The British Journal of Social Work · Travail social

La co-conception avec des personnes ayant une expérience vécue : créer des supports pour parler aux enfants et aux jeunes placés de leurs visites familiales

Comment expliquer à un enfant placé ce qui va se passer lors d’une visite avec sa famille de naissance, et ce à quoi il a droit ? En Nouvelle-Galles du Sud, une recherche-action a confié la question à des personnes qui ont connu le placement. Deux d’entre elles, qui signent l’article avec l’équipe universitaire, racontent comment elles ont créé un album pour les plus jeunes et un livre pour les adolescents, et ce que ce partenariat a demandé à la recherche.

Auteurs Billy Black, Bobby Hendry, Amy Conley Wright et Susan Collings (Research Centre for Children and Families, université de Sydney, Nouvelle-Galles du Sud, Australie)Première publication The British Journal of Social Work, 9 janvier 2023Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de La co-conception avec des personnes ayant une expérience vécue : créer des supports pour parler aux enfants et aux jeunes placés de leurs visites familiales, par Billy Black, Bobby Hendry, Amy Conley Wright et Susan Collings, publié dans The British Journal of Social Work (Oxford University Press) (2023), doi : 10.1093/bjsw/bcac235, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Qui pourrait mieux réécrire les règles que les personnes qui les ont vécues ?

Billy Black

Résumé

Les visites, ou temps en famille (family time), permettent aux enfants placés hors de leur foyer de maintenir leurs relations avec leur famille de naissance. En Australie, le contact direct, y compris les visites en face à face, est la règle pour les enfants qui relèvent de mesures de long terme, dont la tutelle (guardianship) et l’adoption ouverte. Les personnes chargées du suivi des situations (caseworkers) ont pour mission de soutenir les relations entre les membres de la famille de naissance des enfants et les personnes qui les accueillent, et de veiller à ce que les contacts soient sûrs et centrés sur l’enfant. Cet article décrit comment des personnes ayant une expérience vécue du temps en famille en contexte de placement ont collaboré avec une équipe de recherche pour co-concevoir des supports pratiques, dans le cadre d’une recherche-action visant à faire évoluer les pratiques de suivi. Ces supports comprennent un livre pour les jeunes enfants et un livre pour les enfants plus âgés et les adolescents, qui emploient tous deux un langage informé par le trauma et donnent à leur public les moyens de connaître ses droits et de demander ce dont il a besoin. D’autres supports comprennent des fiches pratiques co-conçues pour les membres de la famille et les personnes qui accueillent l’enfant. Les personnes qui ont connu elles-mêmes le système de protection de l’enfance ont un regard unique sur l’expérience du temps en famille en contexte de placement et sur la manière de l’améliorer. En partenariat, la recherche et les personnes ayant une expérience vécue peuvent repérer les lacunes dans les connaissances et dans les outils de pratique, et co-concevoir des supports qui intègrent l’expérience vécue et les résultats de recherche, en s’appuyant sur la théorie.

Les enfants et les jeunes ont le droit de participer aux décisions qui les concernent (article 12 de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, 1989). Cela signifie qu’il faut les associer à des recherches qui recueillent leurs points de vue, afin que la pratique et les politiques soient éclairées par le regard des enfants et des jeunes placés (Lundy et McEvoy, 2012). Pourtant, il est encore rare que la parole des enfants et des jeunes soit entendue dans le débat public sur la protection de l’enfance et le placement, et leur capacité à contribuer à la recherche, aux politiques et au changement des pratiques reste largement inexploitée. La recherche plaide de plus en plus pour passer d’une recherche sur les enfants et les jeunes à une recherche avec eux, dans laquelle leurs expériences et leurs compréhensions sont recherchées et valorisées.

Cette approche est particulièrement importante lorsqu’il s’agit de l’intervention de l’État dans des relations personnelles intimes, avec les parents, les frères et sœurs et d’autres proches, pour les jeunes qui restent sous la garde de l’État ou en accueil de remplacement jusqu’à l’âge adulte. En Australie, le droit de l’enfant à rester en lien avec sa famille de naissance est généralement mis en œuvre par un contact en face à face (dit aussi contact direct). L’héritage des Générations volées (Stolen Generations), des adoptions forcées (Forced Adoptions) et des « Australiens oubliés » (Forgotten Australians) a privé des personnes de la possibilité de connaître la part d’elles-mêmes qui venait de leur famille, avec des conséquences douloureuses, durables et étendues (Kenny et al., 2012). Aujourd’hui, même lorsque la réunification n’est pas envisageable, le droit des enfants à rester en lien avec leur famille est garanti par la législation des États et des territoires (Wright et Collings, 2019).

Cet article décrit comment des personnes ayant une expérience vécue du temps en famille en contexte de placement ont contribué à une recherche-action visant à améliorer les pratiques de construction des relations dans le suivi des situations. La collaboration porte sur la coproduction de supports conformes aux principes clés du projet et à ses premiers résultats, en s’appuyant sur le regard de personnes qui ont été jeunes placés, parents de naissance ou familles d’accueil. Ce projet enrichit la littérature sur la recherche fondée sur l’expérience vécue en contexte de placement en explorant le transfert des résultats de recherche et la communication avec les publics destinataires. Nous présentons d’abord le contexte de la recherche-action et le rôle des personnes expertes d’expérience (experts-by-experience). Ensuite, conformément au principe de pratique réflexive du projet, deux personnes expertes d’expérience qui ont connu le placement dans leur enfance reviennent sur leur participation au projet, sur les raisons de leur engagement et sur la manière dont elles ont puisé dans leur expérience vécue pour produire des supports destinés aux enfants et aux jeunes qui vivent des temps en famille. Troisièmement et enfin, l’équipe de recherche partage ce que nous avons appris de ce travail commun et ses implications pour la recherche sur la protection de l’enfance et le placement.

