enregistrements ont été anonymisés pour protéger l’identité des participants. Le tableau 1 présente des informations de base sur les participants : pseudonyme, âge, pays et durée de séjour à l’étranger.
Tableau 1 — Informations de base sur les 20 participants
Numéro, pseudonyme, âge, pays de séjour et durée à l’étranger.
Les données ont été analysées selon la théorie ancrée constructiviste de Charmaz (2006), approche souple et systématique qui souligne le rôle actif de la personne qui mène la recherche dans la construction des thèmes, par un codage et une interprétation itératifs. Cette méthode convenait particulièrement à l’exploration des expériences complexes des participants, tout en restant attentive à leurs contextes singuliers. L’analyse a commencé par un codage initial : les transcriptions ont été lues attentivement et des codes ont été attribués aux termes, expressions, actions et interactions qui reflétaient des aspects clés des récits. Par exemple, des expressions liées aux « attentes familiales » ou aux « décisions de mobilité » ont été codées pour saisir des schémas récurrents. Des thèmes émergents ont ensuite été dégagés par un codage focalisé, qui analysait plus en profondeur les schémas récurrents et les éclairages clés de chaque entretien. Pour affiner ces thèmes, j’ai recouru à des questions sensibilisatrices, comme : « Quelles pressions familiales précises ont poussé les participants à rechercher la mobilité ? » et « Comment les participants interprétaient-ils la mobilité comme une résistance ? » Des mémos analytiques ont été rédigés tout au long du processus pour consigner les réflexions, explorer les liens entre les codes et approfondir la compréhension de la manière dont les participants négociaient les dynamiques familiales. Une comparaison entre les cas a suivi, les transcriptions étant analysées d’un participant à l’autre pour dégager des thèmes communs, comme « la mobilité transnationale comme empowerment » et « les stratégies de réconciliation familiale ». Un codage axial a servi à repérer les attributs et les dimensions communs au sein des thèmes, en regroupant les réponses liées à des notions comme « la négociation des attentes familiales » et « la réconciliation partielle ». Enfin, une intégration thématique a permis d’explorer les liens entre les thèmes, par exemple la façon dont l’expérience de « redécouverte de soi » pendant la mobilité se reliait aux stratégies ultérieures de « négociation familiale ». Ce processus itératif et systématique a assuré une analyse rigoureuse, qui équilibrait les nuances individuelles et les schémas plus larges. Le cadre du néo-familisme a en outre fourni une grille contextuelle, permettant d’interpréter les stratégies des participants face aux dynamiques familiales au sein de constructions culturelles et structurelles plus larges. En combinant les méthodes de la théorie ancrée et un cadre théorique, l’analyse a saisi à la fois la diversité des expériences individuelles et les schémas communs qui se dégageaient de l’ensemble des données.
La saturation a été déterminée selon une démarche de théorie ancrée, le recueil et l’analyse des données étant itératifs. J’avais d’abord prévu de recruter 20 participants, conformément aux normes établies en recherche qualitative (Saunders et al., 2018). Après chaque entretien, les données étaient immédiatement analysées pour produire des codes et repérer les thèmes émergents. Au quinzième entretien, aucun thème nouveau n’apparaissait, signe que la saturation était atteinte. La saturation se manifestait par la répétition constante de thèmes clés, comme les stratégies de négociation familiale et l’influence de la mobilité transnationale sur les processus de réconciliation. Ces résultats indiquaient que les données étaient suffisamment diverses et complètes pour répondre aux questions de recherche, et qu’aucun éclairage nouveau n’était à attendre. Il faut souligner qu’en théorie ancrée, la saturation est un critère clé pour garantir la suffisance théorique. Comme le soulignent Charmaz (2006) ainsi que Glaser et Strauss (2017), la saturation est atteinte lorsque le recueil des données ne produit plus d’éclairages théoriques nouveaux. J’ai donc révisé la description initiale pour mieux rendre compte du recours à la théorie ancrée et du processus d’atteinte de la saturation propre à cette méthodologie.
Menant cette recherche depuis la Chine, avec une formation en sociologie et un intérêt centré sur les études LGBTQ+, je reconnais que ma position peut influencer la manière dont j’interprète l’expérience des participants. Pour répondre à ces biais possibles, j’ai engagé diverses pratiques réflexives tout au long de la recherche. J’ai notamment tenu un journal de recherche où je consignais mes pensées, mes émotions et mes biais pendant le recueil des données, ce qui m’a permis de suivre la façon dont ma position influençait mon interprétation. J’ai aussi consulté régulièrement des collègues et des personnes de référence pour examiner de façon critique mes présupposés et mes interprétations, afin qu’ils restent ancrés dans la voix et l’expérience des participants. Ces pratiques ont contribué à maintenir la transparence et à limiter l’effet de mes biais personnels, pour que le point de vue des participants soit fidèlement représenté dans l’analyse finale.
Les résultats s’organisent autour de trois thèmes reliés entre eux, qui répondent chacun à l’une des questions de recherche. Le premier thème, « L’émergence des conflits : les tensions intergénérationnelles dans la famille », répond à la première question en examinant comment les tensions familiales, comme les pressions au mariage et la dissimulation de l’identité, agissent comme des moteurs clés de la mobilité transnationale. Ces tensions soulignent le conflit entre attentes familiales et autonomie individuelle, qui pousse les participants à rechercher la mobilité comme une échappatoire. Le deuxième thème, « “L’errance” : la mobilité transnationale, à la fois stratégie de fuite et chemin d’empowerment », répond à la deuxième question en explorant la double fonction de la mobilité : d’abord stratégie pour échapper aux conflits familiaux, ensuite voie d’empowerment. Le premier sous-thème, « La mobilité transnationale comme stratégie de fuite face aux conflits familiaux », montre comment les participants se servent de la mobilité pour prendre leurs distances avec des environnements familiaux contraignants ; le second, « La mobilité transnationale comme chemin d’empowerment pour accroître son capital de négociation avec la famille : atteindre le palier “prêt” », montre comment ce processus permet d’acquérir l’assurance et les ressources nécessaires pour s’adresser à sa famille sur un pied plus égal. Enfin, le troisième thème, « “Le retour” : trois modes de réconciliation intergénérationnelle pour revenir vers la famille et sortir du statut “oui, mais pas encore” », répond à la troisième question en dégageant trois voies de réconciliation, l’acceptation négociée, la réconciliation partielle et le retrait tactique, que les participants empruntent en revenant vers leur famille. Ensemble, ces thèmes retracent la trajectoire de la mobilité transnationale, de ses racines dans les tensions familiales jusqu’à son aboutissement dans la réconciliation, et offrent un cadre d’ensemble pour comprendre le croisement de la migration, de la famille et de l’identité.
Engagés dans un délicat jeu intergénérationnel de dissimulation de leur identité gay, les hommes gays chinois se trouvent pris dans une lutte contre les normes de genre de la société et contre leur propre perception d’eux-mêmes. Cette lutte est malheureusement souvent chargée d’incertitude. Les risques imprévisibles liés au coming out et la pression sociale à se conformer aux normes hétérosexuelles par le mariage rompent le fragile équilibre des relations intergénérationnelles et exposent à tout moment les hommes gays à un bouleversement. Dans cette dynamique intergénérationnelle tendue, la mobilité devient un recours inévitable.
