Frontiers in Psychology · Couple
Comment se plaint-on de l’autre devant la personne thérapeute, lors d’une première consultation de couple ? À partir de neuf consultations filmées à Cracovie, l’équipe de Bartłomiej Taurogiński analyse ligne à ligne des extraits de séances de quatre couples polonais. Du mari qui enfouit « maman a frappé » sous une cascade de précautions au couple qui s’accuse de mentir, les plaintes se rangent sur un spectre qui va de la prévenance à l’absence d’égards, et ce spectre semble croiser la pathologie de la personnalité.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Spectre des plaintes : les pratiques de plainte dans les conversations thérapeutiques comme fenêtre sur la personnalité des partenaires et la relation de couple, par Bartłomiej Taurogiński, Bernadetta Janusz, Jörg R. Bergmann et Anssi Peräkylä, publié dans Frontiers in Psychology (Frontiers Media) (2023), doi : 10.3389/fpsyg.2023.1232594, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes. Dans les extraits de séances, chaque ligne de l’original polonais (numérotation et notation d’analyse conversationnelle conservées) est suivie de sa traduction française, établie à partir de la traduction anglaise de l’article et, pour deux passages, rectifiée d’après le polonais (extrait 1f, ligne 64 : « półtora roku », un an et demi ; extrait 5a, ligne 06 : « Nie Romek », non, Romek) ; les sigles H (mari), W (épouse) et T (thérapeute) de l’original sont conservés. La déclaration sur la disponibilité des données n’est pas reprise. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
La manière de se plaindre pourrait en apprendre autant, sinon davantage, sur le couple et ses problèmes que le contenu même des plaintes.
Bartłomiej Taurogiński, Bernadetta Janusz, Jörg R. Bergmann et Anssi Peräkylä
Résumé
Introduction. Se plaindre est un phénomène fréquent dans les interactions humaines, et cela arrive souvent en consultation de couple. Une conversation entre une personne thérapeute et deux partenaires, qui les invite à parler de leurs problèmes, conduit inévitablement à des plaintes (surtout lors de la première rencontre). Le contexte institutionnel et la présence d’une personne thérapeute impartiale façonnent les séquences de plainte.
Méthode. Nous avons utilisé l’analyse conversationnelle pour explorer l’organisation interactionnelle de la plainte dans ce contexte particulier qu’est la thérapie de couple. Nos données sont les enregistrements vidéo de neuf premières consultations de thérapie de couple.
Résultats. Dans la partie consacrée aux résultats, nous décrivons en détail la composition et la formulation des plaintes dans le cadre de la thérapie de couple. Nos observations ont permis de proposer un spectre nuancé de manières de se plaindre, qui s’étend le long de la dimension des égards portés à l’autre. Nos données laissent penser qu’il pourrait exister une relation entre la manière de se plaindre et la présence et la sévérité de traits de personnalité inadaptés chez les personnes qui se plaignent.
Discussion. Nous soutenons que prêter une attention fine aux pratiques de plainte qui surgissent en thérapie de couple est un aspect important du travail clinique avec les couples et peut renseigner sur la nature des querelles conjugales et sur la constitution de la personnalité de chaque partenaire.
Mots-clés : analyse conversationnelle, psychothérapie, thérapie de couple, plainte, blâme
La formulation du problème est un trait constitutif de toute rencontre de consultation professionnelle (cf. Pino et Mortari, 2012). Les personnes qui consultent doivent décrire assez tôt la raison pour laquelle elles cherchent un soutien ou une aide professionnelle. L’un des contextes spécifiques où l’on demande de l’aide et où l’on parle de problèmes est la thérapie de couple, qui implique une constellation triadique complexe et délicate (cf. Stivers et Majid, 2007 ; Stivers, 2012) : chaque partenaire y formule ses problèmes conjugaux et ses plaintes à l’intention de la personne thérapeute, destinataire à qui l’on s’adresse, en présence de l’autre partenaire, à qui l’on ne s’adresse pas mais qui entend tout et qui est la cible de la plainte (cf. Wilkinson et al., 2013). Cela semble décisif, en particulier dans le contexte des premières consultations. La manière dont les partenaires se plaignent dans un contexte aussi particulier est l’objet de l’étude qui suit.
Quand des couples entreprennent une thérapie de couple, c’est en général pour trouver une solution à leurs problèmes conjugaux. Pour cela, les partenaires exposent habituellement ces problèmes lors de la première consultation. Cependant, comparée à d’autres types d’interaction professionnelle, la formulation du « problème » en thérapie de couple se caractérise par une constellation unique. Ici, les deux partenaires font pour ainsi dire partie du « problème ». Toute description du problème par l’un peut inclure l’autre ou y faire référence, implicitement ou explicitement. Même des descriptions neutres de contrariétés subjectives ou d’un fonctionnement insuffisant du couple peuvent impliquer l’autre et être entendues comme une plainte voilée. De plus, la question même de la nature du problème conjugal, ou de l’existence d’un problème, peut être disputée entre les partenaires. Les couples qui viennent en thérapie ont en général une longue histoire de plaintes réciproques, de reproches et de disputes conjugales. On observe généralement que ces querelles tendent à se rejouer dans le cadre thérapeutique et que chaque partenaire tend à situer les responsabilités, les problèmes conjugaux et leurs causes du côté de l’autre.
Se plaindre, accuser et blâmer sont des actions fréquentes dans les conversations thérapeutiques, surtout au début du processus de thérapie. Elles sont étroitement liées au fait de prendre une position défensive ou offensive, entravent la réflexion et rendent finalement difficile la résolution des problèmes. Ce sont des attributions à fort impact, qui peuvent susciter la honte, la culpabilité, la colère ou un autre état émotionnel aversif (Friedlander et al., 2000).
Dans la recherche empirique en psychothérapie, une certaine attention a été portée aux formes verbales et aux dynamiques sociales de la plainte comme activité conversationnelle au sein d’une constellation interactionnelle triadique. Des travaux ont porté sur l’activité de plainte ou de blâme elle-même, sur les réactions des autres à la plainte ou au blâme, et sur la manière dont les thérapeutes traitent ce phénomène dans leur pratique. Par exemple, Stratton (2003a,b) a analysé les attributions de responsabilité et de blâme en thérapie familiale à l’aide d’un système de codage manuel spécifique. Il a désigné le « blâme caractérologique » comme la forme de blâme la plus dommageable et suggéré de sensibiliser les thérapeutes à ce phénomène. Certains travaux ont étudié le blâme et l’accusation comme éléments d’un discours moral dans lequel la responsabilité est thématisée et négociée en thérapie conjugale et de couple (Buttny, 1990 ; Edwards, 1995 ; Kurri et Wahlström, 2005). D’autres (Beck, 1987 ; Friedlander et al., 2000) se sont intéressés à la réponse des partenaires et des thérapeutes après un blâme exprimé par des membres de la famille, et ont dégagé différentes dimensions dans les actions des thérapeutes, dont leur posture « neutre » (Stancombe et White, 2005). O’Reilly (2005) a examiné des épisodes de thérapie familiale au cours desquels une personne se plaint auprès de la personne thérapeute d’un tiers absent (une institution ou un individu). Elle a montré que les plaintes se construisent en présentant quelque chose comme négatif, en attribuant une faute morale et en assignant une capacité d’agir ou une responsabilité. Si elle a en outre observé que les réponses des thérapeutes manifestent une orientation vers « l’inutilité des plaintes », elle a laissé de côté la manière dont les autres membres de la famille présents participent ou sont impliqués.
Les manières de se plaindre sont liées à la personnalité des personnes qui consultent. Puisque se plaindre et être l’objet d’une plainte constituent une interaction émotionnellement éprouvante (Päivinen et al., 2016), on peut dire qu’elle est particulièrement difficile pour les personnes qui peinent à réguler leurs émotions, difficulté postulée comme un symptôme clinique central des troubles de la personnalité (TP) (Livesley et Larsone, 2018). La littérature sur la thérapie avec des couples présentant des troubles de la personnalité reste rare et porte surtout sur la manière dont ces personnes se présentent en thérapie et sur l’adaptation de la conduite de la thérapie à des styles de personnalité particuliers (McCormack, 2000 ; Landucci et Foley, 2014). S’il existe des descriptions des différentes manières dont des partenaires présentant des problèmes psychologiques spécifiques se plaignent dans la relation de couple (Lachkar, 2014), aucun article à ce jour ne s’est intéressé au détail des pratiques de plainte et à leur pertinence interactionnelle dans le contexte de la thérapie avec des couples présentant des troubles de la personnalité.
Pour mieux comprendre les pratiques de plainte en thérapie de couple, une perspective d’observation plus fine est nécessaire. Comme dans nos recherches antérieures (Janusz et al., 2021 ; Peräkylä et al., 2023), nous adoptons une approche d’analyse conversationnelle, qui permet d’identifier les détails conversationnels des activités de plainte ainsi que les séquences dans lesquelles les personnes qui consultent préparent et formulent une plainte ou y répondent. Une perspective d’analyse conversationnelle sur les pratiques de plainte en thérapie conjugale se justifie, car les plaintes, les accusations et les autres manières dont on traite, dans la vie quotidienne, un tort supposé sont un thème majeur de cette tradition de recherche.