La recherche fondée sur l’expérience vécue

La recherche qualitative considère l’exploration de la vie quotidienne comme un moyen important de comprendre l’expérience humaine et s’appuie sur les points de vue personnels sur le phénomène social étudié. Participer peut donner aux personnes l’occasion de réfléchir à la manière dont leur propre identité, leurs perceptions et leurs choix ont été façonnés par des événements passés, et aider à éclairer les influences subjectives et les forces qui façonnent la société (Boylorn, 2008). L’expérience vécue joue un rôle plus fondamental dans la création de connaissances lorsque les personnes qui mènent la recherche apportent à leur objet d’étude une expertise issue de leur propre expérience personnelle. L’une des façons de procéder, dite de l’« auteur-chercheur », consiste pour une personne à être à la fois sujet et actrice de la recherche, en recourant à des techniques comme l’autoethnographie, la performance et le récit de vie (Boylorn, 2008). Une autre approche consiste à réinventer la relation entre la personne qui fait la recherche et celle sur qui porte la recherche. Les approches de co-conception élèvent le statut de l’expérience vécue en lui reconnaissant une valeur égale mais différente, ce qui exige des personnes expertes reconnues qu’elles renoncent au contrôle et partagent le pouvoir avec d’autres personnes détentrices de savoirs. Le processus d’égalisation de ces relations est facilité par la pratique réflexive et le dialogue (Farr, 2018).

La recherche en co-conception repose sur la reconnaissance du fait que des problèmes sociaux, politiques et environnementaux complexes ne peuvent être résolus par une seule personne ou un seul groupe, et que l’étude de ces questions gagne à recourir à des approches participatives et d’autonomisation des communautés (Zamenopoulos et Alexiou, 2018). C’est particulièrement vrai lorsque la recherche concerne des communautés et des groupes sociaux marginalisés, habituellement tenus à l’écart du débat public sur des questions importantes pour eux. Les enfants, les jeunes et les familles dont la vie est profondément bouleversée par l’intervention de la protection de l’enfance ont une connaissance de première main du fonctionnement des politiques et des pratiques, et ce sont ces enfants, ces jeunes et ces familles qui ont le plus à perdre quand elles ne fonctionnent pas.

La possibilité d’entendre des enfants et des jeunes personnellement concernés par le placement se heurte à des difficultés éthiques, logistiques et méthodologiques. La recherche a aujourd’hui, à juste titre, conscience du déséquilibre de pouvoir fondamental entre un enfant qui participe et la personne adulte qui mène la recherche, mais les tensions non résolues entre le droit des enfants à être protégés et leur droit d’être entendus dans la prise de décision peuvent limiter leur participation à la recherche (Garcıa-Quiroga et Salvo Agoglia, 2020). La réticence des comités d’éthique à approuver des recherches « sensibles » impliquant des enfants et des jeunes (Taplin et al., 2022) trouve son origine dans les critiques des préjudices causés par des expériences sur le développement de l’enfant menées avec des enfants (Collings et al., 2016). Aujourd’hui, des procédures courantes de protection des enfants contre les préjudices exigées par les lignes directrices éthiques, comme l’obtention du consentement parental, peuvent fermer la participation aux enfants et aux jeunes issus de groupes marginalisés (Collings et al., 2016). Le contrôle d’accès (gatekeeping) signifie que les droits participatifs des enfants dépendent de l’autorisation des adultes et que les voix qui s’écartent des normes sociales sont réduites au silence (Moran-Ellis et Sunker, 2013). Ce contrôle d’accès pèse sur la participation des jeunes placés, et le recrutement par l’intermédiaire des services laisse l’accès à la participation entre les mains du personnel (Dockett et Perry, 2011). La plupart des recherches sur les jeunes placés reposent sur des échantillons de convenance (Alfandari, 2017). En outre, la plupart des études auprès de groupes sociaux marginalisés, comme les jeunes ayant connu le placement, utilisent des méthodes qualitatives qui supposent une aisance de communication (Dew et al., 2018). De même, la recherche tend à porter sur les parents de naissance plutôt qu’à se faire avec eux, ce qui ferme une source possible de co-création de connaissances (Cossar et Neil, 2015). La voix des pères est largement absente de la recherche en protection de l’enfance, en parallèle d’un manque général d’engagement auprès des pères dans le travail de protection de l’enfance, que la littérature a documenté surtout du point de vue des équipes professionnelles (Maxwell et al., 2012).

Les perspectives théoriques critiques interrogent les différences de pouvoir inhérentes au système de protection de l’enfance et soulignent l’intérêt de collaborer directement avec des jeunes ayant connu le placement et avec des membres de leur famille. La documentation sur la participation de personnes ayant connu le placement à la recherche s’est surtout intéressée à leur rôle dans le recueil et l’interprétation des données (par exemple Lushey et Munro, 2015 ; Törrönen et Vornanen, 2014 ; Kelly et al., 2020), en prêtant peu d’attention à ce qu’elles pourraient apporter au transfert des résultats et à la communication. Collaborer avec des personnes porteuses d’un savoir expérientiel apporte des dimensions importantes à une recherche destinée à produire de nouvelles connaissances pour orienter les politiques et la pratique (Thomson, 2009 ; Cossar et Neil, 2015). Comme le montrent les recherches sur les services assurés par des pairs (Cabassa et al., 2017) et sur les groupes de discussion et de soutien entre pairs en ligne (par exemple Hether et al., 2014), l’expérience partagée favorise la confiance et la crédibilité.

