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Counselling and Psychotherapy Research · Thérapie familiale

Qui a le droit de savoir ? Négocier l’autorité épistémique dans les thérapies constructionnistes

Que se passe-t-il quand, en séance, ce sont les personnes qui consultent qui posent les questions ? Ioanna Moraitou et Eleftheria Tseliou analysent, ligne à ligne, 19 séances de thérapie systémique post-milanaise enregistrées en Grèce. Les familles réclament un avis d’expert, les thérapeutes répondent par une question : l’égalité que visent les thérapies constructionnistes s’accomplit, paradoxalement, par l’autorité même qu’elles prétendent quitter.

Auteurs Ioanna Moraitou et Eleftheria Tseliou (laboratoire de psychologie, département d’éducation de la petite enfance, université de Thessalie, Volos, Grèce)Première publication Counselling and Psychotherapy Research, 6 mai 2025Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Qui a le droit de savoir ? Négocier l’autorité épistémique dans les thérapies constructionnistes, par Ioanna Moraitou et Eleftheria Tseliou, publié dans Counselling and Psychotherapy Research (Wiley) (2025), doi : 10.1002/capr.70015, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les six extraits de transcription (version anglaise, en notation conversationnelle, de séances menées en grec) sont reproduits tels quels, en image, à leur place ; les passages cités dans l’analyse sont traduits, avec le fragment anglais entre parenthèses. Le tableau de notation est présenté sous forme de liste. La déclaration de disponibilité des données n’est pas reprise. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Puisque l’égalité semble s’accomplir par l’autorité, et inversement, égalité et autorité semblent être les deux faces d’une même médaille.

Ioanna Moraitou et Eleftheria Tseliou

Résumé

Objectifs. Les thérapies constructionnistes ont contesté l’autorité des thérapeutes et prôné la participation non hiérarchique de tous les membres du système thérapeutique au dialogue thérapeutique. Or la thérapie est construite institutionnellement comme un processus asymétrique, dans lequel on attribue à la personne thérapeute une autorité épistémique, c’est-à-dire le droit de savoir, par rapport aux personnes qui consultent. Celles-ci peuvent donc faire appel à l’expertise des thérapeutes en demandant des conseils ou une évaluation diagnostique directe. Dans un tel contexte, un schéma conversationnel normatif veut que ce soit la personne thérapeute qui formule les questions et la personne qui consulte qui y réponde. Les personnes qui consultent peuvent toutefois s’écarter de ce schéma en formulant leurs propres questions à la personne thérapeute. Cette étude visait à examiner comment les personnes en présence négocient l’autorité épistémique lorsque de tels écarts se produisent.

Méthodes. En nous appuyant sur la psychologie discursive et l’analyse conversationnelle, nous avons analysé 19 séances de thérapie enregistrées en audio, menées par trois thérapeutes se réclamant de l’approche systémique post-milanaise.

Résultats. En se centrant sur un schéma conversationnel dans lequel les personnes qui consultent adressent des questions aux thérapeutes et les thérapeutes répondent par des questions, l’analyse montre les manières dilemmatiques dont thérapeutes et personnes qui consultent contestent et affirment l’asymétrie épistémique. En adressant une question à la personne thérapeute, les personnes qui consultent semblent résister à l’asymétrie tout en invoquant l’autorité des thérapeutes, mettant ainsi à l’épreuve leur fidélité aux prémisses constructionnistes. Les thérapeutes, de leur côté, en répondant par des questions, semblent restaurer l’ordre normatif de la conversation thérapeutique, mais résistent aussi à cette invocation en ne répondant pas depuis une position d’autorité.

Conclusion. Nos résultats mettent en lumière les aspects dilemmatiques de la négociation de l’autorité épistémique dans les thérapies constructionnistes.

Points clés : implications pour la pratique et les politiques

  • Les pratiques rhétoriques repérées dans notre étude peuvent éclairer les thérapeutes sur la mise en œuvre nuancée de l’autorité épistémique dans le dialogue thérapeutique réel.
  • En ayant conscience des aspects dilemmatiques du positionnement des personnes qui consultent en matière épistémique, les thérapeutes pourront discerner les moments de désaffiliation qui peuvent tenir à des questions de savoir et d’expertise.
  • Les programmes de formation aux thérapies constructionnistes, et à la thérapie en général, devraient se saisir de la question de l’autorité épistémique, en reconnaissant que les thérapeutes ne peuvent ni ne doivent y échapper, puisqu’elle peut être le moyen de favoriser le changement thérapeutique.
  • Les politiques devraient encourager la réflexivité sur le caractère inévitable de l’autorité épistémique des thérapeutes, afin que les thérapeutes puissent à la fois reconnaître leur usage de l’autorité et y réfléchir.

Dans cet article, nous montrons comment thérapeutes et personnes qui consultent négocient l’asymétrie épistémique au sein du dialogue thérapeutique tel qu’il se produit naturellement dans les thérapies constructionnistes. Par thérapies constructionnistes, nous désignons des approches développées pour l’essentiel dans le champ de la thérapie familiale systémique, comme l’approche post-milanaise (par exemple Cecchin et al. 2018) et les approches collaboratives (par exemple Anderson 2012). Ces approches partagent des prémisses constructionnistes, comme l’idée que la thérapie est un processus de co-construction, dans lequel thérapeutes et personnes qui consultent interagissent au sein d’un espace conversationnel en coordonnant leurs activités (McNamee et Shawver 2004). On encourage la personne thérapeute à abandonner son statut d’autorité, et la thérapie est décrite comme un processus d’influence et de transformation mutuelles (Sutherland 2007). Pourtant, l’institution attribue aux thérapeutes un statut épistémique plus élevé (Stevanovic et Peräkylä 2012, 2014), c’est-à-dire une position supérieure quant à l’accès au savoir par rapport aux personnes qui consultent. Aussi celles-ci entrent-elles en thérapie en demandant des conseils d’expert et des solutions à leurs problèmes (Silver 1991). La pratique thérapeutique consistant à poser des questions marque l’asymétrie entre thérapeutes et personnes qui consultent, puisque les thérapeutes, en adressant des questions, exercent leur rôle institutionnel et conduisent à une reformulation du problème initial (Bartesaghi 2009 ; Worsøe et Jensen 2020). Dans le même temps, l’attention portée pendant la conversation thérapeutique à l’expérience des personnes qui consultent, et les efforts des thérapeutes pour accéder à cette expérience, mettent au premier plan l’autorité épistémique de ces personnes, considérées comme expertes de leur propre expérience (Ekberg et LeCouteur 2015 ; Ong et al. 2021 ; Weiste et al. 2016).