Dans la vie quotidienne, la « plainte » et son sens vont de soi. Il est pourtant difficile de trouver une définition formelle précise de cette activité (Pillet-Shore, 2015). Se plaindre, blâmer et accuser sont des notions de sens commun et, comme telles, fondamentalement floues ; leurs sens se fondent les uns dans les autres, mais toutes renvoient à l’expression d’une expérience ou d’une position négative. Même sans démarcations nettes, les plaintes et les phénomènes apparentés peuvent être distingués et ordonnés en une suite selon leur construction sociale et morale. La manière la plus neutre d’exprimer une peine ou un mécontentement à propos d’un désagrément personnel est ce que nous appelons, avec Jefferson (2015), le « récit de tracas » (trouble telling). Le tracas peut se dire par des lamentations, par exemple lorsqu’une contrariété est exprimée sans référence à une cause ou à une personne fautive. Se plaindre, en revanche, renvoie plus précisément à l’expression d’une souffrance ou d’une expérience négative, mais dans la plainte, une responsabilité est recherchée ou peut être attribuée à « quelqu’un » (Heinemann et Traverso, 2009). Blâmer est une forme de plainte moralement chargée, tournée vers l’extérieur, vers une personne fautive identifiée. Comparée à la plainte et au blâme, l’accusation est la manière la plus dépourvue d’égards et la plus offensante de manifester son indignation. L’accusation se réalise comme une attaque morale et correspond à une manière forte d’imputer directement à une personne, bien souvent par des moyens non verbaux, une infraction quelconque. La personne fautive est connue et se voit confrontée à l’expérience négative de la personne qui parle et à la transgression sociale ou morale qu’on lui prête (Castor, 2015).
Quand l’interaction est triadique, la plainte devient plus complexe sur le plan interactionnel. Dans un tel cadre de participation, la distinction entre le destinataire et la cible d’une plainte est pertinente. La personne qui parle peut viser directement la personne présente à qui elle s’adresse : destinataire et cible de la plainte sont alors identiques. Mais le destinataire d’une plainte n’en est pas nécessairement la cible. À la différence des plaintes directes, dans lesquelles le destinataire est directement tenu pour responsable du mécontentement de la personne qui parle, les plaintes indirectes se caractérisent par le fait que la personne jugée fautive est soit absente de l’interaction, soit présente mais non interpellée. Dans les conversations triadiques ou à plusieurs, des tiers présents mais non interpellés peuvent prendre parti et même, en compatissant, s’affilier à la personne qui se plaint (Boxer, 1993), ce qui « collectivise » en fait la plainte (Laforest, 2009) et empêche souvent la cible de la plainte de se défendre (Heinemann, 2009). En thérapie de couple, par exemple, une personne peut assister à la tentative de l’autre membre du couple de rallier la personne thérapeute à sa cause, ce qui fractionne la conversation et forme une coalition de plainte qui laisse de côté la personne ainsi contournée.
Outre le cadre relationnel et la distinction afférente entre plaintes directes et indirectes, il faut mentionner trois autres dimensions selon lesquelles les modes de plainte peuvent se distinguer les uns des autres. Les plaintes diffèrent d’abord par leur intensité affective, qui peut aller de la petite pique froide à l’accusation enflammée. Ensuite, les plaintes ont une dimension évolutive et peuvent se transformer, souvent en réponse aux premières réactions du destinataire, d’une observation apparemment innocente et neutre en une charge offensante, ou d’un blâme sans égards en une critique atténuée. Enfin, les plaintes sont aussi potentiellement menaçantes pour la face (Goffman, 1955), et leur réalisation peut différer selon la mesure dans laquelle la personne qui parle tient compte de la préservation de la face.
L’étude que nous présentons s’inscrit dans nos recherches en cours sur la conversation thérapeutique en thérapie de couple avec des personnes présentant des traits de trouble de la personnalité. En nous concentrant sur les segments conversationnels dans lesquels le couple était invité à formuler le problème conjugal à résoudre en thérapie, nous isolons et analysons dans le détail empirique les épisodes où un membre du couple se plaint, directement ou indirectement, de l’autre. Sur le fond des traits structurels de la plainte exposés plus haut, notre objectif principal est de distinguer et d’identifier des pratiques et des « styles » typiques de plainte au sujet de l’autre partenaire en thérapie de couple, et de les disposer sur un spectre qui en résume les différences. Nous avons la conviction que les manières spécifiques dont les partenaires se plaignent mutuellement peuvent non seulement éclairer leur relation conjugale particulière, mais aussi être liées à leurs traits de personnalité individuels et à leurs capacités à gérer des relations proches et à réguler leurs émotions.
Le raisonnement qui fonde notre étude est que la manière dont une plainte est formulée fait référence à l’autre partenaire et appelle sa réponse, ce qui constitue un indicateur important pour la personne thérapeute. Le succès des efforts thérapeutiques pour éloigner la parole des partenaires du jeu des reproches et atteindre un mode productif de travail sur leur problème ne dépend pas seulement des attitudes et des compétences professionnelles des thérapeutes, mais aussi de leur connaissance de la phénoménologie de la plainte en thérapie de couple. Nous défendons en outre l’idée que les thérapeutes de couple et de famille, quelle que soit leur école thérapeutique, peuvent accroître leur compétence professionnelle en affinant leur sensibilité aux expressions de blâme ou d’accusation des personnes qui consultent et à leurs réponses émotionnelles à des actions morales de ce genre.
Les données ont été recueillies dans le cadre d’un projet de recherche plus large intitulé « Facing Narcissism » (https://www.helsinki.fi/en/researchgroups/narcissism-face-and-social-interaction/studies). L’un des volets de ce projet est une étude des conversations thérapeutiques de couples dont un membre présente des traits de trouble de la personnalité narcissique (ou d’un autre trouble de la personnalité) ; la décision d’inclure un matériel dans la base de données a donc été guidée par les caractéristiques cliniques des personnes en interaction. L’équipe de recherche a décidé d’utiliser le matériel de thérapies de couple menées au département de thérapie familiale et de psychosomatique du Collège de médecine de l’université Jagellonne, à Cracovie (Pologne), où les séances de thérapie de couple sont systématiquement filmées à des fins de supervision et de formation. Le projet a reçu l’accord du comité de bioéthique du Collège de médecine de l’université Jagellonne (no 1072.6120.76.2020). Les personnes participantes ont donné leur consentement écrit à l’utilisation des enregistrements vidéo de leurs interactions pour la présente recherche.
Les couples ont été recrutés pour le projet en deux temps. D’abord, on a demandé aux thérapeutes du département de porter, parmi les couples suivis par leurs soins, un premier jugement clinique et de repérer ceux dont au moins un membre présentait des symptômes de trouble de la personnalité. La décision d’inclure un couple dans l’étude a été prise une fois sa thérapie de couple terminée ; la raison pour laquelle il avait commencé une thérapie n’avait donc aucun lien avec la décision de participer à la présente étude. Dans un second temps, une personne de l’équipe de recherche (BJ) a sélectionné les couples à évaluer plus en détail à l’aide de la procédure d’évaluation de Shedler-Westen (Shedler-Westen Assessment Procedure, SWAP ; Shedler et Westen, 2007), puis a choisi les cas à inclure dans la base de données. Le critère d’exclusion était la présence d’une psychopathologie autre qu’un TP (comme des symptômes psychotiques ou un trouble bipolaire). À des fins de comparaison, nous avons décidé d’inclure deux couples sans pathologie de la personnalité. Ils ont eux aussi été évalués avec la SWAP pour confirmer l’absence de tels traits.
La SWAP est un instrument d’évaluation de la personnalité ; elle est remplie par la personne clinicienne qui a travaillé pendant un certain temps avec la personne suivie, et non par la personne évaluée. Cette procédure aboutit à un profil de personnalité de la personne évaluée. Il importe de noter que les séances de thérapie qui composent notre base de données ont été menées avant que les thérapeutes ne remplissent le questionnaire SWAP.
Les consultations ont été menées selon des approches intégrant le systémique et le psychodynamique. Selon celles-ci, lors des premières consultations, les thérapeutes cherchent à savoir comment chaque partenaire définit « le problème » et ce que le mari et la femme attendent de la thérapie (Stierlin et al., 1980). La définition du problème du couple peut déjà donner lieu à des plaintes ou à des reproches pendant la consultation ; c’est pourquoi on attend des partenaires une adresse directe à la personne thérapeute (et non de l’un à l’autre), afin d’empêcher l’apparition de leurs schémas relationnels dysfonctionnels (Sprenkle et Blow, 2007).
