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Frontiers in Psychology · Couple
Que se passe-t-il quand des couples ensemble depuis des décennies poussent la porte d’un centre de consultation ? Ute Kieslich et Gisela Steins, de l’université de Duisburg-Essen, ont reçu séparément en entretien les dix partenaires de cinq couples allemands de 55 à 72 ans. Leur modèle circulaire décrit l’accumulation des charges, le rapprochement obtenu en séance, puis la fragilité des acquis quand le stress revient.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Les relations de couple de longue durée : stress, problèmes et processus d’ajustement en consultation de couple. Éclairages tirés de cinq études de cas auprès de cinq couples de longue date, par Ute Kieslich et Gisela Steins, publié dans Frontiers in Psychology (Frontiers Media) (2022), doi : 10.3389/fpsyg.2022.866580, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les deux tableaux sont présentés sous forme de listes ; les figures sont reprises avec leurs légendes traduites (originaux en anglais) ; la déclaration sur la disponibilité des données n’est pas reprise. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Une approche de la thérapie de couple destinée aux personnes âgées vivant une relation de longue durée devrait donner la priorité à la sécurité émotionnelle et à l’attachement, afin de faciliter une gestion constructive des conflits.
Ute Kieslich et Gisela Steins
Résumé
Avec l’évolution démographique, la part des personnes âgées augmente continûment dans de nombreux pays, et de plus en plus de gens vivent longtemps en couple. Dans le grand âge, le bien-être subjectif et la santé sont liés à la satisfaction que les partenaires tirent de leur relation de couple. Le besoin de consultation de couple chez les personnes âgées croît parallèlement à l’évolution démographique. Pourtant, les études empiriques sur la thérapie de couple avec des personnes âgées vivant une relation de couple de longue durée restent à ce jour peu nombreuses. La présente contribution s’attaque à cette lacune. Dans un dispositif explicatif en deux phases, une recherche a été menée auprès de couples de longue date suivis en consultation de couple, dont nous présentons ici l’étude qualitative centrale. Le but est de pouvoir décrire en détail ces facteurs. Des couples âgés vivant une relation de longue durée ont été interviewés après avoir rempli des questionnaires standardisés portant sur les facteurs de stress et les problèmes individuels et conjugaux au début (N = 62) et à la fin (N = 36) de leur processus de consultation de couple. Cinq couples de cette étude ont été interviewés pour l’étude qui suit. Chaque partenaire a eu un entretien séparé. Dans cette étude par entretiens, partie centrale de la présente contribution, les facteurs de stress, les domaines de problèmes et les processus d’ajustement (coping) des couples âgés ont été examinés. Les résultats valent comme piste pour des recherches ultérieures et ne peuvent être interprétés qu’avec prudence, en raison de la petite taille de l’échantillon de cinq études de cas : les principaux résultats de l’étude sont résumés dans un modèle de processus circulaire et discutés à la lumière des approches théoriques pertinentes. L’accumulation de charges chroniques et aiguës massives et de pertes, associée à des sentiments de surmenage et de désespoir, a entraîné un éloignement émotionnel des partenaires. Au cours de la thérapie de couple, les partenaires se sont ouvert mutuellement leurs pensées et leurs émotions et ont modifié leur schéma d’interaction dysfonctionnel antérieur. Le rapprochement émotionnel et physique des partenaires s’en est trouvé favorisé, avec pour effet une baisse de la charge subjective des partenaires et de l’insatisfaction à l’égard de la relation de couple, et une hausse du bien-être émotionnel subjectif. Pour prévenir les émotions négatives et les conflits destructeurs avec l’autre membre du couple, certaines des personnes interviewées recouraient activement à des stratégies d’évitement dans les interactions de couple. Après la fin de la thérapie de couple, les changements dans les relations de couple sont apparus instables dès que des facteurs de stress excessifs se présentaient de nouveau. Les résultats suggèrent qu’une approche de la thérapie de couple destinée aux personnes âgées vivant une relation de longue durée devrait donner la priorité à la sécurité émotionnelle et à l’attachement dans la relation de couple, afin de faciliter une gestion constructive des conflits. Le processus de thérapie de couple devrait mettre l’accent sur des stratégies de régulation des émotions fondées sur les forces liées à l’âge et tenir compte des vulnérabilités liées à l’âge. En outre, les couples de longue date pourraient tirer profit de rendez-vous de consultation catamnestiques, pour consolider les changements obtenus.
Mots-clés : consultation de couple, relations de couple de longue durée, processus d’ajustement, domaines de problèmes, facteurs de stress
En Allemagne, comme dans d’autres pays, l’allongement de l’espérance de vie fait que de plus en plus de gens passent une longue période ensemble en couple. Dans son rapport, le Centre allemand de gérontologie (DZA) présente les tendances d’évolution des modes de vie et des relations de couple des personnes âgées (Nowossadeck et Engstler, 2013). Du fait de l’allongement de l’espérance de vie, on observe une cohabitation plus longue des couples chez les personnes âgées de 70 à 85 ans. La phase post-parentale, c’est-à-dire le temps passé ensemble en couple une fois les enfants devenus grands, est désormais devenue la phase la plus longue du parcours de vie. Le besoin de consultation de couple chez les personnes âgées croît en même temps que l’évolution démographique (Ehe-, Familien- und Lebensberatung im Bistum Münster, 2022). La part des personnes consultantes de plus de 60 ans atteint jusqu’à 15 % dans les centres de consultation institutionnels relevant de l’Église catholique. Les études empiriques sur la thérapie de couple avec des personnes âgées vivant une relation de couple de longue durée n’existent pourtant qu’en nombre limité. L’étude présentée ici porte sur les phénomènes du grand âge, les facteurs de stress individuels, les domaines de problèmes dans les relations de couple de longue durée et les processus d’ajustement correspondants dans le cadre de la consultation de couple. Par cette étude, nous entendons parvenir à une compréhension plus approfondie de la dynamique des processus d’ajustement grâce à un regard détaillé sur les problèmes perçus par dix personnes issues de cinq couples. Dans ce qui suit, nous exposons les conditions préalables et le cadre théorique de notre recherche.
Des interventions qui ont fait leurs preuves en consultation de couple avec des couples plus jeunes se révèlent parfois moins efficaces avec des couples de longue date. Avec l’âge, le passage à la retraite est une phase de transition critique qui exige de réorganiser la distance et la proximité au sein du couple. Riehl-Emde (2016a) cite d’autres tâches développementales essentielles : une dépendance émotionnelle mutuelle croissante, la confrontation aux limites liées à l’âge et aux expériences de perte, le soin mutuel et le partage d’expériences stimulantes. Ces phénomènes exigent que les approches de consultation et les interventions de thérapie de couple soient adaptées à ce public et développées en conséquence (Riehl-Emde, 2016b).
Les prédicteurs du bien-être psychologique et de la satisfaction de vie dans le grand âge sont l’état de santé subjectif, à savoir la présence d’une personne partenaire avec qui l’on entretient une relation d’attachement, et la satisfaction à l’égard de ses propres relations sociales (Martin et al., 2000). Face aux problèmes liés au déclin, comme la baisse de la force physique, les restrictions de santé, le stress psychologique et le retrait des rôles professionnels, la relation de couple compte comme facteur de stabilisation dans le grand âge. D’une part, comme la relation de couple est la relation d’attachement la plus importante de l’âge adulte, une longue histoire de couple doit être vue comme une ressource. D’autre part, le passage à la vieillesse apporte à la personne et au système conjugal de nouveaux défis, associés à des tâches développementales très spécifiques. Avec l’âge, les événements de vie critiques ou les situations limites de l’existence humaine deviennent plus probables (Staudinger et Dittmann-Kohli, 1994). Entre autres, les couples de 55 ans et plus doivent faire face à divers facteurs de stress et limitations physiques et psychologiques, ainsi qu’à des changements de rôle dans les sphères privée et professionnelle. Au sens des processus d’auto-organisation dans les systèmes sociaux (Haken et Schiepek, 2006 ; Schiersmann et Thiel, 2012), les couples installés de longue date sont mis au défi, dans le grand âge, de former de nouvelles structures organisationnelles qualitativement différentes au sein de leur système conjugal (cf. la théorie des systèmes autoréférentiels, Luhmann, 2021).
L’approche de la psychologie du développement sur la durée de la vie (Brandtstädter et Lindenberger, 2007) offre un cadre théorique adapté pour considérer les processus et capacités d’autorégulation des personnes ainsi que les processus dyadiques dans la façon de vivre une relation de couple de longue durée au grand âge. Sont surtout pertinents ici les approches théoriques et les résultats de recherche sur la motivation à agir et la régulation des émotions chez les personnes âgées vivant une relation de couple de longue durée (Carstensen et Lang, 2007 ; Charles et Hong, 2016 ; Carstensen, 2021).
Avec l’âge, les buts émotionnels prennent de l’importance en lien avec le maintien du bien-être subjectif. Les relations familières et chargées de sens, comme la relation de couple, sont privilégiées, et les contacts sociaux moins significatifs se réduisent (Carstensen et Charles, 1998). Des modèles récents de la théorie de la sélectivité socio-émotionnelle abordent les différences liées à l’âge dans des domaines précis du fonctionnement émotionnel et cognitif, en combinant les domaines développementaux du sens et de l’émotion. Ils traitent des forces socio-émotionnelles des personnes âgées, par exemple les compétences de régulation des émotions et la tolérance à l’ambiguïté émotionnelle, particulièrement visibles dans les relations de couple et les relations familiales proches. Ces modèles tiennent aussi compte des vulnérabilités des personnes âgées, qui apparaissent lorsque le stress et l’activation émotionnelle persistent. Dans de telles situations, les personnes âgées ne peuvent faire redescendre leur activation qu’avec un temps de retard, en raison des changements liés à l’âge dans les processus physiologiques (Charles, 2010 ; Charles et Luong, 2013). Pour éviter les affects négatifs et l’escalade au niveau du couple, et pour préserver leur bien-être subjectif, les personnes âgées utilisent dans les relations proches d’autres stratégies interactionnelles et de résolution de problèmes que les personnes plus jeunes (Holley et al., 2013).
Les modèles théoriques intégratifs qui se situent au croisement des relations de couple, des émotions et de la santé offrent un cadre constructif pour les études auprès de couples de longue date (Christensen et al., 2006, 2015). Les résultats de recherche correspondants montrent que les processus d’interaction et de relation des couples sont liés aux mécanismes biologiques des partenaires, qui s’ajustent en permanence les uns aux autres. Ces deux composantes influent à leur tour sur la santé individuelle des partenaires (Ryff et al., 2001 ; Uchino, 2013). Ces schémas réciproques ou synchrones dans les relations de couple ont un net effet sur l’état de santé des partenaires (Butler, 2011). Dans les situations de vie éprouvantes, le soutien mutuel comme les tensions dans la relation de couple de longue durée peuvent se comprendre comme les produits de tels schémas interpersonnels complexes de régulation des émotions.
L’approche de la psychologie du développement sur la durée de la vie offre aussi un cadre théorique adapté pour penser les processus de consultation de couple avec des personnes âgées vivant une relation de longue durée. Les personnes âgées y sont décrites comme actrices de leur parcours de vie et de leurs relations importantes, en particulier face aux limites liées à l’âge et aux expériences de perte.
