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Social Sciences · Famille

La transmission intergénérationnelle de la violence domestique dans des familles péruviennes : une étude qualitative

À Arequipa, dans le sud du Pérou, une équipe de l’Universidad Católica de Santa María a interrogé trois générations de neuf familles : une grand-mère ou un grand-père, une mère, un ou une adolescente. Machisme et marianisme, irritabilité, châtiments corporels, alcool et dépendance économique entretiennent le cycle ; réseaux de soutien, travail sur le trauma, études et séparation aident à le rompre. La religion, elle, joue dans les deux sens.

Auteurs Flor Vilches, Luisa Mazeyra, Andrea Quintanilla et Luis Ramos-Vargas (École de psychologie, Universidad Católica de Santa María, Arequipa, Pérou)Première publication Social Sciences, 23 juin 2025Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de La transmission intergénérationnelle de la violence domestique dans des familles péruviennes : une étude qualitative, par Flor Vilches, Luisa Mazeyra, Andrea Quintanilla et Luis Ramos-Vargas, publié dans Social Sciences (MDPI) (2025), doi : 10.3390/socsci14070399, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

La violence est si courante qu’elle s’est normalisée, ce qui conduit à la transmission de ces schémas néfastes au sein des familles.

Flor Vilches, Luisa Mazeyra, Andrea Quintanilla et Luis Ramos-Vargas

Résumé

La violence domestique est un problème de santé publique aux conséquences importantes pour le bien-être physique, mental et social des personnes et de leurs familles ; elle a des effets négatifs sur les générations futures, que des facteurs individuels, sociaux et culturels aggravent ou atténuent. Cette étude qualitative visait à explorer la transmission intergénérationnelle de la violence domestique dans des familles péruviennes. Des entretiens semi-structurés ont été menés avec un adolescent ou une adolescente, une mère et un grand-parent de neuf familles. Les données ont été analysées par une analyse thématique réflexive. L’analyse a mis en évidence l’importance des normes de genre traditionnelles, le machisme et le marianisme, dans la transmission intergénérationnelle. D’autres sous-thèmes importants pour son maintien étaient l’irritabilité, l’apprentissage social, la consommation d’alcool et la dépendance économique. À l’inverse, les réseaux de soutien, le dépassement du trauma, le fait de savoir choisir un partenaire, l’éducation et la séparation ont été repérés comme des facteurs de protection ; enfin, les croyances religieuses étaient associées à des effets contradictoires, puisqu’elles peuvent perpétuer la violence ou servir de facteur de protection contre elle. Les implications de ces résultats sont discutées, et une proposition fondée sur le modèle socio-écologique de la violence domestique est élaborée, couvrant ses quatre niveaux : individuel, relationnel, communautaire et sociétal.

1. Introduction

La violence domestique est un problème majeur de santé publique (Pinna 2016 ; Garcia-Moreno et al. 2006 ; Shields et al. 2020) et a de graves répercussions sur le bien-être physique, mental et social des personnes et des familles (World Health Organization 2011). Les conséquences de la violence peuvent durer toute une vie et avoir des effets néfastes sur les générations suivantes (Agüero et al. 2022 ; Berktaş et Eryurt 2025 ; Franklin et Kercher 2012). Des études antérieures (Bartoli et al. 2024 ; Bazo-Alvarez et al. 2024 ; Chernyak et al. 2020) ont trouvé des associations intergénérationnelles entre l’exposition des parents à des expériences négatives dans l’enfance et une moins bonne santé infantile chez leurs enfants (Lê-Scherban et al. 2018). Autrement dit, l’exposition à des situations stressantes, comme les expériences de violence, pourrait transmettre des effets négatifs aux générations futures.

Les pays d’Amérique latine présentent une propension à la violence (Croci 2023). Par rapport à d’autres régions du monde, les chiffres de la violence y sont élevés, dans ses différents types et formes (Flake et Forste 2006 ; Imbusch et al. 2011). En comparant les chiffres de la criminalité et les enquêtes de victimation pour les années 2004–2014 (Jaitman et Anauati 2020), on estime le chiffre noir des crimes violents fondés sur le genre entre 92 % et 95 %, contre 63 % à 80 % dans les pays développés. L’Organisation mondiale de la santé indique qu’en Amérique latine, une femme sur quatre âgée de 15 à 49 ans a subi des violences physiques ou sexuelles de la part de son partenaire (World Health Organization 2021). Benavides et al. (2019) expliquent que le fonctionnement inadéquat des systèmes de protection pourrait être un facteur de perpétuation des violences au sein du couple.

