Journal of Family Issues · Famille

La nature émotionnelle des relations avec la famille d’origine chez des jeunes ayant connu le placement ou l’adoption : une perspective longitudinale

Quelles émotions la famille d’origine suscite-t-elle chez des jeunes qui ont connu le placement dès la petite enfance ? En Irlande du Nord, Montserrat Fargas-Malet et Dominic McSherry ont suivi les mêmes jeunes de l’enfance au début de l’âge adulte. Curiosité, indifférence, ambivalence ou contentement : ces émotions se transforment avec le temps, et le type de placement ne les prédit pas.

Auteurs Montserrat Fargas-Malet (School of Social Sciences, Education and Social Work, Queen’s University Belfast, Royaume-Uni) ; Dominic McSherry (School of Psychology, Ulster University, Coleraine, Royaume-Uni)Première publication Journal of Family Issues, 16 décembre 2020Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de La nature émotionnelle des relations avec la famille d’origine chez des jeunes ayant connu le placement ou l’adoption : une perspective longitudinale, par Montserrat Fargas-Malet et Dominic McSherry, publié dans Journal of Family Issues (SAGE) (2021), doi : 10.1177/0192513x20978439, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Les émotions des enfants et des jeunes envers leur famille d’origine n’étaient pas figées mais évoluaient avec le temps.

Montserrat Fargas-Malet et Dominic McSherry

Résumé

Les recherches consacrées aux relations et aux contacts avec la famille d’origine d’enfants et de jeunes qui en ont été séparés dès la petite enfance ont rarement reconnu la nature émotionnelle et dynamique de ces interactions. La curiosité domine la recherche sur l’adoption. Pourtant, dans notre étude longitudinale de jeunes entrés en placement très tôt, toute une gamme d’autres sentiments et de combinaisons de sentiments est apparue dans leurs récits, dont le contentement et des sentiments mêlés comme la colère, l’affection, la perte, la culpabilité ou l’inquiétude. Le type de placement, c’est-à-dire l’adoption, l’accueil chez des proches ou l’accueil dans une famille sans lien de parenté, ne déterminait pas les réactions émotionnelles de ces jeunes à l’égard de leur famille d’origine. Leurs points de vue et leurs émotions changeaient souvent avec le temps. Dans cet article, nous décrivons les réponses émotionnelles de ces jeunes à l’égard de leur famille d’origine et nous en dégageons les implications pour la théorie, la recherche et la pratique.

Mots-clés : émotions, famille d’origine, relations familiales, jeunes ayant connu le placement, recherche longitudinale

Introduction

Le concept de famille est contesté et a évolué au fil des années, car les familles prennent toutes sortes de formes et de tailles. Nous attachons des significations émotionnelles à la famille et aux relations familiales. Les émotions peuvent fragiliser comme renforcer les interactions familiales et le sentiment d’appartenance à une famille. Pour les jeunes séparés très tôt de leur famille d’origine, les significations émotionnelles attachées aux relations familiales et au sentiment d’appartenance peuvent être particulièrement complexes, contradictoires et changeantes. Une grande partie de la recherche sur ces jeunes s’est concentrée sur la question des contacts avec la famille d’origine, mais a largement négligé la nature émotionnelle et dynamique de ces relations. Cet article présente les résultats d’une étude longitudinale en cours sur des jeunes entrés en placement dès la petite enfance en Irlande du Nord. Il porte sur la façon dont la compréhension que ces jeunes avaient de leur famille d’origine, et leurs relations avec elle, ont évolué au fil des années, ainsi que sur les réponses émotionnelles et les significations que ces jeunes leur attribuaient.

Le contexte de la recherche : le système de protection de l’enfance et les contacts avec la famille d’origine

Au Royaume-Uni, lorsqu’il est établi que des enfants subissent un préjudice important, ou y sont exposés, du fait de maltraitances ou de négligences, les services sociaux les retirent à leurs parents de naissance et leur trouvent un autre lieu de vie, d’abord à court terme, en attendant l’issue des procédures judiciaires (McSherry et Fargas-Malet, 2018). La plupart des enfants retirés finissent par retourner chez leurs parents de naissance (Sinclair et al., 2007). Pour certains enfants, toutefois, un retour auprès des parents de naissance n’est pas jugé possible et il faut alors rechercher d’autres solutions de placement à long terme. Ces solutions comprennent l’accueil familial à long terme, y compris chez des proches ; l’accueil en établissement (surtout à l’adolescence) ; la prise en charge dans le cadre d’ordonnances de droit privé (Special Guardianship Order, ou ordonnance de tutelle spéciale, et Residence Order, ou ordonnance de résidence) ; et l’adoption. Au Royaume-Uni, une adoption peut être prononcée sans le consentement des parents de naissance si ce refus est jugé déraisonnable, ce qui concerne environ 70 % des adoptions (Kelly et McSherry, 2002). En Irlande du Nord, les familles d’accueil, apparentées ou non, peuvent demander que l’ordonnance de placement (Care Order) soit remplacée par une ordonnance de résidence (Children Order 1995, article 8), ce qui fait sortir l’enfant du système de protection et confère aux personnes qui l’accueillent une responsabilité parentale partagée avec les parents de naissance.

Quel que soit le type de placement hors du foyer, au Royaume-Uni et dans d’autres pays développés, les contacts avec la famille d’origine sont considérés comme essentiels au bien-être et au sentiment d’identité des enfants. Cette idée a été promue et consacrée au niveau international par la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant de 1989, qui énonce le droit des enfants à vivre avec leurs parents ou, lorsque ce n’est pas possible, à garder le contact avec eux. Une abondante littérature porte sur les bénéfices et les écueils des contacts pour les enfants en placement et des contacts après l’adoption (pour une revue systématique récente, voir Boyle, 2017). Les recherches longitudinales consacrées à la compréhension que les jeunes ont de leur famille d’origine et à la nature émotionnelle de ces relations font toutefois défaut.

Les significations de la « famille » dans la recherche auprès de jeunes ayant connu le placement

La recherche contemporaine sur la famille a mis en évidence d’importantes transformations dans la composition familiale : les foyers sont devenus extrêmement divers et les frontières de la famille plus souples. Ces changements ont modifié la façon dont les jeunes donnent sens à la famille (par exemple Parker et Mayock, 2019). Ils ont aussi conduit à s’éloigner des définitions normatives de « la famille » au profit des notions de parenté et d’une reconnaissance de la nature dynamique des relations familiales (Boddy, 2019). En ce sens, le concept de « pratiques familiales » de Morgan (2011) entend « dépasser » certains modèles de vie familiale en mettant l’accent sur l’idée de « faire famille » plutôt que d’« être » une famille. Il s’agit donc de mieux comprendre comment les individus « font » famille et quelles significations ils attachent à leurs pratiques familiales. Finch (2007) a prolongé cette approche en soulignant l’importance de « mettre en scène » la famille autant que de la « faire ». Elle définit cette mise en scène (display) comme la pratique consistant à signifier aux autres et à soi-même que ses actions sont bien des « pratiques familiales » et que ces relations sont réellement des relations « familiales », distinctes d’autres formes de relations.

Les concepts de « pratiques familiales » et de « mises en scène familiales » intègrent les notions de fluidité, de diversité et de multiplicité des facettes qui caractérisent la vie familiale (Finch, 2007). Ces deux concepts ont été largement utilisés dans la recherche auprès d’enfants et de jeunes en placement ou l’ayant connu (Boddy, 2019 ; Holland et Crowley, 2013 ; Skoglund et al., 2019) et auprès d’enfants et de jeunes ayant connu l’adoption (Jones et Hackett, 2011 ; MacDonald, 2017). Par exemple, dans une étude qualitative longitudinale auprès de jeunes sortis de placement, Boddy (2019) a recueilli des récits ordinaires de pratiques familiales habituelles et souligné l’importance des relations familiales des jeunes pour comprendre leur image de soi, tandis que l’étude de Jones et Hackett (2011) a mis en lumière, pour des jeunes ayant connu l’adoption et leurs familles adoptives et d’origine, les significations complexes de pratiques familiales quotidiennes comme l’échange de cartes d’anniversaire et de Noël.

La dimension émotionnelle des relations familiales

Les émotions jouent un rôle fondamental dans tous les phénomènes sociaux, y compris la famille. Elles servent à construire des liens sociaux, à rester attaché à des structures sociales ou à les abattre (Turner, 2007), et, en retour, notre propre existence sociale façonne nos émotions (Jacobsen, 2019). Il n’existe toutefois pas de consensus sur ce qui constitue une émotion, et une multitude de théories psychologiques (Cannon, 1927 ; James et Lange, 1922 ; Lazarus et Folkman, 1984 ; Schachter et Singer, 1962) et sociologiques (par exemple Bericat, 2016 ; Turner, 2007) ont été élaborées depuis le début du XXe siècle pour tenter de comprendre ce concept souvent insaisissable. Les émotions ont été définies de multiples façons, car elles sont très complexes, parfois même paradoxales. Bericat (2016, p. 493) affirme que « les émotions constituent la manifestation corporelle de l’importance qu’un événement du monde naturel ou social revêt pour un sujet ». Bien que cette définition semble centrée sur l’individu, on reconnaît que les émotions sont en fait relationnelles, puisqu’elles surviennent, sont ressenties et prennent sens dans le contexte de nos relations sociales. Il faut en outre garder à l’esprit que notre vie émotionnelle est de nature dynamique et que les émotions ne sont jamais isolées ni figées dans le temps.