On sait à ce jour peu de chose de la manière dont thérapeutes et personnes qui consultent gèrent cette asymétrie épistémique dans le contexte thérapeutique (Ekberg et LeCouteur 2015 ; Muntigl et al. 2020 ; Muntigl et Horvath 2014 ; Ong et al. 2021 ; Ong et al. 2023 ; Ong et al. 2024 ; Smoliak et al. 2022). Ces études recourent pour la plupart à l’analyse conversationnelle (AC), une approche qualitative qui permet d’étudier comment le monde social se construit dans la parole (Sacks et al. 1974) et qui est étroitement apparentée à la psychologie discursive (PD) (Edwards et Potter 1992) ; elles portent principalement sur les thérapies constructionnistes. Les études existantes sur l’asymétrie épistémique dans le dialogue thérapeutique (Muntigl et Horvath 2014 ; Ong et al. 2024) soulignent la nécessité d’approfondir la question.

Dans cet article, nous nous inscrivons dans cette ligne de recherche en présentant des analyses, éclairées par l’AC et la PD, de séances de thérapie post-milanaise transcrites, qui montrent comment thérapeutes et personnes qui consultent négocient leur autorité épistémique. Nous développons d’abord la notion d’asymétrie épistémique dans les thérapies constructionnistes, puis nous nous intéressons à l’usage des questions au regard de cette asymétrie. Nous terminons par le compte rendu de notre analyse discursive, centrée sur les situations où les personnes qui consultent enfreignent le schéma normatif de l’interaction thérapeutique en formulant leurs propres questions, tandis que les thérapeutes répondent par une question.

1. L’asymétrie épistémique dans les thérapies constructionnistes

Le modèle post-milanais (Cecchin et al. 2018) et d’autres modèles constructionnistes, comme la thérapie collaborative (Anderson 2012), la thérapie narrative (White et Epston 1990) et l’approche du dialogue ouvert (Seikkula 2011), ont contesté l’idée de l’autorité de la personne thérapeute et abordé la thérapie comme un processus de co-construction. Dès lors que l’on se centre sur le récit de la personne qui consulte plutôt que sur le savoir de la personne thérapeute, l’une et l’autre sont considérées comme des partenaires de conversation (Anderson 2012) qui coproduisent du savoir dans leur contexte interactionnel local, c’est-à-dire le dialogue thérapeutique. En conséquence, les thérapeutes constructionnistes entrent en relation avec les personnes qui consultent sur un mode non directif, s’abstiennent de donner des conseils (Couture et Sutherland 2006) et de s’engager dans un discours monologique et diagnostique (Anderson 2012). Ces préférences peuvent toutefois se heurter directement aux attentes de personnes qui cherchent un conseil et une évaluation d’expert (Silver 1991). Dans ce contexte, un conflit peut surgir entre les préoccupations « systémiques » des thérapeutes et celles, relevant du « monde vécu », des personnes qui consultent, puisque les contraintes interactionnelles de l’approche thérapeutique contredisent les attentes de réponses « directes » de ces dernières.

Ce cadre interactionnel se complique encore du fait du cadre institutionnel de la thérapie. Les droits et les obligations se répartissent différemment entre les personnes qui prennent part à l’interaction thérapeutique que dans les conversations quotidiennes. Les positions premières des thérapeutes et des personnes qui consultent confèrent aux thérapeutes une autorité épistémique plus élevée (Ong et al. 2023), compte tenu de la construction culturellement dominante selon laquelle les thérapeutes possèdent le savoir et l’expertise pour « guérir » les personnes qui sollicitent leur aide. Cependant, comme la posture épistémique, c’est-à-dire la manifestation publique du savoir (Heritage 2012), n’est pas toujours alignée sur le statut épistémique, c’est-à-dire la position d’une personne par rapport aux autres personnes de l’échange en matière de savoir (Stevanovic et Peräkylä 2014), les thérapeutes peuvent s’écarter de leur statut en adoptant une posture plus symétrique. Le contexte thérapeutique constructionniste semble placer la personne thérapeute dans une position délicate, puisqu’elle doit trouver l’équilibre entre l’autorité que lui confère le cadre institutionnel de la thérapie et les préceptes de son modèle, qui lui demandent de développer une relation collaborative et non autoritaire avec la ou les personnes qui consultent (Anderson 2012).

Dans le même temps, puisque les positions d’autorité et l’asymétrie qui en découle ne sont pas figées, les personnes qui consultent peuvent résister à l’autorité des spécialistes. Des recherches (Muntigl et al. 2020) ont par exemple montré que des personnes en thérapie refusent de participer à une tâche particulière en exprimant explicitement leur réticence, en gardant le silence ou en mettant en doute l’authenticité de la tâche. Les personnes qui consultent utilisent aussi leur autorité épistémique, c’est-à-dire le savoir tiré de leur expérience personnelle (Stevanovic et Peräkylä 2012), pour résister aux suggestions des thérapeutes (Ekberg et LeCouteur 2015). En opposant l’autorité de leur expérience et de leur savoir personnels, elles soulignent leur primauté épistémique et revendiquent une position d’égalité de droits dans l’échange.

Dans l’ensemble, dans les thérapies constructionnistes, thérapeutes et personnes qui consultent doivent négocier l’autorité épistémique, compte tenu des exigences contradictoires de leurs positions institutionnelles et des prémisses constructionnistes de partage de l’expertise épistémique, un sujet qui, au moment où nous écrivons, a reçu peu d’attention de la part de la recherche.