On sait peu de chose des particularités de la façon de vivre le couple et de résoudre les problèmes dans le cadre des processus de thérapie de couple à l’étape de vie de la vieillesse. La recherche présentée ici vise à contribuer à combler cette lacune. Elle porte principalement sur les capacités d’autorégulation des personnes face à diverses charges, ainsi que sur les processus dyadiques dans la façon de vivre une relation de couple de longue durée au grand âge. La recherche a un caractère exploratoire, se concentre sur le contenu de la relation de couple et adopte de bout en bout la perspective subjective de personnes de 55 ans et plus qui vivent une relation de couple de longue durée et ont bénéficié d’une consultation de couple. Les axes qui structurent l’étude sont les facteurs de stress, les domaines de problèmes et les processus d’ajustement des personnes qui y ont participé.
Selon une approche dyadique, la présente étude s’intéresse particulièrement aux schémas d’interaction du couple qui se dessinent dans l’évaluation de divers facteurs de stress et limitations physiques et psychologiques, dans l’ajustement à ces facteurs et dans l’adaptation à ceux-ci, ainsi qu’aux changements de rôle dans les sphères privée et professionnelle, dans le cadre de la consultation de couple. Par cette étude, nous entendons parvenir à une compréhension plus approfondie de la dynamique des processus d’ajustement grâce à un regard détaillé sur les problèmes perçus par dix personnes issues de cinq couples. Par les entretiens, nous cherchons à en apprendre davantage sur les dynamiques de résolution des problèmes au moyen d’approches subjectives. Si la recherche internationale nous renseigne sur certains domaines de problèmes plus susceptibles de survenir (comme les expériences de perte) et sur l’évolution des stratégies de régulation des émotions avec l’âge (voir la partie théorique), nous en savons beaucoup moins sur la dynamique de la résolution des problèmes. Il peut aussi être nécessaire de contextualiser fortement l’approche de la question : il est probable que les problèmes et les dynamiques de résolution varient selon des facteurs culturels, économiques et autres. Le but de l’étude présentée ici est donc très limité et modeste : commencer par un traitement intensif et systématique d’entretiens menés auprès d’un échantillon très sélectif. Nous pensons que les résultats intéresseront toutes les équipes de recherche qui travaillent sur les stratégies d’ajustement des couples de longue date, et que les thérapeutes qui reçoivent des couples de longue date tireront certainement profit de ces résultats pour construire le processus thérapeutique.
Les principaux résultats d’une étude antérieure par questionnaires auprès de couples de longue date montrent qu’au cours de la consultation de couple, les plaintes de santé subjectives des personnes ont diminué et la charge globale pesant sur la relation de couple a baissé. En revanche, l’insatisfaction à l’égard de la communication affective et de l’intimité émotionnelle dans la relation avec l’autre membre du couple, ainsi que l’insatisfaction dans les domaines de l’agressivité et de la résolution des problèmes dans la relation de couple, avaient augmenté entre le début et la fin de la consultation.
L’étude qualitative qui a suivi, présentée ici, a un caractère essentiellement exploratoire et vise à éclairer les facteurs de stress, les domaines de problèmes et les processus d’ajustement dans le cadre de la consultation avec des personnes âgées vivant une relation de couple de longue durée. Il ne s’agit pas d’une démarche purement évaluative quant aux résultats de la consultation. L’étude se concentre sur les aspects de contenu qui poussent des couples installés de longue date à solliciter une consultation de couple. Les questions et les thèmes de l’étude antérieure par questionnaires doivent y être approfondis (Mayring, 2001).
L’étude comprend des entretiens individuels qualitatifs avec un petit échantillon de couples de 55 ans et plus. Elle porte sur les expériences subjectives des personnes consultantes et sur leur appréciation de leurs charges et tensions individuelles et de la qualité de leur relation de couple pendant la période de consultation de couple. Les motifs de la consultation de couple, les préoccupations et les attentes des partenaires à l’égard du processus de consultation, leurs charges individuelles, leur appréciation de la qualité de leur relation de couple, les domaines de problèmes et de conflits, et les processus de développement et d’ajustement au niveau individuel et au niveau du couple.
Parmi les méthodes éprouvées de la recherche qualitative, on a retenu des entretiens individuels appuyés en arrière-plan sur des questions directrices, ouvertes et narratives (Mey et Mruck, 2011 ; Kruse, 2015). Les entretiens qualitatifs conviennent pour saisir le point de vue intérieur des personnes interviewées sur un domaine d’expérience et pour connaître de plus près, et de façon plus nuancée, leurs pensées, leurs sentiments, leurs évaluations et leurs intentions (Patton, 2015, p. 423 et suiv.). Dans cette étude, notre intérêt se porte sur les personnes vivant une relation de longue durée qui viennent chercher conseil, en tant qu’actrices du processus de consultation de couple. Trois personnes conseillères différentes ont mené les cinq processus de consultation de couple. Trois processus ont été conduits par la même personne. L’étude s’appuie sur 10 entretiens individuels qualitatifs avec les 10 partenaires de cinq couples de longue date pour examiner la perspective subjective dans le cadre de la consultation de couple. Elle comprend 10 personnes participantes issues du groupe de l’étude antérieure par questionnaires, de sorte que notre analyse repose sur une base de cinq études de cas.
Hildenbrand cite des éléments d’une « théorie de l’action professionnelle dans le conseil et la thérapie » (Hildenbrand, 2008, p. 38), qui s’appuient sur le style de recherche de la théorie ancrée (Strauss, 1991). Les éléments centraux de cette théorie consistent à adopter la perspective de la personne qui vient chercher conseil, puis à s’en servir comme point de départ pour dégager, en posant des questions, de nouveaux éléments pour les processus du contexte de consultation et pour la vie réelle de cette personne. Grâce à la participation active des personnes qui viennent chercher conseil, on produit des données qui donnent une image concrète et fidèle à la réalité de leurs perceptions, de leurs interprétations et de leurs processus de changement pendant la période de leur consultation de couple.
Les questions précises suivantes se posent : quel regard subjectif les personnes consultantes portent-elles sur leur situation personnelle et leur relation de couple au début de la consultation ? Qu’est-ce qui les a amenées à demander une consultation à ce moment précis ? Rétrospectivement, quels changements les personnes interviewées perçoivent-elles au cours de la consultation de couple, en ce qui les concerne, en ce qui concerne leur partenaire et la qualité de la relation de couple ? Comment évaluent-elles la qualité de leur relation de couple pendant la consultation et après la fin du processus ? Qu’est-ce qui a encore compté pour les personnes consultantes pendant le processus de consultation, pour elles-mêmes et pour leur partenaire ? Du point de vue subjectif des personnes interviewées, qu’est-ce qui a conduit à d’éventuels changements dans la relation à l’autre et dans les schémas d’interaction du couple ? La (in)satisfaction sexuelle dans la relation de couple, la qualité du temps passé ensemble et les relations entre les générations peuvent être des thèmes pertinents dans les entretiens.
L’intervieweuse avait 53 ans au moment des entretiens et est elle-même psychologue en consultation de couple. Elle disposait d’informations de première main sur les personnes interviewées dans six des 10 situations d’entretien, puisqu’elle avait aussi mené avec elles un processus de consultation de couple. La relation de confiance avec ces personnes existait déjà du fait du processus de consultation mené ensemble auparavant et n’avait pas à être établie au début de l’entretien. En revanche, les personnes interrogées ont pu censurer leurs observations sur le processus de consultation et sur la relation avec la personne conseillère, par désirabilité sociale, lorsque l’intervieweuse avait aussi mené leur consultation (Crane et al., 2002). L’expérience de l’intervieweuse pendant les entretiens a montré que les personnes interviewées tendaient à la traiter comme une instance neutre.
L’échantillon étudié comptait N = 10 personnes consultantes, cinq épouses et cinq époux, dans cinq relations hétérosexuelles différentes. Les 10 personnes interviewées avaient toutes bénéficié d’une consultation en couple dans le cadre du conseil conjugal, familial et de vie, dans diverses villes d’Allemagne. Elles avaient entre 55 et 72 ans au moment de l’entretien. Les couples en étaient tous à leur premier mariage, et la durée du mariage allait de 24 à 48 ans. Tous les couples ont des enfants adultes âgés de 20 à 45 ans. Quatre des couples avaient été reçus en consultation de couple ; un couple avait d’abord participé à un groupe de couples, puis avait été reçu en couple. Tous les couples se sont portés volontaires pour participer à l’étude après s’être renseignés auprès des différents centres de consultation.
Les 10 entretiens se sont tenus dans les locaux du centre de consultation où les personnes consultantes avaient été reçues en consultation de couple. L’environnement leur était donc familier. Les entretiens ont été menés individuellement avec chaque partenaire. On a choisi une procédure partiellement standardisée. Les questions d’entretien ont été formulées de manière largement ouverte, conformément à l’approche de la théorie ancrée (Strübing, 2004). À l’exception des questions d’ouverture et de clôture, l’ordre des questions n’était pas fixé et était adapté avec souplesse au fil de l’entretien, pour ne pas interrompre le flux de parole des personnes interviewées (Mayring, 2002, p. 66). Les entretiens se situaient sur le continuum entre structuration et ouverture, du côté des entretiens narratifs avec des questions directrices en arrière-plan. L’accord pour l’enregistrement audio de l’entretien et la prise de notes par l’intervieweuse a été obtenu à chaque fois. Le consentement à l’utilisation anonymisée du contenu des entretiens dans le cadre de la recherche scientifique a été recueilli par écrit (utilisation primaire et secondaire des données audio). La durée approximative de l’entretien était annoncée.
La longueur de l’entretien dépendait d’une part du flux narratif de la personne interviewée et, d’autre part, des relances de l’intervieweuse, découlant du guide d’entretien. Le plus court des entretiens a duré 31 min et le plus long 88 min. La durée moyenne était de 49,5 min.
On a choisi l’entretien de type narratif, modifié par une orientation vers les relances (Helfferich, 2011, p. 16). Le guide d’entretien est peu structuré et commence par une invitation à raconter assez large. Les relances énumérées ci-dessous étaient introduites lorsque les personnes interviewées ne s’exprimaient pas spontanément sur les ensembles thématiques, en recourant notamment aux relances immanentes prévues dans le guide.