Notre base de données se compose des enregistrements vidéo des consultations initiales de neuf couples, menées par huit psychothérapeutes. Les partenaires manifestaient des styles de personnalité variés : dans sept couples, au moins un membre du couple présentait, selon l’évaluation, des traits de trouble de la personnalité, tandis que dans deux couples, aucun trait de trouble de la personnalité n’a été relevé. L’équipe engagée dans le projet a travaillé sur l’ensemble des données disponibles. Pour la présentation de notre étude, nous avons toutefois décidé de présenter des extraits de séances de quatre couples, chacun suivi par une personne psychothérapeute différente. Deux des couples présentés ne se caractérisaient pas par une pathologie de la personnalité ; dans les deux autres, les partenaires ont été évalués comme présentant des traits de trouble de la personnalité borderline ou narcissique. Les liens possibles entre pathologie de la personnalité et pratiques de plainte seront abordés dans la discussion (section 6.2).
L’analyse des données de notre projet n’est pas partie de l’évaluation clinique des couples ; elle a suivi la démarche ascendante de l’analyse conversationnelle pour identifier différentes pratiques de plainte. Elle a consisté à (1) extraire des neuf séances tous les segments contenant des extraits de plainte ou de blâme (selon les définitions exposées à la section 1.2) ; (2) mener une analyse non motivée de tous les extraits de plainte ; (3) identifier des pratiques de plainte plus ou moins soucieuses de l’autre ; et (4) choisir quatre couples représentant le spectre des plaintes, de la plus prévenante à la plus dépourvue d’égards.
L’analyse conversationnelle (AC) est une méthodologie de recherche sociale consacrée à l’analyse détaillée de la parole-en-interaction survenant naturellement, enregistrée en audio ou en vidéo puis transcrite selon un système standardisé de translittération orthographique complété de marqueurs suprasegmentaux (Peräkylä et al., 2008 ; Sidnell et Stivers, 2013). Les études d’AC prêtent une attention particulière à l’organisation séquentielle de l’interaction sociale ; l’AC a cependant aussi développé des méthodes d’analyse des pratiques descriptives par lesquelles les tours de parole sont construits, les objets formulés ou les événements décrits. Des études anciennes ont montré comment les formulations de cas extrême (Pomerantz, 1986), les expressions idiomatiques (Drew et Holt, 1988), les « observations négatives » (Schegloff, 1988) ou la figure rhétorique de la « litote » (Bergmann, 1992) servent à marquer les implications morales d’un énoncé.
Les méthodes de l’AC ont servi à étudier de nombreux types de conversations dans des contextes non institutionnels et institutionnels : conversations familiales, bavardages, entretiens médicaux, communication médiatisée. Depuis quelques années, l’analyse conversationnelle est aussi appliquée à l’étude du processus psychothérapeutique, ce qui permet de micro-analyser des séances de psychothérapie enregistrées (Peräkylä, 2008). Les études de l’interaction psychothérapeutique se sont jusqu’ici concentrées sur des questions comme les formulations (Antaki, 2008), les interprétations et les réponses qu’elles reçoivent (Peräkylä, 2011), les questions (MacMartin, 2008), la résistance (Vehviläinen, 2008), l’affiliation (Muntigl et Horvath, 2014) et l’expression des émotions (Leudar et al., 2008). La plupart de ces recherches ont été menées dans le contexte de la psychothérapie individuelle, c’est-à-dire d’une interaction dyadique. Certaines études d’AC ont porté sur l’interaction à plusieurs (Lerner, 1996 ; Fioramonte et Vásquez, 2019), mais les études des cadres psychothérapeutiques triadiques sont rares. Dans leur revue exhaustive des études utilisant l’AC comme méthode d’analyse de la thérapie familiale, Ong, Barnes et Buus (Ong et al., 2020) n’ont trouvé que 25 études, qui témoignent de l’intérêt naissant pour la recherche en AC dans ce domaine.
L’analyse des données a d’abord consisté en une exploration non motivée visant à reconnaître des pratiques interactionnelles chez des couples avec ou sans troubles de la personnalité. Elle a conduit à un travail plus ciblé sur des phénomènes comme le « contrôle de l’interaction » (Janusz et al., 2021) et le « désengagement dans l’interaction » (Peräkylä et al., 2023). Le présent projet s’est concentré sur les pratiques de plainte. Nous avons extrait des neuf séances les segments contenant des plaintes (selon les définitions exposées à la section 1.2), puis nous avons entrepris une analyse descriptive de tous ces extraits. Cela a permis d’identifier des pratiques de plainte plus ou moins soucieuses de l’autre. Enfin, nous avons choisi cinq extraits provenant de quatre couples, représentant le spectre des plaintes, de la plus prévenante à la plus dépourvue d’égards.
Notre impression générale sur les données est que les manières de se plaindre diffèrent d’un couple à l’autre : chaque couple peut avoir ses propres manières caractéristiques de se plaindre. Nous donnons ci-dessous des exemples de paroles de plainte de quatre couples. L’ordre dans lequel les pratiques de plainte sont présentées repose sur notre observation que ces pratiques peuvent être classées selon la mesure dans laquelle chaque partenaire tient compte de l’autre dans ses plaintes. L’analyse commence par un extrait où les partenaires se plaignent mutuellement de la manière la plus prudente. Nous présentons ensuite des extraits de plaintes d’autres couples. Dans ces extraits, le manque d’égards va croissant, si bien que le dernier extrait montre un couple dont les partenaires se blâment mutuellement et directement. La succession des extraits dans l’analyse qui suit montre ainsi que les multiples pratiques par lesquelles les couples se critiquent ou s’attaquent moralement l’un l’autre en thérapie de couple forment un spectre des plaintes.
Les extraits présentés sont en polonais. Dans le contexte culturel polonais, la manière la plus attendue de désigner son conjoint ou sa conjointe est d’employer l’expression « mari/femme/partenaire » ou « mon mari/ma femme/mon ou ma partenaire ». Il faut noter qu’il n’existe pas en polonais d’articles comme les articles anglais « the », « a » et « an ». Parfois, l’emploi du seul pronom « il/elle » en présence du sujet de la phrase peut indiquer la construction d’une distance relationnelle. Il n’est pas habituel non plus que les partenaires emploient le prénom de l’autre pour décrire son comportement lors de la première rencontre avec la personne thérapeute. L’emploi du prénom de l’autre dans un énoncé peut signifier un raccourcissement de la distance avec la personne thérapeute, ou au contraire le fait de ne pas l’inclure du tout dans le contexte de la conversation en cours (comme on le voit chez le couple 4).
Pendant l’échange avec la personne thérapeute sur les problèmes familiaux, l’épouse a décrit les difficultés qu’elle rencontre pour discipliner le plus jeune enfant et a fait entendre, sur un mode qui implique une plainte, qu’à ses yeux son mari est trop indulgent avec les enfants et lui laisse la tâche de les discipliner. De manière atténuée, elle fait savoir qu’elle a un jour frappé l’un des enfants. Elle a décrit la situation comme une inversion des rôles parentaux du père et de la mère et a évoqué ses difficultés face à cette inversion des rôles ainsi que ses propres comportements problématiques. Après que l’épouse a décrit le problème de son point de vue, la personne thérapeute s’est tournée vers le mari (H) et lui a demandé de présenter son point de vue. Dans sa réponse développée, H donne sa vision de la situation, qui implique une (contre-)plainte au sujet de sa femme :
H commence son exposé du problème conjugal en corrigeant la description que sa femme (W) vient de donner de ses difficultés à discipliner le plus jeune enfant : le problème, souligne-t-il, n’est pas la « sévérité » de W mais le fait que cette sévérité se transforme parfois en rejet. Le « rejet » d’un enfant est compris comme un comportement parental inapproprié, ce qui rend l’exposé de H audible comme une plainte au sujet du comportement de sa femme. H produit cependant cet exposé de manière prudente et soucieuse de l’autre. Il le parsème de marqueurs d’incertitude (ligne 7 : « peut-être que ce n’est pas » et ligne 11 : « une sorte de »), procède à une autoréparation (ligne 08 : « parce que moi- parce que moi ») et atténue son propos en soulignant que les comportements problématiques de sa femme sont peu fréquents (ligne 11). En outre, il marque sa déférence envers le récit que sa femme a fait de la situation en affichant son accord avec elle (lignes 10-11 : « comme l’a dit l’épouse ça arrive très rarement »).
Après avoir caractérisé le comportement problématique de sa femme, H passe à la description de la situation de son propre point de vue, en décrivant sa manière d’y faire face. Il commence par faire état de sa propre impuissance, de sa peine et du désarroi de l’enfant :
Cette description de l’impuissance prolonge et intensifie la plainte de H. Elle implique clairement que la manière dont W « rejette » l’enfant provoque désarroi et souffrance ; pourtant, H ne mentionne pas (à ce stade) le comportement de sa femme et se concentre plutôt sur sa propre souffrance et sur celle de l’enfant.
