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Journal of Family Violence · Violences

La violence des adolescents envers leurs parents dans le sillage des violences conjugales et familiales : le regard des équipes de terrain

Comment engager un adolescent qui violente sa mère, alors qu’il a lui-même grandi dans les violences conjugales ? En Australie, l’équipe d’Amy Young a interrogé 14 membres des équipes d’un programme du Queensland consacré à la violence des fils envers leur mère. Leur réponse tient dans un équilibre : reconnaître le traumatisme des fils sans renoncer à la responsabilisation, aller vers les familles à domicile et travailler en lien étroit avec les mères.

Auteurs Amy Young (Childlight East Asia and Pacific Hub, École des sciences sociales, université de Nouvelle-Galles du Sud, Sydney), Jemma Venables (École de soins infirmiers, de maïeutique et de travail social, université du Queensland, Brisbane), Ryan O’Connell (École des sciences de la santé et du travail social, université Griffith, Brisbane) et Patrick O’Leary (Disrupting Violence Beacon, université Griffith, Brisbane), AustraliePremière publication Journal of Family Violence, 16 juillet 2025Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de La violence des adolescents envers leurs parents dans le sillage des violences conjugales et familiales : le regard des équipes de terrain, par Amy Young, Jemma Venables, Ryan O’Connell et Patrick O’Leary, publié dans Journal of Family Violence (Springer) (2026), doi : 10.1007/s10896-025-00927-9, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les intertitres du résumé structuré de l’original (objectif, méthode, résultats, conclusion) sont rétablis ; deux passages lacunaires de l’original sont complétés entre crochets ou reformulés au plus près du sens. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Les garçons adolescents qui ont recours à la violence au foyer peuvent être difficiles à engager dans une intervention, surtout s’ils nourrissent un sentiment d’injustice.

Amy Young, Jemma Venables, Ryan O’Connell et Patrick O’Leary

Résumé

Objectif. La violence des adolescents envers leurs parents (VAP) est de plus en plus reconnue comme un problème social et elle est corrélée à l’exposition à d’autres formes de violence dans la famille. Certains jeunes qui ont recours à la violence contre leurs parents ont été exposés à des violences conjugales et familiales (VCF) ; beaucoup sont des garçons et la plupart des victimes sont des mères. On demande de plus en plus aux équipes de terrain de répondre à ce problème, alors qu’il existe relativement peu de services spécifiques et que les connaissances sur la meilleure manière d’y répondre sont embryonnaires. Les enfants sont des victimes directes des VCF, qu’ils en soient la cible ou qu’ils soient exposés à la violence contre leur mère, leurs frères et sœurs et leurs animaux de compagnie, qu’ils tentent d’intervenir dans les violences, qu’ils se retrouvent au milieu de la violence dirigée contre leur mère ou qu’ils subissent des manipulations pour participer aux violences. Ces expositions peuvent avoir divers effets traumatiques, comme des problèmes d’attachement et de l’anxiété. Cet article rend compte des résultats de l’évaluation d’une intervention innovante visant à traiter la VAP, plus précisément la violence des fils envers leur mère, dans un contexte de VCF commises par des adultes, menée dans le Queensland (Australie). Il comble une lacune de la littérature en présentant le regard des équipes de terrain sur les connaissances, les compétences et le processus nécessaires pour engager des fils de 12 à 17 ans dans des interventions contre la VAP qui visent à réduire la violence, à reconstruire l’attachement et à traiter le traumatisme.

Méthode. Cet article s’appuie sur les données d’une évaluation d’un programme contre la VAP. Une analyse thématique a été menée sur des entretiens semi-directifs approfondis avec 14 membres des équipes qui assuraient, au sein du programme, soit des interventions psychoéducatives, soit des interventions thérapeutiques.

Résultats. Les principaux thèmes de l’étude indiquent que les équipes préconisent une lecture informée par le traumatisme et une démarche d’aller-vers pour engager les jeunes autour de la violence qu’ils ont subie, puis, sur cette base, pour construire un engagement permettant de traiter leur propre recours à la violence. L’importance des relations entre la personne référente des jeunes et la personne référente des femmes a été reconnue, pour que la voix des jeunes comme celle des mères guide l’intervention.

Conclusion. Ces résultats peuvent éclairer la pratique pour encourager le changement de comportement et le rétablissement des jeunes qui ont recours à la violence après une exposition à des VCF, et ils offrent des pistes pour les interventions cliniques comme pour les recherches futures sur la VAP.

Mots-clés : violence des adolescents envers les parents, violences conjugales et familiales, pratique du travail social, violence des jeunes, violence adolescente au foyer, violence des fils envers leur mère

Introduction

La violence des adolescents envers leurs parents (VAP) est de plus en plus reconnue comme un problème sous-déclaré (Baker & Bonnick, 2021). L’équipe de recherche emploie dans cet article le terme de VAP parce qu’il correspond à la terminologie courante dans le Queensland (Australie), où l’étude a été menée. Nous reconnaissons que des filles peuvent exercer de la violence contre leurs parents, et que des pères et d’autres membres de la famille ou personnes qui prennent soin des jeunes peuvent être la cible de violences (Cottrell, 2001). Cet article porte toutefois sur la violence des fils envers leur mère, car les données présentées proviennent de l’évaluation d’un programme qui ciblait précisément cette forme de VAP dans des familles ayant déjà vécu des [violences conjugales et familiales]. Le programme était financé par le gouvernement du Queensland dans le cadre de sa stratégie pour mettre fin à la violence contre les femmes.

Si de nombreuses études suggèrent que les VCF commises par des adultes sont un prédicteur important de la VAP (voir Hong et al., 2012), d’autres travaux mettent en garde contre le manque de données appuyant l’hypothèse d’un lien causal direct entre VCF et VAP (voir Ibabe et al., 2023, pour une critique détaillée des corrélats familiaux). Ce croisement entre VAP et VCF reste néanmoins un sujet d’intérêt pour la pratique et la recherche, comme lieu d’intervention et de soutien. Les effets du traumatisme sur les jeunes peuvent façonner leur attachement et leurs relations ultérieures (Levenson, 2017). L’impact de la violence sur les enfants et les adolescents n’est pas prédéterminé ; le genre peut cependant façonner les réactions ultérieures (Evans et al., 2008). Rak et Warton (2023) suggèrent que la manière dont les jeunes comprennent leur recours à la violence est « liée à l’identité, mais aussi située dans des contextes de traumatisme, de lieu, de genre, de relationnalité et de communauté » (p. 42), et qu’il faut donc des interventions attentives au genre. La complexité du travail avec ce public exige des équipes compétentes et informées par le traumatisme.

Cet article porte sur l’expérience des équipes de terrain qui engagent des garçons (appelés ici les fils) et leurs mères dans un programme spécialisé contre la VAP, après des VCF commises par des hommes adultes. Étant donné le peu d’attention accordé à la VAP dans la littérature sur la violence familiale, les équipes qui travaillent sur la VAP ont de bonnes chances d’éclairer des pratiques innovantes. Cet article comble une lacune de la littérature concernant le regard des équipes de terrain sur la manière d’engager des fils dans des interventions contre la VAP qui soutiennent aussi les mères.

Nous présentons une partie des résultats de l’évaluation d’un programme d’intervention spécialisé contre la VAP, comportant un volet psychoéducatif et un volet thérapeutique, assurés par deux organismes différents, qui travaillait spécifiquement avec des fils de 12 à 17 ans exerçant de la VAP contre leur mère. La question de recherche explorée ici est la suivante : quelles connaissances, compétences et processus les équipes jugent-elles utiles pour engager des fils dans un programme contre la VAP ? L’équipe de recherche a construit cette question à partir de ses parcours professionnels dans la recherche et la pratique en travail social. Toute l’équipe exerce en Australie et a une expérience des VCF et de la protection de l’enfance. Deux de ses membres s’intéressent particulièrement à l’engagement des hommes dans les programmes de changement de comportement, et deux à la participation des enfants. Ces intérêts et ces expériences ont convergé dans l’élaboration de la question de recherche, qui examine explicitement l’expérience des équipes et l’engagement de jeunes de sexe masculin. Tous les membres de l’équipe de recherche partagent une compréhension du développement de l’enfant informée par le traumatisme.

