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British Journal of Psychotherapy · Couple
Que retiennent de leur thérapie de couple des personnes venues pour une dépression ? L’équipe d’Ilaria Tercelli, entre la Tavistock et l’université d’Essex, a longuement interrogé cinq adultes suivis à Londres en thérapie de couple psychodynamique. Au centre de leurs récits : une « troisième personne » qui arbitre et contient, le besoin d’une reconnaissance comme individu et non comme simple moitié du couple, et une dépression impossible à séparer de la relation.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Le vécu de la thérapie de couple psychodynamique chez des adultes en âge de travailler souffrant de dépression : une analyse thématique selon une approche phénoménologique, par Ilaria Tercelli, Susan McPherson et Hugo Senra, publié dans British Journal of Psychotherapy (Wiley) (2024), doi : 10.1111/bjp.12879, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste ; les notices biographiques de l’équipe ne sont pas reprises. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Il semble donc impératif d’envisager des services qui accordent davantage d’importance aux systèmes sociaux complexes dans lesquels vivent les personnes en dépression.
Ilaria Tercelli, Susan McPherson et Hugo Senra
Résumé
La présente étude s’appuie sur des entretiens avec des personnes usagères des services, à propos de leur expérience, pour éclairer la pratique de la thérapie de couple psychodynamique de la dépression. Cinq personnes, qui avaient suivi pendant au moins six mois une thérapie de couple psychodynamique à Londres (Royaume-Uni) pour une détresse sévère et une dépression, ont participé à un entretien semi-directif. Elles ont été recrutées par une technique d’échantillonnage raisonné. Les données ont été analysées selon une approche phénoménologique de l’analyse thématique. Six thèmes ont été dégagés à propos de l’expérience de la thérapie de couple. Parmi les aspects clés soulignés par les personnes participantes : la personne thérapeute, décrite comme une « troisième personne », devenait un arbitre et servait de médiation à la communication au sein du couple, en apportant un autre point de vue et en offrant un cadre sûr pour une écoute réciproque ; le travail de mise en lien avec le passé permettait de comprendre le comportement actuel de chaque personne et les zones dysfonctionnelles du couple ; la capacité de la personne thérapeute à comprendre les membres du couple comme des individus plutôt que comme une entité unique était déterminante ; la neutralité de la personne thérapeute et sa capacité d’empathie envers le couple étaient appréciées. L’étude met en évidence la dynamique entremêlée des difficultés relationnelles et de la dépression. Les personnes participantes ne parvenaient pas à distinguer clairement ces deux expériences, et ce microcosme pourrait refléter les difficultés que rencontrent les personnes suivies pour accéder aux services publics, qui ont historiquement adopté une vision plus individualiste de la détresse.
De nombreuses données indiquent une association entre la dépression et la détresse relationnelle. Les couples touchés par la dépression décrivent une communication plus négative, faite par exemple de reproches et de plaintes, davantage de difficultés à résoudre les conflits et moins d’expressions d’amour que les couples sans dépression (Coyne et al., 2002). Les difficultés et la discorde conjugales peuvent accroître le risque de baisse de l’humeur et de dépression, du fait de l’augmentation des conflits et de la diminution du soutien social (par exemple Whisman et Uebelacker, 2009). La dépression peut donc être décrite comme une « maladie du couple », et associer les partenaires au processus thérapeutique peut avoir des conséquences importantes, comme éviter la rupture de la relation (Priestley et al., 2018). Dans cet article, nous entendons par thérapie de couple psychodynamique une thérapie éclairée par la théorie des relations d’objet et qui fait du transfert et du contre-transfert ses principaux outils. Dans cette tradition, la publication fondatrice de Dicks (1967), qui intègre la théorie de la structure endopsychique de Fairbairn et le concept d’identification projective de Klein, a permis à cette forme de thérapie de couple de s’épanouir.
La thérapie de couple psychodynamique est une approche de plus longue durée, sans terme fixé, qui explore en profondeur les significations personnelles et dont l’orientation consiste à « faire d’une histoire courte une histoire longue » (Nielsen, 2017). Le modèle psychodynamique aiderait ainsi les personnes en dépression qui ont pu connaître d’importantes difficultés passées, notamment des problèmes d’attachement, à « réparer un récit de soi fragmenté ou brisé » (Valkonen et al., 2011, p. 239). La personne thérapeute écoute le couple et est attentive aux dynamiques inconscientes, à partir des expériences individuelles de chaque partenaire et de celles de sa famille d’origine (Hewison et al., 2016). Parmi les techniques utilisées figurent une attitude d’impartialité ; le holding et la contenance ; l’évaluation de l’histoire des relations d’objet et du style d’attachement ; l’interprétation des schémas défensifs et du système d’identifications projectives ; le travail avec l’inconscient, les rêves et les fantasmes (Scharff et Scharff, 2014).
Une idée importante de la thérapie de couple psychodynamique est celle d’un « couple parental interne » ou « couple fantasmatique inconscient », façonné par l’expérience de la relation entre les propres parents des membres du couple. Le couple parental interne est une entité émotionnelle qui orienterait les croyances et les espoirs inconscients du couple à propos de sa relation. Les partenaires qui ont intériorisé un couple parental capable de travailler ensemble autour des difficultés peuvent éprouver un sentiment de contenance psychique, susceptible de se transmettre à leurs relations amoureuses adultes (Nyberg, 2018). En thérapie de couple, le transfert contextuel naît de la manière dont les partenaires se portent l’un l’autre, ce qui constitue leur holding environnemental partagé, et de l’identification projective mutuelle du couple, qui constitue son holding centré. Le couple projette sur la personne thérapeute un trait de son monde inconscient individuel et partagé, qu’elle reçoit sous forme de contre-transfert (Scharff et Scharff, 2014). Ce cadre triangulaire de la thérapie de couple, où la personne thérapeute se tient en dehors du couple, peut encourager le couple à réfléchir à sa relation.
Bien que la théorie clinique qui sous-tend la thérapie de couple psychodynamique semble bien se prêter à l’accompagnement des personnes en dépression, cette thérapie repose sur très peu de données probantes formelles, et la plupart des pays occidentaux qui fondent les soins de santé mentale sur des recommandations ne la recommandent donc pas. Les traitements recommandés pour la dépression reposent généralement sur des modèles de thérapie individuelle, principalement la thérapie cognitivo-comportementale. Lorsque la thérapie de couple est recommandée, elle se limite généralement à la thérapie de couple comportementale, comme dans la recommandation britannique sur la dépression (National Institute for Health and Care Excellence, 2022). Pourtant, les préférences des personnes usagères peuvent avoir une influence considérable sur leur engagement dans une approche thérapeutique particulière et sur le sentiment d’accomplissement qu’elles en retirent (McPherson et al., 2020). L’un des critères de préférence d’un modèle thérapeutique plutôt que d’un autre pourrait être l’intérêt pour une approche manualisée et de courte durée, centrée sur les problèmes présents et leur résolution, ce qui conduirait à choisir la thérapie de couple comportementale.