Après la relance (ligne 17) de la personne thérapeute (T), H développe la description de son impuissance à trouver la bonne manière de répondre aux pleurs de l’enfant. Il présente deux manières d’agir possibles, qui lui semblent toutes deux mauvaises : prendre l’enfant dans ses bras (et se montrer ainsi comme le parent « aimant ») ou le repousser (transcription non reproduite). Ce développement porte uniquement sur l’enfant et sur le mari lui-même ; l’exposé implique pourtant que l’enfant pleure à cause des conflits avec l’épouse.
En réponse à la description que fait H de son impuissance, T propose une formulation (lignes 23 et 25) qui maintient le focus thématique sur le comportement de H lui-même (plutôt que sur les actions de W) :
Dès que T a formulé le souci qu’a H de soutenir sa femme, H confirme la formulation de T en chevauchement (lignes 26 et 27). Cette confirmation précoce et appuyée de H écarte aussi une lecture de sa description précédente comme étant avant tout une plainte au sujet de sa femme, et une lecture de son sentiment ou de sa motivation comme relevant de la plainte.
Pourtant, après avoir souligné sa volonté de prendre le parti de sa femme, H poursuit sa réponse et revient au comportement de celle-ci, qui prête à la plainte (voir l’extrait 1e ci-dessous). En déclarant qu’il n’accepte pas les coups (ligne 28), il met indirectement au centre du propos le fait que W a frappé l’enfant. Il présente cependant le refus des coups comme une décision ou une règle commune du couple (lignes 28, 29, 32-34). Ce faisant, il inclut pour ainsi dire sa femme dans une « équipe » opposée au comportement de W qui prête à la plainte. H protège ainsi le soi de sa femme dans une situation où il évoque des épisodes au cours desquels elle a effectivement frappé l’enfant. Fait intéressant, dans l’énoncé où H inclut pour la seconde fois sa femme dans le collectif opposé aux coups, il s’autorépare en passant de la première personne du singulier à la première personne du pluriel (lignes 32-33 : « et j’ai adopté un principe (.) que: (1.0) nous avons décidé ensemble ») ; cette autoréparation signale l’hésitation de H à parler de la question.
Après avoir décrit le principe du couple de ne pas frapper les enfants, H passe à une description plus concrète de sa réaction aux coups (lignes 34-38). L’exposé porte surtout sur ses propres sentiments et actions et sur la manière dont les enfants voient sa réaction. Ce à quoi il réagit est décrit en termes très indexicaux, comme « que » (ligne 35) et « ce genre de comportements » (lignes 37-38). En choisissant ces termes détournés, H semble éviter de désigner le comportement problématique de sa femme (c’est-à-dire les coups). D’un autre côté, en décrivant sa colère quand il voit « ce genre de comportements », H se présente comme une personne morale, qui réagit aux mauvaises actions et veut protéger les enfants.
Après une brève séquence de réparation, H poursuit son exposé en se concentrant cette fois sur la perception qu’ont les enfants des scènes familiales problématiques (lignes 43-48). Alors que H cherche à saisir ce que voit le plus jeune enfant (ligne 48), sa femme intervient avec une confirmation reformulante : « il enregistre. oui » (ligne 49). En proposant cette reformulation confirmative, W accepte la description que son mari fait de la scène familiale problématique et y participe. Elle traite ainsi son mari et elle-même comme appartenant à une même unité sociale et expérientielle. Par là, W ratifie à ce moment l’exposé de son mari et admet implicitement que son propre comportement peut être problématique.
H confirme la reformulation « enregistre » de sa femme (ligne 50) et poursuit en explicitant ce que l’enfant a vu (lignes 51-52). En décrivant la perception de l’enfant, à savoir que « papa n’est pas content que maman a frappé », H finit par formuler une plainte des plus graves, profondément menaçante pour le soi de sa femme. La description « maman a frappé » est produite de manière particulièrement prévenante. Elle n’est pas seulement retardée par les répétitions en série de « que » et de « maman » (ligne 51) ; syntaxiquement, la proposition « maman a frappé » est enchâssée dans plusieurs autres propositions : « le petit (…) enregistre » (lignes 47, 50), « que papa n’est pas content » (ligne 50) et « que maman a frappé » (ligne 51). On remarque que la description la plus « dommageable » est suivie d’un silence (ligne 54). En poursuivant son énoncé (ligne 52), H réfléchit aux perceptions de l’enfant et s’éloigne ainsi, sur le plan thématique, des comportements effectifs de sa femme. Par ce déplacement thématique dans la suite de son énoncé et par l’enchâssement de son affirmation sur le comportement de sa femme, H adoucit et minimise le message « maman a frappé ».
Une fois que H a terminé son exposé, T prend la parole et demande à W de commenter ce que son mari vient de dire (ligne 54).
Bien que la question de T soit grammaticalement adressée sans ambiguïté à W (ligne 54), H devance la réponse de W en répétant et en reconfirmant sa « défense » antérieure de sa femme. Il minimise le nombre d’événements critiques (« que quelques fois ») et souligne que sa femme n’a jamais « frappé les enfants tous les jours avec une ceinture ». L’épouse répond à cette remarque par une particule de rire (ligne 62), qu’elle produit alors qu’elle est au bord des larmes. Enfin (lignes 63-64), H donne une estimation de la fréquence des comportements dont il se plaint. Par son tour de parole (à partir de la ligne 57), il a créé un contexte dans lequel « cinq fois, six fois » est présenté comme un nombre faible, et non élevé.
En résumé, dans l’extrait 1, après que W s’est plainte avec prudence de la répartition problématique des rôles parentaux dans la famille, H a commencé à décrire le comportement de rejet de sa femme envers leurs enfants. Bien que le contenu de sa critique soit grave (« frapper l’enfant »), il a formulé sa plainte de manière prévenante, en hésitant, en recourant à des descriptions atténuées et à des références détournées, et en minimisant la fréquence et la gravité des actes problématiques de sa femme. Il a évité de dépeindre directement les torts de sa femme et s’est concentré plutôt sur ses propres réactions douloureuses et sur les perceptions des enfants. Malgré toutes ses plaintes au sujet du comportement de sa femme, H s’est montré affilié à elle. Pendant la plainte, à certains moments, la personne qui se plaignait (H) et la cible de la plainte (W) ont manifesté de différentes manières leur union et ont présenté leur couple comme une équipe, une seule unité sociale.
Le couple suivant, dans lequel l’épouse se plaint du comportement inacceptable de son mari, ressemble assez au couple 1 en ce que l’activité de plainte suppose un équilibre entre l’expression du mécontentement face aux torts de l’autre, d’un côté, et des éléments d’atténuation et de maintien de la solidarité, de l’autre. La balance penche un peu plus vers l’atténuation et la solidarité dans l’extrait 1 que dans l’extrait 2, mais dans les deux cas, mécontentement et solidarité sont présents. La transcription provient de la partie de la consultation où T explore le problème du couple. H avait commencé à parler proprement des problèmes en décrivant les plaintes de sa femme au sujet de sa réticence à lui parler et des « jours de silence » (une routine dans laquelle les deux partenaires ne se parlent pas pendant de nombreux jours). Juste avant le segment présenté ci-dessous, T a suggéré que le moment était venu pour W de décrire les problèmes conjugaux. Puis T a demandé directement à W :
Après quelques hésitations (ligne 2) et une pause de 2 secondes, W formule de manière décidée et sans aucun doute le problème de son couple :
Par sa formulation « dans notre mariage (…) il y a un seul problème », W marque la centralité et l’omniprésence du problème et signale que quelque chose d’essentiel va venir. Lorsqu’elle poursuit et formule le problème conjugal de son point de vue, elle emploie un énoncé déclaratif : « je suis tout le temps seule, à deux » (ligne 05). Dans cet énoncé, son mari n’est évoqué qu’indirectement, comme quelqu’un qui fait partie de ce « deux » dans lequel l’épouse se sent seule.
Le caractère achevé de cette formulation n’est pas seulement marqué par une intonation descendante et par le marqueur de confirmation de T qui suit, mais aussi par le regard que W porte ensuite sur son mari. Ce regard montre que T n’est pas le seul destinataire de la formulation du problème par W : son tour s’adresse aussi à son mari, assis à côté d’elle. En tournant son regard vers son mari, elle transforme son énoncé, simple affirmation propositionnelle, en message relationnel. W formule le problème central de son mariage. Le développement de sa plainte qui suit (lignes 08-19) apporte alors la justification de sa formulation forte et décidée du problème central du couple et de sa souffrance.