L’Amérique latine est l’une des régions du monde les plus hétérogènes culturellement, et elle se caractérise par des niveaux élevés de violence politique et sociale, dont témoignent la corruption, la criminalité et l’instabilité politique de ses pays (Flake et Forste 2006). L’exposition à la violence est associée à la continuité de la violence d’une génération à l’autre (Valentino et al. 2012 ; Bendezu-Quispe et al. 2024 ; Chernyak et al. 2020 ; Bott et al. 2022). Vivre dans un environnement violent amène la personne à croire que la violence est un comportement normal et acceptable, c’est-à-dire qu’elle la désensibilise aux conséquences de son comportement (Uslucan et Fuhrer 2008). Malheureusement, le Pérou est l’un des pays où la prévalence de la violence domestique est la plus élevée (Ames et al. 2018 ; Kohrt et al. 2015).

La transmission intergénérationnelle ne concerne pas seulement la violence domestique : elle englobe aussi différents schémas de comportement dysfonctionnels, comme les stratégies d’ajustement, la consommation de drogues, les conduites déviantes et la détresse psychologique (dépression, anxiété et stress) (Gomis-Pomares et al. 2023). Ce n’est donc pas seulement le cycle de la violence qui se transmet, mais aussi un ensemble de conditions individuelles, sociales et culturelles qui favorisent le maintien du cycle des comportements violents (Kim 2012). La transmission intergénérationnelle de la violence domestique fait intervenir, dans son origine et son maintien, des facteurs biologiques, psychologiques, sociaux, politiques, juridiques, éducatifs, économiques et culturels, et il est nécessaire d’étudier ce phénomène dans divers contextes. La recherche doit s’intéresser aux circonstances qui le rendent possible et aux variables qui interagissent dans ce cycle intergénérationnel. Sur le plan ontologique, le processus de transmission comprend des conditions qui prédisposent aux comportements violents et d’autres qui les inhibent ; on peut donc le comprendre comme l’accumulation simultanée de facteurs de risque et de protection qui, une fois repérés, peuvent augmenter ou réduire la survenue des comportements violents (Uslucan et Fuhrer 2008). Ghoshal et al. (2023) ont mené une revue systématique des facteurs de protection et de risque de la violence au sein du couple et ont conclu que les facteurs de protection dépendent davantage du contexte, tandis que les facteurs de risque sont plus généralisables, en particulier pour les pays à revenu faible ou intermédiaire. Pour les pays d’Amérique latine en particulier, des études antérieures indiquent que deux facteurs sont d’une grande importance dans la poursuite de ce cycle : un héritage de violence sociale et des normes de genre rigides (Flake et Forste 2006).

L’Amérique latine porte depuis ses origines une histoire de violence sociale, qui s’étend d’événements antérieurs à la conquête espagnole jusqu’à nos jours et que les conditions économiques, sociales et politiques de ses pays aggravent (Bendezu-Quispe et al. 2024). En raison des différentes formes de violence vécues au fil de l’histoire par les pays d’Amérique latine, le concept de trauma intergénérationnel a pris une importance accrue dans l’étude de la violence (Cerdeña et al. 2021 ; Graf et Schechter 2024 ; Taccini et al. 2024). La violence est si courante qu’elle s’est normalisée, ce qui conduit à la transmission de ces schémas néfastes au sein des familles.

Les normes de genre sont étroitement liées à deux concepts, le machisme et le marianisme (Gibbons et al. 2020 ; Stevens 1973), qui ont pour point commun d’accorder plus de valeur au masculin qu’au féminin (Fuller 2012). Le machisme est un concept qui décrit la masculinité latino-américaine et englobe la croyance que les hommes doivent être virils, forts, protecteurs et indépendants, mais aussi agressifs, peu émotifs et sexuellement agressifs (Flake et Forste 2006). Le machisme peut toutefois être vu comme l’expression de l’insécurité des hommes quant à leur propre virilité (Fuller 2012). Le marianisme, lui, renvoie à la vénération de la Vierge Marie (Rondon 2003) et suit le modèle selon lequel les femmes doivent suivre son exemple de pureté et être capables d’endurer toute souffrance infligée par les hommes (Flake et Forste 2006 ; Stevens 1973), en adoptant des valeurs comme la vertu, la passivité, l’autosuffisance et le fait de faire passer les autres avant soi (Rondon 2003 ; Lara-Cinisomo et al. 2019).

