Children · Thérapie familiale
Comment protéger un enfant quand un parent nie la maltraitance ? L’approche Resolutions, née à Bristol et inspirée des thérapies orientées vers les solutions et narratives, mise moins sur l’aveu que sur un réseau de proches qui partage la responsabilité de la sécurité. Une équipe néerlandaise suit deux familles : dans l’une, une voisine, deux personnes amies et une nièce s’engagent et l’agression cesse ; dans l’autre, le réseau reste à l’écart et le plus jeune enfant continue de signaler de l’agression.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Maltraitance infantile et soutien social familial : la pratique de l’approche Resolutions, par Annemariek J. W. Sepers, Marija Marić et Trudy M. Mooren, publié dans Children (MDPI) (2025), doi : 10.3390/children12050580, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes, avec toutes leurs valeurs ; la figure est reprise avec sa légende traduite. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
En n’impliquant pas le réseau, l’équipe professionnelle a peut-être cédé au parent qui recourait à l’agression au lieu de soutenir le parent non agressif.
Annemariek J. W. Sepers, Marija Marić et Trudy M. Mooren
Résumé
Contexte et objectifs : la maltraitance envers les enfants est un problème dévastateur, et des interventions efficaces sont nécessaires. Les interventions qui intègrent le soutien social se sont révélées plus efficaces pour réduire la maltraitance parentale que celles qui ne le font pas. L’approche Resolutions (RA) met l’accent sur la collaboration avec le réseau social de la famille. La présente étude vise à examiner le rôle des réseaux sociaux dans la RA. Méthodes : ce rapport présente les cas de deux familles (enfants de 8 à 18 ans) dans lesquelles des faits de maltraitance envers les enfants sont allégués. Une étude à méthodes mixtes a été menée. Des données qualitatives issues d’entretiens approfondis et des données quantitatives obtenues par des évaluations répétées selon un protocole à cas unique ont été intégrées. Les incidents de maltraitance ont été évalués avant le traitement, à la fin du traitement et au suivi à l’aide des Conflict Tactics Scales. Une mesure idiosyncrasique a été administrée toutes les deux semaines pendant l’intervention. Résultats : dans les deux familles, les membres ont reconnu l’intérêt d’impliquer leur réseau social et ont rapporté une diminution des incidents de maltraitance. Une famille a réussi à impliquer le réseau, et dans cette famille, les comportements agressifs ont cessé peu après le début de la RA. Les résultats se sont maintenus pendant le suivi. Dans l’autre famille, l’agression a cessé après la période de référence selon les parents, mais pas selon leur plus jeune enfant. Conclusions : bien que l’implication du soutien social soit prescrite par le protocole d’intervention, plusieurs obstacles en entravent la réalisation. Des recommandations sont formulées sur la manière d’impliquer les membres du réseau social dans le cadre d’une thérapie familiale lorsque la sécurité de l’enfant est menacée. La RA pourrait être une intervention précieuse pour faire cesser la maltraitance, mais elle demande davantage de recherche.
La maltraitance envers les enfants est une préoccupation mondiale, répandue et profondément nocive. Les estimations de sa prévalence mondiale varient fortement, de 0,3 % à 36 % [1,2]. On classe généralement la maltraitance en quatre grandes catégories : la maltraitance physique, les violences sexuelles, la maltraitance émotionnelle ou psychologique, et la négligence [1,3]. Un nombre croissant de recherches met en lumière les conséquences à long terme de ces maltraitances, et montre leur impact profond et durable sur la santé physique, le bien-être psychologique et le développement cognitif des enfants [3,4].
Des recherches antérieures ont montré que la violence familiale peut se transmettre d’une génération à l’autre [5,6]. De fait, les parents qui ont subi de la maltraitance ou de la négligence dans leur enfance sont statistiquement plus susceptibles de maltraiter leurs propres enfants que les parents qui n’ont pas vécu de telles expériences adverses [7,8]. Ce schéma contribue à perpétuer un cycle de maltraitance à travers les générations, d’où le besoin urgent d’interventions efficaces pour interrompre ce cycle. Un facteur important impliqué dans la transmission intergénérationnelle de la maltraitance est la disponibilité du soutien social. Des données suggèrent que les mères qui ont réussi à rompre le cycle de la maltraitance avaient tendance à disposer d’un meilleur accès à des réseaux de soutien social que celles qui n’y sont pas parvenues [8]. Ces résultats soulignent le rôle protecteur que le soutien social peut jouer pour atténuer le risque de voir la violence se poursuivre d’une génération à l’autre.
Le soutien social est défini comme « le fait d’apporter de l’aide ou du réconfort à autrui, généralement pour l’aider à faire face à des facteurs de stress biologiques, psychologiques et sociaux » [9]. Dans le contexte des interventions familiales en matière de maltraitance, le soutien social désigne la mobilisation du réseau existant des membres de la famille, par exemple le voisinage ou la famille élargie. Le réseau d’une famille peut apporter un soutien à la fois émotionnel et matériel à la famille soupçonnée de maltraitance [10,11]. La recherche sociologique distingue le soutien social reçu et le soutien social perçu. Le soutien reçu désigne les interactions objectives et observables entre les personnes. Le soutien perçu, lui, renvoie à la manière dont ces interactions sont vécues et appréciées par la personne qui les reçoit. Il peut y avoir un écart entre les deux. La perception du soutien social se révèle plus importante pour le bien-être individuel que le soutien effectivement reçu. Le soutien social perçu protège contre la psychopathologie, alors que les bénéfices du soutien social reçu restent plus contradictoires [12,13].
Pour prévenir efficacement la maltraitance, des interventions fondées sur des données probantes sont indispensables. Au cours des dernières décennies, de nombreuses interventions ont été développées, et leur nombre ne cesse d’augmenter. Une méta-analyse récente a rendu compte des résultats de 123 interventions visant la maltraitance [14]. Certaines sont conçues pour la prévention dans la population générale ou dans des groupes à risque élevé (interventions préventives), tandis que d’autres ciblent spécifiquement des familles dans lesquelles une maltraitance a déjà été repérée (interventions curatives).
