Red Sistémica · Addictions

La compétence familiale, l’adolescent et la pharmacodépendance

Le concept de triade écologique reste d’actualité pour comprendre la pharmacodépendance, résultat de l’interaction entre trois acteurs : l’usager, les drogues et l’environnement. En prenant la famille comme environnement microsocial, l’auteur cherche à établir une corrélation entre compétence familiale, adolescence et drogues, et à mettre en relief ce qui permet à une famille de soutenir le développement optimal d’un adolescent malgré un milieu nocif : la résilience.

Auteur José Martín Zapata Aguilar, médecin, maître en travail social, enseignant à l’Université autonome de Tamaulipas (Mexique)Publication Red Sistémica, 2023Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« C’est le noyau familial, quelle qu’en soit la structure, qui est chargé de fournir les outils et les compétences grâce auxquels l’adolescent et le jeune pourront traverser avec succès leur processus de développement, indépendamment de l’environnement dans lequel ils vivent. »

José Martín Zapata Aguilar

Résumé de l’auteur

Depuis que fut proposé le modèle de l’histoire naturelle de la maladie, celui-ci a reçu diverses critiques, au motif qu’il met l’accent sur les facteurs biologiques comme causes du phénomène de la maladie ; le concept de triade écologique conserve pourtant toute sa validité de nos jours. Ainsi, le phénomène de la pharmacodépendance peut être expliqué dans cette perspective, puisque la vision actuelle est qu’il résulte de l’interaction de trois acteurs principaux : l’usager, les drogues et l’environnement, ce dernier étant entendu soit comme environnement macrosocial (la société dans son ensemble, la classe sociale, le milieu éducatif ou les groupes d’âge), soit comme environnement microsocial, concrètement la famille.

C’est ce dernier domaine, la famille, qui constitue le champ d’intérêt des réflexions de ce travail, lequel cherche à établir une corrélation entre la compétence ou fonctionnalité familiale, l’adolescence et les drogues. Ces réflexions ont pour objet de mettre en relief les caractéristiques qui rendent une famille compétente ou fonctionnelle au regard du développement optimal de l’adolescent, bien que celui-ci soit exposé à un environnement nocif, en particulier lié à la consommation de drogues : une qualité que l’on a définie comme la résilience.

Mots-clés : famille, compétence familiale, pharmacodépendance, adolescence, fonctions familiales, développement familial, résilience.

I. La famille comme système

Dans une perspective systémique (Eguiluz, 2003), la famille est conçue comme un système ouvert, une unité interactive réciproque, vivante, formée à son tour d’unités bien différenciées qui s’influencent mutuellement et influencent l’extérieur du système tout en étant influencées par lui ; on rappellera en outre qu’à l’intérieur de la famille fonctionnent trois sous-systèmes, à savoir le conjugal, le filial et le fraternel, espaces d’interaction où l’individu apprend et développe des compétences de communication, de négociation et de gestion des limites.

De plus, la famille est un système qui opère à l’intérieur d’autres systèmes plus larges ; c’est donc un système socioculturel ouvert, adaptable, qui se développe au fil d’une série d’étapes marquées par des crises. Cette dernière notion d’un développement familial par étapes critiques est renforcée par le cadre théorique formalisé par Hill et Duvall (in Gracia Fuster et Musitu Ochoa, 2000), qui proposent le concept de cycle de vie de la famille comme axe central de la théorie du développement familial ; il désigne les changements systématiques que la famille connaît à mesure qu’elle avance à travers les divers stades de son existence.

En ce qui concerne la conduite individuelle et le fonctionnement des systèmes, il convient de signaler ce que proposent, à propos du développement, les auteurs qui écrivent :

« Le développement se produit de façon ordonnée et prévisible ; il traverse une série d’étapes hiérarchiquement ordonnées, caractérisées par une série de tâches développementales qui doivent être entièrement résolues si l’individu, le couple ou la famille doit avancer sans entrave jusqu’au niveau supérieur suivant. Ces tâches se constituent dans quatre domaines interdépendants : biologique ou maturatif, psychologique, d’apprentissage et culturel. Celles qui ne sont pas heureusement maîtrisées persistent comme des problèmes non résolus et affectent la résolution de toutes les tâches successives qui se présentent au long de la vie de l’individu ou du système. Le développement ne se produit pas dans le vide. Il est le produit de l’interrelation dynamique entre le système et son milieu. Le développement consiste en des processus simultanés et compatibles de différenciation et d’intégration. Chaque système en développement utilise des processus morphogénétiques et homéostatiques dans sa progression vers la maturité et vers une plus grande complexité. » (Bagarozzi et Anderson, 1996 : 25)