Le coming out révèle l’identité gay et remodèle, non sans difficultés, les dynamiques familiales chinoises traditionnelles. Tensions et conflits entre membres de la famille deviennent presque inévitables. Trois risques ont été repérés : la révélation impulsive, l’exposition involontaire et la souffrance intériorisée. Gérer les révélations au sein des familles chinoises au moment du coming out entraîne une anxiété et une tension durables.
L’affirmation de soi impulsive survient surtout pendant la période ambiguë de l’adolescence chinoise. Pour diverses raisons, comme le manque de conscience de sa marginalité, les dynamiques amoureuses et la pression scolaire (évoquées par Jun, Xing et Lun), des personnes interrogées ont choisi de révéler activement leur orientation sexuelle à leur famille. La rébellion et l’expression de soi propres à l’adolescence se sont muées en disputes ou en violence froide au contact de l’ordre familial traditionnel. L’histoire de Jun décrit un conflit familial déclenché par l’impulsivité :
« J’ai fait mon coming out au lycée (à 16 ans), je me disputais (avec mes parents), en gros parce qu’il y avait un conflit à propos de mes études. C’était l’occasion de le dire, tout simplement, le résultat a été catastrophique, ça a été un grand choc pour ma mère, elle associait tout naturellement gay et drogue, et je ne sais même pas d’où lui venait ce malentendu, mes parents pensaient que je m’engageais sur la mauvaise voie. » (Jun 22)
La compréhension paranoïaque et la réaction violente des parents de Jun ont plongé sa vie familiale dans le chaos après son coming out. Ils ont exigé qu’il se soumette à une discipline destinée à modifier son orientation sexuelle, et l’ont pressé de se conformer aux normes sociales d’une « personne normale » (Jun 22). Jun s’est retrouvé en plein désarroi intérieur, car il n’avait pas anticipé le conflit identitaire durable qu’allait entraîner ce bref acte de dévoilement de soi. Tiraillé entre répondre aux attentes de ses parents et affirmer qui il était vraiment, Jun s’est débattu avec ce dilemme tout au long d’une adolescence prolongée.
L’exposition accidentelle préoccupe beaucoup d’hommes gays chinois, car elle risque de rompre l’harmonie apparente de relations familiales intergénérationnelles entretenues avec soin. Les participants ont raconté plusieurs scénarios de dévoilement passif : des parents qui tombent sur une réserve de pornographie, des amis qui révèlent par inadvertance leur orientation sexuelle, ou des parents qui remarquent des indices subtils (comme l’ont souligné Bobby et Tian). Le récit de Song illustre l’incertitude propre au dévoilement passif :
« Mon coming out auprès de ma sœur, je l’ai entièrement subi. Après la rupture, mon ex est venu chez moi sans prévenir et a parlé de ma sexualité à ma sœur. Quelle peur ! ! Je n’étais absolument pas préparé, ma famille était en émoi, et moi-même j’étais déprimé. » (Song 26)
L’exposition accidentelle force souvent les hommes gays chinois à faire leur coming out prématurément, avec une conséquence immédiate : la rupture de la confiance au sein de la famille (Song 26). Les liens établis sont brusquement mis à l’épreuve et doivent être renégociés. Certains peinent à se conformer, ce qui creuse leur souffrance. Se plier sans cesse aux rôles masculins attendus par la famille pèse sur des hommes gays chinois comme Hao, étouffé par la répression de ce qu’il est vraiment. Pour lui, la pression à faire son coming out ressemble à une « épée de Stockholm » (Hao 30), métaphore qu’il emploie pour illustrer le caractère à double tranchant de sa situation. D’un côté, Hao ressent l’obligation profonde de préserver l’harmonie apparente de sa famille et craint que la révélation n’entraîne rejet ou déception, d’autant qu’il a vu d’autres familles réagir négativement à l’orientation sexuelle de leurs enfants. De l’autre, réprimer son identité lui impose une charge émotionnelle immense et l’enferme dans un cycle continu de dissimulation et de déni de soi. Hao décrit ce conflit intérieur avec force :
« (Le dire à) la famille ? Je n’ose pas. J’ai beaucoup d’amis gays, et certains parents les emmènent chez le médecin en répétant “C’est pour son bien”, je m’inquiète toujours de la réaction de mes parents et je n’ose pas le dire franchement. » (Hao 30)
Le coming out signifie donc une reconfiguration des dynamiques familiales et un basculement contraint vers l’autorité parentale. Il engendre souvent un sentiment d’échec et renforce la discipline hétéronormative, si bien que la communauté gay perd de vue son moi authentique dans le contexte familial. Au lieu de favoriser la construction identitaire, des relations familiales intergénérationnelles tendues entretiennent une dynamique du « attrape-moi si tu peux » qui renforce la dissimulation. Le rôle de la famille, jusque-là marqué par un soutien instrumental à la mobilité transnationale (aide financière ou logistique, par exemple), se transforme après le coming out en un champ de pressions propulsives et transformatrices au sujet de l’orientation sexuelle. Les participants ont souvent décrit comment ils préservaient l’harmonie familiale d’avant le coming out en dissimulant leur identité de minorité sexuelle, la mobilité transnationale servant de stratégie discrète pour composer avec ces dynamiques. Cette dissimulation initiale a parfois posé les bases de processus ultérieurs de réconciliation, les participants cherchant à renégocier leur rôle dans leur famille.
Le mariage est un rite de passage important dans la famille chinoise traditionnelle, où les parents considèrent l’union conjugale de leurs enfants comme le devoir intergénérationnel suprême (Song et al., 2022). Ils préparent donc des ressources financières pour le mariage et le logement, et pressent souvent leurs enfants de franchir cette étape. Les injonctions au mariage (évoquées par Tao) et l’organisation de rencontres arrangées sont monnaie courante. Pour les hommes gays chinois, la perspective d’organiser un mariage hétérosexuel représente une pression écrasante. Cheng, par exemple, choisit de s’éloigner de sa famille sous couvert de poursuivre ses études :
« J’ai 35 ans, presque 40 déjà, c’est effrayant, surtout dans ma ville natale, vous voyez ? Avant, ils me poussaient à me marier, ce genre de choses. J’ai pris l’excuse de mes études, je voulais obtenir un diplôme plus élevé. Mais ils continuent à chuchoter : qu’est-ce que tu vas faire quand tu seras vieux ? Heureusement, je suis à l’étranger maintenant. Je ne sais pas comment ce serait si j’étais resté chez mes parents. » (Cheng 35)
Pour faire face aux pressions au mariage, les hommes gays recourent souvent à la tromperie pour cacher leur orientation sexuelle et alléger les attentes sociales. Cheng, par exemple, attribue sa réticence à se marier à ses études doctorales, en donnant la priorité au monde universitaire. De même, Fish passe des accords tacites avec des amies lesbiennes pour répondre aux attentes familiales, en endossant des rôles hétérosexuels quand il le faut. Mais la tromperie n’est pas une solution durable, et le moment de la révélation finit inévitablement par se profiler.
