Qualitative Social Work · Travail social

Les constructions des parents d’enfants placés en famille d’accueil par le travail social

En Suède, la loi veut que les placements soient temporaires, et pourtant les parents d’enfants placés ne reçoivent presque aucun soutien. Sept groupes de discussion réunissant 52 personnes des services sociaux permettent de comprendre pourquoi : selon le répertoire mobilisé (changement, acceptation, permanence, biologie, non-biologie), le parent devient quelqu’un à aider, à convaincre ou à laisser de côté.

Auteurs Therése Wissö (département de travail social, université de Göteborg, et Jönköping Academy for Improvement of Health and Welfare, Suède) ; Anna Melke (département de recherche et développement, université de Göteborg, et Jönköping Academy for Improvement of Health and Welfare) ; Irene Josephson (Jönköping Academy for Improvement of Health and Welfare, Suède)Première publication Qualitative Social Work, 27 mai 2021Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Les constructions des parents d’enfants placés en famille d’accueil par le travail social, par Therése Wissö, Anna Melke et Irene Josephson, publié dans Qualitative Social Work (SAGE) (2022), doi : 10.1177/14733250211019455, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les extraits des groupes de discussion sont traduits depuis la version anglaise de l’article ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Les discours peuvent façonner les pratiques de soutien.

Therése Wissö, Anna Melke et Irene Josephson

Résumé

Les parents d’enfants placés hors du foyer reçoivent peu de soutien des services sociaux. À partir de données qualitatives recueillies dans le projet « Parent à distance », dans lequel les services sociaux de sept communes suédoises cherchaient à améliorer le soutien aux parents dont les enfants sont placés en famille d’accueil, cet article explore les discours des équipes de travail social sur les parents d’enfants placés. L’analyse repose sur des données de groupes de discussion dans lesquels 52 personnes travaillant dans le travail social ont réfléchi aux parents d’enfants placés et à la manière dont les services sociaux peuvent les soutenir. Le concept de répertoires interprétatifs a servi à analyser comment, en interaction, ces équipes construisent les parents et leurs besoins de soutien. Les répertoires repérés (changement, acceptation, permanence, biologie et non-biologie) peuvent aider à comprendre pourquoi si peu de parents reçoivent un soutien, alors même que la loi prévoit que les placements soient temporaires. L’article conclut que les discours peuvent façonner les pratiques de soutien et qu’il est donc essentiel que les équipes de travail social réfléchissent à leurs constructions des parents et à leur rôle pour les enfants placés hors du foyer, et qu’elles en prennent davantage conscience.

Mots-clés : parents de naissance, groupe de discussion, pratique du travail social, discours, protection de l’enfance

Introduction

La décision de placer un enfant en famille d’accueil est généralement précédée d’interventions des services sociaux auprès des parents, et le retrait des enfants à leurs parents est considéré comme un dernier recours. Même ainsi, les équipes de travail social devraient évaluer de quel type de soutien les parents ont besoin après le placement de l’enfant, afin d’améliorer leurs capacités parentales. Selon la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, les parents sont responsables de l’éducation et du développement de l’enfant. Le soutien aux parents est donc considéré comme relevant de l’intérêt supérieur de l’enfant, et les États sont invités à accorder aux parents l’aide appropriée (CIDE, 1989, articles 18 et 24). Pourtant, en Suède, les parents dont les enfants sont placés en famille d’accueil ne reçoivent pas assez de soutien (SOU, 2015 : 71). Cet article s’appuie sur les données du projet de recherche Parent à distance, dans lequel les services sociaux de sept communes suédoises entendaient améliorer le soutien aux parents dont les enfants sont placés en famille d’accueil. Son objectif est d’explorer comment les pratiques de soutien sont façonnées par la manière dont les équipes de travail social parlent des parents. Plus précisément, l’étude examine les répertoires interprétatifs qu’emploient ces équipes et la question de savoir si ces répertoires légitiment l’action et le soutien du travail social.

La décision de placement est précédée d’une évaluation des capacités parentales selon le modèle BBIC (Barns behov i centrum, « Les besoins de l’enfant au centre »), validé par le Conseil national suédois de la santé et des affaires sociales (NBHW, 2018). L’évaluation doit aussi prendre en compte les facteurs liés à l’environnement de l’enfant ainsi que ses besoins de développement. En outre, l’évaluation des capacités parentales doit être conduite chaque fois que la décision de placement est réexaminée, soit au moins tous les six mois. La recherche antérieure montre que les évaluations systématiques tendent à mieux éclairer les besoins de l’enfant et les aspects environnementaux, tandis que la capacité des parents est moins bien évaluée (Gustavsson and Ångman, 2012 ; Matscheck and Eklundh, 2015). Il semble donc plus difficile pour les équipes de travail social d’évaluer les capacités parentales, tant avant une décision de placement que lors du réexamen du placement. Les obligations des parents restent ambiguës avant comme après les décisions de placement, car la parentalité en général est entourée de présupposés normatifs, parfois vagues et contradictoires (Sparrman et al., 2016). Lorsque des enfants sont placés en famille d’accueil, ces ambiguïtés augmentent. Le placement familial peut être décrit comme une parentalité « à trois », partagée entre les parents, les équipes de travail social et les familles d’accueil (Skoog et al, 2015). On ne sait cependant pas clairement ce que les services sociaux attendent des parents d’enfants placés en matière d’engagement, ni comment les responsabilités devraient être partagées. Une étude sur des mères d’enfants placés en famille d’accueil a montré que ces mères considéraient la maternité de naissance comme authentique, porteuse d’un lien unique, émotionnel et à vie avec leurs enfants (Weitz and Karlsson, 2020). On constate aussi que les politiques et les discours sur la parentalité et les familles accordent une priorité juridique et culturelle aux liens biologiques dans les relations familiales (Lenke, 2009). La théorie sociologique actuelle soutient toutefois que la famille et la parentalité devraient être vues comme des relations socialement construites plutôt que comme des entités fermées fondées sur des liens biologiques (Morgan, 2011). Dans cette perspective, la parentalité se compose de pratiques diverses, définies comme telles par différentes parties prenantes, et peut s’exercer indépendamment de tout lien génétique.

