The British Journal of Sociology · Famille
En Chine, des enfants soignent un parent ou un grand-parent malade sans que personne ne les appelle « jeunes aidants ». Pendant quinze mois, Kefan Xue a partagé le quotidien de 30 familles du Zhejiang. Avec Kaidong Guo, elle montre comment la piété filiale transforme l’endurance en vertu, et comment le travail émotionnel des enfants comble en silence l’absence de protection sociale.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Le coût de l’amour : travail émotionnel et tensions morales dans la vie de jeunes aidants chinois, par Kefan Xue et Kaidong Guo, publié dans The British Journal of Sociology (Wiley) (2026), doi : 10.1111/1468-4446.70070, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau de l’annexe I est présenté sous forme de listes ; les notes de bas de page et les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Le travail émotionnel circule au sein des familles au lieu de reposer sur une seule personne.
Kefan Xue et Kaidong Guo
Résumé
Les enfants, comme les adultes, prodiguent aussi des soins. Cet article explore le travail émotionnel de jeunes aidants qui prennent soin de membres de leur famille malades ou en situation de handicap en Chine, un contexte où les soins assurés par des enfants restent largement invisibles, dans les politiques publiques comme dans la recherche. À partir de quinze mois de terrain ethnographique auprès de 30 familles de jeunes aidants, en ville et à la campagne, cette étude examine comment des enfants gèrent, répriment et mettent en scène leurs émotions pour faire tenir la vie familiale en l’absence d’aide sociale formelle. En s’appuyant sur le concept de travail émotionnel de Hochschild (2012), l’analyse montre comment des scénarios culturellement ancrés, comme la piété filiale, fonctionnent comme des « règles de sentiment » qui légitiment et normalisent les contributions affectives des enfants. Les résultats montrent la nature ambivalente des soins informels assurés par des enfants : s’ils peuvent nourrir la fierté, la maturité et la reconnaissance, ils engendrent aussi épuisement, culpabilité et confusion des rôles, au-delà des conceptions classiques de la parentification. En situant ces dynamiques dans l’économie politique du care, l’étude montre comment le travail émotionnel des enfants fonctionne comme une subvention non reconnue à la reproduction sociale, qui masque les inégalités structurelles et le retrait de l’État social. En reconnaissant les enfants comme des sujets émotionnels à part entière, l’article reconceptualise le soin à la fois comme une pratique morale et comme un lieu d’inégalité, et fait progresser la recherche sur les jeunes aidants au-delà des contextes du Nord global.
Mots-clés : Chine, travail émotionnel, piété filiale, soins informels, jeunes aidants
Au cours des dernières décennies, un nombre croissant de recherches internationales a documenté l’expérience d’enfants de moins de 18 ans qui assument des responsabilités de soin auprès de membres de leur famille malades ou en situation de handicap, communément appelés « jeunes aidants » (Becker 2000). Pour ce qui est de leur prévalence, aucune statistique officielle n’existe en Chine, et ce groupe reste absent des rapports gouvernementaux comme des grandes enquêtes universitaires. À l’inverse, des études menées dans des sociétés industrialisées avancées estiment qu’entre 2 % et 8 % des enfants et des jeunes assument régulièrement des responsabilités de soin, avec des variations selon les méthodes de mesure (Leu et al. 2019). Ces jeunes sont présents dans des contextes divers, dont des pays européens comme le Royaume-Uni, la Norvège et la Suède, ainsi que les États-Unis, le Canada, l’Australie et le Japon (Joseph et al. 2020). En Chine pourtant, les soins non rémunérés assurés par des enfants restent largement invisibles dans les politiques publiques, la recherche et le débat public. Cette invisibilité tient non seulement au caractère privé de ces soins, généralement présentés comme des gestes d’amour plutôt que comme du travail des enfants (Akkan 2020), mais aussi aux représentations dominantes de l’enfance comme un temps d’innocence, de dépendance et de pureté émotionnelle (Becker 2007). Ces représentations entretiennent une opposition binaire entre l’enfant que l’on soigne et l’adulte qui soigne, et laissent peu de place conceptuelle au travail et à la responsabilité morale des enfants (Gowen et al. 2022 ; Ruiz 2024). Les jeunes aidants occupent donc une position paradoxale : leurs pratiques quotidiennes sont essentielles à la survie de la famille, mais leur travail et leur voix restent en marge de la recherche et de la reconnaissance institutionnelle (Rose et Cohen 2010 ; Schweiger 2025).
Bien que l’attention portée aux jeunes aidants ait augmenté, une grande partie de la littérature reste centrée sur la catégorisation des tâches de soin et sur l’évaluation d’effets mesurables, comme les perturbations de la scolarité, le stress émotionnel ou l’isolement social (Clay et al. 2016 ; Stamatopoulos 2018). Des émotions comme la culpabilité, la fierté et le ressentiment sont reconnues, mais souvent traitées comme accessoires, sans grand examen de leurs dimensions relationnelles et socioculturelles (Skovdal et al. 2009). Cette tendance aplatit la complexité émotionnelle du soin et relègue l’affect au second plan, alors qu’il est une composante centrale des dynamiques morales et relationnelles du care. Même lorsqu’elles sont pensées à travers des concepts comme la parentification ou l’inversion des rôles (Earley et Cushway 2002), ces expériences sont surtout présentées en termes développementaux ou pathologiques (Rose et Cohen 2010 ; Stamatopoulos 2018), ce qui néglige la façon dont le travail émotionnel est façonné par les rapports de pouvoir familiaux, les attentes culturelles et les règles normatives de sentiment.
Cet article comble cette lacune en proposant une lecture sociologique du travail émotionnel des jeunes aidants, envisagé non comme un simple fardeau privé, mais comme une pratique morale façonnée par des contraintes structurelles et par des règles de sentiment culturellement ancrées. En Chine, la recherche sur les soins assurés par des enfants reste rare. Les études sur les relations familiales intergénérationnelles ont toutefois montré que les pratiques de soin sont profondément façonnées par des normes culturelles enracinées, dont le xiao (piété filiale), le dongshi (être raisonnable et attentionné), le chiku (endurer l’adversité)1 et le baoen (gratitude réciproque), qui fonctionnent comme de puissantes « règles de sentiment » régissant la vie intergénérationnelle (Gu 2022a ; Murphy 2020). Les enfants qui prennent soin d’aînés ou de proches malades reçoivent l’éloge d’être dongshi, et leurs actes sont présentés comme des vertus morales plutôt que comme des réponses à des besoins concrets (Gruijters 2017). De telles attentes normalisent et moralisent le travail émotionnel, étouffent l’expression des difficultés et valorisent la responsabilité. Dans les familles où le soutien des adultes est instable, ces idéaux peuvent occulter le coût affectif du soin (Rai 2024 ; Schweiger 2025) et contribuer à justifier l’absence d’aide sociale publique, en déplaçant les responsabilités de soin de la prise en charge publique vers les familles et, de façon décisive, vers les enfants (Schweiger 2025), ce qui renforce les inégalités structurelles (Wollner 2019).
Selon Hochschild (2012), le travail émotionnel consiste à gérer et à exprimer ses sentiments conformément à des normes socialement prescrites, un concept que la recherche féministe a ensuite étendu aux contextes intimes et aux contextes de soin. Rares sont pourtant les études qui ont appliqué cette grille pour examiner comment les jeunes aidants sont façonnés par des idéaux culturellement spécifiques d’amour, de devoir et d’endurance, et comment ces jeunes y contribuent. Dans le contexte chinois, le travail émotionnel des enfants est souvent idéalisé comme une vertu innée ou un attachement familial, plutôt que reconnu comme une pratique située, façonnée par des environnements culturels, genrés et politiques (Schweiger 2025). Cette étude s’appuie sur les apports de Hochschild pour soutenir que les jeunes aidants évoluent dans un cadre émotionnel qui exige non seulement de prodiguer des soins, mais aussi de mettre en scène le sacrifice avec bonne humeur, ce qui fait du travail émotionnel à la fois une modalité du soin et un processus de formation du sujet moral.
Pour ce faire, l’étude mobilise le travail émotionnel (Hochschild 2012) pour examiner comment des enfants en Chine composent avec le soin sous l’effet de l’obligation morale et de la retenue émotionnelle. La question de recherche est précisément la suivante : comment les expériences, les mises en scène et les négociations du travail émotionnel sont-elles co-construites dans les relations de soin impliquant des enfants de moins de 18 ans (les jeunes aidants) en Chine, et comment le point de vue des personnes aidées et des autres membres de la famille contribue-t-il à comprendre ces dynamiques moralement chargées ? Les émotions y sont traitées non comme des états psychologiques privés, mais comme des pratiques relationnelles inscrites dans des règles de sentiment culturellement spécifiques, qui soutiennent la solidarité intergénérationnelle en l’absence de soutien institutionnel. Cette perspective dépasse des notions comme l’inversion des rôles et la parentification (Earley et Cushway 2002), situe les soins assurés par des enfants dans des contextes sociaux et politiques plus larges, et reconnaît le travail émotionnel à la fois comme une adaptation et comme un processus de formation du sujet moral.