La tromperie majeure dont il est question ici est le « mariage de convenance » (Xinghun en mandarin). Des hommes gays, faute d’identité affirmée, se marient souvent pour répondre aux pressions familiales, en dissimulant leur sexualité afin d’apaiser les tensions et de satisfaire les attentes de la famille. Par exemple, Fish a épousé une amie lesbienne pour alléger la pression, mais a fini par quitter le pays après avoir compris que des dynamiques familiales dysfonctionnelles le poussaient à se redécouvrir. Revenant sur son expérience, Fish déclare :
« Après six mois de mariage, j’ai divorcé, et ma famille m’a demandé ce qui s’était passé. Je ne voulais plus me cacher, alors j’ai quitté le pays. » (Fish 29)
L’expérience de Fish montre que la stratégie de la tromperie n’a finalement pas répondu au désir des hommes gays d’être acceptés dans leur famille, et n’a fait que conforter l’attachement de leur famille aux attentes normatives. Pourtant, la seule autre façon d’éviter les arrangements matrimoniaux est de révéler son identité gay, choix redoutable qui oblige les hommes gays à une introspection profonde de leur subjectivité incarnée. Ce processus conduit souvent à des relations intergénérationnelles tendues, marquées par des accusations et des griefs envers les parents. Yun déplore que des parents suivent aveuglément les normes sociales et s’accrochent à l’éthique familiale sans tenir compte des émotions et du bien-être de leurs enfants :
« Quand j’étais au pays, je devais me marier, je ne voulais ni rencontres arrangées ni “Xinghun”, mais mes parents continuaient à en organiser quand même. Est-ce par fausse fierté ? Vous ne trouvez pas que c’est une “hypocrisie jusqu’à l’os” de sacrifier le bonheur de ses enfants ? » (Yun 26)
Ce réquisitoire n’est pas rare, comme le montre l’affirmation de Bo selon laquelle son union conjugale servirait seulement à perpétuer l’ethos hiérarchique de la famille.
« (Mes parents) voulaient une progéniture, des descendants, sans guère se soucier de mon individualité ; leur but premier était de préserver l’héritage familial. » (Bo 26)
Cela a conduit Bo à réfléchir à l’affection et à l’obligation intergénérationnelles, avec le sentiment que « l’authenticité de soi » est prise dans un treillis intangible.
Le discours sur le mariage contraste avec les crises identitaires provoquées par le coming out, et pousse les hommes gays chinois à une prise de conscience. De plus en plus d’hommes gays comprennent que couper les liens familiaux, quitter leur ville natale et renoncer à la tromperie sont essentiels à leur réalisation de soi. Le poids du mariage pousse ces hommes gays chinois à se lancer dans un chemin d’autodétermination.
Au cours de cette recherche, j’ai observé des stratégies diverses chez les hommes gays chinois d’aujourd’hui aux prises avec des identités sexuelles en conflit avec des normes familiales bien ancrées. Certains se conforment aux attentes parentales et donnent la priorité à l’harmonie familiale. D’autres assument leur identité gay malgré l’opposition parentale, ce qui conduit à la mobilité transnationale et à l’éloignement familial. Une autre approche passe par un jeu de rôle temporaire, qui équilibre conformité et expression de soi. Beaucoup aspirent à se réconcilier avec leurs parents et à construire des relations intergénérationnelles inclusives. Cette étude examine comment la mobilité transnationale donne aux hommes gays chinois les moyens de se réconcilier avec leur famille.
La sociologie distingue des relations intergénérationnelles démocratiques et autoritaires (LaSala, 2002 ; Di Cesare et Dagkouly-Kyriakoglou, 2022). Dans les contextes très autoritaires, les hommes gays chinois se conforment. À l’inverse, des dynamiques démocratiques permettent d’explorer son identité. Les valeurs traditionnelles suscitent des stratégies comme la mobilité pour gagner en autonomie. Elles apaisent temporairement les conflits et laissent place à l’introspection. Des risques comme le coming out suscitent la réflexion et la recherche d’un équilibre avec les obligations familiales. Atteindre cet équilibre reste pourtant difficile. En période de conflit, les hommes gays peuvent choisir la mobilité pour prendre leurs distances avec le contrôle parental.
La mobilité transnationale, autrefois vue de façon négative, a ouvert des possibilités inattendues. S’installer dans un autre pays aide à apaiser le conflit et l’ambivalence intergénérationnels. Cela permet aux parents d’apporter davantage de soutien, ce qui renforce les liens familiaux et le sentiment d’appartenance des hommes gays chinois. La mobilité fait passer d’une perspective individualiste à une perspective plurielle au sein de l’unité familiale, sous l’effet de l’éducation et de nouvelles expériences dans la gestion des dynamiques.
Les hommes gays chinois en âge de se marier s’efforcent souvent de créer une distance à la fois physique et émotionnelle avec leurs parents (Li et al., 2010). Cela rejoint les recherches qui montrent que les dynamiques familiales influencent fortement la mobilité transnationale des hommes gays chinois (Choi, 2022). Dans cette étude, les propos de Yang et de Mark confortent encore les résultats de Choi :
« Je suis parti à l’étranger, je suis resté loin de ma famille (ici), comme une feuille tombée. Ils ne me comprennent pas, tous les jours ils me poussent au mariage et répètent que je dois me marier. Je n’aime pas les filles, malheureusement je ne peux pas faire mon coming out parce que mon père est plutôt autoritaire, et il me tuerait. » (Yang 27)
« Même si ma mère est prête à m’écouter et à me comprendre, et que l’ambiance familiale est bonne, je n’ai toujours pas fait mon coming out. J’avais peur qu’ils n’acceptent pas, j’en suis vraiment désolé pour eux, mais j’ai accepté ma propre identité, alors j’ai choisi de partir à l’étranger, et m’ouvrir à davantage de culture et de connaissances m’aidera peut-être à mieux me comprendre. » (Mark 33)
De même, leurs expériences montrent que la mobilité transnationale aide stratégiquement les hommes gays chinois à faire face aux complexités du coming out et du mariage, en offrant un espace de découverte de soi au milieu des attentes familiales. Le départ de Tian, par exemple, a clarifié son orientation sexuelle :
« Avant de partir à l’étranger, je n’étais pas sûr de mon attirance ; mes parents me poussaient vers une relation hétérosexuelle. Mais une fois là-bas, c’est devenu clair : je préfère les hommes. » (Tian 31)
La compréhension de l’identité sexuelle varie, ce qui pousse à composer activement avec les décalages par rapport aux normes gays dominantes.