II. La compétence familiale

En matière de compétence familiale, le cadre de référence est le modèle proposé par Beavers et Hampson (1995), orienté par une vision systémique de la famille et qui analyse six paramètres pour déterminer cette compétence, terme qui s’oppose à celui de dysfonctionnement familial. Ces auteurs évaluent ainsi les paramètres suivants :

1

La structure familiale

Caractérisée par le pouvoir manifeste dans la famille, dont le niveau idéal est un pouvoir égalitaire et le plus nocif un pouvoir chaotique ; ainsi que par la coalition parentale, dont le niveau optimal est une forte coalition du duo parental, par opposition aux coalitions père/mère – enfant au niveau dysfonctionnel.

2

La proximité

Déterminée par la définition et la flexibilité des limites entre les membres de la famille.

3

La mythologie familiale

Les auteurs y évaluent la perception que la famille a de la réalité, qui peut être congruente ou incongruente.

4

La négociation orientée vers l’objectif

La famille peut y aller d’une résolution efficace des problèmes à une résolution inefficace.

5

L’autonomie

Elle recouvre la clarté d’expression, c’est-à-dire l’expression directe des pensées et des sentiments ; la responsabilité, qui se manifeste comme la capacité ou l’incapacité à reconnaître la responsabilité de ses propres actes ; et la perméabilité, c’est-à-dire l’ouverture, ou non, aux opinions d’autrui.

6

L’affect familial

Il évalue plusieurs items, parmi lesquels : la gamme des sentiments, large (niveau optimal) ou limitée (niveau le moins fonctionnel) ; l’humeur et le ton, où le niveau optimal est une humeur ouverte et optimiste, et le moins fonctionnel une humeur cynique et pessimiste ; le conflit insoluble, où les familles optimales sont celles qui ont une grande capacité à résoudre les conflits, face aux familles dysfonctionnelles associées à des conflits chroniquement irrésolus ; et enfin l’empathie, déterminée par les réponses des membres de la famille aux sentiments de chacun, où le niveau optimal est représenté par des réponses empathiques, face aux réponses inappropriées du niveau le plus inadéquat.

La somme des paramètres précédents se regroupe dans une échelle globale de santé, de fonctionnalité ou de compétence familiale, qui va de la famille optimale adaptative à la famille gravement dysfonctionnelle. Autrement dit, les auteurs regroupent les familles ayant le meilleur niveau de compétence ou de fonctionnalité en familles optimales et en familles adéquates. Les premières réunissent des qualités telles qu’une grande capacité de négociation, la clarté d’expression, le respect des différentes options, et sont composées de membres qui atteignent généralement le succès et la reconnaissance, qui trouvent la confiance nécessaire pour exprimer spontanément leurs sentiments et qui apprécient la compagnie les uns des autres. Il faut de plus souligner que les parents y exercent un leadership clair et se constituent en modèles pour leurs enfants en matière de respect et d’intimité.

Par ailleurs, les familles adéquates, où se situent selon les auteurs la plupart de ces groupements humains, encouragent et respectent l’individualité, la clarté d’expression et la responsabilité ; certains de leurs membres sont compétents, tandis que le succès y est le fruit d’un effort plus grand, et elles ont plus de difficulté pour la négociation et la spontanéité.

À retenir

Chez Beavers et Hampson, la compétence familiale n’est pas l’absence de problèmes mais une capacité : un pouvoir égalitaire soutenu par une coalition parentale solide, des limites claires et souples, une perception congruente de la réalité, une négociation efficace, une autonomie qui autorise l’expression directe et la responsabilité, et un climat affectif ouvert et empathique.