La thérapie de couple psychodynamique a été étudiée et évaluée moins que toute autre modalité (Balfour et Lanman, 2012). Bien qu’elle manque de données formelles solides, en particulier d’essais contrôlés randomisés, la thérapie de couple psychodynamique a été évaluée à travers des analyses de données de la pratique courante et des études non contrôlées (Barbato et al., 2018), qui montrent des tailles d’effet raisonnables. Par exemple, une taille d’effet moyenne (d = 0,64) a été observée après 40 semaines de thérapie de couple pour la dépression (Balfour et Lanman, 2012) ; une taille d’effet importante (d = −1,04) a été observée après une thérapie de 23 semaines (Hewison et al., 2016). Ces tailles d’effet sont du même ordre que celles de nombreuses thérapies recommandées.
Explorer l’expérience que les personnes usagères ont de la thérapie de couple psychodynamique peut fournir des données utiles, à mettre en regard des études de résultats, et apporter une perspective expérientielle pour comprendre les processus et le potentiel de la thérapie. Une méta-synthèse des expériences de personnes suivies en traitement psychologique de la dépression (McPherson et al., 2019) a montré que la recherche qualitative pouvait offrir un éclairage supplémentaire sur la question de la thérapie psychologique de la dépression. La recherche qualitative a mis en évidence des mécanismes de changement qui peuvent être réinjectés dans la pratique, ainsi que des bénéfices et des préjudices potentiels qui mériteraient d’être étudiés plus avant dans la recherche formelle sur l’efficacité (McPherson et al., 2019).
La présente étude recourt à une méthodologie qualitative pour explorer l’expérience d’adultes en dépression ayant suivi une thérapie de couple psychodynamique. Elle cherche en particulier à explorer quels changements d’humeur ou de détresse émotionnelle les personnes suivies vivent ; quels changements, le cas échéant, elles vivent dans leur relation avec leur partenaire ; et comment elles vivent la relation avec la personne thérapeute.
L’approbation éthique a été donnée par un organisme de thérapie de couple du secteur associatif (organisation caritative) et par le comité d’éthique de l’université d’Essex.
L’étude a adopté un plan qualitatif pour décrire la nature feuilletée des dynamiques psychothérapeutiques, y compris le processus de transfert. Elle a adopté une approche réaliste critique, qui cherche à dépasser le dualisme entre les points de vue du positivisme et de l’interprétativisme (Bhaskar, 2009). Cette approche reconnaît la possibilité d’une relation causale entre la thérapie proposée et ses résultats, même si le processus et les résultats peuvent être vécus et formulés de différentes manières. Une approche phénoménologique a aussi été suivie, car elle offre une grille de lecture de l’expérience vécue et de ce que signifie exister parmi les autres (Heidegger, 1962). Elle s’accorde bien avec les approches psychodynamiques contemporaines, qui partagent la question épistémologique commune du « quoi » de l’expérience d’autrui plutôt que du « pourquoi » (D’Agostino et al., 2019).
Cinq adultes ont pris part à l’étude. Un échantillonnage raisonné a été utilisé pour sélectionner des « cas riches en informations », c’est-à-dire des personnes qui connaissent un phénomène ou en ont fait l’expérience (Creswell et Plano Clark, 2011 ; Patton, 2002). La taille de l’échantillon doit être assez grande « pour permettre une compréhension nouvelle et richement texturée de l’expérience », mais aussi assez petite « pour une analyse approfondie, centrée sur les cas » (Sandelowski, 1986). La visée idiographique de la présente étude exigeait un échantillon suffisamment petit pour que les personnes participantes aient une voix et que chaque entretien puisse être analysé de façon exhaustive (Robinson, 2015).
Les personnes participantes ont été recrutées auprès d’un organisme spécialisé en thérapie de couple psychodynamique (hors NHS, à but caritatif) situé à Londres, au Royaume-Uni. Toutes avaient suivi une thérapie de couple psychodynamique auprès d’une personne thérapeute de couple psychodynamique expérimentée. Il s’agissait d’adultes en âge de travailler (18-65 ans), qui avaient suivi une thérapie de couple psychodynamique sans terme fixé pendant au moins 6 mois (voir tableau 1) et qui présentaient une dépression. Les personnes toujours en couple avec leur partenaire comme celles qui s’étaient séparées pouvaient participer. Il s’agissait de personnes dont le score dépassait le seuil clinique au début de la thérapie sur le questionnaire en 34 items Clinical Outcomes in Routine Evaluation — Outcome Measure (CORE-OM ; Evans et al., 2002). Le score au CORE-OM a été mis en correspondance avec l’inventaire de dépression de Beck pour décrire les niveaux de dépression de l’échantillon. Les personnes qui présentaient d’autres difficultés comorbides, comme de l’anxiété, des difficultés sexuelles ou des conflits de couple, étaient incluses. Étaient exclues les personnes présentant des troubles spécifiques des apprentissages, des troubles psychotiques ou liés à l’usage de substances, un risque important d’automutilation ou des problèmes médicaux graves.
Tableau 1 — Caractéristiques des personnes participantes
Pseudonyme (genre) ; âge ; genre de la personne partenaire ; origine ethnique ; durée de la thérapie.
Les entretiens ont eu lieu entre octobre 2019 et février 2020 et ont été menés par téléphone par une personne en formation de psychologie clinique (Trainee Clinical Psychologist) qui n’avait participé d’aucune manière à la thérapie. Les personnes participantes ont été interrogées individuellement, et non en couple, ce qui leur permettait d’exprimer leur propre point de vue sur le processus thérapeutique et évitait que l’autre membre du couple influence les réponses aux questions sensibles (Aquilino, 1993). Dans les entretiens conjoints, les personnes interrogées tendent à se présenter comme un couple, en négociant et en co-construisant leur récit et en « donnant sens au monde de l’intérieur, et non en s’en détachant » (Taylor et de Vocht, 2011). Conformément à l’approche phénoménologique, il était essentiel que les personnes participantes puissent exprimer pleinement leur propre expérience de la thérapie, sans être influencées par leur partenaire (Valentine, 1999).
Les entretiens comprenaient des questions ouvertes posées sur un mode conversationnel ; ils ont duré de 45 à 90 minutes et ont été enregistrés numériquement. Le guide d’entretien semi-directif portait sur la relation avec la personne thérapeute ; sur l’expérience et l’effet de la thérapie de couple psychodynamique, y compris les changements d’humeur, la relation de couple et le système plus large.