La dimension et la portée émotionnelles des pratiques et des relations familiales ont souvent été négligées dans la recherche sur les familles défavorisées, et en particulier dans la recherche sur la compréhension que les jeunes ayant connu le placement ont de leur famille d’origine. Certains travaux, comme ceux de Wilson et al. (2012), soulignent toutefois l’importance d’explorer les pratiques familiales en situation difficile, les ressources qui les sous-tendent et leur portée émotionnelle. Cette étude portait sur l’expérience familiale de jeunes touchés par la consommation de substances de leurs parents. Une partie des personnes participantes avait connu le placement. Les significations émotionnelles de la famille se sont révélées liées aux pratiques familiales. Les jeunes de l’étude semblaient chercher à composer avec les frontières de la famille, à les restaurer et à les redéfinir. S’appuyant sur une étude qualitative menée au pays de Galles auprès de jeunes ayant connu le placement, Holland et Crowley (2013) ont mis en évidence la coprésence émotionnelle de la famille d’origine (c’est-à-dire le fait d’être là émotionnellement ou mentalement, même sans se voir toujours en personne) pour les jeunes vivant en accueil substitutif, ainsi que la nature dynamique des expériences et des perceptions des relations familiales au fil de la vie.

Au Kirghizistan, Sanghera et al. (2012) ont étudié les émotions manifestées par des enfants et des jeunes séparés de leurs parents de naissance pour être pris en charge de manière informelle par des proches, puis réunis avec ces parents à l’adolescence. Leur recherche a montré l’importance des liens émotionnels avec les parents de naissance dans les relations sociales ultérieures. Dans une étude qualitative sur la permanence et la stabilité pour des jeunes en placement, Moran et al. (2019) ont constaté que ces jeunes renégociaient les liens émotionnels avec leur famille d’origine et que les émotions jouaient un rôle central dans la compréhension de la permanence et de la stabilité. Dans cette étude, une partie des jeunes éprouvait un sentiment d’abandon et de la colère envers leurs parents de naissance, tandis que d’autres se sentaient « tiraillés » entre leurs parents de naissance et leur famille d’accueil.

Dans cet article, nous présentons une partie des résultats d’une étude longitudinale de jeunes entrés en placement dès la petite enfance. En 2009, lorsque ces enfants avaient entre 9 et 14 ans, nous avons examiné la question des contacts avec la famille d’origine (McSherry et al., 2013). Dans la phase actuelle de l’étude, ces mêmes enfants sont devenus de jeunes adultes de 18 à 24 ans. Dans une perspective longitudinale, il était pertinent de continuer à explorer les relations avec la famille d’origine et leur portée émotionnelle.

L’étude Care Pathways and Outcomes

L’étude Care Pathways and Outcomes (Parcours de placement et devenir) est une étude longitudinale prospective qui suit une population d’enfants (n = 374) âgés de moins de cinq ans et en placement en Irlande du Nord au 31 mars 2000. Elle vise à comprendre comment les enfants, leurs parents et les personnes qui les accueillent s’en sortent à court, moyen et long terme, à l’intérieur des différents groupes de placement et entre eux, à savoir l’adoption, l’accueil familial, l’accueil chez des proches, l’ordonnance de résidence et le retour chez les parents de naissance.

Trois vagues de l’étude ont été menées à ce jour. La vague 1 (enfants âgés de moins d’un an à cinq ans) visait à établir une base de référence sur les caractéristiques démographiques, les facteurs de contexte et les motifs d’entrée en placement pour l’ensemble de la population étudiée, à partir de données extraites des dossiers du service social. La vague 2 (enfants de 3 à 8 ans) a retracé le profil de placement de l’ensemble de la population étudiée et comprenait des entretiens avec un sous-groupe de parents de naissance, de parents adoptifs et de familles d’accueil (n = 110), au moyen de méthodes quantitatives et qualitatives, pour comprendre comment ces adultes et les enfants s’en sortaient dans un ensemble de domaines psychosociaux (niveau de stress parental, fonctionnement comportemental et émotionnel des enfants) et sur des questions plus larges comme l’expérience scolaire et les relations familiales et amicales. La vague 3 (enfants de 9 à 14 ans) a retracé le profil de placement de l’ensemble de la population étudiée à ce moment-là et comprenait des entretiens avec un sous-groupe d’enfants et de jeunes et avec leurs parents ou les personnes qui les accueillaient (n = 72). Ces entretiens associaient de nouveau méthodes quantitatives et qualitatives et portaient sur un éventail plus complet de domaines psychosociaux (stress parental, fonctionnement émotionnel et comportemental des enfants, attachements des enfants, concept de soi des enfants et aptitudes scolaires des enfants), ainsi que sur des questions plus larges comme l’école et les relations avec les pairs et la famille. Les résultats de ces trois premières vagues ont été publiés ailleurs (McSherry et al., 2010 ; 2013 ; 2016).

La vague 4 de l’étude (enfants âgés de 17 à 25 ans) est en cours. À ce jour, le profil de placement de l’ensemble de la population étudiée a été retracé (McSherry et Fargas-Malet, 2018) et des entretiens ont été menés, avec des méthodes quantitatives et qualitatives, auprès d’un sous-groupe de jeunes, de leurs parents et des personnes qui les accueillent. Ils portaient sur un ensemble de domaines psychosociaux (stress, attachement, concept de soi, appartenance, soutien social, maîtrise de soi, fonctionnement comportemental et émotionnel) et sur des questions plus larges comme les études, la formation et l’emploi, le sentiment d’appartenance, les relations importantes, les événements marquants et la santé physique, émotionnelle et sexuelle. Le présent article porte sur le point de vue des jeunes concernant leurs relations avec les membres de leur famille d’origine, recueilli lors des vagues 3 et 4 de l’étude.

Méthode

Plan de l’étude

Il s’agit d’une étude longitudinale prospective qui recourt à une approche à méthodes mixtes pour explorer, de manière quantitative et qualitative, le point de vue des jeunes et de leurs parents ou des personnes qui les accueillent sur leur vie, dans un ensemble de domaines psychosociaux.

Personnes participantes

L’échantillon de la vague 4 est la même population d’enfants que celle suivie lors des trois vagues précédentes. Dans la vague actuelle, un profil de placement a été établi pour 96 % (n = 354) de la population étudiée, à partir des données de placement fournies par les Health and Social Care (HSC) Trusts d’Irlande du Nord (équivalents des collectivités locales en Angleterre et au pays de Galles), jusqu’au 31 mars 2016. À cette date, 63 % (n = 259) avaient 18 ans ou plus et 27 % (n = 95) moins de 18 ans (16 ou 17 ans). Les résultats de la première étape de l’étude ont été publiés ailleurs (McSherry et Fargas-Malet, 2018). Par ailleurs, des entretiens semi-directifs sont actuellement menés auprès des jeunes, de leurs parents et des personnes qui les accueillent, sur un ensemble de questions.

Cet article porte sur les données des entretiens semi-directifs recueillies auprès des 41 jeunes rencontrés à ce jour en entretien. Pour 38 de ces jeunes, des entretiens ont aussi été menés avec les parents ou les personnes qui les accueillent, mais cet article porte exclusivement sur les entretiens des jeunes. La grille d’entretien était structurée autour d’un ensemble de questions déjà précisées dans la section précédente. Trente-six de ces jeunes avaient participé à la vague précédente de l’étude (vague 3), entre 9 et 14 ans. Au cours de cette phase, certains de ces mêmes thèmes avaient été explorés, dont les contacts avec la famille d’origine et les personnes importantes de leur vie. Pour ce qui est du type de placement, 14 avaient connu une adoption dès la petite enfance, 8 avaient vécu en accueil familial à long terme, 5 en accueil à long terme chez des proches, 12 avaient fait l’objet d’une ordonnance de résidence (au profit d’une famille d’accueil) et 2 avaient vécu chez leurs parents de naissance la plus grande partie de leur vie. Ces jeunes avaient entre 18 et 23 ans au moment de l’entretien de la vague 4.

Analyse des données

Tous les entretiens ont été enregistrés, transcrits mot pour mot, puis analysés par analyse thématique (Braun et Clarke, 2006). Nous avons recherché les thèmes récurrents dans les transcriptions des vagues 3 et 4, puis repéré et élaboré des codes détaillés, saisis dans des feuilles Excel. Chaque feuille correspondait à un thème particulier (études, santé, etc.). Pour cet article, nous avons examiné plus précisément la feuille consacrée aux contacts et aux relations avec la famille d’origine. Dans chaque feuille, les lignes représentaient chaque jeune sur les deux vagues ainsi que sa famille, et chaque colonne un code, par exemple le degré de proximité de l’enfant avec sa famille d’origine à la vague 3 et les sentiments de chaque jeune envers sa famille d’origine à la vague 4. Deux membres de l’équipe de recherche ont lu les transcriptions et discuté les codes. Tous les noms figurant dans la section des résultats, y compris dans les citations, ne sont pas les vrais noms des jeunes ni d’autres personnes, mais des pseudonymes attribués par l’équipe de recherche, afin de garantir la confidentialité.