III. La famille et les changements macrosociaux

Il convient en outre d’analyser l’évolution conceptuelle et les changements structurels que la famille a connus au cours du temps, car on a observé que certains types de familles sont plus fréquemment associés à diverses problématiques, comme la pharmacodépendance. Il faut donc rappeler comment les changements macrosociaux influencent la structure familiale : le Moyen Âge a privilégié la famille élargie, que ce soit au niveau des groupes au pouvoir, afin de le renforcer, ou dans les couches sociales basses, à des fins plutôt de productivité. Et si nous nous rappelons des époques plus récentes, nous ne pouvons oublier que les phénomènes guerriers ont pour conséquence immédiate une diminution de l’espérance de vie, principalement chez les hommes, ce qui, ajouté aux taux élevés de mortalité des maladies contagieuses avant l’avènement des antibiotiques, provoquait, comme le mentionnent certains auteurs, une augmentation du nombre de veuves, de veufs et d’orphelins, et conduisait, comme stratégie pour y remédier, à la fondation de familles que nous appellerions aujourd’hui composées ou recomposées.

« Du XVIe au XIXe siècle, la recomposition de la famille était très répandue. À cette époque, l’espérance de vie était très courte et les difficultés économiques obligeaient les veufs et les veuves à chercher rapidement un nouveau mariage. On estime par exemple qu’au XVIIe siècle, un mariage sur trois était un remariage. » (Saint-Jacques et Parent, 2002 : 21)

L’industrialisation, pour sa part, a provoqué un changement structurel de la famille, dans le sens d’un renforcement de la famille nucléaire, puisqu’en migrant de la campagne vers la ville, les espaces vitaux disponibles pour les familles élargies se réduisaient. La vie actuelle a été associée à d’importants changements dans les fonctions familiales traditionnelles, telles que : les fonctions productives, parmi lesquelles se distinguent les aspects économiques, administratifs et la fourniture du logement et de l’habillement ; les fonctions éducatives, telles que la conception des normes et des rôles familiaux, l’intériorisation des fonctions de la famille et la transmission d’une idéologie ou d’une religion ; les fonctions d’assistance, comme le soin de la santé et l’éducation (Ripoll Millet, 2002). Ces fonctions, comme on le disait, ont changé du fait d’une plus grande spécialisation, de sorte qu’à l’heure actuelle les fonctions familiales se regroupent en deux catégories : la socialisation, qui se manifeste dans les compétences de communication, l’estime de soi et la performance scolaire et professionnelle ; et le renforcement de la personnalité, à travers la construction de l’identité et du sentiment d’appartenance.

Ripoll Millet (2002) signale en outre un autre groupe de changements familiaux, réunis sous ce qu’il appelle la démocratisation de la famille, qui se traduisent par : l’augmentation du nombre de divorces, la diminution de la durée du mariage et le report de son commencement, la baisse des indices de natalité, la diminution du nombre d’enfants par famille, l’entrée de la femme sur le marché du travail, l’augmentation du nombre d’unions de fait, l’augmentation des naissances hors mariage, et la montée d’une vision individualiste de la vie humaine, qui accroît à son tour l’autonomie.

Tout cela fait que le rôle protecteur de la famille face aux risques de l’environnement extérieur s’affaiblit, en particulier dans les familles des couches socio-économiques inférieures (Medina Mora et coll., 2001). Le nombre de foyers monoparentaux a ainsi augmenté pratiquement dans le monde entier ; on a estimé par exemple qu’en Amérique latine un foyer sur cinq a une femme à sa tête (Maddaleno et coll., 2003).

Au Mexique, selon les données du Conseil national de la population (Santos Preciado et coll., 2003), on calcule que 22 % de la population adolescente vit dans des foyers monoparentaux où, de nouveau, prévaut la direction par la mère, qui, à son tour, trouve moins d’opportunités d’emploi. Cette situation, comme on l’a déjà mentionné, est semblable à celle observée dans d’autres régions de la planète, ce qui fait que ce type de familles vit dans des conditions de plus grande adversité et de plus grande vulnérabilité, au point que le Parlement européen, en se référant à ce type de familles, parle de la féminisation de la pauvreté (Gracia Fuster et Musitu Ochoa, 2000).