L’analyse des données a suivi l’analyse thématique (Braun et Clarke, 2013) avec un ancrage phénoménologique. Par un examen attentif de l’expérience que chaque personne avait de la thérapie de couple, on a cherché à décrire ce qu’elle signifiait pour chacune. Ainsi, la vérité de l’expérience de la thérapie de couple peut être considérée comme une entité abstraite, puisque chaque personne se la représente subjectivement de manières différentes selon la personne qui pose la question et le contexte. L’analyse a commencé par une recherche du sens et par l’exploration de la façon dont les différentes significations se rapportent les unes aux autres. Les significations ont ensuite été organisées en motifs, à partir desquels les thèmes ont été construits (Sundler et al., 2019). L’analyse thématique selon une approche phénoménologique insiste sur l’attitude réflexive de la personne qui mène la recherche et sur la mise en question de sa précompréhension. Étant donné la responsabilité de cette personne dans la rigueur et la fiabilité de l’analyse, plusieurs stratégies ont été mises en place, dont une piste d’audit, une triangulation entre plusieurs analystes, le recours à des citations des personnes participantes, des mémos réflexifs et une déclaration de positionnement. Les thèmes candidats ont été proposés par la personne qui signe en premier et revus par les autres signataires afin de réduire les biais. Le but n’était pas de parvenir à un consensus, mais de faire ressortir les multiples manières de comprendre les données selon différentes perspectives (Patton, 2002). Ce processus a apporté un certain degré de transparence dans la composition de l’ensemble final des thèmes (Sandelowski, 1993).
Six thèmes ont été construits à partir des données : partager l’espace thérapeutique avec une troisième personne permet aux couples de s’écouter ; nouer des liens entre le couple et la personne thérapeute ; la reproduction des dynamiques du couple permet une réparation dans la relation entre thérapeute et personnes suivies ; explorer le passé ouvre de nouvelles perspectives et favorise la communication ; les fins : affronter l’avenir sans espace sûr ; et garder les acquis de la thérapie et avancer en couple.
Deux conceptions ontologiques distinctes de ce que signifiait la présence de la personne thérapeute dans la pièce sont apparues. La plupart des personnes participantes abordaient la thérapie en supposant que la personne thérapeute permettrait au couple de trouver de meilleures façons de communiquer, le « troisième œil neutre » étant l’objectif qu’elles voulaient atteindre elles-mêmes à long terme.
Pour la plupart des personnes participantes, la personne thérapeute devenait un « arbitre » qui observait la dynamique du couple, assurait la médiation et devenait un filet de sécurité pour les discussions. Pour certaines, cela allait plus loin : la personne thérapeute s’intériorisait dans l’esprit des partenaires et leur permettait de voir leur relation avec un « regard de troisième œil », ce qui finissait par rendre inutile sa présence dans la pièce.
Paul a décrit la personne thérapeute comme un « arbitre » que le couple avait en face de lui et qui facilitait l’expression de « significations plus objectives », plutôt que de mots qui semblaient émotionnellement « chargés » dans l’environnement de la maison. Sandra a expliqué comment la personne thérapeute avait apporté un « point de vue de troisième œil » sur sa relation ; elle se sentait « en sécurité », si bien que le couple pouvait être honnête dans la pièce. Sandra a expliqué qu’elle parvenait à « intégrer un regard de troisième œil » dans les décisions qu’elle prenait au sein de la relation.
Emma, Zoe et Daniel ont mis un certain temps à s’adapter à la présence d’une troisième personne dans la pièce. Emma a expliqué qu’elle parlait à son partenaire autrement, et qu’il lui avait fallu « beaucoup de temps pour se sentir assez à l’aise » pour s’ouvrir en thérapie. Elle a évoqué « toutes sortes de choses qui fusent » et les « différents programmes » que chaque partenaire apportait en thérapie. Emma laissait entendre que la thérapeute arriverait avec « ses propres affaires » dans ses rencontres avec le couple.
C’est très compliqué, parce qu’avec trois personnes… il y a tellement de choses différentes qui fusent (…) Ça prend plus de temps, et vous êtes deux, et il faut entendre chaque personne et vraiment comprendre ce qui se passe. Ce n’est pas aussi évident ni aussi direct que quand il n’y a qu’une personne avec la thérapeute (Emma).
Daniel a lui aussi expliqué que ce processus avait été « difficile au début », mais qu’ensuite la « voix calme » de la troisième personne « apportait de la structure » et pouvait « assurer la médiation ». Zoe trouvait parfois « délicate » la dynamique à trois et a souligné qu’une fois qu’elle et son partenaire se sont sentis « en sécurité » avec la thérapeute, ils ont utilisé cet espace comme un « filet de sécurité » : ils pouvaient aborder leurs difficultés pendant la semaine, faire l’expérience d’une « vulnérabilité » dans la pièce et poursuivre la conversation après la séance.
Le cadre thérapeutique et la présence observatrice de la personne thérapeute ont donc joué le rôle de catalyseur du changement pour certains couples. Toutes les personnes participantes s’accordaient à dire que ce processus avait rendu possible le partage de temps et l’écoute réciproque de leur partenaire : « la thérapie était un endroit où nous pouvions parler ».
À travers les relations nouées avec la personne thérapeute, trois ingrédients actifs distincts ont favorisé un sentiment de lien avec le couple. Le premier était la capacité de la personne thérapeute à considérer les partenaires comme des individus plutôt que comme une entité. Toutes les personnes participantes ont souligné que la capacité de la personne thérapeute à « comprendre chacun de nous » était un processus thérapeutique important :
La thérapeute était incroyable pour comprendre chacune de nous et notre façon de fonctionner en tant que personnes distinctes. Elle comprenait comment essayer de communiquer avec nous pour que nous communiquions mieux dans notre relation. Au bout de quelques séances, j’avais vraiment plaisir à y aller et j’attendais les séances avec impatience (Sandra).
Deuxièmement, les personnes participantes ont souligné l’importance de l’empathie pour faire naître un sentiment de lien avec le couple. Paul a expliqué qu’il percevait l’empathie de la personne thérapeute à travers « l’expression du visage, ou même le langage du corps ». La personne thérapeute savait formuler de « petites questions » qui le mettaient à l’aise pour parler de ses difficultés. Sandra percevait la thérapeute comme « calme, compréhensive et bienveillante » et a souligné qu’elle savait comment entrer en lien avec le couple :
J’ai l’impression que, parce qu’elle était si posée, calme, compréhensive et bienveillante, elle a vraiment appris à connaître chacune de nous individuellement pendant les séances. Donc, dès la quatrième semaine, elle savait exactement comment nous parler, pas à la manière d’une amie, mais vous savez comment vos meilleurs amis arrivent à… ils utilisent vos surnoms ou un langage familier pour que vous réagissiez mieux (Sandra).
Troisièmement, la neutralité était un élément essentiel pour établir un lien avec la personne thérapeute et aborder les difficultés de la relation de couple. La personne thérapeute était décrite comme neutre parce qu’elle ne révélait aucune information personnelle et que le couple ne pouvait pas savoir si elle s’identifiait davantage à l’un ou à l’autre. Par exemple, Zoe appréciait la neutralité de la thérapeute et avait le sentiment qu’elle « ne prenait pas parti » et ne « pointait pas les fautes ».