Des participants comme Lun et Tian composent avec des dynamiques intergénérationnelles complexes façonnées par des contraintes économiques, qui empêchent de reconnaître ouvertement leur orientation sexuelle. L’absence de relations stables entre hommes entraîne une pression vers des rencontres et des mariages hétérosexuels, quelles que soient les inclinations personnelles. Les schémas de mobilité évoluent lors des grandes transitions scolaires et universitaires, qui favorisent une indépendance financière progressive. Lun précise :
« Même si mon université est loin de chez moi, ma famille voulait que j’y aille à cause de sa réputation. Je n’étais plus sous leur surveillance, et si l’argent pour vivre ne suffisait pas, je pouvais en gagner moi-même, en prenant un petit boulot par exemple. » (Lun 26)
Des facteurs sociaux structurels, comme les normes familiales traditionnelles, influencent les trajectoires de mobilité et rendent l’installation à l’étranger attrayante pour ceux qui disposent d’un capital social important. Des hommes gays chinois comme Bobby incarnent le mécontentement face au contexte actuel et recherchent activement des opportunités à l’étranger. Bobby explique :
« Je trouve que les forces conservatrices en Chine sont très virulentes, si bien qu’elles réduisent de plus en plus l’espace de vie des groupes minoritaires. Par exemple, la visibilité des LGBTQ+ diminue aussi sur les plateformes médiatiques publiques. Tous les clubs étudiants LGBTQ+ des universités de Pékin et de Shanghai ont été fermés par le gouvernement, et certaines plateformes publiques LGBTQ+ dans les universités ont pratiquement disparu, c’est étouffant. » (Bobby 29)
Avec le vieillissement de la population chinoise et le déclin du dividende démographique, le gouvernement promeut des politiques natalistes tout en durcissant les réglementations qui touchent la communauté LGBTQ+. En 2018, les contenus à thématique gay ont été interdits au cinéma et à la télévision, les identités gays étant qualifiées d’« anormales ». Cela s’étend aux réseaux sociaux, qui visent les contenus s’écartant de la vision prescrite du mariage et de la morale. Face à la répression, beaucoup choisissent la mobilité transnationale pour cultiver leur identité et poursuivre leur individualisation. Hao explique :
« À cause de la situation dans le pays, je pense qu’à l’étranger, en tout cas, ça (l’orientation sexuelle) n’a aucune conséquence pour moi. Je pourrais profiter de trois choses : d’abord, je peux vivre la vie dont je rêve et épouser l’homme que j’aime ; ensuite, si je peux rester ici, les gens ne me discrimineront pas davantage ; enfin, et c’est le plus important, personne ne viendra vous embêter ni parler dans votre dos. Bien sûr, il n’y aura certainement pas de conflits directs avec la famille. Mais au pays, il faut vivre sous pression, et toujours se sacrifier pour suivre sa famille. » (Hao 30)
Les protections juridiques, comme le mariage entre hommes, et l’intégration culturelle attirent les hommes gays chinois vers la mobilité transnationale, qui leur offre l’autonomie d’exprimer leur orientation sexuelle. Les recherches de Smith sur les hommes gays sud-asiatiques soulignent les normes familiales, les pressions socioculturelles et les attentes religieuses comme des contraintes pesant sur l’exploration de leur sexualité (Smith, 2012) ; cette étude, menée dans la diaspora des hommes gays sud-asiatiques en Australie, éclaire de façon importante la manière dont les facteurs culturels et d’autres facteurs sociaux structurels influencent l’expérience vécue des hommes gays de cette communauté. La mobilité transnationale constitue une réponse stratégique pour atténuer les tensions nées des contraintes familiales, et soulage des relations intergénérationnelles tendues. Ning revient sur la valeur thérapeutique de la distance transnationale, à travers laquelle il fait l’expérience de l’attention et du soutien de sa famille :
« Depuis que je suis arrivé aux États-Unis, j’ai plus de contacts avec ma famille. Parfois, j’appelle ma mère et ma grand-mère plusieurs fois par semaine, et chaque appel dure très longtemps. Elles s’intéressent aussi à ma situation avec mon partenaire, à ma situation financière et à ma santé. Elles me transfèrent aussi des informations sur des questions de société aux États-Unis et me disent de faire attention. Je me sens plus proche d’elles. » (Ning 28)
La mobilité transnationale offre une échappatoire aux conflits familiaux et suscite une réévaluation des valeurs familiales. Malgré une désillusion initiale, les participants trouvent appartenance et contentement, et transforment le négatif en bonheur.
Les participants composent avec des tensions complexes dans les dynamiques familiales intergénérationnelles : ils se heurtent à des écarts de conception sur l’orientation sexuelle tout en dépendant du soutien parental. Les hommes gays chinois réévaluent les attentes sociales et recourent à des stratégies d’évitement. La mobilité transnationale apparaît comme une solution, portée par des pays qui donnent la priorité aux libertés individuelles. Pour certains, partir vivre à l’étranger est indispensable pour faire vivre des relations entre hommes reconnues comme légitimes.
La mobilité transnationale offre un environnement idéal pour consolider l’identité gay des hommes gays chinois. Elle les amène à reconnaître un tournant décisif : la capacité de communiquer ouvertement avec leurs parents. Cette identité gay consolidée devient un atout important pour négocier avec les générations plus âgées de la famille, et facilite le processus de « retour ».
Le palier « prêt », tiré des récits des participants, comprend l’indépendance financière, l’éducation et des relations stables, qui confortent l’identité des hommes gays. Beaucoup hésitaient à faire leur coming out avant de quitter le foyer, faute d’assurance et de soutien pour en parler avec leurs parents. Être prêt pour la réconciliation est décisif.
L’indépendance financière fournit un capital social essentiel, qui affranchit des contraintes familiales. Lun en a souligné l’importance : un revenu régulier lui donne une capacité de décision et lui ôte l’inquiétude de dépendre financièrement de ses parents. Il l’explique ainsi :
« Le mieux, c’est d’aborder mon statut (de minorité sexuelle) avec eux quand je serai financièrement indépendant. Je ne le suis pas encore complètement. Il faut au moins que ma mère sente que je pourrai bien vivre à l’avenir avant que je leur en parle. Le plus important, c’est de ne plus dépendre d’elle (la famille) pour subvenir à mes besoins. » (Lun 26)
Sans indépendance financière, des participants comme Lun hésitent à parler de leur orientation sexuelle avec leurs parents, de peur qu’un conflit ne conduise à un retrait du soutien financier, surtout pendant les études. Beaucoup recherchent donc prudemment des stages et des emplois pour gagner leur autonomie.
À l’adolescence, les processus cognitifs se stabilisent progressivement, façonnés par les normes sociales et la perception de soi dans la formation de l’identité gay. Cette formation identitaire combine valeurs sociales extérieures et conscience intérieure. L’éducation offre une base de connaissances diversifiée et un cadre inclusif, qui aident les hommes gays à comprendre leur identité. Ning souligne l’importance du niveau d’études :
« Je suis aux États-Unis depuis dix ans et je viens d’obtenir la résidence permanente. Ça fait longtemps que je suis ici, mais rien ne semble avoir abouti, je ne suis pas “prêt” ! Ma mère voulait que j’aie un enfant avant mes 30 ans. Je suis encore en doctorat, donc il faut d’abord que je termine mes études. Et j’ai acquis beaucoup de connaissances culturelles sur la fierté gay, mes amis et mes collègues à l’université m’encouragent à montrer qui je suis, et j’arrive de mieux en mieux à planifier mon avenir. » (Ning 28)
Le niveau d’études est décisif pour accéder à des connaissances sur l’identité et pour favoriser un climat inclusif, ce qui aide beaucoup les hommes gays à comprendre leur identité gay. Chang, dont le projet de doctorat porte sur les minorités sexuelles, a souligné un autre aspect important de la réussite scolaire et universitaire : elle ouvre des voies formelles de communication.
« Comme mon doctorat portait sur la santé et les traumatismes des minorités sexuelles, et un peu sur les violences domestiques, quand j’ai commencé ce travail, j’ai parlé à mes parents un peu plus directement. J’ai découvert qu’ils m’écoutaient d’un point de vue plus scientifique. » (Chang 28)
Poursuivre des études supérieures accroît la conscience de la diversité sexuelle, comme le note Chang, et aide de jeunes hommes gays chinois à légitimer leur identité. Les études supérieures facilitent en outre la communication entre les hommes gays chinois et leurs parents. La diffusion de connaissances scientifiques constitue un moyen puissant de remettre progressivement en question la vision univoque des parents, et favorise des transformations essentielles dans les relations intergénérationnelles.