W commence à développer davantage le comportement problématique de son mari (lignes 08-13) en décrivant l’histoire de leur mariage. Dans ce développement, elle emploie certains procédés descriptifs (ligne 09), comme l’observation négative (Schegloff, 1988) « il ne me parlait pas de certains sujets » et la formulation de cas extrême « du tout » (Pomerantz, 1986). Son récit aboutit à la description des conséquences progressives qu’engendre le comportement de son mari : une accumulation de tensions (lignes 14-15) qui mène à une explosion finale (ligne 19). L’expression appuyée « ça explosait », avec son illustration gestuelle, traduit l’intensité des problèmes du couple. Malgré la description dramatique du problème conjugal central, il est surprenant que celle-ci soit formulée sans agent. (On peut observer ici un parallèle intéressant avec l’extrait 1 : là, voir l’extrait 1a, lignes 9-11, le mari parlait de « sévérité » et de « rejet » sans les attribuer explicitement à l’épouse.) Par son expression « ça explosait », W dépeint l’événement comme une sorte de réaction chimique au sein du couple, évitant ainsi d’identifier la personne qui explosait. Le récit sans agent est repris par la personne thérapeute, qui demande à W (ligne 20) qui était l’agent de l’explosion : elle ou son mari ? Il semble que T n’accepte pas la manière prudente, sans agent, dont W se plaint, et insiste pour obtenir une image plus claire de l’événement.
La question de T, qui fait passer le format de la parole d’une forme sans agent à une forme interpersonnelle, ne met pas immédiatement fin à la manière sans agent dont W s’exprime. Dans son récit, W construit un contraste entre son besoin plausible et « normal » de parler à son conjoint et la réaction manifestement étrange de son mari, qui quitte la maison. Les structures de contraste sont couramment utilisées dans l’interaction verbale pour dépeindre le comportement de quelqu’un comme anormal ou du moins inapproprié (Smith, 1978). Dans la description de W, un contraste se construit entre son souhait, c’est-à-dire son propre monde intérieur, et le comportement observable de H, pour lequel un détail concret est fourni (« il prenait sa veste »), qui sert de validation « empirique » de sa version.
Après le marqueur de confirmation minimal de la personne thérapeute (ligne 26), W indique que le problème conjugal qu’elle décrivait a eu lieu à une certaine période de leur vie, après laquelle s’est produit un tournant : « c’était comme ça jusqu’à » (ligne 27). L’événement qui a marqué ce tournant a été l’entrée du couple dans l’Église domestique, qui s’est accompagnée de l’obligation de communiquer l’un avec l’autre. Cette obligation n’a cependant résolu qu’en partie le problème principal du couple. Dans la suite de son propos (lignes 31-38), W formule une nouvelle plainte au sujet de son mari, qui traitait ces conversations de couple comme une pure obligation (ligne 32), quelque chose qu’il fallait simplement faire (ligne 38). Là encore, W utilise le format du contraste pour marquer la différence entre l’attitude de son mari et sa propre expérience : « ça m’aide », « je le veux » (ligne 38).
En réponse à la question de T, W cite son mari et dit combien il lui est difficile de parler (lignes 43-47). Dans cette réponse, le caractère du récit de W change : il devient moins critique et se tourne vers une compréhension des raisons du comportement de son mari, qui était, quelques tours plus tôt, l’objet de sa plainte.
T met en question, sur un ton mi-plaisant, la perspective morale de W en l’interrogeant sur la raison pour laquelle H serait obligé de lui parler (ligne 48). Dans sa réponse, W se met à rire et répond « pour moi » (ligne 50), en prenant peut-être conscience du caractère paradoxal de sa plainte. H se joint au rire de sa femme, ce qui montre son affiliation émotionnelle avec elle à ce moment.
Pour résumer l’extrait 2, à l’invitation de T à décrire les problèmes du couple, W a formulé une plainte au sujet des comportements problématiques de longue date de son mari. Sa plainte comportait d’abord une description de sa souffrance ; dans la suite de son récit, elle a toutefois dépeint avec un certain détail les manières inacceptables de son mari, qui ont duré tout au long du mariage. Après la description explicite des torts de son mari, W, en réponse à la question de la personne thérapeute, a montré qu’elle comprenait les motivations de H. La plainte de W a ainsi évolué dans une direction plus prévenante. De plus, bien que la séquence de plainte de W porte sur des questions sérieuses, elle s’est terminée dans une atmosphère affective positive, avec le rire de W et le sourire simultané de H, ce qui protège la face de H.
Alors que dans les extraits 1 et 2, il y a des moments où le couple a manifesté son union et s’est comporté comme une seule unité sociale, un tel sentiment de solidarité et de cohésion fait à peu près défaut dans le cas suivant. On trouve certes des signes d’affiliation, mais ils sont rares, ils ne viennent que de l’épouse et ils sont inégalement répartis. La profonde fracture entre les partenaires devient visible, en particulier lorsque le mari conclut sa critique de sa femme non plus en se plaignant de son comportement, mais sous la forme d’un blâme caractérologique (Janoff-Bulman, 1979).
Deux segments seront discutés ci-dessous ; ils comportent deux plaintes, l’une de W et la suivante de H. Au début de la séance, la personne thérapeute essaie d’obtenir du mari, réticent, les raisons de la venue en thérapie. Saisissant l’occasion de répondre, l’épouse commence à formuler une liste de problèmes, de manière quelque peu vague et peu concluante, comme des « problèmes de communication », une « tension à la maison » et une « inquiétude pour le bien-être de leur enfant » ; elle fait aussi part de ses propres difficultés, comme l’« insomnie », les « problèmes d’estomac » et l’« épuisement ». La personne thérapeute demande ensuite à W de préciser sa description et lui demande : « Eh bien, à ce stade, quelle est votre hypothèse ? Est-ce que- »
Dans sa réponse à la question de T, W commence à décrire ce qu’elle considère comme le comportement problématique de son mari. Elle ne le fait pas de manière directe, mais s’approche progressivement de sa formulation du problème, avec divers marqueurs de prudence : hésitations, pauses, restrictions (« je dirais ») et un item lexical (« énergique ») dont le sens est ambivalent : il peut s’agir d’une évaluation positive de H, mais on peut aussi l’entendre comme une expression euphémique pour une habitude désapprouvée, par exemple l’agressivité (lignes 08-09). Dans la suite de sa description, elle emploie une observation négative (« il ne sait pas maîtriser ») pour décrire le manque de maîtrise de soi de son mari. Elle nuance et atténue son propos par deux ajouts : en remarquant que son mari n’a « pas toujours » la maîtrise de lui-même, elle laisse entendre qu’à certains moments il l’a bel et bien ; et elle limite ce manque de maîtrise de soi aux paroles et aux gestes (lignes 10-12). La dernière formulation de W est aussitôt reprise par la personne thérapeute, qui demande à W de détailler sa formulation condensée.
À la question de T, W commence à préciser la description du comportement de son mari.
Là encore (lignes 14-15), W recourt à des précautions oratoires (« ça veut dire, ben »), à des restrictions (« très souvent »), à des hésitations (« euh euh »), à la figure rhétorique de la litote (« désagréables ») et à d’autres marqueurs de politesse, par lesquels ses caractérisations critiques des agissements de son mari (« colère », « agressives blessantes ») sont atténuées. Malgré sa plainte, elle agit avec égards et semble protéger son mari en atténuant la gravité de son comportement.
Dans l’échange qui suit, T ne tient pas compte du récit que fait W du comportement de son mari et attire plutôt l’attention de W sur sa propre perception des agissements de son mari :
Dans la question de T, la source des problèmes conjugaux est située soit chez l’épouse (« hypersensible »), soit chez le mari (« excessivement agressif »). La confirmation de W est ambivalente : elle ne prend pas parti et élude ainsi la réponse ; T formule explicitement l’indécision de W dans sa réponse (ligne 21). À mesure que W poursuit son récit (lignes 22-26), elle décrit sa propre irritation et ses pensées anxieuses (plutôt que le comportement de son mari) et invoque le point de vue de son mari (ligne 24 : « le mari peut le confirmer »). Elle décrit aussi qu’elle se torture avec l’idée qu’elle pourrait elle-même être la source du problème. En somme, si les plaintes de W au sujet de son mari sont graves et dépassent nettement une dispute conjugale ordinaire, elle le protège et fait preuve d’égards envers lui à plusieurs titres. Elle évite les expressions blessantes et emploie des formulations euphémiques pour décrire ses comportements, et elle fait état de doutes sur elle-même et envisage la possibilité d’être elle-même en partie responsable du problème du couple.
Une fois que W a terminé son récit, T se tourne vers H et l’invite à commenter les propos de sa femme (transcription non reproduite). H commence sa réponse (extrait 4a, ligne 10) en déclarant qu’il était préparé à ce que cette question soit soulevée et qu’il s’attendait, avant même la séance, à ce que ce conflit conjugal devienne un sujet de la thérapie (« quand on viendra ici il y aura c’est sûr il y aura sur ce sujet une conversation »). Il en vient ensuite aux points soulevés par T (lignes 13-16) :
H décrit sa femme comme quelqu’un d’incapable, ou de peu disposé, à affronter les situations de conflit (ligne 14) ; il la caractérise en outre comme une personne peu ouverte, qui s’interdit d’exprimer ses émotions. Il se dépeint, par contraste avec sa femme, comme une personne extravertie, qui ne retient pas ses sentiments et agit de manière expressive et vive (lignes 18-19) :
H affirme que son comportement peut, de toute évidence, être vu et compris (« on voit ») comme la manifestation extérieure d’un « tourment » intérieur, mais que sa femme ne s’intéresse pas à cet arrière-plan et ne comprend pas la raison de sa manière agitée d’agir. Au contraire, il se plaint, avec pour source probante une quasi-citation (lignes 22-23), de ce qu’elle l’accuse de la maltraiter, en utilisant le format de question « pourquoi tu… » comme procédé typique de construction d’un reproche (Günther, 1996).