Compte tenu du cadre triangulaire de la thérapie de couple, où une personne thérapeute se joignait aux couples, les dynamiques du couple se jouaient ou se rejouaient en thérapie. Zoe et Emma ont expliqué que les dynamiques du couple se « jouaient » dans la salle de thérapie. Par exemple, Emma a expliqué que, pendant les séances, elle se sentait « assez dominée par son partenaire » en raison de son histoire familiale, marquée par des « fortes personnalités ». Emma a expliqué qu’elle ne parvenait pas à « s’affirmer » :
Je me sentais parfois assez dominée par mon partenaire, et il pouvait être assez agressif et il s’emporte beaucoup. J’avais une mère qui avait une très forte volonté et qui criait beaucoup (…) Donc cette dynamique était à l’œuvre. Et puis, dans la thérapie, lui (mon partenaire) était aussi très éloquent et adorable et savait se présenter de manière très normale. (…) Je suppose que, dans un groupe plus large, j’ai tendance à me retirer de cette façon et à laisser en quelque sorte les autres mener (…). J’ai trouvé une façon de m’en sortir en ne m’affirmant pas dans ce genre de chose. Donc cette dynamique s’est rejouée en thérapie (Emma).
Emma a raconté qu’au début, la thérapeute n’avait pas su « voir ces choses agressives » qui se produisaient dans la dynamique du couple. Emma avait alors le sentiment que la thérapeute était plutôt « alignée sur lui », au point de ne pas sentir, par moments, qu’« on prenait soin d’elle ». Mais une fois que son partenaire, Oscar, a commencé à « passer à l’acte » parce qu’Emma parvenait à « s’affirmer », il semble qu’un processus de réparation se soit produit entre la thérapeute et Emma. Pour que ce processus de réparation ait lieu, il semblait important pour Emma que la thérapeute puisse « se rendre compte à quel point cela avait été difficile pour elle » et qu’« elle puisse voir plus clairement son expérience ».
Les personnes participantes ont souligné que comprendre le passé leur avait permis de comprendre leur comportement actuel, individuellement et avec leur partenaire :
Je pense que ça nous a fait regarder notre comportement et d’où il vient. Un comportement appris, peut-être, à partir de la façon dont nos parents se comportaient, ou de ce que nous attendons d’une relation (…) C’était notre éducation, nos parents et différents aspects de ce genre. Mais aussi les choses qui se sont passées, comme la façon dont nous avons vécu un deuil, dont nous avons traversé des situations difficiles, le fait qu’il y ait toujours eu une sorte de jeu de reproches, ou au contraire une façon de s’en sortir ensemble (Daniel).
Emma a expliqué qu’elle avait le sentiment que son partenaire avait tiré profit de la mise en lien avec le passé, qui avait éclairé des difficultés de son enfance. Emma a noté que, même s’ils en avaient déjà parlé auparavant, « l’entendre de cette personne extérieure était vraiment important et stimulant pour lui ». Emma avait le sentiment que ce processus « lui avait donné du pouvoir ». De même, Daniel et Sandra ont expliqué que le processus thérapeutique consistant à « ramener cela à des comportements passés » les avait aidés à comprendre leur comportement actuel :
…elle trouvait souvent un moyen de ramener ça à des comportements passés, et en quelque sorte de tendre un miroir au comportement actuel et de voir les schémas (Daniel).
Établir des liens avec le passé a été décrit comme une expérience bénéfique par toutes les personnes participantes : cela leur offrait de nouvelles perspectives et rendait possible l’amélioration de la communication. Paul a expliqué comment l’exploration et la compréhension des difficultés d’attachement vécues par les familles du couple pendant la guerre (un conflit passé en Europe) avaient ouvert de nouvelles perspectives et lui avaient fait prendre conscience de l’importance d’en tenir compte dans sa relation avec sa fille.
La thérapeute m’a dit qu’il faut trois générations pour surmonter les problèmes liés à une guerre. Je m’en suis rendu compte, même avec mon père, parce que (pendant la guerre) il n’appartenait pas au « bon camp », qui n’avait pas de moyen facile de surmonter ça et de vivre dans cette société (…) Ils vivaient comme réfugiés à l’étranger et c’était toute sa jeunesse (…) Alors, quand je lui demandais : est-ce que tu en as parlé avec tes amis ? Comment aurais-tu pu éviter ça ? Il disait : « On l’évitait, c’est tout » (…) Je suis sûr que beaucoup de ces conflits ou comportements non résolus se transmettent d’une manière ou d’une autre. J’essaie d’en être conscient. En tant que père, je fais de mon mieux pour utiliser ma compréhension de ces schémas d’attachement (Paul).
De la même façon, Daniel a réfléchi à la manière dont ses réactions personnelles dans ses relations étaient marquées par des souvenirs de la façon dont ses parents avaient pu se comporter.
Je pense que ça nous a fait regarder notre comportement et d’où il vient. Vous savez, un comportement appris, peut-être, à partir de la façon dont nos parents se comportaient, ou de ce que nous attendons d’une relation (…). Je pense peut-être à la façon dont, individuellement, nous apprenons à faire face aux situations, aux disputes, aux moments de tension ou au stress. Vous savez, ma femme le faisait d’une certaine façon qu’elle avait apprise et moi d’une façon que j’avais apprise (Daniel).
Daniel a toutefois expliqué qu’après l’exploration du passé, le couple s’est demandé : « Comment pouvons-nous aller de l’avant ? »
Il y avait parfois entre ma femme et moi le sentiment qu’elle (la thérapeute) ne cherchait pas vraiment beaucoup de solutions, de plans pour avancer, c’était plutôt explorer le passé (…) Mettre en place les outils pour réellement construire les comportements futurs, plutôt que simplement comprendre les comportements passés (…) (Daniel).
De même, Emma a souligné que, si la personne thérapeute remarquait certains schémas relationnels dans le couple, il aurait été bénéfique de recevoir des « conseils » et des « consignes » sur des compétences pratiques pour faciliter la communication.
Ce thème examine le sentiment de perte et la peur de l’avenir, ainsi que le courage d’aller de l’avant ensemble à la fin de la thérapie. Certaines personnes participantes éprouvaient de la tristesse à perdre un espace où discuter de leurs difficultés, ce qui traduit aussi un deuil de la rupture de la relation. Paul a décrit sa tristesse à la fin de la thérapie :
J’ai trouvé la fin de la thérapie un peu triste. C’était tellement confortable pour moi, tellement positif, que j’aurais aimé continuer. Je pense que, si je vivais encore à Londres, j’aurais probablement aimé continuer (…) Je pense que ma partenaire et moi sommes encore tellement différents, nous ne sommes toujours pas capables de parler correctement, comme je le voudrais. L’espace de la thérapie était un espace sûr pour ces conversations (Paul).