Résultats

La compréhension que les jeunes avaient de leur famille d’origine et leurs réponses émotionnelles à son égard étaient variées, dynamiques, souvent complexes et contradictoires, et semblaient dépendre de divers facteurs, dont leurs interactions passées et présentes avec chaque membre de la famille, leurs expériences et souvenirs passés, ainsi que les ressources personnelles et sociales dont ces jeunes disposaient. Nous avons repéré quatre catégories, qui ne s’excluent pas mutuellement : les jeunes de l’étude relevaient souvent de plusieurs de ces groupes selon leurs relations avec tel ou tel membre de la famille, et passaient aussi d’un groupe à l’autre en grandissant. Les catégories repérées dans l’analyse sont la curiosité ; l’indifférence ou le manque d’intérêt ; le contentement ou la satisfaction ; et l’ambivalence ou les sentiments mêlés et troublés (c’est-à-dire une combinaison d’émotions comme la colère, la culpabilité, la tristesse, la honte, le chagrin et l’inquiétude).

La curiosité

Les émotions peuvent être un moteur de l’action sociale (Svašek, 2008). C’est particulièrement intrinsèque au sentiment de curiosité, puisqu’il motive la recherche d’informations et les comportements d’exploration. La curiosité est très liée au sentiment d’incertitude et au fait d’être privé d’informations essentielles. Chez ces jeunes, la curiosité était aussi profondément liée à des sentiments de perte. Ainsi, les jeunes qui manquaient d’informations sur leur famille d’origine, et/ou qui ne l’avaient jamais vue ou pas vue depuis longtemps, exprimaient souvent de la curiosité. Ces jeunes ressentaient un besoin d’informations et agissaient pour le satisfaire : chercher des membres de leur famille d’origine sur les réseaux sociaux, les contacter indirectement, organiser une rencontre, voire aller vivre auprès d’elle. Le moment où ces jeunes se souvenaient de l’apparition de leur curiosité (ou du passage à l’acte) se situait souvent au milieu ou à la fin de l’adolescence.

La curiosité est un concept largement exploré dans la recherche sur l’adoption (par exemple Jones et Hackett, 2011 ; Wrobel et Grotevant, 2019), et une partie des jeunes qui disaient éprouver de la curiosité dans notre étude avaient effectivement connu l’adoption, probablement parce que ces jeunes avaient plus de chances d’avoir reçu moins d’informations et d’avoir eu moins de contacts directs avec leur famille d’origine. La ressemblance familiale est une façon de montrer des liens biologiques (Mason, 2008, cité par Welch, 2018), et c’était une source de curiosité pour Julie. Elle a d’abord cherché son père de naissance sur Facebook vers 14 ou 15 ans, puis sa mère de naissance. Elle n’a toutefois pas trouvé cette recherche très satisfaisante :

Je pense que c’était plutôt pour mon apparence, je crois que je voulais surtout voir [ma mère de naissance] parce que je voulais voir… Je l’avais regardé, lui [mon père de naissance], et je me suis dit « je ne lui ressemble pas », alors je me suis dit « je veux la trouver parce que je veux voir si je lui ressemble, à elle », et je pense que c’était plutôt la curiosité de ressembler à sa famille, c’est de là que ça venait. Parce que j’aime bien la façon dont K et L [mes sœurs adoptives] peuvent dire « oh, tu as ceux de maman » et « tu as ceux de papa », mais c’est comme un petit truc. Mais du coup je me disais « je me demande de qui je tiens les miens ». Je ne pense pas que c’était pour eux, je pense que c’était plutôt un truc égoïste, je voulais savoir à quoi je ressemble, pourquoi je ressemble à ça. Et au final je n’en ai rien tiré, parce que je ne trouve toujours pas que je leur ressemble.

Chez d’autres jeunes, la curiosité a fait naître le désir d’entrer en contact avec leurs parents de naissance. Ce sentiment ne se limitait pas aux jeunes ayant connu l’adoption. Janette, qui vivait dans une famille d’accueil depuis l’âge de deux ans, avait des contacts avec ses parents de naissance au début du placement, mais les contacts avec sa mère ont duré six mois et ceux avec son père ont aussi cessé peu après. Elle ressentait le besoin d’obtenir des réponses de sa mère de naissance. Or, comme l’ont constaté Greenhow et al. (2016) dans leur étude des formes traditionnelles et technologiques de contact après l’adoption, un contact virtuel « tombé du ciel », sans contact encadré préalable, comme celui qu’a vécu Janette, peut être éprouvant, et elle n’a reçu aucun soutien pour y faire face :

Ben évidemment qu’on les cherche. Je suis sûre que tout le monde le fait. Oui, je l’ai fait. J’ai cherché ma mère et mon père. J’ai même trouvé ma mère sur Facebook et c’est la pire erreur que j’aie faite de ma vie. Parce que je lui ai parlé et évidemment il fallait que je lui demande ce que j’avais besoin de savoir. Et ça s’est juste avéré… Genre elle a été vraiment désagréable et […] Alors je l’ai bloquée et… Je ne l’ai plus cherchée, parce que je me dis pourquoi j’avais besoin de faire ça ? […] Je crois que j’avais juste besoin de savoir. J’avais besoin de lui demander « est-ce qu’elle pense parfois à l’un de nous ? », genre « est-ce qu’elle regrette parfois ce qu’elle a fait ? », bon, ce n’était pas vraiment son choix de toute façon, donc… Je crois que j’étais surtout agacée par la façon dont elle s’est comportée, mais je ne l’ai plus jamais cherchée depuis.

Des jeunes ayant connu l’adoption ont aussi pris contact avec leurs parents de naissance, mais en sachant qu’il fallait attendre 18 ans pour le faire. Brendan n’a eu aucun contact avec sa famille d’origine pendant son enfance. Vers 16 ou 17 ans, il a commencé à chercher des informations sur elle. Il a fini par retrouver sa mère, qui vivait dans un pays voisin, et il est entré en contact avec elle. Il l’a dit à ses parents adoptifs après l’avoir trouvée, puis sa mère de naissance lui a réservé des billets d’avion pour qu’il vienne la rencontrer. Il ne regrettait pas sa décision de la chercher. Il la considérait comme quelque chose qu’il devait faire. Quand on lui a demandé pourquoi il avait cherché, il a répondu :

… la curiosité, la fouine en moi aussi probablement. Vous savez, au bout du compte, ce sont des choses que tout le monde devrait savoir, et devrait aussi vouloir savoir. […] J’étais vraiment content de l’avoir fait. C’était une période un peu dure, mais j’étais vraiment content de l’avoir fait. Je pense que si je ne l’avais pas fait, eh bien, je serais encore assis là, probablement à regretter de ne pas l’avoir fait.

Pour deux autres jeunes de notre étude, le souhait et l’espoir de rencontrer un jour leurs parents de naissance ont été anéantis, laissant place à des sentiments de perte et de chagrin, après la découverte que leur mère de naissance était morte avant leurs 18 ans. Olivia se souvenait vaguement qu’elle voyait sa mère de naissance une fois par semaine lorsqu’elle était en famille d’accueil dans ses premières années. Les contacts ont cessé, puis elle a été adoptée. Elle a continué à avoir avec son père de naissance des contacts par boîte aux lettres (il lui envoyait des lettres ou des cartes pour ses anniversaires et à Noël) tout au long de son enfance. Lors de l’entretien à 10 ans, elle exprimait de la curiosité à l’égard de ses parents de naissance et les incluait tous deux dans sa famille. Elle les considérait comme très proches d’elle, bien qu’elle ne vît ni l’un ni l’autre. Elle nous avait aussi dit qu’elle irait voir ses parents de naissance quand elle serait plus grande. Elle exprimait de la tristesse à propos de son passé parce qu’elle n’avait pas pu rester avec sa mère de naissance. Elle disait que cela la tracassait de ne pas les connaître. La mère de naissance d’Olivia est morte quand elle avait 14 ans. Dans un entretien plus récent, elle a décrit cet événement comme l’un des plus difficiles de sa vie. Son récit lors de l’entretien précédent a beaucoup aidé à comprendre ses émotions au stade actuel. Elle se trouvait cependant incapable d’exprimer ses sentiments de perte à quelqu’un qui, selon elle, pourrait vraiment comprendre, car elle ne connaissait aucune autre personne de son âge ayant été adoptée. Elle a aussi raconté comment elle a rencontré son père de naissance à ses 18 ans, et a décrit cette expérience comme positive :

Parce que personne ne comprend vraiment, c’est vraiment dur d’en parler directement à quelqu’un, parce que les gens ne peuvent pas s’y retrouver. […] C’était vraiment dur parce que évidemment, genre, je ne lui en ai jamais voulu pour quoi que ce soit. Et évidemment une partie de moi, parce que je n’avais pas le droit de la voir avant mes 18 ans, et une partie de moi en avait toujours eu envie. Et se rendre compte que non, c’était dur. Mais… j’ai rencontré mon père il y a quelque temps, juste avant Noël. Alors c’était bizarre mais c’était bien… On a échangé des e-mails mais… évidemment, avec ma formation, je ne voulais pas… Je lui ai juste dit que je reprendrais contact cet été s’il était d’accord pour qu’on se revoie. C’est tout.