Le témoignage de Hong montre en outre l’effet positif des relations de couple stables sur le développement identitaire. Sa participation à un événement LGBTQ+ pendant son master aux États-Unis l’a amené à réfléchir en profondeur à l’importance de relations durables entre hommes dans les dynamiques familiales intergénérationnelles.
« Quand je suis arrivé aux États-Unis pour mon master, j’ai participé à un événement en lien avec la communauté LGBTQ+, et j’ai compris que si vos parents ne vous approuvent pas, c’est vraiment parce qu’ils n’ont jamais compris cette communauté. Alors je pense que quand on a un partenaire, on peut montrer à ses parents la vie heureuse qu’on mène avec lui, et ils pourraient comprendre et accepter. » (Hong 30)
Dans une large mesure, une relation de couple stable cultive un bonheur profond à une échelle plus large. L’intimité d’un couple gay nourrit l’acceptation de soi et suscite une réévaluation chez les parents. Bobby a observé que, même si ses parents étaient « peut-être » au courant de son orientation sexuelle, leur autorité parentale étouffait toute discussion ouverte. Un partenaire stable permet aux hommes gays chinois d’assumer leur identité avec assurance et favorise un véritable engagement de la part de parents hétérosexuels. Il montre en outre que la vie peut être épanouie sans adhérer aux normes hétérosexuelles, ce qui remet progressivement en question les convictions orthodoxes des parents.
Dans la mobilité transnationale, trois facteurs liés convergent pour consolider l’identité gay et conduire les hommes gays chinois à un palier décisif, le palier « prêt ». Trouver un emploi et atteindre l’indépendance financière constitue le premier pas vers « l’acquisition d’un pouvoir de négociation », comme le montre l’étude. Cette autonomie nouvelle libère les hommes gays chinois d’une dépendance exclusive et leur permet de s’adresser à leurs parents sur un pied d’égalité.
Parallèlement, le niveau d’études fournit une base de connaissances diversifiée et inclusive, qui éveille à la diversité des groupes et défend l’égalité sexuelle. En outre, des relations intimes stables entre hommes sont source de bonheur et remettent en question les normes hétéronormatives dominantes. Ensemble, ces facteurs consolident et affinent les identités individuelles, et conduisent au palier « prêt ». Tout au long de ce chemin, chaque homme gay incarne progressivement un état d’existence idéal.
La notion de « devenir » (Worth, 2009) se révèle précieuse pour dépasser les contraintes d’un développement linéaire par étapes de vie : elle intègre la mobilité géographique dans le cadre de la transition vers l’âge adulte, comme une expérience évolutive et accueillante, marquée par la variabilité et l’instabilité. La mobilité transnationale offre ainsi aux participants un chemin de devenir, comme l’exprime Hao :
« Ma famille me pressait d’avoir des enfants, mais je ne pense pas que ce soit déjà le moment d’en arriver là. Alors j’ai quitté le pays, et ce serait mieux si je pouvais rester ici et obtenir la résidence permanente. J’ai maintenant trouvé un partenaire et un emploi, et je l’ai dit à mes parents. » (Hao 30)
La mobilité transnationale renforce le pouvoir d’agir des hommes gays chinois et leur offre des occasions de progresser dans leur identité et de dialoguer avec leur famille. L’exposition à des environnements tolérants favorise l’individualisation. Des personnes comme Ning, Lun, Hong et Hao soulignent l’importance d’être prêt avant d’aborder son statut de minorité sexuelle avec ses parents. Accumuler un capital économique ou culturel pendant la mobilité montre leur capacité à réussir dans des contextes non normatifs, ce qui fait écho aux observations de Yan sur le néo-familisme. Dans la société chinoise contemporaine, la structure familiale met l’accent sur les enfants, qui privilégient leurs propres intérêts tout en maintenant les liens familiaux. Selon Worth, la mobilité facilite la réalisation de soi, jusqu’à être prêt pour des négociations familiales authentiques et pour l’acceptation de soi (Worth, 2009).
Pourtant, même après la mobilité transnationale, certains hommes gays restent dans le statut « oui, mais pas encore » décrit par Luo et al. (2024) : ils ont renoué avec leur identité gay grâce à la mobilité transnationale, mais cherchent encore à établir leur place dans la famille après avoir franchi les frontières, comme les feuilles tombées qui retournent à leurs racines. Dans la section suivante, je montrerai comment la mobilité transnationale aide les hommes gays chinois à trouver leur place dans la famille, à dépasser les représentations aliénantes de leurs parents, ancrées dans les normes chinoises traditionnelles, et à favoriser la réconciliation dans des relations intergénérationnelles tendues.
La sociologie souligne l’importance durable de l’unité familiale pour le bien-être individuel et le sentiment d’appartenance, et son rôle indispensable (Hindman, 2019 ; Kong, 2020). Au milieu des conflits, les hommes gays chinois se sentent donc poussés à rechercher la réconciliation avec leur famille, au nom de l’amour. La mobilité transnationale, qui commence et s’achève dans la sphère familiale, va au-delà du retour physique : elle favorise l’établissement de nouvelles dynamiques et l’acceptation de soi. Dans cette section, je décris les voies de retour que les hommes gays chinois peuvent emprunter une fois atteint le palier décisif « prêt ».
L’effet des identités gays sur les relations intergénérationnelles dépasse les individus : il influence les dynamiques familiales et se heurte aux pressions sociales des réseaux élargis. Les parents, contraints par les normes sociales de l’orthodoxie hétérosexuelle, peinent à accepter les identités gays dans une société qui les rejette souvent. Pris dans un dilemme, ils ne supportent pas de voir leurs enfants subir l’ostracisme social, et l’hostilité extérieure réveille leur instinct de protection. En le reconnaissant, les parents changent profondément d’attitude anti-famille, et une empathie naît pour les difficultés de chacun et pour l’amour qui demeure sous le conflit. En endurant le jugement social, chacun revient sur le passé, ce qui conduit à remodeler les dynamiques familiales.
La mobilité transnationale favorise la compréhension mutuelle. Les parents saisissent l’identité de leurs enfants, tandis que les enfants comprennent les pressions que subissent les parents. Cette compréhension catalyse une réconciliation positive. Trois modes se dégagent : négocié, forcé et désengagé. La réconciliation négociée passe par des ajustements familiaux concertés. La réconciliation forcée naît de la pression exercée par les enfants sur les parents. La réconciliation désengagée donne la priorité au développement de soi. Au bout du compte, la réconciliation transforme et renouvelle les dynamiques familiales.