La séparation d’avec la personne thérapeute a été une étape importante, par laquelle le couple, sortant d’une relation triadique, retrouvait son intimité habituelle. Daniel et Zoe ont remarqué que la thérapeute espérait poursuivre la thérapie avec eux. Ils ont souligné qu’ils se sentaient prêts à y mettre fin, alors que la thérapeute ne semblait pas de cet avis.
Je pense qu’elle a vraiment été très déçue quand nous avons arrêté. Quand nous avons dit : « Bon, ça suffit », elle nous a conseillé de ne pas le faire. Je crois qu’elle trouvait que c’était trop prématuré. …nous sentions que, et je crois que mon mari le sentait aussi, ça avait du sens, et nous étions prêts à simplement affronter notre relation, le monde, ensemble, et à gérer les problèmes qui se présentaient, juste tous les deux (Zoe).
Zoe et Sandra ont toutes deux exprimé le sentiment que la thérapeute les accueillerait de nouveau, sans « sentiment de honte ou d’échec », et que « la porte était ouverte ». Sandra a expliqué que la réaction de la thérapeute avait été « chaleureuse » et « rassurante ». Ces réactions semblent avoir encouragé Sandra à consacrer son « énergie retrouvée » à son bien-être et à la relation avec sa partenaire.
En fait, nous sommes parties assez brusquement parce que, financièrement, ce n’était plus tenable pour nous. J’ai trouvé un nouveau travail moins bien payé, avec moins de jours par semaine, donc beaucoup moins de stress. En fait, quitter la thérapie en sachant, par la thérapeute, que nous pouvions revenir si nous en avions besoin. C’était là, et cette porte restait ouverte. C’était vraiment rassurant, c’est comme ça que je le dirais (Sandra).
La thérapie semble avoir été une expérience importante pour toutes les personnes participantes. Zoe a indiqué qu’elle et son partenaire ressentent encore « le bénéfice de la thérapie » ; Sandra a noté que cette expérience lui avait permis de « regarder toute ma vie très différemment » ; et Paul se réjouissait d’avoir reçu « beaucoup d’apports ».
Être en thérapie m’a aidée à comprendre comment mieux communiquer mes sentiments, exprimer mes envies et mes besoins émotionnels beaucoup plus facilement. En fait, ça n’a pas seulement eu un effet sur ma relation, ça m’a fait regarder toute ma vie très différemment (Sandra).
Les personnes participantes ont indiqué que les changements émotionnels opérés au fil de la thérapie avaient été remarqués par d’autres, notamment par des proches.
Ma femme a remarqué les changements (…) Les enfants peut-être aussi, mais ils n’ont rien dit… Je pense que, sans s’en rendre compte, ils étaient probablement soulagés qu’il y ait moins de tension à la maison (Daniel).
La thérapie de couple semble avoir aidé non seulement sur le plan des difficultés d’humeur, mais aussi en élargissant les perspectives et les choix de vie des personnes participantes. La plupart ont expliqué que la thérapie avait été décisive pour les aider dans leurs difficultés d’humeur, à un moment où leur vie stagnait.
Mon humeur était différente, et j’avais une vision plus positive au lieu de juste… Ce n’était pas une vision négative, mais il n’y avait pas de passion dans ma vie. Ça se voyait dans tous les aspects de ma vie (…) Les autres me trouvaient simplement plus joyeuse dans ma vie (…) La thérapie a tout changé. J’ai changé de travail parce que j’ai réalisé que j’étais dans un environnement vraiment malheureux et malsain. J’avais besoin de changer mon apparence, parce que j’étais malheureuse à l’intérieur et que je le montrais à l’extérieur. En fait, j’ai commencé à le faire, à m’habiller et à me coiffer comme je le voulais (Sandra).
Paul a expliqué que la thérapie l’avait aidé à se sentir plus positif, et que des traits de sa personnalité qui ne se manifestaient plus lorsqu’il était déprimé revenaient. Paul est retourné dans son pays d’origine et, bien qu’il ait dû reprendre sa vie professionnelle à zéro, il « essaie d’ouvrir de nouvelles portes » et il « a grandi ».
La thérapie semble avoir aidé les personnes participantes à changer de perspective, à se relier à leurs émotions et à les exprimer aux autres.
Toute la colère ou la frustration que j’éprouvais dans ma vie, j’ai réalisé qu’il y avait d’autres options et d’autres choix que je pouvais faire (…) Ça m’a permis de prendre du recul, de tout regarder sous un angle complètement nouveau et de me dire vraiment : « Tu sais quoi, je vais faire ce changement que je voulais faire. Je vais le faire (…) Sans la thérapie, je ne crois pas que j’y serais arrivée (Sandra).
Sandra et Paul ont aussi expliqué que la thérapie les avait aidés à se relier à leurs émotions, à exprimer leurs sentiments aux autres et à faire preuve d’empathie envers eux.
J’ai commencé à réaliser que demander de l’aide aux gens était un signe de force (Sandra).
La thérapie semble avoir été une expérience importante pour améliorer la communication et l’expression émotionnelle au sein de la relation et avec les autres. La plupart des personnes participantes ont souligné que non seulement la communication était devenue plus fluide avec leur partenaire et les autres membres de leur réseau, mais qu’elles étaient aussi devenues capables de mentaliser plutôt que de projeter leurs peurs sur les autres.
Nous avons vécu une énorme transformation personnelle, et nous l’avons vécue aussi en tant que couple (…) Je pense que la grande chose qui est ressortie pour moi, c’est le besoin de m’autoriser à être vulnérable et à demander de l’aide. C’était parfois difficile d’être vulnérable. J’ai aussi vraiment commencé à ressentir le besoin d’écouter davantage, et pas seulement d’être en colère, de crier et de ne pas écouter (Zoe).
Daniel a noté que, par le passé, sa partenaire et lui « se reprochaient mutuellement de ne pas se soutenir ». La thérapie semble avoir rendu possible une « forme de communication continue » qui permettait à chaque partenaire d’exprimer ses émotions. Prolongeant cette dynamique au sein de la relation, l’idée qu’il est « normal d’être contrarié », Zoe a noté que son mari parvenait à comprendre les sentiments d’anxiété et d’insécurité qui se cachaient sous la colère qu’elle exprimait. Elle a suggéré que l’amélioration de la communication avec son partenaire avait eu un effet positif sur le reste de la dynamique familiale, notamment sur la relation entre le père et le fils.
Quand nous étions en thérapie de couple, ma fille avait aussi quelques problèmes d’amitié à ce moment-là, et maintenant elle n’en a plus du tout. Elle est maintenant dans une situation très positive. Je pense que mon fils aussi est dans une situation très solide, et je pense qu’il a clairement une relation plus forte avec son père, parce que je pense que son père est dans une situation bien meilleure, plus heureuse et plus positive (Zoe).