D’autres jeunes, comme Niamh, qui a grandi avec son grand-père paternel et ses frères de naissance, voulaient aussi en savoir plus sur des membres de leur famille d’origine, voire les contacter. Mais, même en l’absence de décès, d’autres circonstances les en empêchaient. Lors de son entretien de 2009, Niamh disait considérer son père comme faisant partie de sa famille, bien qu’elle ne l’ait pas vu depuis de nombreuses années. Elle considérait aussi sa mère de naissance comme faisant partie de sa « famille à distance », sans la voir non plus. Pour elle, la portée émotionnelle de ses parents de naissance semblait perdurer jusqu’au début de l’âge adulte. Niamh avait retrouvé son père sur Facebook et découvert qu’il avait fondé une nouvelle famille. Son père lui avait envoyé des lettres tout au long de son enfance mais, quelques années plus tôt, il lui avait demandé de la voir seule, sans ses frères (c’est-à-dire ses deux fils à lui). Elle avait estimé que ce serait mal et injuste envers ses frères de naissance, et ne l’a donc jamais fait. Elle n’a jamais retrouvé sa mère non plus, mais parlait de son désir de la retrouver :

Introuvable. Elle ne veut pas de contact. Et j’aimerais la connaître. En fait, j’adorerais vraiment la connaître parce que, vous savez, ne pas vraiment avoir de figure maternelle dans sa vie, c’est un peu… et je suis toujours vraiment curieuse de… parce que forcément j’ai la moitié de tes gènes, la moitié de mes gènes sont les tiens, donc… je suis curieuse.

D’autres jeunes, relevant de divers types de placement (adoption, accueil familial, ordonnance de résidence), ont franchi un pas de plus en allant vivre chez leurs parents de naissance. Comme dans d’autres études (Wilson et al., 2012), leurs récits reflétaient souvent la force des liens réels et idéalisés avec la famille d’origine : ces jeunes tentaient avec ardeur de reconstruire des relations avec leurs parents, malgré les difficultés présentes ou passées. Pour William, qui avait été adopté, cette expérience s’est révélée plutôt éprouvante, et sa conception de sa famille d’origine, ainsi que ses interactions avec elle, en ont été changées.

C’est surtout la curiosité qui m’a poussé. Juste pour voir… comment c’était… C’est arrivé, c’est tout. Je ne peux même pas décrire comment c’est arrivé, parce que c’est arrivé tellement vite. […] [Ma mère de naissance] avait des rechutes d’abus d’alcool. Elle disait qu’elle était sobre depuis des années, mais elle y retournait encore. Je ne le savais pas, mais elle avait un fils plus jeune, qui avait 14, 15 ans à l’époque… On s’entendait bien au début. Mais moi je vois ça comme ça : il jouait la comédie, puis il a commencé à montrer son vrai visage et après ça n’a fait qu’empirer, empirer, empirer. […] J’ai dû appeler la police pour qu’on me fasse sortir. C’était à ce point-là. […] il y avait le service social qui s’occupait du petit frère à ce moment-là. Alors l’équipe est arrivée, elle était introuvable… J’ai appelé, elle a dit : « Bon, laisse tomber. Dis-lui juste de partir. » Elle ne pouvait pas partir. J’ai rappelé et elle a juste fait « bip, bip, bip », et moi j’ai fait « bon, reviens ici, non », et elle est revenue et en gros, ça a été l’enfer total.

De même, Rose est allée vivre quelque temps chez son père de naissance à ses 18 ans. Elle avait grandi dans une famille d’accueil, qui avait obtenu une ordonnance de résidence à son égard. Elle avait des contacts avec ses parents de naissance mais, quand elle avait quatre ans et demi, il y a eu un incident : sa mère de naissance, qui avait bu, a mis le feu à la maison, et son père de naissance est devenu violent. Lors de notre entretien à 12 ans, Rose nous avait dit que ses parents lui faisaient peur et avait évoqué cet incident. À l’inverse, lors de notre récent entretien, devenue jeune adulte, elle incluait sa mère de naissance dans sa famille, alors que celle-ci était morte six ans plus tôt. À propos de son expérience récente d’emménagement chez son père de naissance, Rose racontait combien celle-ci s’était révélée décevante :

Et puis on a commencé, genre, à créer un lien, mais depuis, c’est fini. Parce que je pensais que créer un lien après toutes ces années aurait marché, mais non, il ne s’en souciait pas vraiment, parce qu’il rentrait et passait juste devant moi sans s’arrêter.

Quand on lui a demandé pourquoi elle voulait créer un lien avec son père, sa réponse a révélé une conception idéalisée des liens avec la famille d’origine, qui s’est effondrée après cette expérience :

Parce que c’est mon père, au bout du compte. C’est comme ça que je le vois. Mais d’une certaine façon, à cause de tout ce qui s’est passé avant et de la façon dont il se comporte avec moi, je n’ai plus vraiment envie de créer un lien. Je préfère laisser les choses comme elles sont.

En somme, si découvrir de nouvelles informations est d’ordinaire gratifiant et constitue une expérience positive qui aide à réduire l’incertitude, une partie de ces jeunes a vécu la recherche de leur famille d’origine et la prise de contact avec elle comme difficiles et souvent pénibles. Parfois, à la suite de ces expériences, la signification et le contenu émotionnel que ces jeunes avaient attribués à leurs relations familiales ont radicalement changé. Pourtant, malgré leur difficulté, ces expériences étaient parfois aussi jugées positives, avec la satisfaction de les avoir traversées. Ces récits montraient aussi la puissante « coprésence émotionnelle » des membres de la famille d’origine, présents émotionnellement et psychologiquement dans la vie des jeunes, même sans être toujours là physiquement (Holland et Crowley, 2013 ; Skoglund et al., 2019).

L’indifférence ou le manque d’intérêt

À l’autre extrémité du spectre de la curiosité, une partie des jeunes exprimait un manque d’intérêt ou de l’indifférence envers sa famille d’origine. Ce groupe était hétérogène : le chemin parcouru n’était pas le même pour chaque jeune. Pour une partie de ces jeunes, la famille d’origine n’avait jamais compté et ne suscitait aucun intérêt ; d’autres avaient auparavant manifesté d’autres émotions mais, à la suite d’expériences passées, en étaient venus à l’indifférence.

Le groupe des jeunes qui n’avaient jamais éprouvé d’intérêt pour leur famille d’origine ou pour certains de ses membres comprenait des jeunes ayant connu l’adoption, des jeunes ayant fait l’objet d’une ordonnance de résidence au profit de proches ou de personnes extérieures à la famille, et des jeunes en accueil chez des proches. Ces jeunes n’avaient jamais considéré ces membres de leur famille d’origine comme faisant partie de leur famille, et n’avaient quasiment aucun contact avec ces personnes. Dans tous les cas, la famille où ces jeunes avaient grandi depuis leur plus jeune âge était vécue comme un ancrage solide. Fionn, adopté bébé, n’avait aucun contact en personne avec les membres de sa famille d’origine. Ses parents adoptifs lui avaient transmis la plupart des informations dont ils disposaient sur sa famille d’origine et partageaient avec lui lettres et photos. Lors de l’entretien à neuf ans, il disait n’avoir jamais vu ses parents de naissance, mais avoir des photos d’eux, et préférer être dans la famille où il était désormais. Dans la phase actuelle, il a clairement dit qu’il ne les avait jamais rencontrés et n’avait pas non plus l’intention de le faire :

Je ne les ai jamais vus… Je n’y ai jamais vraiment pensé. […] connaître son passé et ses parents de naissance, ce n’est pas important pour tout le monde…

Mark et Jeremy ne s’intéressaient pas à leur père de naissance et, à la mort de celui-ci, ni l’un ni l’autre n’est allé à l’enterrement. Mark, qui vivait avec sa mère d’accueil (titulaire d’une ordonnance de résidence), portait un regard particulièrement critique sur le mode de vie de son père de naissance, et la mort de celui-ci ne l’avait pas beaucoup touché :

Sans doute parce qu’il n’a jamais été là, vous voyez… Je ne le connaissais pas assez… Ils ont appelé [ma mère d’accueil] pour savoir si je voulais y aller, mais… j’ai dit « non », parce que ça ne sert à rien d’y aller.

De même, Jeremy ne s’était jamais intéressé à son père. Jeremy vivait avec sa grand-mère maternelle depuis son plus jeune âge, après la mort de sa mère de naissance. Il n’avait jamais vu son père, qui vivait dans un pays voisin. Selon sa grand-mère, il avait refusé d’aller à l’enterrement, et le récit de Jeremy reflète cette absence d’émotion à son égard :

Non, il est mort. Ouais, il est mort, je ne l’ai jamais rencontré. Il est mort il y a cinq ans peut-être, je ne sais même pas, je m’en fiche. J’ai vu sa photo.

