Journal of Family Issues · Famille
Quand un père est placé en détention, quelqu’un doit reprendre ce qu’il faisait auprès des enfants, et faire face à des tâches nouvelles : visites, appels, explications, chagrin. À partir de 154 entretiens avec des mères et des grands-mères californiennes, l’étude décrit un continuum qui va de la concentration des soins sur une seule personne à leur redistribution dans la famille élargie, et montre que chaque pôle a son coût : la détresse d’un côté, les conflits de l’autre.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’organisation des soins aux enfants après l’incarcération du père, par Kristin Turney, Daniela E. Kaiser et Kelsey Weymouth-Little, publié dans Journal of Family Issues (SAGE) (2026), doi : 10.1177/0192513x251415136, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes ; l’adresse de correspondance, l’identifiant ORCID et la déclaration de disponibilité des données ne sont pas repris. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
La concentration des soins tend à accroître la détresse de la personne qui les assure, tandis que la redistribution engendre souvent des conflits interpersonnels et des tensions au sein des familles.
Kristin Turney, Daniela E. Kaiser et Kelsey Weymouth-Little
Résumé
Le modèle du stress familial postule que des facteurs de stress externes comme l’incarcération du père (une expérience que vit plus d’un tiers des enfants nés en milieu urbain) peuvent façonner en profondeur l’organisation des soins aux enfants, mais on sait peu de choses de la façon dont cela se produit. Cet article s’appuie sur les données d’entretiens approfondis de la Jail and Family Life Study. Nous mobilisons 154 entretiens menés avec des mères et des grands-mères d’enfants confrontés à l’incarcération de leur père pour comprendre comment l’organisation des soins aux enfants se transforme après cette incarcération, et ce que ces changements impliquent pour les personnes qui les traversent. L’analyse fait apparaître un continuum de configurations de soin après l’incarcération paternelle, qui va de la concentration des soins, où une seule personne (généralement la mère biologique de l’enfant) absorbe l’essentiel des responsabilités de soin, à la redistribution des soins, où ceux-ci sont répartis entre plusieurs membres de la famille. Ces configurations ont des conséquences distinctes : la concentration des soins tend à accroître la détresse de la personne qui les assure, tandis que la redistribution engendre souvent des conflits interpersonnels et des tensions au sein des familles. Ces dynamiques de soin éclairent les difficultés particulières auxquelles font face les familles qui vivent l’incarcération d’un père.
Mots-clés : soins aux enfants, garde d’enfants, système pénal, familles, théorie du stress familial, incarcération
Prendre soin d’enfants est une responsabilité importante et aux multiples facettes, qui demande du temps, de l’énergie et des ressources financières. Elle comprend la satisfaction des besoins essentiels (nourriture, logement, vêtements), les démarches auprès de l’école et d’autres institutions, et un soutien émotionnel constant. Pour beaucoup de personnes qui prennent soin d’enfants, ces exigences s’ajoutent à la nécessité de gérer en même temps un emploi, les tâches domestiques et d’autres responsabilités personnelles. Aux États-Unis, la charge des soins est encore alourdie par la rareté des soutiens structurels et des politiques sociales qui facilitent ce rôle (Glenn, 2010 ; Nomaguchi et Milkie, 2020). La présence de figures de soin sûres, stables et engagées n’en reste pas moins essentielle au développement physique, émotionnel et social des enfants (Organisation mondiale de la santé, 2004).
Le modèle du stress familial met l’accent à la fois sur le poids des facteurs de stress externes dans le fonctionnement familial et sur l’interdépendance des membres de la famille ; il offre ainsi un cadre utile pour comprendre comment l’organisation des soins évolue face à l’adversité (Conger et Elder, 1994 ; Hill, 1958 ; voir aussi Conger et al., 1992, 2002 ; McCubbin et al., 1980 ; McCubbin et Patterson, 1983). Ce cadre postule que des facteurs de stress externes comme l’incarcération du père peuvent façonner en profondeur l’organisation des soins (Arditti, 2016 ; Turney et Haskins, 2019). L’incarcération paternelle, qui retire mécaniquement le père du foyer, provoque de vastes perturbations de la vie familiale, avec des effets profonds sur les dimensions émotionnelles, relationnelles et logistiques des soins (Arditti, 2016 ; Comfort, 2008). Elle impose une reconfiguration de l’organisation des soins (par exemple Turanovic et al., 2012) : il faut souvent qu’une ou plusieurs personnes reprennent les responsabilités de soin qu’assumait auparavant le père incarcéré, tout en faisant face aux exigences nouvelles qui surgissent dans le sillage de l’incarcération (comme faciliter le contact entre parent et enfant pendant la détention et soutenir le bien-être émotionnel des enfants confrontés à l’absence de leur père).
Relativement peu de recherches examinent comment l’incarcération du père structure l’organisation des soins aux enfants, ou les conséquences de ces reconfigurations, alors même que des travaux plus larges soulignent les effets délétères de l’incarcération sur les familles (Wildeman et Western, 2010). Cette lacune est regrettable pour trois raisons. Premièrement, les personnes incarcérées sont profondément insérées dans des réseaux familiaux et de soin avant leur incarcération. La plupart des hommes incarcérés sont pères (Mumola, 2000), et beaucoup participaient activement aux soins avant leur détention (Geller et al., 2012 ; Maruschak et al., 2021), ce qui laisse un vide à combler pendant leur absence. Deuxièmement, les responsabilités de soin se déplacent souvent vers des parentes, ce qui renforce la division genrée du travail et fait peser une charge disproportionnée sur les femmes (Jardine, 2018 ; Western, 2018). Ces déplacements se produisent souvent au sein de réseaux informels ou peu dotés, privés de reconnaissance et de soutien institutionnels, ce qui accroît la tension vécue par les personnes qui prennent soin des enfants, aux prises avec les multiples complexités de l’incarcération paternelle (Wakefield et Wildeman, 2013). Comprendre comment l’incarcération du père perturbe l’organisation des soins peut aussi éclairer de manière décisive les mécanismes plus larges par lesquels ce contact avec le système pénal affecte les familles. Enfin, étant donné la place centrale des soins dans le bien-être des enfants, ces réorganisations peuvent avoir des répercussions en cascade sur la santé émotionnelle et le développement des enfants (Nomaguchi et Milkie, 2020 ; Pearlin et al., 1990).
Cet article s’appuie sur des entretiens approfondis de la Jail and Family Life Study, une étude conçue pour examiner les conséquences de l’incarcération pour les enfants et les familles, afin de rendre compte de façon systématique de la manière dont l’organisation des soins aux enfants se transforme après l’incarcération du père, et de ce que ces changements impliquent pour les personnes qui les traversent. Nous nous centrons sur l’incarcération paternelle plutôt que maternelle, en raison de sa plus grande fréquence et parce qu’on s’attend à ce que les familles réagissent différemment à l’une et à l’autre (Turney et Goodsell, 2018). En analysant des entretiens avec des mères et des grands-mères d’enfants confrontés à l’incarcération de leur père, nous examinons comment les responsabilités de soin se négocient au sein des familles, comment ces arrangements varient selon les contextes familiaux et comment ils influent sur le bien-être familial plus largement. D’abord, l’analyse fait apparaître un continuum de configurations de soin après l’incarcération paternelle, qui va de la concentration des soins, où une seule personne (généralement la mère biologique de l’enfant) absorbe l’essentiel des responsabilités de soin, à la redistribution des soins, où ceux-ci sont répartis entre plusieurs membres de la famille. Ensuite, ces configurations ont des conséquences distinctes : la concentration des soins tend à accroître la détresse de la personne qui les assure, tandis que la redistribution engendre souvent des conflits interpersonnels et des tensions au sein des familles. Si l’incarcération paternelle est une expérience singulière, ces dynamiques de soin éclairent la façon dont d’autres formes d’absence d’une figure de soin (divorce ou séparation, déploiement militaire, expulsion du territoire) peuvent perturber l’organisation familiale des soins et le bien-être de la famille.
Le modèle du stress familial postule que les facteurs de stress externes ont des conséquences en cascade sur le fonctionnement familial, qui se traduisent par une augmentation des conflits parentaux et de la détresse émotionnelle. Élaboré à l’origine pour expliquer les effets délétères des difficultés économiques sur les processus familiaux (Conger et Elder, 1994), ce cadre a été étendu à d’autres facteurs de stress qui altèrent le fonctionnement familial (Cuzzocrea et al., 2016 ; Turney et Sugie, 2021). L’incarcération paternelle en est un exemple : elle suscite détresse et inquiétude chez les personnes qui s’efforcent de soutenir les enfants en l’absence de leur père (Wildeman et al., 2012). Les facteurs de stress, et les tensions émotionnelles qui les accompagnent, peuvent aussi entraver la capacité des figures de soin à communiquer efficacement, à faire face aux défis de la parentalité et à maintenir un environnement familial stable pour les enfants (Nomaguchi et Milkie, 2017). Bien que le modèle du stress familial ait été largement utilisé pour comprendre les dynamiques familiales dans les populations à faibles revenus et économiquement défavorisées (Conger et Elder, 1994), son application au contexte de l’incarcération paternelle reste relativement rare (voir toutefois Arditti, 2016 ; Obus et al., 2024 ; Turney et Sugie, 2021). Or l’incarcération du père est un facteur de stress qui remodèle en profondeur les dynamiques familiales : elle bouleverse les rôles et les routines établis, redistribue les responsabilités de soin et transforme les relations entre les enfants, les principales figures de soin et la famille élargie.