Les études sur la transmission intergénérationnelle de la violence domestique ont abordé le phénomène selon des approches tant quantitatives que qualitatives. Peu d’études ont cependant examiné les mécanismes de la transmission intergénérationnelle de la violence (Agüero et al. 2022). La revue de la littérature a montré que la plupart des études sur la transmission intergénérationnelle de la violence familiale ont suivi une approche quantitative, où l’on observe couramment l’utilisation de données primaires et secondaires issues d’études longitudinales, ainsi que l’évaluation de modèles explicatifs par des techniques de régression multiple ou de modélisation par équations structurelles (Agüero et al. 2022 ; Mora 2013 ; Alvarez et al. 2010 ; Adams et al. 2019 ; Anderson et al. 2018 ; Bradley et Tanwar 2022), en prenant les caractéristiques des pères et des mères comme variables prédictives et l’apparition de comportements violents chez les enfants comme variable dépendante. À cet égard, Haselschwerdt et al. (2019) ont mené une revue systématique des études sur la transmission intergénérationnelle de la violence et ont constaté que ces études se caractérisent par une grande variabilité et par le manque de complexité de la méthodologie employée. Ce type d’étude présente donc d’importantes limites pour comprendre le phénomène de la transmission intergénérationnelle de la violence familiale. Les études qualitatives s’intéressent davantage aux mécanismes par lesquels ce cycle de violence s’installe, se maintient et se rompt, en particulier envers les partenaires intimes et envers les enfants et les adolescents (Antle et al. 2020 ; Domoney et Trevillion 2021 ; Ronzón-Tirado et al. 2017).

Malgré l’abondance des recherches sur la violence familiale, on sait encore peu de choses sur les interventions culturellement adaptées aux différents groupes sociaux (Alvarez et al. 2021). En général, la prévalence est plus élevée dans les pays à faible revenu que dans les pays à revenu élevé (Sardinha et al. 2022), et les données indiquent que ces différences ne sont pas purement économiques : chaque pays a ses propres caractéristiques sociales et culturelles qui les aggravent ou les atténuent (Bacchus et al. 2024). Il existe un manque de connaissances sur l’application de traitements efficaces pour rompre le cycle de la violence familiale dans les populations d’Amérique latine et des Caraïbes (Tsapalas et al. 2021) ; cela tient aux caractéristiques de la région et au fait que, dans les phénomènes de violence, les pratiques parentales jugées acceptables envers un enfant diffèrent d’un pays à l’autre et influent sur la probabilité de subir de la maltraitance (Wadji et al. 2022). La violence domestique est un problème grave au Pérou ; pour y faire face efficacement, il est donc essentiel de comprendre ses facteurs de risque propres au contexte péruvien (Perez-Vincent et Carreras 2022). Cela implique de repérer à la fois les facteurs de risque et les facteurs de protection. La présente étude vise donc à explorer la transmission intergénérationnelle de la violence domestique dans des familles péruviennes.

1.1. Contexte de l’étude

Le Pérou est un pays d’Amérique latine situé en Amérique du Sud, qui compte trois régions naturelles (la côte, les hautes terres andines et la forêt amazonienne). C’est un pays multiculturel, fortement marqué par l’influence espagnole, qui conserve des traditions culturelles et religieuses liées à la religion catholique.

La violence domestique au Pérou, sous ses différentes formes, est répandue et profondément enracinée dans tout le pays (Miljanovich et al. 2010 ; Caira-Chuquineyra et al. 2024). On estime que 51,5 % des femmes ont subi des violences (Bazo-Alvarez et al. 2024). En général, la violence domestique est plus fréquente au Pérou dans la forêt amazonienne et les hautes terres (Miljanovich et al. 2010), et dans les régions du sud du pays, les femmes sont plus exposées à la violence (Bazo-Alvarez et al. 2024). La présente étude a été menée dans la ville d’Arequipa, située dans les hautes terres, dans le sud du Pérou. Arequipa est l’une des régions où le taux de violence envers les femmes est le plus élevé (Castro et al. 2017).