Parfois, des jeunes avaient exprimé par le passé des sentiments surtout douloureux envers des membres de leur famille d’origine, qui s’étaient mués en indifférence en grandissant. Ce second groupe était lui aussi divers quant aux parcours de placement. Madeleine, adoptée avec ses frères de naissance, n’avait jamais considéré sa mère de naissance comme faisant partie de sa famille. Lors de l’entretien de 2009, elle exprimait de la colère et de la tristesse à propos de son passé, et un sentiment d’abandon de la part de ses parents de naissance. Elle avait eu des contacts avec eux au domicile de sa famille adoptive, mais ils ont cessé après que son père de naissance a été tué, quand elle avait environ cinq ans, et que sa mère de naissance ne s’est plus présentée aux visites après sa mort. Dans la phase actuelle de l’étude, lors d’un nouvel entretien en tant que jeune adulte, la tristesse et la colère de Madeleine s’étaient dissipées et elle affirmait plutôt ne plus s’intéresser à sa mère :

Je sais qui c’est et tout ça, et je la reconnaîtrais si je la voyais et tout ça, et ça ne m’intéresse même pas, elle non plus ça ne l’intéresse pas, genre. J’étais dans [un magasin en ville] samedi dernier et elle était là avec son copain, elle est juste. […] Non, probablement [elle ne me reconnaît pas], genre j’ai beaucoup changé, mais ça ne m’intéresse pas…

Contrairement à Madeleine, Killian avait eu des contacts réguliers avec ses parents de naissance et ses frères et sœurs tout au long de son enfance. Killian a grandi dans une famille d’accueil, qui avait obtenu une ordonnance de résidence à son égard. Enfant, il considérait sa famille d’origine comme faisant partie de sa famille, sans se sentir très proche d’elle. Jeune adulte, ses sentiments avaient changé et il ne la considérait plus comme faisant partie de sa famille. Il ne lui avait pas rendu visite depuis quelques années. Il avait cessé ses visites lorsque sa mère s’était remise à boire. En outre, sa famille d’origine s’était montrée hostile quand il avait changé de nom :

Il y a eu une période où elle ne buvait jamais, et je me suis dit, bon, tu as mûri maintenant, alors je vais monter te voir. Alors je suis monté et tout allait bien, et puis j’y suis retourné une semaine après et c’était complètement la folie avec l’alcool, c’était juste… toutes les situations arrivaient en même temps. Alors je me suis dit, bon, je vais me sortir de là. […] juste le fait que je change de nom, ça a fait toute une histoire, et je me suis dit : « Vous savez quoi ? Si vous voulez être aussi puérils au lieu de laisser traîner ça aussi longtemps, alors ne me parlez plus. » […] Alors c’est à ce moment-là que j’ai, en quelque sorte, arrêté de leur parler. Ils m’ont demandé de monter et ils ont essayé de reprendre contact avec moi, mais je n’ai pas voulu.

James avait lui aussi eu des contacts avec ses parents de naissance pendant la plus grande partie d’une enfance passée en famille d’accueil, mais, jeune adulte, il exprimait de l’indifférence envers sa famille d’origine. Lors de notre entretien à 13 ans, il était triste à propos de son passé et souhaitait que ses parents « arrêtent de boire ». Il s’en inquiétait avant les visites, et se demandait s’ils viendraient ou non. Jeune adulte, James se souvenait que ses parents ne se présentaient pas aux visites et de l’effet que cela avait eu sur son bien-être émotionnel :

Je savais juste que je n’étais pas avec ma maman et mon papa. Mais maintenant je m’en fiche complètement. Je ne m’occupe même plus d’eux, ça m’est égal… la plupart du temps ils ne venaient pas et ça, ça me retournait encore plus la tête.

Pourtant, bien qu’il affirme ne plus s’en soucier, il exprimait de la colère et de la frustration envers eux. Sa réponse émotionnelle semblait étroitement liée au manquement de ses parents à ce qu’il considérait comme des obligations fondamentales à son égard, c’est-à-dire arrêter de boire et venir le voir :

Et à partir de ce moment-là, ça m’a rendu fou… On reste là à y penser. Vous voyez, maintenant quand je suis au lit, j’y pense encore… Je l’ai dit à ma maman et à mon papa et tout. Je leur ai dit « vous m’avez complètement f*utu la tête en l’air ». Ils ne pensent pas avoir fait quoi que ce soit de mal… Ils boivent toujours, genre. Enfin, mon père est en prison maintenant. Elle a eu le choix, boire ou les enfants ? Et ils ont choisi l’alcool, alors…

Brandon avait lui aussi ressenti, tout petit, un rejet de la part de sa famille d’origine, qui avait affecté son bien-être émotionnel au point que, jeune adulte, il disait ne rien ressentir pour sa mère de naissance et n’avoir aucune relation avec elle. Lors de l’entretien de la vague précédente, à 14 ans, il ne considérait pas ses parents de naissance comme faisant partie de sa famille, mais il y incluait ses frères aînés. Jeune adulte, Brandon a expliqué que sa mère avait gardé l’un de ses frères et sœurs, mais l’avait laissé, lui, à la charge de l’État, et combien cela l’avait blessé émotionnellement :

Jusqu’à sept ans, j’ai dû être dans quelques foyers avec un de mes frères. Et puis notre mère l’a ramené à la maison et m’a laissé dans le système. Je crois que ça a été un gros truc. J’ai été vraiment mal après ça. Alors à peu près de sept à dix ans, quand c’est arrivé, et puis on m’a envoyé dans d’autres foyers, je crois que j’ai juste abandonné à ce moment-là. Alors j’ai dû me protéger tout jeune, et tout ça. […] Il s’est passé quelque chose vers dix ans. J’avais rencontré ma mère et je lui ai parlé. On a parlé et en gros elle m’a renié, là, ce jour-là. Ouais, elle a juste dit de ne jamais revenir à la maison, qu’elle se fichait de moi, des trucs comme ça… Je crois que c’est ce jour-là que je me suis construit, et après ça, je n’avais tout simplement plus d’émotions ni aucune…

En somme, les jeunes qui exprimaient un manque d’intérêt envers leur famille d’origine ou envers certains de ses membres avaient souvent un fort sentiment d’appartenance à leur famille de substitution (qu’il s’agisse d’une famille d’accueil, d’une famille adoptive, d’une ordonnance de résidence ou d’un accueil chez des proches), et ne sentaient plus (ou n’avaient jamais senti) que leur famille d’origine faisait partie de leur famille. Cela se manifestait en particulier dans les mises en scène familiales (Finch, 2007), comme le fait pour Killian de changer de nom de famille. Une partie de ces jeunes n’avait jamais rien ressenti d’autre, tandis que d’autres avaient auparavant éprouvé des émotions envers leur famille d’origine, comme de la tristesse, un sentiment d’abandon et de la colère. Dans quelques cas, comme celui de James, certains de ces sentiments persistaient d’une certaine façon.

L’ambivalence ou les sentiments mêlés et troublés

L’ambivalence a été considérée comme une « émotion mixte » comprenant des sentiments mutuellement contradictoires envers une même personne ou un même objet (Weigert, 1991, cité par Jacobsen [2019] et Finn [2013]). Une partie des jeunes se débattait avec des sentiments complexes et contradictoires envers des membres de leur famille. Pour la plupart de ces jeunes, les relations semblaient problématiques. Comme on l’a vu dans des récits comme celui de Brandon, ces jeunes racontaient souvent des histoires de rejet et d’abandon, sources de colère, de ressentiment, de blessure et de perte. Lors de l’entretien de la vague 4, Nichole a parlé de ces sentiments troublants envers son père de naissance. Elle vivait dans une famille d’accueil depuis qu’elle était bébé, et celle-ci avait obtenu une ordonnance de résidence à son égard. Enfant, elle allait régulièrement voir ses parents de naissance, mais cela a cessé quand elle était encore assez jeune. Pendant l’entretien, elle a évoqué son plus ancien souvenir : aller voir son père de naissance vers cinq ans, et lui qui ne venait pas. Aujourd’hui, si elle restait en contact avec certains membres de sa famille d’origine, sa relation avec son père restait irrégulière et difficile, souvent marquée par des difficultés sur les réseaux sociaux :

Mon père m’a ajoutée sur Facebook quand j’avais 16 ans. Et puis quelques-unes de ses sœurs m’ont ajoutée, et sa mère et son père. J’ai eu une grosse dispute, une engueulade avec mon père, ça je le sais. J’ai déversé beaucoup de colère sur lui. En fait ça m’a fait plutôt du bien, genre, mais… […] Ouais, ne connaître vraiment personne et puis recevoir plein de messages « mon Dieu, tu nous as manqué », et moi je suis là genre « vous saviez où j’étais et moi je ne vous connais même pas ». Je le prends mal. […] C’est vraiment dur à expliquer, des sentiments mélangés, on ne sait pas ce qu’on ressent, et puis on y pense et c’est là qu’on commence à être en colère, quand on y pense. […] Je parle à ma tante de temps en temps. Elle m’appelait genre tous les jours et maintenant je lui parle juste un jour sur deux. Je parle à quelques-uns de mes cousins. Mon père, il me bloque et puis il me débloque sur Facebook.