Ce faisant, le récit des personnes interviewées était peu dirigé. Introduction : « J’aimerais parler avec vous de vos expériences très personnelles pendant la période de consultation de couple au centre de conseil conjugal, familial et de vie » ; invitation à raconter : « Vous vous êtes inscrit ou inscrite en consultation avec votre femme / votre mari. Comment cela s’est-il fait, racontez-nous, s’il vous plaît ! » ; relances immanentes : « De quoi s’agissait-il dans les problèmes ? », « Pouvez-vous nous raconter la situation plus en détail ? », « Y a-t-il une explication ? »
Relances immanentes : « Quelles préoccupations et quelles attentes vous ont amené ou amenée à la consultation ? », « Que s’est-il passé entre vous et votre mari / votre femme pendant la période de consultation ? », « Quelle est votre impression personnelle de votre évolution en tant que couple pendant cette période ? », « Y a-t-il eu des tournants, des événements marquants, des changements ? », « Je remarque que vous n’avez pas dit si les événements et les changements dans votre relation de couple étaient liés à vos expériences en consultation de couple. Pouvez-vous en dire davantage ? », « À quoi vous a servi la consultation, et comment vous en êtes-vous servi ? », « Qu’est-ce qui vous a été utile ou nuisible pendant le processus de consultation ? » ; bilan : « Parmi les choses que vous avez décrites, laquelle a été particulièrement importante pour vous ? »
Au fil de l’entretien, on demandait aux personnes interviewées de situer, étape par étape (figure 1), leur propre satisfaction à l’égard de la relation de couple au début de la consultation, puis au fil du temps jusqu’à la fin de la consultation. L’axe des X représente les moments du processus de consultation ; l’axe des Y offre une échelle de 0 (plus faible satisfaction à l’égard de la relation) à 10 (plus forte satisfaction à l’égard de la relation), sur laquelle il s’agit d’évaluer la qualité de la relation de couple perçue subjectivement. Pendant l’entretien, on revenait régulièrement à la ligne du temps, et l’on demandait aux personnes interrogées leur évaluation rétrospective de la qualité subjective de la relation de couple au repère temporel concerné. Les personnes interviewées marquaient elles-mêmes de croix le repère de coordonnées vierge. Nous avons ensuite relié ces croix par des lignes pour obtenir un tracé. Certaines croix étaient placées sur la ligne, d’autres entre deux lignes. Nous avons essayé d’en tenir compte dans l’image, afin de rendre visible l’hétérogénéité des perspectives subjectives (figure 1).

Nous présentons ici la description résumée d’une étude de cas, afin de montrer très clairement la richesse de détails individuels que recèle déjà la problématique d’un seul couple. Nous avons choisi le couple E pour cette présentation.
Étude de cas : le couple E. « Avant, il parlait au chien. Et maintenant, il me parle à moi. »
M. E. avait 59 ans au moment de l’entretien, Mme E. 60 ans. Mariés depuis 37 ans, ils avaient trois enfants adultes de 36, 32 et 28 ans. La fille cadette a quitté le domicile l’année où a eu lieu la consultation de couple. Tous deux décrivaient le contact avec les deux aînés comme bon. La fille cadette était par moments impliquée dans les conflits de ses parents.
M. E. travaillait auparavant à temps plein au service comptable d’une entreprise et était à la retraite au moment de la consultation de couple. Il avait longtemps été fondé de pouvoir comptable dans une entreprise. Il jouissait de la confiance de son patron et de ses collègues, s’investissait considérablement dans son domaine de travail et avait contribué à bâtir l’entreprise. Après le rachat de l’entreprise par un autre propriétaire, il n’a pas trouvé de poste équivalent dans la nouvelle organisation, ce qui l’a profondément blessé et a en même temps suscité chez lui des peurs existentielles. En lien avec ces difficultés et avec des litiges juridiques concernant son emploi, il a développé une maladie dépressive. En raison de troubles physiques massifs (plusieurs hernies discales), il s’est vu reconnaître un handicap sévère qui lui a permis de quitter son emploi de façon anticipée. M. E. suivait depuis plusieurs années un traitement psychothérapeutique pour dépression avant le début du processus de consultation de couple. Presque au moment où la fille cadette a quitté le domicile, une autre expérience personnelle de perte est survenue : le chien, qui vivait depuis longtemps dans la famille, a dû être euthanasié. M. E. avait développé une relation particulière avec le chien, qui avait été pour lui une ressource précieuse pendant la phase de ses symptômes dépressifs.
Mme E. travaillait à temps partiel dans le secteur administratif d’un service hospitalier. Elle souffrait elle aussi de diverses restrictions de santé. Environ 5 ans avant le début de la consultation de couple, elle avait souffert de dépression. Elle avait eu recours à une psychothérapie psychologique et en avait gardé une bonne expérience. À la suite d’une opération gynécologique, Mme E. connaissait des problèmes chroniques et des douleurs lors des rapports sexuels, ce qui l’amenait à éviter le contact intime avec son mari. L’année précédant le processus de consultation de couple, elle a subi une perte auditive bilatérale, à l’origine d’une surdité chronique. Du fait de sa perte auditive, Mme E. rencontrait de grandes difficultés sur son lieu de travail.
Elle était aussi chargée d’aider sa mère, dépendante en raison d’une démence. Les tentatives pour s’occuper de sa mère à domicile ont échoué. Mme E. a donc dû lui trouver une place en maison de retraite médicalisée. Avec son revenu, elle ne pouvait pas en couvrir elle-même les frais. Mme E. était accablée par la perspective de devoir puiser prochainement dans l’épargne commune que son mari et elle avaient mise de côté pour financer la place de sa mère en établissement.
Au moment de l’inscription au centre de consultation, le couple E. cumulait les charges dues à des maladies physiques et psychiques. Leurs propres possibilités d’ajustement, individuelles et conjugales, étaient épuisées. Leurs rôles avaient changé du fait de la retraite anticipée pour maladie de M. E., si bien que la régulation de la distance et de la proximité était à reconstruire. Sous l’effet du stress négatif, Mme et M. E. se retiraient de plus en plus du contact émotionnel l’un avec l’autre, et des idées de séparation sont apparues. Leur relation sexuelle était perturbée. Plusieurs expériences de perte se sont succédé rapidement. Tous deux voyaient dans la communication ouverte, nouvellement instaurée, sur les sujets de discorde et dans l’organisation d’activités communes des étapes décisives du processus de consultation de couple. M. E. soulignait, comme changement personnel important, son changement de regard sur sa femme et sur ce qu’elle avait accompli dans sa vie. En se tournant consciemment vers elle, M. E. a pu se rapprocher de nouveau de sa femme. Il a pu reconnaître et apprécier le soutien que lui avaient apporté sa femme et ses enfants pendant la crise.
La proposition, faite pendant les séances de consultation de couple, de parler ouvertement des sujets problématiques de la relation de couple lui a d’abord paru particulièrement menaçante. Il craignait que les disputes entre sa femme et lui à la maison augmentent, sans aucun effet positif. M. E. a vécu un tournant à cet égard dans la suite de la consultation de couple. Il avait l’impression que sa femme et lui avaient trouvé une nouvelle manière de faire face aux situations difficiles dans la relation de couple.
Pour Mme E., il était important que son mari s’intéresse désormais sincèrement à elle et comprenne son point de vue. Il s’était ouvert émotionnellement à elle lors des séances de couple et avait parlé de ses pensées et de ses sentiments. De son côté, Mme E. a changé sa stratégie d’interaction dans les situations de conflit potentiel, en ne relançant plus les désaccords connus de longue date et les divergences conflictuelles entre son mari et elle, et en réagissant plutôt avec calme. Dans diverses situations, elle n’abordait pas certains aspects, ce qui la faisait se sentir elle-même plus « détendue ». La sexualité partagée n’a pas été abordée pendant les séances de consultation de couple. Mme E. a évoqué ce thème d’elle-même lors de son entretien individuel.
La consultation s’est déroulée exclusivement en couple, en huit séances de 90 min chacune. Les séances avaient lieu environ toutes les 2 semaines, et le processus de consultation a duré 4 mois. Les entretiens ont eu lieu 2 semaines après la fin de la consultation de couple, l’un après l’autre, le même jour, au centre de consultation.
L’approche des textes d’entretien s’est appuyée sur l’analyse de contenu qualitative. Le but est d’analyser les propos des personnes interviewées, fixés par des transcriptions, et d’en tirer des conclusions pour répondre aux questions de recherche. Le matériau complexe est ainsi filtré et structuré selon les aspects pertinents pour la présente étude. Du fait du caractère exploratoire de l’étude, nous nous référons surtout à la variante de structuration du contenu, dont le but est de relever des thèmes dans le matériau disponible (Kuckartz, 2012). Des étapes déductives et inductives sont souvent combinées (Kuckartz, 2007 ; Schreier, 2014). Par déduction à partir de la littérature de recherche et des modèles théoriques se dégagent des catégories relatives aux facteurs de stress et aux domaines de problèmes individuels et conjugaux potentiels au grand âge, comme les maladies chroniques ou des crises normatives telles que le départ des enfants adultes et l’entrée dans la retraite.
Patton se réfère à l’approche de la « théorie ancrée » (Glaser et Strauss, 1979 ; Strübing, 2004) et recommande de s’immerger dans le matériau dès un stade précoce de l’analyse de contenu pour en faire apparaître le sens propre.
Pour préparer la catégorisation, l’ensemble du matériau textuel transcrit a été lu attentivement, les passages importants ont été marqués à l’aide du logiciel d’analyse qualitative MAXQDA, et des mémos contenant des commentaires et des idées de codes ont été rédigés. Dans une première étape de codage, des segments de sens du texte ont été retenus comme unités de codage, auxquelles différents codes ont été attribués. Dans l’esprit du « codage ouvert » (Patton, 2015, p. 542), tous les éléments du texte ont été inclus. Il en résulte des recoupements partiels dans les segments de texte : différents codes sont attribués à un même segment de sens. Au total, 673 codages ont été effectués. Certains segments de sens des transcriptions ont été attribués à plusieurs codes, les propos contenant différents aspects. Le codage principal de l’ensemble du matériau a été réalisé par la première autrice elle-même. En outre, cinq personnes (toutes dotées de connaissances professionnelles en psychologie et en pédagogie) étaient disponibles pour évaluer le système de catégories. Elles ont vérifié de façon indépendante l’adéquation sur différents extraits de texte et ont parfois fait leurs propres propositions de codes supplémentaires. À partir des retours de ces personnes chargées du contre-codage et des discussions, le système de catégories a été révisé et complété.
Dans une étape d’évaluation ultérieure, les codes ont été regroupés en catégories de rang supérieur. Le point commun des démarches de catégorisation déductive et inductive est que le matériau textuel est décrit et ordonné à partir de certaines caractéristiques. Ces critères descriptifs sont appelés catégories dans l’analyse de contenu qualitative (Kuckartz, 2007, p. 57). Selon Schreier (2014), les aspects de sens pertinents du matériau forment les catégories d’un système de catégories. Une partie de ces catégories a été tirée de modèles théoriques et de résultats de recherche empirique, par exemple les expériences de perte ou les transitions de vie normatives et non normatives au grand âge. Une autre partie des catégories est issue des questions du guide d’entretien ; ces dernières comprennent, par exemple, les charges et les problèmes. Dans des étapes ultérieures, d’autres catégories ont été élaborées, qui se rapportent à des aspects inattendus ou reflètent des aspects développementaux des partenaires et du couple pendant le processus de consultation (Flick, 2010).
Les résultats étant très détaillés et complexes, nous énumérons d’abord en quelques mots les principaux constats, avant de les exposer en détail :
Les deux derniers résultats partiels suggèrent que la communication sur les facteurs de stress peut accroître le stress perçu, en particulier chez les partenaires qui tendent à recourir à des stratégies d’évitement pour résoudre les conflits ; cela pourrait expliquer pourquoi une communication accrue peut bel et bien accroître l’insatisfaction dans un couple.