Les systèmes de protection de l’enfance et d’aide aux familles : le contexte suédois

La protection de l’enfance et l’aide aux familles en Suède sont généralement reconnues pour leur orientation vers le service aux familles (Freymond and Cameron, 2007). La protection de l’enfance fait partie des services sociaux communaux, organisés au niveau local dans 290 communes (Grell et al., 2017). Beaucoup de parents suivis par la protection de l’enfance ont des besoins complexes et reçoivent des services de différentes unités des services sociaux communaux. Le volontariat est le principe directeur lorsque des enfants sont placés hors du foyer, mais le risque d’une intervention contrainte est une réalité pour beaucoup de familles (Cocozza and Hort, 2011). Environ trois placements hors du foyer sur quatre sont volontaires (NBHW, 2019). Les placements relevant de la loi sur les services sociaux (SSA, 2001 : 453) se font avec le consentement des parents, tandis que les placements relevant de la loi sur la prise en charge des jeunes (LVU, 1990 : 52) se font sans le consentement de l’enfant ni des parents. La SSA comme la LVU disposent que les décisions de placement doivent être réexaminées tous les six mois. Bien que les placements en famille d’accueil soient considérés comme temporaires, beaucoup durent plusieurs années.

Depuis 2013, la loi sur les services sociaux exige qu’une personne référente désignée parmi les équipes de travail social soit chargée de rester régulièrement en contact avec les enfants placés. Aucune personne référente n’est désignée pour les parents, et il a été reconnu que les parents ne reçoivent pas le soutien qui leur est dû (SOU 2015 : 71).

La recherche sur le soutien aux parents de naissance en protection de l’enfance

Des équipes de recherche de divers pays européens ont examiné comment les parents d’enfants placés en famille d’accueil perçoivent les services sociaux et le soutien. Les parents font état de sentiments de perte, de honte, de culpabilité, de colère et de stigmatisation après le retrait de l’enfant. Le soutien des services sociaux leur est nécessaire pour faire face à leur situation et retrouver leurs enfants (Bouma et al., 2020 ; Buckley et al., 2011 ; Peterson, 2018 ; Höjer, 2009 ; Schofield et al., 2011, 2012). Des études montrent que les parents d’enfants placés traversent différentes phases qui demandent différents types de soutien (Balsells et al., 2015 ; Strength and Lietz, 2011). L’acceptation, la prise de conscience et la compréhension sont décrites comme des étapes à atteindre pour qu’un changement se produise.

Cependant, les expériences négatives et le manque de soutien des services sociaux sont largement rapportés. Les parents ont le sentiment que leur point de vue n’est pas pris en compte (Boutanquoi et al., 2020) et que les équipes de travail social fondent leurs interventions sur des mensonges et des contre-vérités, faute d’enquêtes sérieuses (Bouma et al., 2020). Pour améliorer les pratiques, la recherche souligne que les équipes de travail social ont besoin de meilleures compétences dans des « savoir-faire clés du travail social » comme la communication empathique (Forrester, 2008). Par exemple, l’entretien motivationnel est présenté comme une technique susceptible d’avoir un effet positif sur les résultats pour les familles dans le travail social auprès des enfants et des familles.

D’autres travaux s’intéressent à la capacité des équipes de travail social à travailler en partenariat avec les parents, en soulignant que les parents peinent à comprendre pourquoi leurs enfants ont été placés et se sentent dépossédés de tout pouvoir par les services de protection de l’enfance (Syrstad and Slettebø, 2020). Les résultats de projets de recherche et de développement suggèrent que le suivi individuel traditionnel ne suffit pas à répondre aux besoins des parents dont les enfants ont été placés contre leur gré, et qu’il est préférable de travailler en partenariat avec ces parents (Slettebø, 2013). Malgré une nouvelle rhétorique présentant la protection de l’enfance comme fondée sur le consensus, la transparence et l’engagement des personnes concernées, les pratiques tendent moins à évoluer dans ce sens (Buckley et al., 2011). Comme le soulignent Bouma et al. (2020), travailler en partenariat avec les parents en protection de l’enfance est une tâche compliquée, car des tensions peuvent exister entre les intérêts des enfants et ceux des parents.

La présente étude espère mieux éclairer pourquoi si peu est fait pour les parents d’enfants placés, malgré les données de la recherche et les politiques qui soulignent l’importance des partenariats, du dialogue et d’un soutien approprié.

Méthode

Recueil des données

Les résultats présentés dans cet article reposent sur sept groupes de discussion réunissant au total 52 personnes travaillant dans différents secteurs des services sociaux. L’étude par groupes de discussion fait partie d’un projet de recherche plus vaste, Parent à distance, qui comprend aussi un questionnaire adressé aux équipes de travail social et des entretiens individuels avec des parents. Le projet est une collaboration entre des équipes de recherche et les services sociaux de sept communes suédoises. Les communes sont de tailles variées et ont des structures organisationnelles quelque peu différentes. Les résultats du questionnaire et des entretiens individuels seront présentés ailleurs (Josephson et al., 2021). Les résultats du questionnaire ont montré que les parents reçoivent peu ou pas de soutien des services sociaux. Dans les groupes de discussion, il a été demandé aux équipes de travail social d’expliquer pourquoi si peu de soutien est apporté. Les groupes de discussion se prêtent bien à nos questions de recherche, car ils donnent accès aux processus interactionnels au sein d’un groupe de travail social, où la cohérence comme la divergence deviennent visibles.