Les recherches sur le temps en famille ont montré que les jeunes ont des points de vue et des interprétations qui diffèrent de ceux des adultes qui les entourent (Iyer et al., 2020a,b ; Simpson 2020). Cela met en évidence un manque important de recherches en co-conception avec des jeunes ayant connu le placement, qui pourraient offrir aux enfants et aux jeunes placés des outils et des connaissances pratiques. Pour le projet Fostering Lifelong Connections (FLC), décrit dans la section suivante, des personnes associées à la recherche ont puisé dans leur expérience vécue du placement pour élaborer des supports qui s’adressent directement à d’autres personnes vivant actuellement un placement.

Le projet FLC et le rôle des personnes expertes d’expérience

Le projet Fostering Lifelong Conenctions for Children in Permanent Care (FLC, « Favoriser des liens pour la vie chez les enfants en placement permanent ») est une recherche-action de trois ans visant à concevoir, tester et évaluer des pratiques de construction des relations que les personnes chargées du suivi peuvent utiliser pour favoriser des temps en famille positifs et enrichissants pour les enfants et les jeunes. Il recourt à une méthodologie appelée Breakthrough Series Collaborative (collaboratif de percée), adaptée lorsque le besoin d’améliorer les pratiques est établi et que des données émergentes signalent des pratiques prometteuses (Miller et Ward, 2008), comme c’est le cas pour le temps en famille. Le modèle Breakthrough Series Collaborative a été mis au point par l’Institute for Healthcare Improvement (2003) dans le contexte des services de santé et adapté aux services de protection de l’enfance par Casey Family Programs (voir par exemple Casey Family Programs 2009, 2011). Ses éléments clés consistent à choisir un thème, à constituer un groupe de référence d’expertise, à enrôler des organisations et des équipes de terrain pour mettre en œuvre des changements de pratique à petite échelle, et à coordonner des sessions d’apprentissage qui réunissent les équipes participantes entre les cycles de recherche-action pour partager les principaux résultats. Des cycles planifier-faire-étudier-agir servent à tester et à affiner en continu ces changements de pratique à petite échelle (Casey Family Programs, 2011).

Le projet réunit des équipes de recherche, des organismes de placement, des spécialistes de la protection de l’enfance et des personnes ayant une expérience vécue du placement (appelées personnes expertes d’expérience) pour tester rapidement des stratégies en temps réel. Associer les personnes chargées du suivi qui devront mettre en œuvre les pratiques, ainsi que celles dont la vie est la plus touchée par ces pratiques, augmente la probabilité que les changements soient jugés acceptables et utiles. Quatre équipes de recherche-action ont été constituées dans différentes parties de la Nouvelle-Galles du Sud, en zones métropolitaines et régionales. En deux ans, trente-trois personnes chargées du suivi, issues de huit organisations partenaires, ont pris part à quatre cycles planifier-faire-étudier-agir pour se concentrer sur un domaine précis de la pratique du temps en famille, découvrir et expérimenter de nouvelles approches avec des familles de leur file active, puis partager leurs réflexions lors de réunions mensuelles de pratique réflexive et de sessions d’apprentissage en fin de cycle. Les équipes de recherche-action se sont concentrées sur sept pratiques, dont la technologie virtuelle (« le temps en famille à distance ») ; le débriefing avec les parents et les personnes qui accueillent l’enfant, l’accompagnement des familles d’accueil et la co-régulation ; le soutien aux liens fraternels et l’écoute de la parole des enfants (voir le tableau 1 pour une description des pratiques).

Tableau 1 — Description des essais de pratique

  • Débriefing. Rencontrer l’enfant, le parent et/ou la famille d’accueil, ou leur parler, avant et/ou après la visite, sur ce qui a bien fonctionné et ce qui peut être amélioré.
  • Faciliter le temps en famille à distance. Aider les enfants et les familles à utiliser des moyens de communication technologiques (par exemple vidéo, appels, discussions de groupe) ou des échanges sans technologie (lettres, dessins, photos).
  • Accompagnement des familles d’accueil. Rester en contact régulier avec les familles d’accueil avant et après les visites pour leur faire un retour sur leurs efforts et encourager la réflexion afin d’améliorer les interactions futures avec les parents de l’enfant ou d’autres proches.
  • Co-régulation. Aider les membres de la famille de naissance et les familles d’accueil à réfléchir à leurs propres émotions et à les comprendre, afin de répondre avec sensibilité aux réactions des enfants et de gérer les comportements qui surviennent avant et après les visites.
  • Liens culturels. Documenter les pratiques qui aident les enfants à se relier à leur culture à travers leurs relations et le temps passé en famille.
  • Écouter la parole des enfants. Travailler avec les familles d’accueil pour recueillir le retour immédiat des enfants après les visites, et en discuter avec les familles d’accueil et la famille de naissance.
  • Soutenir les liens fraternels. Interroger les enfants sur leurs frères et sœurs et sur les personnes qu’ils aimeraient voir, et mettre en place des moyens créatifs de maintenir les liens.