En envisageant le travail émotionnel comme à la fois culturellement signifiant et structurellement lourd de conséquences, cette étude apporte trois contributions. Premièrement, elle étend le concept de travail émotionnel au terrain peu exploré des soins intergénérationnels assurés par des enfants, en montrant comment le travail affectif est façonné par l’obligation morale, les asymétries de pouvoir et des règles de sentiment culturellement ancrées, et contribue ainsi à la compréhension sociologique du care, de la subjectivité morale et de la capacité d’agir des enfants. Deuxièmement, à partir de quinze mois de terrain ethnographique auprès de 30 familles de jeunes aidants en Chine, elle offre un compte rendu empiriquement riche de la façon dont le travail émotionnel est à la fois attendu et légitimé par des idiomes culturels du devoir filial et de l’endurance émotionnelle. Troisièmement, elle montre comment ces discours affectifs et moraux agissent comme des mécanismes de normalisation, qui masquent les inégalités structurelles et déplacent les responsabilités de soin de la prise en charge publique vers les familles et, de façon décisive, vers les enfants, dépolitisant et privatisant ainsi le soin. L’article présente ensuite une revue de la littérature pertinente, la méthodologie, les résultats sur trois schémas de pratique émotionnelle, puis une discussion des implications théoriques pour comprendre les régimes de soin moralisés. Ce faisant, l’article contribue aussi aux débats en cours sur l’économie politique du care, qui pensent le soin à la fois comme une pratique morale et comme un lieu d’inégalité (Petterson 2012 ; Tronto 2020).
Bien que la littérature existante en Chine n’étudie pas explicitement les jeunes aidants, la figure d’enfants qui prennent soin de leurs proches et contribuent à la vie familiale en assumant toute une série de responsabilités domestiques apparaît dans des monographies (Murphy 2020), des articles de revues (Gruijters, 2017 ; Ye et Pan 2011) et un récit non fictionnel (Huang 2020). Murphy (2020) souligne par exemple que les enfants laissés derrière2 en Chine assument souvent des rôles de soin auprès de membres de leur famille malades ou âgés, en conciliant fréquemment les tâches domestiques et les travaux agricoles. De même, Gruijters (2017) observe que, dans les foyers ruraux multigénérationnels, les petits-enfants prennent souvent le rôle d’aidant principal lorsque ni conjoint ni enfant adulte n’est disponible, et accomplissent ces tâches dans le cadre moral de la piété filiale.
Comme indiqué dans l’introduction, la piété filiale joue un rôle fondateur dans le système moral chinois, où l’on attend des enfants un respect, une obéissance et une sollicitude indéfectibles envers leurs aînés (Murphy 2020). Malgré son rôle central dans la société chinoise contemporaine, sa pratique a évolué en réponse à d’importantes transformations socio-économiques et politiques. Depuis le début des réformes économiques de marché en Chine, à la fin du XXe siècle, les attentes entourant les obligations filiales se sont déplacées. Le pouvoir au sein de la famille, traditionnellement détenu par les générations plus âgées, est progressivement passé aux générations plus jeunes, plus instruites et économiquement mieux dotées (Yan 2016).
Ce déplacement a conduit à un modèle familial davantage centré sur l’enfant, qui privilégie l’attachement émotionnel et la réussite scolaire plutôt que la sécurité économique traditionnellement recherchée (Goh et Kuczynski 2014). Le passage d’un investissement économique à un investissement émotionnel n’implique toutefois pas un affaiblissement des obligations filiales. Les parents attendent toujours que leurs enfants rendent les soins reçus, non nécessairement par un soutien matériel, mais en excellant à l’école et en répondant aux attentes morales de la famille (Gu 2022a). Cette attente est particulièrement forte dans le contexte migratoire, où des parents migrants endurent l’adversité (chiku) pour la réussite scolaire de leurs enfants et présentent leurs sacrifices comme des investissements dans l’avenir de ces enfants (Gu 2022a ; Murphy 2020). Malgré ces évolutions socioculturelles, la piété filiale reste un aspect essentiel des dynamiques familiales, en particulier dans les régions rurales, où les enfants (adultes) continuent d’assumer d’importantes responsabilités de soin (Murphy 2020). Cela souligne à la fois la résilience et la transformation des valeurs culturelles dans les familles chinoises contemporaines.
Ainsi, si la piété filiale et le chiku restent des piliers culturels, ils engendrent pour les enfants un ensemble singulier d’attentes et de défis émotionnels. Pour les jeunes aidants, par exemple, ces valeurs peuvent se croiser et façonner leur expérience du soin, en les obligeant à mener un travail émotionnel complexe, souvent ignoré ou sous-estimé. Comprendre ces normes culturelles est essentiel pour interpréter le travail émotionnel que vivent les jeunes aidants en Chine, pris entre rôles familiaux, piété filiale, responsabilités de soin, émotions et impératifs moraux.
Le travail émotionnel offre une grille puissante pour interroger les dimensions morales, culturelles et structurelles de l’expérience des jeunes aidants en Chine. Théorisé à l’origine par Hochschild (2012) dans l’étude du travail de service marchandisé, le concept a depuis été étendu à un large éventail de contextes de soin et de relations interpersonnelles, dont les soins infirmiers, l’enseignement, le conseil psychologique et la garde d’enfants (Boyer et al. 2013 ; Ruiz 2024). Fondamentalement, le travail émotionnel désigne la régulation de ses propres émotions et l’orchestration des émotions d’autrui conformément à des « règles de sentiment » socialement ancrées, qui prescrivent ce qu’il convient de ressentir et de montrer dans un contexte donné. Plus récemment, la recherche a souligné son importance au sein des familles, où le travail émotionnel sous-tend la reproduction des relations et des ordres moraux (English et Brown 2023).
Malgré cet élargissement conceptuel, la recherche qui applique le travail émotionnel au soin s’est massivement centrée sur le point de vue des adultes, en particulier des mères, des professionnelles et professionnels rémunérés du soin et d’autres membres adultes de la famille (English et Brown 2023 ; Fairchild et Mikuska 2021). Les contributions émotionnelles des enfants, quand elles sont reconnues, sont souvent rangées sous les notions d’« aide » ou d’« amour » plutôt qu’analysées comme du travail (Ruiz 2024). Dans le contexte chinois, cette lacune est particulièrement frappante. Les études existantes montrent que les enfants soutiennent fréquemment les membres de leur famille par le travail domestique ou la réussite scolaire (Gu 2022a ; Murphy 2020), mais elles abordent rarement la gestion des sentiments par les enfants (cacher sa détresse, manifester de la gratitude ou préserver l’harmonie familiale) comme des formes de travail analytiquement significatives. Ces pratiques émotionnelles sont profondément façonnées par des normes culturelles comme le xiao (piété filiale), le dongshi (être raisonnable et attentionné), le chiku (endurer l’adversité) et le baoen (gratitude réciproque). Ces valeurs créent une économie morale dans laquelle la disposition des enfants à absorber la tension émotionnelle est légitimée comme amour et comme devoir (Gu 2022a ; Murphy 2020), alors même que ce travail masque l’absence structurelle de protection sociale (Schweiger 2025). Reconnaître les enfants comme travail émotionnel n’est donc pas seulement un recadrage analytique : c’est aussi un pas pour ébranler les oppositions binaires bien ancrées entre adultes qui soignent et enfants que l’on soigne.
Cette étude fait du travail émotionnel son cadre d’analyse central, parce qu’il saisit le croisement des normes culturelles, des obligations morales et des inégalités structurelles qui façonnent l’expérience des jeunes aidants en Chine. En concevant les soins assurés par des enfants non comme une simple affection spontanée, mais comme un travail régi par des règles de sentiment culturellement spécifiques, cette approche met au premier plan la capacité d’agir relationnelle (Spyrou et al. 2019) par laquelle les enfants négocient les asymétries du soin. Elle montre aussi comment l’affect opère de façon idéologique, en légitimant la redistribution des responsabilités de soin de l’État vers les familles et, au sein des familles, vers les enfants (Schweiger 2025). Ce faisant, ce cadre rend visibles les pratiques émotionnelles des enfants comme des formes de travail lourdes de conséquences, qui soutiennent l’économie morale du soin et, parfois, la contestent.
Cet article s’appuie sur une recherche menée dans le cadre de la thèse de doctorat de la personne qui signe en premier, à l’université d’Oxford. L’étude a reposé sur quinze mois de terrain ethnographique entre 2022 et 2024 et a exploré l’expérience vécue de jeunes aidants en Chine par des entretiens qualitatifs approfondis et l’observation participante. Le terrain s’est déroulé sur deux sites contrastés de la province du Zhejiang, le district urbain de L et le comté rural de C, ce qui a permis de comparer des environnements de soin socio-économiques et culturels différents.
Un échantillonnage raisonné à variation maximale (Daniel 2012) a été adopté pour saisir des contextes de soin divers. Les familles étaient éligibles si au moins un enfant apportait régulièrement des soins à un proche atteint d’une maladie chronique, d’un handicap ou d’un trouble de santé mentale. On a recherché une variété de genre, de composition familiale, de durée du soin et de type de maladie. Les familles ont été recrutées par l’intermédiaire des bureaux de sous-district, des comités de village, de travailleuses et travailleurs sociaux et d’écoles, qui ont repéré les familles susceptibles de participer. Lors des visites préliminaires, la chercheuse accompagnait ces équipes pour présenter l’étude et établir un lien de confiance. Sur les 42 familles sollicitées, 30 ont accepté de participer. Le recrutement a cessé une fois la saturation thématique atteinte, c’est-à-dire lorsque de nouveaux cas n’apportaient plus d’éclairage nouveau (Small 2009). Cette démarche a assuré la représentation de situations de soin urbaines et rurales, en conciliant faisabilité et profondeur.