Les profondes perturbations que l’incarcération paternelle inflige aux familles apparaissent plus nettement encore si l’on considère combien ce phénomène est répandu et profondément enraciné aux États-Unis. Plus de deux millions d’enfants américains ont actuellement un père détenu dans une maison d’arrêt (jail) ou une prison (Sykes et Pettit, 2019), chiffre qui exclut les nombreux autres enfants qui connaîtront l’incarcération de leur père à un moment ou à un autre (Muller et Wildeman, 2016). Près d’un adulte américain sur cinq (18 %), et près d’un sur trois (32 %) parmi les adultes sans diplôme de fin d’études secondaires, a vécu l’incarcération de son père (Enns et al., 2019). Plus d’un tiers des adolescents nés en milieu urbain ont connu l’incarcération de leur père (Turney et Haskins, 2019). Le retrait des pères du foyer par l’incarcération, souvent temporaire et cyclique (Turney et Conner, 2019), laisse donc enfants et familles vivre à l’ombre de l’État carcéral.
Conformément au modèle du stress familial, l’incarcération paternelle peut déclencher des perturbations familiales en cascade en remodelant l’organisation des soins aux enfants. Le retrait d’un père du foyer crée un vide structurel qui modifie le fonctionnement familial (Arditti et McGregor, 2019 ; Braman, 2007 ; Comfort, 2008). Les membres de la famille qui restent (généralement les mères, les grands-mères et la famille élargie) prennent en charge davantage de soins : conduire les enfants à l’école, préparer les repas, gérer les rendez-vous médicaux, apporter un soutien émotionnel. Ces proches absorbent les responsabilités de soin du père et assument en même temps des responsabilités supplémentaires nées de l’incarcération (Arditti, 2016 ; Turanovic et al., 2012). Il s’agit souvent de maintenir le contact entre l’enfant et son père incarcéré (visites, appels téléphoniques, courrier), d’aider l’enfant à comprendre le système pénal et de soutenir ses réactions émotionnelles à l’absence de son père (Geller et al., 2012 ; Tasca, 2016). Les figures de soin doivent donc gérer à la fois la réorganisation des arrangements de soin préexistants et les nouvelles exigences de soin déclenchées par l’incarcération. Ce travail de soin doit être accompli tout en faisant face à d’autres exigences liées à l’incarcération : soutenir financièrement la personne incarcérée (Page et al., 2019 ; Schwartz-Soicher et al., 2011), gérer le stigmate par association (courtesy stigma ; Braman, 2007), se repérer dans les complexités du système pénal (Umamaheswar, 2024) et accompagner la réinsertion après la libération (Miller, 2021).
Malgré le vide de soin créé par l’incarcération paternelle et l’importance décisive de l’organisation des soins pour les enfants (Bratsch-Hines, Carr, Zgourou, Vernon-Feagans et Willoughby, 2020), les processus précis par lesquels les familles réorganisent les soins après l’incarcération du père restent peu explorés. Dans bien des cas, les mères assument probablement la responsabilité principale, voire exclusive, des soins, en absorbant davantage de tâches domestiques et parentales en l’absence du père (Amato, 2000 ; Cano et Gracia, 2022 ; Fallesen et Gähler, 2020). Comme la plupart des enfants de pères incarcérés vivent avec leur mère avant l’incarcération (Mumola, 2000), le rôle de figure de soin principale des mères peut prolonger des responsabilités préexistantes. Les mères n’ont toutefois pas forcément la capacité d’absorber entièrement ces exigences supplémentaires, compte tenu notamment des difficultés sociales et économiques plus larges que subit de façon disproportionnée cette population vulnérable (Glenn, 2010 ; Wakefield et Uggen, 2010). Les responsabilités de soin peuvent donc être redistribuées, des réseaux informels (la famille élargie, par exemple) et des institutions formelles (les structures d’accueil de la petite enfance, par exemple) prenant le relais pour alléger la charge. Des membres de la famille élargie peuvent endosser un rôle de soin, voire devenir la figure de soin principale lorsque la mère n’est pas en mesure de le faire. Plus rarement, lorsque la mère ou d’autres proches ne peuvent pas ou ne veulent pas prendre soin des enfants, ceux-ci peuvent être placés en famille d’accueil (Andersen et Wildeman, 2014).
Si les dynamiques de soin changent inévitablement face à l’incarcération paternelle, la détention en maison d’arrêt (jail) peut poser aux rôles de soin des difficultés différentes de celles de l’incarcération en prison. Les séjours en maison d’arrêt commencent souvent brusquement, parfois sans prévenir, et s’accompagnent d’une grande incertitude quant au moment et aux conditions de la libération (Kohler-Hausmann, 2018 ; Walker, 2022). En outre, la détention en maison d’arrêt est généralement de courte durée (quelques semaines ou quelques mois ; Zeng, 2025), alors que l’incarcération en prison fait suite à une condamnation formelle et se caractérise par des peines fixes d’au moins un an (Mueller, 2024). Les familles confrontées à une détention en maison d’arrêt peuvent donc devoir prendre rapidement des décisions de soin dans l’incertitude, sans savoir clairement quand le père reviendra. Comprendre comment les responsabilités de soin s’adaptent à ce type de détention est très important, vu sa fréquence : chaque année, la détention en maison d’arrêt est environ six fois plus courante que l’incarcération en prison, et presque toutes les personnes qui purgent une peine de prison ont d’abord été détenues en maison d’arrêt (Sawyer et Wagner, 2025).
Conformément au modèle du stress familial, les perturbations des soins issues de l’incarcération paternelle ont de bonnes chances d’avoir des conséquences plus larges sur le fonctionnement familial (Conger et Elder, 1994). Ce cadre montre comment des facteurs de stress (comme le retrait d’un père incarcéré) peuvent en engendrer d’autres, les facteurs initiaux et secondaires contribuant ensemble à altérer le fonctionnement familial (Pearlin, 1989 ; Pearlin, Menaghan, Lieberman et Mullen, 1981). Le facteur de stress qu’est l’incarcération paternelle donne nécessairement naissance à d’autres facteurs de stress, liés à la modification de l’organisation des soins, comme décrit plus haut. Ces changements peuvent introduire une tension émotionnelle, accroître les tensions interpersonnelles et alourdir la charge globale des membres de la famille, avec, potentiellement, de la détresse émotionnelle et des tensions relationnelles. Ces effets en cascade montrent comment l’incarcération peut se répercuter dans tout le système familial, en cumulant les vulnérabilités et en intensifiant les difficultés des familles. À l’inverse, l’incarcération paternelle peut apporter un certain soulagement aux personnes qui, avant la détention de leur partenaire, portaient la charge des soins aux enfants et le stress lié à sa consommation de substances, à son activité délinquante ou à son implication dans des réseaux sociaux à risque (Turney et al., 2023). En ce sens, si l’incarcération paternelle prive les figures de soin du soutien du père dans les tâches liées aux enfants, elle peut aussi supprimer des facteurs de stress qui pesaient auparavant sur l’environnement de soin (Wheaton, 1990).
D’abord, les membres de la famille qui absorbent les soins après l’incarcération du père peuvent éprouver une détresse émotionnelle considérable. La réaffectation soudaine des responsabilités de soin peut submerger les mères, les grands-mères ou les autres proches qui font ce travail, au risque de dépasser leurs ressources disponibles. Cette intensification des exigences de soin peut produire un conflit entre les rôles, les figures de soin peinant à concilier obligations parentales et responsabilités concurrentes (Pearlin, 1989). De même, redistribuer des tâches de soin à d’autres membres de la famille peut aussi les submerger, puisque ces proches doivent concilier ces soins avec leurs propres obligations. Par exemple, les grands-mères qui prennent en charge des enfants peuvent ressentir une tension liée à ces nouvelles responsabilités, surtout lorsqu’elles entrent en conflit avec des obligations préexistantes comme un emploi rémunéré, le soin d’autres petits-enfants ou le soutien à un conjoint ou une conjointe ayant des problèmes de santé. Les changements dans l’organisation des soins issus du facteur de stress initial qu’est l’incarcération paternelle peuvent donc contribuer à la détresse émotionnelle des figures de soin.
Ensuite, les familles qui assument des responsabilités de soin supplémentaires du fait de l’incarcération paternelle, en particulier celles qui les redistribuent entre plusieurs membres, peuvent connaître davantage de conflits relationnels. La redistribution allège la charge de chaque figure de soin prise isolément, mais elle peut introduire de nouvelles sources de tension. Le soutien instrumental peut avoir un coût interpersonnel : il crée des attentes de réciprocité (Antonucci et Jackson, 1990), peut exposer les figures de soin au jugement et au regard critique d’autrui (Braman, 2007 ; Kotova, 2020) et peut faire naître des désaccords sur les pratiques éducatives et les façons de prendre soin des enfants (Choi et Marks, 2006). Redistribuer les soins entre plusieurs personnes peut donc alléger la tension individuelle tout en engendrant des conflits relationnels. De fait, les changements dans les soins peuvent créer de nouvelles dynamiques familiales et transformer les relations au sein des familles.