Chaque commune avait mandat pour décider quelles personnes participeraient au groupe de discussion. Un critère d’inclusion était de travailler directement ou indirectement avec des parents dont les enfants sont placés en famille d’accueil ou en établissement. Les 52 personnes participantes, âgées de 24 à 66 ans, occupaient des postes d’évaluation en protection de l’enfance, de conseil, de référence désignée pour les enfants, de suivi des familles d’accueil et d’encadrement. Leur expérience professionnelle allait de 1 à 34 ans (10 ans en moyenne). La répartition par genre reflète le fait que 89 % des personnes travaillant dans les services sociaux en Suède sont des femmes (Association suédoise des collectivités locales et des régions, 2019). Seuls trois participants étaient des hommes, et 49 participantes étaient des femmes.

Les groupes de discussion, tenus dans les locaux des services sociaux, ont duré environ deux heures. Les 45 premières minutes étaient consacrées à la présentation des résultats du questionnaire, et le reste du temps aux échanges entre les personnes participantes. Les entretiens de groupe ont été enregistrés et transcrits mot pour mot.

Analyse

Cet article explore les manières dont les équipes de travail social, en interaction, décrivent les parents dont les enfants sont placés en famille d’accueil. L’analyse s’appuie sur la psychologie discursive et sur le concept de répertoire interprétatif, défini par Potter et Wetherell (1987 : 149) comme suit : « Les répertoires interprétatifs sont des systèmes de termes utilisés de façon récurrente pour caractériser et évaluer des actions, des événements et d’autres phénomènes. Un répertoire est constitué d’un éventail limité de termes employés dans des constructions stylistiques et grammaticales particulières. » Dans cet article, le répertoire interprétatif sert à repérer des schémas variables dans la parole des équipes de travail social et la manière dont elles construisent les parents d’enfants placés en famille d’accueil. Les répertoires interprétatifs ont été repérés comme des ensembles de mots par lesquels ces équipes construisent les parents. Les significations associées à la parentalité et au placement des enfants ont ensuite été interprétées. Les répertoires interprétatifs ont été dégagés du matériau empirique, à partir de la manière dont les équipes argumentaient et rendaient compte de leurs actions. Dans un premier temps, les transcriptions ont été lues à plusieurs reprises, en s’attachant à ce qui était dit et à la manière dont c’était dit (Gubrium and Holstein, 1997). D’abord, un codage ouvert (Saldaña, 2021) a été réalisé : des unités de sens ont reçu des noms et des codes, comme chronique, amélioration, abus de substances, handicap, prise de conscience, confiance, soutien, etc. La deuxième étape a consisté à catégoriser les codes et à nommer les répertoires. Selon Potter et Wetherell (1987), cette forme de codage et de catégorisation est nécessaire pour structurer le matériau.

Des exemples concrets tirés de la littérature sur le discours ont guidé l’analyse, par exemple Barker et Rossi (2011), mais la terminologie de Potter (1996) et de Gee (2011) a aussi été utilisée. Les répertoires repérés ont été analysés en profondeur en rapportant les unités de sens aux concepts théoriques suivants (avec, entre parenthèses, des exemples tirés du répertoire de la permanence) : modificateur assertif (un mot qui renforce le contenu de l’énoncé : « ces parents sont tellement difficiles »), vocabulaire (l’emploi de certains termes dans un contexte : « ils ont des problèmes de santé mentale, de toxicomanie et peut-être des déficiences intellectuelles »), extrémisation (justifier une position : « dans presque tous ces cas, les enfants ne peuvent avoir aucun contact avec leurs parents »), relations de cohérence locale (les relations logiques entre propositions : « ils n’ont pas la capacité d’évoluer… ils ne le comprennent pas eux-mêmes »), atténuateur (exprimer un doute possible : « certains parents pourraient peut-être changer, mais sans doute pas »), modalité (le degré d’engagement envers les propositions : « nous devons améliorer nos pratiques ») et normalisation (décrire quelque chose comme normal : « très souvent, ces parents ne s’intéressent pas au soutien que nous pouvons proposer »).

Une première analyse a été organisée par une personne de l’équipe, avec une interprétation initiale du matériau et le repérage des répertoires interprétatifs. Les autres membres de l’équipe ont vérifié cette interprétation, et l’analyse comme les interprétations résultent d’un accord commun.

Considérations éthiques

Les lignes directrices éthiques du Conseil suédois de la recherche (SRC, 2011) ont été suivies. L’étude a reçu l’approbation éthique de l’Autorité suédoise d’examen éthique (dnr 2019-01357). Toutes les personnes participant aux groupes de discussion ont été informées et ont donné leur consentement écrit. Les extraits des différents groupes de discussion sont codés par un numéro, afin d’éviter que les personnes participantes puissent être identifiées. Tous les entretiens et l’analyse ont été menés en suédois, et les citations présentées dans cet article ont été traduites en anglais.