IV. Les types de famille et la pharmacodépendance

La figure paternelle revêt des caractéristiques particulières au Mexique, bien que ce phénomène, aux variations culturelles près, soit probablement assez semblable dans d’autres parties du monde ; elle est, de fait, le facteur déterminant de l’existence du grand nombre de familles monoparentales mentionné plus haut, dont les causes concrètes incluent en premier lieu l’absence de lien matrimonial, c’est-à-dire « les mères célibataires », et l’abandon du foyer, qu’il passe ou non par une procédure de divorce formelle, suivis de l’absence temporaire du foyer familial pour des raisons professionnelles, juridiques ou médicales, et enfin de la possibilité de vivre dans une famille monoparentale par veuvage.

Des données citées par l’UNICEF (Medina Mora et coll., 2001) indiquent que l’indice de consommation de drogues était plus faible chez les enfants et les adolescents qui travaillaient lorsque leur famille était intacte (ils vivaient avec leurs deux parents), et qu’il augmentait lorsqu’il s’agissait de familles monoparentales, lorsque la famille avait été recomposée, lorsque le mineur avait formé sa famille dans la rue, et qu’il atteignait son maximum lorsque les mineurs ne vivaient pas en famille.

Dans le cas des familles où le duo parental vit avec ses enfants, divers auteurs ont signalé que, dans celles qui se trouvent confrontées à un problème d’addiction de la part des enfants, le père jouait un rôle périphérique ou absent jusqu’à la découverte du phénomène, et que, une fois celui-ci découvert, le père s’impliquait davantage dans le soin des enfants, mais seulement comme un reproche adressé à la supposée défaillance de la mère, à qui l’on associe traditionnellement le rôle de soignante (Nuño Gutiérrez et González Corteza, 2004).

Cependant, la pharmacodépendance n’est pas l’apanage d’un type de famille en particulier ; les diverses recherches sur le phénomène et sur sa relation avec la famille ont mis en évidence divers aspects familiaux pertinents. Ainsi, Selvini Palazzoli signale (in Stefano Cirillo, 1999) qu’un certain type d’organisation familiale a dû faire obstacle, inconsciemment et de la part de quelqu’un, aux tentatives du fils de réaliser un authentique développement adolescent et d’« assumer la responsabilité adulte de lui-même ».

Le niveau socio-économique de la famille est un facteur en relation avec l’addiction aux substances, quel que soit ce niveau : autrement dit, il n’existe pas de famille qui, par son niveau socio-économique, soit exempte de connaître le phénomène de l’addiction ; ce niveau détermine plutôt le type de substances consommées, en fonction du pouvoir d’achat, l’attitude des proches pour faire face à cette consommation, les obstacles sociaux rencontrés dans la recherche d’aide et les ressources dont on dispose pour cela (Stefano Cirillo, 1999 ; Medina Mora et coll., 2001).

Ainsi, les familles des couches économiques basses sont plus fréquemment confrontées à la consommation, par leurs membres, de substances inhalables et d’alcool, en invoquant comme cause de cette consommation la rébellion et la fuite de la réalité, tandis que dans les couches socio-économiques élevées les substances les plus consommées sont la marijuana et la cocaïne, associées à la permissivité des parents et à la lassitude des enfants.

V. Les fonctions familiales et la pharmacodépendance

Si l’on se rappelle ce qui a été exposé plus haut au sujet des fonctions actuelles de la famille, liées à la socialisation et au renforcement de l’identité, les données recueillies par Stefano Cirillo et ses collaborateurs en 1999 prennent toute leur pertinence, à propos de ce qu’il appelle les recherches expérimentales sur la famille du toxicodépendant. Il y mentionne des auteurs comme Babst et coll. (1978), qui ont examiné le degré de proximité émotionnelle et de confiance entre parents et enfants en relation avec de nombreuses variables, entre autres la réussite scolaire, la présence d’amitiés avec des toxicodépendants, les comportements à risque et l’usage de drogues. Cette étude a montré qu’un haut degré d’affinité familiale est positivement corrélé à la réussite scolaire et à une acquisition de l’autonomie au moment opportun. L’inverse, c’est-à-dire un climat familial caractérisé par la distance et la méfiance entre les différents membres de la famille, entraîne une plus grande fréquence de comportements à risque et de toxicodépendance. Dans ce cas, ce sont les pairs qui occupent la place des parents comme référence pour les besoins de soutien dans les moments de difficulté et pour la résolution des problèmes personnels. Un autre travail mentionné par le même auteur est celui de Selnow (1987), qui a trouvé des preuves que, dans les familles monoparentales, l’incidence de l’abus et de la dépendance aux substances chez le parent est plus fréquente (surtout lorsque l’unique parent est le père), et que, dans les familles où la relation avec les parents est vécue comme intense et gratifiante, l’apparition des toxicodépendances est moins probable, même dans les familles à parent unique.