Les processus et les conséquences des changements d’organisation des soins après l’incarcération du père restent relativement méconnus, alors même que le modèle du stress familial laisse penser que l’incarcération paternelle remodèle l’organisation des soins aux enfants d’une manière qui favorise à la fois la détresse émotionnelle et les conflits relationnels. La recherche quantitative montre que l’incarcération paternelle accroît l’instabilité des modes de garde des enfants (Turney et Kaiser, 2025), ce qui a des conséquences étant donné l’importance de cette stabilité pour le bien-être des adultes et des enfants (Bratsch-Hines, Carr, Zgourou, Vernon-Feagans et Willoughby, 2020 ; Chaudry, 2004 ; Pilarz et Hill, 2017 ; Sandstrom et Huerta, 2013). La recherche qualitative décrit comment les réseaux de parenté se mobilisent pour prendre soin des enfants après l’incarcération du père (Arditti et al., 2003 ; Christian, 2005 ; Turanovic et al., 2012), mais ces travaux portent en général sur les perturbations globales de la vie familiale plutôt que sur une analyse détaillée des soins. De même, si la détresse émotionnelle et les conflits relationnels consécutifs à l’incarcération d’un proche sont bien documentés (Goldman, 2019 ; Lowenstein, 1984 ; Wildeman et al., 2012), le rôle du déplacement des responsabilités de soin comme voie menant à ces effets délétères a reçu relativement peu d’attention.
Dans cet article, nous nous appuyons sur des entretiens avec des mères et des grands-mères d’enfants issus de la Jail and Family Life Study pour retracer à la fois les processus par lesquels l’incarcération paternelle provoque des changements dans l’organisation des soins et les répercussions de ces changements sur le bien-être familial. L’analyse apporte trois contributions principales. Premièrement, nous situons les changements dans l’organisation des soins comme une conséquence décisive de l’État carcéral, en éclairant la façon dont l’incarcération paternelle remodèle les familles. Deuxièmement, en nous centrant sur les conséquences de la détention en maison d’arrêt, caractérisée par des séjours brusques, courts et incertains, nous montrons comment cette forme de contact avec le système pénal façonne la vie familiale. Troisièmement, nous faisons progresser la recherche sur les soins en reliant les transitions de rôle à la détresse émotionnelle et aux conflits relationnels.
Pour comprendre comment les familles réorganisent les soins aux enfants après l’incarcération du père, nous utilisons les données de la Jail and Family Life Study, une étude approfondie et longitudinale portant sur des pères incarcérés et les membres de leur famille. Les pères incarcérés ont été recrutés par des annonces présentant le projet dans trois maisons d’arrêt du sud de la Californie entre 2015 et 2017. Pour pouvoir participer, les pères devaient (1) être incarcérés depuis au moins deux mois (les incarcérations très courtes nous intéressant moins), (2) avoir au moins un enfant mineur et (3) avoir été en contact avec leur enfant le mois précédant l’incarcération. Nous avons demandé aux pères de nous communiquer les noms et coordonnées des membres de leur famille (le plus souvent la mère de leurs enfants et leur propre mère). L’échantillon complet compte 123 familles.
Les membres de la famille ont été recrutés et interrogés le plus tôt possible après l’entretien du père, afin de réduire l’écart entre les entretiens des pères et ceux de leurs proches et d’augmenter la probabilité que ces proches soient interrogés pendant l’incarcération de la personne concernée. Des entretiens de suivi ont aussi été menés avec les membres de la famille après la sortie du père de la maison d’arrêt, ce qui a permis de construire une relation de confiance avec les personnes participantes au fil du temps, de recueillir des informations supplémentaires et d’examiner comment la vie familiale évolue. La nature même de l’incarcération fait que certains pères n’ont pas été libérés (soit dans l’attente d’un jugement, soit pour purger une peine), que d’autres ont été condamnés à une peine de prison et que d’autres encore ont été libérés puis réincarcérés, ce qui souligne d’autant la pertinence des entretiens de suivi. Dans ces cas, les pères et leurs proches ont été interrogés environ un an après l’entretien initial. Bien que l’objectif ait été d’interroger chaque personne deux mois après la libération, il a parfois fallu plus de temps pour retrouver les personnes participantes ou fixer un rendez-vous.
L’échantillon analytique comprend 52 familles. Ont été exclues les familles sans entretien avec un membre de la famille (n = 15), puis celles où le père n’avait aucun rôle de soin avant son incarcération (n = 56). Nous avons considéré que les pères participaient aux soins s’ils accomplissaient certaines tâches concrètes auprès de leur enfant (par exemple le nourrir, jouer avec lui, l’emmener chez le médecin). Certains de ces pères vivaient avec leurs enfants avant leur incarcération, d’autres non. Nous avons utilisé les données de 46 mères d’enfants (46 entretiens initiaux et 39 entretiens de suivi) et de 37 grands-mères (37 entretiens initiaux et 32 entretiens de suivi). Les 46 entretiens de mères représentaient 41 familles, cinq pères ayant eu des enfants avec deux mères différentes qui ont participé à l’étude. Les 37 grands-mères représentaient 38 familles, une grand-mère ayant deux enfants dans l’étude. La plupart des grands-mères étaient les mères des pères, mais l’échantillon analytique comprenait aussi deux grands-mères de pères et une mère de mère d’enfants (c’est-à-dire une grand-mère maternelle). L’analyse a reposé sur les entretiens de mères, de grands-mères et d’arrière-grands-mères d’enfants. Les mères étaient souvent la figure de soin principale des enfants après l’incarcération du père et disposaient donc souvent du plus d’informations sur l’organisation des soins, mais les entretiens des grands-mères ont aussi été utiles pour trianguler et compléter les informations fournies par les mères.
Les entretiens ont été menés en anglais ou en espagnol, selon la préférence de la personne participante. Cinq mères (11 % de l’échantillon analytique) et 19 grands-mères (51 % de l’échantillon analytique) ont été interrogées en espagnol. Les entretiens avec les membres de la famille ont été enregistrés et transcrits intégralement, et les entretiens en espagnol traduits en anglais. Une personne participante a refusé l’enregistrement lors de l’entretien initial, et des notes détaillées ont été prises pendant cet entretien. Les mères et les grands-mères ont reçu 50 dollars par entretien. Les entretiens avec les membres de la famille abordaient notamment l’incarcération du père, les dynamiques et les relations au sein du foyer, la situation et les difficultés économiques, et la santé mentale. Ils s’attachaient à distinguer la vie familiale avant et pendant l’incarcération du père, ce qui a permis d’analyser comment l’incarcération avait modifié les dynamiques familiales. Après chaque entretien, la personne qui l’avait mené rédigeait des notes de terrain détaillées résumant le contexte de l’entretien (par exemple l’attitude de la personne participante et le lieu), les domaines du guide d’entretien (par exemple les conséquences de l’incarcération, la situation économique de la famille et la santé) et d’autres éléments importants (par exemple des informations marquantes, des incohérences entre membres de la famille et des sujets à reprendre lors de l’entretien de suivi).
Pour comprendre comment les familles prennent soin des enfants après l’incarcération du père, l’analyse s’est déroulée en quatre grandes étapes, selon une démarche abductive qui laissait émerger à la fois des thèmes éclairés par la théorie et des thèmes inductifs (Timmermans et Tavory, 2012). Nous avons aussi adopté une démarche souple, itérative et transparente, idéale pour les grands échantillons et le codage en équipe (Deterding et Waters, 2021 ; Goldberg et Allen, 2024).
La première étape, menée pour l’ensemble de la Jail and Family Life Study, a consisté en un codage déductif de toutes les transcriptions d’entretien. Ce codage, dirigé par la personne responsable scientifique de l’étude, a été réalisé par une équipe en formation de cycle supérieur. Il impliquait de lire les transcriptions en entier et de les coder selon de grands thèmes, tirés pour la plupart des guides d’entretien. L’équipe a codé ensemble les premières transcriptions afin de parvenir à un consensus sur l’application des codes. Chaque transcription a ensuite été codée par un membre de l’équipe et relue par un autre (le plus souvent la personne responsable de l’étude). Les désaccords étaient soumis au groupe élargi pour être résolus (et le livre de codes a été révisé si nécessaire). L’équipe a d’abord codé de façon déductive les entretiens initiaux des grands-mères, puis les entretiens initiaux des mères, les entretiens de suivi des mères et les entretiens de suivi des grands-mères. Les codes déductifs pertinents pour cette analyse comprennent « Effets de l’incarcération », qui regroupait les échanges sur la façon dont l’incarcération du père avait affecté tel ou tel membre de la famille ; « Protection de l’enfance », qui regroupait les échanges sur le système de protection de l’enfance ; et « Relation avec l’enfant » ou « Relation avec le petit-enfant », qui regroupait les échanges sur la relation du membre de la famille avec les enfants du père.