Limites

Comme le choix des personnes participant aux groupes de discussion échappait à l’équipe de recherche, l’échantillon pourrait être biaisé, par exemple en faveur de personnes souhaitant donner une image positive du soutien des services sociaux aux parents d’enfants placés. L’équipe a toutefois eu l’impression que les discussions comprenaient à la fois une réflexion critique et des justifications du fait que les parents ne se voient pas proposer assez de soutien. Une autre limite tient au fait que seules sept des 290 communes suédoises ont été étudiées. La diversité de l’échantillon quant à la taille et à l’organisation renforce néanmoins la validité externe des résultats.

Résultats

L’analyse des discussions de groupe a permis de repérer cinq répertoires interprétatifs que les équipes de travail social mobilisaient et entre lesquels elles circulaient lorsqu’elles parlaient des parents d’enfants placés en famille d’accueil : le répertoire du changement, le répertoire de l’acceptation, le répertoire de la permanence, le répertoire de la biologie et le répertoire de la non-biologie. Les constructions des parents se recoupaient parfois et ne s’inscrivaient pas toujours simplement dans un répertoire. Les extraits des groupes de discussion présentés ci-dessous illustrent les différences entre les répertoires.

Le répertoire du changement

Le répertoire du changement comprend des mots et des expressions comme amélioration, prise de conscience, confiance, soutien, effort, faire face. Les capacités parentales y sont présentées comme quelque chose qui peut s’améliorer. Ce répertoire reconnaît deux agents du changement : le parent et la personne du travail social. Le travail social y est décrit comme un catalyseur, qui peut aider les parents à prendre conscience, mais qui doit aussi encourager les capacités des parents et leur faire confiance. Reste à savoir qui porte la responsabilité principale du changement : le travail social ou le parent ?

A : En tout cas, elle a fait des progrès incroyables, si on compare avec la situation au moment du placement de l’enfant. Mais je n’y étais pas, je ne travaille ici que depuis un an. Mais elle a aussi été très désireuse de chercher de l’aide. Donc elle s’en est rendu compte, et du fait qu’elle devait renoncer à son addiction.

B : Mmmm

A : Mais elle a complètement arrêté la drogue, elle est restée abstinente, et tu sais, oui, elle a complètement changé de vie, en gros. Mais quand je pense à ce que j’ai fait pour elle, c’est que je l’ai écoutée, que j’ai vu ses progrès et que je l’ai soutenue. Et je lui ai fait confiance pour qu’on puisse augmenter ses contacts avec l’enfant, et ça a très bien marché aussi. (gd2)

Dans cet extrait, la personne qui parle salue la capacité de ce parent à « changer complètement de vie », avec une certaine aide professionnelle sous forme d’écoute active et de soutien, mais il est clair que les efforts du parent sont centraux. Certaines personnes participantes soutenaient qu’il existe des parents qui ne veulent pas changer, tandis que d’autres contestaient cette opinion, en indiquant que le travail social doit développer ses pratiques auprès des personnes en aide contrainte.

A : Les parents ne veulent pas recevoir de soutien

B : Ne veulent pas, ou ne peuvent pas ? Voilà la question. Parce que je pense que si nous développons notre travail, nous pouvons motiver. (gd6).

L’extrait ci-dessus montre comment les répertoires se formaient dans l’interaction entre les personnes participantes. Dans cet exemple, la discussion est restée « ouverte », faute de conclusion commune sur les conditions préalables du changement.

Le répertoire du changement présuppose souvent qu’il est incontestable et évident de savoir ce que les parents doivent changer, par exemple cesser de consommer de l’alcool et des drogues. Dans nos données, aucune discussion n’a été relevée où la décision de placer un enfant en famille d’accueil serait explicitement remise en question. Mais comme la parentalité est entourée de normes, et parfois de présupposés vagues sur ce qui constitue une « bonne parentalité » (Sparrman et al., 2016), il peut être difficile pour les parents de savoir quoi changer et quoi montrer pour être considérés comme « suffisamment bons ».

A : Ça peut être assez flou pour les parents de savoir ce qu’ils doivent changer, parce que quand l’évaluation est rédigée et que le plan de prise en charge est prêt, ça peut être difficile pour eux de le lire et de comprendre « qu’est-ce qui doit se passer chez moi pour que les enfants rentrent à la maison ? »

B : Tu mets le doigt sur quelque chose de très important, formuler des objectifs réalistes et clairs. /…/ C’est un peu difficile d’être net et clair avec les parents, de dire « voilà ce que vous devez accomplir, voilà ce sur quoi nous devons travailler, et voilà comment nous allons le faire ». (gd7)

Dans cet extrait, on voit comment les personnes participantes s’aident mutuellement à formuler et à cerner le sujet, ce qui implique qu’elles doivent améliorer leur communication avec les parents pour établir un point de départ au changement.

En outre, le répertoire du changement pose que le travail social doit écouter les souhaits et l’expérience des enfants, et que le changement parental doit être guidé par l’avis de l’enfant.

Dans ce cas, où nous avons une personne de conseil familial, le fait est que la fille ne veut pas voir son père, ou ne voulait pas au début. Et nous avons beaucoup travaillé avec ce qu’elle nous a dit, ce qu’elle ressent et comment elle vit les choses, y compris entre les moments où elle voit son père. Donc j’ai été en contact avec la mère (d’accueil). Et ensuite nous avons pu dire au père : « la fille réagit comme ça à ce que vous faites et à ce que vous dites ». Et alors il a pu changer un peu. Donc maintenant les choses ont évolué très vite, et maintenant elle veut voir son père (gd3).