Ces interventions diffèrent par leurs mécanismes sous-jacents. Certaines visent par exemple à renforcer les compétences parentales, à réduire la détresse psychologique des parents, ou à consolider le soutien émotionnel et social en activant le réseau social de la famille. La méta-analyse citée plus haut a examiné lesquels de ces mécanismes contribuent à l’efficacité des interventions. Malgré la diversité des approches disponibles, l’efficacité globale reste modeste. La méta-analyse rapporte une taille d’effet globale faible à modérée (d = 0,36, p < 0,001), ce qui suggère l’impact limité des interventions actuelles. Les interventions qui intégraient un soutien social et émotionnel réussissaient notamment mieux à réduire les comportements parentaux maltraitants et négligents que celles qui ne le faisaient pas. Ce résultat souligne l’importance de s’appuyer sur le soutien émotionnel et social du réseau social face à la maltraitance [14].
L’approche Resolutions (RA, resolutions approach) est une intervention contre la maltraitance qui s’appuie sur le réseau social de la famille pour organiser un soutien à la fois émotionnel et social aux parents [15]. La RA a été développée par Susie Essex, John Gumbleton et Colin Luger à la National Society for the Prevention of Cruelty to Children de Bristol [15] ; elle s’inspire des modèles de thérapie familiale orientée vers les solutions et narrative [16]. Le but de la RA est de faire cesser et/ou de prévenir la maltraitance dans des familles ayant des enfants de 0 à 18 ans, où des parents sont soupçonnés de maltraitance et nient les faits allégués. Dans la RA, impliquer le réseau est considéré comme un élément crucial pour assurer la sécurité de l’enfant. On y juge plus prioritaire que les membres du réseau social de la famille assument une responsabilité commune pour la sécurité de l’enfant que d’obtenir l’aveu de la maltraitance par (l’un des) parents. Un aspect clé de cette responsabilité commune est que les membres du réseau soient informés des inquiétudes concernant la famille et des circonstances dans lesquelles un risque de maltraitance peut survenir. Dans ces moments-là, ces personnes peuvent apporter leur aide. La collaboration avec le réseau a pour but d’élargir la vigilance quant à la sécurité dans la famille à un contexte plus large, et d’associer des personnes de ce réseau à la mise en œuvre d’un plan de sécurité. Les membres de la famille peuvent désigner ces personnes, en fonction de celles en qui leurs enfants ont confiance et de celles que les services de protection de l’enfance jugent appropriées [15].
Dans cette étude, notre but est de mieux comprendre les bénéfices du soutien social en tant que composante de la RA dans la pratique clinique auprès de familles confrontées à la maltraitance. Nous décrivons et illustrons l’application de la RA dans deux familles. Nos questions sont précisément les suivantes : des membres du réseau social ont-ils été identifiés et impliqués ? Quel(s) rôle(s) ces personnes ont-elles joué ? Comment les membres de la famille ont-ils perçu le processus de la RA ? Pour ces deux familles, nous avons aussi cherché à savoir si les incidents de violence dans la famille avaient diminué pendant l’intervention RA.
Notre étude fait partie d’une étude à cas uniques multiples (N = 10 familles) portant sur l’efficacité de la RA. Son protocole a été décrit ailleurs [17]. L’étude a été approuvée par le comité d’éthique de l’Institut de psychologie (université d’Amsterdam). Toutes les familles ont été informées des objectifs et de la procédure de l’étude, et les parents ainsi que les enfants de plus de 12 ans ont donné leur consentement éclairé actif avant de participer. La participation était entièrement volontaire, et les personnes participantes n’ont reçu aucune incitation ni compensation financière. La RA leur a été proposée par des centres de santé mentale spécialisés dans le traitement des auteurs et des victimes de maltraitance.
Les familles décrites ici sont les deux premières familles incluses dans l’étude mentionnée ci-dessus dont l’ensemble des membres souhaitaient participer. Dans ces familles, des signes précis de maltraitance avaient été remarqués par au moins deux sources, mais l’un des parents niait (en partie) la maltraitance. En outre, les familles et les personnes chargées du suivi de leur dossier avaient accepté de travailler avec la RA. Selon la loi néerlandaise, toute personne exerçant dans le travail social doit signaler aux services de protection de l’enfance tout cas de maltraitance dont elle a connaissance. Une personne de la protection de l’enfance était donc impliquée auprès des familles incluses dans cette étude, afin que la maltraitance puisse être traitée en concertation avec la protection de l’enfance.
Cette étude a utilisé un protocole à cas unique. La famille A, première famille incluse dans l’étude, a servi de pilote pour tester la batterie de recherche. Après le traitement et les mesures de cette famille, nous avons décidé d’ajouter des mesures idiosyncrasiques (MI) toutes les deux semaines ainsi qu’une mesure de référence (T0). Les temps de mesure diffèrent donc légèrement entre les deux familles. Pour la famille A, des mesures approfondies ont été prises avant et après le traitement (T1, T2), ainsi qu’aux suivis à trois et six mois après le traitement (T3, T4). Pour la famille B, des mesures approfondies ont été prises 13 semaines avant le traitement (T0), avant et après le traitement (T1, T2), et aux suivis à trois et six mois après le traitement (T3, T4). En outre, pour la famille B, une MI courte a servi à suivre toutes les deux semaines la fréquence des incidents de maltraitance et de violence domestique pendant la phase de traitement (T1–T2).
La RA est une intervention destinée à faire cesser la maltraitance, qui utilise explicitement le réseau social de la famille pour construire un environnement sûr pour les enfants [15]. Elle comprend sept phases, avec 20 séances réparties sur une période de 12 à 18 mois [15]. Un formulaire permettant de noter les inquiétudes relatives à la sécurité de l’enfant a été ajouté à ce protocole [18]. Pendant la première phase (la phase de préparation), la personne ou le service qui oriente et les parents sont informés de l’intervention. Les parents comme l’instance d’orientation doivent accepter de travailler sur la sécurité dans la famille en s’appuyant sur le réseau social.