La deuxième étape a consisté à rédiger de nombreux mémos sur l’organisation des soins pour l’échantillon complet de 123 familles. Les personnes qui signent en deuxième et en troisième position ont rédigé des mémos qualitatifs à partir de notes de terrain détaillées, résumant pour chaque famille le mode de vie, l’organisation de la garde des enfants (par exemple qui assure les soins et comment ils sont répartis entre les membres de la famille), la garde légale et les contacts avec le système de protection de l’enfance avant, pendant et (le cas échéant) après l’incarcération du père. Certaines de ces dimensions ont aussi été codées quantitativement pour résumer facilement la présence ou l’absence de thèmes. Ces mémos ont ensuite servi à affiner l’échantillon analytique et à rédiger des mémos de synthèse sur l’organisation des soins, mettant en évidence les thèmes les plus saillants observés dans les familles. Ces mémos de synthèse ont permis de dégager des configurations communes et ont orienté l’étape de codage suivante.
La troisième étape a consisté en un codage inductif des codes déductifs pertinents (c’est-à-dire des passages des transcriptions les plus en lien avec nos questions de recherche) pour l’échantillon analytique. Ce codage inductif a été réalisé par les personnes qui signent en deuxième et en troisième position, en dialogue avec la personne responsable de l’étude. Les codes ont émergé des mémos et des transcriptions. On peut citer par exemple « Soins assurés par la figure de soin principale », qui regroupait les échanges sur les tâches de soin accomplies par la figure de soin principale après l’incarcération du père ; « Relation entre le père et l’enfant », qui regroupait les échanges sur la façon dont les pères prennent soin des enfants avant et pendant l’incarcération ; et « Conséquences relationnelles des changements dans l’organisation des soins », qui regroupait les échanges sur la façon dont les relations entre figures de soin avaient changé après les modifications de la garde des enfants provoquées par l’incarcération du père. Les deux mêmes personnes ont appliqué ces codes inductifs aux transcriptions, en relisant d’abord chacune le codage de l’autre jusqu’à parvenir à une cohérence (Halpin, 2024). L’ensemble de l’équipe signataire s’est réunie chaque semaine pour discuter du codage et résoudre les divergences.
La quatrième et dernière étape a consisté à rédiger de nouveaux mémos à partir du codage inductif. Un mémo a de nouveau été rédigé pour chaque famille, cette fois pour les seules familles de l’échantillon analytique, résumant les principaux thèmes émergents et repérant les citations clés. Ces mémos par famille ont ensuite servi à rédiger des mémos thématiques, qui dégageaient les grandes configurations communes aux familles, exploraient l’hétérogénéité et repéraient les configurations contraires. Ces mémos constituent la base de nos résultats.
Étant donné les rapports de pouvoir inhérents à la relation de recherche entre l’équipe et les personnes participantes (Reich, 2021), l’équipe de recherche a été attentive à la façon dont ses positionnements pouvaient influer sur plusieurs étapes de l’étude, dont la formulation des questions d’entretien, les interactions avec les personnes participantes et l’interprétation des données. Elle s’est efforcée d’atténuer ces dynamiques en établissant une relation de confiance avec les personnes participantes, en tenant des discussions d’équipe régulières pour réfléchir au déroulement des entretiens et en examinant comment ses présupposés et ses grilles d’interprétation orientaient les décisions analytiques et les thèmes émergents (Goldberg et Allen, 2024).
Le tableau 1 présente les caractéristiques descriptives de l’échantillon analytique. La plupart des mères (n = 32, 70 %) et des grands-mères (n = 29, 78 %) se définissent comme latinas, ce qui reflète le contexte du sud de la Californie (Census, 2000). La plupart des mères (n = 26, 57 %) sont nées aux États-Unis, alors que la plupart des grands-mères sont nées hors des États-Unis (n = 23, 62 %). Les mères ont en moyenne 29 ans et les grands-mères 59 ans. Elles ont en moyenne deux et quatre enfants respectivement. Ces femmes sont liées à des hommes qui ont souvent connu des incarcérations longues et fréquentes. Les membres de la famille sont le plus souvent liés à des hommes qui ont passé entre un et cinq ans en détention (n = 30, 65 % pour les mères ; n = 27, 73 % pour les grands-mères). Environ deux cinquièmes des mères (n = 19, 41 %) ont un enfant avec quelqu’un qui a été incarcéré entre quatre et sept fois, et environ un quart (n = 11, 24 %) avec quelqu’un qui a été incarcéré huit fois ou plus. Ces fréquences sont proches chez les grands-mères (n = 16, 43 % ; n = 9, 24 %, respectivement). Ces caractéristiques descriptives concordent avec celles de l’échantillon complet des mères et des grands-mères.
Tableau 1 — Caractéristiques initiales de l’échantillon analytique
M : moyenne ; ET : écart type ; GED : équivalent du diplôme de fin d’études secondaires.
Conformément au modèle du stress familial, l’incarcération paternelle modifie la dynamique de la garde des enfants. L’incarcération, et l’incapacité qui en découle pour le père détenu d’assurer la garde des enfants, impose à la fois que ses responsabilités soient absorbées par d’autres figures de soin et crée de nouvelles responsabilités, comme emmener les enfants aux visites et les soutenir face à l’absence de leur père : deux mouvements qui modifient les responsabilités de soin. L’analyse des transcriptions met en évidence deux stratégies principales, et souvent complémentaires, par lesquelles les familles organisent la garde des enfants après l’incarcération du père : (1) la concentration des responsabilités de soin sur la figure de soin principale existante, généralement la mère biologique de l’enfant, et (2) la redistribution des responsabilités de soin, le plus souvent entre membres de la famille élargie, mais parfois aussi vers des sources de soin extérieures à la famille comme les structures d’accueil de la petite enfance, des baby-sitters rémunérés ou des amis (voir la figure 1).

Nous concevons les stratégies de concentration et de redistribution des soins comme les deux pôles d’un continuum, la plupart des familles combinant les deux de façon dynamique plutôt que de s’en remettre exclusivement à l’une. Les réponses familiales à l’incarcération paternelle, façonnées par les caractéristiques propres à l’environnement familial, se situent en général entre la concentration exclusive et la redistribution exclusive. La concentration exclusive apparaît le plus souvent quand les membres de la famille élargie sont indisponibles ou peu disposés à aider pour la garde des enfants. La redistribution exclusive apparaît souvent quand les mères ont un emploi rémunéré exigeant ou ont elles-mêmes affaire au système pénal ou à la protection de l’enfance. La combinaison des deux, où les familles recourent à la fois à la concentration et à la redistribution, se révèle la voie la plus accessible. L’incarcération crée souvent un vide de soin trop important pour être comblé par la seule concentration ou la seule redistribution, surtout quand le père assumait une part substantielle des tâches de soin avant son incarcération. Nous détaillons d’abord les stratégies de concentration et de redistribution, puis nous examinons comment les familles les combinent fréquemment pour répondre aux besoins de soin.
Les familles confrontées à l’incarcération paternelle connaissent souvent une concentration des responsabilités de garde, la figure de soin principale existante, généralement la mère, voyant ses responsabilités s’élargir au moment de l’incarcération du père. Cet élargissement s’explique par le fait que le père n’est plus disponible pour prendre le relais quand la mère travaille, s’occupe d’autres tâches domestiques ou fait des courses. Il s’explique aussi par les charges supplémentaires que l’incarcération paternelle impose aux familles (par exemple maintenir le contact avec le père incarcéré). La concentration des responsabilités de soin survient souvent quand les membres de la famille élargie sont indisponibles ou peu disposés à aider (en général à cause de l’éloignement géographique, d’autres responsabilités de soin ou de l’usure provoquée par les incarcérations répétées de leur proche). Environ la moitié des familles ont connu un certain degré de concentration des responsabilités de garde, de la concentration exclusive à une combinaison de concentration et de redistribution, ce qui accroît la surcharge et la tension de rôle (Pearlin et al., 1990).
Karen, 21 ans, mère de deux enfants (1 et 2 ans), a connu une concentration des responsabilités de soin parce que les membres de sa famille élargie n’ont pas pu l’aider lorsque son partenaire, coparent de ses enfants, est allé en maison d’arrêt. Karen est devenue la seule figure de soin principale après que son partenaire a été retiré de leur foyer commun. Elle recevait peu de soutien de sa famille d’origine pendant cette période, son père, qui l’élevait seul, travaillant de longues heures. Karen n’avait pas non plus le droit d’être en contact avec la famille de son partenaire, en raison de l’ordonnance de protection qu’elle avait obtenue contre lui. Ces circonstances l’ont laissée seule, en difficulté, pour s’occuper de ses deux enfants. Elle a raconté combien il était difficile de faire les courses avec eux : « On ne peut même pas faire les courses [avec deux enfants]… Je devais y aller à pied [jusqu’au supermarché] avec la poussette. Et puis je ne peux pas faire les courses avec cette poussette. Alors je devais la plier et prendre un chariot. Mon petit dormait, alors je devais mettre une couverture dans le chariot, allonger mon petit. Voilà mes courses, mon petit. Il prend tout le chariot. Ma fille est assise, alors je devais prendre un autre chariot… C’est ça le plus dur. Avoir deux enfants quand on ne peut pas faire les courses du tout. » Pour des mères comme Karen, l’absence de soutien familial après l’incarcération de leur partenaire les a contraintes à absorber l’ensemble des responsabilités de garde supplémentaires.