La réconciliation peut être facilitée par la négociation, la compréhension mutuelle aidant à dénouer des relations intergénérationnelles tendues. Forts d’une identité gay stable et consolidée, les participants redéfinissent avec assurance leur position et leur rôle dans les dynamiques familiales. Les parents, confrontés à une grande distance géographique avec leurs enfants et contraints par les normes sociales dominantes, trouvent la négociation de plus en plus difficile, comme le note Bo. La négociation apparaît donc comme une tendance inévitable du processus de réconciliation :
« Quand on part à l’étranger, on sent que la distance géographique limite l’expression des émotions. C’est inévitable. Et comme mes parents et moi vivons dans des sociétés différentes, et que des cultures différentes imposent des contraintes et des jugements différents sur les personnes et sur les minorités sexuelles, je dois faire des efforts pour trouver une possibilité de communiquer avec eux dans ces différences. » (Bo 26)
Ayant consolidé leur identité gay et leur compréhension de la diversité sexuelle, les participants s’efforcent de renouer avec leur famille après la mobilité transnationale, en quête d’acceptation. Munis d’outils pour un dialogue constructif, ils abordent les tensions intergénérationnelles, prêts à révéler leur identité de minorité sexuelle avec le soutien parental. L’accent porte sur la réconciliation, aidée par l’autonomie et la résilience sociale acquises. Ils apprécient le rôle de soutien de leurs parents, comme l’exprime Eddie :
« Je pense que le plus grand obstacle à ma réconciliation avec mes parents vient du fait qu’ils ressentent la pression d’être parents d’une personne de minorité sexuelle, qu’ils ont peur de ne plus être respectés, que certains proches diront des choses qui leur feront honte. En fait, pour ma part, je suis déjà parti à l’étranger, donc ces gens qui se mêlent de tout ne peuvent pas m’atteindre, mais ce n’est pas forcément le cas de mes parents, pour eux ce sera plus dur. » (Eddie 25)
Le processus négocié se déroule en deux temps. D’abord, les hommes gays chinois intègrent leur identité « gay » dans les dynamiques familiales, ce qui bouscule des normes enracinées et ajuste les dynamiques. La mobilité transnationale leur permet de s’exprimer authentiquement dans les contextes intergénérationnels. La négociation passe par des dialogues sur la vie à deux, la fécondité et la retraite, jusqu’à un consensus sur l’acceptation des partenaires de même sexe, et par la prise en compte de structures familiales en évolution. Reconnaître les difficultés de l’acceptation parentale et de l’attachement aux normes suppose un soutien transnational et l’indépendance financière. Le passage à des modèles familiaux démocratiques favorise des valeurs partagées et intègre les identités gays.
« Comme j’espère vraiment qu’ils pourront me soutenir (sur cette question), je n’arrête pas de leur faire comprendre que les homosexuels aussi peuvent être heureux. En leur expliquant comment les minorités sexuelles sont protégées à l’étranger, je pense qu’ils ont changé d’avis. Ça n’a pas été facile, mais à force de conversations répétées et de compréhension, j’ai fini par obtenir que ma famille respecte mes choix. » (Xin 27)
L’expérience de négociation de Xin montre que la première étape des négociations de réconciliation est décisive. Il ne s’agissait pas de faire irruption dans la famille avec son identité de minorité sexuelle pour choquer ses parents, mais d’abord d’y faire allusion par d’autres biais et de laisser ses parents l’accepter peu à peu grâce à une communication constante.
Le second temps concerne la négociation des attentes de mariage. Avant la mobilité transnationale, des relations intergénérationnelles tendues poussaient souvent les hommes gays à se conformer aux normes hétérosexuelles et au mariage traditionnel. Mais en assumant ce qu’ils étaient vraiment, ils ont montré à leurs parents, par l’intimité entre hommes, que le bonheur pouvait se trouver en dehors des normes conjugales hétérosexuelles. Cette démonstration remet en cause le lien entre mariage et bonheur, et place l’expérience personnelle au-dessus de la conformité sociale. En voyant des couples de même sexe s’épanouir sans mariage officiel, les parents prennent conscience de la capacité de leurs enfants à trouver compagnie et soutien. Les attentes de mariage se déplacent alors vers le souci du bien-être des enfants. Si les mariages fondés sur l’amour méritent d’être bénis, les relations entre personnes de même sexe fondées sur l’amour méritent elles aussi d’être reconnues comme des sources de bonheur véritable. Bobby a amené ses parents à soutenir le « mariage », puis l’« amour », en communiquant sans cesse et en mettant son compagnon sur le devant de la scène au bon moment.
« J’ai toujours eu l’impression qu’ils sentaient plus ou moins quelque chose, et j’aime bien parler avec mes parents de questions de droits, alors dans nos échanges précédents, j’ai trouvé une possibilité de réconciliation en négociant constamment, parce qu’ils montrent parfois de la sympathie pour la communauté gay chinoise. Alors à ce moment-là, je vais un cran plus loin et je les amène de la sympathie au soutien. Ensuite, au bon moment, j’aborde le fait que mon colocataire à l’étranger est en réalité mon copain. » (Bobby 29)
L’expérience de Xin et de Bobby illustre très bien ces deux temps. La négociation bouscule ainsi les normes établies des relations intergénérationnelles. Les identités sexuelles, diverses par nature, n’ont pas à se conformer aux normes sociales ; les mariages peuvent s’ouvrir à des configurations entre personnes de même sexe au lieu de s’en tenir strictement aux standards hétérosexuels. Les relations intergénérationnelles occupent une place centrale dans les valeurs familiales et reçoivent une attention considérable au sein de la famille. La réconciliation négociée désigne donc un processus de transformation par lequel chacun s’efforce d’établir de nouveaux liens intergénérationnels, en passant du « toi et moi » au « nous ». Cela rejoint les principes du néo-familisme, qui mettent l’accent à la fois sur l’individualisation et sur les liens intergénérationnels.
Des conflits peuvent surgir entre développement individualisé et maintien des relations intergénérationnelles, et placer les familles devant des dilemmes. La mobilité transnationale éclaire l’interaction entre croissance individuée et liens familiaux. Ces expériences permettent d’accumuler des ressources identitaires qui renforcent les capacités de négociation. Parallèlement, avec la distance accrue, les parents peuvent déplacer leur attention du conflit vers le bien-être de leurs enfants. Ce processus d’individuation se déploie progressivement et conduit à être prêt à renouer avec la famille avec une identité gay affirmée, au terme d’un parcours qui va de l’errance au retour. Cette transition, de la prise de distance à la réconciliation avec la famille, marque une croissance et une maturité pour les deux parties, et affirme les liens familiaux comme des havres d’amour et de soutien.
La réconciliation par la négociation exige une compréhension et une empathie accrues, ce qui peut être difficile en soi. C’est pourquoi, pour la plupart des hommes gays « prêts », si l’empathie émotionnelle reste essentielle, c’est la redistribution du pouvoir familial, jointe à l’acquisition de ressources sociales, économiques et culturelles plus importantes, qui pousse au changement. Cette restructuration des relations intergénérationnelles peut conduire à un nouveau modèle où les enfants prennent la direction et où les parents suivent.