Parmi d’autres travaux mentionnés par le même auteur figurent ceux réalisés par Coombs et Landsverk (1988), qui, en prenant eux aussi en compte la qualité de la relation comme déterminante pour empêcher l’implication des enfants dans la drogue, ont trouvé que, si les jeunes qui se sentent investis de sentiments de méfiance de la part de leur mère paraissent plus exposés au risque, les mères les plus aptes à protéger leurs enfants des drogues semblent être celles qui sont émotionnellement proches et enclines à offrir leur confiance. Simons et Robertson (in Stefano Cirillo, 1999) ont trouvé une nette corrélation entre certains indicateurs du comportement des parents et l’implication des enfants dans des groupes de pairs inadaptés et, par conséquent, dans l’usage de drogues ; parmi ces indicateurs se distingue le rejet des parents envers leurs enfants, qui produit des enfants agressifs ; ce rejet sape la crédibilité de la fonction parentale comme point de référence pour les « valeurs à long terme » (études, travail, socialisation), de sorte que les enfants apprennent à se fier aux « valeurs à court terme » offertes par leurs pairs, également rejetés.

Enfin, tant Stefano Cirillo et coll. (1999) pour l’Europe que De la Garza, Mendiola et Rábago (1992) pour le Mexique mentionnent une étiologie trigénérationnelle du phénomène de la pharmacodépendance, en évoquant des aspects tels que des relations affectives non résolues entre la première et la deuxième génération (les grands-parents et les parents du futur pharmacodépendant), l’adultisation précoce de l’usager de drogues, ou la compétition pour son affection entre les parents et les grands-parents, concrètement du côté féminin.

À retenir

Les recherches rapportées par Cirillo convergent : ce n’est pas la forme de la famille qui protège de la drogue, mais la qualité du lien. Proximité émotionnelle, confiance offerte par les parents et crédibilité de la fonction parentale comme référence pour les valeurs à long terme sont les facteurs protecteurs ; la distance, la méfiance et le rejet livrent l’adolescent aux valeurs à court terme du groupe de pairs.

VI. L’adolescence et la société actuelle

De même, l’adolescence a été choisie parce que divers auteurs s’accordent à dire que l’étape du cycle de vie de la famille avec des enfants adolescents est celle qui met le plus à l’épreuve la flexibilité et l’adaptabilité du système familial (Estrada Inda, 1997). C’est, pour l’individu, comme on l’a déjà mentionné, la période de plus grande exposition aux facteurs de risque pour la santé, parmi lesquels le début de la consommation de drogues ; il a en outre été démontré que plus l’âge de cette consommation initiale est précoce, plus la probabilité de développer une addiction est grande (Herrera Vázquez et al., 2004). L’usage de substances psychoactives est lié à un faible rendement scolaire, à des grossesses non désirées, à des accidents de la route et à d’autres faits violents, ainsi qu’à des conduites délictueuses (Camarillo Santillán et coll., 2002).

L’Organisation mondiale de la santé appelle adolescent l’individu qui se situe entre 10 et 19 ans. L’adolescence est précisément l’une des étapes les plus vulnérables pour développer des habitudes et des comportements à risque pour la santé, comme les rapports sexuels non protégés, la consommation d’alcool, de tabac et de drogues, une alimentation inadéquate et la sédentarité, qui déterminent des problèmes à cet âge et l’apparition de maladies chroniques et dégénératives à l’âge adulte (De la Fuente, 2004 ; Celis de la Rosa, 2003).