Cette citation montre comment les relations de cohérence locale peuvent se structurer dans ce répertoire : on part (1) de la perception de l’enfant, (2) d’une personne du travail social qui écoute, (3) peut reformuler les souhaits de l’enfant, (4) transmet le message au parent, (5) travaille avec les parents, et (6) d’un parent qui veut changer et qui est motivé.

Le répertoire de l’acceptation

Le répertoire de l’acceptation est lié à des mots et à des expressions comme soutien, accepter, bonne parentalité à distance, chronique, impuissance. Ce répertoire présuppose que l’enfant ne peut pas retourner chez ses parents, mais que, pour devenir un « parent suffisamment bon » à distance, les parents doivent accepter que l’enfant soit placé en famille d’accueil et accepter les insuffisances de leur parentalité.

Animation : Vous dites que les parents ne reçoivent pas le soutien dont ils ont besoin ; de quoi pensez-vous que les parents ont besoin ?

A : Eh bien, je dirais qu’il s’agit de comprendre pourquoi l’enfant est placé. C’est comme si, à chaque rencontre avec les parents, on finissait dans cette discussion sur la raison du placement de l’enfant.

B : Oui, toujours, à chaque rencontre.

C : Toujours… et on n’a pas le temps de motiver les parents à recevoir du soutien. On informe et on essaie de leur faire comprendre et accepter le placement. (gd3).

Cet extrait montre comment les interactions entre les personnes participantes renforçaient le répertoire, en recourant à des extrémisations comme « toujours » et « à chaque rencontre ».

Certaines personnes participantes reconnaissaient que l’acceptation s’obtient dans l’interaction et résulte d’un soutien explicite adressé aux parents. Elles soutenaient qu’il leur fallait améliorer leurs stratégies de soutien pour aider les parents à accepter la situation.

A : On peut voir que le parent n’est pas capable de se transformer en un parent qui récupère ses enfants, mais il a quand même besoin… ces parents vivent mal la situation et ont besoin de quelqu’un à appeler une fois par semaine, ou à rencontrer de temps en temps.

B : Mais est-ce qu’il ne s’agit pas d’aider les parents à parvenir à l’acceptation ?

C : Oui

A : Ou bien, en partie de réduire l’angoisse et la détresse, mais aussi d’accepter que, c’est comme ça. (gd1)

Dans cet extrait, les personnes participantes expriment des opinions différentes, mais cherchent la cohérence, en se signifiant mutuellement qu’il pourrait être possible de concilier les opinions par les expressions « en partie » et « mais aussi ». Plus tard dans le même groupe de discussion, l’acceptation est toutefois problématisée, et certaines personnes participantes soutiennent que l’acceptation pourrait aussi être qualifiée d’« abandon », tant du point de vue du travail social que de celui des parents.

A : Quand un certain temps a passé pour ces enfants placés, je ne dirais pas que c’est chronique, mais c’est presque comme si la situation des parents devenait chronique. Ils ont accepté la manière dont les choses sont maintenant, et le temps passe, « c’est comme ça qu’on fait », et alors il devient difficile de faire passer un message de changement.

B : Donc on accepte la situation, ou tu veux dire que c’est un effet de l’impuissance, « on n’a aucune perspective » ?

A : Ça pourrait être ça aussi, tout à fait. (gd1)

Lorsque le travail social accepte qu’un parent ne changera pas, il peut laisser ce parent être absent de la vie de son enfant.

Le répertoire de la permanence

Formellement, les placements permanents n’existent pas en Suède. Tous les placements en famille d’accueil sont réexaminés tous les six mois. L’équipe de recherche nomme néanmoins ce répertoire « répertoire de la permanence », parce que les personnes participantes parlent de situations où elles « savent » que les enfants ne retourneront jamais chez leurs parents. Des codes comme handicaps, difficile, « n’ont pas la capacité », « continuité pour les enfants » et « rien sur quoi travailler » étaient liés au répertoire de la permanence. Ce répertoire présuppose que la parentalité défaillante est une position constante.

A : Je pense que certaines situations, quand nous plaçons des enfants dès la maternité, ils ont peut-être déjà des enfants en famille d’accueil, etc.

B : Mais quelle transparence avons-nous là-dessus ?

A : Ils n’ont rien qu’ils puissent changer, pour ainsi dire. C’est un handicap qui les entrave vraiment.

C : Mais je pense que nous essayons de faire preuve d’ouverture là-dessus, sur les risques et ce que nous voyons, mais ensuite il y a les aspects juridiques, nous devons réexaminer le placement tous les six mois.

B : Mais n’est-ce pas un peu risqué de dire ça, que c’est ?

A : Oui, je vois.

B : permanent. Parce que l’autre jour un enfant m’a demandé « est-ce que je vais un jour rentrer à la maison » /…/ et je lui ai dit « je ne peux pas te répondre, parce que je ne sais pas ». Et c’est ce que nous devrions dire, non, même aux parents ? Même si nous pensons que c’est très improbable.

C : Oui, on se rend compte que, qu’il est très improbable qu’ils reviennent. (gd1)

La formule « ils n’ont rien qu’ils puissent changer » montre que ce répertoire est l’opposé du répertoire du changement. D’un autre côté, comme le montre la question de B ci-dessus, le travail social peut ne pas parler ouvertement aux parents de leur incapacité perçue à changer.

Dans nos données, le répertoire de la permanence est employé en particulier lorsque les personnes participantes parlent de parents ayant une maladie mentale grave ou une déficience intellectuelle. On parle toutefois de ces parents avec empathie, en reconnaissant qu’ils peuvent avoir de bonnes intentions et vouloir prendre soin de leurs enfants.