Fonctionnaire, Shui décrit comment il a réussi à mettre en place le paysage familial qu’il avait imaginé :
« Quand je suis rentré de mes études à l’étranger, j’ai fait mon coming out directement auprès de ma famille et je leur ai parlé de mes projets de mariage et de gestation pour autrui ; ils n’ont pas osé protester, ma ville natale est conservatrice, et je venais de devenir fonctionnaire au service XX de l’administration locale, je faisais partie de la réussite de toute la famille, ils ont choisi d’accepter, et ils m’ont même aidé à résister aux pressions extérieures, comme les injonctions au mariage venues de la parenté. » (Shui 25)
La réussite individuelle accroît le prestige de la famille, mais le statut social peut éclipser l’importance de l’identité gay. L’histoire de Shui illustre l’argument du néo-familisme selon lequel les familles apportent un soutien indéfectible dans les périodes d’incertitude et célèbrent les réussites partagées. À mesure que leurs enfants remodèlent les dynamiques familiales, les parents trouvent une validation dans leurs accomplissements. On observe une nette tendance des parents à accepter de plus en plus l’identité sexuelle de leurs enfants, surtout lorsque des gestes comme la proposition de Shui de recourir à une gestation pour autrui apaisent les inquiétudes parentales et renforcent les liens familiaux. Ning a de même expliqué que, parce qu’il prépare un doctorat aux États-Unis et que son niveau d’études est supérieur à celui de ses parents, c’est aussi lui qui a le dernier mot quand il échange avec eux à la maison :
« Comme le niveau d’études de mes parents n’est pas aussi élevé que le mien, et que ma famille est du genre à valoriser ceux qui réussissent bien à l’école, il m’est facile de prendre la main dans les négociations avec eux. Je leur transmets les connaissances que j’ai acquises, y compris sur les minorités sexuelles. Parfois je ne parle pas sur le ton de la négociation, mais à cause de l’écart de connaissances, ils suivent mon avis et finissent par accepter mon identité. » (Ning 28)
Dans ce mode de réconciliation, la mobilité transnationale sert d’arsenal de ressources : elle donne aux hommes gays chinois les moyens d’établir et d’entretenir de nouveaux liens familiaux, ce qui conduit souvent à une moindre autorité parentale. Si Ning parle de « prendre la main dans les négociations », son expérience ne reflète pas un échange de vues réciproque. Son niveau d’études élevé a plutôt créé un rapport de pouvoir dans lequel il a pris un rôle d’autorité dans les discussions familiales. L’écart de connaissances entre lui et ses parents a fait que ses affirmations sur son identité sexuelle ont rencontré peu de résistance, non parce qu’une délibération approfondie aurait eu lieu, mais parce que ses parents s’en remettaient largement à son statut intellectuel et social. Comme pour Shui, la capacité de Ning à affirmer son identité tenait à sa position élevée dans la structure familiale plutôt qu’à un compromis négocié. Dans ce mode, au lieu de stigmatiser l’identité sexuelle de leurs enfants, les familles célèbrent leurs réussites individuelles.
La réconciliation désengagée, distincte des modèles précédents, reconfigure les dynamiques familiales, favorise des changements inclusifs et apaise les traumatismes passés. Des recherches antérieures montrent comment des personnes queers mobiles se désengagent de leur famille pour se libérer de traumatismes et de relations intergénérationnelles oppressives (LaSala, 2002). Le désengagement mêle dimensions temporelles et spatiales, souvent comme une réponse stratégique aux conflits initiaux. Dans cette étude, la réconciliation désengagée apparaît plus tard dans la mobilité, après des contacts sporadiques, comme une étape vers une réconciliation à venir. Les participants envisagent de retrouver leur famille.
Le désengagement pose les bases d’une reconfiguration des relations familiales intergénérationnelles. Comme l’a souligné Yun, les parents ont besoin de temps pour s’habituer à des identités sexuelles qui s’écartent des normes de genre traditionnelles et pour les accepter, fût-ce de façon raisonnée.
« Quand je serai capable de bien m’occuper de moi et que j’aurai un travail respectable, j’informerai mes parents, et je peux attendre qu’ils comprennent d’eux-mêmes et qu’ils viennent vers moi. Alors on commencera à reconstruire ensemble notre belle famille. » (Yun 26)
Pour des parents conservateurs, accueillir des idées nouvelles et des inclinations diverses est un défi. Le désengagement permet la réconciliation. Contrairement au départ initial, provoqué par le conflit, le désengagement après la mobilité est volontaire. Avant de partir, des hommes gays chinois comme Hao s’assurent d’être prêts, en acquérant des connaissances scientifiques sur les identités gays et des éclairages venus de pays où ces droits sont reconnus par la loi. Une croissance et une maturation personnelles continues restent pourtant nécessaires.
« Je ne sais pas encore si je pourrais prendre la responsabilité de réorganiser (les relations familiales intergénérationnelles) et (faire) les choses selon mes idées ; j’accepte ma sexualité, que j’ai révélée à ma mère, et mon père a changé inconsciemment, ils savent probablement, mais je pense que je suis encore jeune et que ce n’est pas encore à moi de diriger la famille, alors j’attends encore un peu. Je pense que je serai capable de m’occuper de la famille à 35 ans. » (Hao 30)
La réconciliation désengagée ne résulte pas d’un bouleversement émotionnel, mais d’un désengagement intentionnel en vue de la réconciliation. Elle profite aux hommes gays comme aux parents, en leur laissant le temps d’assimiler les informations nouvelles et les conflits passés.
Pendant la réconciliation désengagée, les nouvelles relations familiales intergénérationnelles ne sont pas activement remodelées. Les hommes gays infusent leur identité gay dans l’ordre existant. Les participants voient le désengagement comme une occasion de traiter les conflits et d’influencer progressivement l’acceptation parentale. Ils maintiennent les anciennes relations familiales et évitent les répercussions directes des échecs de la gestion des conflits. « Ce n’est pas grave si je ne décroche pas le téléphone pendant quelques jours. » (Song 26)
La notion de « retour » va au-delà de la présence physique : elle symbolise la réintégration d’identités sexuelles diverses dans les contextes familiaux, principale source des tensions intergénérationnelles. Je m’intéresse à la façon dont ces identités gays sont réintégrées et à la manière dont la réconciliation se déroule. Trois modes de réconciliation se dégagent, négocié, forcé et désengagé, qui illustrent les efforts pour remodeler les dynamiques familiales afin d’y inclure les identités gays. Certains hommes gays chinois choisissent de rester à l’étranger, en réintégrant leur identité sexuelle dans des relations familiales renégociées et en y trouvant leur place. Le retour, marqué par le courage, est plus attrayant que les récits de rupture familiale. La mobilité transnationale aide à se défaire de la peur et du stigmate, et favorise une dynamique familiale équilibrée. Au bout du compte, ils résolvent les tensions et redéfinissent la famille comme unie et aimante. La négociation est centrale : elle donne aux participants les moyens de composer avec la croissance individuelle et les conflits, et de cultiver des relations intergénérationnelles harmonieuses.
Cette étude s’écarte du cadre binaire acceptation/aliénation qui domine les recherches antérieures sur l’identité queer et les dynamiques familiales. Par une approche plus souple, elle s’intéresse à la mobilité transnationale des hommes gays chinois liée à la famille et à la « réconciliation », négligée, dans l’après-mobilité transnationale. Dans le cadre du néo-familisme, elle adopte une autre approche du processus de réconciliation entre identité queer et relations familiales, qu’elle décrit comme un éventail allant du compromis partiel au dévoilement forcé et au désengagement, et apporte ainsi des contributions importantes aux études sur l’immigration queer et à la sociologie de la famille. Ces résultats mettent en évidence les diverses façons dont la mobilité transnationale agit comme une force de transformation dans les systèmes familiaux, en remodelant les attentes et en ouvrant des possibilités de dialogue intergénérationnel. Alors que les études antérieures portaient surtout sur la formation de l’identité individuelle dans les contextes transnationaux (Choi, 2022 ; Kong, 2019 ; Yu et Blain, 2019), cette étude déplace l’attention vers l’interaction entre mobilité, attentes culturelles et négociation familiale.