Contexte

La violence des adolescents envers leurs parents

La littérature emploie des termes concurrents et contestés pour décrire la VAP, dont la violence enfant-parent (VEP) et la violence adolescente au foyer (AVITH, adolescent violence in the home). La variabilité de la terminologie et des définitions contribue à des mesures et à des estimations de prévalence incohérentes. On s’accorde à distinguer la VAP de la rébellion adolescente et de la mise à l’épreuve des limites (Baker & Bonnick, 2021 ; Coogan, 2011).

Ibabe (2020) a proposé une typologie de l’agression des jeunes envers les parents qui peut s’appliquer aux différents types de VAP pour expliquer des résultats de recherche contradictoires. Cette typologie distingue l’agression offensive (abusive), défensive (légitime défense ou résistance violente à des violences parentales), affective (violence impulsive et spontanée en l’absence de violence du parent envers l’enfant ou entre les parents) et situationnelle (agression mineure résultant d’un conflit ponctuel plutôt que d’une volonté de contrôle ou de légitime défense) (Ibabe, 2020). Cet article porte sur la VAP offensive, puisque le programme étudié a été conçu pour traiter cette forme de VAP. Ibabe soutient que l’agression offensive de l’enfant envers le parent est « semblable au terrorisme intime décrit par Johnson [2008] comme un schéma offensif, systématique et contrôlant de violence de genre commise par des hommes » (Ibabe, 2020, p. 8). Une définition fréquemment utilisée de ce type de VAP est celle d’un ensemble d’actes abusifs utilisés intentionnellement par des enfants pour prendre le pouvoir et le contrôle sur leurs parents ou pour leur causer un préjudice physique, psychologique ou financier (Cottrell, 2001 ; Holt, 2011 ; Williams et al., 2017). L’âge où ce schéma de comportement culmine se situe entre 14 et 17 ans (Simmons et al., 2018). Les mères sont plus souvent la cible de la VAP (Simmons et al., 2018). Pour les mères qui ont vécu des VCF, la période où l’adolescent met les limites à l’épreuve peut déclencher des réactions traumatiques, ce qui complique encore la distinction entre mise à l’épreuve des limites et comportements relevant de la VAP.

La VAP dans le contexte de VCF commises par des adultes

Les travaux d’Ibabe et Jaureguizar (2010) suggèrent que l’enfant qui assiste à des VCF contre sa mère peut prendre modèle sur ces comportements agressifs, et que ce facteur peut influer sur l’apparition de la violence adolescente au foyer. Autre effet possible de ce modèle d’agression et de violence : l’enfant peut considérer les comportements de violence physique et de contrôle émotionnel inappropriés dont il est témoin chez les adultes de son entourage comme des manières appropriées de gérer les conflits interpersonnels et d’y prendre part (Selwyn & Meakings, 2016). Les comportements de contrôle peuvent faire partie du schéma de violence d’un adolescent. Toutefois, surtout après une séparation, il importe de comprendre que les jeunes qui exercent un contrôle coercitif peuvent, de leur côté, rester sous l’emprise coercitive d’un adulte auteur de violences, ou être utilisés par cet adulte pour contrôler la personne qui a survécu aux VCF.

Les VCF coercitives et contrôlantes touchent conjointement les mères et leurs enfants, en tant que covictimes (Dragiewicz et al., 2021). Les enfants sont exposés aux VCF commises par des adultes contre leur partenaire et y sont impliqués (Holden, 2003 ; Holt et al., 2008 ; Øverlien & Holt, 2019) ; ils réagissent et résistent aux VCF d’un parent contre l’autre (Dragiewicz et al., 2021 ; Feresin et al., 2019 ; Katz, 2016). Les enfants sont impliqués dans les VCF comme victimes directes ; par l’exposition à la violence contre leur mère, leurs frères et sœurs et leurs animaux de compagnie ; en tentant d’intervenir dans les violences ; en se retrouvant au milieu de la violence dirigée contre leur mère ; et en subissant des manipulations pour participer aux violences (Bancroft et al., 2012 ; Dragiewicz et al., 2021 ; Harne, 2011 ; Katz, 2016).

Les enfants qui assistent à la violence ou qui en sont directement victimes sont plus enclins à l’accepter, ce qui rend probable un recours accru à la violence de leur part à l’avenir (Junco-Guerrero et al., 2021). Les enfants qui commettent des actes de violence envers leurs parents intensifient souvent leur comportement avec le temps, en commençant généralement par des conflits et des violences verbales, avant une escalade vers des violences physiques, émotionnelles ou autres (Ibabe & Jaureguizar, 2010). Une étude menée auprès de jeunes du système pénitentiaire espagnol pour mineurs a montré que le contexte dans lequel se produit l’exposition à la violence influe sur les prédicteurs de la VAP (Contreras & Cano, 2016). Le groupe VAP rapportait des niveaux plus élevés d’exposition à la violence au foyer, tandis que le groupe sans VAP rapportait des niveaux plus élevés d’exposition à la violence dans la communauté (Contreras & Cano, 2016).

L’exposition aux VCF a des effets à long terme sur les plans physique, cognitif, psychologique, social, émotionnel et comportemental chez les enfants et les adolescents (Bryce, 2015). Les enfants exposés à la violence peuvent courir un risque important de développer des symptômes traumatiques qui nuisent à leur attachement aux principales figures de soin et à leur développement général (Evans et al., 2008 ; Kitzmann et al., 2003 ; Margolin & Vickerman, 2011 ; Russell et al., 2010 ; Wolfe et al., 2003). Les enfants exposés aux VCF rapportent davantage de symptômes dépressifs, d’anxiété et d’inquiétude que ceux qui n’y ont pas été exposés (Evans et al., 2008). Des facteurs croisés, comme un diagnostic de santé mentale ou une addiction, peuvent coexister lorsque des jeunes ont recours à la violence au foyer. En examinant 200 dossiers de police concernant des agressions liées aux VCF ayant donné lieu à une inculpation d’un jeune, Freeman (2018) a constaté que, pour 16 % de ces jeunes, un trouble de santé mentale précisé figurait au dossier. La consommation d’alcool et d’autres substances figurait aussi dans les statistiques : dans le même échantillon, 11 % des jeunes en cause étaient réputés sous l’effet de drogues ou d’alcool au moment des faits, l’alcool étant la substance la plus souvent citée (Freeman, 2018). L’apparition de la VAP chez un jeune doit être envisagée de manière globale et psychosociale, autant qu’au niveau plus micro et individuel.

Les expériences et les éclairages documentés des équipes de terrain ont apporté une compréhension professionnelle précieuse de la VAP. D’après ces éclairages, les facteurs qui influent sur la VAP relèvent des problèmes de santé mentale, de la perte et du deuil, du traumatisme complexe et des handicaps mentaux et physiques, parfois sous-tendus par des problématiques intergénérationnelles de maltraitance, chez les jeunes hommes comme chez les jeunes femmes (Bettinson & Quinlan, 2020). Bettinson et Quinlan (2019) suggèrent en outre que la VAP peut être vue comme une stratégie d’adaptation permettant aux jeunes d’avoir le sentiment de reprendre un certain contrôle sur leur vie.

Repérer et évaluer la VAP

Pour développer des interventions efficaces contre la VAP, les outils d’évaluation et de dépistage jouent un rôle important dans le repérage des comportements violents au sein des familles (O’Hara et al., 2017). Repérer la VAP peut être difficile, car cela suppose d’évaluer le fonctionnement général de la famille ainsi que la structure actuelle et passée de l’unité familiale, au regard du stade de développement, en perpétuel changement, du jeune qui a recours à la violence (O’Hara et al., 2017). Si de nombreux instruments mesurent la gravité et la fréquence de la violence des adolescents, peu évaluent la violence envers les parents (O’Hara et al., 2017). Toole-Anstey et al. (2021) ont relevé en Australie un manque d’outils de dépistage et d’évaluation de la VEP, qui peut entraîner un mauvais repérage de la VAP et aboutit en définitive à orienter les jeunes et les familles vers des services moins adaptés ou moins bien équipés pour des situations où des jeunes ont recours à la violence envers leurs parents. Le cadre australien de pratique collaborative sur l’AVITH (AVITH Collaborative Practice Framework) a récemment été créé en partie pour tenter de combler ces lacunes, l’équipe qui l’a conçu reconnaissant que les jeunes ayant recours à la violence au foyer et leurs familles ne recevaient souvent pas de réponses adaptées de la part des services (Campbell et al., 2023). Ce cadre propose une approche globale de l’AVITH, fondée sur des données probantes, en offrant aux équipes de terrain, aux organisations et aux pouvoirs publics des informations et des suggestions sur la complexité de l’AVITH (Campbell et al., 2023).