Julia, 25 ans, mère d’un enfant (6 ans), a elle aussi connu une concentration des responsabilités de soin. Son partenaire jouait un rôle de soin important dans la vie de leur fils avant son incarcération. Il s’en occupait trois jours par semaine, ce qui laissait à Julia du temps pour faire ses courses, les tâches ménagères et se reposer. Après son incarcération, Julia s’est soudain retrouvée seule responsable des soins de son fils. Elle a dit : « [Mon fils] est avec moi cent pour cent du temps, tout le temps. C’est très rare que je demande une baby-sitter… Le temps que je passe avec lui est beaucoup plus important [qu’avant l’incarcération de son père]. » Julia nous dit que sa famille a rarement pu alléger cette charge, du fait de ses propres obligations. Elle a dit : « Ma mère est cheffe d’entreprise. C’est une femme très occupée… elle n’est pas vraiment disponible tout le temps. Rarement, pour être honnête. » Les changements dans les responsabilités de soin de Julia sont donc importants, puisque son partenaire jouait un rôle de soin significatif avant son incarcération, et concentrés, puisque sa famille ne peut pas remplacer pleinement ce rôle.
Les familles confrontées à l’incarcération paternelle redistribuent aussi souvent les tâches de soin, des personnes qui n’étaient pas jusque-là figures de soin principales (membres de la famille élargie, amis, services de garde rémunérés) prenant en charge des responsabilités de garde pendant l’incarcération du père. Plus des trois quarts des familles ont connu une redistribution des responsabilités de garde, allant de déplacements partiels des responsabilités à des changements complets d’organisation des soins (ces derniers survenant quand les mères ont un emploi rémunéré exigeant ou ont elles-mêmes affaire au système pénal ou à la protection de l’enfance). Les familles ont décrit trois formes courantes de redistribution : une implication accrue de la famille élargie, un recours accru à des personnes extérieures à la famille et le passage complet à une nouvelle figure de soin principale.
La forme la plus courante de redistribution de la garde consiste en l’intervention de membres de la famille élargie qui aident à assumer les responsabilités pendant l’incarcération du père. Ces soins sont généralement bénévoles, non rémunérés et assurés par les grands-parents des enfants (même si des tantes, des oncles, des cousins et cousines ou des aînés de la fratrie s’en chargeaient parfois). Ces arrangements exigent une coopération entre la mère des enfants et la famille élargie. Presque toutes les familles qui ont connu une redistribution ont transféré au moins une partie des responsabilités de garde à la famille élargie (dans environ la moitié des cas à la famille maternelle, dans un quart des cas à la famille paternelle et dans un quart des cas aux deux). Prenons Amy, 77 ans, dont le fils a été incarcéré. Avant son incarcération, Amy et son fils partageaient la garde de sa petite-fille de 13 ans, qui vivait avec eux une partie de la semaine et fréquentait une école voisine. Après l’emprisonnement de son fils, Amy est devenue la figure de soin principale en semaine et un week-end sur deux, assumant les charges financières et pratiques de ce nouveau rôle. En raison de son âge et de ses limitations physiques, la fille d’Amy est aussi intervenue pour l’aider. « Maintenant, le samedi ou le dimanche, [ma fille] prend [ma petite-fille] et elles font ce qu’elles veulent », a expliqué Amy. « Alors ça m’aide, et c’est bien pour [ma petite-fille]. » Cet exemple, où la grand-mère et la tante de l’enfant ont toutes deux endossé un rôle de soin, montre comment la famille élargie assume souvent collectivement les responsabilités parentales en l’absence du père.
La redistribution des responsabilités de garde après l’incarcération paternelle a parfois fait intervenir des sources de soin extérieures à la famille, comme des structures d’accueil de la petite enfance, des baby-sitters rémunérés ou des amis. Prenons Cindy, une mère de 29 ans qui vivait avec ses deux enfants (1 et 7 ans) et sa propre mère. Bien que son partenaire n’ait pas vécu avec eux avant son incarcération, il assumait des responsabilités de soin considérables. Cindy a dit : « Si j’avais besoin d’aide pour ranger, il m’aidait à ranger… Parce qu’il était là pour voir que j’avais besoin d’aide. » L’incarcération de son partenaire a laissé d’importants trous dans la garde des enfants pour Cindy, dont la mère ne pouvait pas aider en raison d’un cancer récemment diagnostiqué ; Cindy a donc demandé de l’aide à un ami. Elle a décrit comment son aîné se rendait à l’école après l’incarcération de son père : « Je l’accompagne à pied. Ou mon ami qui habite à une rue d’ici vient le chercher, ce qui est bien parce que comme ça je n’ai pas à sortir le bébé quand il fait froid. Mais l’été, c’est facile, on y va à pied avec la poussette si le bébé est réveillé. Sinon, c’est mon ami qui vient le chercher. » L’expérience de Cindy montre les difficultés que rencontrent les mères qui s’occupent seules d’enfants, en particulier d’enfants aux horaires et aux besoins différents. Si ce sont en général des membres de la famille qui intervenaient, des amis ou une garderie payante jouaient parfois un rôle essentiel pour les mères.
Dans environ un cinquième des familles de l’échantillon, la redistribution des responsabilités de garde s’est faite par un changement de figure de soin principale, les enfants partant vivre chez un membre de la famille élargie après l’incarcération du père. Cette redistribution résultait le plus souvent des démêlés de la mère avec le système pénal ou la protection de l’enfance, même si elle intervenait parfois volontairement, la mère estimant ne pas être en mesure de s’occuper de ses enfants. Claire, 23 ans, mère de quatre enfants (1, 4, 5 et 7 ans), illustre le cas d’une mère qui a perdu temporairement la garde à la suite d’une intervention des services de protection de l’enfance (Child Protective Services, CPS). Claire a été blessée par balle par son compagnon, ce qui a conduit à l’incarcération de celui-ci. La mère de Claire a appelé les CPS par inquiétude face à la violence. Claire a dit : « Ma mère a appelé les CPS, et [les CPS] ont interrogé ma fille, et ils lui ont demandé si on se disputait. Et elle a dit oui. Et alors, ils les ont pris juste pour ça. » Après avoir suivi un an de cours de parentalité et trouvé un appartement, Claire a retrouvé la garde de ses enfants. Son cas montre comment l’incarcération paternelle peut déstabiliser la garde des enfants par l’intervention d’organismes publics et contribuer à un changement de garde.
Près de la moitié des familles ont mobilisé simultanément la concentration et la redistribution pour assumer les responsabilités de garde après l’incarcération. Elles combinaient en général ces stratégies lorsque la charge de soin était lourde, le plus souvent parce que le père s’impliquait beaucoup dans les soins avant son incarcération. Dans ces familles, il était souvent difficile, voire impossible, de s’en tenir à la seule concentration (une seule figure de soin principale ne pouvant absorber tous les besoins de soin) ou à la seule redistribution (les figures de soin principales voulant et pouvant assumer au moins une partie des responsabilités supplémentaires).
Prenons Teresa, une femme de 35 ans qui a pratiqué à la fois la concentration et la redistribution. Avant l’incarcération de son partenaire, elle vivait avec lui, leur enfant commun (2 ans) et deux enfants plus âgés issus d’une relation précédente (12 et 9 ans). Teresa a expliqué que son partenaire assumait une part importante de la garde des enfants avant son incarcération : « Les jours où [il] ne travaillait pas, ça collait vraiment avec notre emploi du temps, parce que évidemment, vous savez, notre quotidien a toujours été chargé. Il peut aller chercher les enfants et les emmener là où ils doivent aller. Je n’ai pas besoin de me dépêcher de rentrer ni de faire quoi que ce soit. Donc il me retirait vraiment une bonne partie de la charge. » L’incarcération de son partenaire a laissé à Teresa un important vide de soin à combler, sur le plan logistique comme financier, et elle a eu recours à la fois à la redistribution et à la concentration pour le combler. À sa demande, sa mère, qui vivait loin, a pris chez elle à plein temps le plus jeune enfant de Teresa, ce qui a permis de redistribuer une partie des responsabilités de garde malgré la distance géographique. Teresa a aussi inscrit ses deux aînés pour des jours supplémentaires dans une garderie payante. Pourtant, malgré cette redistribution partielle vers la famille et la garderie, Teresa a aussi connu une concentration des responsabilités de soin, ses proches n’habitant pas assez près pour aider régulièrement. Évoquant la difficulté d’aller chercher ses enfants à l’école, Teresa a dit : « Je l’ai fait toute seule. J’ai dû changer mes horaires [de travail]. » L’expérience de Teresa illustre comment les familles combinent simultanément concentration et redistribution. Teresa est l’une des deux seules mères dont un enfant est allé vivre à plein temps, de leur propre initiative, chez un membre de la famille élargie, sans intervention des CPS. Son expérience est néanmoins emblématique de la façon dont les familles pouvaient adopter des stratégies différentes pour différents enfants, selon les capacités des mères et les besoins de soin des enfants.