Cette étape se caractérise par une série de changements qui touchent toutes les sphères de l’être humain, comme l’apparition des caractères sexuels secondaires, parmi lesquels se distinguent la ménarche et la spermarche, signes de la capacité de fécondité de l’individu. Sur le plan psychologique se détachent des changements qui incluent la recherche d’identité, la remise en question des valeurs familiales, ainsi que l’établissement des premiers liens affectifs à connotation sexuelle. Sur le plan social, l’adolescent traverse l’expérience éducative des différents niveaux scolaires, l’arrivée à la majorité et l’entrée sur le marché du travail. Cet ensemble de phénomènes devrait enrichir l’adolescence plutôt que l’assombrir ; pourtant, l’adolescent, du fait de la recherche d’identité et d’individualité évoquée plus haut, se trouve exposé à l’expérimentation, à l’usage et à l’abus de drogues, depuis celles qui sont socialement acceptées jusqu’aux drogues interdites.

À tout cela, il faut ajouter les changements sociodémographiques qui, comme on l’a mentionné au début, ont provoqué un accroissement de la population jeune. Ainsi, 20 % des foyers d’Amérique latine et des Caraïbes ont des enfants âgés de 13 à 18 ans (Maddaleno et coll., 2003). Au Mexique, la population adolescente a augmenté dans la seconde moitié du XXe siècle. Selon le recensement de 2000, 21,3 % de la population vivant dans notre pays est adolescente, ce qui représente près de 21 millions d’individus entre 10 et 19 ans.

21,3 %
de la population mexicaine est adolescente (recensement de 2000), soit près de 21 millions de 10-19 ans
22 %
des adolescents mexicains vivent dans un foyer monoparental, le plus souvent dirigé par la mère
80 %
des 10-24 ans d’Amérique latine habitent en zone urbaine (OPS)
75 %
des élèves fumeurs au Mexique ont commencé avant 15 ans

En Amérique latine, pour ce qui est de la répartition géographique, selon les données de l’OPS (in Maddaleno et coll., 2003), on calcule que 80 % de la population jeune de 10 à 24 ans habite en zone urbaine. Au Mexique, selon le Conseil national de la population (in Santos Preciado et coll., 2003), les adolescents se concentrent dans les grandes et moyennes villes ; par exemple, 57 % d’entre eux se trouvent dans huit États de la République mexicaine aux zones urbaines les plus denses. Plus de 90 % de la population vit dans des foyers familiaux, dont 35 à 40 % sont des foyers en extrême pauvreté. On considère aussi que 86,8 % des garçons et 88,8 % des filles de 6 à 14 ans savent lire et écrire, tandis que dans les groupes de 15 ans et plus ce pourcentage se situait au-dessus de 92 % en 2000 (INEGI). L’enquête nationale sur la jeunesse (in Santos Preciado et coll., 2003) signale qu’entre 12 et 14 ans plus de 11 % des adolescents ne vont pas à l’école, que ce pourcentage s’élève au-dessus de 40 % pour le groupe d’âge de 15 à 19 ans, et qu’une fois passés les 19 ans il est supérieur à 75 %.

En ce qui concerne les activités économiques, le taux de participation au travail varie selon l’âge et le sexe ; il est toutefois notable que 8 % des adolescents de 12 à 14 ans participent déjà au marché du travail, taux qui s’élève jusqu’à 35 % dans le groupe des 15-19 ans, avec une prédominance de deux pour un en faveur du sexe masculin.

Par ailleurs, concernant la consommation de drogues, on a trouvé qu’environ 10 % des adolescents mexicains fument et que 75 % des élèves ont commencé à fumer avant 15 ans, tandis que, pour l’alcool, environ 70 % des individus au Mexique reconnaissent avoir bu au moins un verre avant 18 ans. Pour les drogues illégales, l’enquête nationale sur les addictions a montré que 3,57 % des garçons de 12 à 17 ans et 1,3 % des filles de la même tranche d’âge avaient consommé une ou plusieurs drogues, alcool et tabac exclus. La marijuana est la drogue la plus consommée (2,4 % et 0,45 % respectivement), suivie des inhalables (1,08 % et 0,2 %) et de la cocaïne (0,99 % et 0,22 %).