La VAP partage plusieurs problèmes de mesure bien documentés avec la recherche sur la violence entre partenaires intimes. Elle est sous-déclarée aux services et aux dispositifs de réponse (Cox, 2016). La honte et la stigmatisation ressenties par les femmes qui prennent soin des jeunes, ainsi que le manque de reconnaissance et d’un langage pour décrire la VAP, contribuent à cette sous-déclaration (Campbell et al., 2023). Les femmes victimes de VAP disent ressentir de la honte d’être victimes et craindre qu’on leur reproche leur propre victimisation (Williams et al., 2017). Pour contrer la sous-déclaration, il faut des recherches sur les différents types de VAP et sur les interventions pour y répondre, afin de mieux comprendre ce problème.

Les interventions spécialisées contre la VAP

Il existe un nombre restreint mais croissant de programmes visant à traiter la VAP, chacun reposant sur une conception différente de ses causes, qui se traduit par des pratiques et des modèles de programme différents (Holt, 2013, 2016). Par exemple, des approches orientées vers les solutions et fondées sur les forces sous-tendent le programme australien de renforcement du pouvoir d’agir des parents Who’s in Charge ?, tandis que Step-Up, un programme de groupe américain réunissant parents et enfants, repose sur l’apprentissage de compétences cognitivo-comportementales (Routt & Anderson, 2011). À l’inverse, un cadre fondé sur les droits inspire le modèle de la résistance non violente utilisé en Israël (Omer, 2004, 2021), au Royaume-Uni et en Irlande (Coogan, 2011). Malgré ces différences dans la conception des programmes, on s’accorde à dire que le travail avec les adolescents exige des approches différentes de celles des programmes destinés aux adultes qui ont recours à la violence dans la famille (Elliott et al., 2017 ; O’Hara et al., 2017), et qu’il doit se situer dans des services sociaux interdisciplinaires plutôt que dans le système judiciaire (Douglas & Walsh, 2018 ; Miles & Condry, 2015 ; O’Hara et al., 2017). La recherche s’accorde sur le fait que les réponses à la VAP doivent concilier le bien-être et la sécurité des femmes et des enfants (Moulds et al., 2016) et être globales et centrées sur la famille (Miles & Condry, 2015). Les travaux de Shanholtz et al. (2020) recommandent que les interventions contre la VAP traitent les facteurs émotionnels, comportementaux et psychologiques qui affectent les enfants ayant recours à la violence, travaillent à créer des relations familiales positives et lèvent les obstacles à la demande d’aide. La recherche souligne le besoin d’interventions nuancées, individualisées et centrées sur la famille, pour éviter de faire porter la responsabilité aux parents victimes et aux jeunes, qui peuvent à la fois exercer la violence et en être victimes (Miles & Condry, 2015).

Dans l’étude d’O’Toole et al. (2020), les équipes de terrain se disaient réticentes à faire appel aux services légaux de protection de l’enfance, car les parents ne souhaitaient souvent pas voir leur enfant retiré de la famille. Elles estimaient plutôt que la réponse la plus utile serait une intervention thérapeutique orientée vers les solutions, qui leur permettrait de travailler avec les parents et les enfants de manière moins stigmatisante qu’une intervention légale (O’Toole et al., 2020). Actuellement, les réponses pénales sont l’une des seules sources d’aide pour les familles touchées par la VAP, l’accès aux services se faisant par des orientations du système pénal. La criminalisation de la VAP pose toutefois problème, en raison de la complexité de la covictimisation des jeunes auteurs, de leur stade de développement et de leur dépendance juridique et sociale envers les adultes (Bettinson & Quinlan, 2020).

L’intervention contre la VAP étudiée ici

Les données présentées dans cet article ont été recueillies dans le cadre d’une évaluation plus large d’un programme spécialisé contre la VAP, menée par l’équipe de recherche dans le sud-est du Queensland (Australie) entre 2020 et 2022. Cet article ne propose pas de critique du modèle du programme lui-même. Cette section en présente toutefois les caractéristiques pour situer les résultats. Tout au long de l’article, l’intervention est désignée comme « le Programme ». Le gouvernement du Queensland a spécifiquement financé la mise en œuvre du Programme comme réponse à la violence des fils envers leur mère après des VCF commises par des adultes. Les principaux bénéficiaires du Programme sont des mères qui subissent de la VAP et leurs fils adolescents qui ont recours à la violence. Pour être admissibles, les jeunes devaient avoir entre 12 et 17 ans, vivre dans la zone desservie, avoir vécu des VCF commises par des adultes, exercer de la violence contre leur mère, ne pas vivre en établissement et ne pas être en contact, à ce moment-là, avec la justice des mineurs. Les mères devaient aussi être considérées comme le parent protecteur, et aucune des mères accueillies n’avait été identifiée comme autrice de VCF au sein du foyer.

Le Programme comprenait deux volets liés : un volet psychoéducatif et un volet thérapeutique, assurés par deux organismes travaillant en partenariat. Le volet psychoéducatif était assuré par un organisme spécialisé dans les VCF, chargé de l’admission et de la gestion des risques, de la gestion des situations et de la transmission des contenus psychoéducatifs. La personne référente des femmes (Women’s Advocate) et la personne référente des jeunes (Young Person’s Worker) avaient la responsabilité principale de ce volet. La personne référente des femmes joue un rôle clé dans la gestion de la sécurité et le suivi des situations des mères, et transmet aussi des contenus psychoéducatifs lors des séances de groupe pour les mères. Elle travaille en étroite collaboration avec la personne référente des jeunes, qui transmet les contenus aux jeunes et les engage dans le Programme. Après le volet psychoéducatif, mères et fils entrent dans le volet thérapeutique, assuré par des thérapeutes d’un organisme financé pour offrir un accompagnement psychologique aux enfants, aux jeunes et à leurs familles ayant vécu des maltraitances ou des violences domestiques. Une fois le volet thérapeutique engagé, les deux personnes référentes réduisent leur implication auprès de la famille, tout en continuant d’assurer un certain suivi. Tout au long du Programme, l’accompagnement peut se faire en groupe ou individuellement, selon les besoins de la famille. Cet article inclut des données recueillies auprès de membres des équipes travaillant dans les deux volets du Programme.

Méthode

L’étude a été conçue pour éclairer la mise en œuvre et le déroulement du Programme, ainsi que son effet sur le fonctionnement et la sécurité des familles. Les modalités proposées aux équipes de terrain visaient à leur donner le plus de possibilités de partager leur regard et leurs expériences du Programme. L’évaluation a reçu l’approbation éthique du comité d’éthique de la recherche sur l’humain de l’université [masqué pour l’évaluation par les pairs] et de l’université de [masqué pour l’évaluation par les pairs].

Participation et recrutement

Un échantillon raisonné de membres des équipes a été recruté dans les volets psychoéducatif et thérapeutique du Programme. Étaient invitées à participer les personnes impliquées dans la mise en œuvre du programme, y compris à un niveau d’encadrement. Les documents de recrutement ont été diffusés au personnel admissible par chacun des organismes. Les personnes intéressées prenaient ensuite contact avec l’équipe de recherche pour fixer un moment d’entretien. Toutes ont été informées que leur participation était volontaire et qu’elle n’aurait aucune incidence sur leur emploi, qu’elles choisissent de participer ou non.

Au total, 14 membres des équipes des volets psychoéducatif (n = 7) et thérapeutique (n = 7) ont consenti à participer. La plupart des personnes participantes étaient des femmes (n = 11) et occupaient des fonctions de terrain (n = 9). Elles exerçaient diverses fonctions dans le programme : admission (n = 2), personne référente des femmes (n = 1), personne référente des jeunes (n = 2), thérapeute (n = 5) et encadrement sans contact direct avec le public (n = 4). Dans la présentation des résultats, nous n’identifions pas les personnes par leur fonction, sauf lorsque c’est nécessaire pour situer les résultats, afin d’éviter de les rendre identifiables sans nécessité.