2. L’asymétrie épistémique dans les thérapies constructionnistes et les questions dans le dialogue thérapeutique

L’AC, la PD et les thérapies constructionnistes situent la compréhension du comportement humain et des phénomènes mentaux dans le contexte d’une interaction récursive et discursive (Ong et al. 2020 ; Tseliou et Borcsa 2018). L’AC et la PD ont donc une affinité épistémologique et théorique avec ces thérapies (par exemple Tseliou et Borcsa 2018). L’AC (Sacks et al. 1974) étudie les propriétés normatives de la conversation, comme l’alternance des tours de parole, les séquences conversationnelles et les paires adjacentes, c’est-à-dire des paires où, lorsque la première partie est énoncée, une seconde est normativement attendue, comme les questions et les réponses. La PD (Edwards et Potter 1992) met en lumière les aspects performatifs et argumentatifs du langage en usage. Elle soutient que le discours est intrinsèquement dilemmatique et que, chaque fois que nous entrons dans une conversation, nous plaidons pour la véracité de nos prétentions au savoir (Billig 1996).

À ce jour, des recherches en AC et en PD ont étudié l’asymétrie et l’autorité épistémiques en psychanalyse et en thérapie cognitive (Ekberg et LeCouteur 2015 ; Etelämäki et al. 2021 ; Weiste et al. 2016), en thérapie centrée sur l’émotion (par exemple Muntigl et al. 2020 ; Smoliak et al. 2022), en thérapie de couple et de famille (Muntigl et Choi 2010), en thérapie systémique (Watson 2019), en thérapie collaborative (Smoliak et al. 2018) et dans l’approche du dialogue ouvert (Ong et al. 2021 ; Ong et al. 2024). Des recherches (Ong et al. 2021 ; Ong et al. 2024 ; Weiste et al. 2016) ont par exemple montré comment les thérapeutes minoraient leur propre savoir au moyen d’expressions comme « je me demande » et en ancrant leur propos dans l’expérience intérieure des personnes qui consultent, ou en répétant et en intégrant leurs paroles. On a aussi montré (Smoliak et al. 2022) que les thérapeutes prenaient part à l’écriture de l’expérience des personnes qui consultent, en rapportant leurs paroles au discours direct et en complétant leurs tours de parole, tout en poursuivant leur propre programme. Les personnes qui consultent, de leur côté, se sont montrées réticentes à suivre les directives et le programme des thérapeutes lorsque ceux-ci ne reposaient pas sur un recueil préalable de leur point de vue (Smoliak et al. 2022), ou ont invoqué leur expérience pour résister à des questions inhabituelles posées par la personne thérapeute (Smoliak et al. 2018). Enfin, des recherches centrées sur les droits épistémiques des personnes qui consultent ont montré qu’à la suite d’une expression de désaccord ou d’un retrait de leur part, l’imposition d’un programme thérapeutique sans lien avec leur point de vue conduisait à la création d’un cycle récursif de désaffiliation (Muntigl et Horvath 2014).

On a soutenu (Wang 2006) que l’étude de la répartition inégale des questions peut contribuer davantage à la compréhension de l’asymétrie entre les personnes en présence dans le dialogue institutionnel. Le dialogue institutionnel est considéré comme une interaction asymétrique dans laquelle la séquence question-réponse implique des droits et des obligations différents selon les parties (Heritage 2005 ; Tracy et Robles 2009 ; Wang 2006). En psychothérapie, le questionnement ne sert pas seulement à recueillir des informations : il aide aussi les thérapeutes à recadrer le problème thérapeutique selon les exigences institutionnelles de la psychothérapie. Comme les personnes qui consultent doivent rendre compte aux thérapeutes et que les présupposés du processus thérapeutique ne leur sont pas accessibles, se pose une question d’asymétrie quant au droit de la personne thérapeute de contrôler la contribution de la personne qui consulte (Bartesaghi 2009).

Pourtant, les personnes qui consultent ne reçoivent pas passivement les suggestions des thérapeutes (Buttny 1996). Les tours de réponse non préférés, c’est-à-dire les tours qui ne sont pas normativement attendus dans les séquences de paires adjacentes (Sacks et al. 1974), comme le silence, le questionnement, les hésitations et les répétitions, surviennent lorsque ces personnes expriment de manière moins manifeste leur désaccord avec les formulations des thérapeutes (Pomerantz 1984).

Toutefois, à notre connaissance, aucune recherche n’a à ce jour porté sur les questions et leur rôle dans la négociation de l’asymétrie entre thérapeutes et personnes qui consultent au sein du discours thérapeutique tel qu’il se produit naturellement.

3. La présente étude

Prenant acte du peu de connaissances sur la manière dont l’égalité et la collaboration s’accomplissent dans les thérapies constructionnistes en matière de questionnement, nous avons mené une étude éclairée par l’AC et la PD, consacrée à la manière dont personnes qui consultent et thérapeutes négocient l’autorité épistémique. Dans cet article, nous présentons une analyse de situations où l’ordre institutionnel questions-réponses est rompu, par exemple lorsque ce sont les personnes qui consultent, et non les thérapeutes, qui posent des questions et que les thérapeutes répondent par d’autres questions, dans un dialogue thérapeutique constructionniste tel qu’il se produit naturellement.

4. Méthode

4.1. Données, participants et cadre

Nous avons échantillonné 19 séances enregistrées en audio, individuelles (6) et familiales (13), menées par trois thérapeutes se réclamant de l’approche systémique post-milanaise. La durée totale des séances était d’environ 16 heures. Les thérapeutes étaient toutes des femmes formées à la thérapie familiale systémique. Les séances se sont déroulées dans deux services publics de santé mentale en Grèce.

4.2. Méthode d’analyse

Les séances ont été transcrites mot pour mot selon une version simplifiée du système de notation de Jefferson (2004) (voir tableau 1).