Bien que H concède que son comportement est une cause possible des problèmes conjugaux, il ne se présente pas comme celui qui en est responsable. Il rejette au contraire les attentes, implicitement attribuées à sa femme, de rester calme et de maîtriser son attitude, attentes qu’il décrit de manière ironique et sarcastique au moyen d’une exagération irréaliste (« me mettre à prier ») et d’une formulation vulgaire de l’obéissance à l’ordre de se taire (« me la fermer »). À ce moment-là, alors que H parle encore à T, W prend la parole et s’adresse directement à son mari :
W exprime un fort désaccord avec son mari et lui demande de formuler sa critique de manière plus précise et correcte (ligne 32 : « non blessante »). H poursuit cependant sur sa ligne ironique et sarcastique (« aller courir ») et, sur un mode moqueur, s’attribue le blâme à lui-même (lignes 34-35).
En somme, dans les extraits 3 et 4, on observe deux plaintes liées l’une à l’autre. W s’est d’abord plainte des comportements irritables et agressifs de son mari, après quoi H s’est plaint de l’incapacité, ou du manque de volonté, de sa femme à comprendre et à tolérer ses émotions. Les plaintes des deux partenaires ont été formulées de manière très différente. W a décrit le comportement de son mari de manière résolue mais prévenante, a exprimé des doutes sur sa propre perception et s’est même montrée ouverte à l’autoaccusation. Elle a manifesté son affiliation avec son mari et a traité le couple comme une seule unité sociale, dont le dysfonctionnement peut être réparé. H, à l’inverse, a adopté envers sa femme une position de confrontation complète. Il a pris la suggestion de sa femme d’interagir de manière plus aimable comme une restriction de sa liberté d’expression. Il a en outre accusé sa femme d’être incapable, ou de ne pas vouloir, voir son épreuve intérieure. À ses yeux, les problèmes conjugaux du couple étaient d’abord et avant tout ceux de sa femme. Une autre différence marquante entre les pratiques de plainte des deux partenaires tient à ce que W se plaignait du comportement de son mari, tandis que les plaintes de H visaient la personnalité et le caractère de sa femme.
Alors que les extraits 3 et 4 se caractérisaient par l’hostilité unidirectionnelle de H envers sa femme, dans le cas suivant, les deux partenaires expriment directement et agressivement leurs accusations. L’intensité de leur hostilité réciproque se manifeste dans le fait que les deux partenaires cessent de parler au thérapeute et se tournent directement l’un vers l’autre avec des reproches répétés. Blâmes et dénégations mutuels semblent surgir avec une rapidité remarquable de part et d’autre. Un exemple illustratif de ce processus est donné ci-dessous. Juste avant le segment suivant, H s’était présenté comme impliqué dans les affaires familiales.
W, en fort désaccord avec l’affirmation de son mari, se tourne directement vers lui et dit : « là tu mens ». Ensuite, elle commence à décrire son comportement à la troisième personne (lignes 01-03). Le destinataire de cette partie de l’énoncé est T, et cette réorientation est soulignée par W, qui établit un bref contact visuel avec lui, puis redirige peu après son regard vers son mari tout en maintenant, dans son énoncé, la description à la troisième personne. On comprend ainsi pourquoi le tour de parole suivant est pris par le mari (ligne 05) et non par T. À ce stade de la conversation commence une série de tours en chevauchement au cours de laquelle les partenaires adoptent des positions diamétralement opposées ; leur échange est un exemple extrême de position antagoniste (Dersley et Wootton, 2000). Les partenaires recourent à des répétitions, « c’est comme ça que ça s’est passé » et « ça c’est un mensonge », avec une vigueur croissante, pour rendre leurs opinions plus claires et plus fortes. Ces accusations mutuelles prennent la forme lexicale de phrases indicatives sans ambiguïté (lignes 06-09), après quoi W, sans intervention directe de son mari, poursuit avec un autre argument sur le manque d’implication de son mari dans les affaires familiales (ligne 10). Cette affirmation est de nouveau contrée par H quelques tours plus loin (transcription non reproduite).
Un échange de ce genre se poursuit jusqu’à ce que le thérapeute l’interrompe par une question : « qu’êtes-vous en train de faire en ce moment ? Essayez-vous de vous mettre d’accord ? » (transcription non reproduite). On pourrait penser que porter la conversation à un méta-niveau (commencer à communiquer sur la communication) mettrait fin aux reproches mutuels, mais la conversation prend un autre tour. La question du thérapeute déclenche un échange qu’on peut voir comme une production d’arguments au méta-niveau de la communication, présenté ci-dessous.
Dans cette partie de la conversation, les partenaires se disputent sur le but de la conversation en cours. Les deux partenaires reconnaissent que leur conversation est une sorte de représentation devant le thérapeute, au cours de laquelle chaque partenaire cherche à montrer un aspect différent de son propre fonctionnement et de celui de leur relation. W accuse son mari de chercher à se présenter comme le malheureux, le plus victime des deux (lignes 35, 37 et 41), tandis que H fait valoir que sa femme fonde ses arguments sur des événements du passé lointain de leur relation (lignes 32, 34, 36, 39-40, 42). La question de T, qui était en principe censée interrompre la suite d’accusations mutuelles, arrêter les partenaires et les amener à réfléchir à ce qui se passait dans la séance de thérapie, est en fait devenue le déclencheur d’un nouvel échange d’accusations, finalement couronné par une longue déclaration de H (à partir de la ligne 42). Cette longue déclaration (qui s’étend jusqu’à la ligne 68 ; seuls des fragments sont reproduits ci-dessous) contient de nombreux éléments accusateurs.
H insiste avec une emphase particulière (en établissant un contact visuel avec T, en prononçant plus fort le mot « totalement », en usant de gestes appuyés) sur les différences entre les partenaires quant au fait de « se souvenir » ou de « ne pas se souvenir » des situations passées (ligne 44). Il se présente d’abord comme quelqu’un qui ne prête pas attention aux torts subis par le passé. Il le fait en donnant une explication incontestable de son incapacité à se souvenir des mauvaises choses : « c’est comme ça que la nature m’a fait en quelque sorte » (ligne 46). Ensuite, il produit une phrase où il se présente comme passif, comme s’il n’avait aucun contrôle sur son esprit (ligne 47). Il recourt aussi à des formulations extrêmes, affirmant qu’il « serait devenu fou depuis longtemps » s’il faisait la même chose que sa femme (ligne 50). Puis il poursuit en présentant les qualités de sa femme (ligne 51), la dépeignant comme malheureuse ou souffrante et exprimant sa compassion envers elle (ligne 52). L’activité non verbale de l’épouse (lèvres pincées, regard détourné, visage couvert de la paume de la main) laisse penser qu’elle ne reconnaît pas là un signe d’affiliation ou de soutien. Les lignes 51 et 52 pourraient se lire comme une tentative d’affiliation feinte, teintée d’ironie. Après cela, H emploie une autre formulation de cas extrême (« en fait ma femme ne se souvient que des mauvaises choses »), qui sert de nouveau à opposer leurs manières de « se souvenir des choses » et à légitimer la plainte.
En somme, l’extrait 5 est le cas le plus dépourvu d’égards d’hostilité conjugale non atténuée et de plaintes réciproques antagonistes. Les partenaires ne parlent pas de soi ; l’attention se porte au contraire sur les torts de l’autre. De plus, comme aucun des deux ne recule et que chaque partenaire campe sur ses positions et sur sa version des événements passés, leur conversation montre que leur communication conjugale est dans l’impasse. L’objet de leurs plaintes n’est pas seulement un acte ou un événement isolé : il englobe la personne entière de l’autre et devient ainsi un blâme caractérologique (« on est totalement différents »). En outre, pour se défendre, les partenaires qui se plaignent de manière agressive adoptent une méta-perspective et recourent à l’ironie et au sarcasme, rabaissant ainsi la cible de la plainte.
En explorant les séquences de plainte dans des premières consultations de thérapie de couple, nous avons observé une grande variété de manières et de modes de plainte. Cette variété de pratiques de plainte, d’un couple et d’un partenaire à l’autre, n’est pourtant en rien chaotique ni fortuite. Les plaintes peuvent être ordonnées selon diverses composantes, mais, compte tenu de la constellation triadique de notre objet d’étude, la dimension la plus pertinente pour les ordonner est le degré d’égards dont les couples ont fait preuve en parlant des conflits conjugaux et des comportements problématiques de l’autre partenaire.