Recueil et analyse des données

Chaque personne a participé à un entretien semi-directif unique portant sur son orientation de pratique, y compris ses cadres de pratique et sa formation, ainsi que sur sa manière de travailler avec le public et de collaborer avec ses collègues. Les entretiens semi-directifs laissaient aux équipes la liberté d’inclure des observations tirées de leur expérience en dehors de la grille prévue. Les entretiens ont été menés soit en présentiel sur le lieu de travail, soit en ligne. Ils ont duré entre 45 et 90 minutes. La participation était proposée individuellement, ou en binôme pour qui s’y sentait plus à l’aise. Trois membres de l’équipe de recherche ont mené les entretiens. Les entretiens ont été enregistrés avec l’accord des personnes et transcrits mot pour mot.

Les transcriptions ont été anonymisées et un pseudonyme a été attribué à chaque personne participante. Ces pseudonymes servent à désigner les personnes dans les résultats. Les transcriptions anonymisées ont été importées dans NVivo, un logiciel de gestion de données qualitatives. Notre analyse thématique a suivi le cadre largement reconnu de Braun et Clarke (2013). Elle a d’abord consisté à se familiariser avec les données en relisant chaque transcription. L’équipe a ensuite élaboré une grille de codage initiale, appliquée à toutes les transcriptions. De nouveaux codes sont apparus au cours de ce processus. Deux membres de l’équipe de recherche ont ensuite conduit l’analyse thématique des données liées aux axes de la recherche. Cela a impliqué de repérer les ressemblances et les différences au sein du corpus et de comparer en permanence les données des membres des équipes selon leurs fonctions et le volet du Programme assuré. Des thèmes provisoires ont ensuite été dégagés et validés avec le reste de l’équipe de recherche.

Résultats

Dans l’ensemble des données, le besoin de services pour soutenir les jeunes qui exercent de la VAP, leurs mères et, dans une moindre mesure, leurs frères et sœurs était largement reconnu. Les équipes voyaient la VAP comme un problème répandu et croissant, mal compris et mal pris en charge par le système de services existant. Le travail avec les fils qui exercent de la VAP était souvent décrit comme un champ de pratique émergent, qui exige un « ensemble de compétences expertes de niche », parce que « vous avez ici deux spécialismes (sic) réunis, les violences conjugales et familiales, la jeunesse… et maintenant la violence des adolescents envers les parents » (Ali, volet psychoéducatif).

En évoquant leur fonction actuelle dans le Programme, beaucoup de personnes interrogées sont revenues sur les connaissances acquises dans leurs fonctions antérieures, soit dans les services pour adultes confrontés aux VCF (auprès des victimes et survivantes et/ou des auteurs), soit dans le secteur de la jeunesse. Par exemple, les personnes qui avaient travaillé dans des services pour adultes soulignaient l’importance de changer de regard pour tenir compte des expériences antérieures de VCF des fils et de leur stade de développement. Une personne a ainsi confié :

Je pense que c’est vraiment important de réfléchir à son propre parcours et à sa propre pratique… Ma pratique est très centrée sur les femmes, parce que je viens du secteur des violences domestiques. Au début, je me disais juste « des petits agresseurs ». J’avais des œillères, au lieu d’avoir cette pratique plus informée par le traumatisme, où ce sont des enfants, il y a encore tellement de croissance possible. (Leigh, volet psychoéducatif)

À l’inverse, les personnes venues du secteur de la jeunesse estimaient avoir déjà une lecture informée par le traumatisme, mais reconnaissaient devoir intégrer davantage de responsabilisation à leur travail, grâce à une lecture centrée sur les VCF. Comme le disait Yves (volet psychoéducatif), ce serait :

une erreur de ne pas comprendre les complexités, surtout quand se mêlent l’impact que peut avoir un traumatisme complexe sur les jeunes et une lecture réellement centrée sur les violences domestiques… il était extrêmement important d’opérer un léger déplacement – d’accorder une place plus forte à la responsabilisation des jeunes et, à travers cette lecture des violences domestiques, de comprendre ce qu’étaient leurs comportements.

Les équipes soulignaient le manque de formation formelle disponible sur la VAP, mais évoquaient leurs efforts individuels actifs (par exemple lire des articles de revues, examiner des programmes existants contre la VAP), ce qu’elles apprenaient de collègues d’autres secteurs et les engagements des organismes (par exemple des ateliers, des liens avec d’autres services) pour aider à « monter en compétences » dans ce domaine. C’est dans ce contexte de pratique que les équipes ont partagé leur regard sur les facteurs qui favorisaient ou freinaient leur propre capacité à engager et à maintenir le travail avec les fils exerçant de la VAP dans les deux volets du Programme. Cinq thèmes interdépendants se sont dégagés de l’ensemble des données. Ils sont présentés ci-dessous.

S’appuyer sur un socle d’espoir et de compassion qui reconnaît le traumatisme des fils tout en gardant l’équilibre avec la responsabilisation

Dans l’ensemble des données, quels que soient l’organisme et la fonction, un consensus se dégageait : les fils ne devaient pas être considérés comme des auteurs de violences.

… le fils n’est pas un agresseur. Genre, reconnaître qu’ils sont victimes, même s’ils ont certains comportements violents préoccupants, mais tenir en quelque sorte… Genre, on comprend d’où ça vient, et je pense que garder de l’empathie à la fois pour la mère et pour le fils dans ces familles, c’est juste tellement nécessaire (Shane, volet thérapeutique).

Toutes les personnes interrogées partageaient au contraire le sentiment qu’il est « fondamental » d’« aborder ce travail en comprenant le jeune comme une victime à part entière », et qu’il existe « une occasion d’intervenir pour un changement » de ses comportements de VAP (Ali, volet psychoéducatif). Pour les équipes, voir d’abord les fils comme des victimes des VCF permettait de reconnaître activement leur traumatisme, de faire preuve de compassion pour ce qu’ils avaient vécu et de garder espoir en leur avenir et en leur capacité à changer. Comme l’expliquait une personne :

On ne peut pas avoir une approche aussi punitive avec des jeunes… Je vois des jeunes traumatisés qui passent à l’acte et il faut les éduquer et les réorienter… il nous faut un peu de compassion et un peu d’espoir pour eux. Sinon, on tombe dans les prophéties autoréalisatrices. Si on commence à les étiqueter comme agresseurs, ils vont se dire : « Bon, et merde, je suis un agresseur alors. » … Il faut avoir de l’espoir pour eux pour qu’ils puissent en avoir pour eux-mêmes, et il ne faut pas les traiter comme des moins que rien, même s’ils peuvent nous rendre dingues, il faut juste avoir cette patience avec eux. (Dion, volet psychoéducatif)

Les équipes décrivaient que cette approche impliquait notamment de faire une place au sentiment d’injustice des fils, tenus pour responsables d’attitudes et de violences dont les hommes adultes auteurs de violences dans leur vie n’avaient pas eu à répondre :

… c’est difficile pour les jeunes… il y a beaucoup de « ah, papa, lui, n’a pas eu à rendre de comptes »… c’est une chose difficile à gérer… il y a beaucoup de pression sur ce jeune pour qu’il s’améliore, et il se passe beaucoup de choses à la maison (Bailey, volet thérapeutique).

Si toutes les personnes interrogées tenaient à adopter une approche informée par le traumatisme et à ne pas étiqueter les fils comme auteurs de violences, elles s’interrogeaient sur le moment où cette « concession » devrait ou allait cesser, à mesure que les fils grandissaient et approchaient de l’âge adulte.