De plus, les facteurs de risque de consommation de drogues incluent le fait d’être de sexe masculin, l’âge, le fait de ne pas étudier, de travailler jeune, l’attitude à l’égard des pratiques religieuses, le fait de considérer qu’il est facile de se procurer des drogues, de ne pas voir d’un mauvais œil l’usage de drogues par les amis, le fait que ceux-ci en consomment, la consommation au sein de la famille, la couche socio-économique et le fait d’être déprimé (Medina Mora, 2003).

VII. Facteurs macrosociaux associés à la consommation de drogues

À côté des facteurs de risque mentionnés ci-dessus, on a également invoqué comme causes de la consommation de drogues (Stefano Cirillo et al., 1999) des éléments constitutifs du substrat social qui, avec les caractéristiques familiales, constituent les cofacteurs les plus importants. L’auteur cité appelle ces facteurs des coïncidences historico-sociales qui contribuent au développement de la pharmacodépendance ; parmi celles-ci sont mentionnées :

1

L’augmentation de la disponibilité des drogues.

2

L’usage des drogues comme mode.

3

L’usage des drogues comme condition de l’acceptation sociale.

4

La tendance exploratoire de l’adolescent, motivée par la curiosité et le défi à l’autorité.

5

L’excès de consumérisme, qui coïncide avec un accroissement du temps libre de l’adolescent, aux contours de plus en plus larges et incertains.

6

Les modèles culturels qui privilégient l’avoir sur l’être, et qui rejettent la solidarité et la douleur comme condition humaine.

7

Le report de l’indépendance des jeunes.

8

L’hypercompétence des parents, qui ne renoncent pas à leur rôle de protecteurs omniprésents de leurs enfants, les impliquent dans les vicissitudes parentales et retardent ainsi le désengagement et la prise de responsabilité de soi.

VIII. La consommation de drogues

En ce qui concerne la consommation de drogues, le Mexique, dans le contexte international, se situe parmi les pays qui ont de faibles taux de consommation, mais qui signalent en même temps une aggravation du problème (Medina Mora, Cravioto et al., 2003). Le tableau actuel est celui d’une consommation qui survient à des âges de plus en plus précoces, avec un éventail d’options constitué des drogues traditionnelles, comme les inhalables ou la marijuana, grossi par la consommation de cocaïne, qui a montré la plus forte augmentation en pourcentage d’usagers ces dernières années et qui touche les enfants et les secteurs pauvres de la population, ainsi que par l’émergence de nouvelles drogues comme les méthamphétamines ou le crack, outre la consommation d’héroïne, particulièrement notable à la frontière nord du pays.

Pour ce qui est des modes d’initiation, on a constaté que les inhalables sont les substances dont la consommation commence le plus tôt, suivies de la marijuana et de la cocaïne, cette consommation initiale se produisant entre 11 et 12 ans. Les rues et les parcs sont les lieux où l’on se procure le plus fréquemment la marijuana et les inhalables, tandis que la cocaïne s’obtient plus souvent dans les fêtes ou les discothèques (Medina Mora et coll., 2003), contrairement à l’alcool et au tabac, dont la consommation initiale a lieu au foyer (Amaya, 2004).

Les raisons de consommer des drogues incluent généralement la curiosité, la pression de l’entourage social, la recherche de tranquillité, et même le fait de n’avoir rien d’autre à faire.

Comme mentionné plus haut, la consommation de drogues est plus fréquente chez les jeunes et adolescents des deux sexes qui ne sont pas scolarisés ou qui ont un faible rendement scolaire (Camarillo Santillán et coll., 2002), ainsi que chez ceux qui perçoivent des revenus.

Sur les aspects liés au genre, il est important de mentionner que la consommation d’alcool, de tabac et de drogues illégales a augmenté de façon importante chez les femmes au cours des dernières décennies ; on a même constaté que les modes de consommation, d’alcool par exemple, tendent à être plus intenses chez elles que chez eux (Medina Mora et coll., 2001).