Anna éprouvait elle aussi de la colère et du ressentiment envers sa mère de naissance, lorsque celle-ci l’a contactée à la fin de son adolescence, après une longue absence. Anna a grandi en famille d’accueil avec l’un de ses frères de naissance. Elle a eu des contacts avec ses parents de naissance jusque vers 13 ou 14 ans, même si ses parents, souvent, ne venaient pas. Lors de notre entretien à 12 ans, elle exprimait le souhait que ses parents arrêtent l’alcool. Quand elle est tombée enceinte à la fin de son adolescence, sa mère de naissance s’est approchée d’elle et a manifesté de l’intérêt pour le petit-fils attendu, ce qui a attisé sa colère. Elle se souvenait aussi d’un incident antérieur où sa mère ne l’avait pas reconnue :

J’allais chez mes sœurs et tout ça, et puis une fois je suis allée chez ma mère avec ma sœur, et en gros elle a tendu la main et s’est présentée, elle a dit : « Bonjour, je suis la mère de [ma sœur], enchantée. » Alors moi j’ai fait : « Bonjour, je suis Anna, ta fille », vous voyez le genre ? [Je me suis sentie] nulle, ouais. Je me disais juste, c’est une honte. Alors je crois que plus il se passe de choses, plus je suis en colère. Et puis une fois l’enfant né, elle a cru qu’elle allait être la mamie de l’année, et elle ne comprend pas, elle commence par moi d’abord, avant de pouvoir commencer avec mon enfant. […] Dès que j’ai été enceinte. Et elle a repris contact, toute mielleuse, « je vais lui acheter ci et ça ». Mais je lui ai juste dit : « Au bout du compte, et moi ? Pas une seule fois dans cette conversation tu ne m’as demandé “comment tu vas ? tu vois le genre ?” “Genre, je suis ta fille”. »

Malgré ces sentiments négatifs, Anna exprimait aussi le souhait de comprendre sa mère de naissance et les circonstances qui avaient conduit à son propre placement. C’est ce qui la poussait à essayer d’obtenir son dossier et à faire un travail sur son histoire de vie. Dans son récit, elle semblait mener un débat intérieur entre ce qu’elle ressentait (l’animosité) et ce qu’elle pensait devoir ressentir (l’empathie, la compassion) :

Mais je crois que ce sera juste, genre, un truc pour moi, parce que pour l’instant je ne vois pas ma maman comme, genre dans ma tête je ne l’aime pas, mais en même temps il faut que je comprenne qu’être alcoolique c’est aussi une maladie, vous voyez ce que je veux dire ? Vous savez, genre c’est une maladie, mais j’ai juste besoin de comprendre le pourquoi des choses, pour peut-être un jour pouvoir lui pardonner, vous voyez le genre ? Parce que s’il lui arrivait quelque chose, je serais sûrement quand même bouleversée, vous voyez le genre ? mais je ne viendrais sûrement même pas, vous voyez le genre ?, s’il lui arrivait quelque chose. Je crois que j’ai juste besoin de découvrir, pour pouvoir… pour ma propre tranquillité d’esprit.

Mia avait elle aussi du mal à comprendre pourquoi sa mère de naissance ne changeait pas un mode de vie autodestructeur. Mia avait vécu la plus grande partie de son enfance dans une famille d’accueil, dans le cadre d’une ordonnance de résidence, mais cette relation s’est rompue à la fin de son adolescence. Elle voyait régulièrement ses parents de naissance toutes les trois semaines, mais les contacts ont cessé pendant six ou sept ans environ lorsqu’elle était au collège et au lycée. Jeune adulte, elle disait ne pas savoir exactement pourquoi, car sa mère « ne [lui] raconte jamais toute l’histoire ». Lors de notre entretien à 12 ans, elle venait d’entrer dans l’enseignement secondaire et n’avait pas vu sa mère de naissance depuis quelques mois « parce qu’elle devait s’habituer à la nouvelle école ». Elle nous avait alors dit qu’elle allait bientôt la voir et qu’elle aimait la voir. Jeune adulte, elle a expliqué comment elle avait renoué le contact avec sa mère de naissance, et qu’elle considérait désormais sa famille d’origine comme sa seule famille, faute d’autre famille sur laquelle compter. Mais sa relation avec sa mère de naissance n’était guère soutenante, en raison de l’addiction de celle-ci, qui durait depuis toujours :

Oh, ouais, je peux aller lui parler quand je veux, mais elle est complètement alcoolique maintenant, genre. […] Les trois petits qu’elle a eus, elle les a perdus aussi.

Le récit de Carl comportait une multiplicité d’émotions contradictoires envers sa famille d’origine, dont l’amour, l’aversion et le désespoir. Carl a vécu de nombreuses années avec sa mère d’accueil. Au début de son adolescence, il présentait des comportements difficiles et des difficultés émotionnelles liés à des deuils multiples. En l’espace de trois ans, son père d’accueil, son frère de naissance et sa grand-mère de naissance étaient morts. Contrairement à Mia, bien qu’il ait quitté le domicile de sa famille d’accueil vers 15 ans, sa relation avec sa mère d’accueil a perduré, et chacun restait très présent dans la vie de l’autre. Après son départ, il a vécu quelques semaines dans une unité d’accueil collectif, puis il est allé vivre environ 18 mois chez sa tante de naissance. Il s’est ensuite installé chez sa mère de naissance, qui avait un long passé d’usage de drogues. À ce moment-là, il a commencé à consommer des drogues avec sa famille d’origine. Il avait récemment réussi à arrêter et à se poser avec sa compagne et leur enfant. Quand on lui a demandé pourquoi il continuait à rendre visite à sa famille d’origine, sa réponse a révélé la force de l’idéal culturel de la « famille normale » (Wilson et al., 2012) :

Parce que je voulais une vraie famille, je voulais une maman et un papa comme [ceux de ma copine]… Je voulais une famille qui m’aime et qui veuille me voir réussir… Je n’ai pas du tout ça. Je crois que je reviens sans arrêt pour essayer de voir s’il y a du changement… Mais je veux voir ma mère arrêter les cachets aussi, même si en fait je ne l’apprécie pas. Je l’aime mais je ne l’apprécie pas. Je n’aime pas être avec elle. Je le dis sûrement très mal, mais vous voyez ce que je veux dire. […] Je me sens responsable de ma mère. J’ai l’impression de devoir materner ma mère chaque fois que je suis avec elle… Ouais, à m’inquiéter pour son bien-être.

Carl se débattait dans sa position ambivalente : il essayait de protéger son propre bien-être et son mode de vie en prenant ses distances avec des membres de sa famille, tout en étant tiraillé par son désir d’avoir « une vraie famille » et par ses sentiments d’amour, d’attention et d’inquiétude envers eux. Cette ambivalence semblait être à l’origine de difficultés émotionnelles, comme le fait de « se sentir déprimé » et l’anxiété.

Mais j’ai l’impression… parce que je travaille et qu’aucun d’eux ne peut travailler, que je conduis et qu’aucun d’eux ne conduit, vous voyez, ils ont toujours quelque chose à dire sur la moindre petite chose que vous faites, et on a juste l’impression d’être toujours la risée de tout le monde… Ce n’est pas agréable, ce n’est vraiment pas agréable, genre. Chaque fois que je suis avec eux, je repars bouleversé ou déprimé, chaque fois que je vois ma mère, j’ai une anxiété immédiate, une anxiété immédiate, rien que d’en parler. Mon cœur s’emballe là, rien que d’en parler. Je vous jure, je n’arrive pas à gérer avec elle.

Les relations fraternelles comptaient beaucoup pour de nombreux jeunes de l’étude. Pour quelques personnes participantes, toutefois, frères et sœurs se sont révélés source d’émotions très complexes et de relations difficiles. La santé mentale d’Eric a été affectée lorsqu’il a retrouvé ses sœurs de naissance à ses 18 ans. Eric avait été adopté jeune par la famille qui l’accueillait depuis qu’il était bébé. Lors de l’entretien de la vague précédente, à 11 ans, il exprimait de la tristesse à propos de son passé parce qu’il ne se souvenait pas de sa mère de naissance. Jeune adulte, il nous a raconté que l’une de ses sœurs de naissance lui avait récemment fait des révélations négatives sur leur mère de naissance, qu’il n’était pas prêt à entendre :

Eh bien, cette année, genre, j’ai découvert que j’avais deux grandes sœurs, que j’avais deux grandes sœurs. […] Et puis c’était un peu comme si, j’ai fait une vraie dépression cette année à cause de ça. […] une de mes sœurs m’a balancé plein de saletés à cause de, au sujet de la vraie famille, des choses que je ne voulais pas vraiment savoir. Ça m’affectait, et je l’avais dans la tête. […] Ce ne sont pas des mauvaises personnes, mais elles ne comprenaient pas vraiment ce que je traversais à ce moment-là.

Julie avait elle aussi des relations complexes avec ses frère et sœur de naissance. Julie, qui avait été adoptée, se sentait submergée par sa relation avec sa sœur de naissance. Enfant, Julie voyait son frère et sa sœur trois fois par an, lors d’activités diverses (bowling, cinéma, etc.). Lors de l’entretien dans l’enfance, elle les considérait comme faisant partie de sa famille, mais ne se sentait en rien aussi proche d’eux que de ses sœurs adoptives. Jeune adulte, Julie racontait avoir cessé de parler à son frère de naissance parce qu’il était retourné vivre chez leur mère de naissance. Il apparaissait aussi que sa sœur de naissance tenait beaucoup à entretenir leur relation, à travers des pratiques familiales comme l’échange de cartes et de cadeaux. Julie et sa sœur semblaient avoir des attentes et des conceptions très différentes de cette relation. Cela plaçait Julie face à un dilemme émotionnel, avec un mélange d’émotions dont la culpabilité, la gêne, l’appréhension et la pitié :

J’aimerais apprendre à la connaître, mais genre doucement. Je me sens un peu coupable, je crois, chaque fois que je la vois. [Notre frère] l’a laissée tomber, maintenant. Elle n’a jamais eu de mère ni de père. Elle s’est fâchée avec sa famille d’accueil, genre. Elle n’a rien. Et puis je crois que je me suis dit que j’allais faire un effort pour aller la voir. Et quand je suis allée la voir, je me suis dit, c’est intense. J’ai commencé à recevoir genre des cadeaux et des cartes « pour ma sœur ». C’était assez effrayant. Et puis sur son Facebook c’était genre… ma sœur. Et les gens disaient : « C’est qui, cette personne ? »

En somme, les sentiments d’ambivalence restaient souvent sans résolution. La plupart de ces jeunes avaient du mal à accepter et à comprendre les comportements et les situations de vie de leurs parents. Ces jeunes aspiraient à ce qui constituait à leurs yeux une « famille normale ». Ces sentiments étaient toutefois gérés de différentes façons : éviter ou ignorer les situations difficiles (par exemple rendre moins souvent visite à la famille d’origine, ou plus du tout), voire rejeter des membres de la famille ; affronter des membres de la famille d’origine (comme Nichole avec son père de naissance) ; et tenter de rationaliser, de comprendre ou de se mettre à la place de leur famille d’origine. Ces réponses pouvaient parfois conduire à une certaine harmonie ou à un certain degré de conflit (intérieur ou extérieur) (Connidis et McMullin, 2002).