Dans la deuxième phase, une relation de coopération est établie avec les parents, et le réseau social est mobilisé. Nous suivons les recommandations des personnes qui ont conçu la RA pour trouver des membres du réseau [15]. On demande aux parents de désigner les membres du réseau qu’ils jugent aptes à contribuer à la sécurité de leur famille. Le réseau professionnel vérifie si les personnes citées conviennent. Les membres du réseau sont informés de l’approche. Les enfants ont des entretiens réguliers avec leur propre personne référente, bien que le protocole RA ne le prescrive pas expressément.
Pendant la troisième phase, les parents et la personne professionnelle RA réalisent une histoire illustrée qui répond à quatre questions : Qui s’inquiète ? De quoi s’inquiète-t-on ? Que s’est-il passé alors ? Qu’allons-nous faire ? Ce document décrit le comportement reproché aux parents. La personne chargée de la protection de l’enfance est associée à ce travail. Le document a pour but d’informer les enfants comme les membres du réseau des inquiétudes concernant la sécurité des enfants dans cette famille.
À partir de l’histoire illustrée, un plan pas à pas est élaboré dans la quatrième phase pour assurer la sécurité de l’enfant dans la famille. Les parents, leur réseau social et les équipes professionnelles y sont associés. Le rôle des membres du réseau est précisé, et des accords de sécurité sont conclus. Des réunions de réseau rassemblant les parents, leur réseau social et les équipes professionnelles se tiennent environ toutes les six semaines pour vérifier si les accords de sécurité sont respectés ou s’ils doivent être ajustés.
Dans la phase suivante, on recourt à un jeu de rôle, le jeu de rôle familial. Les parents y endossent le rôle d’une autre famille dans laquelle les parents reconnaissent la maltraitance. La personne thérapeute interroge les parents sur les dynamiques à l’origine de la maltraitance et sur ses conséquences pour l’enfant. Cette intervention a pour but d’accroître la connaissance du comportement de la personne mise en cause et de ses effets sur l’enfant, sans que les parents aient à reconnaître leur propre implication dans de telles dynamiques.
Enfin, un plan de sécurité définitif est établi, et le rôle des membres du réseau y est précisé. Des séances de suivi ont lieu trois et six mois après la dernière séance pour évaluer la mise en œuvre du plan de sécurité [15].
Un entretien semi-directif a été mené avec les membres de la famille après le traitement. Il a été construit à partir de travaux antérieurs de Gumbleton [16]. Il s’agissait d’établir si des membres du réseau avaient été identifiés et mobilisés, de comprendre leur rôle par rapport à la sécurité de l’enfant, et de saisir la perception qu’avaient les parents et les enfants de leur implication dans le processus de la RA. Parmi les questions posées figuraient par exemple : « (i) Qu’espériez-vous obtenir en participant à la RA ? (ii) Qu’avez-vous obtenu ? (iii) Qu’est-ce qui vous a le plus aidé ? » Les entretiens ont eu lieu en face à face. Ils ont été menés, puis transcrits à partir des enregistrements, par des personnes formées à l’assistance de recherche et extérieures au traitement. Pour garantir la confidentialité, les noms ont été remplacés par le rôle de la personne (amie ou ami, thérapeute, etc.).
Pour les deux familles, la fréquence des incidents de maltraitance et de violence domestique a été évaluée par les Conflict Tactics Scales (CTS) [19]. Les CTS comprennent (1) la CTS révisée (CTS2) ; (2) la CTS parent-enfant/enfant-parent (CTS-PC/CP) ; et (3) la CTS parent-parent (CTS-PP) [19]. La CTS2 est un instrument d’autoévaluation qui mesure la violence psychologique, physique et sexuelle ainsi que les blessures dues à des disputes au sein du couple, actuel ou passé. Nous utilisons quatre sous-échelles : agression psychologique, agression physique, blessures et coercition sexuelle. Chaque échelle donne deux scores, l’un pour l’agression exercée par la personne contre l’autre membre du couple, l’autre pour l’agression subie de sa part. Les parents ont coté leur comportement sur une échelle en huit points. La version néerlandaise présente une fidélité acceptable, avec des coefficients alpha de 0,65 à 0,82 [20].
La CTS-PC/CP est un questionnaire qui évalue la maltraitance physique et psychologique envers l’enfant. Parents et enfants indiquent la fréquence de certains comportements disciplinaires. Le questionnaire compte 21 items répartis en trois sous-échelles (agression physique, agression psychologique et discipline non violente), cotés sur une échelle en huit points. Les indices de fidélité vont de faibles à modérés. Des éléments en faveur de la validité de construit et de la validité discriminante des sous-échelles ont en outre été trouvés, avec des coefficients alpha allant de α = 0,55 (agression physique) à α = 0,60 (agression psychologique) [19]. L’échelle d’agression physique présente une faible cohérence interne, car elle inclut des formes diverses de violence grave, des comportements plus courants (frapper, par exemple) aux incidents rares (brûler, par exemple). Comme il est peu probable qu’un même parent recoure à tous ces types, les corrélations entre items de l’échelle s’en trouvent réduites [19].
La CTS-PP est un questionnaire dérivé de la CTS2 dans lequel les enfants cotent la fréquence des comportements agressifs entre leurs parents. Il compte 19 items, cotés sur une échelle en huit points. À notre connaissance, aucun indice de fidélité n’est connu. Le détail complet des mesures utilisées figure dans le protocole de l’étude [17].
En plus des échelles CTS, une mesure idiosyncrasique (MI) a été utilisée pour la famille B. La MI est un questionnaire personnalisé de 5 à 10 items tirés des questionnaires CTS, rempli à T0 puis toutes les deux semaines. Elle rend compte de la fréquence des actes agressifs dans la famille. Il a été demandé aux parents et aux enfants de remplir la MI.
La perception subjective de la sécurité a été évaluée par l’échelle des unités subjectives de sécurité (SUS, Subjective Units of Safety). Un score SUD est une mesure subjective autorapportée qui sert à évaluer la détresse sur une échelle en dix points [21]. Pendant les réunions de réseau, chaque membre de la famille évaluait individuellement la sécurité au sein de la famille sur une échelle allant de 0 (la récidive d’une maltraitance ou d’une négligence semblable ou pire est certaine) à 10 (aucune insécurité dans la famille). Ces réunions avaient lieu environ toutes les six semaines.