En s’appuyant sur les études queers et sur la négociation de l’identité de genre chez les personnes transnationales, cette étude contribue aussi à mondialiser la recherche sur la migration queer. Les résultats font écho à des travaux comme les recherches exploratoires de Luo (2022 ; Luo et al., 2024) sur la signification du Jia pour les groupes marginalisés en Chine dans le cadre du néo-familisme, qui montrent comment la mobilité aide les hommes gays chinois à contester des normes familiales enracinées. En particulier, cette étude prolonge le néo-familisme en montrant comment les hommes gays chinois se servent de la mobilité pour composer avec leur identité sexuelle tout en se réconciliant avec les attentes familiales. En outre, comme pour la négociation de la féminité chez les femmes immigrées indiennes et pakistanaises (Chaudhary, 2024), l’expérience de ces hommes révèle des schémas à la fois communs et distincts dans la façon dont le genre et la sexualité se négocient par-delà les frontières et les attentes culturelles.
Les trois modes distincts de réconciliation, négocié, forcé et désengagé, montrent que la réconciliation n’est ni uniforme ni linéaire. Ces résultats indiquent la complexité de la négociation des identités queers dans les dynamiques familiales, où la mobilité transnationale peut aussi bien faciliter l’acceptation que renforcer les rôles traditionnels. Cette étude prend ses distances avec la prédominance des perspectives occidentalo-centrées dans la littérature sur la migration queer, et offre des éclairages nouveaux sur les stratégies précises qu’emploient les hommes gays chinois pour composer avec les dynamiques familiales dans un contexte non occidental.
Plusieurs limites doivent néanmoins être prises en compte. L’échantillon de 20 participants issus de zones urbaines n’est pas pleinement représentatif de l’ensemble de la population des hommes gays chinois, et le recours à des données autodéclarées introduit des biais qu’il faut reconnaître. Les recherches futures pourraient répondre à ces limites en incluant un échantillon plus large et plus divers, et en explorant comment les personnes vivant en milieu rural ou n’ayant pas migré composent avec ces processus. La complexité de la réconciliation devrait en outre être explorée au-delà des trois catégories dégagées ici. Si les trois modes de réconciliation (réconciliation négociée, réconciliation forcée et réconciliation désengagée) sont présentés comme distincts pour les besoins de l’analyse, il ne faut pas les comprendre comme des catégories exclusives ou figées, car ils ne rendent sans doute pas pleinement compte de la complexité des expériences réelles des participants. Il s’agit plutôt d’idéaux-types dominants à certains moments de la vie des participants, qui peuvent passer d’une stratégie à l’autre selon l’évolution de leur contexte social, familial ou personnel. L’expérience des participants n’est sans doute pas figée : à mesure que leur situation de vie évolue, leur manière de négocier les dynamiques familiales peut évoluer aussi. Cette variabilité est un aspect central que de futures recherches pourraient explorer.
En conclusion, les résultats soulignent le rôle transformateur de la mobilité transnationale dans la renégociation des liens familiaux des hommes gays chinois. Les ressources acquises par la mobilité, comme l’indépendance économique et l’éducation, permettent aux participants de contester les structures familiales traditionnelles et d’engager le dialogue. Cette étude contribue ainsi à notre compréhension de la migration queer et de la sociologie de la famille, et souligne la nécessité, pour les recherches futures, de prendre en compte des contextes transnationaux et culturels plus divers dans l’exploration des négociations identitaires.
Complexe Systémique : à retenir
Pour la clinique systémique, l’intérêt de l’étude est de déplacer la question du coming out : non plus « dire ou se taire », mais comment un système familial se réorganise quand la distance géographique modifie les rapports de force. Le départ apparaît à la fois comme une fuite et comme une ressource : indépendance financière, diplômes et couple stable composent un palier « prêt » à partir duquel le dialogue redevient possible. Les trois voies de réconciliation parlent aux thérapeutes : la voie forcée rappelle qu’une acceptation obtenue en inversant la hiérarchie familiale n’est pas une acceptation négociée, et la voie désengagée que le retrait temporaire peut être une façon de rester en lien. La grille du néo-familisme invite à ne pas opposer autonomie et loyauté filiale, mais à chercher comment l’une se reformule dans l’autre. Les limites sont nettes : vingt hommes urbains issus de familles aisées, une analyse menée par une seule personne, des récits recueillis du seul côté des fils, sans la voix des parents, et une réconciliation parfois décrite de façon plus harmonieuse que ne le montrent les extraits. À lire avec l’article sur la crise familiale à la révélation de l’homosexualité d’un de ses membres, et avec l’article sur les négociations familiales des personnes queers et trans racisées.
Notes de l’original
Remerciements. Merci à Lin Yi et à Zizhen Wang, membres du corps professoral, d’avoir affiné et amélioré l’article, et à Apei Song pour son aide précieuse. Toute ma gratitude leur est acquise pour leur soutien.
Financement. Aucun soutien financier n’a été reçu pour la recherche ou la publication de cet article.
Approbation éthique. Les études impliquant des personnes ont été approuvées par le comité d’éthique de la recherche sur les sujets humains de l’université de Xiamen (Chine). Elles ont été menées conformément à la législation locale et aux exigences institutionnelles. Les participants ont donné leur consentement éclairé écrit pour participer à cette étude.
Contributions. H. W. : conceptualisation, méthodologie, ressources, curation des données, investigation, administration du projet, supervision, validation, rédaction de la première version, relecture et révision.
Liens d’intérêts. La personne qui signe l’article déclare que la recherche a été menée en l’absence de toute relation commerciale ou financière pouvant être interprétée comme un conflit d’intérêts potentiel.
IA générative. Aucune IA générative n’a été utilisée pour la rédaction de ce manuscrit.
Note de l’éditeur. Toutes les affirmations exprimées dans cet article n’engagent que la personne qui le signe et ne représentent pas nécessairement celles des organisations auxquelles elle est affiliée, ni celles de l’éditeur, de l’équipe éditoriale et des relectures. Aucun produit évalué dans cet article, ni aucune affirmation de son fabricant, n’est garanti ou cautionné par l’éditeur.
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Traduction non officielle en français de L’errance comme retour ? Repenser les dynamiques familiales des hommes gays chinois sous le néo-familisme à travers la mobilité transnationale, par Haohua Wang, Frontiers in Psychology, vol. 16, article 1510499 (2025), doi : 10.3389/fpsyg.2025.1510499, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste, déclarations regroupées dans les notes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Wandering as returning? Rethinking family dynamics of Chinese gay men under neo-familism through transnational mobility », publié dans Frontiers in Psychology (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
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Wang, H. (2025). L’errance comme retour ? Repenser les dynamiques familiales des hommes gays chinois sous le néo-familisme à travers la mobilité transnationale (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-errance-comme-retour-repenser-les-dynamiques-familiales-des-hommes-gays-chinois (Œuvre originale publiée en 2025 dans Frontiers in Psychology, 16, 1510499 (2025) ; republiée en 2025 par Frontiers in Psychology, https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fpsyg.2025.1510499/full)
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