Tableau 1 — Notation de la transcription

  • (.) Pause perceptible, mais trop brève pour être mesurée.
  • (5) Pause chronométrée, en dixièmes de seconde.
  • : Un ou plusieurs deux-points indiquent l’allongement du son vocalique qui précède.
  • [ ] Chevauchement de parole.
  • (( )) Les doubles parenthèses indiquent une information de clarification.
  • > < Ce qui est pris entre ces signes est dit plus vite que le reste des propos.
  • mot Le soulignement indique l’accentuation.
  • ↑mot Passage à une hauteur de voix aiguë.
  • ↓mot Passage à une hauteur de voix grave.
  • = Pas de pause distincte entre la fin des propos d’une personne et le début des propos de la suivante.
  • (.hhh) Expiration ; le nombre de h indique la durée de l’expiration.
  • °mot° Le mot est prononcé à voix basse.

L’analyse a comporté les étapes suivantes. D’abord, les transcriptions ont été lues à plusieurs reprises afin de nous familiariser avec ce que le texte semblait accomplir. Ensuite, toutes les situations où les personnes qui consultent posaient des questions aux thérapeutes ont été sélectionnées (n = 123). Parmi l’ensemble de ces situations, celles où les thérapeutes répondent par une question ont été retenues (n = 14), puisque nous nous intéressions aux cas où l’ordre normatif question-réponse est rompu. Puis nous avons soumis les séquences retenues à une analyse éclairée par la PD et l’AC. L’analyse en PD a porté sur les aspects dilemmatiques des interactions discursives des personnes participantes (Billig 1996), en mettant en lumière les enjeux contradictoires et les situations paradoxales auxquels ces personnes étaient confrontées. En nous appuyant sur des notions de l’AC, comme la procédure de preuve par le tour suivant, c’est-à-dire les indices de la manière dont les personnes participantes donnent sens aux contributions des unes et des autres, et sur l’organisation de l’alternance des tours de parole (Sacks et al. 1974), nous avons analysé l’orientation des personnes participantes, c’est-à-dire ce qu’elles rendaient pertinent dans leur discours, ainsi que les schémas conversationnels récurrents.

L’analyse ci-dessous comprend les extraits les plus illustratifs, que nous avons traduits du grec vers l’anglais. Dans les extraits, nous avons remplacé les noms des personnes qui consultent par des pseudonymes afin de préserver l’anonymat. Les thérapeutes sont désignées par Th, et, lorsqu’il y a deux thérapeutes, par Th1 et Th2.

4.3. Procédures et éthique

Nous avons suivi le code d’éthique de l’université de Thessalie, en Grèce1. Après une première prise de contact avec les thérapeutes pour les informer de l’étude, un formulaire de consentement éclairé a été signé, qui traitait des questions de confidentialité et des droits des personnes participantes.

Pour l’échantillonnage des données, nous avons d’abord contacté des associations et des instituts locaux de psychothérapie. Nous avons ensuite demandé aux personnes responsables de transmettre aux thérapeutes une lettre présentant l’étude ainsi qu’un formulaire de contact. Sur les huit thérapeutes qui ont manifesté leur intérêt pour l’étude, trois ont décidé d’y participer, toutes pratiquant selon une approche post-milanaise. Toutes les thérapeutes participantes et toutes les personnes suivies ont signé un formulaire de consentement éclairé. Toutes les thérapies étaient terminées lorsque nous avons obtenu l’accès aux enregistrements échantillonnés.

5. Analyse

Notre analyse du schéma conversationnel dans lequel les personnes qui consultent adressent des questions aux thérapeutes et les thérapeutes répondent par des questions a fait apparaître les manières dilemmatiques dont thérapeutes et personnes qui consultent contestaient et affirmaient l’asymétrie épistémique. Nous avons plus précisément repéré le schéma suivant : les personnes qui consultent semblaient mettre à l’épreuve la fidélité des thérapeutes aux principes constructionnistes d’interaction non hiérarchique en sollicitant leur expertise, par exemple des conseils et des réponses directes à leurs questions d’évaluation. Les thérapeutes, de leur côté, semblaient refuser ces demandes d’évaluation et de conseil. Les personnes qui consultent, à leur tour, semblaient résister au refus des thérapeutes de donner conseils et évaluation diagnostique, ainsi qu’aux efforts des thérapeutes pour que ce soient elles, et non les thérapeutes, qui apportent les réponses à leurs questions.

Dans l’ensemble, thérapeutes et personnes qui consultent semblaient alterner entre une position d’égalité dans l’échange et celle du non-savoir, selon le contexte conversationnel. En formulant une question à la personne thérapeute et en enfreignant le schéma normatif de l’interaction thérapeutique, les personnes qui consultent semblaient résister à l’asymétrie, en revendiquant la position de partenaire de conversation aux droits égaux. Elles invoquaient ainsi soit leur expérience personnelle, affirmant leur propre autorité épistémique, soit la personne thérapeute comme autorité appelée à fournir une réponse objective à l’appui de leur argument, résistant au refus des thérapeutes de donner des réponses et des conseils directs.

Les thérapeutes semblaient restaurer le schéma normatif de la conversation thérapeutique, en affirmant leur droit de contrôler la conversation par le fait de répondre aux questions des personnes qui consultent par des questions. En ne répondant pas à ces questions, elles s’abstenaient aussi d’occuper une position d’expertise ou d’autorité, et refusaient ainsi les demandes de conseil. En outre, elles semblaient inviter les personnes qui consultent à faire valoir leur propre point de vue, montrant qu’elles reconnaissaient l’autorité épistémique issue de leur expérience personnelle, tout en contestant ou en interrogeant parfois leurs opinions sans les contredire directement.

Les sections ci-dessous présentent trois exemples du schéma repéré.

5.1. Vous feriez mieux de me le dire

Dans les deux extraits suivants, tirés d’une même séquence, la personne qui consulte pose une question de clarification et la thérapeute formule une question qui sollicite son point de vue subjectif. Ils proviennent d’une première séance de thérapie familiale à laquelle participaient deux thérapeutes femmes, la mère, le père et le fils de la famille, Dimitris (D).