Les entretiens semi-directifs ont été analysés avec MAXQDA 2022 [22]. Les analyses reposent sur une approche de contenu dirigée, qui permet d’analyser des données qualitatives par des méthodes à la fois inductives et déductives [23,24]. La première autrice a lu les entretiens dans leur intégralité. Elle a codé les passages portant sur le réseau professionnel et personnel. Dans ces passages, des axes prédéterminés ont été utilisés (perception, rôle, expérience de la RA). D’autres codes ont été développés au sein de ces axes par codage ouvert. Une fois tous les entretiens codés, le codage des deux premiers a été refait pour vérifier que les codes trouvés dans les derniers entretiens s’appliquaient aussi aux premiers. Ce processus a été répété par une autre personne de l’équipe (TM). Les divergences ont été discutées jusqu’à l’obtention d’un consensus. Enfin, les résultats ont été interprétés au sein de l’équipe de recherche.
Pour examiner si les incidents de maltraitance et de violence domestique avaient diminué dans ces familles pendant l’intervention RA, nous avons utilisé les données des échelles CTS et SUS. Pour la famille B, nous disposions en plus des données de la MI. Ces données ont été présentées sous forme graphique, procédure fréquente dans l’analyse des données de protocoles à cas unique [25] ; les données de la MI ont en outre été analysées à l’aide de l’indice de non-recouvrement de toutes les paires (NAP, nonoverlap of all pairs). L’indice NAP représente la probabilité que le score de la première moitié du traitement soit supérieur à celui de la seconde moitié [26]. L’effet peut être interprété comme faible (indice NAP de 0,50 à 0,65), moyen (de 0,66 à 0,92) ou fort (de 0,93 à 1,0). Un effet inférieur à 0,50 peut indiquer un effet inverse, c’est-à-dire une augmentation de l’agression.
La famille A se compose d’une mère seule (49 ans) et de son enfant de 11 ans ; le père est inconnu. L’enfant et un autre membre de la famille ont accusé la mère d’exercer des violences physiques sur l’enfant. La mère a nié toutes les accusations. L’école a signalé une fréquentation scolaire irrégulière de l’enfant. En raison de la gravité des accusations, l’enfant a été placé dans une famille d’accueil. La mère était réticente à coopérer avec le service de protection de l’enfance, car elle se sentait accusée à tort. Pour retrouver la garde, elle a accepté de participer à la RA. Les services de protection de l’enfance ont également accepté de lui donner une chance de retrouver la garde. Ont participé au processus RA : la personne tutrice désignée par le tribunal pour la protection de l’enfant, une personne thérapeute familiale, la personne qui suivait la mère en psychothérapie, la personne référente du placement familial et la personne thérapeute RA.
Intervention. Pendant la phase de préparation, nous avons parlé avec la mère de la nécessité d’impliquer le réseau social. Elle était très disposée à aborder ce sujet, bien qu’elle n’ait pas de réseau actif. Il est apparu que certaines personnes de la famille étaient elles-mêmes accusées de maltraitance envers des enfants : ces personnes n’ont pas été invitées à participer au processus RA. Au début de l’intervention, la mère n’avait aucun contact actif avec son voisinage ; elle était néanmoins tout à fait disposée à inviter des personnes du voisinage à participer au processus. Dans la deuxième phase, la phase d’engagement, une relation de coopération a été établie avec la mère et le réseau social a été mobilisé. Une voisine, deux personnes amies d’autrefois et une nièce étaient prêtes à aider la famille dans le processus RA. La mère a confié avoir été gravement maltraitée par ses parents dans sa jeunesse. Elle a admis qu’il lui arrivait de « taper » son enfant pour le discipliner. Elle contestait cependant l’idée qu’elle maltraitait son enfant.
Pendant la troisième phase, la mère et la personne professionnelle RA ont réalisé le document de mots et d’images et l’ont présenté à l’enfant et aux membres du réseau social. Dans la quatrième phase, le plan de sécurité provisoire de la famille A a été établi. Il comportait plusieurs étapes. Dans la première, la mère et l’enfant se voyaient chaque semaine pendant quelques heures sous la supervision de la personne tutrice. Pendant ces rencontres, la personne tutrice se faisait une idée de la façon dont la mère réagissait à la désobéissance de l’enfant. Elle a observé une interaction positive entre la mère et l’enfant. Par exemple, la mère interagissait en fonction des besoins de son fils. En même temps, elle semblait moins capable de le discipliner de manière positive. Une personne des services à la jeunesse a travaillé avec la mère pour rompre ce cercle négatif. À l’étape suivante, la mère et l’enfant se voyaient sous la supervision d’un membre du réseau social. Cette étape s’est aussi bien passée, et la mère a progressé dans sa manière de discipliner son enfant. Par la suite, l’enfant a passé de plus en plus de temps à la maison avec sa mère.
Enfin, un plan de sécurité définitif a été établi, et l’enfant a quitté la famille d’accueil pour revivre à la maison avec sa mère. Avant l’intervention, la mère n’avait de contact avec personne de son réseau ni de son voisinage. Au cours du processus RA, le réseau s’est engagé de plusieurs manières, décrites dans le plan de sécurité : les deux personnes amies et la nièce gardaient l’enfant un après-midi et une soirée par semaine, ce qui permettait à la mère de se consacrer à ses propres activités. En cas de situation difficile, la mère pouvait téléphoner aux deux personnes amies, à sa nièce ou à sa voisine, et la voisine pouvait venir l’aider. S’il ne se sentait pas en sécurité, l’enfant avait la possibilité de contacter la voisine ou d’aller directement lui demander de l’aide. La voisine venait alors discuter avec la mère de ce qui pouvait être fait. Dans cette famille, six des sept étapes de la RA ont été suivies. Le jeu de rôle familial s’est révélé inutile, car la mère a reconnu la maltraitance pendant la phase d’engagement.