Parce que ce qui est délicat, c’est qu’on peut – vous savez, j’ai toute cette compassion pour ces garçons… Je n’excuse pas ce qu’ils font, mais je comprends pourquoi ils le font. À partir de quand est-ce qu’on arrête d’avoir ça ? À quel âge est-ce que ça cesse d’aller de soi ? À partir de quel niveau de comportement est-ce qu’on commence à perdre cette compassion ? … Ils font des choses horribles et c’est difficile de savoir, parce qu’on a l’impression d’une pente glissante… on reconnaîtra que oui, il faut avoir de la compassion avec ces jeunes. Quand est-ce que ça s’arrête ? Est-ce qu’ils ont 18 ans et d’un coup on se dit… voilà, c’est la limite. (Dion, volet psychoéducatif)

Cette question ressortait particulièrement des propos des personnes qui avaient travaillé auparavant dans des services pour adultes confrontés aux VCF, notamment dans des programmes de changement de comportement pour hommes.

Le cadre et la focale des équipes façonnent leur regard sur les fils qui devraient entrer dans le Programme et sur la manière de les soutenir

Si toutes les personnes interrogées s’accordaient sur le besoin réel de programmes contre la VAP et sur le fait que les fils concernés ne devaient pas être étiquetés comme auteurs de violences, les équipes du volet psychoéducatif et celles du volet thérapeutique divergeaient nettement sur ce que devait être la focale du programme et, par conséquent, sur les personnes à y admettre. Pour l’équipe du volet psychoéducatif, les fils et leurs mères ne voulaient pas « revenir en arrière et déballer un traumatisme enraciné », mais préféraient recevoir des stratégies leur permettant de se dire :

je peux passer ma journée, je peux survivre… j’ai juste besoin de pouvoir tenir à l’école, je veux juste me sentir bien à l’école, je veux juste que notre vie de famille à la maison soit à peu près correcte, en sachant qu’il y aura des moments où elle ne le sera pas. Et quand elle ne l’est pas, je veux juste quelques stratégies pour qu’on tienne le coup, parce que notre vie est encore un peu en suspens, ou « c’est encore un peu chaotique. Et quand le stress arrive, il y a des déclencheurs. Et il nous faut des solutions face à ces déclencheurs, pour qu’on puisse fonctionner le mieux possible, vu le traumatisme qu’on a traversé (Ali, volet psychoéducatif).

Comme on l’a vu, l’organisme spécialisé dans les VCF estimait que la psychoéducation sur les effets des VCF et de la VAP, plutôt qu’un accompagnement thérapeutique, répondait le mieux à ce qu’il percevait comme les besoins et les préférences de soutien des bénéficiaires du Programme. Parce qu’il faisait de la psychoéducation, ce service acceptait des fils qui exerçaient encore des niveaux élevés de VAP et/ou restaient en contact avec l’adulte auteur de VCF. À l’inverse, l’équipe du volet thérapeutique estimait que la psychoéducation ne suffisait pas pour « maint[enir] un changement à plus long terme » et qu’il « faut cet élément supplémentaire » de « travail sur le traumatisme, travail sur l’attachement » (Frankie, volet thérapeutique). Elle soutenait toutefois qu’une intervention d’accompagnement thérapeutique ne devait pas avoir lieu tant que la personne subissait encore des VCF ou de la VAP. Shane illustrait ce point de vue lorsqu’il disait : « les familles ont besoin de sécurité et de stabilité avant d’être prêtes pour le changement et le rétablissement… parce que si elles n’ont pas un foyer sûr où rentrer après la séance de thérapie, quel impact peut-il y avoir ? » (Shane, volet thérapeutique). Cette différence d’approche faisait que certaines familles, admissibles au volet psychoéducatif et engagées dans celui-ci, ne pouvaient pas passer au volet thérapeutique, parce que le service thérapeutique estimait que la mère et le fils étaient encore en crise et n’avaient pas assez de sécurité pour s’engager dans un accompagnement visant à traiter le traumatisme.

L’importance du premier engagement : motiver les fils en construisant une compréhension partagée des raisons pour lesquelles les choses doivent changer

Tout le monde s’accordait à dire que les fils adolescents exerçant de la VAP étaient un « public très difficile à engager », comme le disait Ali :

Je ne crois pas qu’on puisse faire plus difficile que de jeunes garçons, de jeunes garçons qui exercent de la violence et des maltraitances dans leur famille, qui ont été traumatisés comme victimes eux-mêmes des violences domestiques. On fait partie des cas corsés. (Ali, volet psychoéducatif)

Le premier engagement avec les fils était considéré comme une période décisive. Les propos relevant de ce thème portaient sur le processus d’admission, surtout pour le volet psychoéducatif, principal point d’entrée et premier élément du Programme. Deux sous-thèmes se sont dégagés : l’importance de l’aller-vers et des visites à domicile, et une présentation qui nomme le problème sans faire honte au fils.

Les visites à domicile. Pour la famille, le processus d’admission commençait par une évaluation, par téléphone ou en personne, avec la mère et un membre de l’équipe du volet psychoéducatif. Les équipes expliquaient comment ce premier contact avec la mère leur donnait un aperçu des centres d’intérêt et des comportements du fils, ce qui orientait ensuite leur manière d’engager le fils lors de la première visite à domicile. Les premières visites à domicile étaient vues comme une « très grosse étape » pour engager les fils. Comme le disait Dion :

Beaucoup plus de réussite en faisant la première en visite à domicile qu’au centre. La plupart du temps, au centre, si c’était la première séance, ils n’accrochent pas du tout. Pour l’essentiel, ils ne veulent rien savoir, parce qu’ils sont déjà agacés d’avoir dû venir dans un bureau. Donc je pars tout de suite avec un handicap. Alors qu’au moins, s’ils sont chez eux, ils sont dans leur zone de confort. (Dion, volet psychoéducatif)

Les équipes reconnaissaient qu’il ne serait pas approprié d’« attendre de jeunes garçons qu’ils viennent tout simplement la première fois », et que les forcer à venir dans un service risquait de tendre la relation mère-fils, créant un risque inutile pour la mère.

Outre la réduction des obstacles à l’engagement, les visites à domicile permettaient aussi, selon les équipes, que les fils voient que le Programme portait sur la dyade mère-fils et pas seulement sur eux :

Je pense que le fait que je sois là aussi et qu’ils puissent voir que maman fait vraiment un travail et reçoit du soutien elle aussi leur donne moins l’impression que toute cette énergie est dirigée sur eux, et leur fait voir que c’est une approche collaborative, une approche globale, et qu’on travaille ensemble en équipe. (Leigh, volet psychoéducatif)

La conduite conjointe de la première visite à domicile par la personne référente des femmes et la personne référente des jeunes était donc considérée comme un élément important du processus d’admission.

Un troisième bénéfice perçu des visites à domicile pour l’engagement des fils était de pouvoir « voir l’environnement dans lequel ils sont, ce qui nous aide ensuite à nous représenter les choses quand on fait le plan de sécurité » (Sammy, volet psychoéducatif). Cela permettait aux équipes d’adapter leur approche et leur planification aux besoins propres de la famille, et les fils appréciaient, disait-on, que les adaptations tiennent compte de leur propre vie.

Contrairement au volet psychoéducatif, dont l’organisme disposait, grâce à d’autres programmes ou services, de politiques et de protocoles bien établis pour les visites à domicile, l’équipe du volet thérapeutique n’était pas autorisée à en faire. Certains de ses membres y voyaient une difficulté pour engager les fils dans le travail thérapeutique. Par exemple :

Je dirais que la présence régulière est peut-être délicate, parce qu’on n’est pas un service qui se déplace, alors là où peut-être [le volet psychoéducatif] pourrait… aller faire une visite à domicile, passer et – nous, on n’a pas la capacité de le faire, donc ça peut parfois être délicat, si les choses ne vont pas bien dans le système familial ou s’il s’est passé quelque chose. Genre, on n’arrive tout simplement pas à les faire venir pour faire ce travail. (Shane, volet thérapeutique)

Certains membres de l’équipe du volet psychoéducatif voyaient aussi ce manque d’aller-vers comme une limite du volet thérapeutique du programme, qui contribuait au désengagement des fils.