Extrait de transcription d'une séance de thérapie familiale, lignes 636 à 658, entre Dimitris et deux thérapeutes (version anglaise, notation conversationnelle)
Extrait. Transcription en notation conversationnelle (version anglaise de l’article)

Après une discussion en équipe réfléchissante entre les thérapeutes (538–577), c’est-à-dire une conversation en présence des personnes qui consultent, destinée à apporter un retour sur la discussion (Andersen 1987), la séquence commence par une formulation de la thérapeute, qui tente de relier les commentaires de deux membres de la famille en se référant explicitement à ce que la mère a rapporté auparavant (626–628). Au début de l’extrait 1a (636–638), Dimitris demande des éclaircissements sur un commentaire fait par la thérapeute pendant la discussion réfléchissante. L’expiration prolongée et la marque d’hésitation, (.hhh) Er::: (639), semblent atténuer l’autorité de la cothérapeute (Couture et Sutherland 2006 ; Strong et al. 2008), tandis que la phrase interrogative et l’emploi du pronom de la première personne du pluriel, « On laisse la thérapeute l’expliquer ? » (Shall we let the therapist explain it?, 639), la construisent comme moins directive. Le retournement de la question de la personne qui consulte, « Comment vous… entendu ? » (How did you…heard?, 641), montre que la thérapeute cherche l’opinion subjective de Dimitris, tout en exerçant un contrôle sur le programme de la discussion. L’emploi de l’impératif par Dimitris et l’accent mis sur « me le dire » (tell me, 643) montrent qu’il n’accepte pas passivement l’autorité de la thérapeute. En prenant appui sur les paroles de la famille, « Bien sûr… elle a entendu » (Of course…she heard, 646), la thérapeute soutient que les idées formulées par sa collègue ne reposent pas sur un savoir préétabli et, par la marque interrogative « (n’est-ce pas ?) » ((right?)), elle invite son interlocuteur à acquiescer. Des traits du discours de la thérapeute, comme l’emploi des mots « j’imagine : » (imagine:, 656) et « peut-être » (maybe, 657), les marques d’hésitation er:: (657) et les formulations incorrectes Som m::(.) (658–659), semblent atténuer ses affirmations au sujet de Dimitris. La question « est-ce que je le dis bien ? » (am I saying that right?, 659), apparemment adressée à la cothérapeute, suggère que la locutrice attribue une part d’incertitude à sa description.

Suite de la transcription, lignes 660 à 679, entre les deux thérapeutes et Dimitris (version anglaise, notation conversationnelle)
Extrait. Transcription en notation conversationnelle (version anglaise de l’article)

À la suite de la question de la thérapeute 1 (659, extrait 1a), la cothérapeute confirme avec hésitation le propos de la thérapeute, °Yes yes° m: yes (660), puis (660–662) le complète. En soulignant le langage commun des spécialistes, elle attribue une autorité épistémique à leur discours. Dans le même temps, elle construit son propos comme subjectif au moyen de marques d’incertitude (er: er::, 660) et de l’expression « j’avais l’impression » (I had the feeling, 660–661). Elle semble ensuite ancrer sa description dans le récit de Dimitris en déclarant : « Vous avez ajouté autre chose » (You↑ added something else (.), 663). La cothérapeute renforce encore la plausibilité de sa description sans invoquer son autorité, au moyen de plusieurs procédés rhétoriques ; on notera la prise d’appui sur les paroles de la mère et du père, « et maman a dit » (and mum said, 664), « et papa… oui » (and dad…↑yes, 665–666), et la description vivante, à la voix active (Wooffitt 1992), « quand D… davantage » (when D…↑more, 666). La thérapeute, à son tour, souligne la subjectivité de leur point de vue, « Mais ceci… nous avons entendu » (But this…we ↑heard, 669), mais en même temps, par la question rhétorique « D’accord ? » (Okay?, 670), elle invite son interlocuteur à accepter leur description. Elle reconnaît ensuite à Dimitris le droit d’avoir sa propre description, « Vous (.) pourriez… différemment » (You (.) might…differently, 670–671). L’accent mis sur les mots « Vous » (You) et « pourriez » (may) et l’emploi de l’expression « ce que nous avons entendu » (↑what we heard) semblent renforcer encore l’idée de subjectivité et d’autorité de l’expérience personnelle. Bien que Dimitris semble adhérer à l’idée de subjectivité, « Je vois » (I see, 673), la thérapeute continue de défendre son droit à un point de vue différent, « Ça ne veut pas dire… vous convient le mieux » (It doesn't…you better, 674–675). Le fait que la cothérapeute complète le propos de la thérapeute (676) indique que ce droit ne va pas de soi. Dimitris montre qu’il accepte la position de partenaire de conversation aux droits égaux que lui attribuent les thérapeutes (677), en construisant ce droit comme incontestable pour lui (« bien sûr, oui », of course yes). Lorsque la thérapeute lui demande la permission de poursuivre l’exploration avec ses parents (678), ses excuses, « Pardon » (I'm sorry, 679), semblent impliquer qu’il reconnaît avoir enfreint les règles de l’interaction thérapeutique.

L’analyse de cette séquence a montré comment la personne qui consulte revendique la position de partenaire de conversation, tout en semblant reconnaître la suprématie épistémique des thérapeutes, en posant une question de clarification et en leur demandant leur évaluation de spécialistes. De même, on a vu la thérapeute restaurer le schéma normatif de l’interaction thérapeutique et reconnaître l’autorité épistémique de la personne qui consulte en répondant à sa question par une question. À l’évidence, la personne qui consulte semble solliciter l’expertise des thérapeutes, tandis que les thérapeutes semblent détourner cette demande.

5.2. Nous, on a fait l’école primaire

Dans l’extrait 2, la personne qui consulte tente de renforcer son argument en demandant à la thérapeute une évaluation directe, tandis que la thérapeute, en répondant par une question, souligne l’importance de l’expérience subjective. La conversation se déroule entre la thérapeute et Christina, venue en thérapie pour parler d’un problème avec son petit-fils. La discussion en équipe réfléchissante qui précède avait surtout porté sur la difficulté des membres de la famille à accepter le chagrin du grand-père face à la mort imminente de son père âgé.