La famille B se composait de deux enfants (16 et 13 ans), de leur père (47 ans) et de leur mère (44 ans). Le père avait reçu un diagnostic de trouble de stress post-traumatique (TSPT) à la suite d’une mission militaire de maintien de la paix. Il avait suivi plusieurs traitements centrés sur le trauma, jusque-là avec des résultats insatisfaisants. Le père exerçait des violences au domicile (en lançant des objets) et maltraitait émotionnellement les enfants (en criant et en hurlant contre eux, en les insultant). Il ne niait pas l’agression, mais ne parvenait pas à reconnaître les effets néfastes de son comportement sur les enfants. Selon lui, une telle éducation était nécessaire pour que des enfants survivent dans la société actuelle. Bien qu’en désaccord, la mère ne parvenait pas à arrêter l’agression du père ; elle observait que les deux enfants se retiraient souvent dans leur chambre. La mère a déclaré clairement qu’elle voulait un environnement plus sûr pour les enfants et a menacé de quitter le père avec les enfants si son comportement ne changeait pas. Pour rester ensemble en famille, les parents ont accepté de participer à la RA. Par le passé, le père avait suivi plusieurs traitements centrés sur le trauma, mais ceux-ci n’avaient jusque-là pas réduit la violence dans la famille. De plus, les membres de la famille n’y avaient pas été associés. Bien que la famille ait de la parenté et du voisinage, elle a tendance à ne pas les fréquenter. Ont participé au processus RA : une personne tutrice de la protection de l’enfance, la personne qui suivait le père en psychothérapie et la personne thérapeute RA. En accord avec les équipes professionnelles et les parents, les objectifs suivants ont été fixés : le domicile sera un environnement sûr pour les enfants, sans que le père lance des objets, crie, hurle ou insulte.
Intervention. Pendant la phase de préparation, la RA a été expliquée aux membres de la famille et au réseau professionnel. Le réseau professionnel de cette famille se composait de la personne thérapeute du père et de la personne chargée de la protection de l’enfance. L’importance d’impliquer le réseau social dans le cadre de la RA a par ailleurs été transmise aux deux parents. Pendant la phase d’engagement, une relation de coopération a été établie avec les parents et le réseau social a été exploré plus avant. Nous leur avons expliqué qu’un aspect important de la RA est d’impliquer le réseau social. Le réseau social peut jouer un rôle dans la protection des enfants. Les parents ont expliqué que la famille vivait de manière très isolée. Bien qu’ils aient un réseau social (parents, frères et sœurs, voisins, collègues, parents des amis des enfants), ils n’avaient aucun contact avec ces personnes, car le père était devenu très méfiant envers les gens depuis ses missions de maintien de la paix. Nous avons abordé ce sujet avec la personne chargée de la protection de l’enfance. De manière surprenante, celle-ci a donné raison aux parents : il n’était pas nécessaire d’impliquer des membres du réseau social. Le réseau social ne pouvant être mobilisé, le plan de sécurité est resté limité. Le plan de sécurité de cette famille consistait en un accord selon lequel le père quitterait la famille aux moments où il se sentait plus tendu et irritable ; ces moments étaient parfois prévisibles, par exemple les jours de commémoration liés à la guerre dans laquelle il avait combattu. Ces jours-là, il louait un gîte de vacances. À d’autres moments, moins prévisibles, il partait se promener. Le document de mots et d’images a été réalisé et présenté aux enfants. Le jeu de rôle familial s’est révélé inutile, car le père a reconnu pendant la phase d’engagement l’influence de son comportement agressif sur les enfants.
Bien que la mère n’ait eu aucun contact avec son réseau social avant l’intervention, la mère et la personne thérapeute RA ont réussi à impliquer quatre membres du réseau (une voisine, deux personnes amies d’autrefois et une nièce) dans le processus RA, et à leur donner un rôle durable auprès de cette famille. Les membres du réseau ont été informés des inquiétudes concernant la famille par la mère et l’équipe thérapeutique RA, à l’aide du document de mots et d’images.
Dans l’entretien, la mère a décrit le rôle important que ces membres du réseau ont joué pour elle comme pour son enfant. Elle a trouvé beaucoup de soutien auprès de ces personnes : « Ils me soutiennent, ils me défendent. Ils connaissent toute l’histoire. Je peux en parler avec eux. Ils me posent des questions. Ils me soutiennent émotionnellement. » L’enfant pouvait contacter les membres du réseau chaque fois qu’il ne se sentait pas en sécurité. La mère a indiqué qu’un téléphone était toujours disponible pour qu’il puisse appeler chaque fois qu’il en avait besoin. Selon elle, l’enfant a utilisé cette possibilité au début du processus RA, mais moins souvent ces derniers temps.
Bien que le réseau social n’ait pas pu être impliqué auprès de cette famille, la mère voyait des avantages à l’impliquer. Selon elle, l’implication de membres du réseau aurait pu avoir pour avantages que « l’on est mieux entouré » et que « d’autres connaissent mon histoire ». Le rôle des membres du réseau aurait donc pu être d’apporter un soutien émotionnel aux parents et aux enfants : les enfants auraient pu avoir quelqu’un en dehors de la famille avec qui parler de l’agression dans la famille. Cette famille avait inscrit dans son plan de sécurité une procédure de temps mort pour le père. Des membres du réseau auraient pu fournir un lieu de temps mort, sous la forme d’une chambre de leur logement, de leur maison de vacances ou d’un camping-car.
La mère a dit qu’elle contestait l’accusation de maltraitance. Au début, elle avait le sentiment que personne ne l’écoutait et qu’on se dressait contre elle. Cela a changé au cours du processus RA. Peu à peu, elle a constaté que l’équipe professionnelle de la RA, ainsi que la personne tutrice familiale, s’engageait pour elle, l’écoutait, lui faisait confiance et plaidait en sa faveur devant le tribunal. En outre, elle pouvait les appeler, et elle l’a fait, lorsqu’elle avait des difficultés avec le comportement de son enfant, et elle recevait des conseils pour y faire face. L’enfant appréciait d’avoir sa propre personne référente, avec qui il parlait régulièrement.