A : En ce qui concerne la mère, je pense que la mère quelque part, quelque part au fond d’elle, sait qu’elle n’y arrivera pas.

B : Oui, je pense que c’est le cas.

A : Elle veut tellement, elle aime son enfant. Elle veut, mais, voilà. Il y a aussi tellement de honte. (gd4)

Le répertoire de la permanence ne décrit pas les parents comme des sujets capables de progresser. Lorsque le travail social a décidé que la défaillance du parent est de nature permanente, il ne voit aucune nécessité d’apporter aux parents un accompagnement ou un soutien adéquat pour parvenir à un changement. Le répertoire de la permanence laisse néanmoins place à une certaine hésitation et à une certaine incertitude, en reconnaissant la difficulté à repérer quels parents sont incapables de progresser dans leur parentalité.

Et puis nous avons aussi cette règle des trois ans, selon laquelle nous devons envisager un transfert de l’autorité parentale quand l’enfant est dans la famille d’accueil depuis trois ans. Ça implique que quand on se rapproche de ce seuil des trois ans et qu’on commence à penser au transfert de l’autorité parentale, on ne fait pas beaucoup d’efforts pour renforcer la capacité du parent. (gd4)

La citation ci-dessus exprime des processus complexes et ambigus liés aux enfants placés : le besoin de prévisibilité et de continuité des enfants face à la possibilité pour les parents de reprendre la charge de leurs enfants. Elle indique que, dans certains cas, il n’est pas évident dès le début d’un placement de savoir si les parents peuvent ou non améliorer leurs capacités. Lorsqu’un enfant est placé dans la même famille d’accueil depuis trois ans, la commission locale d’action sociale examine si l’autorité parentale doit être transférée aux parents d’accueil (SSA, 2001 : 453). Même si la situation des parents peut évoluer à l’avenir, par exemple par le développement de meilleures compétences parentales, l’abstinence ou une vie plus stable, il est jugé préférable pour l’enfant de rester dans un environnement où il est installé. Or la recherche antérieure a montré que le travail social a du mal à évaluer la capacité d’un parent de façon transparente (Gustavsson and Ångman, 2012 ; Matscheck and Eklundh, 2015). Ainsi, comme le montre la citation ci-dessus, le répertoire de la permanence peut être jugé douteux, puisque rien ne garantit que les besoins de soutien des parents ont été évalués dans la durée, ni que les parents se sont vu proposer l’aide dont ils ont besoin.

Le répertoire de la biologie

Le répertoire de la biologie comprend des mots et des expressions comme « les parents sont importants », comportement normal, liens forts, propre parentalité. La parentalité biologique est associée à des liens forts entre parent et enfant, conformément aux recherches qui soulignent l’importance des parents biologiques pour les enfants placés en famille d’accueil (Hollin and Larkin, 2011 ; Weitz and Karlsson, 2020).

A : Mais le droit des parents sur leurs enfants reste très, très fort. Plus fort que la perspective de l’enfant, du moins pour les petits enfants.

B : Mais est-ce que ce n’est pas comme ça, je veux dire, même si on a été en famille d’accueil la plus grande partie de sa vie, on cherche le contact avec ses parents biologiques, on ne les lâche jamais vraiment, même si on considère que la famille d’accueil est sa famille. Je pense que la plupart veulent revenir, ou au moins avoir ce contact.

C : Il faut se rappeler que ça demande vraiment un travail de motivation, d’insister sur le fait qu’ils sont très importants pour leurs enfants. (gd3)

Cette citation révèle des conflits possibles entre les droits des parents et ceux des enfants, comme dans l’affirmation de A, qui indique que les droits des parents sont plus forts que ceux des enfants. B soutient toutefois que les enfants vivent eux aussi ce lien et agissent pour retrouver leurs parents. Enfin, C indique que le lien peut s’affaiblir lorsque les enfants sont retirés, et que c’est pourquoi le travail social doit travailler avec le parent pour maintenir le lien. Les personnes participantes ne s’accordent donc pas sur les mécanismes entourant les liens biologiques, mais reconnaissent que la parentalité biologique occupe une position exclusive. Dans nos données, on a cependant vu aussi que ce répertoire problématise les liens forts, que les personnes participantes considéraient comme des déclencheurs de ruptures de placement. Plusieurs exemples ont été donnés d’enfants qui avaient fugué de leur famille d’accueil pour retrouver leurs parents, y compris dans des situations où le travail social estimait que le milieu familial était nocif pour l’enfant ou le jeune.

Un élément distinctif du répertoire biologique est qu’il comporte de fréquentes références à la propre parentalité des personnes participantes, et à la manière dont elles réagiraient si leurs enfants leur avaient été retirés.

A : Si les services sociaux et la police entraient chez moi et emmenaient mes enfants, je jetterais sans doute des objets sur la police et sur la personne des services sociaux. Ou alors, je ne sais pas comment j’aurais réagi, mais j’aurais sans doute complètement perdu la tête.

B : Je pense toujours que ces parents, ils comprennent aussi peu que je le ferais si on entrait chez moi pour emmener mes enfants. /…/ Donc je m’installerais sans doute à l’accueil des services sociaux et j’y resterais jusqu’à ce qu’on me rende mes enfants. Je crois que je le ferais. Parce que c’est une réaction de parent, ça montre de l’engagement (gd2).

Retirer un enfant est décrit comme une anomalie, une rupture de l’« ordre naturel ». Les personnes participantes se demandaient comment elles réagiraient si elles étaient exclues de la vie de leur enfant, sans savoir ce que l’enfant aime ou n’aime pas, ni comment le consoler.

