Fiche de lecture · Red Sistémica
Pionnière de la thérapie systémique en Argentine, Celia Elzufán ramène toute une pratique à une image simple : en thérapie, il faut être un roseau. Puisque chaque personne, chaque couple, chaque famille arrive avec sa propre construction de la réalité, il ne s’agit pas de lui opposer la sienne, mais de la comprendre assez finement pour la mettre au service du changement. Le livre décline ce principe en applications cliniques de la thérapie brève, dans la filiation de Palo Alto.
Celia Elzufán a dirigé le Centro Privado de Terapias Breves de Buenos Aires. Pionnière de la thérapie systémique en Argentine, elle a présidé l’Association systémique de Buenos Aires (ASIBA), dont elle est aussi l’une des fondatrices. Le volume qu’elle signe a été compilé avec Claudio Des Champs et présenté par John Weakland, l’un des fondateurs du Mental Research Institute : la filiation revendiquée est celle de Palo Alto et de la thérapie brève.
Ce que Red Sistémica publie n’est pas une recension mais une avant-première : des pages prélevées dans l’introduction, dans le premier chapitre consacré au constructivisme et dans les remerciements du préambule. On en donne ici les lignes de force seulement ; ces pages appartiennent au livre, et leur version espagnole reste accessible sur le site de la revue.
« Il nous faut être comme des roseaux. »
Celia Elzufán, introduction de El terapeuta como un junco
L’image dit une exigence de souplesse, pas de complaisance. En thérapie, on rencontre en permanence des personnes différentes, porteuses d’idées différentes sur elles-mêmes, sur la vie de couple, sur la famille. Tant que ces visions ne font pas problème pour les personnes qui consultent, écrit Elzufán, ce n’est pas à la thérapie d’en faire un problème. La formule qu’elle emploie pour décrire ce qu’elle cherche à obtenir de sa propre écoute est plus radicale encore : réprimer ses idées et ses préjugés jusqu’à pouvoir se glisser sous la peau de qui consulte.
Le premier chapitre installe la base épistémologique. Toute affirmation sur la « réalité » est une affirmation de qui observe : Elzufán s’appuie sur Heinz von Foerster pour rappeler que le contexte, tel que nous le percevons, relève d’un choix, éthique autant qu’esthétique, et qu’il nous revient donc d’assumer le monde dans lequel nous vivons. Ce que nous reconnaissons difficilement, note-t-elle, c’est que nous l’avons construit avec nos expériences et nos savoirs.
La même logique vaut pour les familles. Chacune a sa rhétorique, ses souvenirs, ses anecdotes indélébiles, ses valeurs, et de cette histoire partagée naissent des règles d’interaction que l’observation décrit ensuite comme des séquences répétitives. Elzufán mobilise les travaux de David Reiss sur les paradigmes familiaux : certaines familles sont sensibles et perméables au contexte, ouvertes à l’expérience ; d’autres ont besoin de coordonner les croyances de leurs membres, quitte à percevoir plus pauvrement les circonstances extérieures. Ces paradigmes passent souvent d’une génération à l’autre et pèsent surtout au moment des crises : un accident, une maladie, une transition de la vie.
De là une consigne de travail. La personne thérapeute s’occupe avant tout de percevoir l’image du monde de la famille ou de l’un de ses membres, prête une attention particulière à leur langue, littérale ou métaphorique, et l’emploie à son tour : Elzufán parle d’officier en caméléon. Cette « recherche de prémisses » sert ensuite le changement, à la manière de Socrate partant des présupposés les plus susceptibles d’être admis. Lorsqu’une crise ébranle le paradigme familial, la thérapie peut aider à trouver une réalité alternative — à condition qu’elle s’emboîte dans la carte du monde de cette famille-là.
Ce que le livre apporte
Une règle éthique, tenue jusqu’au bout : le motif de consultation est ce que la personne se déclare prête à affronter aujourd’hui, et c’est cela qu’on accepte, même si l’on entrevoit d’autres raisons de consulter. Le modèle est orienté vers le symptôme ou le problème, sans recherche de racines plus profondes ; les traitements décrits ne dépassent pas dix séances, et beaucoup de demandes se règlent en une ou deux consultations sur un point précis. Elzufán rappelle que c’est là, pour qui suit ce modèle, la plus difficile des exigences : accepter la plainte de l’autre en laissant de côté ses propres croyances à son sujet.
Les remerciements donnent la note du livre. Elzufán y dit sa gratitude aux personnes qui l’ont consultée et qui ont changé bien au-delà de ce qu’elle pouvait prévoir — en la changeant, elle, plus encore. L’une d’elles, voyant une cigarette dans le cendrier, lui a lancé : « Quel dommage, Celia, que vous qui pouvez faire tant de choses pour les autres, vous ne puissiez rien faire pour vous. » C’est ainsi, écrit-elle, qu’elle a cessé de fumer. Les personnes qui la consultent sont, et ont toujours été, sa meilleure école.
Cette fiche de lecture est la traduction française de « Anticipo: El terapeuta como un junco », publiée par Red Sistémica (première parution : Red Sistémica). Traduite et republiée avec l’accord de la revue.
Lire l’article originalComment citer cet article
Elzufán, C. (2022). Le thérapeute comme un roseau. Applications cliniques de la thérapie brève (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-therapeute-comme-un-roseau-applications-cliniques-de-la-therapie-breve (Œuvre originale publiée en 2022 dans Red Sistémica ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/20/anticipo-el-terapeuta-como-un-junco/)
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