La mère a vécu et apprécié un contrôle accru de la part d’instances extérieures à la famille, et donc une plus grande protection : « Pendant toutes ces années, on est dans une telle situation, et on finit par s’isoler un peu. Puis tout à coup, des gens savent, et on n’est plus seule […] Il y a eu plus de contrôle, pas un contrôle au sens de pointer du doigt […] Je me sens plus protégée, j’ai l’impression que quelqu’un me soutient. » Elle a en outre remarqué que la pression sur son partenaire pour qu’il change de comportement était plus forte. Il a pris davantage conscience de son comportement et de ses conséquences pour les enfants, et il a ensuite eu moins recours à l’agression : « Il ne s’emporte plus aussi vite, et il réfléchit davantage avant de faire ou de dire quelque chose. » Elle a aussi constaté un changement chez l’aîné : il participait davantage aux activités familiales et se retirait moins dans sa chambre. Le cadet a lui aussi trouvé utile d’être désormais davantage associé à l’accompagnement. Il appréciait particulièrement d’avoir sa propre personne référente, avec qui parler, et il trouvait la RA utile parce que, depuis le début de la RA, il pleurait moins. La mère avait le sentiment que le plan de sécurité fonctionnait. Elle a expliqué qu’elle avait peur de son partenaire auparavant, mais que grâce au plan de sécurité, elle avait mieux prise sur la situation. De fait, le père se retirait au signal convenu. Il appréciait de pouvoir joindre facilement l’équipe RA. Quand lui ou d’autres membres de la famille appelaient, on les rappelait rapidement. Il a aussi remarqué que ses enfants appréciaient d’avoir leur propre personne référente. Le père estimait que la RA avait aidé sa famille, mais ne l’avait pas aidé, lui, pour ses symptômes de TSPT.
Conflict Tactics Scales. Pour la famille A, les CTS ont été administrées avant et après le traitement (T1, T2), ainsi qu’aux suivis à trois et six mois après le traitement (T3, T4). La mère a indiqué dans les CTS (tableau 1) avoir exercé une agression psychologique au sein du couple dans l’année précédant l’intervention. Aux mesures post-traitement et pendant les suivis (T2, T3 et T4), elle a indiqué qu’il n’y avait plus d’agression psychologique. La mère a indiqué n’avoir exercé aucune forme de violence envers son enfant ; l’enfant a toutefois rapporté dans les CTS (tableau 1) que sa mère avait exercé fréquemment une agression psychologique (11 à 20 fois) et occasionnellement une agression physique (3 fois) contre lui dans l’année précédant l’intervention. Il a indiqué qu’après le traitement (T2) et au suivi (T3), toutes les formes d’agression avaient cessé. Au suivi, les résultats des CTS ont montré que toutes les formes d’agression avaient cessé, selon la mère comme selon l’enfant (tableau 1).
Tableau 1 — Type et fréquence des incidents de maltraitance et de violence domestique avant le traitement, après le traitement et aux suivis, famille A
a Donnée manquante. T1 : début de l’intervention, agression sur un an ; T2 : après l’intervention, agression sur un mois ; T3 : 5 mois après l’intervention, agression sur un mois ; T4 : 9 mois après l’intervention, agression sur un mois.
Échelle SUS pendant les réunions de réseau. La sécurité a été évaluée pendant les réunions de réseau. Les scores montrent que, selon l’ensemble des membres, la sécurité a augmenté au cours de l’intervention (tableau 2).
Tableau 2 — Scores d’unités subjectives de sécurité pendant les réunions de réseau, famille A (séances 1 à 11)
ND : non disponible, évaluation manquante ; a ne participe pas au processus RA ; b membre du réseau invité mais absent. Le score SUS va de 0 (la récidive d’une maltraitance ou d’une négligence semblable ou pire est certaine) à 10 (aucune insécurité dans la famille).
Conflict Tactics Scales. Selon les membres de la famille, les CTS (tableau 3) montrent que, dans l’année précédant l’intervention (T0), une agression psychologique et, dans une bien moindre mesure, une agression physique ont eu lieu entre les parents. Le père a indiqué avoir exercé une agression psychologique contre les deux enfants, et les enfants ont eux aussi mentionné une agression psychologique à leur encontre. Seul le cadet a signalé une agression physique occasionnelle dirigée contre lui.
Tableau 3 — Type et fréquence des incidents de maltraitance et de violence domestique à la mesure de référence, avant le traitement, après le traitement et aux suivis, famille B
a Donnée manquante. T0 : début de la période de référence, agression sur un an ; T1 : début de l’intervention, agression sur un mois ; T2 : après l’intervention, agression sur un mois ; T3 : 5 mois après l’intervention, agression sur un mois ; T4 : 9 mois après l’intervention, agression sur un mois.
Selon l’ensemble des membres de la famille, l’agression physique entre les parents a cessé dès le début de l’intervention (T1). Le père a cependant mentionné qu’il exerçait encore une agression psychologique contre les deux enfants au début du traitement. Après le traitement et pendant les mesures de suivi, cela ne se produisait plus, a-t-il noté. Selon l’aîné, toute agression avait cessé à la fin du traitement. Le cadet, en revanche, signalait encore une agression psychologique à la fin du traitement.
Les mesures de suivi ont été réalisées cinq et neuf mois après le traitement. Les parents et l’aîné ne signalaient plus aucune agression aux deux temps de suivi. Selon le cadet, en revanche, l’agression physique avait cessé au suivi, mais il relevait encore une certaine agression psychologique à la première mesure de suivi, qui avait cessé à la seconde. La violence entre les parents, selon le cadet, avait diminué mais restait présente au dernier suivi (tableau 3).
Échelle SUS pendant les réunions de réseau. L’ensemble des professionnels a estimé que la sécurité avait augmenté au cours du traitement (tableau 4). Les parents, en revanche, avaient d’abord donné un score élevé à la sécurité dans la famille, mais ces scores ont baissé après le début. À la fin de l’intervention, la sécurité avait augmenté.