L’étude a impliqué 60 personnes : 30 jeunes aidants et un membre de la famille par foyer, généralement un parent, un grand-parent ou un membre de la fratrie. Les jeunes aidants avaient entre 12 et 17 ans et prodiguaient des soins depuis deux à 12 ans. L’échantillon était équilibré en genre, avec 15 filles et 15 garçons. L’ensemble de ces jeunes était scolarisé pendant la période de l’étude : 13 au collège et 17 au lycée, dont 15 en établissement professionnel. La structure des familles variait : 16 familles avaient un enfant unique, quatorze plusieurs enfants, et quinze étaient monoparentales. Une partie des jeunes partageait les responsabilités de soin avec des membres de la famille élargie, ce qui a permis de voir comment les dynamiques de soin évoluaient selon la composition du foyer.
Les personnes aidées présentaient un large éventail d’affections, souvent associées : diabète, insuffisance rénale, handicaps, troubles de la parole et troubles psychiques. Dix-sept familles étaient classées comme à faibles revenus, six comme à revenus modestes limites et sept comme financièrement contraintes, la pauvreté étant particulièrement visible dans les zones rurales dépendant de l’agriculture ou du travail journalier. Seules huit familles recevaient l’aide de la parenté élargie, et une employait une aide à domicile à temps partiel. Ensemble, ces cas montrent la précarité économique et l’interdépendance familiale qui façonnent les soins assurés par des enfants. D’autres détails démographiques et contextuels sur les personnes participantes figurent en annexe I.
Soixante entretiens semi-directifs ont été menés : un avec chaque jeune aidant et un avec le membre de sa famille correspondant. Les entretiens se sont surtout déroulés au domicile des familles, mais dans plusieurs cas les personnes participantes ont demandé à se retrouver dans un centre communautaire ou un bureau de l’école pour garantir leur intimité. Chaque entretien a duré de 60 à 120 minutes et a été enregistré avec leur accord. Les entretiens avec les jeunes aidants exploraient les dimensions émotionnelles, sociales et morales du soin : leurs actes, leurs ressentis et l’interprétation de leur rôle. Les entretiens avec les membres de la famille portaient sur la perception des contributions de l’enfant et sur les dynamiques relationnelles du foyer. Mener les entretiens séparément permettait à chaque personne de parler librement de sujets sensibles et aidait à atténuer les déséquilibres de pouvoir entre enfants et adultes.
L’observation participante complétait les entretiens en saisissant les pratiques de soin incarnées et les échanges affectifs du quotidien. Dans le district de L, chaque famille a reçu deux visites en semaine (de 7 h à 21 h) et une visite le week-end, tandis que dans le comté de C les visites avaient surtout lieu le week-end, car beaucoup d’enfants étaient internes à l’école. Pendant les vacances d’été 2023, où les enfants étaient à la maison à plein temps, des visites en alternance sur les deux sites ont permis une observation longitudinale des rythmes saisonniers du soin.
Les observations portaient sur les routines quotidiennes, les tâches ménagères, le soutien émotionnel et les devoirs scolaires. Les soins personnels directs (toilette ou passage aux toilettes, par exemple) n’étaient observés que lorsque les familles invitaient explicitement ma présence ; dans ces cas, une attention particulière était portée à l’intimité et au confort. J’ai aussi pris part à des tâches domestiques comme la cuisine, le ménage et les courses. Si cette participation favorisait le lien et offrait un point de vue de l’intérieur, je suis restée réflexive quant à l’influence que mon implication pouvait avoir sur les dynamiques familiales. Des notes de terrain et des journaux réflexifs documentaient ces interactions et mes efforts pour concilier participation et observation. Bien que les visites aient été longues, les familles les ont généralement décrites comme un soutien plutôt qu’une intrusion, appréciant l’occasion de partager leur expérience en profondeur. Lorsque des inquiétudes sur une possible intrusion apparaissaient, les modalités étaient discutées ouvertement et ajustées en conséquence.
Le corpus comprenait 60 transcriptions d’entretiens, des notes de terrain et des journaux réflexifs. Tous les entretiens ont été transcrits mot pour mot en mandarin, les passages en dialecte local étant corrigés à la main pour plus d’exactitude. L’analyse a suivi une approche thématique combinant raisonnement inductif et déductif (Boyatzis 1998).
D’abord, les transcriptions ont été lues à plusieurs reprises pour repérer les émotions, les pratiques et les discours moraux récurrents. Des codes ouverts ont ensuite été générés pour saisir des schémas comme « répression émotionnelle », « réticence et culpabilité » et « sources de fierté ». Ensuite, par comparaison constante au sein des cas et entre eux, ces codes ont été condensés en catégories plus larges. Enfin, les catégories ont été synthétisées en trois thèmes principaux, l’émotion sous tension, le piège du devoir et les gratifications ambivalentes, qui structurent la section des résultats. Le logiciel NVivo 12 a servi à la gestion des données, tandis que des mémos réflexifs aidaient à interroger l’évolution de l’interprétation. La triangulation entre entretiens, observations et journaux a renforcé la crédibilité de l’analyse, et le croisement des récits des enfants et des adultes a éclairé les tensions relationnelles. Les citations ont été choisies pour illustrer à la fois des cas typiques et des cas divergents, afin que les résultats soient ancrés dans les données tout en restant nuancés.
Le consentement éclairé de toutes les personnes participantes a été obtenu, avec l’autorisation parentale pour les personnes mineures. En raison de sensibilités locales, le consentement oral a été préféré au consentement écrit ; les déclarations ont été enregistrées et conservées de façon sécurisée. L’approbation éthique a été accordée par le comité central d’éthique de la recherche de l’université d’Oxford (réf. R82187/RE001). Bien qu’il n’existe pas en Chine de structures locales formelles d’examen éthique, l’autorisation de mener la recherche a été obtenue auprès des autorités du district et des villages ainsi que des écoles participantes.
Une vigilance éthique a été maintenue tout au long de la recherche. On rappelait aux familles que leur participation était volontaire, et les entretiens ou observations étaient interrompus dès qu’une détresse apparaissait. Tous les noms utilisés sont des pseudonymes. Les événements sensibles, comme les éclats émotionnels, ont été traités avec soin, et l’intimité a été préservée. En outre, jeune femme chinoise han parlant couramment le mandarin, la chercheuse partageait avec les familles une familiarité culturelle et linguistique qui facilitait la confiance. Sa position de doctorante dans une institution britannique d’élite introduisait toutefois aussi une distance de classe et institutionnelle. Des journaux réflexifs ont servi à examiner comment ces positionnements façonnaient le recrutement, l’interprétation et les interactions avec les familles, en reconnaissant que le savoir ethnographique est coproduit plutôt qu’extrait.
Les résultats de cette étude montrent que les enfants assumaient un ensemble complexe de tâches de soin qu’en Chine les adultes n’attendent généralement pas d’enfants, comme le suggère la recherche existante (Goh et Kuczynski 2014). Par rapport aux enfants chinois « non aidants », qui peuvent aussi participer dans une certaine mesure aux tâches ménagères et à la garde de leurs frères et sœurs (Goh et Kuczynski 2014), les enfants de cette étude assumaient un large éventail de responsabilités de soin et de tâches domestiques3, de soins personnels et intimes4, entre autres, en tant que main-d’œuvre de substitution aux membres adultes de la famille, ce qui les engageait dans un processus de travail émotionnel (Hochschild 2012) et de parentification (Earley et Cushway 2002).
En écoutant la voix des jeunes aidants et de leurs familles et en observant les dynamiques de leur vie familiale, nous nous concentrons dans cette section sur le paysage émotionnel des jeunes aidants et sur le travail émotionnel qui fait leur quotidien. Nous explorons ensuite les émotions de ces jeunes à la maison et la façon dont ces jeunes gèrent des émotions contradictoires pour s’acquitter de leurs responsabilités de soin et de leurs obligations filiales, et pour préserver l’harmonie familiale. Dans l’ensemble, les résultats montrent que les jeunes aidants accomplissent un travail émotionnel qui consiste notamment à endurer, gérer et cacher constamment des sentiments comme le weiqu5, la frustration, la culpabilité et l’affection, afin de répondre aux attentes sociales et morales. Ce travail émotionnel consiste non seulement à protéger les autres, mais aussi à composer avec leur propre identité, à la fois d’enfant et de personne aidante.
Dans cette étude, les responsabilités des jeunes aidants dépassaient souvent les tâches physiques pour inclure un soin émotionnel : surveiller l’état émotionnel et mental de la personne aidée, lui tenir compagnie et la réconforter, essayer de lui remonter le moral. Ce travail impliquait souvent un travail émotionnel important. C’était particulièrement vrai pour les enfants qui, tout en remplissant des rôles de soin, devaient gérer leurs propres émotions pour répondre aux attentes familiales et sociales (Hochschild 2012). Par exemple, Qingyu, 15 ans, aidante secondaire qui s’occupait depuis six ans de son père atteint de glomérulonéphrite chronique, décrivait comment elle réprimait délibérément ses émotions pour gérer efficacement le soin :
J’ai simplement essayé de couper mes émotions pour pouvoir faire tout ça [les soins] de façon plus organisée et ne pas inquiéter les autres… Je crois que je me suis créé un nouveau personnage face à mes parents. Parce que je ne veux pas vraiment qu’ils s’inquiètent pour moi, et je ne veux pas perdre de temps à expliquer [mes émotions].