1.2. Cadres théoriques

Plusieurs théories expliquent la transmission intergénérationnelle de la violence domestique, parmi lesquelles se distingue la théorie de l’apprentissage social par modelage (Bandura 1973), qui souligne l’importance de l’apprentissage vicariant et la manière dont les comportements se répètent selon l’efficacité du comportement imité (Uslucan et Fuhrer 2008). Une autre théorie souvent citée relève de la génétique du comportement : le cycle intergénérationnel s’expliquerait, au moins en partie, par la génétique partagée entre parents et enfants (Spatz et Wilson 2015) et par des effets épigénétiques au cours du développement de l’enfant (Tremblay et Côté 2019). D’autres théories se centrent davantage sur l’individu, et plus précisément sur ses traits ; cette théorie relève d’une approche psychopathologique. La transmission de la violence y est attribuée aux traits de personnalité des parents, développés pendant leur enfance et qui s’activeraient une fois devenus parents (Uslucan et Fuhrer 2008). Ces théories ont d’importantes limites, si bien que les études sur la violence domestique recourent aujourd’hui au modèle socio-écologique de la violence domestique (CDC 2024).

Il n’est pas possible d’identifier un facteur unique qui expliquerait le comportement violent. La violence est un phénomène complexe, qui résulte de la combinaison de facteurs personnels, situationnels et socioculturels coexistant à différents niveaux (Heise 1998). Comprendre comment ces facteurs sont liés à la violence est une manière de la prévenir. Cette étude utilise le modèle socio-écologique de la violence domestique (CDC 2024), cadre théorique qui étudie les effets interactifs des facteurs individuels et environnementaux qui influent sur les attitudes et les comportements (Tekkas Kerman et Betrus 2020). Quatre niveaux sont considérés : individuel, relationnel, communautaire et sociétal. Leur étude permet de comprendre les différents facteurs de risque et de protection face à la violence domestique (CDC 2024). Au niveau individuel, on repère les facteurs biologiques et d’histoire personnelle qui augmentent la probabilité d’un comportement violent. Au niveau relationnel se situent les relations proches qui pourraient augmenter le risque de subir des violences. Au niveau communautaire, on analyse les milieux où se nouent les relations sociales, afin de repérer les caractéristiques associées au fait de devenir victime ou auteur de violences. Enfin, au niveau sociétal, on analyse les facteurs sociaux qui contribuent à créer un climat où la violence est encouragée ou inhibée, y compris les normes sociales et culturelles qui font de la violence une manière acceptable de résoudre les problèmes (CDC 2024). Cummings et al. (2013) expliquent qu’il importe d’élaborer des modèles socio-écologiques propres à chaque contexte, afin de permettre aux équipes de recherche, aux équipes de terrain et aux responsables politiques de prendre des décisions fondées sur les données pour traiter le problème de la violence domestique.

2. Matériel et méthodes

2.1. Plan de recherche

Une étude qualitative descriptive fondée sur l’analyse thématique réflexive (Braun et Clarke 2006) a été menée, dans le paradigme du constructionnisme social. Sa prémisse principale est que les personnes construisent le sens de leur réalité à travers l’interaction sociale avec les autres, et que ce sens se manifeste dans le discours. Autrement dit, chaque personne construit le sens de ses expériences à travers ses interactions avec autrui, et la recherche doit s’efforcer de donner sens aux significations que les autres attribuent au monde (de les interpréter) (Creswell 2013).

2.2. Personnes participantes et échantillonnage

Neuf familles ont participé ; dans chacune, un fils ou une fille (adolescent ou adolescente), une personne adulte (la mère) et un grand-parent ont été interrogés (n = 27). Un échantillonnage raisonné a été utilisé : une personne psychologue travaillant auprès de familles à risque présélectionnait les personnes, puis les informait de l’étude et les invitait à y participer. Les parents ont été informés de l’étude et invités à y participer.

Les critères d’inclusion étaient d’être une famille acceptant de participer et une famille comptant trois générations au sein du foyer. Comme critère d’exclusion, aucune des personnes participantes ne devait signaler de diagnostic psychiatrique ou sensoriel ni présenter de difficultés de communication orale. Les adolescents étaient 5 filles et 4 garçons, âgés de 12 à 18 ans (M = 13,9) ; les mères avaient de 40 à 49 ans (M = 41,8) ; les grands-parents étaient 7 femmes et 2 hommes, âgés de 54 à 79 ans (M = 66,4). Le tableau 1 présente les caractéristiques des personnes participantes.

Tableau 1 — Caractéristiques des personnes participantes

Pour chaque personne : sexe, âge (années), niveau d’études, activité.