Les propos des personnes interrogées peuvent être regroupés sous trois grandes rubriques thématiques ou ensembles : facteurs de stress, domaines de problèmes et processus d’ajustement. Ces trois ensembles thématiques suivent, dans l’ordre indiqué, la chronologie des processus de consultation de couple tels que les entretiens les décrivent, et sont en relation circulaire. La figure 2 les illustre.

Facteurs de stress : sont abordées ici les limitations bio-psycho-sociales et les difficultés conjugales que les personnes interviewées ont vécues dans leur relation de couple de longue durée. Des facteurs de charge sont apparus aussi bien dans les motifs d’inscription en consultation de couple qu’en lien avec les thèmes du début du processus de consultation.
Domaines de problèmes : cette catégorie porte sur les aspects individuels et conjugaux que les couples ont eu à traiter et à résoudre dans le cadre de la consultation de couple. Au cours du processus de consultation, le regard des personnes consultantes sur les domaines de problèmes et sur les schémas d’interaction dysfonctionnels de leur relation de couple a changé et s’est élargi. Les personnes interrogées ont rapporté avoir développé une vision différenciée des aspects individuels et conjugaux.
Processus d’ajustement : cette catégorie renvoie aux étapes de changement correspondantes de la personne et du système conjugal. Diverses façons de faire face aux facteurs de charge et aux problèmes ont entraîné des changements chez les personnes et dans le système conjugal au cours du processus de consultation de couple.
L’analyse qualitative des entretiens a abouti à cinq catégories principales, ainsi dénommées : situations clés, motifs de la consultation de couple ; thèmes des personnes consultantes au début de la consultation de couple ; thèmes développés à partir des réponses des personnes consultantes pendant la consultation de couple ; changements dans le système conjugal pendant la période de consultation ; évolution du système conjugal à la fin de la consultation.
L’analyse cas par cas des 10 entretiens a montré qu’il était judicieux de catégoriser les propos le long du déroulement temporel du processus de consultation de couple, parce que les personnes interviewées décrivaient un processus fait d’étapes successives concernant la consultation de couple et l’évolution de la qualité de leur relation.
À l’image des trois sections de rang supérieur de l’étude, le modèle en phases de la consultation de couple systémique de Jellouschek et Kohaus-Jellouschek (1993) décrit des étapes développementales chronologiques idéal-typiques que les couples (peuvent) traverser dans une thérapie conjointe. Ces étapes sont les phases d’enchevêtrement, de différenciation et de réorientation.
Au début, le couple se trouve dans la phase dite d’enchevêtrement, vécue comme une impasse.
Dans l’étude, cela correspond à l’énoncé des facteurs de stress comme motifs de consultation de couple et aux thèmes du début de la consultation. Le tableau 1 donne une vue d’ensemble des thèmes cités par les hommes et les femmes au début de la consultation. S’agissant d’un petit échantillon, les pourcentages ne servent qu’à donner une vue d’ensemble pour ce petit groupe et ne peuvent pas être généralisés.
Tableau 1 — Vue d’ensemble des thèmes cités par les hommes et les femmes au début de la consultation
Pourcentage de mention de chaque problème pour N = 10.
Les personnes interviewées ne voyaient aucune possibilité de faire face à ces charges et ont sollicité une consultation de couple. Le fait que les couples aient été confrontés, dans le cadre de la consultation, à leurs schémas d’interaction dysfonctionnels au niveau du couple, et qu’ils se soient concentrés sur leur part individuelle dans le schéma d’interaction du couple, leur ouvre la possibilité de passer à la phase dite de différenciation, où ils ont pris conscience de leurs enchevêtrements au niveau du couple, ont échangé avec leur partenaire et se sont ensuite rapprochés émotionnellement.
On retrouve les caractéristiques de la phase de différenciation dans l’évaluation qualitative, sous la catégorie de rang supérieur « domaines de problèmes », classée comme « thèmes développés par les personnes consultantes pendant la consultation de couple ». Selon Jellouschek et Kohaus-Jellouschek (1993), les couples parviennent à dénouer les cycles interactionnels destructeurs, d’une part lorsque chaque partenaire (re)trouve individuellement davantage de responsabilité personnelle et, d’autre part, lorsque les partenaires s’ouvrent l’un à l’autre et montrent leurs sentiments. Cela remet en mouvement une dynamique de couple figée, et les sujets problématiques peuvent être travaillés et surmontés dans la « phase de restructuration » (ou de réorientation) qui suit, dans le cadre de la consultation de couple. Dans la catégorie principale « Changements dans le système conjugal pendant la période de consultation » figurent les aspects cognitifs, émotionnels et comportementaux correspondants, que les personnes interviewées ont rétrospectivement désignés comme des changements importants (tableau 2). Cette phase peut se conclure soit par la découverte d’une nouvelle base pour la relation de couple, soit par la décision de se séparer.
Tableau 2 — Catégories pour lesquelles des changements ont été rapportés pendant le processus de consultation
Fréquence (f) et pourcentage.
Dans les 10 entretiens, les personnes interrogées ont aussi évoqué spontanément l’évolution de la satisfaction dans leur relation de couple après la fin de la consultation. La satisfaction à l’égard de la relation de couple a donc augmenté plus ou moins nettement pendant la période de consultation, puis a de nouveau baissé après la fin de la consultation de couple.
Toutes les personnes interrogées se sont aussi exprimées sur la relation avec la personne conseillère. Une septième catégorie repose sur ce que les personnes interrogées ont dit de leur contact avec les structures de soins. Ces deux catégories peuvent être rattachées à la catégorie « processus d’ajustement ».
Dans cette section, les principaux résultats de l’étude sont présentés et discutés selon la logique des catégories principales élaborées, replacées dans un contexte circulaire (figure 2).
Les résultats de l’étude antérieure par questionnaires comme ceux de la présente étude donnent des indices sur l’imbrication des processus du système conjugal avec les émotions des partenaires et avec leur état de santé. Les modèles théoriques intégratifs, qui se placent à l’interface des domaines de la relation de couple, des émotions et de la santé, offrent donc un cadre constructif pour les études auprès de couples de longue date (Uchino, 2013). Ils montrent comment des composantes précises des relations de couple, par exemple les processus relationnels sociaux de base et les mécanismes biologiques coordonnés, interagissent chez les partenaires et influent sur leur état de santé individuel. Dans le processus de régulation des émotions, sentiments, cognitions, évaluations, comportements et composantes (neuro)physiologiques agissent de concert (Ochsner et Gross, 2007).
Selon l’appréciation subjective des personnes interviewées, des évolutions problématiques étaient à l’œuvre depuis assez longtemps avant la consultation. Avec l’âge, les événements de vie critiques ou les situations limites de l’existence humaine deviennent plus probables (Staudinger et Dittmann-Kohli, 1994). Il s’agit notamment de restrictions de santé, de maladies et d’expériences de perte de divers ordres, qui mettent les personnes âgées au défi d’élaborer des formes d’ajustement et de reconstruire en profondeur leur projet de vie et leur système de sens personnel. Au moment de la demande de consultation de couple, les charges pesant sur le système conjugal avaient soit atteint une « masse critique », soit un changement récent était survenu dans le système conjugal et familial, donnant l’impulsion pour chercher un soutien dans une consultation de couple (« situation clé »). Dans ce contexte, les événements éprouvants sont à comprendre comme des événements de vie critiques normatifs et non normatifs (Filipp, 1990), par exemple des maladies somatiques et psychiques chroniques (les siennes comme celles de l’autre membre du couple), la perte de son emploi ou une sortie de la vie active marquée par des circonstances défavorables, et des expériences subjectives de perte liées au départ des enfants adultes. Les facteurs de stress étaient très lourds et puissants, et duraient parfois depuis des années. Les personnes interviewées avaient auparavant tenté en vain de faire face à ce stress négatif sans aucun soutien extérieur, ce qui avait finalement accru la tension. Les tentatives de la personne, du couple et l’aide de l’entourage social n’ayant apporté ni soulagement ni solutions, une aide professionnelle a alors été recherchée par la consultation de couple. Ce phénomène est connu sous le nom de modèle en cascade (Bodenmann, 2000 ; Widmer Rodríguez Betancourt, 2001).
Des études ont montré que la qualité de la relation modère la corégulation physiologique des couples (Pietromonaco et al., 2013). Un faible niveau de satisfaction conjugale augmente la probabilité qu’une connexion ou une transmission des humeurs négatives et de l’activation individuelle s’établisse entre les partenaires. Les couples dont l’activation physiologique concordait fortement tendaient davantage à se « contaminer » émotionnellement et à répondre au stress et aux états négatifs de l’autre par une hausse de leur propre activation (Saxbe et Repetti, 2010). Ce phénomène passe par l’axe HHS (axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien ; McEwen, 2000). Ce système majeur de réponse au stress de l’organisme s’active lorsque le stress est ressenti subjectivement. Son produit final est le cortisol, considéré comme un prédicteur fiable du stress. Les résultats de deux études de Wrzus et al. (2013) appuient les hypothèses sur la surcharge et sur son lien avec la régulation des émotions au grand âge. Confrontées à des événements désagréables complexes touchant plusieurs domaines de leur vie, les personnes âgées présentent des réactions psychologiques et cardiovasculaires plus marquées que les personnes plus jeunes.
En résumé, les situations clés dans lesquelles les couples ont choisi un soutien extérieur par la consultation de couple étaient des situations de vie où les charges et les défis de la relation de couple s’accumulaient et où les capacités d’ajustement antérieures des partenaires ne suffisaient plus. Il s’agissait de l’aggravation récente d’un conflit chronique et/ou d’un paroxysme de crise perçu subjectivement, dû à l’accumulation de plusieurs charges prolongées, où les capacités d’ajustement propres des partenaires étaient épuisées. Dans certains cas, des événements éprouvants aigus s’y ajoutaient dans le contexte de vie.
Les situations de vie qui ont conduit les couples interviewés à se tourner vers un centre de consultation comprennent des pertes et des limitations dans le domaine de la santé, c’est-à-dire des atteintes et des maladies somatiques et psychiques, ainsi que la perte d’emploi de l’un des partenaires. Ce sont aussi les sujets dont les personnes interviewées se souviennent rétrospectivement comme de leurs préoccupations de couple au début de la consultation. Dans les entretiens, les membres des couples ont fait état de sentiments de désespoir et de débordement. En lien avec cela, une qualité relationnelle subjectivement négative s’était installée de plus en plus dans la période précédant la consultation de couple. Les thèmes du début de la consultation évoqués dans les entretiens correspondent largement aux représentations préalables des domaines de problèmes des personnes de plus de 55 ans qu’on trouve dans la littérature : expériences de perte, maladies, blessures et surmenage, ainsi que des situations de transition comme la retraite ou la situation dite du « nid vide » (Freund et al., 2014 ; Riehl-Emde, 2014, 2015). Les atteintes massives à la santé dues à des maladies et à des symptômes physiques et psychiques étaient la catégorie la plus souvent citée au début du processus de consultation de couple. Il s’agissait, par exemple, de maladies et de limitations somatiques et psychiques chroniques de l’un ou des deux partenaires, parfois accompagnées de douleurs permanentes, de séquelles physiques et psychologiques durables d’une maladie somatique grave, de dépression, de troubles anxieux ou d’une addiction de l’un des partenaires. Les expériences de perte étaient aussi fréquemment citées, surtout la perte d’un emploi ou des expériences de harcèlement moral, mais aussi le départ des enfants adultes, et donc l’adieu au rôle actif de parents. Il est apparu clairement qu’il s’agissait d’expériences de perte cumulées, c’est-à-dire de charges successives ou simultanées qui dépassaient les possibilités d’ajustement des partenaires et des couples dans leur environnement social. Des situations de surmenage et des sentiments de désespoir ont été décrits : « Et ça a continué comme ça pendant 5 ans, et puis notre médecin de famille, je me plaignais encore et encore, et alors il m’a dit : "Oui, oui, madame A., vous devez être contente que votre mari soit encore en vie !" Je dis : oui, bien sûr que je suis contente qu’il soit en vie, je dis, mais ce n’est plus une vie. Je dis : c’est plutôt moi qui vais en mourir, plutôt que lui. »
Ces charges et ces expériences de surmenage s’accompagnaient d’un « éloignement émotionnel » au niveau du couple : « C’étaient donc des situations concentrées qui se sont mises en travers de notre chemin, et la distance entre nous n’a cessé de grandir. Il était toujours dans son espace à lui, et moi dans le mien. » Cette catégorie saisit l’absence ou la perte de contact émotionnel dans le couple. « Il était toujours comme sous une cloche de verre » : c’est ainsi qu’une femme interrogée décrit l’impression que lui donnait son mari. L’expérience de l’éloignement émotionnel vis-à-vis de l’autre est reprise dans la recherche sur le stress, en lien avec les effets des situations éprouvantes sur les relations proches (Karney et al., 2005).