Sandra a expliqué que la thérapie l’avait aidée non seulement dans sa relation avec sa partenaire, mais aussi avec d’autres personnes de son réseau plus large. Sandra a expliqué que le fait de « prendre du recul » et de se poser des questions comme « Qu’est-ce qui se passe pour cette personne ? » lui avait permis de ressentir plus de compassion envers les autres, ce qui témoigne de sa capacité à mentaliser. Elle avait aussi le sentiment que la thérapie l’avait aidée à mieux communiquer avec le reste de sa famille élargie et que cela avait, par ricochet, « favorisé davantage de communication entre les autres aussi ».
De même, Paul a constaté que la thérapie avait « débloqué la communication » et permis au couple de comprendre sa « nouvelle réalité ».
La thérapie a été une expérience positive parce qu’elle a débloqué la communication, nous allions en profondeur dans la conversation, nous avons découvert et confirmé par la thérapie que nous étions des personnes très différentes quant à nos objectifs et à notre façon de voir la vie. Je pense que, grâce à la thérapie, nous avons compris ce concept d’une nouvelle réalité. C’était une question de temps, de conversations ou de mots prononcés, mais c’est absolument la thérapie qui a débloqué cela (Paul).
L’étude visait à approfondir notre compréhension de l’expérience d’adultes suivant une psychothérapie psychanalytique de couple. Toutes les personnes participantes présentaient une dépression, liée à leurs difficultés relationnelles. Si l’étude n’apporte pas de nouvelles données quantitatives sur l’efficacité de la thérapie de couple pour la dépression, ses résultats peuvent aider à éclairer la pratique de la psychothérapie de couple lorsque la dépression touche un des membres du couple, ou les deux.
L’analyse des entretiens a conduit à six thèmes interdépendants, qui reflètent certaines manières dont la thérapie de couple psychodynamique peut, dans certains cas, être une solution utile par rapport à la thérapie individuelle de la dépression. En particulier, les données indiquent que la personne thérapeute, décrite comme une « troisième personne », devenait un arbitre et servait de médiation à la communication au sein du couple, en apportant un autre point de vue et en offrant un cadre sûr pour une écoute réciproque ; que le travail de mise en lien avec le passé permettait de comprendre le comportement actuel de chaque personne et les zones dysfonctionnelles du couple ; que la capacité de la personne thérapeute à comprendre les membres du couple comme des individus plutôt que comme une entité unique était déterminante ; et que la neutralité de la personne thérapeute et sa capacité d’empathie envers le couple étaient appréciées. Les données ont aussi révélé un certain nombre de bénéfices, tant pour le bien-être et l’humeur de chaque personne que pour ses relations avec son partenaire et avec les autres. L’interrelation entre dépression et tension dans le couple apparaissait à la fois dans le contexte de la demande de thérapie et dans la manière dont les bénéfices de la thérapie se manifestaient.
Un point intéressant est la manière dont chaque personne avait besoin d’être reconnue comme individu par la personne thérapeute ; lorsqu’elle se sentait vue ainsi, la dynamique du couple pouvait commencer à s’améliorer. Carl Jung expliquait que « le but de l’individuation n’est rien de moins que de dépouiller le soi, d’une part, des fausses enveloppes de la persona et, d’autre part, du pouvoir de suggestion des images primordiales » (Colman, 1993, p. 107). En ce sens, les personnes participantes semblent avoir d’abord résisté au processus thérapeutique en présentant à la personne thérapeute du couple une « persona », qui n’était pas leur vrai soi. Cette persona, ou « masque de théâtre », est dans une relation conflictuelle et compensatoire avec l’« ombre ». Lorsqu’une personne vit une dépression, il peut y avoir une tension entre ce qu’elle est et ce qu’elle souhaite être (Sharp, 1998), et cette tension peut se trouver enfermée dans la relation du couple et avoir besoin d’être libérée.
Selon Jung, du fait du besoin d’individuation, chaque personne serait engagée dans une « quête de totalité » qui conduit à l’acceptation de soi (Lyons et Mattieson, 1993). Ce processus a lieu lorsque la personne parvient à reconnaître et à assimiler son ombre, qui est « ce qu’une personne ne souhaite pas être » ; si elle n’est pas reconnue comme sienne, elle peut appauvrir la personnalité et priver la personne de la force du moi nécessaire pour entrer en lien avec les autres (Jung, 1959, p. 102). L’absence de reconnaissance de l’ombre peut donc conduire à projeter sur les autres des sentiments indésirables. Lorsque des sentiments vont à l’encontre de l’idéal du moi, ils sont refoulés, de sorte que la personne n’a pas le sentiment qu’ils lui appartiennent, et ils sont « clivés » ou projetés sur l’autre membre du couple (Balfour et Morgan, 2018 ; Klein, 1952 ; Scharff et Scharff, 2014).
La quête d’authenticité en thérapie de couple pourrait tenir au souhait des personnes participantes de montrer leur « vrai self » en thérapie, rendu possible par la présence de la troisième personne dans la pièce, à laquelle elles ont fini par faire confiance. Ce besoin a pu être étouffé avant la thérapie par le besoin de se conformer, d’abord aux exigences de leurs parents, puis à celles de leur partenaire et de la société (Winnicott, 1960). De même, Goffman (1959) expliquait que nous jouons, sans exception, sur la « scène » et que nous cachons des parties de nous-mêmes dans les « coulisses ». La thérapie de couple peut aider chaque personne à entrer en contact avec le soi des coulisses et à montrer ce soi à la personne thérapeute et à l’autre membre du couple, pour se réconcilier avec lui et se sentir acceptée.
Dans la présente étude, les résultats indiquent aussi que les couples peuvent rester prisonniers de leur propre malheur à travers un cycle de disputes, de reproches et d’absence d’élan l’un vers l’autre. De même, Lyons et Mattieson (1993) ont constaté que les partenaires sont en plus grande difficulté lorsque chaque partenaire a un besoin désespéré de contenance de la part de l’autre sans acquérir la capacité de reconnaître les besoins de l’autre, ce qui peut les laisser face à l’énigme : « qui est le bébé ? »
Balfour et Morgan (2018) ont avancé que, dans une situation semblable, le couple peine à comprendre qu’il crée une relation, au lieu de voir l’autre « lui faire quelque chose ». En rattachant leurs idées à ce que Melanie Klein a postulé à propos de la position schizo-paranoïde (Klein, 1952), Balfour et Morgan décrivent l’importance de comprendre la partie clivée du soi, et le fait que le processus consistant à la « réintégrer » dans la personnalité peut permettre à la personne de devenir « entière » grâce à la possibilité qu’offre la relation.