Tableau 4 — Scores d’unités subjectives de sécurité pendant les réunions de réseau, famille B (séances 1 à 14)
ND : non disponible, évaluation manquante ; a absent ; b membre du réseau invité mais absent. Le score SUS va de 0 (la récidive d’une maltraitance ou d’une négligence semblable ou pire est certaine) à 10 (aucune insécurité dans la famille).
Mesure idiosyncrasique. Pour la famille B, une MI courte a servi à suivre plus fréquemment (toutes les deux semaines) la fréquence des incidents de maltraitance et de violence domestique pendant la phase de traitement (T1–T2). La MI est un questionnaire personnalisé de cinq à dix items tirés des questionnaires CTS remplis par les parents et les enfants à T0. Elle rend compte de la fréquence des actes agressifs dans la famille. L’indice NAP calculé pour la MI (figure 1) donne une image différente de celle des mesures CTS. Seuls les scores du père révèlent une diminution des comportements agressifs dans la seconde moitié du traitement par rapport à la première (indice NAP de 0,57, soit un effet faible). Les scores de la mère et de l’aîné ne montrent aucun effet (indices NAP de 0,40 et 0,48), et ceux du cadet montrent une augmentation de l’agression dans la seconde moitié du traitement (indice NAP de 0,19).

La maltraitance envers les enfants est un problème grave et dévastateur dans le monde entier, qui peut avoir de lourdes conséquences à long terme sur le développement et le bien-être des enfants [3,4]. Elle peut se transmettre d’une génération à l’autre et perpétuer des cycles de maltraitance au sein des familles [5,6]. Un manque de soutien social pourrait accroître le risque de maltraitance et de négligence [27]. À l’inverse, l’existence de solides réseaux de soutien social peut jouer un rôle décisif pour interrompre ce cycle intergénérationnel [6]. S’appuyer sur les réseaux sociaux qui entourent les familles pourrait donc accroître l’efficacité des interventions visant à faire cesser la maltraitance [28,29].
Dans cette étude, nous avons examiné l’implication d’un réseau social dans le cadre de la RA. Nous en avons exploré l’importance dans le processus de renforcement de la sécurité à travers deux exemples cliniques. Nous avons décrit la procédure de traitement et la manière dont elle a été évaluée, et nous avons étudié le rôle joué par les membres du réseau. Nous avons en outre analysé si les incidents de maltraitance et de violence domestique avaient diminué pendant la RA dans les deux familles.
Nos résultats montrent que, bien que la famille A ait eu au départ un réseau social restreint et des antécédents de maltraitance au sein de la famille, des membres du réseau appropriés ont pu être identifiés, ce qui rejoint les résultats d’Armstrong et al. [30]. Dans la famille B, en revanche, les tentatives de mobiliser le réseau social ont échoué, malgré un réseau familial plus large. À cet égard, il est notable que la personne chargée de la protection de l’enfance se soit rangée à la décision des parents de ne pas mobiliser le réseau.
Plusieurs processus sous-jacents peuvent avoir contribué à l’échec de la mobilisation du soutien social dans ce cas. Premièrement, du côté des parents, la honte et la réticence à reconnaître la violence envers des membres de la famille ont pu jouer. Dans les familles soupçonnées de maltraitance, il peut y avoir une résistance à impliquer le réseau, parce que l’on ne veut pas révéler ouvertement que de la violence domestique se produit dans la famille [31]. Deuxièmement, la mère avait révélé qu’elle avait peur de son partenaire. Comme la mère, les équipes du travail social peuvent elles aussi éprouver menace ou anxiété face à des personnes qui recourent à la violence. Elles peuvent alors se ranger au souhait des parents de ne pas impliquer le réseau, et ainsi éviter la confrontation. Lorsque les parents ne veulent pas impliquer le réseau, l’équipe RA a-t-elle suffisamment d’autorité pour l’imposer ? Tout cela souligne l’importance d’une collaboration entre les différentes organisations autour des familles. Turnell et Essex [15] insistent également sur l’importance de soutenir le parent sécurisant. En n’impliquant pas le réseau, l’équipe professionnelle a peut-être cédé au parent qui recourait à l’agression au lieu de soutenir le parent non agressif. Le protocole n’a ainsi pas été pleinement mis en œuvre, et l’intervention n’a peut-être pas fonctionné aussi bien qu’elle l’aurait pu.
Dans les deux familles, les membres de la famille comme les équipes professionnelles ont perçu des effets positifs de la RA sur la sécurité familiale. Dans les familles, on disait se sentir davantage soutenu et protégé, et le plan de sécurité avait, disait-on, accru la sécurité familiale. Pour la famille A, les résultats quantitatifs dessinent une image claire : la mère et l’enfant s’accordent à dire qu’il n’y a plus d’agression après le traitement. Pour la famille B, en revanche, les mesures quantitatives ont révélé certaines divergences. Premièrement, les résultats montraient davantage d’agression dans les mesures bimensuelles que dans les mesures mensuelles. Une explication possible de cet écart est qu’il est plus facile de se souvenir d’événements sur une période courte que sur une période longue. Rendre compte d’une période plus courte pourrait donc donner des observations plus précises qu’un compte rendu portant sur une période plus longue. Deuxièmement, dans la famille B, il y avait une différence entre la manière dont les parents et l’enfant cotaient la survenue de l’agression. Bien que la mère ait rapporté des résultats positifs, la question restait de savoir si l’agression (verbale) avait complètement cessé dans cette famille.
En outre, dans les deux familles, les parents ont d’abord donné des scores de sécurité élevés pendant les réunions de réseau, alors que l’on s’attendait à des scores bas au début du traitement. Deux facteurs peuvent l’expliquer. Premièrement, au début, les parents n’avaient peut-être guère confiance dans cette nouvelle intervention et voulaient prouver que leurs enfants étaient en sécurité dans leur famille, d’où des scores de sécurité élevés. Deuxièmement, au fil du processus, les parents sont devenus plus attentifs à ce que les équipes professionnelles considèrent comme de l’agression.