Extrait de transcription d'une séance, lignes 956 à 971, entre Christina et la thérapeute (version anglaise, notation conversationnelle)
Extrait. Transcription en notation conversationnelle (version anglaise de l’article)

En désignant le moment de la conversation où les personnes qui consultent sont autorisées à intervenir (« Avez-vous… l’équipe a dit ? », Do you…team said?, 956), la thérapeute exerce apparemment un contrôle sur la conduite de la discussion. L’ouverture de l’invitation, quant à savoir qui peut commenter et sur quels sujets, permet de construire la thérapie comme un processus égalitaire, ouvert à la critique et à l’objection. La prise de parole de Christina met en relief la différence de statut épistémique entre spécialistes et non-spécialistes. Dans le même temps, elle semble critiquer indirectement ce dont l’équipe réfléchissante avait discuté, depuis la position d’une partenaire de conversation aux droits égaux. Plus précisément, en invoquant la catégorie de l’expert (Sacks 1992), « euh… (en tant qu’experts en psychologie), n’est-ce pas ? » (er::>…(as psychology experts)<right?, 957–958), elle semble attribuer l’autorité aux spécialistes. Puis, en comparant les membres de la famille aux thérapeutes, elle minore la place des premiers dans le processus thérapeutique : « euh vous avez… nous » (e: you have…us, 959–960). De même, les expressions « nous, on est de l’école primaire » (we are:: of elementary school, 960) et « on est aussi considérés comme sans instruction » (we are also considered uneducated, 960–961) construisent la locutrice et le reste de la famille comme des personnes de faible niveau d’instruction, mais soulignent aussi l’autorité épistémique des spécialistes. En mettant en relief cette différence, puis en posant des questions sur la réflexion (« euh donc vous… exister ? », er: so ↑you…exist?, 961–963), la locutrice semble problématiser le point de vue des thérapeutes sans les affronter directement et sans remettre en cause leur autorité épistémique. En outre, en se référant au « normal » (normal, 962), au « juste » (right, 963) et à « Est-ce que ça devrait exister ? » (Should it exist?, 963), la locutrice semble reconnaître à la thérapeute l’autorité de fournir une évaluation objective, tout en mettant en doute la justesse de ce qui a été dit pendant la discussion réfléchissante. La thérapeute répond à la question de Christina par une question (965) et déplace le centre de la discussion, de la recherche d’une vérité objective vers l’expérience du mari de Christina, mettant ainsi en valeur l’autorité épistémique de la personne qui consulte. Christina admet d’abord que son mari éprouve un sentiment désagréable. Elle met ensuite en question la manière dont il gère son état de santé (« il finira… par tomber malade », he'll get…end, 966–967). Elle semble ainsi défendre son point de vue sans remettre en cause l’opinion des spécialistes. Lorsque la thérapeute l’invite à évaluer la réaction de son mari (« Alors, est-ce que c’est juste ? », So is it right?, 968), elle retourne la question, « C’est ce que… je demande » (↑That's what …asking, 969), mettant de nouveau à l’épreuve l’autorité de la thérapeute. En demandant « est-ce que c’est juste ? » et en invoquant la dichotomie du juste et du faux, Christina réaffirme sa recherche d’une évaluation objective et scientifique de l’état de son mari. À l’inverse de cette demande, la thérapeute souligne l’importance du point de vue de son interlocutrice (« Vous me direz… », You tell …it, 970 ; « ce qui compte… pensez », it matters … think, 971), tout en minorant le savoir des spécialistes (« Peu importe… ce que nous pensons », It doesn't …we think, 970). Elle construit ainsi la thérapeute comme quelqu’un qui ne détient pas la vérité absolue. Dans le même temps, en ne répondant pas à la question de la personne qui consulte et en persistant à mettre en avant son propre point de vue, elle semble imposer une certaine direction au dialogue thérapeutique.

En somme, l’analyse de l’extrait 2 a montré comment la personne qui consulte semble reconnaître la thérapeute comme une figure d’autorité, tandis que la thérapeute atténue son autorité épistémique en soulignant l’importance de l’expérience de la personne qui consulte, par opposition au savoir des spécialistes, tout en contestant la description de son interlocutrice. Comme dans les extraits 1a–1b, la thérapeute semble résister aux efforts de la personne qui consulte pour faire appel à son expertise épistémique en demandant une évaluation diagnostique explicite.

5.3. Qu’avez-vous à dire là-dessus ?

La séquence suivante (extraits 3a, 3b et 3c) provient d’une séance de thérapie familiale à laquelle participent deux thérapeutes, la patiente désignée, Victoria (V), sa sœur, sa mère, Sofia (S), et son père, Harris (H). La cothérapeute (Th2) est aussi la thérapeute individuelle de Victoria. Avant cet extrait, la discussion avait porté sur les soins excessifs de la mère envers ses enfants, un comportement désapprouvé par son mari et par la patiente désignée. La mère exprime ensuite sa crainte que Victoria rechute en raison de sa relation avec un homme qu’elle-même n’approuve pas. La cothérapeute intervient en soutenant que, lorsque la discussion met les parents sous tension, ils rappellent le problème de Victoria et lui attribuent la responsabilité de leurs propres actes.

Extrait de transcription d'une séance de thérapie familiale, lignes 422 à 434, entre le père et les thérapeutes (version anglaise, notation conversationnelle)
Extrait. Transcription en notation conversationnelle (version anglaise de l’article)

Au début de l’extrait, le père demande la permission d’intervenir (« Puis-je demander quelque chose ? », May I ask something?, 422), montrant qu’il reconnaît l’autorité de la thérapeute. Il semble ensuite attribuer le problème à la relation antérieure de Victoria (425–426), comme sa femme l’avait fait plus tôt. Au moyen du flou systématique (Potter 1996 ; « Toute cette histoire maintenant », All this story now, 425 ; « une personne », a person, 426) et de la généralisation du problème au système familial (« toute… traverse », the whole…through, 425), il renforce sa construction. Lorsque la thérapeute rejette cette affirmation, « Non, ce n’est pas une [personne] » (No it's not a [person], 427), le père intervient directement (on notera le chevauchement de parole), « [Vous]… ça » ([You]…this, 428), et rejette à son tour l’affirmation de la thérapeute, faisant monter la confrontation. L’expression « Nous le savons parce que nous l’avons vécu » (We know it because we experienced it, 428–429) renforce la plausibilité de son propos en construisant l’expérience personnelle comme incontestable, tandis que l’emploi de la première personne du pluriel renforce l’alliance entre membres de la famille. La prononciation appuyée des expressions « est partie » (left, 429) et « il revient encore » (he's coming back again, 431), la répétition des mots « encore » (again) et l’expression « =et nous… encore » (=and we…again, 433) accentuent la factualité de l’argument selon lequel renouer avec cette personne est une conduite répétitive et inappropriée.