  • Famille 1. Adolescent 1 : masculin, 12, élève du secondaire, élève. Mère 1 : féminin, 43, études supérieures, assistante administrative. Grand-parent 1 : féminin, 79, secondaire incomplet, femme au foyer.
  • Famille 2. Adolescente 2 : féminin, 12, élève du secondaire, élève. Mère 2 : féminin, 38, études supérieures techniques, femme au foyer. Grand-parent 2 : féminin, 54, primaire incomplet, agricultrice et femme au foyer.
  • Famille 3. Adolescente 3 : féminin, 12, élève du secondaire, élève. Mère 3 : féminin, 43, études supérieures techniques, couturière. Grand-parent 3 : féminin, 60, primaire incomplet, agricultrice.
  • Famille 4. Adolescent 4 : masculin, 18, étudiant à l’université, étudiant. Mère 4 : féminin, 49, études supérieures, femme au foyer. Grand-parent 4 : féminin, 70, études secondaires, travailleuse indépendante.
  • Famille 5. Adolescente 5 : féminin, 14, élève du secondaire, élève. Mère 5 : féminin, 39, études supérieures, femme au foyer. Grand-parent 5 : féminin, 72, études secondaires, travailleuse indépendante.
  • Famille 6. Adolescent 6 : masculin, 14, élève du secondaire, élève. Mère 6 : féminin, 40, études supérieures techniques, travailleuse indépendante. Grand-parent 6 : masculin, 79, secondaire incomplet, sans emploi, retraité.
  • Famille 7. Adolescente 7 : féminin, 13, élève du secondaire, élève. Mère 7 : féminin, 41, études secondaires, travailleuse indépendante. Grand-parent 7 : féminin, 61, études secondaires, travailleuse indépendante.
  • Famille 8. Adolescent 8 : masculin, 16, élève du secondaire, élève. Mère 8 : féminin, 41, études secondaires, travailleuse indépendante. Grand-parent 8 : masculin, 65, études secondaires, travailleur indépendant.
  • Famille 9. Adolescente 9 : féminin, 14, élève du secondaire, élève. Mère 9 : féminin, 42, études supérieures, travailleuse indépendante. Grand-parent 9 : féminin, 58, études primaires, travailleuse indépendante.

2.3. Les entretiens

Un guide d’entretien semi-structuré a été préparé pour chaque groupe de personnes participantes (adolescents, mères et grands-parents). Pour établir ces guides, une matrice de catégorisation a été utilisée, couvrant les thèmes suivants : perception de la violence domestique, facteurs de risque et/ou déclencheurs de la violence domestique, transmission intergénérationnelle de la violence domestique, facteurs qui rompent le cycle de la transmission intergénérationnelle, soutien social et stratégies d’ajustement. Ces guides ont été relus par deux spécialistes des situations de violence familiale et évalués par des entretiens pilotes avec une famille.

Les entretiens ont été menés simultanément pour les trois membres de la famille, dans des espaces différents, afin de garantir la confidentialité et le bien-être des personnes participantes. Une équipe d’entretien a été constituée, composée de l’équipe de recherche et de sept personnes extérieures. Toutes étaient psychologues et avaient au moins un an d’expérience de l’entretien clinique. Les entretiens ont duré de 23 min à 1 h 55 (adolescents : 23 à 66 min ; mères : 47 min à 1 h 55 ; grands-parents : 48 min à 1 h 32). Tous les entretiens ont eu lieu en privé, dans un endroit calme. Ils ont été enregistrés en audio.

2.4. Aspects éthiques

L’étude a été financée par le fonds de recherche de l’Universidad Católica de Santa María (UCSM). Le projet a été examiné et approuvé par le vice-rectorat à la recherche (28048-R-2021). L’étude a été menée conformément aux lignes directrices de la déclaration d’Helsinki et approuvée par le comité institutionnel d’éthique de la recherche de l’Universidad Católica de Santa María (protocole no 281-2024).

La participation était volontaire et reposait sur le consentement et l’assentiment éclairés. Les personnes participantes ont reçu une information sur l’objectif, les risques et les bénéfices de l’étude, ainsi que sur la confidentialité des données recueillies. Enfin, l’autorisation d’enregistrer l’entretien a été demandée. Compte tenu du risque potentiel de détresse émotionnelle lié à l’étude, les mesures d’atténuation suivantes ont été prises : les personnes chargées des entretiens ont été formées à la mise en œuvre d’un plan d’action de crise, comprenant un protocole de soutien émotionnel et des informations sur la conduite à tenir en cas de violence domestique. Ce protocole comprenait des techniques de relaxation et de respiration, de distraction sensorielle et d’écoute active, à appliquer en cas de réaction défavorable pendant l’entretien, afin d’éviter les risques potentiels et l’amorce de tout processus pouvant conduire à une revictimisation. En outre, les personnes chargées des entretiens ont fourni des informations utiles sur la conduite à tenir en cas de violence domestique et ont distribué à toutes les personnes participantes des documents sur les services d’aide aux victimes de violence domestique.