Une première présentation qui nomme le problème sans faire honte. Les membres des équipes qui participaient à la première visite à domicile insistaient sur l’importance d’une présentation du Programme claire, mais qui ne fasse pas honte. Dion, par exemple, expliquait :

la seule approche que j’ai trouvée qui marche, c’est genre je leur dis pourquoi on est là… juste de façon objective, « Voilà ce qu’on fait, évidemment on est là, on pense que ça vous concerne »… Mais ce qui fait vraiment adhérer, c’est que je joue franc-jeu dès le début pour reconnaître qu’ils ont leur propre traumatisme… Genre, je comprends, personne ne te reproche ça… mais la façon dont on traite maman, ce n’est pas bien. Et moi, dans mon rôle, je me situe pile au milieu de ces deux choses. Genre, « Je reconnais que tu as des galères, mais aussi, tu traites maman comme de la merde. Faisons juste en sorte que ça aille mieux. » Si tu n’abordes pas les choses sous cet angle, il n’y a pas d’adhésion. Ils s’en fichent. Ils ne se sentent pas entendus. Parce que c’est ce qu’ils veulent, ils veulent se sentir entendus… Si je ne le fais pas, ils ne s’engagent pas du tout dans cette première conversation. (Dion, volet psychoéducatif)

Comme l’illustre ce propos de Dion, reconnaître le traumatisme propre du jeune et son expérience d’avoir subi la violence était jugé essentiel pour favoriser l’engagement. À l’instar de Dion, d’autres membres des équipes soulignaient aussi la nécessité de ne pas être dans la confrontation et d’éviter une attitude agressive ou punitive au moment d’aborder le recours du jeune à la VAP et d’expliquer le but du Programme. Ne pas porter de jugement et prendre le temps de construire une relation de confiance avec les fils étaient vus comme des facteurs qui aident à « combattre une partie de cette honte » (Sammy, volet psychoéducatif). Une fois la relation construite, selon les équipes, la plupart des fils admettent que « la façon dont ils traitent maman en ce moment ne marche pas », et s’appuyer sur cette reconnaissance et sur « ce fil d’amour pour maman » constitue « une accroche facile » (Dion, volet psychoéducatif) pour obtenir leur accord de participer au programme.

Travailler avec les fils dans le Programme : un message cohérent, transmis avec souplesse

Malgré les différences relevées entre leurs cadres de pratique, les équipes des volets psychoéducatif et thérapeutique reconnaissaient l’importance de transmettre aux fils un message cohérent, de manière souple. Leurs propos s’articulaient autour de trois sous-thèmes : (a) un message clair sur la responsabilisation et les limites des comportements acceptables ; (b) donner l’exemple de relations respectueuses et remettre en question les stéréotypes de genre néfastes ; et (c) partir de là où en est le jeune, d’où le besoin de parcours en groupe et en individuel.

Premièrement, les équipes soulignaient l’importance de conversations claires et transparentes avec les jeunes, adaptées à leur âge, pour construire la responsabilisation autour de la limite qui sépare les comportements acceptables du recours à la violence. Comme l’expliquait Ali :

… des attentes vraiment claires sur la sécurité, sur ce qui serait toléré et ce qui ne le serait pas, et sur ce à quoi ressemble la sécurité. Je sais qu’une des choses qui nous a été clairement transmise, c’était de ne pas tolérer la violence, et que si ça arrive avec des collègues, on appellera le « 000 » [les services d’urgence]. C’est aussi le conseil qu’on donne aux parents… On peut prendre en compte le traumatisme et les adversités de l’enfance, on peut prendre en compte que les jeunes sont des victimes à part entière à cause des violences domestiques auxquelles ils ont été exposés, mais on ne peut pas accepter la violence. (Ali, volet psychoéducatif)

Les propos d’Ali rappellent que, si les expériences de violence vécues par les fils doivent être reconnues et prises en compte, elles ne doivent pas être présentées comme une panacée qui excuserait leur propre recours à la violence. Il faut au contraire une communication directe et claire sur les comportements acceptables et sur les conséquences de leur transgression, à savoir l’intervention de la police. Ali estime que ces limites et ces réponses doivent être cohérentes à la fois dans le programme de groupe et au foyer familial.

Deuxièmement, les deux équipes soulignaient la nécessité d’agir de manière très délibérée pour donner l’exemple de relations respectueuses et de remettre en question les stéréotypes de genre négatifs et néfastes. Si le travail de groupe était rare dans le volet thérapeutique (il n’a eu lieu que deux fois pendant la période de recueil des données), les deux équipes insistaient sur l’importance que toute séance de groupe soit coanimée par un homme et une femme.

coanimer ou animer un groupe, je pense qu’avoir ce modèle masculin et féminin aussi… juste pour la régulation d’ensemble du groupe et pour la sécurité et la stabilité, avoir deux adultes présents, et puis – mais vraiment faire attention à notre programme, à la structure de notre groupe et à qui devrait mener telle activité. Par exemple, c’est moi qui ai fait les cartes pour la fête des mères. Comme ça, ils ont ce modèle masculin positif qui reconnaît que c’est une super chose à faire pour vos mamans. (Bailey, volet thérapeutique)

Pour aider à ce travail de modèle, l’un des professionnels masculins a suggéré qu’il serait bénéfique d’impliquer d’autres modèles masculins positifs issus des réseaux existants des fils :

Je pense que c’est extrêmement bénéfique d’avoir un autre modèle masculin positif dans la famille, qui ne soit pas moi… Je pense que ça va créer un changement durable à plus long terme pour ces comportements, avec un peu de chance, si on peut avoir un autre homme capable de montrer des stratégies positives pour faire face à la colère, ou de participer davantage à la maison, et de remettre en question certaines de ces visions genrées du travail domestique, des tâches ménagères, des choses comme ça, tous des comportements super, super positifs qui devraient aider à soutenir le changement en retour chez maman. (Yves, volet psychoéducatif)

S’appuyer sur des modèles issus des réseaux existants des fils était perçu par quelques membres des équipes comme une option plus durable pour aider les fils à remettre en question les stéréotypes de genre négatifs, plutôt que de compter uniquement sur une intervention formelle et limitée dans le temps. Si l’équipe du volet psychoéducatif était ouverte à l’idée de travailler avec des modèles masculins positifs issus des réseaux existants des fils, cela ne s’est pas produit pendant la période de l’étude, car un seul modèle masculin positif a été identifié et, dans ce cas, l’équipe a donné la priorité à d’autres objectifs avec la dyade.

Troisièmement, les équipes insistaient sur l’importance de pouvoir ajuster la modalité d’intervention selon les besoins et la situation du moment des fils. Par exemple :

Une chose qu’on a posée très clairement, c’est qu’on veut s’assurer d’avoir le processus d’admission, et on sait qu’une partie de notre modèle, c’est l’individuel et le groupe, selon les capacités et selon là où en est la famille. Donc on voulait vraiment pouvoir proposer cette approche : on fera du groupe si on sait que ça vous convient et si vous le voulez, mais on aura cette option individuelle pour vous si ce n’est pas le cas. (Sammy, volet psychoéducatif)

Comme l’illustre cet extrait, pour le volet psychoéducatif, cela signifiait des séances de groupe ou des séances individuelles à domicile, tandis que pour le volet thérapeutique, cela signifiait soit des séances d’accompagnement individuelles, soit des séances conjointes avec la mère, et le fait d’inviter ou non le fils aux séances de groupe ponctuelles.