Suite de la transcription, lignes 435 à 457, entre le père et la cothérapeute (version anglaise, notation conversationnelle)
Extrait. Transcription en notation conversationnelle (version anglaise de l’article)

À la ligne 435, la personne qui consulte exige avec insistance une réponse de Th2, d’égal à égal, « =Qu’avez-vous… là-dessus ? » (=What do…this?). Il interrompt ensuite la thérapeute et, par deux phrases interrogatives dans lesquelles les verbes « protéger ? » (↑protect?, 437) et « nous inquiéter ? » (be ↑worried?, 438) sont prononcés sur un ton aigu, il semble invoquer la sollicitude parentale du couple, construisant leur attitude envers leur fille comme le seul choix légitime. La thérapeute invoque indirectement une théorie psychologique dominante selon laquelle les enfants apprennent de leurs erreurs, tout en répondant à la question de la personne qui consulte par une question (439). Elle oriente ainsi apparemment son interlocuteur vers une réponse précise, tout en rehaussant son statut épistémique. Le père oppose à l’argument de la thérapeute le contre-argument de la répétition (« Mais [c’est pareil]… maintenant », ↑But [the same]…now, 440), soutenant qu’il doit y avoir une limite aux erreurs. Il renforce encore sa ligne argumentative ; on notera la référence numérique « =La troisième fois » (=Third time, 442) et les expressions qui soulignent la répétition, « encore ? » (again?, 442), « Encore ? » (Again?, 442), « la même chose encore ? » (the same thing again?<, 443). La thérapeute rejette le point de vue de la personne qui consulte, « =Je ne sais pas » (= I don't know, 444), sans risquer de paraître autoritaire, tout en parant à une éventuelle accusation d’intérêt personnel dans ce qu’elle défend (Potter 1996). Par la question « Qu’est-ce que vous ne savez pas ? » (What don't you know?, 445), le père conteste directement sa réponse et sa tentative de rabaisser son statut épistémique. Tandis que la thérapeute (Th2) déplace la conversation vers la mère, le père l’interrompt, « [Vous lui trouvez… encore des excuses] » ([You are making …again], 447), l’accusant de prendre le parti de Victoria. Malgré les interventions du père pour changer de sujet, la thérapeute poursuit son propos puis, par quatre questions successives, « [Mais] est-ce qu’il n’a pas… de vous ? » ([But] didn't… from you?, 453–455), elle tient les parents pour responsables du comportement de leur fille. La thérapeute adopte ainsi la position de l’experte. Dans le même temps, elle semble atténuer l’asymétrie épistémique par les phrases interrogatives.

Suite de la transcription, lignes 456 à 461, entre le père et la cothérapeute (version anglaise, notation conversationnelle)
Extrait. Transcription en notation conversationnelle (version anglaise de l’article)

Le père rejette l’attribution de responsabilité en déplaçant de nouveau le centre du problème, « Mais… le problème » (But…problem is, 456). En employant la première personne du pluriel (456–457), il renforce la crédibilité de son propos, en soutenant que son récit repose sur l’expérience d’autres personnes. Tandis que la thérapeute tente de nouveau de redéfinir le centre du problème, « Pour [vous rappeler… le problème] » (To [remind…problem], 458), le père l’interrompt (459) et, par la répétition de l’expression « on recommence… encore » (doing it again…again, 459), il décline la responsabilité des problèmes de sa famille et les attribue plutôt à la relation de Victoria. En réponse à cette confrontation, la construction rhétorique du rappel par la thérapeute (« [pour vous rappeler] », [to remind you], 460) rend sa référence incontestable. Là encore, la phrase interrogative semble servir à construire le propos de la thérapeute comme moins autoritaire.

L’analyse des extraits 3a, 3b et 3c a montré comment les personnes en présence semblent étayer leur argumentation en invoquant, chacune de son côté, sa propre autorité épistémique, issue de son expérience personnelle ou professionnelle de la patiente désignée. Une fois encore, la séquence fait apparaître le conflit entre le programme (collaboratif) des thérapeutes et la demande de réponses ou d’évaluations directes que les membres de la famille adressent aux thérapeutes en tant que spécialistes.

6. Discussion

Notre analyse souligne l’importance du contexte rhétorique dans la négociation de l’autorité épistémique, en montrant la variabilité et la souplesse des contributions discursives des thérapeutes et des personnes qui consultent. Elle fait en outre apparaître le heurt entre le programme interactionnel non directif des thérapeutes constructionnistes et la recherche de direction et de réponses directes des personnes qui consultent.

Plus précisément, on a vu les personnes qui consultent attribuer aux thérapeutes soit la position d’autorité, soit celle de partenaire de conversation aux droits égaux, en posant des questions et en s’écartant du schéma normatif propre à l’interaction institutionnelle (et constructionniste). Autrement dit, selon les enjeux, elles demandaient aux thérapeutes de soutenir leur point de vue depuis la position d’une figure d’autorité experte, pour saper les arguments d’un autre membre de la famille. Dans notre analyse, nous avons repéré l’invocation de la position institutionnelle des thérapeutes et la mise en relief de l’accès différent au savoir des spécialistes et des non-spécialistes comme des constructions rhétoriques par lesquelles les personnes qui consultent semblaient attribuer du pouvoir à la thérapeute. En cas de désaccord, elles prenaient la position d’une personne parlant avec des droits égaux et contestaient les affirmations des thérapeutes en soulignant la supériorité de leur expérience personnelle sur un savoir théorique et scientifique « stérile ». L’invocation de l’expérience des personnes qui consultent a été décrite comme une pratique qui les désaffilie des questions inhabituelles des thérapeutes (Smoliak et al. 2018). En outre, pour faire primer l’expérience personnelle sur le savoir théorique, les personnes qui consultent se référaient au sens commun pour valider leur argument, en revendiquant la position de partenaire de conversation à égalité.