À partir d’un ensemble de modes et de lignes de conduite, les diverses pratiques de plainte peuvent être disposées sur un spectre, avec à une extrémité ce que nous appellerons la « plainte prévenante » et, à l’autre, la plainte offensante ou « plainte sans égards ». Le couple présenté dans l’extrait 1 se caractérisait par la manière de se plaindre la plus prudente, tandis que les pratiques de plainte du couple de l’extrait 5 étaient les plus offensantes et les moins atténuées. L’extrait 2 était proche de l’extrait 1, sans être aussi prudent, tandis que les extraits 3 et 4, caractérisés par une asymétrie d’hostilité entre les partenaires, penchaient vers l’extrait 5. Prises ensemble, les différentes séquences de plainte peuvent être disposées en un spectre des plaintes.
Notre analyse empirique permet de distinguer trois composantes selon lesquelles les plaintes peuvent être construites comme plus ou moins prévenantes, ou au contraire sans égards : l’objet, le mode et l’(anti-)affiliation.
La manière dont une plainte renvoie à son objet peut varier sensiblement : lorsque la plainte est formulée avec égards, son objet, le tort allégué, reste généralement implicite et n’est évoqué que par des paraphrases, des allusions ou des euphémismes (« énergique ») ; à l’inverse, l’objet est identifié et nommé explicitement lorsque la personne qui se plaint ne témoigne pas d’égards envers la cible de la plainte (« tu mens »). En outre, une plainte prévenante se limite généralement à une conduite précise de la personne visée, alors qu’une plainte sans égards porte sur sa personne entière et sur son caractère. De plus, la plainte prudente se centre très souvent sur la souffrance de la personne qui se plaint, alors que les plaintes inconsidérées se centrent le plus souvent sur la personne visée et sur ses torts.
Le mode renvoie aux manières et aux formes précises dans lesquelles une plainte est communiquée. De manière générale, on peut observer que les personnes qui se plaignent avec égards sont orientées vers la solution et gardent à l’esprit l’intégrité du couple, à la différence des plaintes sans ménagement, orientées vers le blâme tout au long de l’échange et moins soucieuses de préserver le couple. On peut observer en outre que, dans le mode offensant, la personne qui se plaint change souvent de modalité et passe à l’ironie ou au sarcasme, alors que les plaintes prévenantes ne changent pas de modalité et restent dans le registre sérieux d’une parole factuelle. De plus, les plaintes prévenantes au sujet de l’autre partenaire sont généralement adressées à la personne thérapeute, alors que dans les plaintes offensantes, on tend à se tourner directement vers la cible de la plainte (la plainte peut alors prendre le caractère d’une attaque accusatrice).
La place d’une plainte sur le spectre est en outre déterminée par l’affiliation ou l’anti-affiliation de la personne qui se plaint avec l’autre partenaire, cible de la plainte. Quand la plainte est prévenante, la personne qui se plaint reconnaît la vulnérabilité de l’autre et veille à protéger son image de soi. La plainte prévenante implique aussi que la personne qui se plaint manifeste un engagement durable envers le couple comme unité sociale et se montre intéressée à trouver un terrain d’entente. À l’inverse, nous appelons plainte sans égards celle où la personne qui se plaint fait peu de cas de la vulnérabilité et de l’image de soi de l’autre et ne se soucie manifestement guère de la relation conjugale.
Le schéma suivant (voir le tableau 1) peut donner une synthèse de la dichotomie multidimensionnelle des modèles d’activité entre lesquels s’étend le spectre des plaintes.
Tableau 1 — Le spectre des plaintes
Objet
Mode (modalité)
(Anti-)affiliation
Les traits situés aux extrémités respectives du spectre sont logiquement liés entre eux et, de fait, ils apparaissent souvent ensemble, formant une sorte de « schéma de plainte » prévenant ou sans égards. Ce n’est toutefois pas toujours le cas. Les composantes ne sont pas invariablement liées les unes aux autres et peuvent se combiner de diverses façons. On peut observer par exemple que, dans la formulation d’une plainte, le mode prévenant et le mode offensant alternent, de sorte qu’un blâme est suivi d’un geste de compréhension ou qu’une accusation est adoucie par une explication qui suit.
Une contribution essentielle de notre étude est d’avoir ordonné les pratiques de plainte le long d’un spectre, selon leur degré d’égards. Jusqu’ici, la recherche en AC sur la plainte s’est surtout intéressée aux pratiques distinctes qui constituent des énoncés en plaintes (comme les formulations de cas extrême, les observations négatives ou les formulations en litote). Le spectre des plaintes que nous avons présenté dans cet article complète les résultats des recherches antérieures par une vision plus globale de la plainte dans un cadre donné. Il importe cependant de garder à l’esprit que nos résultats proviennent d’un cadre triadique et pourraient ne pas s’appliquer à d’autres types de cadres. À partir de nos observations, la question se pose néanmoins de savoir si d’autres activités sociales sont graduables. Jusqu’ici, la recherche en analyse conversationnelle ne s’est pas penchée sur cette question. Plusieurs études ont introduit des schémas conceptuels contrastifs pour décrire des phénomènes interactionnels précis, par exemple l’opposition entre correction intégrée et correction exposée (Jefferson, 1987) ou la distinction entre offrir et demander de l’aide (Kendrick et Drew, 2016). Nous pensons que le concept de « spectre » que nous avons introduit permettrait une vision plus nuancée de divers phénomènes interactionnels et donnerait une image plus réaliste du monde social.
Une autre implication de notre étude concerne le concept de « face ». Se plaindre, en sa présence, de l’autre membre du couple est ce que Goffman (1955) appelait un acte menaçant pour la face. Il est évident qu’en évoquant, dans les comportements ou le caractère de l’autre partenaire, des éléments qui prêtent à la plainte, la personne qui se plaint fait peser une menace sur la face de cet autre. Mais sa propre face est aussi en jeu. Se plaindre d’autrui en sa présence est en général considéré comme une chose à éviter, et potentiellement comme l’indice d’un problème dans le caractère même de la personne qui se plaint. Le cadre particulier de la thérapie de couple pose la question de savoir comment les pratiques de « travail de figuration » qu’un couple a développées et pratiquées au fil du temps, dans l’intimité de sa vie commune, se reproduisent ou se modifient en présence d’un tiers observateur.
Goffman examine comment les menaces potentielles ou effectives pour la face sont atténuées dans l’interaction. Les sujets ou les actions menaçants pour la face peuvent être évités ou, s’ils surviennent, être rendus ambigus, mêlés à des marques de respect ou adoucis d’autres façons (Goffman, 1955, p. 217-219 ; Brown et Levinson, 1987). Un tel adoucissement est typique de la plainte prévenante, alors que la plainte sans égards se rapproche de ce que Goffman appelait l’usage agressif du travail de figuration. En thérapie de couple, chaque partenaire doit choisir entre respecter la réciprocité du souci de chaque personne pour la face de l’autre (ce qui est typique de la plupart des interactions ordinaires) et marquer des points pour sa propre face aux dépens de celle de l’autre. La manière dont les partenaires se comportent dans cette situation dépend sans doute pour une bonne part de la mesure dans laquelle chaque partenaire perçoit les actions de l’autre comme prévenantes ou sans égards. Le « travail de figuration » en thérapie de couple est ainsi une constellation de double contingence qu’il faut prendre en compte.
En explorant notre base de données de neuf consultations initiales de thérapie de couple, nous avons observé qu’outre les différences entre modes et pratiques de plainte spécifiques, il existe aussi des différences entre les individus et entre les couples. Certaines personnes tendent à se plaindre d’une certaine manière et d’autres d’une autre, et il en va de même des couples : certains sont enclins à la plainte prévenante, d’autres choisissent constamment de se plaindre de manière offensante. Au fil des années de vie conjugale et d’une histoire commune de controverses et de querelles, les couples cultivent manifestement une certaine routine ou habitude de plainte, qu’ils pratiquent de manière assez constante et qu’ils ne peuvent pas facilement abandonner dans le cadre psychothérapeutique.
Une possibilité est que l’habitude de plainte d’un couple soit enracinée dans la personnalité des partenaires. Cette hypothèse est étayée par les résultats de la procédure d’évaluation de Shedler-Westen (Shedler et Westen, 2007) à laquelle ont été soumises les personnes participant à l’étude. Dans notre petite base de données, les manières offensantes de se plaindre étaient associées à une pathologie de la personnalité (trouble de la personnalité narcissique ou borderline), tandis que le type de plainte prévenante était associé à l’absence d’une telle pathologie. Dans les données présentées plus haut, les couples des extraits 1 et 2 ont été évalués comme ne présentant aucune pathologie de la personnalité, alors que les deux autres couples en présentaient une : dans les extraits 3 et 4, le mari a été évalué comme présentant des traits de personnalité narcissique marqués, et dans l’extrait 5, les deux partenaires obtenaient des scores élevés de traits de personnalité pathologiques, narcissiques (le mari) et borderline (l’épouse). Nous devons toutefois souligner que nos données limitées n’établissent pas de relation terme à terme entre personnalité et manières de se plaindre. Du point de vue clinique, nous nous attendrions plutôt à ce que l’absence de pathologie de la personnalité soit associée à une souplesse chez la personne qui se plaint, capable de passer d’un degré d’égards à un autre, tandis que la pathologie de la personnalité serait associée à une manière de se plaindre plus rigide.