La satisfaction ou le contentement

La satisfaction est considérée comme l’une des émotions primaires (Bericat, 2016). La satisfaction ou le contentement est aussi une émotion positive liée à un événement. La plupart des jeunes qui exprimaient un contentement à l’égard de leurs relations avec leur famille d’origine avaient toujours eu des contacts réguliers avec elle. Une partie de ces jeunes avait le sentiment que leur famille comprenait des membres de la famille d’origine et de la famille adoptive, d’accueil ou de parenté, même si, souvent, la proximité était bien plus grande avec l’une ou avec l’autre, sans équivalence entre elles. Quoi qu’il en soit, ces jeunes semblaient avoir réussi à négocier loyautés et sentiment d’appartenance entre la famille d’origine et la famille où ces jeunes vivaient, ou avec l’une ou l’autre. Gavin a grandi en famille d’accueil, mais il a gardé des contacts fréquents et réguliers avec sa mère de naissance et ses frères et sœurs. Il se sentait appartenir aux deux familles :

Même maintenant, j’ai une relation saine avec les deux familles. […] Ma mère, c’est ma mère, et elle a toujours été là pour moi, mais [ma mère d’accueil] a toujours été là pour moi… donc je considère que j’ai deux mères.

La mère d’accueil et la mère de naissance de Gavin avaient toujours eu de bonnes relations. Adolescent, il s’était disputé avec sa mère d’accueil et était allé vivre quelques semaines chez sa mère de naissance, mais il a expliqué qu’il s’était senti triste, coupable et plein de remords, et que sa mère de naissance lui avait dit de rentrer et de s’excuser, ce qu’il a fait. Il continuait de rendre visite à sa mère de naissance, désormais accompagné de sa compagne. Il éprouvait de l’amour mais aussi de la culpabilité et un sentiment d’impuissance face à la situation dans laquelle vivait sa mère :

Je voyais ma mère et je voyais mes frères dans une mauvaise situation, et je ne pouvais pas vraiment aider, parce que je n’étais pas là tout le temps. C’est toujours le cas. Mes petits frères arrivent à cet âge-là, 15, 16 ans, ils font des bêtises. Et je ne peux pas vraiment les aider. […] C’est frustrant, parce que je sais que si j’étais là, ce ne serait pas le cas, parce que parfois ma mère n’arrive pas vraiment… c’est dur pour elle. Elle élève seule deux garçons de cet âge-là… c’est dur de les tenir […] Genre, c’est une mère formidable. Elle va bien maintenant. Ma mère est formidable maintenant, mais ce n’est pas pour elle que je m’inquiéterais. Ce sont les deux garçons, ce sont eux qui lui causent des soucis et qui lui attirent des ennuis.

Contrairement à Gavin, Chloe ne se sentait pas du tout aussi proche de sa mère de naissance que de sa mère d’accueil, bien qu’elle fût satisfaite de sa relation avec elle. Chloe est arrivée dans sa famille d’accueil avec son frère aîné de naissance alors qu’elle n’avait que 14 mois et lui environ quatre ou cinq ans. Elle opposait ses propres sentiments à ceux de son frère, qui semblait plus proche qu’elle de leur mère de naissance :

Lui [mon frère de naissance], il garde quand même une relation avec la mère de naissance et tout ça, j’ai essayé de garder une relation avec elle. Mais pour moi, je sais que ça a l’air horrible, je n’arrive tout simplement pas à avoir ça, vous voyez. Ma mère, c’est ma mère maintenant, et c’est comme ça. Alors que lui serait plutôt… il voit maman comme sa mère maintenant mais… la mère de naissance et tout ça, il continue de l’appeler maman et d’aller la voir et… […] Il est beaucoup plus proche de [la mère de naissance]. Moi, je n’ai pas vraiment cette relation.

Pour les jeunes en accueil chez des proches, il y avait souvent des tensions et des conflits entre la famille accueillante et les parents de naissance. Comme dans l’étude de Welch (2018), les proches qui accueillaient évoquaient des tensions et des difficultés dans leurs relations avec les parents de l’enfant. Une partie des jeunes choisissait d’ignorer ces tensions dans leur récit, ou les minimisait tout en en ayant une certaine conscience. Pour d’autres, en revanche, les tensions familiales créaient un certain malaise émotionnel, qui a été évoqué pendant les entretiens. Jim vivait avec son grand-père maternel et l’épouse de celui-ci, qui avaient obtenu une ordonnance de résidence à son égard. La mère de naissance de Jim est la fille du mari de la mère d’accueil, issue de son premier mariage. Tout au long de sa vie, Jim a eu des contacts réguliers mais peu fréquents avec ses parents de naissance et ses frères et sœurs. Jim avait toujours considéré ses parents de naissance comme faisant partie de sa famille, mais ses parents d’accueil étaient selon lui les personnes clés de sa vie. Récemment, il a expliqué qu’autrefois il ne rendait presque jamais visite à ses parents de naissance, seulement à Noël et pour les anniversaires, mais qu’il les voyait désormais beaucoup plus souvent, surtout son père de naissance. Les parents de naissance s’étaient séparés. Il voyait aussi plus souvent ses frères et sœurs. Bien qu’il se dise satisfait de sa relation avec ses parents de naissance, et surtout avec ses frères et sœurs de naissance, certaines situations passées avaient été émotionnellement difficiles pour lui. Par exemple, le fait qu’il ait toujours appelé ses parents d’accueil « maman » et « papa » avait provoqué des moments « gênants » dans ses interactions avec ses parents de naissance, comme il s’en souvenait :

Il y a eu plusieurs fois, avant qu’ils se brouillent, où c’était une situation difficile, parce qu’il faut un peu réfléchir avant de parler, parce qu’on a tellement l’habitude de dire maman à [la mère d’accueil], mais quand ma mère biologique était là, c’était genre [prénom de la mère d’accueil], et on se sentait mal à l’aise, ça ne paraissait pas normal de l’appeler [prénom de la mère d’accueil]. On ressentait cette obligation, on ne voulait pas blesser… mais on avait ses petites stratégies à soi pour faire avec. […] Ouais, c’est juste trouver ma propre façon de gérer tout ça du mieux que je peux. Tout garder pour moi a été un gros problème pendant longtemps, juste tout garder à l’intérieur, mais j’ai commencé à pas mal m’ouvrir quand j’ai commencé à sortir avec [ma copine], donc… Et la thérapie aussi.

Pour Sophie, sa relation avec son père de naissance a changé quand elle a quitté le domicile des proches qui l’accueillaient. Ces proches, sa grand-tante et son grand-oncle maternels, n’avaient pas de bonnes relations avec son père de naissance. La relation entre eux et Sophie s’était rompue quand elle avait 17 ans, au moment où elle a emménagé dans son propre appartement. Sophie reconnaissait les comportements et les décisions néfastes de son père de naissance, mais exprimait de l’empathie envers lui, ainsi que de l’affection et un sentiment de proximité émotionnelle. Elle s’était construit un récit qui donnait sens à ses comportements destructeurs. Elle insistait aussi sur ses expériences plus récentes de soutien pratique et émotionnel de sa part, à travers des pratiques et des mises en scène familiales, comme décorer son appartement ou lui acheter des choses.

Je l’aime. Il est génial, ouais… Je l’ai toujours aimé, mais euh… il ne serait jamais venu… enfin, il venait parfois, mais la plupart du temps, c’était lui qui me laissait tomber, et ma maman, elle, était là. […] quand j’ai emménagé ici, mon papa a fait… « Dieu merci ! Je peux enfin aller la voir. » Parce qu’il avait l’impression de ne pas être le bienvenu, vous voyez, et ma tante et mon oncle le méprisaient et tout, ils le regardaient de haut… Mais dès que j’ai emménagé ici, il a genre décoré tout l’appartement pour moi, il m’a acheté plein de choses, et il a toujours été là pour moi, vous voyez. Je crois que c’était juste le côté services sociaux qu’il n’aimait pas et il ne supportait pas ça, il ne savait pas quoi faire. Et puis son problème d’alcool aussi, c’était juste plus important. Et il n’arrivait tout simplement pas à s’en sortir. Mais on est vraiment proches maintenant, comparé à quand je vivais chez ma tante et mon oncle. […] Et je suis contente d’être proche de lui, parce que pourquoi pas ? vous voyez… il n’est pas méchant avec moi maintenant, oui, il a pris des décisions vraiment pourries et parfois je le regarde et je me dis : « Tu es vraiment… genre je ne sais même pas si je te connais, à cause des choses que tu as faites dans ta vie, genre, tu sais, que je n’imaginerais jamais faire », mais c’était son mode de vie, c’est ce qu’il a fait et il doit vivre avec, vous voyez, et c’est ce qu’il fait.