Les essais de pratique sont guidés par trois principes du projet. Le premier, la pratique informée par le trauma, reconnaît que tous les enfants placés et beaucoup des membres de leur famille et des personnes qui les accueillent ont connu une détresse susceptible d’entraîner des comportements qui mettent les relations à l’épreuve (Collings et al., 2022). Le deuxième, la sécurité culturelle et le respect, valorise les réseaux et les obligations de parenté aborigènes (Aboriginal Kinship), qui ont pris soin de générations d’enfants et maintenu en vie la plus ancienne culture continue de la planète (Rileye et al., 2015). Le troisième, la pratique réflexive, sous-tend la méthodologie selon laquelle les personnes chargées du suivi se réunissent chaque mois avec l’équipe de recherche pour analyser et partager ce qui a bien fonctionné, ce qui pourrait être amélioré et la manière dont elles adaptent leur pratique, en s’appuyant sur le cycle d’apprentissage expérientiel de Kolb (2014).

Depuis le lancement du projet, l’équipe de recherche compte six personnes cochercheuses rémunérées en tant que « personnes expertes d’expérience ». En s’appuyant sur les réseaux existants du secteur et de la communauté, notamment les organisations partenaires, l’équipe de recherche a publié une offre de poste de recherche occasionnel pour des « personnes expertes d’expérience » : jeunes placés, membres de la famille d’un jeune placé, ou familles d’accueil, y compris dans la parenté, ayant une expérience personnelle du temps en famille. Le projet a recruté deux jeunes ayant connu le placement, deux mères dont les enfants étaient placés et deux personnes accueillantes (un homme et une femme). Ce groupe travaille aux côtés de « personnes expertes de profession » (experts-by-profession), issues d’organismes professionnels, d’organisations autochtones et non gouvernementales et de la magistrature, qui apportent la connaissance des pratiques locales et du système, pour former le groupe de référence du projet. L’équipe de recherche a travaillé en étroite collaboration avec les personnes expertes d’expérience et les personnes expertes de profession pour co-construire les outils de recueil des données, interpréter les premiers résultats et créer des informations pratiques et accessibles, diffusées auprès des personnes chargées du suivi et des organismes de placement, des jeunes placés, des membres des familles et des familles d’accueil. Au total, nous avons co-conçu des supports qui s’appuient sur les résultats de la recherche, sur l’expérience vécue et sur les principes directeurs du projet : une pratique informée par le trauma, culturellement sûre et réflexive.

Dès le début du projet, les outils de communication sur le temps en famille ont été désignés comme une priorité. Le groupe de référence d’expertise a examiné les informations sur le temps en famille publiées sur les sites web des pouvoirs publics et des organismes de placement. Le groupe a constaté que non seulement ces informations s’adressaient à un public adulte et n’étaient pas rédigées dans un langage accessible aux enfants, mais qu’elles portaient aussi sur la mécanique du temps en famille, responsabilités et procédures, plutôt que sur les relations et les droits.

Des outils de communication destinés aux membres des familles et aux familles d’accueil ont été co-conçus par les personnes expertes d’expérience et l’équipe de recherche. Tegan Whittaker et Chantelle Rozzi ont co-conçu des supports informés par le trauma qui reconnaissent que la douleur émotionnelle des parents peut être réactivée par le temps en famille. Ces supports encouragent les parents à prendre conscience de leurs états émotionnels ainsi que de ceux de leur enfant et de la famille d’accueil, et proposent des suggestions pratiques pour rendre le temps en famille agréable. Jacqueline Kaelle a co-conçu une fiche pratique qui décrit les expressions du trauma et des activités de co-régulation que des adultes de confiance et des enfants peuvent faire ensemble.

Les personnes expertes d’expérience ont relevé un manque d’informations sur le temps en famille destinées aux enfants et aux jeunes, et Billy Black et Bobby Hendry ont mis leurs talents créatifs au service de cette lacune. Billy Black, artiste qui a grandi en placement, s’est impliquée, jeune adulte, dans la recherche, la formation des équipes professionnelles et l’amélioration des services. Dans le cadre du groupe d’expertise du projet, elle a créé Roar, un album illustré pour les jeunes enfants placés qui explore les sentiments complexes que les enfants éprouvent lors des visites avec leur famille biologique. Bobby Hendry est graphiste et photographe, a connu le placement et tient passionnément à utiliser sa propre histoire et sa créativité pour faire avancer les choses et susciter le changement. My Family Time is Mine (« Mon temps en famille m’appartient ») regorge d’informations sur le droit des jeunes placés à être entendus, y compris à propos du temps en famille, et de conseils pratiques pour garder la main sur leurs réactions.

Comme indiqué plus haut, la pratique réflexive est un principe central qui structure la méthodologie du projet. La pratique réflexive et un dialogue continu ont été essentiels à la collaboration entre l’équipe de recherche et les personnes expertes d’expérience. Dans les sections suivantes, Billy Black et Bobby Hendry décrivent leurs supports et la manière dont les personnes chargées du suivi et d’autres équipes du travail social peuvent les utiliser. Elles reviennent sur la façon dont elles ont mis leur expérience au service de ce projet pour améliorer le temps en famille d’autres jeunes en famille d’accueil, sous tutelle ou adoptés.

Roar, un livre pour les jeunes enfants, par Billy Black

Quand Amy Conley Wright et Susan Collings m’ont contactée, j’étais enthousiaste à l’idée de participer à un projet qui pouvait changer la vie des enfants placés. J’avais déjà une passion pour la recherche, et j’apporterais aussi à ce projet une connaissance singulière du système de placement, vu sous plusieurs angles. D’abord comme enfant placée, puis comme adolescente engagée dans la défense des droits, à l’écoute d’innombrables autres enfants placés, puis comme formatrice à l’écoute des points de vue des équipes de travail social, des organismes et des familles d’accueil, et enfin comme intervenante de soutien auprès d’enfants, assurant tout un éventail de soutiens, dont la supervision des contacts avec la famille de naissance, avec préparation et débriefing.