Cela fait écho à la définition par Jung du mariage, ou d’une relation amoureuse engagée, comme un « contenant ». Cette dynamique est parallèle à l’idée de contenance de Bion dans le lien primaire avec les figures de soin, où la communication inconsciente se révèle dans des cycles de communication projective et introjective (Bion, 1962 ; Scharff et Scharff, 2014). Les sentiments et les pulsions bruts de la dynamique du couple peuvent raviver les sentiments d’amour et de haine des premières années envers les figures de soin primaires (Rosenthall, 2007).
Les résultats de la présente étude mettent en évidence l’effet de la présence d’une « troisième personne » qui conduit la thérapie. Les personnes participantes ont exprimé leurs difficultés initiales à s’adapter à la dynamique qu’implique la présence d’une troisième personne dans la pièce. Ces réflexions concordent avec la littérature psychodynamique sur le cadre triangulaire de la thérapie de couple. Le cadre de la thérapie de couple, à trois, est semblable à la « situation œdipienne » entre le couple et la personne psychothérapeute (Britton, 1989 ; Nyberg, 2018). Fisher (1993) expliquait que les couples peuvent éprouver « les angoisses du triangle », où chaque personne est capable d’être une entité séparée dans une relation avec l’autre. Ces angoisses portent sur l’exclusion hors du couple ou sur l’appartenance au couple qui exclut le tiers. La maîtrise de ces angoisses ouvre un espace psychique pour penser les difficultés. En ce sens, Balfour et Morgan (2018) expliquent que ce cadre triangulaire permet d’être témoin des difficultés relationnelles mises en acte par le couple et la personne thérapeute. Le couple fait l’expérience des combinaisons du « dedans » et du « dehors » à différents moments de la thérapie. Cet élément, la capacité à tolérer un cadre triangulaire, est crucial pour les couples qui ont du mal à partager un « espace psychique ». Balfour et Morgan (2018) expliquent aussi que voir la personne thérapeute contenir le cadre triangulaire peut amener chaque partenaire à s’intéresser davantage à l’expérience de l’autre et au sens des dynamiques de la relation. Ce processus peut conduire à une « position tierce » à partir de laquelle les partenaires peuvent observer leurs expériences et leur donner sens depuis différents points de vue (Nyberg, 2018). Les personnes participantes à l’étude ont ainsi souligné l’importance du fait que la personne thérapeute offre un lieu sûr où les difficultés du couple peuvent être abordées.
Les personnes participantes ont décrit différents ingrédients thérapeutiques qui favorisaient le lien avec la personne thérapeute. D’abord, elles ont souligné l’importance de la capacité de la personne thérapeute à reconnaître leurs besoins et leurs personnalités individuels. Cette dynamique fait écho à ce que Bion décrivait comme le besoin, pour les personnes suivies, d’« être connues » en thérapie. Bion (1962) et Fraiberg et al. (1975) ont évoqué le processus de contenance, qui se produit d’abord entre le nourrisson et les figures de soin primaires, et l’ont relié à la relation psychanalytique entre la personne thérapeute et la personne suivie.
Ensuite, les personnes participantes ont expliqué que la neutralité et l’impartialité de la personne thérapeute étaient perçues comme des caractéristiques essentielles de la thérapie de couple. Cela concorde avec la littérature psychodynamique sur le cadre thérapeutique (Temperley, 1984). Gelso et Kanninen (2017) ont avancé que la neutralité est un ingrédient actif du contact avec la personne en thérapie et n’implique pas que la personne thérapeute soit indifférente ou froide. Cette analyse souligne que la neutralité permet à la personne thérapeute d’adopter une position d’observation et implique de ne pas prendre parti dans les difficultés intérieures ou extérieures des personnes suivies, ce qui les encourage à éprouver leurs sentiments à leur propre rythme plutôt qu’à « satisfaire » les besoins de la personne thérapeute. Enfin, les personnes participantes ont décrit l’empathie comme une caractéristique thérapeutique essentielle pour entrer en lien avec le couple. L’empathie comme ingrédient actif est une constante de la littérature et occupe une place de premier plan dans les processus psychodynamiques (Orenstein et Orenstein, 2003).
Tout au long de la thérapie de couple, les personnes participantes ont expliqué qu’elles avaient abordé leur histoire familiale et leur style d’attachement individuels en lien avec leur dynamique de couple actuelle. Elles ont expliqué qu’elles craignaient que la dynamique de leur relation ressemble à celle de leurs parents, où les reproches étaient mutuels. Ces récits concordent avec Rosenthall (2012), qui expliquait que les personnes qu’elle suivait se révoltaient contre des répétitions inconscientes et disaient : « Je ne voulais pas être comme mes parents, mais c’est exactement comme ça que nous sommes ! » (p. 160). L’attention aux styles d’attachement, issue de la tradition psychodynamique avec les travaux de Bowlby et d’Ainsworth, a inspiré plusieurs modèles thérapeutiques, dont la thérapie systémique (Johnson et Lebow, 2000). L’évaluation des styles d’attachement en thérapie de couple peut renseigner la personne thérapeute sur les processus clés qui dessinent la nature des relations intimes. Ce processus pourrait aider le couple à parvenir à une compréhension partagée des origines de ses difficultés et de ses schémas, et lui ouvrir de nouvelles perspectives.
Les personnes participantes ont expliqué que le fait de comprendre d’où venaient leurs difficultés individuelles et d’entendre les expériences passées de leur partenaire avait permis au couple d’améliorer sa communication au sein de sa dynamique. Cela fait écho aux réflexions de Hertzmann et Nyberg (2018) sur la capacité des partenaires à mentaliser, caractérisée comme la « curiosité pour les états mentaux d’autrui, [la capacité à] “lire” ses propres processus psychiques et ceux des autres » (p. 133). Lorsque les partenaires sont capables de mentaliser, il devient possible de reconnaître l’autre comme séparé et différent de soi, ce qui conduit à des façons plus saines d’être en relation. La capacité de mentaliser est une compétence sociocognitive qui se développe d’abord dans la relation d’attachement parent-enfant, et un vaste corpus de littérature psychologique en souligne l’importance (Fonagy et al., 2002).
En conséquence, une partie des personnes participantes se réjouissait que la thérapie de couple ait développé ses capacités réflexives, qu’elle utilisait pour évaluer ses apprentissages et sa capacité à communiquer avec l’autre membre du couple. D’autres personnes espéraient recevoir des conseils et des compétences pratiques pour améliorer la communication avec leur partenaire. Cela concorde avec une étude qualitative qui a comparé l’expérience de la thérapie psychodynamique et celle de la thérapie orientée vers les solutions dans la dépression, et qui a montré que les personnes porteuses d’un « récit intérieur d’histoire de vie » préféraient la thérapie psychodynamique de longue durée, tandis que la thérapie orientée vers les solutions, de courte durée, favorisait la progression d’un « récit intérieur situationnel » (Valkonen et al., 2011). Dans le même sens, la thérapie de couple pour la dépression, modèle comportemental qui en est le pendant, comprend des exercices de résolution de problèmes pendant les séances et à faire à la maison, ainsi que des exercices de communication (Thompson, 2018).