L’approche de la psychologie du développement sur la durée de la vie (Brandtstädter et Lindenberger, 2007) offre un cadre théorique adapté pour considérer les processus et capacités d’autorégulation des personnes, ainsi que les processus dyadiques, dans la façon de vivre la relation de couple de longue durée au grand âge. Les résultats de recherche sur la motivation à agir et la régulation des émotions chez les personnes âgées vivant une relation de couple de longue durée sont surtout pertinents ici (Carstensen et Lang, 2007 ; Charles et Carstensen, 2007). À mesure que le temps de vie restant diminue, les buts liés aux émotions passent au premier plan (Carstensen et al., 1999, 2011) : la qualité des relations sociales, en particulier de la relation de couple, prend plus d’importance avec l’âge. Le besoin fondamental de proximité et d’acceptation dans la relation de couple acquiert ainsi une importance particulière. Si le lien conjugal semble menacé, cela peut déclencher un stress considérable. La relation proche au sein du couple influe donc sur la santé en modifiant les réactions physiques des partenaires qui comptent pour la santé, réactions qui apparaissent dans le processus d’interaction du couple comme des corrélats de leurs émotions (Sbarra et Coan, 2018).
Au début de la consultation, les partenaires se décrivaient comme émotionnellement distants. L’« éloignement émotionnel », au sens d’une perte d’intimité et d’accès à l’autre, associé à des sentiments d’isolement, a été cité de façon constante par les personnes interviewées : « Chacun avait vécu sa propre vie… au fil des années, nous n’avions pas du tout vécu en couple. »
Cette expérience d’éloignement émotionnel vis-à-vis de l’autre est reprise dans la recherche sur le stress, en lien avec les effets des situations éprouvantes sur les relations proches (Karney et al., 2005). Neff et Karney (2004) ont étudié l’effet de « débordement du stress » (stress spillover). Selon ce modèle, un stress extérieur au couple fait naître des perceptions négatives dans la relation de couple, et la capacité des partenaires à traiter de façon constructive ces perceptions critiques s’en trouve fortement limitée. Quand le stress est élevé, les ressources cognitives des partenaires sont débordées, et ne parviennent plus à distinguer le stress extérieur de l’insatisfaction relationnelle. Une femme interviewée a décrit ainsi sa situation : « … j’ai vite fait une dépression nerveuse. J’ai crié en pleine nuit, toute la maison a dû tout entendre. De désespoir, et de ne plus pouvoir. »
Selon Bodenmann (2013), une relation de couple proche, durable et engageante répond au besoin humain fondamental d’attachement. La menace de perdre le lien conjugal peut déclencher de l’angoisse. Les approches de la thérapie de couple fondées sur la mentalisation indiquent que, dans les situations stressantes et menaçantes où l’on éprouve la peur de perdre l’attachement, le système d’attachement connaît une activation considérable. Dans les situations menaçantes, l’attachement conjugal présente l’avantage adaptatif que la proximité de l’autre assure un soutien et aide à réduire la peur (Rohmann et al., 2006). Parallèlement, la capacité de mentalisation des partenaires peut être (temporairement) limitée. Une femme interviewée a décrit son mari ainsi : « Il était en fait toujours sous une cloche de verre. On ne pouvait pas du tout l’approcher. » Cela entraîne des interprétations erronées et des réactions dysfonctionnelles dans l’interaction du couple, qui activent à leur tour chez l’autre de la colère et des réactions de retrait (Plitt, 2017). Le concept de mentalisation paraît pertinent ici. Il remonte au groupe de travail réuni autour de Fonagy (Fonagy et al., 2002) et désigne « la capacité de se représenter de manière appropriée des états internes tels que des motifs, des sentiments et des convictions, en soi-même comme chez autrui » (Rottländer, 2017, p. 24). Des capacités de mentalisation matures favorisent la résolution conjointe des problèmes dans le couple. La mentalisation est conçue comme un processus dépendant du stress (Kirsch et al., 2016). Notamment en cas d’émotions fortes, comme la peur ou la colère, qui s’accompagnent d’une activation élevée chez les partenaires, le risque est grand que la capacité à mentaliser de manière appropriée ne puisse, temporairement, être maintenue. Selon le modèle du double traitement du stress (Luyten et al., 2011), l’activation augmente sous l’effet du stress et entraîne un basculement des systèmes corticaux (cortex préfrontal) vers les systèmes sous-corticaux (cortex postérieur et système limbique) (Schultz-Venrath, 2015). La résolution réflexive des problèmes, sous une activation faible à moyenne, requiert les systèmes corticaux. En cas d’activation élevée, les fonctions sous-corticales permettent un traitement rapide de l’information, mais s’accompagnent d’une baisse de la capacité de mentalisation. Les processus de mentalisation explicites et contrôlés diminuent à mesure que l’activation augmente, et les processus de mentalisation implicites et automatiques prennent leur place. Dans le modèle neurobiologique dépendant du stress, le point de bascule individuel d’un mode de mentalisation explicite à un mode implicite est lié à l’ampleur du stress d’attachement et aux stratégies d’ajustement individuelles (Kotte et Taubner, 2017). Le stress et l’activation de l’attachement dans la relation de couple sont étroitement liés, car le point de bascule de la mentalisation explicite à la mentalisation implicite dépend, entre autres, de l’ampleur du stress d’attachement et des stratégies d’ajustement individuelles. Une capacité de mentalisation suffisante favorise un traitement constructif de ses propres émotions et de celles de l’autre, et permet de réguler les conflits centraux de la relation de couple.
En résumé, les sujets dont les personnes interrogées avaient conscience au début de la consultation étaient des charges de santé massives et diverses expériences de perte. Cela s’accompagnait, chez les deux partenaires, d’un sentiment de débordement et, en conséquence, d’un éloignement émotionnel dans le couple. En cas d’expériences de stress excessives, les formes matures de la compétence de mentalisation peuvent s’effondrer chez les partenaires. Il en résulte des perceptions erronées et des vécus dysfonctionnels dans la relation de couple (Bark et al., 2016). La relation d’attachement des partenaires était menacée au moment de l’inscription en consultation de couple, ce qui, compte tenu de la haute priorité que les personnes âgées accordent aux relations émotionnellement importantes, signifie que la sécurité émotionnelle de la relation de couple ne leur était plus disponible comme ressource.
Cette catégorie se distingue de la catégorie « Thèmes des personnes consultantes au début de la consultation de couple » en ce qu’au fil du processus de consultation, les personnes consultantes ont examiné de plus près certains aspects ou thèmes de fond de leur relation de couple mise à rude épreuve, ainsi que leur propre part dans les problèmes, et s’y sont ouvertes. Cela a changé le regard des couples. Au lieu des thèmes du début de la consultation, qu’elles avaient plutôt décrits en termes de facteurs de stress extérieurs, l’attention s’est portée sur les préoccupations et les besoins intérieurs des personnes interviewées. Ce déplacement peut peut-être déjà être vu comme un effet de la consultation de couple. Dans la recherche actuelle sur la thérapie de couple, on admet que les approches dont l’efficacité est démontrée par des données probantes partagent des facteurs d’action communs (Davis et al., 2012). On repère ainsi en thérapie de couple des mécanismes de changement non spécifiques, qui peuvent se résumer en trois catégories : « changer le faire, changer le penser et changer le ressentir » (Davis et al., 2012, p. 42).
Les thèmes des personnes interviewées recoupent largement ceux que la littérature recense comme thèmes de consultation des couples âgés en thérapie de couple (Riehl-Emde, 2014, p. 15). Les personnes interviewées ont décrit des schémas interactionnels dysfonctionnels qui s’étaient installés dans la relation de couple, par exemple à la suite de la situation nouvelle créée par la fin de l’activité professionnelle ou par une maladie : « … et c’est devenu assez vite clair pour nous que c’est vraiment un gros point chez nous, qui ne va tout simplement pas. Parce que chacun dit : écoute, je ne peux pas faire ceci ou cela parce que l’autre ne va pas bien. Des deux côtés, ces égards étaient tout simplement devenus trop pesants. »
La relation avec les enfants adultes et la situation de nid vide, ainsi que leurs effets sur la qualité de la relation de couple, sont devenues des thèmes importants pour les personnes interviewées au cours de la consultation de couple. Les relations avec les membres de la famille, en particulier les liens avec ses propres enfants et petits-enfants, sont une source essentielle de qualité de vie et de bien-être tout au long du cycle de vie (Mahne et Huxhold, 2017). Les enfants adultes qui vivaient encore récemment au domicile parental avaient une fonction régulatrice dans le système conjugal. Ces enfants recevaient, par exemple, les confidences de l’un des partenaires et compensaient des manques émotionnels dans la relation de couple : « C’était positif, je pouvais toujours parler avec elle (la fille, note de l’autrice), ce que je ne pouvais pas faire avec mon mari. » Cette possibilité de compensation avait disparu dans la situation de vie des personnes interviewées avant le début de la consultation, si bien que les couples étaient mis au défi de trouver de nouveaux mécanismes de régulation de la distance et de la proximité dans leur contact.
Dans leur rôle de parents, les couples se souciaient du mode de vie de leurs enfants adultes et s’y engageaient émotionnellement : « Et c’est comme ça que je suis de nouveau maintenant. J’essaie, le négatif est là, le souci pour notre fille est là, pour ne pas en être brisée, parce que le médecin lui-même l’a déjà dit quand elle nous a donné, quand elle m’a fait une fois une telle scène, que je ne m’étais pas occupée d’elle, avec des problèmes dans son mariage. »
Le déséquilibre dans la relation de couple dû à la maladie ou à la charge biographique d’un membre du couple a aussi été abordé dans le processus de consultation. Il était question, par exemple, de la répartition inégale des responsabilités : « Ça va trop loin. Alors je dis aussi : pourquoi tu ne fais pas comme ceci, et pourquoi tu ne fais pas comme cela. Parce qu’alors je suis déjà quelque part dans ce stupide sentiment de responsabilité, et bien sûr je dépasse les bornes… » Les stratégies inadaptées de l’autre membre du couple envers la personne malade, par exemple la surprotection, font augmenter son propre niveau de stress négatif (Coyne et Fiske, 1992).