Et accepter que ce soit quelqu’un d’autre vers qui l’enfant se tourne en premier, ça, je n’aurais pas pu le faire, je crois. Donc c’est assez dur (gd 4).

Ainsi, lorsque les personnes participantes mobilisaient le répertoire de la biologie, elles s’appuyaient sur leur propre parentalité et sur l’importance qu’elles ont pour leurs enfants. Dans les groupes de discussion, le répertoire de la biologie était employé en combinaison avec les répertoires de la permanence, du changement et de l’acceptation.

Le répertoire de la non-biologie

Dans notre matériau, il a été possible de repérer ce que l’équipe a appelé un répertoire de la non-biologie, qui construit la parentalité comme une activité relationnelle. Ce répertoire était davantage mobilisé quand les personnes participantes parlaient d’enfants plus âgés, qui semblent plus impliqués dans les décisions concernant la prise en charge en famille d’accueil et les contacts avec les parents. Le répertoire de la non-biologie ouvre à une définition plus large de la parentalité et reconnaît le droit des enfants placés au contact avec les personnes importantes de leur milieu d’origine. Il est surtout employé quand il est question de situations où les parents sont jugés incapables d’élever leur enfant et de développer leur parentalité. Une structure de cohérence locale de ce répertoire est la suivante : (1) les parents sont incapables, (2) les enfants placés en famille d’accueil sont seuls, et (3) le travail social doit élargir le réseau social des enfants, notamment pour l’avenir, quand ces jeunes adultes quitteront le placement.

A : Nous avons un peu parlé de la façon dont nous pouvons développer notre travail de construction de réseau autour des enfants placés en famille d’accueil.

B. Très important.

A : D’habitude on se concentre sur les parents et les enfants et peut-être les grands-parents, mais on pourrait trouver beaucoup d’autres adultes importants qu’on pourrait impliquer.

C : Peut-être les parents des amis de l’enfant ?

B : Exactement !

A : Les rencontres pourraient avoir lieu dans notre appartement prévu pour les visites.

B : C’est ce que je me disais aussi.

A : Mais pour les impliquer.

D : Ces autres personnes importantes.

B : Et travailler avec le réseau, inviter plus de monde (gd6).

Dans l’extrait ci-dessus, on perçoit des signes d’engagement et une émulation mutuelle vers l’action et de nouvelles perspectives. On peut soutenir que la perspective non biologique est nécessaire pour garantir le bien-être des enfants et des jeunes. Ce répertoire ouvre à une vision plus fluide de la parentalité, conforme aux théories sociologiques contemporaines des pratiques familiales (Morgan, 2011), où la parentalité est décrite comme un ensemble de pratiques liées au fait de prendre soin de l’enfant et d’être impliqué dans sa vie.

A : J’ai deux situations de ce type où ce n’est pas le père biologique, mais où les deux enfants appellent cet homme le père.

B : Je pense qu’on peut être un père, si on est présent, même si on n’est pas le père biologique. Il peut être encore plus important pour l’enfant /…/ comme tu le disais tout à l’heure, on risque de l’oublier, puisqu’il n’est pas biologique, pas titulaire de l’autorité parentale, donc on ne lui parle pas de la même façon, mais cet homme est une figure paternelle dans leur foyer d’origine, et il reste important pour l’enfant, je pense.

A : L’enfant doit toujours être au centre (gd 5).

En outre, comme le montre l’extrait ci-dessus, le répertoire de la non-biologie introduit une perspective manifeste de l’enfant, puisque la question de savoir qui est un parent, ou une « figure parentale », devrait être tranchée par l’enfant. Les personnes participantes soulignent donc la nécessité d’interagir avec les enfants et d’écouter ce qu’ils ont à dire. Elles révèlent qu’écouter les enfants suppose de développer des techniques permettant d’explorer leurs perceptions, par exemple en faisant dessiner des cartes de réseau aux enfants et aux parents.

Je pense aussi que parfois il y a une assez grande différence entre ce que l’enfant dessine sur la carte et ce que les parents dessinent /…/ Et c’est aussi un peu intéressant, comment pouvons-nous travailler avec ce matériau et ces informations ? (gd5).

Il peut exister des intérêts contradictoires entre les enfants et les parents quant aux personnes avec qui l’enfant a des relations proches. Là encore, la citation renvoie à l’« action du travail social » : le travail social doit agir à partir des informations reçues dans les interactions avec les parents, mais aussi avec les enfants.

Conclusions

Nos résultats confirment ceux d’études internationales antérieures, qui indiquent que le soutien aux parents d’enfants placés en famille d’accueil s’inscrit dans des pratiques de soutien vagues et peu structurées, malgré la législation et les conventions des Nations unies qui soulignent l’importance de soutenir les parents. Notre analyse a montré que les équipes de travail social disposent de plusieurs répertoires interprétatifs lorsqu’elles parlent des parents d’enfants placés. Les différents répertoires autorisent certaines manières de parler des parents, mais surtout ils peuvent justifier, légitimer ou entraver les actions et les pratiques de soutien du travail social. L’équipe de recherche soutient donc qu’il peut exister une relation entre les différents répertoires et les pratiques, mais pas nécessairement ni toujours.