Les familles combinaient aussi concentration et redistribution lorsqu’il fallait articuler les horaires de travail des mères et des membres de la famille élargie pour que les enfants soient toujours pris en charge. Prenons Susie, 21 ans, mère d’un enfant (2 ans). Son partenaire, qui vivait avec elle, s’occupait beaucoup de leur enfant commun avant son incarcération. Il gardait leur fils pendant que Susie travaillait, et lui et leur fils « jouaient beaucoup ensemble… allaient au parc et tout ça ». Mais après son incarcération, Susie a dû organiser seule la garde de leur fils pendant ses heures de travail. Évoquant l’évolution de ses responsabilités de garde après l’incarcération de son partenaire, Susie a dit : « J’ai dû tout faire pour mon bébé. » Elle a ajouté : « [Être parent toute seule], ça a été assez dur pour moi en fait, parce que ma sœur travaillait aussi. Elle ne pouvait pas le garder. Alors j’ai dû trouver une baby-sitter. Ou parfois j’arrivais en retard au travail parce que je n’avais pas de baby-sitter. » Les horaires de sa sœur ont fini par changer, et Susie a alors pu lui confier une partie de la garde. Susie a donc simultanément connu une garde concentrée et une garde redistribuée, selon la disponibilité de sa sœur et de la baby-sitter. Comme Teresa, Susie a connu à la fois la concentration et la redistribution parce que, malgré un certain soutien familial, elle devenait seule responsable des besoins de son enfant chaque fois que ce soutien faisait défaut.
L’analyse montre que la concentration et la redistribution des responsabilités de soin après l’incarcération paternelle ont des conséquences importantes sur les dynamiques familiales et sur le bien-être des figures de soin, conformément au modèle du stress familial (voir la figure 1). Deux conséquences principales émergent : (1) une détresse accrue, observée surtout chez les figures de soin qui assument des responsabilités concentrées (seules ou combinées à une redistribution), et (2) des conflits accrus entre figures de soin, observés surtout dans les familles où les responsabilités de soin sont redistribuées (seules ou combinées à une concentration).
Les membres de la famille ont décrit la concentration des responsabilités de soin après l’incarcération du père comme une expérience éprouvante et accablante. Cette concentration, qui s’ajoute aux autres tensions liées à l’incarcération d’un proche, a aggravé la détresse des figures de soin de deux manières principales. D’abord, ces personnes ont dit ressentir une tension en prenant en charge une plus grande part de la garde des enfants, rendue plus difficile par l’absence du soutien émotionnel qu’apportait auparavant le père. Ensuite, elles ont dit ressentir une tension face aux nouvelles responsabilités découlant directement de la détention du père. Environ un quart des figures de soin de l’échantillon ont fait état d’une détresse accrue en réponse directe à la charge de soin.
Selon les figures de soin, la détresse liée à la concentration des obligations de soin était d’autant plus vive qu’elles ne pouvaient plus recevoir de soutien émotionnel du père de leur enfant, un soutien qui les aidait souvent à faire face au stress des soins. Prenons Emily, 21 ans, mère de deux enfants (1 et 4 ans). Avant son incarcération, le partenaire d’Emily contribuait aux soins des enfants en faisant les courses et le ménage et en lui apportant un soutien émotionnel. Après son incarcération, Emily a pratiqué à la fois la concentration et la redistribution des soins, en assumant davantage la garde elle-même et en s’appuyant sur Head Start. Elle nous dit que son incarcération a en même temps accru ses responsabilités de soin et l’a privée du soutien émotionnel dont elle avait besoin pour les assumer. Elle dit : « Je n’ai pas de soutien. De soutien moral. Quelqu’un pour me dire que ça allait aller, ou “laisse, je m’en occupe”… Il disait juste : “Tiens, laisse-moi t’aider.” Parce qu’il était là pour voir que j’avais besoin d’aide. » La concentration des responsabilités de soin, conjuguée à la réduction du soutien émotionnel due à la détention, a donc entraîné une dégradation de la santé mentale des figures de soin.
Les figures de soin ont en outre indiqué que la détention du père avait fait naître de nouvelles tâches de soin qui contribuaient à leur détresse. Elles ont par exemple décrit les répercussions émotionnelles de l’incarcération paternelle sur les enfants, qui accroissaient leur propre détresse. Prenons Paulie, une mère de 26 ans qui vivait avec ses deux enfants (6 et 7 ans) et leur père avant son incarcération. Paulie a pratiqué à la fois la concentration et la redistribution après l’incarcération de son partenaire : elle a accru sa propre part de soins et reçu, pour un temps limité, un soutien de la grand-mère paternelle. Paulie a raconté que sa détresse face à la concentration des soins était aggravée par les réactions de ses enfants à l’incarcération. Elle a dit : « Il faut tout faire soi-même. C’est tellement épuisant. Et peut-être que quand on est deux, on peut se partager les tâches… mais moi je dois tout gérer. Et c’est vraiment stressant. Surtout quand ils ne m’écoutent pas. J’ai remarqué que depuis qu’il est là-dedans, ils font des bêtises. J’ai l’impression qu’ils sont devenus de petits fauteurs de troubles. Ils sont… plus insolents et ils croient qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent. » Cet extrait illustre la détresse et la tension nées des nouvelles responsabilités de soin.
De même, certaines figures de soin ont répondu aux réactions émotionnelles de leurs enfants à l’incarcération paternelle en passant davantage de temps avec eux, ce qui contribuait à leur détresse. Prenons Jessica, 24 ans, mère de deux enfants (2 et 5 ans), dont les obligations de soin se sont accrues après l’incarcération du père de son enfant. Elle dit : « C’était juste dur de ne plus avoir d’aide… de devoir jongler avec tant de choses alors qu’on avait l’habitude d’avoir quelqu’un là, juste pour faire les petits trucs les plus bêtes, les plus simples, auxquels on ne pense même jamais. » Jessica a aussi dit vouloir compenser l’absence du père dans la vie de leur enfant. « J’essayais d’en faire plus avec eux, juste parce que j’avais l’impression de devoir… compenser l’absence d’un autre parent… J’essayais tout le temps d’acheter des choses, des choses hors de prix pour [mon fils]. Parce que j’essayais juste de combler un vide… J’essayais vraiment de lui changer les idées, de l’occuper ou de compenser le fait que [son père] n’était plus là. » Comme d’autres mères, Jessica décrit comment la concentration des responsabilités de soin après l’incarcération paternelle, conjuguée à leurs efforts pour atténuer les répercussions néfastes de l’incarcération, met à mal leur bien-être émotionnel.
La détresse apparaissait aussi lorsque les exigences des soins concentrés limitaient la capacité des figures de soin à passer du « temps de qualité » avec leurs enfants. Paulina, 31 ans, mère de deux enfants (3 et 6 ans), illustre ces préoccupations. Paulina vivait avec son partenaire avant son incarcération ; celui-ci s’occupait des enfants pendant qu’elle travaillait. Après son incarcération, Paulina a pratiqué à la fois la concentration et la redistribution : elle a assumé l’essentiel des responsabilités de soin tout en s’appuyant sur une baby-sitter et sur l’aide ponctuelle de membres de la famille. Paulina a dit : « Je rentre fatiguée du travail, je cuisine, je vois [mes enfants]… Ils me disent : “Maman, on va au parc. Tu ne joues plus avec nous. Maman, maman, tu ne me chantes plus de chansons.”… Ma fille me dit : “Pourquoi tu ne nous lis plus d’histoires, maman ? Tu ne fais plus attention à moi, maman, écoute-moi.” » Paulina illustre l’expérience des figures de soin qui peinent à concilier l’augmentation de leurs responsabilités de soin avec la qualité des soins qu’elles peuvent donner à leurs enfants.
La redistribution des tâches de soin après l’incarcération paternelle contribue à l’émergence de conflits entre figures de soin, en particulier, mais pas exclusivement, entre la famille maternelle et la famille paternelle des enfants. Les conflits portent notamment sur le lieu de vie et la garde des enfants, la répartition des frais de garde, l’accès aux enfants (surtout pour la famille du père) et des inquiétudes concernant les relations et les habitudes des enfants. Environ un cinquième des figures de soin font état de conflits avec d’autres figures de soin.