L’expérience de Qingyu montre comment les jeunes aidants équilibrent leurs propres réactions émotionnelles et les besoins des autres, dans le cadre des attentes familiales et culturelles (Hochschild 2012). Sa mère, de son côté, faisait remarquer à mi-voix pendant l’entretien : « Elle ne nous laisse jamais voir qu’elle est contrariée [pause], ce qui me rassure et m’inquiète à la fois. » Lues ensemble, ces perspectives montrent que la répression des sentiments par les enfants n’était pas une simple autodiscipline, mais faisait partie d’un arrangement familial tacite, dans lequel les parents puisaient du réconfort dans le calme de l’enfant tout en en pressentant le coût.
De nombreux jeunes aidants régulent de même leurs émotions selon des « règles de sentiment » culturellement ancrées (Hochschild 2012) et hésitent souvent à parler ouvertement de la maladie d’un proche, de peur de causer de la détresse. Ces jeunes cherchent néanmoins activement des informations en ligne et apprennent de l’expérience d’autres personnes aidantes, ce qui traduit le désir d’apporter un soin éclairé et bienveillant tout en gérant leurs propres émotions et en soutenant le bien-être émotionnel de la famille. Par exemple, Chenxuan, une fille de 15 ans du district de L qui s’occupait de son grand-père atteint d’urémie terminale après la disparition de son père, expliquait :
À la maison, on parle rarement directement de la maladie ou de ce qui touche au diagnostic, alors quand je m’occupais de mon grand-père, je devais m’occuper en même temps de cette émotion d’« évitement » [rire]… D’habitude, je, je fais juste les soins en silence, sans trop parler.
Son grand-père (la personne aidée) faisait une remarque semblable : « On n’en dit pas trop à la petite. Pourquoi lui faire peur ? C’est déjà trop. » Cet évitement mutuel souligne combien le silence lui-même devenait une forme de travail émotionnel partagé : enfants et adultes maintenaient ensemble un équilibre fragile en taisant la détresse, même si elle pesait lourdement sur chacun.
Les éclats émotionnels surviennent pourtant lorsque le travail émotionnel devient écrasant. Yong, 17 ans, aidant principal poli et discret du comté de C, était sur le point de terminer le lycée. Son père avait reçu un diagnostic de sida plus de dix ans auparavant, puis sa mère. Ces dernières années, la santé de ses deux parents s’était dégradée (sa mère, Mme Mei, a développé un cancer du col de l’utérus en 2017 et un cancer de la thyroïde en 2018), ce qui a alourdi la charge de soin et la charge financière. Mme Mei exprimait souvent un sentiment de weiqu : convaincue que son infection par le VIH venait de l’infidélité de son mari, elle dirigeait souvent son ressentiment vers Yong. Pendant les visites, Yong partageait rarement ses sentiments personnels, écoutait en silence et la calmait de temps à autre. Parfois ses paroles apaisantes fonctionnaient, parfois non. Une fois, je l’ai entendu crier : « Ton mariage, c’est ton choix, maman ! Si tu ne supportes pas tout ça, pourquoi tu ne divorces pas, tout simplement ? Je ne peux plus continuer à jouer le rôle de ton mari ! »
La frustration de Yong montre le coût émotionnel du soin, au-delà de la notion classique de parentification (Earley et Cushway 2002). Comme le note Chase (1999, p. x), « les enfants parentifiés sont en fait les parents de leurs parents et remplissent ce rôle au détriment de leurs propres besoins et activités adaptés à leur développement ». Yong laissait entendre qu’il jouait le rôle d’« un mari » auprès de sa mère malade, ce qui montre que le soin entre adulte et enfant peut impliquer d’autres formes de transposition des rôles (Aldridge et Becker 2003). Cet épuisement et cette confusion des rôles montrent la complexité du soin lorsque les responsabilités débordent les frontières habituelles entre parent et enfant, là où le travail émotionnel est à la fois moralement impérieux et personnellement épuisant.
Fait significatif, Mme Mei réfléchissait elle-même à cette inversion des rôles : « Je me sens assez mal à l’aise ; je lui impose des exigences un peu comme à un mari, s’il faut le dire clairement. Mais je ne sais pas quoi faire. [silence] Il n’y a pas d’issue [pour exprimer mes sentiments]. » Cette prise de conscience n’effaçait pas le fardeau de Yong, mais elle révélait combien la mère et le fils se débattaient l’un et l’autre avec l’intimité et la contrainte de leur lien émotionnel. Lors d’une conversation privée, il confiait :
Je sais que je ne devrais pas lui parler comme ça, et elle doit être très blessée. … Son mariage, c’est son choix, mais vous savez… j’ai l’impression qu’elle [maman] me prend en otage moralement, et qu’elle veut trop de valeur émotionnelle… Je suis épuisé… Est-ce que je peux partir et disparaître ? [pause] La réponse, c’est que je ne peux pas.
Dans ce contexte, l’épuisement, la frustration et le sentiment de weiqu de Yong se heurtaient à sa culpabilité et à son amour pour sa mère. Ces contradictions montrent que la tension émotionnelle n’était pas portée par Yong seul, mais négociée entre lui et sa mère, dans un cycle où la dépendance et la culpabilité de celle-ci renforçaient son sentiment d’être pris au piège. Bien qu’il se sente invisible et épuisé, Yong continue de prodiguer des soins, parce que cette relation est à la fois moralement impérieuse et pratiquement inévitable.
Comme Yong, des jeunes aidants se sont trouvés submergés par leur dévouement aux pratiques de soin et par le travail émotionnel. Des éclats émotionnels semblables ont été observés dans de nombreuses familles de jeunes aidants, dont celle de Yifan. Yifan, une fille de 16 ans du comté de C, s’occupe de son père, atteint de thrombopénie, d’insuffisance hépatique et d’insuffisance rénale chronique. Un jour, elle a lancé à son père : « Tu crois que je suis obligée de faire tout ça [les soins] ? Pourquoi tout le monde trouve que tout ça va de soi ? » Après ces mots, le père de Yifan s’est tu et a quitté la pièce. Plus tard, il a pourtant reconnu ressentir à la fois de la honte et de l’impuissance : « Aucun père ne veut voir son enfant comme ça, mais notre famille, vraiment [pause], on n’a pas le choix. » Ce moment soulève des questions importantes sur la façon dont les personnes aidées et les autres membres adultes de la famille perçoivent les émotions des jeunes aidants. Les résultats de cette étude indiquent que, même si les membres de la famille n’expriment pas toujours pleinement leur compréhension, il existe une certaine compréhension et une certaine empathie envers les difficultés émotionnelles des jeunes aidants. Lorsque les enfants expriment leur détresse ou leur frustration, les personnes aidées et les membres adultes de la famille éprouvent souvent un sentiment de culpabilité ou de chagrin.
Par exemple, Chao, un garçon de 16 ans vivant dans un foyer monoparental, s’occupe de sa mère, chez qui un cancer du sein a été diagnostiqué pour la première fois en 2019. Malgré une opération, le cancer a récidivé en 2023. Mme Wen, la mère de Chao, revenait sur le bouleversement émotionnel de son fils : « Je sais qu’il [Chao] était terrifié et vivait dans la peur tous les jours quand je suis tombée malade la première fois [le cancer du sein], même après l’ablation. » Dans ce cas, l’échange émotionnel mutuel entre Chao et sa mère fait partie du travail émotionnel complexe qui caractérise l’expérience des jeunes aidants. Cette surveillance et ce soin émotionnels mutuels reflètent les liens affectifs profonds qui sous-tendent le soin, lequel n’est pas un simple acte de devoir, mais une façon de négocier et de surmonter l’anxiété, la peur et l’amour inhérents à la relation de soin.
Comme le suggère la question posée plus haut par Yong, est-ce que les jeunes aidants peuvent partir et disparaître ? Et partir et disparaître, est-ce vraiment ce que souhaitent les jeunes aidants ? Dans cette étude, la plupart des jeunes aidants faisaient état de luttes intérieures et d’émotions contradictoires à l’égard de leur rôle de soin et de leur relation avec les personnes aidées. Comme on l’a vu, prendre part aux pratiques de soin, y compris au travail émotionnel, devenait l’un des moyens les plus accessibles pour des enfants mineurs de témoigner leur amour et leur piété filiale aux personnes aidées et aux autres membres adultes de la famille, en écho aux études existantes (Gu 2022a ; Stamatopoulos 2018). Les jeunes aidants gèrent leurs émotions par le travail émotionnel, qui consiste à réguler et à réprimer leurs propres sentiments pour répondre aux attentes qui pèsent sur leurs épaules. Comme le disait Xiyao, jeune aidante de 12 ans vivant dans un foyer monoparental, qui s’occupait depuis huit ans de sa mère atteinte d’un trouble congénital de la parole :
Si je me plains à quelqu’un de ça [les soins], j’ai peur que les gens croient à tort que je « n’aime pas » ma maman handicapée… Je trouve que c’est normal que je m’occupe d’elle si elle ne peut pas parler, non ? Si ce n’est pas moi, qui d’autre peut le faire ?