Ainsi, même lorsque les relations avec la famille d’origine étaient source de satisfaction, d’autres sentiments coexistaient souvent à son égard, ou avaient existé par le passé. En outre, le degré de proximité et le sentiment d’appartenance variaient au sein de ce groupe. Dans tous les cas, ces jeunes semblaient toutefois avoir élaboré leurs émotions envers les membres de leur famille d’origine et envers les familles où leur vie s’était déroulée (familles adoptives, d’accueil ou de parenté).

Discussion

Cet article a mis au jour deux résultats principaux. Premièrement, quel que soit le parcours de placement (adoption, accueil familial à long terme, accueil chez des proches, etc.), les relations des enfants et des jeunes ayant connu le placement avec leur famille d’origine ont une dimension émotionnelle nette. De fait, les significations émotionnelles attachées à la famille peuvent être extrêmement complexes pour des jeunes séparés de leurs parents de naissance très tôt. Dans cette étude, les jeunes de l’étude exprimaient une diversité d’émotions envers les membres de leur famille d’origine, dont la curiosité, l’indifférence, des sentiments mêlés et complexes (colère, inquiétude, pitié, tristesse, culpabilité, etc.) et le contentement. Ces émotions se révélaient souvent à travers des pratiques familiales (assister ou non à des rituels familiaux comme les mariages ou les enterrements) et des mises en scène familiales (changer de nom de famille). Comme dans l’étude de Holland et Crowley (2013), nous avons trouvé des signes de la puissante coprésence de la famille d’origine dans le monde émotionnel de nombreuses personnes participantes, alors que la plupart ne l’avaient pas vue depuis leur plus jeune âge. En outre, plusieurs semblaient tout simplement incapables d’échapper aux relations avec la famille d’origine, bien que celles-ci soient souvent éprouvantes ou difficiles (Skoglund et al., 2019).

Comme le soutiennent Wilson et al. (2012), les rencontres émotionnelles sont façonnées par l’interaction sociale directe, les souvenirs, l’imagination, les attentes et les aspirations. Autrement dit, notre existence sociale, y compris les forces sociales, structurelles et culturelles, façonne nos émotions (Jacobsen, 2019). Dans cette étude, certains éléments indiquent que les expériences passées des jeunes, leurs souvenirs et leurs interactions avec la famille d’origine et avec la famille d’accueil ou adoptive, leurs aspirations et leurs attentes, ainsi que leur situation de vie actuelle (en termes de soutien social, de statut socio-économique et de ressources) façonnaient les émotions éprouvées envers leur famille d’origine. En revanche, les émotions manifestées par ces jeunes ne semblaient pas dépendre du type de placement. Par exemple, chez certaines personnes participantes, la curiosité découlait en partie de lacunes dans leurs connaissances sur leur famille d’origine et/ou de la qualité de la communication avec leur famille adoptive ou d’accueil, davantage que de l’adoption ou de l’accueil familial à long terme. Chez d’autres, l’ambivalence et les sentiments complexes, ou l’indifférence, tenaient en partie à des rencontres et à des interactions passées, et/ou au fait que des membres de la famille d’origine ne se conformaient pas à leur version idéalisée de la parentalité. De fait, les récits de certains jeunes reflétaient l’influence de conceptions idéalisées de la famille nucléaire et un souci de la qualité de ces relations (Wilson et al., 2012).

Deuxièmement, les émotions des enfants et des jeunes envers leur famille d’origine n’étaient pas figées mais évoluaient avec le temps. Elles étaient fluides et se déplaçaient au gré des changements et des transitions dans la vie de ces jeunes et de leurs nouvelles expériences. Grâce à la nature longitudinale de cette étude, nous avons pu mettre en évidence ce caractère dynamique et fluctuant des relations familiales et des émotions des jeunes envers chaque membre de la famille (Skoglund et al., 2019). Ainsi, des jeunes qui avaient auparavant éprouvé de la curiosité envers leur famille d’origine ont pu, à la suite de leurs expériences de contact et d’interaction, en venir à la colère ou au désintérêt ; d’autres, qui avaient auparavant éprouvé de la colère et des sentiments de perte envers des membres de leur famille d’origine, en étaient venus à l’indifférence ; et, chez d’autres encore, la curiosité d’autrefois avait laissé place à la satisfaction dans les relations avec certains membres de la famille.

L’étude a des implications pour la pratique clinique et le travail social, car l’aspect émotionnellement dynamique des contacts avec la famille d’origine dans le placement hors du foyer a été largement ignoré. Comme d’autres recherches l’ont déjà souligné, il importe que les enfants et les jeunes ayant connu le placement (quels que soient leur parcours et leur type de placement : adoption, accueil familial, etc.) reçoivent des informations sur leur famille d’origine, et que leur avis sur le niveau de contact soit recherché et réexaminé en permanence. Ainsi, par exemple, les jeunes ayant connu l’adoption qui souhaiteraient rencontrer leurs parents de naissance ne devraient pas avoir à attendre leurs 18 ans en l’absence de raisons impérieuses. À l’inverse, aucune pression ne devrait pousser ces jeunes à entretenir des relations non souhaitées ou émotionnellement préjudiciables, ni à engager des conversations pour lesquelles le moment n’est pas venu. Une partie de ces jeunes aura besoin d’aide pour faire face aux émotions négatives, contradictoires et confuses nées de leurs expériences de recherche, de prise de contact et de perte de membres de leur famille. Il importe donc que les enfants et les jeunes bénéficient d’un soutien émotionnel, réel et ressenti, dans leurs relations avec les membres de leur famille d’origine tout au long de leur vie, car ces relations sont susceptibles d’évoluer avec le temps.

En somme, cette étude plaide pour la reconnaissance de la portée émotionnelle des relations des jeunes avec leur famille d’origine tout au long de leur vie. Il faudrait éviter la vision binaire d’une famille d’origine soit « bonne », soit « mauvaise » (Boddy, 2019 ; Finn, 2014), et garder à l’esprit que les expériences et les sentiments des jeunes sont tous différents, et que ces jeunes doivent prendre leurs propres décisions, mais avec un soutien et un accompagnement adaptés pour le faire.

Complexe Systémique : à retenir

Ce que l’article apporte à la clinique systémique, c’est le temps : suivies de l’enfance au début de l’âge adulte, les émotions envers la famille d’origine se déplacent, de la curiosité à la colère, de la colère à l’indifférence, parfois vers une proximité retrouvée. Le type de placement ne prédit rien ; ce qui pèse, ce sont les rencontres réelles, les informations disponibles et l’écart entre les parents imaginés et les parents rencontrés. On y reconnaît la coprésence émotionnelle d’une famille absente, des loyautés partagées entre deux familles (le « maman » qu’on n’ose plus prononcer devant la mère de naissance) et ce jeune homme qui se sent tenu de « materner » sa propre mère. Pour la pratique, cela invite à ne pas figer les contacts dans une décision prise une fois pour toutes, à préparer et accompagner les retrouvailles, y compris celles qui surgissent sur les réseaux sociaux, et à ne pas enfermer la famille d’origine dans l’alternative « bonne » ou « mauvaise ». Limites : 41 jeunes d’Irlande du Nord, une analyse thématique descriptive, et des catégories construites à partir des seuls récits des jeunes. À lire avec l’article sur les relations de jeunes adultes ayant connu le placement avec leurs parents de naissance, et avec l’article sur les mises en scène familiales des familles d’accueil.

Notes de l’original

Approbation éthique. L’approbation éthique de l’étude a été accordée par l’Office of Research Ethics Committees in Northern Ireland (ORECNI).

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun conflit d’intérêts potentiel concernant la recherche, la signature ou la publication de cet article.

Financement. L’équipe de recherche déclare avoir reçu le soutien financier suivant pour la recherche, la signature et/ou la publication de cet article : une subvention de l’Economic and Social Research Council (ESRC) du Royaume-Uni a financé la vague 4 de l’étude.

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Traduction non officielle en français de La nature émotionnelle des relations avec la famille d’origine chez des jeunes ayant connu le placement ou l’adoption : une perspective longitudinale, par Montserrat Fargas-Malet et Dominic McSherry, Journal of Family Issues, vol. 42, no 10 (2021), doi : 10.1177/0192513x20978439, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (déclarations regroupées dans les notes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « The Emotional Nature of Birth Family Relationships for Care-experienced and Adopted Young People: A Longitudinal Perspective », publié dans Journal of Family Issues (2021) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Fargas-Malet, M., et McSherry, D. (2021). La nature émotionnelle des relations avec la famille d’origine chez des jeunes ayant connu le placement ou l’adoption : une perspective longitudinale (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-nature-emotionnelle-des-relations-avec-la-famille-d-origine-chez-des-jeunes-ayant-connu (Œuvre originale publiée en 2020 dans Journal of Family Issues, 42(10), 2263-2288 (2021) ; republiée en 2021 par Journal of Family Issues, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0192513X20978439)

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