Les figures de soin se disputent parfois au sujet du lieu de vie et de la garde des enfants après l’incarcération du père. Reprenons le cas d’Amy (présentée plus haut), devenue la figure de soin principale de sa petite-fille après l’incarcération de son fils. Amy se disait frustrée parce que la mère de sa petite-fille refusait de payer les frais liés à la garde, dont l’essence pour la conduire à l’école ; en réaction, Amy a exigé que la mère conduise elle-même sa fille à l’école chaque matin. De plus, la petite-fille d’Amy voulait vivre chez elle à plein temps, mais sa mère s’y opposait, ce qui a créé un conflit entre les deux femmes. Amy a dit : « Hier, quand [ma petite-fille] est arrivée, elle m’a dit : “J’ai enfin dit à ma mère que je veux venir habiter chez toi pour commencer le lycée…” Et sa mère a dit : “Eh bien, je ne sais pas, parce que je ne lui fais pas confiance”, en parlant de moi. Comment peut-elle ne pas me faire confiance ? » Le conflit entre Amy et la mère de sa petite-fille découle de la redistribution de la garde après l’incarcération paternelle.
Les désaccords sur le lieu de vie des enfants aboutissaient parfois à des litiges sur la garde. Prenons Crucecita, 74 ans. Après l’incarcération de son fils, les enfants de celui-ci sont allés vivre chez la fille de Crucecita, tandis que leur grand-mère maternelle, leur tante maternelle et la fille de Crucecita demandaient la garde. La garde a été attribuée à la grand-mère maternelle. Les CPS ont accordé un droit de visite à Crucecita, mais les démarches de sa fille pour obtenir un arrangement semblable ont échoué. Revenant sur ce litige, Crucecita a dit : « Ils vivent à l’étroit. Ils n’ont pas assez de place. Ils ont beaucoup d’enfants et ils vivent tous ensemble. C’est horrible… Pourquoi ils ne donnent pas la garde à ma fille, ou les enfants ? Elle a plus de moyens, elle a une vie correcte, et elle et son mari ont tous les deux un métier qualifié. Ils sont allés voir leur maison et ont vu qu’elle vivait dans de bonnes conditions. On peut dire que Dieu l’a bénie et qu’elle a de l’argent. Ils vivent plutôt bien. » Comme le montre le cas de Crucecita, les désaccords sur le lieu de vie des enfants sont une source de conflit après l’incarcération paternelle, les figures de soin ayant parfois des avis divergents sur l’endroit où les enfants devraient vivre, et avec qui.
La redistribution de la garde après l’incarcération du père suscitait parfois des disputes sur les habitudes et les routines des enfants. Prenons Kaylee, 49 ans, qui a assumé des responsabilités de soin supplémentaires après l’incarcération de son fils. Kaylee rapporte que les désaccords entre elle et la mère de ses petits-enfants se sont multipliés à mesure qu’elle s’impliquait dans le quotidien de ses petits-enfants. Elle nous a dit : « Quand elle les emmène manger, c’est seulement pizza, hamburgers, frites… elle ne leur achète rien d’autre. Ça m’inquiète tellement, parce qu’il y a des antécédents de diabète… Elle ne comprend pas que les fruits et les légumes, c’est bon pour eux. Quand je leur fais à manger, ils ne veulent pas manger parce qu’ils sont habitués à la malbouffe. Je leur donnais beaucoup de fruits et de légumes quand ils étaient plus petits, mais maintenant ils n’en mangent plus. Il adore les bonbons. » Cet extrait montre qu’après l’incarcération paternelle, à mesure que les figures de soin assument davantage de responsabilités et doivent se coordonner, des visions divergentes des bonnes pratiques éducatives peuvent faire naître des conflits.
Une autre source de désaccord entre figures de soin concernait le contact des enfants avec leur père incarcéré. Prenons Marsha, une femme de 48 ans dont le fils vivait avec sa partenaire et leur enfant (3 ans) avant d’être incarcéré. Après l’incarcération de son fils, sa partenaire n’a plus pu payer le loyer, si bien que l’enfant a séjourné par intermittence dans des motels avec sa mère et chez ses grands-mères maternelle et paternelle. La mère de l’enfant a ensuite été incarcérée à son tour, et l’enfant a commencé à partager son temps entre les maisons de ses deux grands-mères. Pendant que le père et la mère de l’enfant étaient tous deux incarcérés, la grand-mère maternelle a emmené l’enfant leur rendre visite. Marsha désapprouvait cette décision et nous a dit : « Imaginez comme c’est fatigant pour une petite fille. Je veux dire, que ce soit deux ou trois heures, ça m’est égal, mais là on parle d’au moins quatre ou cinq heures là-dedans. Je veux dire, on ne peut pas apporter à manger, on ne peut pas apporter à boire, il n’y a pas de toilettes et on est dans ce petit box, et le siège est grand comme ça. Et on n’a pas besoin de… je ne sais pas, pour moi ce n’est pas du tout un endroit pour les enfants. Et il y a tous ces gens qui jurent, tous ces gros mots. » L’exemple de Marsha montre qu’à mesure que les figures de soin se partagent les responsabilités de garde, des conflits peuvent surgir sur la façon dont les enfants devraient maintenir le contact avec leur père incarcéré, reflet de convictions divergentes sur des questions comme les effets possibles des visites en maison d’arrêt sur de jeunes enfants.
En nous appuyant sur le modèle du stress familial, qui souligne l’interdépendance et l’interconnexion des membres de la famille (Arditti et McGregor, 2019 ; Conger et Elder, 1994 ; Hill, 1958), nous décrivons et expliquons comment les familles répondent aux charges de soin qui découlent de l’incarcération paternelle. Nous utilisons les données d’entretiens approfondis menés auprès de 54 familles confrontées à l’incarcération, principalement des entretiens avec les mères et les grands-mères des enfants, pour rendre compte de façon systématique des changements dans les soins qui suivent ce facteur de stress. L’incarcération paternelle modifie l’organisation des soins : elle rend les pères incapables d’accomplir de nombreuses tâches de soin, impose que les tâches qu’ils assumaient soient reprises par d’autres et crée de nouvelles tâches (comme faciliter la communication entre le père incarcéré et ses enfants). Nous examinons donc comment l’organisation des soins change après l’incarcération du père et quelles conséquences ces changements ont pour les figures de soin.
Premièrement, l’organisation des soins après l’incarcération paternelle va de la concentration, où les responsabilités de soin sont entièrement absorbées par la figure de soin principale existante, à la redistribution, où elles sont réparties entre d’autres personnes, dont des membres de la famille élargie, des amis et des structures d’accueil de la petite enfance. Ce résultat rejoint les travaux antérieurs qui montrent comment l’incarcération modifie les dynamiques familiales (Braman, 2007 ; Comfort, 2016 ; Turanovic et al., 2012). Nous complétons ces travaux, dont une grande partie porte spécifiquement sur les relations amoureuses (Emory, 2022 ; Turney et al., 2023 ; Widdowson et al., 2020), en examinant de façon systématique les soins, une responsabilité exigeante qui requiert du temps, de l’énergie et des ressources financières de la part des figures de soin (Urwin et al., 2023), et un moteur fondamental du bien-être des enfants (Organisation mondiale de la santé, 2004). Nos résultats sur le continuum de l’organisation des soins (certaines familles concentrant exclusivement les soins, d’autres les redistribuant exclusivement, et la plupart combinant concentration et redistribution) rejoignent les travaux qui documentent l’hétérogénéité des réponses à l’incarcération paternelle (Sampson, 2011 ; Venema et al., 2024). Ces réponses hétérogènes, qui montrent comment les mères et les autres membres de la famille organisent les soins face à l’incarcération du père, pourraient éclairer les mécanismes reliant l’incarcération paternelle à l’instabilité des modes de garde (Turney et Kaiser, 2025).
Deuxièmement, ces réponses à l’incarcération paternelle ont des conséquences pour les mères et les grands-mères, en engendrant détresse et conflits relationnels. La concentration des soins accroît souvent la détresse, tandis que la redistribution des soins engendre souvent des conflits relationnels. Ces conséquences concordent avec la théorie du stress familial, qui souligne à la fois l’interdépendance des membres de la famille et la façon dont les facteurs de stress peuvent conduire à la détresse et au conflit (Conger et Elder, 1994). Elles concordent aussi avec les travaux qui documentent plus généralement la détresse et les conflits issus de l’incarcération (Goldman, 2019 ; Lowenstein, 1984 ; Wildeman et al., 2012). Les changements dans l’organisation des soins, sous forme de concentration, de redistribution ou d’une combinaison des deux, pourraient être des mécanismes expliquant les effets délétères de l’incarcération paternelle sur la santé mentale (Goldman, 2019 ; Sirois, 2020 ; Wildeman et al., 2012) et sur les conflits relationnels (Braman, 2007). De futures recherches pourraient utiliser des données d’enquête en population générale pour examiner l’organisation des soins comme variable médiatrice entre l’incarcération paternelle et le stress ou les conflits relationnels, ou étudier des modérateurs familiaux (par exemple le statut socio-économique ou la proximité de la famille élargie) de la relation entre l’incarcération paternelle et ces effets. Elles pourraient aussi examiner les conséquences des changements dans l’organisation des soins pour le bien-être des enfants, un champ d’étude important qui dépasse le cadre de cet article.