Certaines personnes participantes ont exprimé un sentiment de perte et de tristesse à la fin de la thérapie, parce que c’était là que se déroulaient les conversations difficiles du couple. Shmueli (2018) propose la métaphore de la coquille d’œuf résiliente, qui symbolise la relation du couple comme un contenant qui s’est fissuré. Scharff et Scharff (2014) expliquent que la thérapie de couple vise à ce que la perte de la relation soit acceptée et fasse l’objet d’un deuil. D’autres ont exprimé que la séparation d’avec la personne thérapeute avait été une étape importante, par laquelle le couple retrouvait son intimité habituelle en quittant une relation triadique. D’autres encore avaient le sentiment d’avoir pu intérioriser un « état d’esprit de couple » (Balfour et Morgan, 2018). Colman (1993) expliquait que les thérapeutes travaillent avec les couples à l’intériorisation de la contenance thérapeutique dans leur relation, de la même façon que l’enfant intériorise la fonction contenante parentale. Ce processus amènerait chaque membre du couple à être à la fois contenant et contenu.
Les personnes participantes ont expliqué que l’amélioration de la communication avec leur partenaire avait eu un effet positif sur la dynamique familiale plus large. Cela concorde avec la recherche qui a montré que les parents qui trouvent de la satisfaction dans leur relation tendent à entrer en relation avec leurs enfants avec chaleur et sont susceptibles d’établir des relations de coparentalité positives (Casey et al., 2017). En ce sens, Harold et Leve (2012) affirment que cibler la relation entre les parents peut rapporter des « dividendes substantiels », en raison de son importance dans le système familial, où des débordements sur les relations mère-enfant et père-enfant peuvent se produire. Cette proposition repose sur un vaste corpus de littérature qui a mis en évidence de fortes associations entre les relations de couple et différentes facettes du fonctionnement familial (Casey et al., 2017 ; Clulow, 2018 ; Fincham et Beach, 2010).
Malgré la richesse des données, qui a permis de se centrer en détail sur les expériences individuelles du processus et des résultats de la thérapie de couple, la très petite taille de l’échantillon est une limite, et ces résultats ne permettent de tirer aucune conclusion quant à l’efficacité de la thérapie de couple pour la dépression. Les résultats pourraient aussi ne pas être transposables à d’autres contextes où la thérapie de couple psychodynamique est proposée. De plus, toutes les personnes participantes étaient blanches (sans être toutes britanniques) et toutes avaient un niveau d’études universitaire, ce qui indique une diversité limitée de l’échantillon. Il y avait une certaine diversité en matière d’orientation sexuelle, une personne participante étant dans une relation de même sexe. Ainsi, si l’étude offre des éclairages utiles pour le développement de la théorie et de la pratique, il importe de reconnaître les limites d’un petit échantillon peu diversifié.
Cette recherche visait à explorer l’expérience de la thérapie de couple psychodynamique chez des adultes en dépression. Les personnes participantes cherchaient à être vues comme des individus tout au long de la thérapie et décrivaient le point de vue de « troisième œil » de la personne thérapeute, qui devenait un arbitre et servait de médiation à la communication au sein du couple. Les personnes participantes ont pu intérioriser la figure de la personne thérapeute comme source de contenance, ce qui conduit à « un état d’esprit de couple ». Il s’agit de la première étude à examiner la thérapie de couple psychodynamique de la dépression du point de vue des personnes suivies. Elle met en évidence la dynamique entremêlée des difficultés relationnelles et de la dépression, déjà bien documentée. Elle montre ensuite les processus par lesquels la thérapie de couple psychodynamique pourrait entrer dans cette dynamique complexe et aider les couples à traiter leurs difficultés relationnelles dans un contexte d’humeur dépressive, d’une manière susceptible d’améliorer les deux. Le fait que les personnes participantes ne parvenaient pas à distinguer clairement ces difficultés relationnelles et thymiques pourrait refléter les difficultés auxquelles les personnes usagères sont confrontées dans le modèle actuel, très individualisé, des services de thérapie psychologique. Ces services peuvent atomiser les personnes et les réduire à une étiquette diagnostique appelant un « traitement » pour des blessures liées entre elles et des difficultés existentielles entremêlées, alors qu’un travail en profondeur avec le couple en détresse peut devenir un préalable au bien-être du système plus large du couple ou de la famille. Il semble donc impératif d’envisager des services qui accordent davantage d’importance aux systèmes sociaux complexes dans lesquels vivent les personnes en dépression.
Complexe Systémique : à retenir
Le modèle est psychodynamique, mais la conclusion est systémique : ces cinq personnes ne parviennent pas à séparer leur dépression de leur relation, et des services organisés autour du symptôme individuel ne savent pas quoi faire de cette indistinction. Le texte donne aussi une description précieuse, vue du côté des couples, de la position tierce : une figure d’arbitrage qui ralentit l’échange, une neutralité qui rassure parce qu’elle ne prend pas parti, et le besoin, pour chaque partenaire, d’une reconnaissance de sa singularité avant que le couple puisse bouger. Le récit d’Emma, qui se sent d’abord mal vue puis réparée, rappelle que l’alliance se joue à trois et qu’un déséquilibre rejoue parfois une domination déjà là. Deux personnes regrettent le manque d’outils concrets : c’est une invitation à articuler compréhension du passé et changement des interactions présentes. Prudence : cinq entretiens, un seul organisme, un échantillon blanc et diplômé, sans groupe de comparaison. À lire avec l’article sur le ménage à trois de la psychothérapie de couple, et avec la revue sur les proches de personnes ayant une dépression.
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Traduction non officielle en français de Le vécu de la thérapie de couple psychodynamique chez des adultes en âge de travailler souffrant de dépression : une analyse thématique selon une approche phénoménologique, par Ilaria Tercelli, Susan McPherson et Hugo Senra, British Journal of Psychotherapy, vol. 40, no 2 (2024), doi : 10.1111/bjp.12879, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Experiences of Working-Age Adults with Depression of Psychodynamic Couple Therapy: A Thematic analysis using a Phenomenological Approach », publié dans British Journal of Psychotherapy (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Tercelli, I., McPherson, S., et Senra, H. (2024). Le vécu de la thérapie de couple psychodynamique chez des adultes en âge de travailler souffrant de dépression : une analyse thématique selon une approche phénoménologique (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-vecu-de-la-therapie-de-couple-psychodynamique-chez-des-adultes-souffrant-de-depression (Œuvre originale publiée en 2024 dans British Journal of Psychotherapy, 40(2), 175-194 (2024) ; republiée en 2024 par British Journal of Psychotherapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/bjp.12879)
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