Au cours des deux dernières décennies, j’ai vu tant d’efforts pour changer le système de placement. Chaque tentative est venue d’en haut, d’autorités bureaucratiques qui se demandent comment gérer efficacement des milliers de familles. Cette approche empêche des équipes de terrain passionnées de faire un travail qui donne du pouvoir d’agir, et laisse les personnes les plus démunies sans soutien. Qui pourrait mieux réécrire les règles que les personnes qui les ont vécues ?

Partout dans le monde, les manières de concevoir les services évoluent vers un état d’esprit de co-conception qui valorise l’apport des groupes marginalisés. Malheureusement, les enfants placés ne sont pas seulement défavorisés sur le plan statistique : le système les a aussi privés de pouvoir. Peu d’entre eux ont les compétences ou l’envie d’essayer d’améliorer les choses pour d’autres enfants.

L’occasion de rejoindre cette équipe de recherche était d’une rareté éblouissante. Elle n’exigeait aucune expérience universitaire, s’accompagnait de l’assurance ferme que mon expertise issue de l’expérience vécue était très appréciée, et de beaucoup de soutien et d’accompagnement pour mettre mon expertise propre au service du plus grand effet possible. L’équipe a pris le temps de me connaître et de connaître mes compétences. Ensemble, nous avons élaboré le projet que j’écrive et illustre un livre pour enfants qui pourrait les aider à prendre une part plus active aux décisions sur ce qui les fait se sentir plus en sécurité. Ma contribution ne me semble pas symbolique, parce qu’il n’existe littéralement aucune ressource de ce genre.

Les enfants placés sont souvent laissés dans l’ignorance. On ne les informe pas de leurs droits humains fondamentaux, comme le droit aux rites ordinaires de l’enfance, des loisirs ou des visites familiales, ni même de leurs droits dans la maison, comme le moment de manger ou de se doucher. La réponse à « Pourquoi personne ne me l’a dit ? » se résume généralement à « Tu ne l’as jamais demandé ». Cela peut sembler raisonnable, mais les enfants n’ont ni assez de connaissances ni assez de pouvoir pour demander.

J’ai eu au moins trente personnes chargées de mon suivi quand j’étais enfant, ou peut-être 300, puisque je n’en ai jamais rencontré beaucoup. À force d’être déplacée, je n’avais pas le temps de faire confiance à un adulte et je n’avais aucun accès à l’information sur le système. Je n’ai jamais su qui j’avais le droit de voir, ni que j’aurais pu demander des dizaines de choses qui auraient rendu les visites plus confortables. L’information, c’est le pouvoir, mais elle exige un langage adapté à l’âge. Il peut y avoir des détails qu’il faut légalement cacher aux enfants, mais tout le reste devrait être à leur portée. Ils ont le droit de savoir pourquoi ils sont placés, même si cela implique de parler de choses difficiles. Ils ont le droit de savoir pourquoi des adultes leur proposent de changer d’école, de commencer une thérapie, de réduire le temps en famille, et ils ont le droit de négocier chacune de ces propositions. Si des enfants sont bouleversés ou se désengagent, il est important d’alléger la pression, de garder l’attention sur la construction de la confiance et du lien avec eux, et de leur assurer que leur voix compte plus que tout.

Mon livre Roar (« Rugir ») suit un lionceau qui aime son père, un lion imprévisible, drôle, mais capable de se comporter d’une manière que le lionceau trouve terrifiante. Le lionceau est soutenu par un gorille accueillant plein de douceur et par un ours chargé de son suivi pour surmonter le malaise de voir son père dans un cadre qui n’a rien de naturel. Ces adultes encouragent le lionceau à exprimer ses besoins et répondent de façon réfléchie à ses comportements instinctifs d’adaptation. Le lionceau commence à s’exercer à de nouvelles façons de gérer le sentiment d’insécurité, comme respirer lentement, compter et parler à des adultes de confiance.

J’espère que le livre ouvrira des conversations entre les enfants et les adultes en qui ils ont confiance sur des choses importantes, comme s’orienter dans son identité familiale et réguler des sentiments intenses. J’encourage les adultes à recadrer les « comportements difficiles » des enfants comme des comportements instinctifs d’adaptation, et à se concentrer sur l’aide à apporter à l’enfant pour qu’il se sente en sécurité, en lui donnant l’occasion de se sentir maître des décisions qui le concernent. J’encourage les enfants à demander aux adultes de petites choses qui pourraient les aider à se sentir plus en sécurité. Je sais que beaucoup d’enfants ne croiront pas que leur voix est prise au sérieux ; c’est pourquoi le guide de Roar destiné aux adultes les invite à trouver des moyens concrets d’associer les enfants à la prise de décision et à la découverte de leur propre histoire. La connaissance et le pouvoir permettent aux enfants de se sentir en sécurité, et ce principe devrait être au premier plan de chacune de nos tentatives pour améliorer la vie des enfants placés.

My family time is mine, un livre pour les enfants plus âgés et les adolescents, par Bobby Hendry

J’ai à cœur d’utiliser mon histoire et ma capacité à mettre en mots mon expérience vécue pour susciter le changement, et des études comme celle-ci, qui associent de vraies personnes ayant de vraies expériences, sont essentielles pour y parvenir. Grandir en placement, c’est une évidence, a eu ses difficultés. Depuis mon entrée dans le système, à sept ans, jusqu’à ma « sortie par limite d’âge » à dix-huit ans, j’ai déménagé régulièrement et sans prévenir. L’instabilité était la seule constante de ma petite vie.