Les répertoires repérés ont été employés dans les sept groupes de discussion. L’idée dominante du répertoire de la permanence est que ces parents sont « irrécupérables » et qu’il vaut mieux pour les enfants rester dans la famille d’accueil ; le temps consacré à soutenir les parents est donc vu comme un mauvais investissement. Le répertoire de l’acceptation, en revanche, exige une action du travail social. Toutefois, l’acceptation n’est pas clairement définie dans les données. Elle est parfois présentée comme un but en soi, fondé sur le présupposé que la situation des enfants et des familles d’accueil s’apaise lorsque les parents acceptent qu’un enfant est et restera placé en famille d’accueil. Pour d’autres, l’acceptation est une première étape nécessaire pour que les parents améliorent leurs capacités parentales. Une troisième interprétation est que l’acceptation fait obstacle au changement, puisque les parents perdent l’espoir de retrouver un jour leurs enfants. Le répertoire du changement exige des actions, à la fois du travail social et des parents, mais on ne sait pas clairement comment le soutien doit être apporté ni à qui en incombe la responsabilité. Il est sous-entendu que le changement n’est possible que pour un certain groupe de parents motivés, mais le travail de motivation semble moins prioritaire.

Les divers répertoires employés par les équipes de travail social montrent que leurs attentes envers les parents d’enfants placés sont ambiguës, et que l’évaluation des capacités peut être entravée par des catégories comme « toxicomane » ou « déficient intellectuel ». On ne sait pas non plus clairement comment les responsabilités devraient être partagées entre les parents, les familles d’accueil et le travail social. Le « modèle de parentalité à trois » (Skoog et al., 2015) apparaît comme une construction théorique plutôt que comme une pratique du travail social.

L’équipe de recherche conclut aussi que le soutien aux parents d’enfants placés est entravé par une tension entre les droits des parents et ceux des enfants, particulièrement visible dans les répertoires de la non-biologie et de la biologie. Le répertoire de la non-biologie porte une perspective de l’enfant plus profonde, en orientant les actions vers le réseau social de l’enfant, tandis que le répertoire de la biologie problématise les droits et les liens des parents envers les enfants. Selon la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, le soutien aux parents doit être considéré comme relevant de l’intérêt supérieur de l’enfant. Les équipes professionnelles doivent cependant toujours considérer la situation individuelle et s’assurer que l’intérêt supérieur de l’enfant est garanti. Dans nos données, cela semble susciter une incertitude dans les équipes de travail social sur la marche à suivre. Le soutien visant le retour de l’enfant auprès de son ou ses parents n’a été abordé explicitement dans aucun des groupes de discussion et ne figurait dans aucun répertoire. On peut y voir l’effet d’une protection de l’enfance centrée sur l’enfant, et du souci du travail social de ne pas mettre en danger la santé et le bien-être des enfants. Néanmoins, lorsque les parents sont jugés incapables de changer ou de progresser, les services sociaux sont moins enclins à leur proposer un soutien.

Les résultats de notre étude éclairent la manière dont les pratiques peuvent être façonnées par la façon dont les équipes de travail social parlent des parents d’enfants placés. Dans tous les répertoires, il apparaît que les pratiques de soutien sont entourées d’incertitude, et les personnes participantes se demandaient si elles en avaient fait assez. Elles exprimaient une ambiguïté sur la manière de soutenir les parents, mais aussi d’évaluer leur capacité de changement. Les répertoires du travail social produisent une image variée des parents d’enfants placés en famille d’accueil, qui comprend des parents ayant des handicaps durables comme des parents aux difficultés plus temporaires. Travailler en partenariat avec les parents, comme le suggèrent Syrstad et Slettebö (2020), pourrait être une voie à suivre, car cela favorise une évaluation continue et partagée des besoins de soutien des parents, au bénéfice des parents comme de leurs enfants.

Complexe Systémique : à retenir

Cet article rappelle une donnée simple et dérangeante : la manière dont une équipe parle des parents décide en partie de ce qu’elle fera pour eux. Quand le parent est construit comme « irrécupérable », le temps qu’on lui consacre devient un mauvais investissement, et la règle des trois ans finit d’éteindre les efforts. Quand il faut d’abord qu’il « accepte » le placement, l’acceptation glisse vers la résignation. Une lecture systémique y verra un triangle parents, famille d’accueil, service social dont aucun côté n’a de mandat clair, et une tension entre droits de l’enfant et droits des parents que les équipes règlent au cas par cas, souvent en silence. Le répertoire de la non-biologie ouvre une piste féconde : partir du réseau tel que l’enfant le dessine. Limites : un échantillon choisi par les communes, presque uniquement féminin, et des extraits traduits du suédois. Pour la pratique, l’enjeu est de rendre ces répertoires discutables en équipe et de travailler en partenariat avec les parents. À lire avec l’article sur la relation entre parents de naissance et parents d’accueil, et avec l’article sur la résistance parentale dans les relations contraintes.

Notes de l’original

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun conflit d’intérêts potentiel concernant la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.

Financement. L’équipe de recherche n’a reçu aucun soutien financier pour la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.

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Traduction non officielle en français de Les constructions des parents d’enfants placés en famille d’accueil par le travail social, par Therése Wissö, Anna Melke et Irene Josephson, Qualitative Social Work, vol. 21, no 4, p. 748-764 (2022), doi : 10.1177/14733250211019455, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (déclarations regroupées dans les notes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Social workers’ constructions of parents to children in foster care », publié dans Qualitative Social Work (2022) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Wissö, T., Melke, A., et Josephson, I. (2022). Les constructions des parents d’enfants placés en famille d’accueil par le travail social (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/les-constructions-des-parents-d-enfants-places-en-famille-d-accueil-par-le-travail-social (Œuvre originale publiée en 2021 dans Qualitative Social Work, 21(4), 748-764 (2022) ; republiée en 2022 par Qualitative Social Work, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/14733250211019455)

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