Sa grand-mère offrait pourtant un autre angle : « Parfois j’ai peur qu’elle se sente coincée, mais elle ne se plaint jamais devant sa mère. Je lui dis que même les enfants ont besoin de repos. » Lues ensemble, ces voix montrent comment le sentiment d’un devoir inéluctable chez une enfant croisait la reconnaissance de son fardeau par une aînée. Cette interaction montre que la réticence, la culpabilité et la responsabilité n’étaient pas portées par les enfants seuls, mais inscrites dans des négociations familiales plus larges.
La réticence cédait souvent la place à la culpabilité après des moments de conflit. Un jour seulement après s’être disputé avec sa mère, Yong m’a dit regretter d’avoir provoqué cette confrontation. Selon ses mots, perdre son calme avait été terriblement immature et n’aurait pas dû arriver. Yong s’enfonçait dans une profonde autoaccusation : « Je regrette de m’être autant plaint de mes parents. J’ai l’impression d’être horrible [pause], je ne sais pas comment le dire… Ma mère va vraiment, vraiment mal parfois, mais elle fait de son mieux pour m’élever. »
Les luttes intérieures des jeunes aidants s’intensifiaient lorsque ces jeunes doutaient de la qualité de leurs soins. Les personnes aidées étant des êtres chers, les enfants cherchaient à donner le meilleur de leur personne. Le terme chinois jinli, qui signifie consacrer tous ses efforts, est apparu comme un thème clé pour explorer ce que les enfants ressentaient à l’égard du soin. Par exemple, Xingxing, 17 ans, aidante principale du district de L, s’occupait depuis l’âge de cinq ans de sa mère adoptive, atteinte d’épilepsie et d’un trouble psychique. Elle avait perdu son père adoptif, emporté par un cancer, à huit ans. Malgré ses efforts pour concilier le soin avec les études, ses centres d’intérêt et les autres aspects de sa vie, elle se demandait parfois si elle avait été suffisamment jinli :
Je crois que je l’ai été [jinli], mais, enfin, parfois, j’étais paresseuse. Parfois, j’avais envie de fuir [le soin]. … Quand maman criait parfois la nuit, je faisais semblant de ne pas entendre… Bon, je ne pense pas avoir le droit de trop me plaindre.
Le fait que Xingxing fasse semblant de ne pas entendre est plus qu’un évitement ; il révèle la tension entre ses limites émotionnelles et son désir d’être une « bonne » fille et une aidante « responsable ». Sa culpabilité de ne pas toujours être attentive montre combien le soin est émotionnellement contradictoire et dévorant. De fait, il n’existe aucun repère clair pour déterminer si l’enfant a fait preuve de jinli dans le soin, en particulier en cas de maladie incurable, ce qui rend les sentiments des enfants à l’égard du soin plus complexes encore.
Dans le comté rural de C, le soin s’étendait aussi aux travaux agricoles, indispensables à la survie de la famille, et impliquait parfois des tâches inadaptées et dangereuses pour des enfants. Xiang, un garçon de 15 ans, était partagé entre l’enthousiasme d’entrer au lycée et l’inquiétude de voir ses grands-parents dépendre de lui à la fois pour les travaux des champs et pour les soins. Sa grand-mère expliquait en pleurant :
Son grand-père ne peut plus du tout travailler [soupir]. Alors s’il ne pouvait pas m’aider aux champs, je suis trop vieille pour en faire autant [pause], et toute notre famille mourra de faim [silence]… On n’a pas d’argent, et j’ai peur de ne pas pouvoir payer ses frais d’université. Vous pourriez nous aider ? [pause] S’il vous plaît, aidez-nous…
Xiang faisait écho à ces inquiétudes :
Le corps de mon grand-père est lourd… grand-mère ne pourra pas le soutenir tous les jours et elle pourrait même se faire mal aux genoux [soupir]… Je rentrerai à la maison tout de suite après l’école chaque vendredi et je travaillerai aux champs autant que je peux pendant le week-end.
Ce récit montre combien les responsabilités de soin étaient indissociables de la survie du foyer. Si Xiang ressentait fierté et impatience à l’égard de sa scolarité, il portait aussi la culpabilité de laisser ses grands-parents derrière lui. Pour sa grand-mère, la fierté devant la réussite scolaire de Xiang se mêlait à la culpabilité et à l’anxiété de dépendre de lui. Le devoir était ici ressenti de part et d’autre des générations, ce qui montre que la recherche du jinli se négociait relationnellement, dans un contexte de pénurie et de survie.
Dans l’ensemble, les luttes avec la culpabilité, la réticence et la recherche du jinli montrent que le soin n’était pas un simple devoir pratique, mais une négociation relationnelle. Le travail émotionnel passait par des cycles de répression, d’autoaccusation et de réassurance, dans lesquels les enfants craignaient de ne pas être à la hauteur et les adultes oscillaient entre gratitude et culpabilité. Ces dynamiques révèlent le soin comme à la fois moralement impérieux et émotionnellement dévorant, inscrit dans les liens superposés de la vie familiale.
Si les sections précédentes ont mis en évidence les tensions et les contradictions du soin, l’expérience émotionnelle des jeunes aidants n’était pas uniquement négative. Le soin engendrait aussi des moments de fierté, de croissance et de reconnaissance. De nombreux jeunes aidants disaient avoir mûri grâce à leurs responsabilités. Comme le note Rai (2024, 141), certains enfants « tirent profit de leur rôle de personne aidante », ce qui rejoint l’expérience des jeunes de cette étude. Plusieurs ont décrit le sentiment d’avoir gagné en maturité, de contribuer de façon significative à leur famille et de tisser des liens plus étroits avec ses membres. Ces jeunes exprimaient aussi de la fierté pour leurs soins et le sentiment d’être irremplaçables, en écho à des recherches antérieures qui présentent le soin comme une source de fierté, de responsabilité et de lien (Clay et al. 2016).
Par exemple, Liang, 16 ans, du district de L, qui s’occupait de sa grand-mère et de son petit frère après la mort de son père et de son grand-père, décrivait comment il prenait en charge presque toutes les tâches physiquement exigeantes ou de réparation de la maison. Il exprimait sa fierté d’assumer des responsabilités d’adulte :
Je ne m’étais pas rendu compte, quand papa était là [silence], que tant de choses devaient être vérifiées [pause] et entretenues régulièrement. Maintenant, je le fais moi-même [silence] et il y a des moments où j’ai l’impression d’être l’homme, le chef de famille…
Les jeunes aidants obtiennent souvent la reconnaissance de leur famille et de la communauté plus large (voisinage, travailleuses et travailleurs sociaux, enseignantes et enseignants) pour leur caractère attentionné (dongshi), filial, mûr ou solide. La mère de Liang le décrivait avec fierté comme le seul « homme de la maison », filial depuis la maladie de son père et de son grand-père. Lors de mes visites, le voisinage faisait l’éloge de Liang, en suggérant qu’il pratiquait la vertu traditionnelle selon laquelle « le frère aîné est comme un père » (Liu 2023). Pourtant, cette reconnaissance exigeait elle-même un travail émotionnel, puisqu’on attendait de Liang qu’il accepte extérieurement fierté et gratitude tout en doutant intérieurement de sa capacité à assumer ces responsabilités. Lors de conversations privées, Liang a révélé sa lutte intérieure. Fier d’être l’« homme de la maison », il se sentait aussi contraint par ses responsabilités de soin, perdait de plus en plus le contrôle de sa propre vie et de ses aspirations, et souhaitait s’échapper. Il a dit en pleurant : « Je ne veux plus être filial… Jiejie [grande sœur, en parlant de moi], est-ce que je peux juste être égoïste ? Mais faire ça [être égoïste et ne pas être filial], c’est trop difficile aussi. »
D’autres jeunes aidants exprimaient la même réticence lorsqu’on les louait d’être dongshi ou d’endurer l’adversité (chiku). Par exemple, Mengyuan, 17 ans, enfant laissée derrière7 vivant avec ses grands-parents, qui s’occupait d’une grand-mère atteinte de plusieurs maladies chroniques et d’un grand-père atteint de démence et de handicap physique, disait : « Quand les gens disent que je suis dongshi, j’ai l’impression d’avoir été enfermée dans le cadre de la "gentille fille". On m’a juste accrochée là [dans ce cadre]. » Son récit montre comment des étiquettes morales comme dongshi ou « gentille fille » confèrent une reconnaissance tout en imposant des contraintes, et fixent les enfants dans des scénarios normatifs qui limitent la légitimité de l’ambivalence ou du refus.
En résumé, le soin expose les jeunes aidants à un parcours émotionnellement ambivalent : la fierté et la maturité coexistent avec l’épuisement et le doute de soi. La reconnaissance et les éloges devenaient eux-mêmes des lieux de travail émotionnel, les enfants apprenant à les accepter ou à les mettre en scène extérieurement tout en négociant l’ambivalence en privé. Cette ambivalence n’est pas accidentelle : elle se produit au croisement des attentes culturelles de piété filiale et de l’absence structurelle d’aide sociale. Ensemble, ces forces engendrent une économie morale dans laquelle le travail émotionnel des enfants est à la fois légitimé et exigé, ce qui fait du soin une expérience profondément contradictoire.