Toute forme de contact avec ma famille de naissance a été pour moi l’un des aspects les plus éprouvants émotionnellement de mon placement. L’ampleur de mes sentiments et le désir de voir mes besoins satisfaits, dans une situation où je me sentais ni entendue ni capable d’agir, me submergeaient, et cela dépassait ma capacité de compréhension ou de communication. Le temps en famille est un aspect de l’expérience du placement que la bureaucratie, la loi et les politiques rendent infiniment plus difficile, mais aussi parce que de multiples personnes, dans des rôles différents, se disputent l’intérêt supérieur du jeune. La présence des personnes chargées du suivi, de la famille de naissance et des familles d’accueil aux côtés d’un jeune, dans une situation où l’on attend de lui qu’il comprenne ses sentiments et sa situation et qu’il communique au-delà de son âge, est un champ de mines pour tout le monde.

L’étude m’a donné l’occasion de créer un support pour y répondre, et pas n’importe lequel. Il existe quantité de documents produits par les pouvoirs publics ou par les organismes eux-mêmes, remis dans des pochettes en plastique aux jeunes à leur entrée en placement, mais aucun n’a été fait par une personne ayant connu le placement, et aucun ne parle de l’expérience du temps en famille. Alors, forte de l’autorité d’une adulte qui comprend les difficultés et les nuances du fait de grandir en placement, j’ai créé My Family Time is Mine pour donner aux jeunes le pouvoir que confère la connaissance. Le livre explore les droits et la manière d’apprendre à comprendre ses émotions et à en garder la maîtrise, à communiquer ses sentiments et ses besoins, autour du temps en famille et au-delà. Sa mise en page et sa langue le rendent accessible à des jeunes de niveaux de lecture variés, et il n’exclut ni les jeunes qui grandissent dans un accueil chez des proches, ni les jeunes qui ont peu ou beaucoup de proches de naissance : il est écrit pour tous les jeunes placés.

Je voulais que ce soit un support que les jeunes puissent prendre et lire en autonomie, mais dont les personnes chargées du suivi et les familles d’accueil puissent aussi tirer quelque chose. Il a même servi à créer un programme de groupe animé de six semaines pour les jeunes, et le guide d’animation est mis gratuitement à la disposition des organismes de placement pour qu’ils puissent proposer leurs propres versions du programme.

Le livre parle du droit des jeunes au temps en famille, à la sécurité, à des limites et à avoir leur mot à dire dans les décisions. La première étape, pour que les jeunes défendent leurs propres intérêts, consiste à comprendre leurs droits, y compris le droit de ne pas se rendre à une visite s’ils ne s’y sentent pas en sécurité ou à l’aise. Le chapitre suivant aborde le cœur du problème pour les jeunes, à savoir les émotions qui accompagnent le temps en famille. On y trouve une étude approfondie de ce qu’est la colère, un guide pour réguler soi-même ses émotions, un tableau de mots pour décrire certains sentiments afin de mieux comprendre et communiquer ses émotions, ainsi qu’une partie sur la manière de mettre en place une routine avant et après le temps en famille. Le temps en famille peut être extrêmement perturbant ; l’objectif de ce chapitre est donc de permettre aux jeunes de comprendre que leurs sentiments et leurs réactions à ces sentiments sont légitimes, et de leur donner des conseils pratiques pour gérer les émotions difficiles.

Le livre comprend un chapitre qui simplifie les réponses au trauma : combat, fuite, figement et soumission (fawn). C’est un fait bien connu que les jeunes du système de placement sont beaucoup plus susceptibles de vivre des expériences négatives de l’enfance (Adverse Childhood Experiences), ce qui les expose davantage à des réponses de stress excessives et durables. La connaissance est la première étape de la compréhension, qui est elle-même la première étape de la gestion et de la maîtrise ; ce chapitre porte donc sur la raison d’être des réponses au trauma, sur ce qu’est chacune d’elles, sur ce qu’on ressent alors et sur ce que les jeunes peuvent faire quand ils les éprouvent. La musique peut être un excellent moyen de soulager le stress et l’anxiété, et j’ai aussi inclus des listes de lecture pour chaque réponse au trauma, que les jeunes peuvent écouter ou dont ils peuvent s’inspirer pour créer les leurs.

J’aborde ensuite la manière dont les jeunes peuvent apprendre à communiquer leurs besoins et leurs sentiments, en insistant sur l’importance de l’empathie. Enfant, j’avais le sentiment qu’on attendait de moi que je communique à un niveau au-delà de mon âge ; expliquer la responsabilité qu’ont les jeunes de communiquer efficacement, et la manière de le faire, est donc essentiel pour qu’ils puissent voir leurs besoins satisfaits et compris par les autres.

Les jeunes placés vivent entourés d’adultes sous pression, ce qui peut entraîner des comportements inadéquats dont un jeune peut se sentir responsable. J’ai inclus un chapitre sur le fait que les adultes, malgré tous leurs efforts, ne font pas toujours ce qu’il faut. Il souligne que les jeunes ne sont pas responsables du comportement ou des actes des autres. J’aborde ensuite les erreurs sous l’angle d’un état d’esprit de développement : faire des erreurs fait partie de la vie et constitue une occasion de grandir ; j’explique aussi comment limiter le discours intérieur négatif et l’importance de s’excuser quand nos erreurs touchent les autres. Enfin, j’encourage les jeunes à voir leur avenir comme une page blanche : ils peuvent décider de qui ils deviendront, même s’ils ont le sentiment que tant de choses leur échappent. J’explique aussi la résilience et j’ai inclus des affirmations que les jeunes peuvent se répéter pour se rappeler leur force et leur capacité à traverser des choses difficiles. Grandir en placement peut fausser le sentiment de sa propre valeur, ce qui rend difficile un discours intérieur positif. Il peut aussi être difficile d’avoir le sentiment de maîtriser son avenir quand on a grandi avec tant de choses hors de son contrôle, sans parler du manque de soutien que peuvent connaître les jeunes une fois sortis du placement. Personnellement, j’ai trouvé que célébrer la résilience qu’il m’a fallu pour franchir les obstacles d’une enfance en placement, et reconnaître que mon passé ne définit pas mon avenir, ont été deux éléments clés pour m’aider à prendre ma vie en main après le placement. J’espère que cela profitera aussi à d’autres jeunes.