Les thérapeutes, de leur côté, semblaient restaurer le schéma normatif de l’interaction thérapeutique en retournant les questions des personnes qui consultent et en n’y répondant pas. Dans le même temps, elles semblaient reconnaître l’autorité épistémique de la personne qui consulte, tout en évitant de prendre une position de pouvoir, de donner des conseils ou une évaluation. Lorsqu’elles défendaient la justesse de leur propos, elles ne semblaient pas fonder leur argument sur leur autorité épistémique ou sur leur rôle institutionnel. Elles semblaient plutôt recourir surtout aux pratiques rhétoriques du discours profane de tous les jours, comme l’invocation du sens commun, de la rationalité et du savoir d’expérience. Par ces pratiques, les thérapeutes semblaient conférer à l’interaction thérapeutique une dimension de conversation ordinaire, tout en maintenant son schéma normatif, informé par l’institution. Les thérapeutes utilisaient des désaveux épistémiques (par exemple « je ne sais pas ») pour rejeter le point de vue des personnes qui consultent sans risquer d’être taxées d’autoritarisme (pour un usage différent, voir Smoliak et al. 2022).

Notre analyse suggère que les thérapeutes constructionnistes ne semblent pas abandonner leur autorité épistémique. Elles semblent plutôt guider les personnes qui consultent dans un processus thérapeutique de co-construction où chaque membre participe à égalité, précisément au moyen de cette autorité épistémique. Ainsi, puisque l’égalité semble s’accomplir par l’autorité, et inversement, égalité et autorité semblent être les deux faces d’une même médaille. En outre, notre analyse met en lumière les aspects dilemmatiques de la négociation de l’autorité épistémique (voir aussi Nanouri et al. 2022, à propos de la formation à la thérapie familiale systémique). Comme on l’a montré ailleurs (Ong et al. 2024), les thérapeutes semblent constamment « se déplacer » entre l’atténuation de leur supériorité épistémique, par la répétition et l’intégration des paroles des personnes qui consultent, et le guidage de la conversation dans une direction particulière.

Nous reconnaissons que l’échantillonnage de données issues de deux contextes thérapeutiques, avec des thérapeutes suivant un seul modèle constructionniste, constitue une limite de cette étude. En outre, notre propre engagement dans les thérapies systémiques et constructionnistes a pu introduire un certain regard interprétatif sur les séances échantillonnées. Nous estimons néanmoins que la recherche discursive sur les questions dans les thérapies constructionnistes peut contribuer à comprendre comment thérapeutes et personnes qui consultent négocient l’asymétrie épistémique. Nous considérons que ce savoir renforce la réflexivité des thérapeutes constructionnistes et nourrit utilement la théorie et la pratique psychothérapeutiques constructionnistes et postmodernes, avec des implications pour la formation.

Complexe Systémique : à retenir

L’article prend au mot une promesse des thérapies post-milanaises et collaboratives : renoncer à la position d’expert. Or, quand une famille demande « est-ce normal ? », la thérapeute qui renvoie « et vous, qu’en pensez-vous ? » reprend la main sur la conversation au moment même où elle refuse de trancher. Le non-savoir n’abolit pas l’asymétrie, il la déplace. Pour la clinique systémique, la leçon est précieuse : plutôt que de prétendre s’effacer, mieux vaut reconnaître l’autorité qu’on exerce, et repérer quand une question retournée devient une esquive vécue comme un refus d’aide, comme chez ce père qui lance « qu’est-ce que vous ne savez pas ? ». Les extraits montrent aussi que les familles savent manier l’autorité, tantôt en convoquant l’expertise contre un autre membre, tantôt en lui opposant leur expérience. Limites assumées : trois thérapeutes, un seul modèle, 14 séquences. À lire avec la revue des recherches discursives sur le pouvoir et le dialogue, et avec l’analyse conversationnelle des reprises du thérapeute dans le dialogue ouvert.

Notes de l’original

1 Au moment où cette recherche a été menée, il n’existait pas de comité institutionnel d’examen éthique.

Remerciements. L’équipe tient à souligner la contribution de Nikolaos Bozatzis et d’Eugenie Georgaca au projet de recherche plus large dont est issue l’étude présentée. Elle remercie aussi la personne chargée de l’évaluation anonyme pour ses commentaires et ses suggestions de révision.

Éthique. La recherche présentée a été menée conformément au code de conduite de l’université de Thessalie (Grèce).

Consentement. Toutes les personnes participantes ont donné leur consentement éclairé par écrit.

Liens d’intérêts. Les deux signataires déclarent n’avoir aucun lien d’intérêts.

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Traduction non officielle en français de Qui a le droit de savoir ? Négocier l’autorité épistémique dans les thérapies constructionnistes, par Ioanna Moraitou et Eleftheria Tseliou, Counselling and Psychotherapy Research, vol. 25, no 2 (2025), doi : 10.1002/capr.70015, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (extraits de transcription reproduits en image, en anglais ; tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Who has the Right to Know? Negotiating Epistemic Authority in Constructionist Therapies », publié dans Counselling and Psychotherapy Research (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Moraitou, I., et Tseliou, E. (2025). Qui a le droit de savoir ? Négocier l’autorité épistémique dans les thérapies constructionnistes (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/qui-a-le-droit-de-savoir-negocier-l-autorite-epistemique-dans-les-therapies (Œuvre originale publiée en 2025 dans Counselling and Psychotherapy Research, 25(2), e70015 (2025) ; republiée en 2025 par Counselling and Psychotherapy Research, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/capr.70015)

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