Cette étude met au jour un paradoxe au cœur de la vie quotidienne des jeunes aidants : leur travail émotionnel est célébré comme un signe de vertu, souvent à travers le dongshi (être raisonnable et attentionné) et la piété filiale, alors qu’il naît précisément de l’absence structurelle de protection sociale publique et contribue à la perpétuer. En Chine, où le soin des membres dépendants de la famille est culturellement légitimé mais très peu soutenu par les institutions formelles (Gu 2022b), les enfants assument des responsabilités de soin moralisées comme des actes d’amour et de devoir. Comme le disait une participante, Xiyao, « Si ce n’est pas moi, qui d’autre peut le faire ? », un sentiment qui affirme la solidarité familiale tout en occultant les inégalités structurelles qui rendent ce travail nécessaire (Schweiger 2025 ; Wollner 2019). Ce paradoxe invite à repenser le travail émotionnel dans des contextes où la moralisation du soin masque le retrait de l’État de la protection sociale.
Les résultats indiquent que les jeunes aidants en Chine intériorisent des règles de sentiment culturellement spécifiques (Hochschild 2012), qui leur imposent de réprimer leur frustration, de cacher leur ressentiment et de manifester de la gratitude afin de préserver l’harmonie familiale. Ces règles reposent sur les normes sociales du chiku (endurer l’adversité) et de l’abnégation, et s’expriment souvent à travers le weiqu, une émotion culturellement chargée qui mêle grief, tristesse et retenue morale (Zou et al. 2020). Le cas de Yong, qui écoutait en silence les longs récits de trahison conjugale de sa mère avant de finir par éclater en disant qu’il « ne pouvait plus jouer le rôle de son mari », montre que le weiqu est à la fois un fardeau et un gage de valeur. En endurant ces sentiments sans se plaindre, les jeunes aidants affirment leur position morale au sein de la famille, même lorsque les exigences dépassent largement ce qui convient à leur développement. Ce schéma fait écho à la notion de soin altruiste de Pettersen (2012), où les dimensions éthiques et politiques du soin sont occultées par sa présentation comme un dévouement désintéressé. Par cette intériorisation, le travail émotionnel s’inscrit dans une économie morale où le coût du soin reste à l’intérieur des foyers et pèse le plus lourdement sur les enfants, au lieu d’être redistribué par une prise en charge collective. Comme l’observe Oydgard (2017) à propos des soins informels, les discours normatifs du devoir créent un sentiment d’inéluctabilité qui pousse les personnes à prendre le relais là où les systèmes formels font défaut.
Il faut noter que, si cet article s’est concentré surtout sur le travail émotionnel des enfants, les résultats révèlent aussi la nature relationnelle et réciproque du travail émotionnel au sein des familles. Les parents ne se contentaient pas de recevoir passivement des soins : leur propre travail émotionnel visait aussi à protéger et à rassurer leurs enfants, souvent en cachant leur propre détresse ou leur culpabilité afin de maintenir la stabilité. Comme le montrent les réflexions des mères, Mme Mei et Mme Wen, les adultes géraient activement leurs émotions pour alléger le fardeau émotionnel de leurs enfants, même sous la contrainte de la maladie et de la pauvreté. Ces négociations affectives mutuelles suggèrent que le travail émotionnel circule au sein des familles au lieu de reposer sur une seule personne, ce qui appelle de futures recherches sur la façon dont le travail émotionnel intergénérationnel reproduit les inégalités structurelles du soin et, parfois, les atténue, du point de vue des différents membres de la famille.
En Chine, ce sentiment d’inéluctabilité est amplifié par des discours publics qui idéalisent les enfants qui prodiguent des soins pour leur caractère dongshi (raisonnable et attentionné) et leur désintéressement, et qui transforment des actes comme les réparations d’appareils ménagers faites par Liang pour sa grand-mère en exemples moraux de responsabilité filiale. Cette idéalisation se reflète de façon frappante dans les grands médias chinois. Des reportages comme « Une fillette de huit ans soigne sa mère paralysée pendant 14 ans sans la quitter » (People’s Daily Online 2014) et « À Nanchong, un garçon de dix ans porte seul la maison, étudiant tout en soignant son père paralysé » (People’s Daily Online 2014) présentent les soins assurés par des enfants comme des actes de dévouement héroïque plutôt que comme des réponses à un abandon structurel. Ces récits prêtent aux enfants aidants le dongshi, l’abnégation et le xiao (piété filiale), et font de l’endurance émotionnelle une vertu publique célébrée. En glorifiant la persévérance et la force morale, ces discours occultent le coût matériel et émotionnel du soin et reproduisent la conviction que les difficultés familiales doivent se résoudre par la moralité individuelle et la force affective plutôt que par un soutien collectif ou institutionnel. En ce sens, le discours public fonctionne comme un amplificateur affectif : il transforme les luttes privées des enfants en récits de triomphe moral tout en dépolitisant les conditions structurelles qui rendent leurs soins nécessaires. Si ces récits peuvent nourrir la fierté et renforcer les liens familiaux, ils arriment aussi les enfants à un régime émotionnel où le refus expose à la condamnation morale, et suscite honte ou culpabilité.
Cette étude étend le concept de travail émotionnel de Hochschild (2012) au-delà de ses applications établies à l’emploi rémunéré et au soin assuré par des adultes, dans le sillage d’un corpus croissant de recherches sur les formes non marchandes de travail émotionnel au sein des familles et des communautés (par exemple English et Brown 2023 ; Ruiz 2024). Si cette littérature a éclairé la façon dont le travail affectif entretient les relations interpersonnelles et de parenté, le travail émotionnel des enfants, en particulier dans des contextes d’absence de protection sociale, reste peu exploré. Dans le cadre étudié ici, l’« organisation » n’est pas un lieu de travail mais la famille, et le contrat implicite est moral plutôt qu’économique. Le travail émotionnel est ainsi privatisé, accompli pour entretenir les relations de parenté faute d’une prise en charge publique suffisante. La modulation attentive du ton de Yong lorsqu’il parle à sa mère, ou la décision de Liang de taire ses plaintes en réparant les objets de la maison, montrent comment ces pratiques affectives se déploient comme des processus microsociaux de reproduction sociale. Ce sont les voies quotidiennes par lesquelles la vie familiale et l’ordre social plus large se reproduisent à travers le soin et le travail émotionnel, ce qui relie la gestion des émotions au manque de protection sociale publique à l’échelle macrosociale.
Ce recadrage révèle aussi la nature à double tranchant du travail émotionnel, à la fois capacité d’agir et contrainte. Les jeunes aidants faisaient souvent preuve d’habileté tactique : différer une demande jusqu’à ce que l’humeur de la personne aidée s’améliore, ou user de l’humour pour désamorcer les tensions familiales. Cette capacité d’agir restait pourtant bornée par des hiérarchies de genre et de génération, ainsi que par l’impératif culturel de la piété filiale. La décision de Xingxing d’ignorer les éclats nocturnes de sa mère adoptive, malgré la culpabilité ressentie ensuite, illustre ce que Rai (2024) appelle la « construction contrainte de la vie » : agir à l’intérieur des limites fixées par l’inégalité structurelle, plutôt qu’au-delà. Les compétences mêmes qui entretenaient les relations du foyer enfermaient aussi davantage les enfants dans des arrangements de soin qu’il leur était impossible de refuser, ce qui montre l’interaction paradoxale entre autonomisation et enfermement.
Situer ces résultats dans la littérature mondiale sur les jeunes aidants fait apparaître à la fois des schémas communs et des dynamiques propres au contexte. Du Royaume-Uni à l’Afrique subsaharienne, les soins assurés par des enfants naissent souvent à l’ombre d’une prise en charge publique insuffisante, et les responsabilités reposent de façon disproportionnée sur les enfants (Skovdal et al. 2009). Le travail émotionnel des jeunes aidants chinois se déploie pourtant dans un ordre moral et affectif singulier. Dans les contextes du Nord global comme les États-Unis, l’Europe et l’Australie (Bjorgvinsdottir et Halldorsdottir 2014 ; Kavanaugh et al. 2016 ; Smyth et al. 2011), le travail émotionnel est souvent pensé comme un fardeau psychologique ou une question de protection sociale, et l’accent est mis sur la nécessité d’une reconnaissance et d’un soutien institutionnels. En Chine, au contraire, des idiomes moraux comme le xiao, le chiku, le dongshi et le weiqu présentent des efforts affectifs semblables comme des signes de vertu et de maturité plutôt que de tension. Ces normes culturelles fondent la retenue émotionnelle, l’endurance et la gratitude en un idéal normatif qui réduit l’espace pour parler du soin en termes d’équité, de redistribution ou de droits, et qui rend socialement risqués le refus ou la critique.
Cette différence montre que, si la répartition du travail de soin entre adultes et enfants n’est pas propre à la Chine, la grammaire morale qui organise ce travail diffère profondément. Le cas chinois montre comment le travail émotionnel peut être à la fois universel et culturellement particulier : une réponse humaine commune aux exigences du soin, mais structurée par des règles de sentiment et des dispositifs de protection sociale propres à chaque lieu. Dans des contextes où le soutien de l’État est limité et où les normes culturelles légitiment l’endurance, le travail émotionnel des enfants ne se contente pas de faire tenir la vie familiale : il se substitue aussi au soin institutionnel, et transforme l’affect privé en une forme invisible de reproduction sociale.