J’ai absolument adoré avoir l’occasion d’utiliser mon expérience pour créer ce support qui, je l’espère, améliorera la vie et les temps en famille des enfants placés, et j’espère vraiment que My Family Time is Mine aidera ces enfants à se sentir un peu moins dans la solitude et beaucoup plus en prise sur leur vie, dans une enfance dont je sais trop bien qu’elle peut être solitaire et impuissante.

Discussion

Pour les enfants et les jeunes placés, l’État réorganise leur vie relationnelle de manière fondamentale. Cela inclut les décisions sur le lieu où ils vivront et avec qui, et sur la manière et le moment où ils verront les membres de leur famille avec qui ils ne vivent pas. Les enfants et les jeunes ont le droit moral que leurs points de vue sur leurs relations avec les personnes importantes de leur vie soient entendus et pris en compte, tout en étant épargnés des retombées émotionnelles de décisions qui peuvent être douloureuses (Dwyer, 2006). Les personnes chargées du suivi sont souvent des intermédiaires dans les dynamiques interpersonnelles complexes qui se nouent entre les enfants et les jeunes placés, leur famille de naissance et les personnes qui les accueillent. Le projet FLC a été conçu pour rassembler les enseignements des équipes de terrain, des responsables d’organismes, des personnes expertes d’expérience et des personnes expertes de profession, afin de produire des supports utilisables dans la pratique du suivi. Comme le montrent les réflexions de Billy et de Bobby, leur expérience du placement les a rendues attentives au type d’informations qu’il importe de transmettre aux enfants et aux jeunes placés.

Les personnes expertes d’expérience et l’équipe de recherche apportent des ensembles différents de connaissances et de compétences. Les personnes qui ont connu elles-mêmes le système de placement peuvent partager une sagesse de première main sur ce que représentait le temps en famille, sur ce qui fonctionnait bien et sur ce qui leur posait problème. Leurs récits puissants, de personnes qui ont subi la pratique du suivi et vécu avec les conséquences des décisions et des actes d’autrui, éclairent ce qui aurait fait la différence, ce qui peut orienter les recommandations de pratique pour les personnes qui vivent actuellement le système de placement. Lorsque la recherche travaille aux côtés des personnes expertes d’expérience comme avec de véritables partenaires, sur un pied d’égalité, cela peut constituer une forme d’autonomisation pour des groupes habituellement marginalisés et réduits au silence (Zamenopoulos et Alexiou, 2018). Au-delà de la justification morale des approches de co-conception, il y a la reconnaissance que les personnes ayant une expérience vécue du placement apportent à la recherche des éclairages nouveaux sur la manière de remédier aux défaillances du système.

Le projet FLC a associé à une recherche-action des personnes chargées du suivi, riches d’une sagesse pratique, pour tester de nouvelles pratiques et, parallèlement, a engagé des personnes expertes d’expérience dans la coproduction de supports fondés sur les premiers résultats. Cela prolonge la recherche classique en co-conception avec des personnes ayant connu le placement, qui s’est surtout intéressée à leur rôle dans le recueil et l’interprétation des données (par exemple Lushey et Munro, 2015 ; Törrönen et Vornanen, 2014 ; Kelly et al., 2020). Les supports décrits dans cet article sont le fruit d’une coproduction dans laquelle les personnes expertes d’expérience ont pu apprendre, auprès des personnes expertes de profession et de l’équipe universitaire, les principes de la pratique informée par le trauma, et relier leurs propres expériences personnelles aux résultats empiriques recueillis auprès des personnes chargées du suivi sur des pratiques prometteuses en matière de temps en famille (voir par exemple Collings et al., 2022). Fondamentalement, nous pensons que ce partenariat a produit des supports plus pertinents, plus respectueux et plus utiles pour leurs publics que ce qui aurait pu être obtenu sans lui.

Notre équipe a réfléchi à l’expérience de ce travail collaboratif entre recherche et personnes ayant connu le placement, pour en tirer des conseils à l’intention des futures équipes de recherche. La recherche peut avoir tendance à considérer que l’autorité revient aux pairs du monde de la recherche plutôt qu’aux personnes expertes du fait de leur expérience vécue. Se laisser guider par l’expertise de jeunes placés ou sortis du placement, ou de familles concernées par le système de placement, et reconnaître leurs regards uniques, qui ne figurent pas dans les données parce que personne ne leur a demandé leur avis, suppose un changement d’état d’esprit. Pour les personnes qui ont une expérience personnelle du système de placement, les expériences de marginalisation et d’impuissance vécues dans le système peuvent faire qu’il faut du temps pour établir la confiance et le lien.