La façon d’organiser le contact physique entre partenaires et la perturbation de leur relation sexuelle étaient liées à des problèmes de santé, à l’éloignement émotionnel ou à des luttes de pouvoir au sein du couple. Dans une étude longitudinale canadienne portant sur près de 400 couples âgés vivant seuls à domicile, la sexualité commune était majoritairement liée positivement à la qualité du couple et perçue comme une source de satisfaction (Trudel et al., 2014). Selon les personnes interviewées, la sexualité n’a été abordée que dans certains processus de consultation de couple. Dans les entretiens, presque toutes les personnes interrogées ont évoqué les contacts physiques (manquants), la tendresse mutuelle et la relation sexuelle du couple. Les thèmes « distance et proximité » et « attachement et autonomie » dans la relation de couple ont joué un rôle. Un comportement d’interaction d’un membre du couple, perçu comme possessif ou émotionnellement distant était parfois suivi de l’évitement du contact sexuel par l’autre : « Et là, on remarquait vraiment, non : "Si j’embrasse maintenant, peut-être qu’il va m’avoir." Non ! Là, elle a mis fin à tout. Comme si elle se fermait. Elle est fâchée maintenant. L’aigreur de fond, je dirais, l’empêche de lâcher prise et de dire : "Oh, allez !" » Dans un couple, les deux personnes interviewées ont explicitement parlé de « punir » l’autre en refusant toute activité sexuelle. De nombreux indices montrent que la satisfaction à l’égard de la relation sexuelle ne dépend pas principalement de l’existence de rapports sexuels, mais de la capacité du couple à échanger sur les désirs et les besoins de chacun et à s’entendre sur la façon de vivre sa sexualité commune (Baas et Schmitt, 2010).
À côté des aspects éprouvants, les personnes interrogées ont explicitement nommé des ressources de leur relation de couple. La solidarité mutuelle, la continuité du lien conjugal et les valeurs communes étaient vues comme le fondement de la relation de couple et comme des facteurs de stabilisation. L’accent était mis sur la longue durée de la relation et sur la valeur du « rester ensemble » fondée sur l’histoire de vie commune. « Nous avons toujours été un couple. Et je ne sais pas, je n’abandonne pas si facilement non plus. Et mon mari non plus, je crois. Notre mariage, notre famille a en fait une tout autre base ou un tout autre but que les jeunes d’aujourd’hui. » On retrouve des caractéristiques semblables dans le concept d’engagement (commitment), qui comprend la décision consciente de se lier à l’autre et la continuité dans le temps (Sternberg, 1986 ; Acker et Davis, 1992 ; Bodenmann, 2013).
En résumé, au cours du processus de consultation, les personnes interrogées ont pris conscience de leurs cycles interactionnels dysfonctionnels en tant que couple et de leur propre contribution à ces schémas dans leur relation. À cet égard, la différenciation des thèmes de la consultation de couple, qui tient compte des schémas dysfonctionnels dans l’interaction du couple, est déjà un accomplissement de mentalisation significatif, qui contribue à la capacité du couple à résoudre ses problèmes (Plitt, 2017). Un déséquilibre dans la répartition des rôles, dû à la maladie, à une restriction ou à une vulnérabilité biographique d’un membre du couple, a été abordé, de même que les tâches développementales à venir dans la relation avec les enfants adultes, au sens d’un détachement du rôle parental commun. Des discordances dans la relation physique et sexuelle du couple sont apparues dans certains processus de consultation de couple. Aborder les problèmes du couple au début du processus de consultation a amené les deux partenaires à prendre davantage conscience des tensions et des questions non résolues de leur relation.
Les changements sont compris ici comme des processus d’ajustement des partenaires. Les changements décrits dans les entretiens concernaient la relation de couple et les personnes interviewées elles-mêmes (per se). Ils se sont produits pendant les séances de consultation de couple et en dehors. Les expériences suivantes, vécues dans le processus d’interaction du couple pendant les séances, ont compté pour les personnes interviewées.
L’échange ouvert sur ses pensées, ses sentiments, ses expériences, ses problèmes et ses points de vue à l’égard de l’autre a été très souvent cité : « On a, on a été plus ouvert avec soi-même. On a davantage parlé de soi personnellement. On a aussi dit parfois ses propres souhaits devant les autres. Et ça a été très bien reçu. » Une femme interviewée a souligné que, dans la situation de consultation, elle avait pu écouter son mari et accueillir ses impulsions : « Et alors je dis : tu me blesses encore plus quand je suis assise là maintenant et que j’entends soudain de toi quelque chose que j’aurais pu supporter avant, mais que je n’ai pas entendu. Et ça m’a étonnée, ça m’a un peu fâchée. Mais je ne me suis jamais levée pour sortir, parce que quelque part, quelque part, c’était peut-être aussi intéressant. »
Les études sur les facteurs d’efficacité généraux en thérapie de couple repèrent les processus thérapeutiques transversaux suivants : faire évoluer le regard du couple sur le problème désigné vers l’objectivité, l’implication contextuelle au niveau du couple, la réduction des comportements dysfonctionnels guidés par l’émotion, la promotion de l’expression, jusque-là évitée, des émotions et de schémas de communication constructifs (Benson et al., 2012). Le degré d’ouverture et de lien avec l’autre peut influer sur l’effet du stress sur l’axe HHS (Slatcher et al., 2010).
Reconnaître sa propre part dans les problèmes du couple a été une étape décisive pour les personnes interviewées : « Non, en fait juste aussi, euh, peu sûr, ou que je sais qu’au bout du compte, c’est moi qui dois faire les pas. Hum… oui, et je suis juste trop lâche pour dire : bon, ce n’est pas comme ça qu’on imagine un mariage. Et, euh, oui, personne ne peut changer intérieurement comme ça, ce n’est pas possible du tout… » Sous l’impulsion de la consultation, plus de la moitié des personnes interviewées ont changé de regard sur leur relation de couple : « Eh bien, en essayant d’aller vers l’homme, mon partenaire, et en essayant de voir les choses avec d’autres yeux. » La recherche sur la thérapie de couple montre que les processus thérapeutiques qui amorcent en parallèle des changements aux niveaux émotionnel, cognitif et comportemental se révèlent efficaces (Greenberg et Johnson, 1986 ; Christensen, 1988 ; Greenberg et al., 2010). Dans le concept de mentalisation, percevoir, classer et communiquer ses propres affects est considéré comme un accomplissement, tout comme percevoir les émotions de l’autre (Cordes et Schultz-Venrath, 2015). Cela permet d’adopter la perspective de l’autre et de voir l’effet de son propre comportement du point de vue de l’autre. Les personnes interviewées ont décrit ce changement de perspective comme une étape décisive du processus de consultation de couple.
Les personnes interrogées ont décrit avoir compris, au cours de la consultation, que les schémas d’interaction dysfonctionnels au niveau du couple les avaient conduites à l’éloignement émotionnel et qu’elles avaient perdu l’accès émotionnel l’une à l’autre dans des situations de stress excessif permanent : « Le mur, il s’est élevé. » La menace pesant sur l’attachement dans la relation de couple est fortement liée au stress (Hazan et Shaver, 1987). Cela concorde avec le modèle du basculement de la mentalisation dépendant du stress (Luyten et al., 2011). Le stress, l’activation accrue et l’activation concomitante du système d’attachement entraînent un basculement d’une mentalisation explicite et contrôlée vers une mentalisation implicite et automatique (Plitt, 2017, p. 44). Selon les expériences d’attachement individuelles et les caractéristiques structurelles psychiques, ce basculement survient à des moments différents. En cas de stress émotionnel élevé, comme celui que décrivent les personnes interrogées, les partenaires n’ont peut-être plus eu accès à leurs capacités de mentalisation. Le modèle de la corégulation dans les relations proches postule que les partenaires d’un couple forment un système émotionnel dynamique (Butler et Randall, 2013). Pendant les séances de consultation de couple, les personnes interrogées ont pu faire baisser leur activation et ont (de nouveau) pu se mentaliser mutuellement et réfléchir à leur dynamique de couple.
Les personnes interrogées ont décrit des changements hors de la situation de consultation, c’est-à-dire dans la vie quotidienne des couples. Elles avaient retrouvé une proximité émotionnelle et sexuelle/physique avec leur partenaire, ce qui avait aussi augmenté leur bien-être subjectif : « Eh bien, là où, au début, là où nous en avons beaucoup parlé, j’ai trouvé ça formidable pour nous deux ! Il est devenu lui aussi de plus en plus ouvert, et c’était très, très agréable. Je me sentais de mieux en mieux, et j’ai aussi remarqué que mon corps réagissait autrement. Et les petites douleurs qu’on a maintenant sont devenues de moins en moins fortes. »
On distingue les processus de changement primaires au sein des séances de consultation, qui permettent aux couples de vivre l’intimité à court terme, des processus de changement secondaires hors de la situation thérapeutique (Schär, 2010). L’expérience de l’intimité à deux pendant la séance de thérapie de couple, soutenue par des interventions thérapeutiques, favorise le transfert dans la vie quotidienne du couple. Les personnes interrogées ont rapporté avoir mis en œuvre, peu après les séances de consultation de couple, des changements dans leur interaction de couple au quotidien. Le modèle SAVI (Strength and Vulnerability Integration, intégration des forces et des vulnérabilités) postule des forces socio-émotionnelles liées à l’âge, contrebalancées par des vulnérabilités liées à l’âge qui se manifestent dans les situations d’activation émotionnelle persistante, laquelle ne peut être réduite qu’avec un temps de retard au grand âge (Charles, 2010 ; Charles et Luong, 2013). Un nouvel équilibre a été trouvé dans le couple, qu’une des femmes interviewées a exprimé ainsi : « Et, mais c’est comme ça : 50 ans, bientôt 50 ans que nous sommes ensemble, c’est comme ici, un maillon de chaîne, parfois il est emmêlé, le maillon, et puis il redevient lisse, ou on le lisse en tirant. Et c’est pareil dans le mariage. Parfois il y a des périodes tellement emmêlées qu’on se dit qu’on n’arrivera plus à les démêler, et puis elles redeviennent lisses. » Le lien entre le bien-être physique et psychique et la satisfaction dans la relation de couple a été démontré à maintes reprises et est probablement influencé par de tels processus psychobiologiques de réduction du stress (Frisch et al., 2017).