Penser le travail émotionnel dans le cadre de l’économie politique du care prolonge les débats sociologiques en cours, qui traitent le soin à la fois comme une pratique morale et comme un lieu d’inégalité (Pettersen 2012 ; Tronto 2020). Dans la Chine de l’après-réforme, le retrait de la protection sociale publique a transformé les familles en « pourvoyeuses invisibles de protection sociale ». Dans cet arrangement, le travail émotionnel des enfants fonctionne comme une subvention non reconnue au système de protection sociale. La prise en charge par Liang des tâches d’« homme de la maison », comme réparer les appareils et maintenir la stabilité du foyer, montre comment ce travail absorbe le coût du soin sans reconnaissance ni compensation. Cela remet en cause les représentations sentimentales du soin comme purement volontaire et révèle au contraire son enchevêtrement avec les inégalités structurelles et la négligence des politiques publiques.
Ces éclairages invitent aussi à reconsidérer les frontières normatives de l’enfance. Les représentations dominantes décrivent l’enfance comme une étape protégée, à l’abri du soin des adultes (Becker 2000 ; Rose et Cohen 2010). Or la réalité vécue des jeunes aidants en Chine, et dans de nombreuses régions du Sud global comme le Kenya (par exemple Skovdal et al. 2009), révèle l’enfance comme un espace où l’amour, l’obligation et l’endurance coexistent avec une exposition durable à des préjudices structurels. La façon dont Mengyuan se décrit dans le cadre de la « gentille fille » montre comment des idéaux culturels peuvent à la fois affirmer la valeur des enfants et contraindre leur autonomie émotionnelle. Reconnaître ces tensions contribue à une sociologie de l’enfance plus inclusive, attentive aux normes affectives qui médiatisent l’expérience du soin chez les enfants dans des contextes culturels et institutionnels divers.
Cette étude fait progresser la recherche de deux façons liées. Premièrement, elle contribue à la recherche sur les jeunes aidants en offrant l’un des rares comptes rendus approfondis venus de Chine, où les soins assurés par des enfants ont été largement ignorés, dans les politiques publiques comme dans les discours universitaires. En mettant au premier plan la façon dont des normes culturelles comme la piété filiale, le dongshi et le chiku façonnent les pratiques affectives des enfants, l’étude situe les jeunes aidants chinois dans la littérature internationale plus large et remet en cause des conceptions de l’enfance, du soin et de la vulnérabilité centrées sur le Nord global. Deuxièmement, elle étend la théorie du travail émotionnel au soin non marchand accompli par des enfants, en intégrant les expériences affectives à l’analyse et en montrant comment le travail émotionnel fonctionne comme une pratique politique qui soutient l’inégalité structurelle et, parfois, la conteste.
De futures recherches pourraient mener des comparaisons interculturelles pour examiner comment les normes affectives façonnent l’expérience des jeunes aidants dans différents contextes. En mettant au premier plan la gestion quotidienne d’émotions comme le weiqu et la recherche du jinli, cette étude montre comment le travail émotionnel des enfants s’organise au sein des foyers comme une forme de travail privée et complexe. Ce faisant, elle rend visible la nature privatisée et complexe du travail émotionnel des enfants aidants, souvent occultée par les discours publics et culturels idéalisés qui entourent l’enfance et le soin en Chine. Reconnaître ces dynamiques permet de repenser le soin à la fois comme une pratique morale et politique, et souligne la nécessité de politiques publiques qui reconnaissent et soutiennent les enfants, au lieu de s’appuyer sur leur travail invisible comme tampon face au retrait de la protection sociale.
Annexe I — Profil des personnes participantes : comté de C, familles n° 1 à 8
Annexe I — Profil des personnes participantes : comté de C, familles n° 9 à 15
Annexe I — Profil des personnes participantes : district de L, familles n° 1 à 8
Annexe I — Profil des personnes participantes : district de L, familles n° 9 à 15
Complexe Systémique : à retenir
L’apport de l’article est de déplacer le regard : là où la clinique parle volontiers de parentification, avec un vocabulaire du risque, l’enquête montre un travail émotionnel organisé par des règles culturelles, la piété filiale, l’endurance, le grief qu’on tait. Ce travail circule dans les deux sens : des enfants protègent leurs parents de leur détresse, des parents cachent leur culpabilité pour protéger leurs enfants. Pour une lecture systémique, on y reconnaît des loyautés qui donnent sens et fierté autant qu’elles enferment, et l’on comprend pourquoi l’éloge (« tu es si raisonnable ») peut verrouiller la plainte. Côté pratique, cela invite à reconnaître explicitement la contribution de l’enfant, à ouvrir un espace où l’ambivalence est permise, et à ne pas réduire la question à la famille : quand la protection sociale manque, la famille absorbe ce que la société ne prend pas en charge. Limites : une ethnographie menée par une seule chercheuse dans une province, des récits partiellement recueillis en présence d’adultes, et une interprétation sociologique qui ne vise pas l’intervention. À lire avec l’article sur l’expérience émotionnelle de la parentification dans l’enfance, et avec l’article sur un cadre intersectoriel pour soutenir les jeunes aidants.
Notes de l’original
1 Le chiku (吃苦), littéralement « manger l’amertume », est un idéal d’endurance culturellement valorisé dans la vie morale chinoise. Comme l’explique Arthur Kleinman, il ne désigne pas seulement le fait de supporter l’adversité, mais celui de « continuer malgré la dureté des temps », et incarne la force morale et l’acceptation des limites de la vie (Thomas et al. 2024, 36). Dans cette étude, la notion transforme la souffrance en vertu morale et fait de la persévérance un signe de caractère et de dévouement filial.
2 On appelle « enfants laissés derrière » les enfants dont les parents migrent pour travailler et qui vivent avec leurs grands-parents ou d’autres membres de la famille (Ye et Pan 2011).
3 Les jeunes aidants de cette étude assumaient à des degrés divers des responsabilités de gestion du foyer. Les tâches allaient des réparations domestiques aux courses, au port de charges lourdes, aux démarches auprès des services pour leurs parents ou leurs tuteurs, jusqu’à la recherche active et la transmission d’informations utiles et de nouveautés réglementaires.
4 Plusieurs jeunes aidants apportaient une aide aux activités quotidiennes : aider les personnes aidées à s’habiller et à se déshabiller, à manger, leur donner leurs médicaments ou leur rappeler de les prendre, les inciter à aller aux toilettes, leur laver les cheveux, leur essuyer les parties non intimes du corps, et autres soins personnels du même ordre.
5 Le weiqu (委屈) exprime un sentiment de grief et de retenue morale : se sentir victime d’une injustice tout en étant tenu de garder le silence pour préserver l’harmonie relationnelle. Il mêle frustration, tristesse et résignation, mais porte aussi une valeur morale, car endurer l’injustice sans se plaindre est culturellement idéalisé (Zou et al. 2020).
6 Le jinli (尽力), littéralement « déployer tous ses efforts », exprime un idéal moral de persévérance et de responsabilité, enraciné dans l’éthique traditionnelle de la culture de soi et de l’obligation (voir Yan 2011). Dans les soins assurés par des enfants, il traduit un sens, façonné par la culture, de faire de son mieux malgré la fatigue ou des capacités limitées, qui transforme l’endurance émotionnelle en mesure de la valeur morale et du dévouement filial.
7 On appelle « enfants laissés derrière » les enfants dont les parents migrent pour travailler et qui vivent avec leurs grands-parents ou d’autres membres de la famille (Ye et Pan 2011).
Financement. Cette étude est financée par la British Association for International and Comparative Education (BAICE).
Approbation éthique. Cette étude a reçu l’approbation éthique d’un sous-comité du comité central d’éthique de la recherche de l’université d’Oxford (référence R82187/RE001). Toutes les personnes participantes ont donné leur consentement éclairé écrit avant de participer. Le consentement a aussi été obtenu auprès des personnes responsables des enfants.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun conflit d’intérêts potentiel concernant la recherche, la signature ou la publication de cet article.
Autorisation de reproduire des contenus d’autres sources. Aucun contenu reproduit d’autres sources n’est à déclarer.
Références
Akkan, B. 2020. “An Egalitarian Politics of Care: Young Female Carers and the Intersectional Inequalities of Gender, Class and Age.” Feminist Theory 21, no. 1: 47–64. 10.1177/1464700119850025.
Aldridge, J., and S. Becker. 2003. Children Caring for Parents With Mental Illness: Perspectives of Young Carers, Parents and Professionals. 1st ed. Bristol University Press.
Becker, S. 2000. “Young Carers.” In The Blackwell Encyclopaedia of Social Work, edited by M. Davies, 378. Blackwell.
Becker, S. 2007. “Global Perspectives on Children’s Unpaid Caregiving in the Family: Research and Policy on ‘Young Carers’ in the UK, Australia, the USA and Sub‐Saharan Africa.” Global Social Policy: An Interdisciplinary Journal of Public Policy and Social Development 7, no. 1: 23–50. 10.1177/1468018107073892.
Bjorgvinsdottir, K., and S. Halldorsdottir. 2014. “Silent, Invisible and Unacknowledged: Experiences of Young Caregivers of Single Parents Diagnosed With Multiple Sclerosis.” Scandinavian Journal of Caring Sciences 28, no. 1: 38–48. 10.1111/scs.12030.
Boyatzis, R. E. 1998. Transforming Qualitative Information: Thematic Analysis and Code Development. Sage Publications.
Boyer, K., S. Reimer, and L. Irvine. 2013. “The Nursery Workspace, Emotional Labour and Contested Understandings of Commoditised Childcare in the Contemporary UK.” Social and Cultural Geography 14, no. 5: 517–540. 10.1080/14649365.2012.710913.