Notre première recommandation est qu’il importe que l’équipe professionnelle soit unie sur la nécessité d’impliquer le réseau et ne relâche pas ce principe. Mobiliser le réseau peut cependant être un défi, et les équipes peuvent avoir besoin d’être davantage guidées. Bien que la recommandation du NICE sur la maltraitance et la négligence envers les enfants [27] indique qu’un manque de soutien social peut rendre une famille plus vulnérable à la maltraitance et à la négligence, elle ne prescrit pas comment les équipes peuvent construire et mobiliser le réseau, ni quel rôle ses membres pourraient avoir. Nous recommandons que ce point soit traité lors des prochaines révisions des recommandations.
Deuxièmement, le protocole RA n’est pas très clair sur la question de savoir si les enfants doivent aussi être reçus régulièrement sans leurs parents. Pendant le traitement de ces familles, des séances individuelles supplémentaires ont eu lieu pour les enfants. Les enfants interrogés ont dit avoir beaucoup apprécié ces séances. En outre, parce que les membres du réseau peuvent apporter aux enfants un soutien émotionnel et pratique, et que les enfants sont une source d’information importante sur la sécurité dans la famille, il convient de veiller particulièrement à ce que les enfants soient entendus et associés au processus RA. Il importe qu’ils connaissent aussi les accords de sécurité, qui peuvent leur être communiqués par des mots et des images, de la même manière que les inquiétudes ont été abordées avec eux plus tôt dans le processus.
Une force de notre étude est de recueillir des informations auprès d’un éventail varié de personnes, y compris les enfants qui ont subi la maltraitance. Une limite est que les membres du réseau n’ont pas été eux-mêmes explicitement interrogés sur leur rôle et leur implication. Cela aurait pu apporter beaucoup d’informations supplémentaires sur la manière dont ces personnes interprétaient leur rôle et dont chacune l’a rempli. Une autre limite tient à la petite taille de l’échantillon, puisque l’étude ne porte que sur deux familles. Enfin, le calendrier de recueil des données n’était pas le même dans les deux cas, ce qui a pesé sur la comparabilité des résultats.
En conclusion, cette étude souligne l’importance d’impliquer le réseau social dans la RA. Elle montre que, dans les deux familles, les membres ont reconnu l’intérêt d’impliquer leur réseau social et ont rapporté une diminution des incidents de maltraitance. Une famille a réussi à impliquer le réseau, et dans cette famille, les comportements agressifs ont cessé peu après le début de la RA. Les résultats se sont maintenus pendant le suivi. Dans l’autre famille, l’agression aurait cessé après la période de référence selon les parents, mais pas selon leur plus jeune enfant. Si la mobilisation du réseau est vécue comme une aide, sa réalisation demande un engagement collaboratif. Il est clair que l’offre de services aux familles confrontées à la maltraitance s’accompagne de dynamiques difficiles. La RA pourrait être une intervention précieuse pour faire cesser la maltraitance, mais elle demande davantage de recherche.
Complexe Systémique : à retenir
L’intérêt de ce petit article est de poser une question que la protection de l’enfance rencontre tous les jours : que faire quand le parent mis en cause nie ? L’approche Resolutions déplace l’enjeu de l’aveu vers la sécurité partagée : des proches informés, un document de mots et d’images pour que l’enfant sache ce qui inquiète, un plan de sécurité que le réseau aide à tenir. Le contraste entre les deux familles est instructif. Là où une voisine, deux personnes amies et une nièce entrent dans le dispositif, l’agression cesse et l’enfant rentre chez lui. Là où le réseau reste à l’écart, la personne chargée de la protection se range à l’avis des parents, et le cadet continue de signaler de l’agression que les adultes ne voient plus. Pour la clinique systémique, la leçon est double : l’isolement d’une famille fait partie du problème à traiter, pas une donnée à respecter, et la parole des enfants, recueillie à part, reste un indicateur indispensable. Deux cas ne prouvent rien ; ils montrent où le protocole se fragilise. À lire avec l’article sur les réunions de décision menées par la famille, et avec l’article sur la résistance parentale en protection de l’enfance.
Notes de l’original
Remerciements. L’équipe de recherche remercie les familles et les collègues qui ont participé à cette étude.
Contributions. Conceptualisation : A.J.W.S., M.M. et T.M.M. ; méthodologie : A.J.W.S. et M.M. ; validation : M.M. ; analyse formelle : M.M. ; investigation : A.J.W.S., M.M. et T.M.M. ; ressources : A.J.W.S. et M.M. ; curation des données : M.M. ; rédaction de la première version : A.J.W.S. ; relecture et révision : T.M.M. et M.M. ; visualisation : A.J.W.S. ; supervision : T.M.M. et M.M. ; administration du projet : A.J.W.S. ; obtention du financement : A.J.W.S. et M.M. L’ensemble de l’équipe a lu et approuvé la version publiée du manuscrit.
Approbation éthique. L’étude a été menée conformément à la déclaration d’Helsinki et approuvée par le comité d’éthique de la recherche de l’université d’Amsterdam, département de psychologie (protocole 2017-DP-7892, le 27 mars 2017).
Consentement éclairé. Le consentement éclairé de toutes les personnes impliquées dans l’étude a été obtenu.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts. Les financeurs n’ont joué aucun rôle dans la conception de l’étude, le recueil, l’analyse ou l’interprétation des données, la rédaction du manuscrit ni la décision de publier les résultats.
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Traduction non officielle en français de Maltraitance infantile et soutien social familial : la pratique de l’approche Resolutions, par Annemariek J. W. Sepers, Marija Marić et Trudy M. Mooren, Children, vol. 12, no 5 (2025), doi : 10.3390/children12050580, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Child Abuse and Family Social Support: The Practice of Resolutions Approach », publié dans Children (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Sepers, A. J. W., Marić, M., et Mooren, T. M. (2025). Maltraitance infantile et soutien social familial : la pratique de l’approche Resolutions (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/maltraitance-infantile-et-soutien-social-familial-la-pratique-de-l-approche-resolutions (Œuvre originale publiée en 2025 dans Children, 12(5), 580 (2025) ; republiée en 2025 par Children, https://www.mdpi.com/2227-9067/12/5/580)
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