Certaines personnes interrogées ont tenté de stabiliser la relation de couple en évitant activement les confrontations avec l’autre sur des sujets de conflit connus de longue date. « Comment dire ? Comment j’ai fait ça ? Quand j’emploie ça maintenant, le mot, je me suis fait soumis. … Pour qu’elle reprenne le dessus, c’est-à-dire que, là, on a eu de nouveau 4 jours, quand elle était là, elle n’a de nouveau pas réagi pendant 3 jours. » La décision consciente de ménager l’autre ou de « consentir des sacrifices » a servi à certains membres des couples à ôter la tension négative de l’interaction de couple du moment. « Oui, et maintenant nous avons en quelque sorte trouvé un terrain d’entente au milieu. Hum, j’essaie de ne pas la provoquer, et elle ne prend pas toujours tout si mal. C’est un avantage. »
Dans les relations de couple de longue durée au grand âge, le maintien du niveau de fonctionnement de la relation est vécu comme un gain, car il favorise le bien-être subjectif (Ebner et al., 2006). Selon la théorie processuelle de Gross (John et Gross, 2004), les personnes âgées choisissent plus souvent la stratégie de régulation des affects qu’est la réévaluation, qui consiste à réinterpréter les situations connotées ou éprouvantes. Elles évitent ainsi les émotions négatives et font face aux situations en mobilisant moins de ressources. Le recours à des stratégies passives de régulation des émotions fait partie des compétences socio-émotionnelles élargies du grand âge (Blanchard-Fields, 2007). Les stratégies constructives d’évitement des conflits, favorables à la relation, se retrouvent ainsi plus souvent dans les conflits conjugaux des personnes âgées que chez les personnes plus jeunes (Holley et al., 2013). Chez les personnes âgées, les buts d’évitement dirigés contre une perte ou contre une dégradation du statu quo actuellement stable peuvent ainsi être considérés comme constructifs (Urry et Gross, 2010). Les stratégies de refoulement ou de suppression dans des conflits émotionnellement importants au sein du couple exigent des ressources cognitives considérables (Edelstein et Gillath, 2008 ; Peters, 2015a). Il faut donc se demander dans quelles conditions les stratégies d’évitement décrites sont à considérer comme une forme mature de régulation des affects, et quand elles atteignent leurs limites. Cela peut arriver lorsque l’activation physiologique atteint un niveau si élevé qu’une situation de surmenage apparaît, du fait de l’activation prolongée liée à l’âge (McEwen, 2000 ; Labouvie-Vief et Medler, 2002 ; Charles, 2010).
Pour les personnes interviewées, décider à nouveau de choisir leur partenaire représentait un changement profond, décrit aussi comme un tournant : « J’ai quand même dit : te revoilà enfin. Oui, et une si petite occasion, un grand effet, peut vous faire prendre conscience, comme à force de ruminer et de ressasser 2 jours avant, peut vous faire prendre conscience de combien la personne est en fait encore précieuse. » La longue histoire commune du couple a été mise en avant comme une ressource. Les théories de l’optimisation des affects (Carstensen et al., 2003 ; Charles, 2010) postulent que le « bien vieillir » se caractérise par un présent positif façonné avec un sentiment d’efficacité personnelle. Les approches actuelles de la réactivité affective (Ong et Bergeman, 2004 ; Almeida, 2005) soulignent que, dans les situations éprouvantes, l’ampleur des affects négatifs compte moins que la possibilité de vivre des émotions positives. Le fait de se souvenir des bons moments de la relation de couple malgré les charges et les difficultés du moment a aidé ces personnes âgées à réguler leurs émotions (Riehl-Emde, 2016a,b).
Certaines personnes interrogées ont clairement indiqué n’avoir perçu aucun changement dans leurs problèmes de couple. Quatre personnes interrogées, appartenant à deux des couples, ont rapporté avoir changé leur façon de faire face à un domaine de conflit insurmontable. Un accroissement de l’intimité au sein des couples est soutenu par des interventions thérapeutiques qui favorisent chez les partenaires les facteurs suivants : empathie, compréhension des motifs et des sentiments, prise de conscience et changement de comportement, et mobilisation du soutien (Woolley et al., 2000).
En résumé, il est apparu clairement qu’au cours de la consultation de couple, des changements intra- et interindividuels significatifs se sont produits chez les personnes consultantes et dans leur relation de couple. Aborder les problèmes du couple a permis une prise de conscience accrue des cercles d’interaction dysfonctionnels et des questions non résolues de la relation. Par une réflexion autocritique sur leur propre part dans ces schémas d’interaction et par une ouverture émotionnelle envers leur partenaire, les personnes interrogées ont rompu avec leur façon antérieure de faire vivre la relation. Cela a permis aux couples de se rapprocher de nouveau émotionnellement et physiquement. Selon Riehl-Emde (2005), la sexualité au grand âge aide les personnes à se sentir en sécurité dans la relation de couple et proches de leur partenaire, ce qui soutient à son tour la capacité à réguler l’estime de soi. La tendresse est aujourd’hui considérée comme un facteur sous-estimé de l’état de santé aux troisième et quatrième âges (Riehl-Emde, 2016a). Pour certaines personnes interrogées, l’« évitement actif des conflits » servait à réguler les émotions négatives dans la relation de couple.
Les personnes interrogées ont décrit rétrospectivement avoir vécu un rapprochement émotionnel avec leur partenaire au cours du processus de consultation de couple et avoir mis en œuvre des changements positifs dans la communication du couple, ainsi que des changements dans leurs schémas d’interaction. Il en a résulté une amélioration du bien-être subjectif. Les changements tendaient cependant à être de courte durée. Vers la fin ou après la fin du processus de consultation de couple, le stress perçu subjectivement et l’insatisfaction à l’égard de la relation ont de nouveau augmenté pour la majorité des personnes interrogées. Cette évolution se voit nettement dans les évaluations de la qualité de la relation de couple que les personnes interrogées ont faites pendant les entretiens dans un système de coordonnées (figure 1). Après une hausse dans la première phase de la consultation de couple, la satisfaction conjugale a de nouveau plus ou moins baissé. Il ressort très clairement des propos des personnes interviewées qu’elles ont souvent vécu les changements obtenus pendant la consultation comme instables : « D’abord l’élan, puis la vieille ornière. » Les personnes interviewées ne sont pas parvenues à transférer durablement les changements dans la vie quotidienne. C’était particulièrement le cas lorsque des facteurs de stress négatifs réapparaissaient : « Ne nous parlons pas beaucoup, parce que nous deux, nous n’en pouvons plus. Et c’est justement de ça que nous voulions nous débarrasser, … Et ce n’est pas là que nous en sommes en ce moment. Et c’est pour ça que c’est encore incroyablement difficile pour nous, pour moi, en ce moment. »
Dans la synthèse des 10 évaluations, il apparaît clairement qu’après une hausse initiale, la satisfaction à l’égard de la relation de couple baisse de nouveau (figure 1).
Les personnes interviewées ont dit avoir mis fin trop tôt à la consultation de couple, ou qu’elles solliciteraient de nouveau une consultation en cas de nouvelles situations critiques : « Nous nous sommes aussi dit après coup : "Nous n’aurions pas dû abandonner si vite ! Nous aurions dû venir ici plus longtemps, parler plus longtemps et davantage, peut-être que ça aurait été encore mieux. Peut-être que nous avons arrêté trop tôt." Nous nous sommes dit : "D’accord, on va y arriver. Nous sommes sur la bonne voie, nous allons y arriver." Mais c’était encore loin d’être vraiment consolidé. » Avec l’augmentation du stress d’attachement, vécu comme éprouvant par les personnes interviewées, on peut supposer une perte de contact émotionnel au niveau du couple et une moindre souplesse réflexive des partenaires. Les situations de forte activation émotionnelle, comme les conflits éprouvants dans la relation de couple, s’accompagnent chez les personnes âgées d’une activité physiologique croissante (Kunzmann et Grühn, 2005 ; Uchino et al., 2005). On estime que les personnes âgées, contrairement aux adultes d’âge moyen, présentent une réactivité physiologique moindre lorsque leur activation est faible. Si l’activation émotionnelle provoquée par un stress socio-émotionnel dépasse un seuil, les personnes âgées présentent une réaction physiologique plus forte que les personnes plus jeunes et ne peuvent plus, de ce fait, mobiliser les ressources de leur intelligence cristallisée pour résoudre les problèmes (cf. Peters, 2015b).
Dans le cadre d’un modèle intégratif de thérapie de couple (Schär, 2010), on distingue des processus de changement primaires et secondaires. À court terme, au début de la thérapie de couple, on favorise le fait que le couple vive (de nouveau) l’intimité dans différents domaines de sa relation. Sur cette base, des interventions peuvent être utilisées à un stade ultérieur de la thérapie de couple pour favoriser durablement l’expérience d’intimité du couple, puis la satisfaction et la stabilité conjugales.
En résumé, la majorité des personnes interviewées ont retrouvé, pendant la consultation de couple, une proximité émotionnelle et physique dans leur relation, ont perçu des aspects positifs chez leur partenaire et dans la relation, et ont mis fin à la consultation à ce stade. Ces changements ne se sont toutefois pas révélés stables lorsqu’un stress intense est réapparu. Les conflits au niveau du couple ont alors de nouveau augmenté, et les deux partenaires ont eu des comportements agressifs sous l’effet de leur nouvelle surcharge. Comme l’a dit une personne interviewée : « Parce que tout simplement les deux partenaires sont physiquement dans un si mauvais état, et alors seulement, pas l’un avec l’autre, mais seulement l’un contre l’autre. Chacun est épuisé, agacé, mais veut finir son travail. » Du fait de l’augmentation du niveau de stress et de l’activation du système d’attachement, la capacité de mentalisation explicite des partenaires a pu être limitée. La capacité cognitive est moindre lors du basculement vers le mode de mentalisation implicite sous un stress élevé, ce qui rend plus difficiles la mémorisation, le traitement de l’information et la résolution des problèmes. Une activation émotionnelle plus élevée due au stress chronique va de pair, dans les couples, avec une moindre mémorisation des compétences de communication apprises (Baucom et al., 2012).
Les personnes interviewées ont déclaré qu’elles auraient dû poursuivre ou reprendre la consultation de couple plus longtemps. Les problèmes de la relation de couple ont été nommés pendant la consultation, mais les couples n’ont pas (encore) trouvé de solutions viables.
Outre les trois thèmes centraux « facteurs de stress, domaines de problèmes et processus d’ajustement », qui figurent déjà dans le guide d’entretien, il est apparu à plusieurs reprises dans les entretiens, de façon surprenante, que les personnes interviewées avaient recours aux structures du système de santé, parallèlement au processus de consultation ou avant et/ou après celui-ci, lorsque les tensions dans leur relation de couple, et par conséquent le stress subjectif, augmentaient fortement. Elles prenaient contact avec la médecine générale ou spécialisée, avec des psychothérapeutes en libéral, avec une clinique psychiatrique spécialisée ou avec un hôpital général.