Les séances de groupe étaient perçues comme bénéfiques et « vraiment puissantes », car elles permettaient aux fils de sentir « qu’ils ne traversent pas ça seuls » (Bailey, volet thérapeutique), et en raison de « la façon dont ils peuvent rebondir les uns sur les autres, apprendre les uns des autres et se challenger un peu, au lieu que toute la remise en question vienne de [la personne qui intervient], elle vient d’un pair » (Dion, volet psychoéducatif). Constituer le bon assortiment de jeunes dans le groupe était toutefois une difficulté. La taille du groupe et l’âge des jeunes revenaient souvent comme des points essentiels, par exemple :

Je pense que si on anime de petits groupes, genre de quatre à six, il faut garder une tranche d’âge un peu plus resserrée, sinon on risque d’avoir un jeune de 16 ou 17 ans dans un groupe avec un de 12 ans, un de 12 ans, un de 12 ans, un de 13 ans, et ça le met à part. Ça rend les choses un peu plus difficiles. Ça rend aussi plus difficile d’adapter le contenu au groupe, parce qu’on essaie de s’adapter, vous savez, à certains garçons qui sont plus jeunes que d’autres sur le plan du développement, même au même âge. (Dion, volet psychoéducatif)

Dans le volet thérapeutique, l’équipe est revenue sur une expérience de groupe difficile, due en partie au fait de ne pas avoir d’abord rencontré en personne l’un des fils pour évaluer s’il pouvait rejoindre le groupe. Cela allait à l’encontre de son processus habituel, qui consiste à évaluer chaque fils pour déterminer si un cadre de groupe lui conviendrait. En conséquence, l’équipe ignorait ses besoins de soutien sur le plan du comportement et de la lecture-écriture, et la séance a été perturbée, l’animation devant se concentrer sur la gestion du comportement plutôt que sur les activités prévues. Si l’équipe du volet psychoéducatif reconnaissait que les séances individuelles demandaient davantage de ressources, elle signalait qu’« il y a des garçons pour qui l’individuel est clairement mieux », parce qu’« on peut mieux adapter le contenu à eux et faire ces ajustements sur le moment » sans « affecter qui que ce soit d’autre » (Dion, volet psychoéducatif). D’autres membres des équipes évoquaient des considérations pratiques en faveur d’options individuelles, comme le fait de ne pas pouvoir forcer la mère, ni attendre d’elle qu’elle convainque les fils, surtout les plus âgés, de venir en groupe.

Le soutien doit reconnaître les facteurs qui se jouent en dehors des séances du Programme et y répondre

Les équipes des deux volets indiquaient avoir besoin de connaître les événements importants survenus en dehors des séances du programme et d’y réagir, en particulier le recours des fils à la VAP et toute interaction avec l’adulte auteur de violences. Les personnes qui travaillaient directement et régulièrement avec les fils expliquaient comment elles utilisaient ces informations pour adapter leur manière de les engager et d’interagir avec eux lors de la séance suivante. Elles soulignaient l’importance, au sein du Programme, de la fonction de référente des femmes pour recueillir la voix des mères au sujet des escalades de comportement des fils, ainsi que l’importance de leur propre relation de travail avec la personne référente des femmes. Yves, par exemple, insistait sur le besoin d’« une grande quantité de débriefing et de réflexion » avec la personne référente des femmes, parce que « c’est vraiment une part centrale de ce travail, qui consiste à se transmettre ces informations, parce que ça va éclairer une bonne partie de mon travail personnel avec le jeune » (Yves, volet psychoéducatif). Le propos d’Yves illustre aussi comment les membres des équipes qui travaillent avec les fils intègrent aux séances des événements et des expériences de leur vie (en particulier l’impact persistant des adultes auteurs de VCF et la réponse de la police au recours des fils à la violence), pour ancrer les échanges et adapter le contenu à leurs besoins et à leur situation.

Avoir conscience de la présence et de l’impact persistants des adultes auteurs de violences dans la vie des fils aidait les équipes à guetter leurs efforts pour « continuer à essayer de saboter cette relation entre le jeune et maman » et pour « continuer à exercer des violences à travers le jeune » (Ali, volet psychoéducatif). Si cette vigilance était jugée importante pour ne pas tenir le fils pour seul responsable des revers et pour situer ses comportements dans leur contexte, certaines personnes déploraient que l’homme adulte auteur de violences :

soit resté invisible, ce qui est frustrant, parce que ces pauvres jeunes gars font activement des efforts pour avoir une meilleure relation avec maman. Et lui, il est toujours dans la nature, très peu responsabilisé, et même personne n’est en mesure d’avoir une discussion avec lui pour qu’il puisse assumer une part de responsabilité. (Ali, volet psychoéducatif)

Là encore, les équipes, quel que soit le volet qu’elles assuraient, insistaient sur l’importance que la personne référente des femmes recueille ces informations auprès des mères.

La connaissance des agissements de l’adulte auteur de violences servait aussi à mettre à jour les évaluations des risques et les plans de sécurité. Pour l’équipe du volet psychoéducatif, ces informations permettaient aussi de déterminer si des séances de groupe ou individuelles seraient plus adaptées à un moment donné. Pour le volet thérapeutique, l’implication de l’adulte auteur de violences entraînait généralement l’arrêt de la thérapie, faute de sécurité.

Un plus petit nombre de membres des équipes, surtout du volet psychoéducatif, soulignaient aussi l’importance d’avoir conscience de la manière dont la police réagissait face aux jeunes lorsqu’elle était appelée par des voisins ou par les mères elles-mêmes.

Neuf fois sur dix, si la police est venue, elle n’a rien fait, et souvent les mamans me disent que ça aggrave les choses, parce qu’on vient de montrer très clairement à leur jeune qu’il fait quelque chose de mal, on appelle des gens, mais ces gens ne font rien. Donc en fait, il peut s’en tirer encore et encore, et personne ne va l’arrêter, même pas la police… alors qu’appeler la police fait peut-être partie de ce plan de sécurité. Mais ça se complique si en fait ça met maman encore plus en danger, parce que si elle appelle la police et qu’ils viennent, qu’ils ne font rien, et qu’ensuite ils repartent, le jeune monte encore d’un cran parce qu’elle a appelé la police. (Charlie, volet psychoéducatif).

Comme l’illustre cet extrait, les réponses de la police pouvaient non seulement saper le message de responsabilisation que les équipes tentaient de faire passer dans le programme, mais aussi saper l’autorité des mères et mettre la relation mère-fils sous tension. Ensemble, ces facteurs étaient perçus comme augmentant le risque de violence envers les mères, au lieu de le réduire comme le vise un plan de sécurité. Cela met en lumière une tension de pratique, puisqu’il était d’usage dans le Programme d’encourager les mères à appeler la police dans le cadre du plan de sécurité élaboré avec elles.

Discussion

Cette recherche souligne la reconnaissance croissante de la VAP et de ses liens avec les VCF commises par des adultes chez les garçons. Elle montre aussi que les équipes de terrain s’appuient sur leur expérience de pratique, faute de données probantes sur la meilleure manière d’engager des fils qui exercent de la VAP contre leur mère. Cet article prolonge les études antérieures sur la VAP en se centrant spécifiquement sur le regard des équipes impliquées dans la mise en œuvre d’un programme visant à traiter la VAP exercée par des fils de 12 à 17 ans contre leur mère. Nos résultats indiquent que, même dans des programmes contre la VAP fondés sur le volontariat (O’Toole et al., 2020) et assurés par des services sociaux plutôt que dans un cadre judiciaire (Douglas & Walsh, 2018 ; Miles & Condry, 2015), les fils adolescents peuvent être difficiles à recruter et à engager. Cela tient en partie à la stigmatisation, à la honte et au sentiment d’injustice d’être tenus pour responsables de comportements violents quand d’autres hommes adultes de leur entourage ne l’ont pas été.

Les équipes de notre étude ont souligné l’importance du fragile équilibre entre le travail visant à réduire la stigmatisation et la honte, en reconnaissant l’impact des VCF commises par des adultes sur la vie des fils, et la nécessité de les tenir responsables de leur recours actuel à la violence. Elles ont insisté sur l’importance de ne pas positionner les fils comme des « auteurs » et ont plaidé pour une lecture informée par le traumatisme, qui reconnaisse l’impact des VCF et du traumatisme sur leurs comportements actuels. Elles ont aussi relevé la nécessité d’engager les mères dans l’intervention, à la fois pour partager la responsabilité et pour éclairer la personnalité du fils et les dynamiques changeantes de la vie familiale.

L’aller-vers a été particulièrement relevé comme un moyen de réduire les obstacles à l’engagement, de favoriser la construction de la relation et d’aider à instaurer la sécurité pour la famille, en réduisant la pression sur la relation mère-fils liée au fait d’amener le fils dans un autre lieu et en permettant aux équipes d’observer l’environnement familial. Cette connaissance de l’environnement familial permettait aussi aux équipes d’adapter leurs séances et leur soutien pour que le fils s’y reconnaisse davantage, un facteur jugé favorable à son engagement.