IX. Conclusions

Le phénomène de la pharmacodépendance a connu une augmentation importante au cours des dernières décennies, situation à laquelle le Mexique n’échappe pas. De même, l’accroissement de la population jeune dans notre pays a fait que l’augmentation du marché de la consommation est elle aussi importante. Parallèlement à cet accroissement en pourcentage de la population jeune, la société mexicaine assiste à une augmentation du nombre de femmes qui travaillent et qui, par conséquent, réduisent le temps consacré à leurs enfants. Les adolescents disposent ainsi d’un temps plus grand hors de la supervision parentale, tant sur le plan physique que sur le plan émotionnel, ce qui accroît leur exposition aux médias de masse comme la télévision et surtout Internet, qui leur donnent accès à des modèles de vie souvent décontextualisés de leur réalité immédiate, c’est-à-dire de leur famille.

À cela s’ajoute que la curiosité propre à l’étape adolescente se trouve exacerbée par l’accumulation de messages qui montrent des modèles de vie où figure, de manière implicite ou explicite, la consommation de drogues. Le phénomène est de plus en plus fréquent, au point qu’il est quotidien que l’individu en développement soit en contact avec des aspects qui y sont liés ; les parents ne peuvent donc pas éviter en permanence le contact avec les drogues. D’où la nécessité d’éduquer l’adolescent au développement de compétences pour affronter la réalité de façon positive, sans se laisser affecter par l’environnement : c’est la résilience.

Il faut rappeler que cette qualité est en fait une propriété intrinsèque des métaux, qui leur permet de ne pas se déformer lorsqu’ils sont soumis à de hautes températures ; appliquée aux individus, elle se forme et se renforce dans les premières relations sociales de la personne, qui ont généralement lieu dans la famille. De sorte que c’est le noyau familial, quelle qu’en soit la structure, qui est chargé de fournir les outils et les compétences grâce auxquels l’adolescent et le jeune pourront traverser avec succès leur processus de développement, indépendamment de l’environnement dans lequel ils vivent. Bien entendu, l’environnement, en tant qu’élément important du triangle producteur de la pharmacodépendance, devra être modifié de manière positive.

Cependant, les familles sont appelées à chercher des espaces de vie commune, tant physique qu’émotionnelle, entre tous et chacun de leurs membres, en essayant de trouver un équilibre entre l’implication active dans la croissance et le développement de ceux qui les composent et l’autorisation donnée aux plus jeunes d’assumer progressivement l’autonomie propre à l’adulte.

Une attention particulière doit être portée aux enfants et aux adolescents qui travaillent, ainsi qu’à l’environnement dans lequel ils évoluent au quotidien, c’est-à-dire les amis, l’école et le milieu de travail. Il est en outre nécessaire que les pères et les mères de famille ne renoncent pas à leur rôle d’éducateurs, par la parole comme par l’exemple, et qu’ils développent des compétences pour la négociation des conflits propres à la famille, en s’érigeant en principale source de soutien émotionnel, d’où l’enfant pourra partir pour développer de nouvelles relations personnelles, plus profondes, qui le conduiront nécessairement à quitter sa famille pour en fonder une nouvelle, tout en conservant toujours la possibilité de revenir vers sa famille d’origine pour y trouver un soutien, et repartir une fois de plus.

Qui est José Martín Zapata Aguilar

Le Dr José Martín Zapata Aguilar est médecin généraliste, titulaire d’un master en travail social orienté vers le conseil familial, et enseignant à l’Université autonome de Tamaulipas, à Ciudad Victoria (Tamaulipas, Mexique), dans les licences de travail social et de psychologie. Il est membre collaborateur du corps académique d’études de psychologie, avec des lignes de recherche sur les addictions, la psychologie clinique et la psychologie de la santé. Contact : jzapata@uat.edu.mx.

Bibliographie

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Cet article est la traduction française de « La competencia familiar, el adolescente y la farmacodependencia », publié par Red Sistémica (première parution : Red Sistémica). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

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Comment citer cet article

Zapata Aguilar, J. M. (2023). La compétence familiale, l’adolescent et la pharmacodépendance (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-competence-familiale-l-adolescent-et-la-pharmacodependance (Œuvre originale publiée en 2023 dans Red Sistémica ; republiée en 2023 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2023/02/10/la-competencia-familiar-el-adolescente-y-la-farmacodependencia/)

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