Lors du choix des personnes cochercheuses, il importe de veiller à ce qu’elles en soient au bon stade de guérison par rapport à leur expérience, et que l’équipe de recherche offre soutien, empathie et compassion, tout en montrant comment la recherche peut bénéficier à d’autres personnes actuellement concernées par le système de placement. Une mère, qui n’avait pas vu ses enfants placés depuis quelques années, s’est retirée du groupe des personnes expertes d’expérience parce qu’il lui était trop douloureux de parler du temps en famille. Nous l’avons soutenue dans cette décision difficile et lui avons laissé la porte ouverte pour revenir si elle s’en sentait capable, sans exercer sur elle aucune pression en ce sens. Si un père d’accueil a participé au groupe des personnes expertes d’expérience, nous n’avons pas pu recruter de père dont l’enfant avait été placé, et ce point de vue a donc manqué à la recherche. Nos personnes cochercheuses nous ont été adressées principalement par des collaborations de recherche et des organisations partenaires, ce qui témoigne de l’invisibilité et de la marginalité des pères dans la pratique du placement.

Notre partenariat entre personnes expertes d’expérience et équipe de recherche repose sur les pratiques et les principes de la co-conception (Rudd et al., s. d.). Les personnes expertes d’expérience sont rémunérées pour leur temps et leur expertise en tant que cochercheuses. L’équipe du projet a activement construit une culture accueillante pour la diversité des points de vue et sûre pour les conversations critiques, ancrée dans des relations significatives. Il a fallu du temps pour bâtir la confiance et le lien, ainsi qu’une sensibilité aux expériences difficiles des personnes. Il était aussi essentiel de recruter des personnes expertes d’expérience émotionnellement prêtes à mettre leur expérience et leurs connaissances au service des autres personnes concernées par le placement. Atout supplémentaire, les personnes expertes d’expérience de ce projet ont de remarquables compétences créatives : illustration, graphisme et écriture. La co-conception de supports s’est bien accordée avec le dispositif de recherche-action du projet, puisque, sur le plan épistémologique, la co-conception est associée à la praxis et à la production d’informations pratiques sur les difficultés actuelles, les avenirs souhaités et les processus susceptibles de mener aux résultats souhaitables (Zamenopoulos et Alexiou, 2018). Réunir l’expertise vécue et professionnelle et les compétences de recherche élargit le réservoir de connaissances disponibles pour éclairer la pratique (Schelbe et Geiger, 2022).

Si elle devient courante dans des domaines comme les études sur le handicap (Charlton, 1998), la co-conception reste relativement nouvelle et sous-utilisée dans la recherche sur la protection de l’enfance et le placement. Pourtant, plus que dans la plupart des domaines, il existe une obligation éthique de travailler en partenariat avec les personnes qui vivent avec les conséquences des décisions prises à leur sujet et au sujet de leurs relations importantes. Les récits d’expérience vécue peuvent montrer où des changements sont nécessaires. Nous encourageons d’autres collaborations de recherche fondées sur la reconnaissance et le respect à s’engager dans ce chemin de co-conception.

Complexe Systémique : à retenir

Les visites entre un enfant placé et sa famille de naissance sont un moment où tout le système se rend visible : l’enfant, ses parents, la famille d’accueil, la personne chargée du suivi, l’institution et la loi. L’article rappelle que l’information donnée à l’enfant porte presque toujours sur la mécanique (horaires, règles, responsabilités) et presque jamais sur les relations et les droits. En confiant l’écriture des supports à deux jeunes femmes qui ont grandi en placement, l’équipe déplace la place de l’expertise et montre ce que la co-conception produit concrètement : un vocabulaire du trauma accessible, des « comportements difficiles » relus comme des stratégies d’adaptation, et la possibilité pour l’enfant de demander. Pour un regard systémique, c’est un plaidoyer pour donner la parole à la partie la plus silencieuse du système. Les limites sont assumées : pas d’évaluation des supports, et l’absence de pères de naissance parmi les personnes recrutées. À lire avec l’étude sur les relations de jeunes adultes ayant connu le placement avec leurs parents de naissance, et avec la revue systématique sur la relation entre parents de naissance et parents d’accueil.

Notes de l’original

Remerciements. L’équipe remercie les personnes expertes d’expérience du projet Fostering Lifelong Connections, Tegan Whittaker, Chantelle Rozzi, Jacqueline Kaelle et Malcolm Sky, ainsi que les membres de l’équipe de recherche Judy Cashmore, Lynette Riley et Sarah Ciftci.

Financement. Le projet Fostering Lifelong Connections for Children in Permanent Care a été financé par une subvention Linkage de l’Australian Research Council (LP180101332), en partenariat avec le New South Wales Department of Communities and Justice, Barnardos Australia, CatholicCare Hunter-Manning, CatholicCare Wollongong, CareSouth, Key Assets, Uniting et Wesley Dalmar.

Conflits d’intérêts. Aucun déclaré.

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Traduction non officielle en français de La co-conception avec des personnes ayant une expérience vécue : créer des supports pour parler aux enfants et aux jeunes placés de leurs visites familiales, par Billy Black, Bobby Hendry, Amy Conley Wright et Susan Collings, The British Journal of Social Work, vol. 53, no 3 (2023), doi : 10.1093/bjsw/bcac235, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Co-Design with People with Lived Experience: Designing Resources to Communicate with Children and Young People in Care about their Family Time Contact Visits », publié dans The British Journal of Social Work (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Black, B., Hendry, B., Wright, A. C., et Collings, S. (2023). La co-conception avec des personnes ayant une expérience vécue : créer des supports pour parler aux enfants et aux jeunes placés de leurs visites familiales (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-co-conception-avec-des-personnes-ayant-une-experience-vecue-creer-des-supports (Œuvre originale publiée en 2023 dans The British Journal of Social Work, 53(3), 1352-1367 (2023) ; republiée en 2023 par The British Journal of Social Work, https://academic.oup.com/bjsw/article/53/3/1352/6978611)

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