Chase, N. D. 1999. Burdened Children: Theory, Research and Treatment of Parentification. 1st ed. Sage Publications.
Clay, D., C. Connors, N. Day, M. Gkiza, and J. Aldridge. 2016. The Lives of Young Carers in England: Qualitative Report to Dfe. Department for Education. https://assets.publishing.service.gov.uk/media/5a80eaec40f0b62305b8de15/DFE‐RR499_The_lives_of_young_carers_in_England.pdf.
Daniel, J. 2012. Sampling Essentials: Practical Guidelines for Making Sampling Choices. 1st ed. SAGE.
Earley, L., and D. Cushway. 2002. “The Parentified Child.” Clinical Child Psychology and Psychiatry 7, no. 2: 163–178. 10.1177/1359104502007002005.
English, C., & G., Brown 2023. “My Mum is on Strike! Social Reproduction and the (Emotional) Labor of ‘Mothering Work’ in Neoliberal Britain.” Gender, Work, and Organization, 30(6): 1941–1959. 10.1111/gwao.13027.
Fairchild, N., and E. Mikuska. 2021. “Emotional Labor, Ordinary Affects, and the Early Childhood Education and Care Worker.” Gender, Work and Organization 28, no. 3: 1177–1190. 10.1111/gwao.12663.
Goh, E. C. L., and L. Kuczynski. 2014. “She is Too Young for These Chores’—Is Housework Taking a Back Seat in Urban Chinese Childhood?” Children and Society 28, no. 4: 280–291. 10.1111/j.1099-0860.2012.00470.x.
Gowen, S., C. Hart, P. Sehmar, and A. Wigfield. 2022. “It Takes a Lot of Brain Space’: Understanding Young Carers’ Lives in England and the Implications for Policy and Practice to Reduce Inappropriate and Excessive Care Work.” Children and Society 36, no. 1: 118–136. 10.1111/chso.12488.
Gruijters, R. J. 2017. “Family care‐giving and Living Arrangements of Functionally Impaired Elders in Rural China.” Ageing and Society 37, no. 3: 633–655. 10.1017/s0144686x15001397.
Gu, X. 2022a. “Sacrifice and Indebtedness: The Intergenerational Contract in Chinese Rural Migrant Families.” Journal of Family Issues 43, no. 2: 509–533. 10.1177/0192513x21993890.
Gu, X. 2022b. “Save the Children!’: Governing Left‐Behind Children Through Family in China’s Great Migration.” Current Sociology 70, no. 4: 513–538. 10.1177/0011392120985874.
Hochschild, A. R. 2012. The Managed Heart: Commercialization of Human Feeling. 1st ed. University of California Press.
Huang, D. 2020. My Students. People’s Literature Publishing House.
Joseph, S., J. Sempik, A. Leu, and S. Becker. 2020. “Young Carers Research, Practice and Policy: An Overview and Critical Perspective on Possible Future Directions.” Adolescent Research Review 5, no. 1: 77–89. 10.1007/s40894-019-00119-9.
Kavanaugh, M. S., V. Stamatopoulos, D. Cohen, and L. Zhang. 2016. “Unacknowledged Caregivers: A Scoping Review of Research on Caregiving Youth in the United States.” Adolescent Research Review 1, no. 1: 29–49. 10.1007/s40894-015-0015-7.
Leu, A., M. Frech, H. Wepf, et al. 2019. “Counting Young Carers in Switzerland – A Study of Prevalence.” Children and Society 33, no. 1: 53–67. 10.1111/chso.12296.
Liu, R. 2023. “The Gendered Resource Dilution: Sibling Structure, Parental Non‐Monetary Investment, and Child Housework Labor in China.” Sex Roles 89, no. 11–12: 743–757. 10.1007/s11199-023-01436-z.
Murphy, R. 2020. The Children of China’s Great Migration. Cambridge University Press.
Oydgard, G. W. 2017. “The Influence of Institutional Discourses on the Work of Informal Carers: An Institutional Ethnography From the Perspective of Informal Carers.” BMC Health Services Research 17, no. 1: 631–712. 10.1186/s12913-017-2591-7.
People’s Daily Online. 2014. A Ten‐Year‐Old Boy in Nanchong Shoulders the Household Alone, Studying While Caring for His Paralyzed Father. People’s Daily Online: November. http://edu.people.com.cn/n/2014/1111/c1053‐26004768.html.
People’s Daily Online. 2014. An Eight‐Year‐Old Girl Cares for Her Paralyzed Mother for Fourteen Years Without Leaving Her Side. People’s Daily Online: January. http://edu.people.com.cn/n/2014/0124/c1053‐24213426.html.
Pettersen, T. 2012. “Conceptions of Care: Altruism, Feminism, and Mature Care.” Hypatia 27, no. 2: 366–389. 10.1111/j.1527-2001.2011.01197.x.
Petterson, T. 2012. “Conceptions of Care: Altruism, Feminism, and Mature Care.” Hypatia 27, no. 2: 366–389. 10.1111/j.1527-2001.2011.01197.x.
Rai, S. M. 2024. “Depleting Futures: Children Who Care.” In Depletion, edited by S. M. Rai, 1st ed., 137–168. Oxford University Press.
Rose, H. D., and K. Cohen. 2010. “The Experiences of Young Carers: A Meta‐Synthesis of Qualitative Findings.” Journal of Youth Studies 13, no. 4: 473–487. 10.1080/13676261003801739.
Ruiz, K. 2024. “Children’s Social–Emotional Learning as Emotional Labor: Recognizing Children’s Contributions.” Journal of Family Theory and Review 16, no. 3: 472–483. 10.1111/jftr.12561.
Schweiger, G. 2025. “The Vulnerability and Injustices Faced by Young Carers in Developed Societies.” Societies 15, no. 4: 101. 10.3390/soc15040101.
Skovdal, M., V. O. Ogutu, C. Aoro, and C. Campbell. 2009. “Young Carers as Social Actors: Coping Strategies of Children Caring for Ailing or Ageing Guardians in Western Kenya.” Social Science and Medicine 69, no. 4: 587–595. 10.1016/j.socscimed.2009.06.016.
Small, M. L. 2009. “How Many Cases Do I Need?’ On Science and the Logic of Case Selection in Field‐Based Research.” Ethnography 10, no. 1: 5–38. 10.1177/1466138108099586.
Smyth, C., M. Blaxland, and B. Cass. 2011. “So That’s How I Found Out I was a Young Carer and That I Actually Had Been a Carer Most of My Life’. Identifying and Supporting Hidden Young Carers.” Journal of Youth Studies 14, no. 2: 145–160. 10.1080/13676261.2010.506524.
Spyrou, S., R. Rosen, and D. T. Cook. 2019. Reimagining Childhood Studies. Bloomsbury Academic.
Stamatopoulos, V. 2018. “The Young Carer Penalty: Exploring the Costs of Caregiving Among a Sample of Canadian Youth.” Child and Youth Services 39, no. 2–3: 1–26. 10.1080/0145935x.2018.1491303.
Thomas, J. M., H. Yu, and M. He. 2024. “What Really Matters – Endurance, Meaning, and the Moral Life of the Person.” In Diving into Harvard Education: Learn to Change the World, edited by Yu H. and J. M. Thomas, 30–40. Brill Academic Publishers.
Tronto, J. C. 2020. Moral Boundaries: A Political Argument for an Ethic of Care. 1st ed. Routledge.
Wollner, G. 2019. “Anonymous Exploitation: Non‐Individual, Non‐Agential and Structural.” Review of Social Economy 77, no. 2: 143–162. 10.1080/00346764.2018.1525758.
Yan, Y. 2011. “The Individualization of the Family in Rural China.” Boundary 38, no. 1: 203–229. 10.1215/01903659-1262590.
Yan, Y. 2016. “Intergenerational Intimacy and Descending Familism in Rural North China.” American Anthropologist 118, no. 2: 244–257. 10.1111/aman.12527.
Ye, J., and L. Pan. 2011. “Differentiated Childhoods: Impacts of Rural Labor Migration on Left‐Behind Children in China.” Journal of Peasant Studies 38, no. 2: 355–377. 10.1080/03066150.2011.559012.
Zou, X., J.‐B. Nie, and R. Fitzgerald. 2020. “Weiqu, Structural Injustice and Caring for Sick Older People in Rural Chinese Families: An Empirical Ethical Study.” Bioethics 34, no. 6: 593–601. 10.1111/bioe.12753.
Traduction non officielle en français de Le coût de l’amour : travail émotionnel et tensions morales dans la vie de jeunes aidants chinois, par Kefan Xue et Kaidong Guo, The British Journal of Sociology, vol. 77, no 2 (2026), doi : 10.1111/1468-4446.70070, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau de l’annexe présenté sous forme de listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « The Cost of Love: Emotional Labour and Moral Tensions in the Lives of Chinese Young Carers », publié dans The British Journal of Sociology (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Xue, K., et Guo, K. (2026). Le coût de l’amour : travail émotionnel et tensions morales dans la vie de jeunes aidants chinois (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-cout-de-l-amour-travail-emotionnel-et-tensions-morales-dans-la-vie-de-jeunes-aidants (Œuvre originale publiée en 2026 dans The British Journal of Sociology, 77(2), 286-299 (2026) ; republiée en 2026 par The British Journal of Sociology, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/1468-4446.70070)
Pour aller plus loin