Pris ensemble, ces résultats montrent comment l’incarcération paternelle, un facteur de stress qui implique généralement une absence temporaire du père au sein du foyer, restructure la vie familiale. Si l’incarcération paternelle est un facteur de stress singulier, ces résultats peuvent être instructifs pour comprendre comment les familles répondent à d’autres facteurs de stress, en particulier ceux qui impliquent l’absence d’un membre de la famille (décès d’un parent, déploiement militaire, expulsion du territoire) et ceux qui modifient les dynamiques de soin (par exemple un parent qui reprend un emploi rémunéré après une période de chômage). Les processus de concentration et de redistribution des responsabilités de garde que nous observons dans nos données existent probablement aussi dans les familles confrontées à ces autres facteurs de stress (Dreby, 2012). De futures recherches devraient déterminer en quoi ces autres facteurs de stress façonnent l’organisation des soins de manière semblable à l’incarcération paternelle, et en quoi ils s’en distinguent.
Ces résultats doivent être interprétés à la lumière de plusieurs facteurs, qui tiennent pour la plupart à la composition de l’échantillon. Premièrement, nous avons interrogé des mères et des grands-mères d’enfants confrontés à l’incarcération de leur père, et non l’ensemble des personnes qui prennent soin des enfants pendant l’absence du père. D’autres membres de la famille (frères et sœurs des pères incarcérés, grands-parents maternels, enfants plus âgés) participent aux soins, comme nous l’ont appris les proches interrogés. Des entretiens avec ces autres figures de soin pourraient apporter des résultats supplémentaires. Les recherches futures, sur les soins après l’incarcération paternelle mais aussi plus généralement sur les conséquences de cette incarcération, gagneraient à interroger ces autres membres de la famille (Umamaheswar, 2024). Cela dit, nos entretiens avec à la fois les mères et les grands-mères d’enfants confrontés à l’incarcération de leur père s’inscrivent dans une approche systémique de la famille (Minuchin, 1974). Deuxièmement, l’échantillon a été restreint aux familles dans lesquelles le père participait aux soins avant son incarcération. En théorie, c’est le groupe que l’on s’attend à voir le plus affecté par l’incarcération paternelle, mais ce choix empêche d’examiner l’évolution des dynamiques de soin dans les autres familles. Les pères qui ne s’occupaient pas des enfants avant leur incarcération pouvaient apporter des ressources économiques, dont la perte pourrait modifier l’organisation des soins. Troisièmement, l’échantillon comprend des familles confrontées à la détention d’un proche en maison d’arrêt (même si certains hommes sont condamnés à une peine de prison pendant l’étude ou ont déjà été emprisonnés auparavant). L’organisation des soins après une détention en maison d’arrêt, généralement plus courte qu’une incarcération en prison et marquée par une grande incertitude quant à la date de libération (Walker, 2022), peut se déployer autrement qu’après une incarcération en prison. À l’inverse, les besoins de soin des enfants évoluent assez vite même en l’absence d’incarcération paternelle, et les familles ne décrivent pas les changements dans leur organisation des soins comme spécifiquement de court terme, ce qui laisse penser que le type d’établissement pourrait ne pas peser de façon significative sur l’organisation des soins et ses conséquences. Cette question, comme celle des conséquences à long terme de la détention en maison d’arrêt sur l’organisation des soins, reste à explorer par de futures recherches. Enfin, les résultats pourraient différer avec un échantillon plus diversifié sur le plan racial et ethnique, la plupart des personnes participantes se définissant comme latinx. Les familles latinx adhèrent à la valeur du familisme, qui met l’accent sur l’importance des relations familiales étroites (Campos et al., 2014), ce qui peut façonner l’organisation des soins (et pourrait en partie expliquer, avec les contraintes économiques, pourquoi peu de personnes participantes recouraient à des structures d’accueil de la petite enfance). En outre, l’absence de titre de séjour chez certaines de ces familles peut favoriser un évitement des institutions qui façonne l’organisation des soins (Desai, Su et Adelman, 2020).
Fondée sur des entretiens approfondis avec des mères et des grands-mères d’enfants confrontés à l’incarcération de leur père, cette étude rend compte de façon nuancée de la manière dont les familles font face aux charges de soin qui suivent l’incarcération paternelle. Nous mettons en évidence les processus, le plus souvent imbriqués, de concentration et de redistribution des soins, en expliquant comment certaines familles concentrent les responsabilités de soin, d’autres les redistribuent, et la plupart pratiquent une forme de concentration et de redistribution. Ancrés dans le modèle du stress familial, nos résultats révèlent la diversité des stratégies que les familles emploient pour répondre aux besoins de soin des enfants, les caractéristiques familiales qui façonnent ces stratégies et les conséquences importantes de ces arrangements sur le stress des figures de soin et sur les conflits relationnels. En examinant de façon systématique les soins après l’incarcération paternelle, et leurs implications, nous éclairons les mécanismes par lesquels l’incarcération du père perturbe la vie familiale et contribue à un stress familial plus large. Ces apports enrichissent la compréhension des difficultés particulières auxquelles font face les familles confrontées à l’incarcération d’un père, tout en offrant un cadre pour étudier les réponses en matière de soin à d’autres facteurs de stress familiaux. Les recherches futures devraient continuer d’explorer comment les familles gèrent le stress familial, dont l’incarcération paternelle, tout en élargissant leur champ à d’autres figures de soin, à d’autres contextes d’incarcération et à des systèmes familiaux diversifiés. De tels travaux peuvent éclairer des interventions qui atténuent les effets néfastes de l’incarcération paternelle et favorisent la résilience familiale face aux difficultés.
Complexe Systémique : à retenir
Lu avec un regard systémique, cet article décrit un système familial qui se réorganise autour d’un vide : quand le père part en détention, ses tâches ne disparaissent pas, elles migrent. Le continuum proposé (concentration sur une seule personne, redistribution dans la famille élargie, ou les deux) est un outil simple pour cartographier, en séance, qui porte quoi depuis l’incarcération. Le résultat le plus utile est la symétrie des coûts : la concentration épuise la personne qui tient seule, la redistribution soulage mais fait surgir des conflits entre lignées maternelle et paternelle, sur la garde, l’argent, l’alimentation ou les visites en détention. On peut ainsi entendre ces disputes comme des effets de la réorganisation plutôt que comme des défauts des personnes. Les limites sont nettes : un seul site californien, des familles surtout latinas, des pères en maison d’arrêt, et ni les enfants ni les pères n’ont été interrogés sur ce point. À lire avec l’étude sur le « père liminal » d’hommes dont le père a été incarcéré, et avec la revue sur la thérapie relationnelle dans la réinsertion après l’incarcération.
Notes de l’original
Remerciements. Britni Adams, Maryanne Alderson, Nadine Alsaadi, Natalie Averruz, Belen Barocio, Elisabet Barrios, Isha Bhallamudi, Jaymesha Carter, MacKenzie Christensen, Emma Conner, Adrienne Credo, Patricia Delacruz, Ann Fefferman, Nicholas Freeman, Jesse Garcia, Marilyn Garcia, Gabriela Gonzalez, Rebecca Goodsell, Arevik Gyurjyan, Christopher Hoffman, Payton Huse, Jessica Kizer, Alma Leon-Oseguera, Amy Gong Liu, Crysbelle Lopez, Setarah Mahmoudi, Katelyn Malae, Estéfani Marin, Analicia Mejia Mesinas, Carmel Mitchell, Angie Belen Monreal, Jasmine Morales, Janet Muñiz, Katherine Navarro, Hannah Neatherlin, Tiffany Park, Elizabeth Partida, Alexandra Russo, Juan Sandoval, Steven Schmidt, Archibaldo Silva, Desirae Sotto, Breauna Spencer, Luis Vaca-Corona, Ashley Torres, Alexis Velez, Cara Vermaak, Kanoelani Villanueva, Lacey Wood et Jessica Zhu ont apporté une excellente assistance de recherche.
Considérations éthiques. Cette recherche a été approuvée par le comité d’éthique (Institutional Review Board) de l’université de Californie à Irvine.
Déclaration de conflits d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun conflit d’intérêts potentiel concernant la recherche, la rédaction ou la publication de cet article.
Financement. L’équipe de recherche déclare avoir reçu le soutien financier suivant pour la recherche, la rédaction ou la publication de cet article : la Jail and Family Life Study a été financée par la National Science Foundation et la William T. Grant Foundation.
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Traduction non officielle en français de L’organisation des soins aux enfants après l’incarcération du père, par Kristin Turney, Daniela E. Kaiser et Kelsey Weymouth-Little, Journal of Family Issues, vol. 47, no 9 (2026), doi : 10.1177/0192513x251415136, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau en liste, déclarations regroupées dans les notes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Children’s Caregiving Arrangements Following Paternal Incarceration », publié dans Journal of Family Issues (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Turney, K., Kaiser, D. E., et Weymouth-Little, K. (2026). L’organisation des soins aux enfants après l’incarcération du père (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-organisation-des-soins-aux-enfants-apres-l-incarceration-du-pere (Œuvre originale publiée en 2026 dans Journal of Family Issues, 47(9), 1279-1310 (2026) ; republiée en 2026 par Journal of Family Issues, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0192513X251415136)
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