Les équipes ont aussi souligné que la cohérence du message sur les comportements appropriés, transmis de manière souple, était essentielle au travail avec les fils dans le Programme. La souplesse portait sur la modalité d’intervention (par exemple le groupe ou l’individuel) et sur le rythme, en tenant compte des capacités de communication et d’assimilation des fils ainsi que de l’effet d’autres événements de leur vie sur leur capacité à s’engager. Comme dans d’autres études (Toole-Anstey et al., 2023), les équipes ont relevé l’impact persistant des adultes auteurs de violences, en particulier en cas de garde partagée. Cet impact comprenait l’encouragement actif du fils à exercer de la VAP contre sa mère et le découragement actif de sa participation au Programme, ainsi qu’une dérégulation chez les fils, qui affectait ensuite leurs interactions et leur relation avec maman et avec les autres membres du foyer. Les équipes ont souligné l’importance de connaître ces effets et le rôle que les mères et la personne référente des femmes pouvaient jouer en fournissant ces informations. Les personnes référentes des jeunes et les thérapeutes ont expliqué comment ces informations leur permettaient d’ajuster leur travail avec les fils, y compris le plan de sécurité.

En accord avec des travaux antérieurs (Shanholtz et al., 2020), les équipes de notre étude estimaient qu’un programme contre la VAP devait traiter les facteurs émotionnels, comportementaux et psychologiques qui affectent les fils, tout en travaillant à créer des relations mère-fils positives et à lever les obstacles à la demande d’aide. Elles avaient cependant des avis divergents sur les types de soutien dont les fils et leurs mères avaient besoin. Leur préférence, soit pour des approches psychoéducatives offrant des stratégies pour la vie quotidienne, soit pour un travail thérapeutique approfondi et de long terme sur le traumatisme, avait des conséquences sur les fils qu’elles jugeaient aptes à s’engager dans leur pratique.

Si cet article n’a pas évalué la pertinence de l’un ou l’autre volet du Programme, nos résultats soulèvent bien la question de la conception du programme et du passage entre plusieurs volets aux finalités et aux organismes différents. Il importe de chercher à éviter les occasions de rupture de l’engagement, notamment lors du passage d’un volet à l’autre, d’autant plus qu’engager les fils est déjà difficile au départ. Le besoin de poursuivre le développement et la mise à l’épreuve d’outils d’évaluation des risques et de dépistage propres à la VAP a aussi été relevé. Cela devient particulièrement important lorsque différents organismes, aux philosophies différentes, assurent différents volets d’un même programme. Il faut des processus qui permettent une évaluation partagée de l’admissibilité, éclairée par des outils communs d’évaluation des risques et de dépistage.

Forces et limites

L’échantillonnage raisonné a garanti la sélection de membres des équipes ayant l’expérience d’une intervention spécialisée contre la VAP, ce qui convenait aux besoins de l’étude. Les personnes participantes ne travaillaient toutefois qu’avec des fils exerçant de la VAP contre leur mère. D’autres recherches incluant le regard des équipes qui soutiennent des filles ayant recours à la violence sont nécessaires pour établir s’il existe des obstacles propres au genre dans l’engagement des adolescents dans des programmes de groupe. En outre, les résultats ne sont pas représentatifs des expériences de pratique des équipes qui travaillent dans le système de services plus large, où la VAP n’est pas toujours le principal motif de demande. Il faut poursuivre le travail sur l’expérience de pratique des personnes qui occupent des fonctions croisées, comme les équipes de santé mentale des jeunes, où la VAP peut être présente. Malgré ces limites, nos résultats apportent de nouvelles connaissances sur les compétences et les savoirs que les équipes peuvent mobiliser pour engager des fils dans des programmes contre la VAP. Si cet article ne rend pas compte du regard des fils concernés, leurs expériences font l’objet exclusif d’un article à paraître (équipe de recherche, révisions en cours d’évaluation).

Conclusion

Les réponses à la VAP ont été élaborées avant qu’existent des données de recherche solides, tant sur la compréhension de sa survenue que sur les réponses au problème. De ce fait, l’expérience et la sagesse des équipes de terrain constituent aujourd’hui une part importante de la base de connaissances sur les interventions contre la VAP. Cet article a montré que la pratique adapte aux jeunes des outils et des réponses conçus pour les adultes qui ont recours à la violence. La VAP doit être nettement distinguée des VCF, ce qui exige de poursuivre l’affinement, la mise à l’épreuve et la validation des outils, ainsi que l’évaluation des interventions, pour que les adaptations reflètent les besoins des jeunes qui ont recours à la violence ainsi que les besoins de sécurité des mères et des frères et sœurs. Les garçons adolescents qui ont recours à la violence au foyer peuvent être difficiles à engager dans une intervention, surtout s’ils nourrissent un sentiment d’injustice. Cette étude souligne le besoin d’un engagement souple et informé par le traumatisme auprès des jeunes et de leurs mères pour soutenir le travail de sécurité et de responsabilisation. Les besoins et la voix des mères doivent être inclus dans l’intervention pour maximiser leur sécurité, ce qu’ont favorisé les relations de travail étroites entre la personne référente des femmes et la personne référente des jeunes. Les relations de travail collaboratives entre membres des équipes favorisaient aussi la cohérence des messages adressés aux familles accompagnées, au service de la sécurité. Les équipes de terrain ont aussi besoin d’une formation continue et d’un soutien adaptés pour renforcer leur pratique, et de travailler aux côtés des équipes de recherche pour construire une base de données probantes plus solide sur les réponses fécondes à la VAP. Il faut poursuivre le travail pour étendre ce travail collaboratif au-delà des programmes spécialisés, vers des réponses systémiques plus larges qui soutiennent les besoins intersectionnels des familles. Indépendamment du besoin de développer des services et des interventions, des recherches à la fois fondamentales et fondées sur l’action sont nécessaires de toute urgence pour améliorer les réponses à la VAP.

Complexe Systémique : à retenir

Cet article intéresse la clinique systémique parce qu’il refuse de choisir entre deux lectures du fils violent : auteur ou victime. Les équipes interrogées tiennent les deux ensemble, en reconnaissant ce que ces garçons ont subi des violences conjugales sans faire de ce traumatisme une excuse. Plusieurs leviers concrets en découlent : aller vers la famille à domicile plutôt que convoquer, présenter le programme en nommant la violence sans humilier, travailler la dyade mère-fils et non le seul adolescent, tenir compte du père violent, souvent encore actif en coulisse. L’étude montre aussi les effets de système des dispositifs eux-mêmes : deux organismes aux philosophies différentes, psychoéducative et thérapeutique, filtrent différemment les familles, et une intervention policière sans suite peut aggraver le danger qu’elle devait réduire. Les limites sont nettes : 14 membres des équipes d’un seul programme australien, ni la parole des mères ni celle des fils, et aucune fille concernée. À lire avec l’article sur la violence filio-parentale, un phénomène émergent, et avec l’article sur la diversité des violences filio-parentales.

Notes de l’original

Remerciements. L’équipe de recherche remercie pour leurs contributions toutes les personnes participantes ainsi que les deux organismes d’accueil qui assurent le programme.

Financement. Financement du libre accès permis et organisé par le CAUL et ses institutions membres. Cette recherche a été financée par le gouvernement du Queensland.

Approbation éthique et consentement à participer. L’étude a reçu l’approbation éthique du comité d’éthique de la recherche sur l’humain de l’université Griffith et de celui de l’université du Queensland.

Liens d’intérêts. Aucun lien d’intérêts n’est à déclarer.

Références

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Traduction non officielle en français de La violence des adolescents envers leurs parents dans le sillage des violences conjugales et familiales : le regard des équipes de terrain, par Amy Young, Jemma Venables, Ryan O’Connell et Patrick O’Leary, Journal of Family Violence, vol. 41, no 4 (2026), doi : 10.1007/s10896-025-00927-9, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Adolescent to Parent Violence in the Wake of Domestic and Family Violence: Practitioner Insights », publié dans Journal of Family Violence (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Young, A., Venables, J., O’Connell, R., et O’Leary, P. (2026). La violence des adolescents envers leurs parents dans le sillage des violences conjugales et familiales : le regard des équipes de terrain (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-violence-des-adolescents-envers-leurs-parents-dans-le-sillage-des-violences-conjugales (Œuvre originale publiée en 2025 dans Journal of Family Violence, 41(4), 767-780 (2026) ; republiée en 2026 par Journal of Family Violence, https://link.springer.com/article/10.1007/s10896-025-00927-9)

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