L’idée de réfléchir à la manière dont la pathologie de la personnalité peut être liée au conflit ou à la mésentente dans les couples mariés n’est pas nouvelle, et il existe un corpus de recherches sur ce sujet (par exemple Chen et al., 2004 ; South et al., 2008 ; Bouchard et al., 2009 ; de Montigny-Malenfant et al., 2013). Dans notre étude, nous adoptons un autre angle, en mettant l’accent sur les aspects du fonctionnement de la personnalité des personnes suivies qui semblent décisifs du point de vue de la pratique conversationnelle du blâme et de la plainte. Notre recherche montre que des aspects comme la capacité à mentaliser, la capacité à réguler ses émotions, à faire des attributions adéquates et à percevoir la causalité, ainsi que la gestion de la menace pour le soi et le besoin de se défendre, se manifestent dans les pratiques de plainte.
La mentalisation désigne la capacité à comprendre les croyances, les sentiments et les motivations d’autrui ; elle est postulée comme altérée chez les personnes présentant un TP (Fonagy et Luyten, 2009). En thérapie de couple, elle peut s’exprimer dans la capacité à adopter la perspective de l’autre partenaire, à lui donner raison sur un point et à gérer le conflit en conséquence. Cette capacité était bien plus manifeste dans les cas de plainte prévenante de nos données.
La capacité à mentaliser est étroitement liée à la capacité à réguler de manière adaptative les états émotionnels (Schwarzer et al., 2021), autre construit cliniquement pertinent qui joue un rôle central dans les TP. Les personnes émotionnellement dysrégulées ont des difficultés à moduler, à évaluer et à exprimer leurs réponses émotionnelles, qu’il s’agisse de leur intensité, de leur maintien ou de leur fin (Gross, 2014). Les personnes qui éprouvent des émotions intenses peuvent recourir à plusieurs stratégies de régulation émotionnelle, plus ou moins adaptatives. Dans notre base de données, on observe que les plaintes prévenantes s’accompagnaient d’une forme efficace de régulation des émotions chez l’autre partenaire, à l’écoute.
La manière dont les couples attribuaient le blâme et se rapportaient à la causalité des problèmes en jeu était aussi un trait important du fonctionnement de la personnalité des partenaires. Dans le cas de la plainte prévenante, les personnes qui se plaignaient dressaient une carte bien plus complexe des causes et des circonstances à l’origine du comportement de quelqu’un et reconnaissaient souvent leur rôle dans la co-construction de la difficulté en question. Dans le cas de la plainte sans égards, on pouvait voir que la personne qui se plaignait attribuait souvent la source des problèmes à « l’extérieur » et « blâmait l’autre ». On suppose que les personnes qui ont des difficultés de régulation émotionnelle peuvent connaître des distorsions dans la perception du contexte social dans lequel l’émotion est éprouvée, ce qui accroît la probabilité du recours au mécanisme de défense de la projection (Kaufmann et al., 2022) et d’une évaluation inadéquate de la réalité.
Tout ce qui précède concerne le fonctionnement de la personnalité et son niveau de dysfonctionnement, et peut être relié à la manière de se plaindre observée pendant la séance de thérapie (voir le tableau 2).
Tableau 2 — Le spectre des plaintes et le fonctionnement de la personnalité
Fonctionnement de la personnalité
Lors des premières consultations de thérapie de couple, on recueille des informations qui aideront à comprendre le fonctionnement et les problèmes du couple. Il est évident que le contenu de ce que disent les partenaires, ce qui se raconte de leur vie quotidienne, de leurs difficultés, de leurs déceptions et de leurs querelles, est une source importante de connaissance qui facilite la compréhension clinique. Ces informations sont livrées, dans une large mesure, sous forme de plaintes. Pourtant, le fait que les couples et chaque partenaire se plaignent de manières si différentes laisse penser que les pratiques de plainte constituent, pour la clinique, une source d’information supplémentaire importante. Des manières prévenantes de se plaindre pourraient indiquer qu’il existe un terrain solide sur lequel bâtir des processus de changement positif. À l’inverse, une manière de se plaindre sans égards pourrait indiquer que les problèmes du couple sont profondément enracinés et qu’un travail important sera nécessaire pour les résoudre. En somme, la manière de se plaindre pourrait en apprendre autant, sinon davantage, à la personne clinicienne sur le couple et ses problèmes que le contenu même des plaintes.
Dans cette étude, notre analyse a porté avant tout sur la composition et la formulation des plaintes pendant les séances de thérapie de couple. D’autres études sont nécessaires, qui se concentrent sur la réception de la plainte par l’autre partenaire et sur sa réponse, et qui prêtent une attention particulière aux manières dont les thérapeutes traitent une plainte.
Complexe Systémique : à retenir
Cet article intéresse directement la clinique systémique du couple parce qu’il déplace l’écoute : moins vers ce dont on se plaint que vers la manière de le faire. Les premières consultations filmées montrent un même geste, la plainte, décliné du plus prévenant au plus dépourvu d’égards : parler à la personne thérapeute ou interpeller l’autre, décrire un acte ou juger une personne, rester sérieux ou passer à l’ironie, ménager la face de l’autre ou la sacrifier. Ce spectre offre aux thérapeutes une boussole pour doser leurs interventions dès la première séance, et rappelle que la façon de formuler le problème fait déjà partie du problème. Deux réserves s’imposent. Le lien avec la pathologie de la personnalité repose sur quatre couples présentés et sur une évaluation SWAP remplie par les thérapeutes qui les suivaient : il reste une hypothèse. Et l’étude dit peu de chose de ce que la thérapie fait des plaintes, alors que l’extrait 5 montre qu’une question sur la communication peut relancer l’escalade au lieu de l’apaiser. À lire avec l’étude de la même équipe sur le contrôle et l’indépendance en thérapie de couple avec narcissisme, et avec l’article sur les manifestations corporelles du désengagement.
Notes de l’original
Éthique. Les études impliquant des êtres humains ont été approuvées par le comité de bioéthique du Collège de médecine de l’université Jagellonne. Elles ont été menées conformément à la législation locale et aux exigences institutionnelles. Les personnes participantes ont donné leur consentement éclairé écrit à la participation à cette étude. Un consentement éclairé écrit a été obtenu des personnes concernées pour la publication de toute image ou donnée potentiellement identifiante figurant dans cet article.
Contributions. BT : recueil des données, analyse des données et rédaction de l’article. BJ : conception de l’étude, recueil des données, analyse des données et rédaction de l’article. JB : analyse des données et rédaction de l’article. AP : conception de l’étude, analyse des données, supervision de l’analyse des données et rédaction de l’article. L’ensemble de l’équipe a contribué à l’article et en a approuvé la version soumise.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare que ce travail a été mené en l’absence de toute relation commerciale ou financière susceptible d’être interprétée comme un lien d’intérêts potentiel.
Note de l’éditeur. Toutes les affirmations exprimées dans cet article n’engagent que les personnes qui signent l’article et ne représentent pas nécessairement celles de leurs organisations d’affiliation, ni celles de l’éditeur, de l’équipe éditoriale et des personnes chargées de l’évaluation. Aucun produit susceptible d’être évalué dans cet article, ni aucune affirmation de son fabricant, n’est garanti ou cautionné par l’éditeur.
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Traduction non officielle en français de Spectre des plaintes : les pratiques de plainte dans les conversations thérapeutiques comme fenêtre sur la personnalité des partenaires et la relation de couple, par Bartłomiej Taurogiński, Bernadetta Janusz, Jörg R. Bergmann et Anssi Peräkylä, Frontiers in Psychology, vol. 14, art. 1232594 (2023), doi : 10.3389/fpsyg.2023.1232594, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes ; extraits de séances en polonais original suivi d’une traduction française). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Spectrum of complaints: practices of complaining in therapeutic conversations as a window to spouses' personalities and couples' relationships », publié dans Frontiers in Psychology (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Taurogiński, B., Janusz, B., Bergmann, J. R., et Peräkylä, A. (2023). Spectre des plaintes : les pratiques de plainte dans les conversations thérapeutiques comme fenêtre sur la personnalité des partenaires et la relation de couple (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/spectre-des-plaintes-les-pratiques-de-plainte-dans-les-conversations-therapeutiques (Œuvre originale publiée en 2023 dans Frontiers in Psychology, 14, 1232594 (2023) ; republiée en 2023 par Frontiers in Psychology, https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2023.1232594/full)
Pour aller plus loin