Des atteintes à la santé aiguës et chroniques massives, dues à des maladies aussi bien physiques que psychiques, figuraient parmi les principaux facteurs de stress que les personnes interviewées ont cités comme caractéristiques de leur situation de vie. On pouvait donc s’attendre à ce qu’elles cherchent aussi de l’aide auprès du système de santé pendant la consultation de couple et/ou après. Dans certains cas, cependant, les personnes interviewées ont explicitement déclaré que le séjour de leur partenaire en établissement ou un traitement médical après la fin de la consultation de couple avait servi à réguler les émotions dans la relation de couple. À propos du séjour de son mari dans un hôpital psychiatrique, une femme a dit : « Il ne s’agit pas de l’expédier et de l’éloigner. Mais simplement pour que je puisse respirer un peu. Non, je ne veux pas partir ni rien. Je veux juste, nous nous téléphonions tous les soirs, mais je veux juste avoir le sentiment que, pour l’instant, il va bien. Ils vont le remettre sur pied, et alors je n’ai pas besoin de le faire. Donc, selon la devise, je peux m’occuper un peu de moi et je n’ai pas à… c’est en fait comme ça, je le lui ai déjà dit si souvent, je l’ai dit ici aussi à l’époque, je ne veux simplement pas avoir la responsabilité. »
Dans certains cas, le stress de la relation de couple avait contribué à des symptômes physiques ayant donné lieu à un traitement médical. Une personne interviewée l’a formulé ainsi : « Oui, et si elle le lui a dit, je ne sais pas, en tout cas il y a eu l’examen (chez le médecin de famille, note de l’autrice), qui a pu le faire hospitaliser, et c’était plus ou moins, j’aurais presque envie de dire, c’était le salut de notre mariage. »
Après avoir entendu de tels propos dans les entretiens, des questions se posent sur la mise en réseau des centres de consultation psychologique avec le système de santé. Les études d’efficacité des traitements de thérapie familiale et de couple indiquent que les traitements médicaux sont moins utilisés en parallèle. On l’observe en particulier chez les personnes dites « grandes utilisatrices » de soins (high-utilizers) (Crane, 2007). Pour la majorité des personnes interviewées, la première indication de se tourner vers un centre de consultation pour une consultation de couple était venue d’un cabinet médical ou psychothérapeutique. Les critères de ces orientations vers la consultation de couple n’étaient pas connus dans le cadre de cette étude. On ne savait pas non plus si, ni comment, les prestations et les interventions des structures de soins et de la consultation de couple étaient coordonnées. On peut se demander si les couples venus consulter recourraient moins au système de santé si les problèmes au niveau du couple étaient allégés par la consultation de couple. La recherche sur la relation entre le recours fréquent aux structures de soins et la psychothérapie, ou la thérapie familiale et de couple, montre un « effet de compensation » (offset effect) : chez les personnes ayant suivi une thérapie conjugale ou familiale, le recours au système de santé a diminué de plus de 20 % (Law et Crane, 2000).
Les personnes interviewées ont décrit avoir utilisé les structures du système de santé pour réguler leurs émotions lorsque les situations interpersonnelles de leur relation de couple dégénéraient. À partir de ces propos, on peut se demander si, et comment, se fait la mise en réseau des centres de consultation avec le système de santé. Selon quels critères oriente-t-on les couples vers les centres de consultation, puis de ces centres vers les structures de soins ? Les prestations et les interventions des secteurs de la consultation et de la santé peuvent-elles être coordonnées plus efficacement pour répondre aux besoins des personnes qui viennent chercher conseil ? Pour préserver leur bien-être subjectif, il peut être indiqué que les personnes âgées recourent en parallèle aux structures de la consultation et de la santé. Les interventions des différents services d’aide et de thérapie devraient être coordonnées autant que possible, pour obtenir des effets de synergie. Cela exigerait des contacts entre les structures, au-delà des situations particulières comme à propos de chaque situation.
Dans l’ensemble, la possibilité de généraliser les résultats de l’étude est fortement limitée par la base de données. Il n’a pas été possible de sélectionner les personnes participant aux entretiens qualitatifs selon des critères précis. On peut se demander si ce sont les personnes consultantes les plus satisfaites du processus de consultation de couple et de la personne conseillère qui ont accepté de participer aux entretiens. Les couples séparés ou ayant abandonné la consultation, par exemple, n’étaient pas disponibles pour les entretiens.
La validité des données est aussi limitée par les caractéristiques de l’échantillon. Il s’agissait de couples hétérosexuels de 55 ans et plus, mariés depuis de nombreuses années, en premières noces. Selon les personnes conseillères, la consultation de couple s’était terminée normalement, et les couples avaient été invités par la personne qui les avait reçus à participer à l’enquête par questionnaires et à un entretien. Il est possible que d’éventuels aspects critiques négatifs de la consultation de couple n’aient pas été mentionnés dans les entretiens. Le fait que les partenaires savaient que l’autre aurait aussi un entretien sur le même sujet a également pu conduire les personnes interrogées à des déclarations sélectives.
Les couples installés de longue date sollicitent une consultation de couple lorsqu’ils vivent un stress excessif dû à l’accumulation de charges et de limitations chroniques et aiguës, associée au sentiment subjectif d’être débordés et impuissants. Au moment de leur inscription en consultation de couple, ils vivent une activation émotionnelle très élevée, submergés par les problèmes et ne trouvant aucune possibilité d’ajustement par eux-mêmes.
Du fait du niveau de stress accru, les partenaires perdent l’accès à l’expertise socio-émotionnelle acquise au cours de leur vie et à leurs capacités de résolution des problèmes dans la relation de couple.
La surcharge entraîne un éloignement émotionnel au niveau du couple, qui active le système d’attachement des couples. Les partenaires sont alors pris dans une tourmente émotionnelle supplémentaire.
La capacité de mentalisation des partenaires s’effondre temporairement sous leur forte charge de stress, ce qui perturbe la communication affective du couple et entraîne parfois des comportements agressifs des partenaires. Les vulnérabilités individuelles et les styles d’attachement influent sur le point de bascule de la mentalisation explicite à la mentalisation implicite dans le système conjugal.
Le processus de consultation permet aux partenaires de se rapprocher de nouveau émotionnellement au niveau du couple, ce qui conduit à son tour à l’apaisement émotionnel des personnes. Les couples reprennent le contact physique, ce qui apaise le système d’attachement des partenaires et réduit l’activation émotionnelle négative.
Cet apaisement permet aux couples âgés d’accéder de nouveau à leur expertise socio-émotionnelle acquise. Grâce à la baisse de l’activation, les partenaires sont (de nouveau) capables de s’ouvrir émotionnellement l’un à l’autre, d’adopter la perspective de l’autre et de saisir leur propre part dans les problèmes au niveau du couple (c’est-à-dire de mobiliser une mentalisation mature). Cela permet une résolution réflexive des problèmes au niveau du couple, et les partenaires voient de manière différenciée les domaines de problèmes comme les ressources de la relation de couple.
Face à des problèmes interactionnels connus de longue date ou persistants dans la relation de couple, les personnes âgées recourent à des stratégies situationnelles et constructives d’évitement et de mise à distance, qui les aident à éviter le stress émotionnel dans la relation de couple et à stabiliser leur bien-être émotionnel.
Si un stress important survient de nouveau, il devient plus probable que les personnes âgées ne puissent ni éviter une détresse élevée ni recourir à des stratégies cognitivo-comportementales pour atténuer les expériences émotionnelles aversives. Leur capacité de mentalisation mature s’effondre alors de nouveau. Dans ces situations, elles ne peuvent mobiliser que de façon limitée leurs avantages émotionnels liés à l’âge pour réguler leurs émotions.
Certaines personnes âgées vivant une relation de couple de longue durée recourent, dans les situations éprouvantes, aux structures de soins pour trouver un soutien dans la régulation de leurs émotions et apporter un soulagement à leur système conjugal.
Même si l’étude par questionnaires qui a précédé la présente étude n’est pas au centre de cet article, deux de ses résultats méritent d’être relevés : nous avons constaté une baisse des plaintes subjectives et de la charge globale pesant sur la relation de couple, mais en même temps une hausse de l’insatisfaction à l’égard de la communication affective et de l’intimité émotionnelle, de la résolution des problèmes et de l’agressivité dans la relation de couple. Ce dernier résultat peut s’expliquer par des résultats partiels de l’étude.
Ces hypothèses fondent de nouvelles questions de recherche sur la consultation des couples de longue date. Dans ce cadre, la connaissance de l’évolution des stratégies de régulation émotionnelle avec l’âge reste particulièrement importante.
De notre point de vue, les résultats conduisent à des hypothèses sur la conception du processus de consultation avec les couples de longue date, que nous avons consignées ici sous forme de réflexions de synthèse :
Complexe Systémique : à retenir
L’intérêt de cette petite étude allemande est de suivre de près ce qui se passe quand des couples mariés depuis 24 à 48 ans viennent consulter. Le schéma est net : ce n’est pas un conflit isolé, mais l’empilement des maladies, des pertes d’emploi, du départ des enfants et du soin d’un parent dépendant qui épuise les ressources et installe l’éloignement. En séance, l’ouverture émotionnelle réciproque et la reconnaissance de sa propre part remettent le couple en mouvement ; mais, les courbes le montrent, la satisfaction retombe après la fin de la consultation dès que le stress revient. Deux enseignements pour la clinique systémique : chez les couples âgés, l’évitement actif de certains conflits peut être une régulation mature plutôt qu’une résistance, et l’après-consultation se prépare (rendez-vous de suivi, porte laissée ouverte), en lien avec les médecins et les services vers lesquels le couple se tourne déjà quand la tension déborde. Les limites tiennent à l’échantillon : cinq couples hétérosexuels volontaires, en premier mariage, dont plusieurs avaient été suivis par l’intervieweuse elle-même. À lire avec l’étude sur l’intimité des couples âgés face au trouble cognitif léger, et avec le cycle de vie du couple comme boussole clinique.
Notes de l’original
Éthique. Conformément à la législation locale et aux exigences institutionnelles, aucun examen ni aucune approbation éthique n’étaient requis pour cette étude menée auprès de personnes. Les personnes participantes ont donné par écrit leur consentement éclairé à la participation à l’étude.
Contributions. Les deux personnes qui signent l’article ont apporté une contribution substantielle, directe et intellectuelle au travail et en ont approuvé la publication.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare que la recherche a été menée en l’absence de toute relation commerciale ou financière pouvant être interprétée comme un conflit d’intérêts potentiel.
Note de l’éditeur. Les affirmations exprimées dans cet article n’engagent que les personnes qui le signent et ne représentent pas nécessairement celles de leurs organismes de rattachement, ni celles de l’éditeur, de l’équipe éditoriale ou des personnes chargées de l’évaluation. Aucun produit évalué dans cet article, ni aucune affirmation de son fabricant, n’est garanti ou cautionné par l’éditeur.
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Traduction non officielle en français de Les relations de couple de longue durée : stress, problèmes et processus d’ajustement en consultation de couple. Éclairages tirés de cinq études de cas auprès de cinq couples de longue date, par Ute Kieslich et Gisela Steins, Frontiers in Psychology, vol. 13, art. 866580 (2022), doi : 10.3389/fpsyg.2022.866580, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Long-term couple relationships - stress, problems and coping processes in couple counseling: Insights based on five case studies with five long-term couples », publié dans Frontiers in Psychology (2022) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Kieslich, U., et Steins, G. (2022). Les relations de couple de longue durée : stress, problèmes et processus d’ajustement en consultation de couple. Éclairages tirés de cinq études de cas auprès de cinq couples de longue date (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/les-relations-de-couple-de-longue-duree-stress-problemes-et-processus-d-ajustement (Œuvre originale publiée en 2022 dans Frontiers in Psychology, 13, 866580 (2022) ; republiée en 2022 par Frontiers in Psychology, https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2022.866580/full)
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