En reconnaissance de leur temps et des désagréments éventuels, une compensation financière de 100,00 PEN (environ 30 USD) a été proposée aux familles pour leur participation. Le paiement était remis à la mère de chaque famille à l’issue des trois entretiens. Ce paiement n’a pas créé de coercition ni influencé les réponses ou les décisions dans l’étude. Pour protéger l’identité des personnes participantes, un code a été attribué selon l’ordre des entretiens (famille 1, adolescent 1, mère 1 et grand-parent 1).

2.5. Analyse des données

Une analyse thématique réflexive a été conduite avec le logiciel Atlas.ti, version 24. Une analyse hybride selon une logique abductive (Reichertz 2014) a été utilisée : elle associe ce qui est extrait de manière inductive à un cadre théorique de référence, de sorte que les données empiriques soient intégrées aux connaissances théoriques existantes. L’analyse a commencé par la construction d’une matrice de catégorisation fondée sur une revue de la littérature, suivie d’une familiarisation avec les données par la transcription des entretiens, la lecture et la production de premières citations. La transcription a été réalisée en deux temps : d’abord avec l’application Transkriptor (https://transkriptor.com/es/, consultée le 2 décembre 2024), puis par une révision manuelle des transcriptions. Le codage a ensuite été effectué au moyen du codage ouvert et thématique. Est venue ensuite la catégorisation, qui comprend le repérage des thèmes ou catégories les plus pertinents. Enfin, un rapport résumant ces résultats a été rédigé et validé par l’équipe de recherche.

3. Résultats

Trois thèmes principaux ont été repérés : (1) les facteurs qui contribuent à perpétuer la violence intergénérationnelle, (2) les facteurs de protection face à la transmission intergénérationnelle de la violence et (3) les croyances religieuses.

3.1. Thème 1 : les facteurs qui contribuent à perpétuer la violence d’une génération à l’autre

Ces facteurs prédisposent les personnes à développer des comportements violents, ainsi qu’à être davantage exposées au risque d’être victimes de violences. Ils comprennent les facteurs de risque qui favorisent l’apparition et le maintien du cycle de la violence intergénérationnelle.

Le machisme et le marianisme renvoient aux normes de genre, qui indiquent les attentes socioculturelles envers le comportement des hommes et des femmes et impliquent un ordre hiérarchique dans la relation entre hommes et femmes. On note que ces normes s’acquièrent par la socialisation et par les différences d’éducation entre hommes et femmes. Les citations montrent l’idée que les hommes doivent être virils, ne pas faire les tâches ménagères, et qu’ils sont possessifs envers les femmes, ce qui conduit à des comportements agressifs.

« … Ma mère a toujours été comme ça, pour les hommes, oui, le meilleur, dans les vêtements, dans la nourriture, en tout, dans la manière de les traiter, dans l’attention, en tout, mais pas pour nous … J’ai eu une éducation très machiste, les femmes sont celles qui cuisinent, lavent, nettoient, font, et les hommes non, ils ne cuisinent pas, ils ne nettoient pas, ils ne… alors à cet âge-là je commençais déjà à protester, pourquoi est-ce que moi je devais le faire et pas mon frère ? »

(Mère 4)

« Oui, on avait peur de lui [son père]. J’avais très peur de lui parce qu’on savait déjà que mon père est très macho, il est toujours macho. Il était très jaloux et très agressif. Je me souviens qu’une fois il a cassé le nez de ma mère, vers ce moment-là, à peu près, il lui a cassé le nez. »

(Mère 9)

Des citations relevant du marianisme ont aussi été repérées : les femmes doivent endurer et subir les mauvais traitements des hommes, surtout lorsqu’il s’agit de protéger leurs enfants, et adopter un rôle passif face à la vie qu’elles estiment correspondre à leur place dans la société.

« … Je suis allée voir un psychanalyste et le psychanalyste m’a dit que j’avais déjà été élevée comme une petite dame. Vous avez été une petite dame … J’ai toujours été calme et obéissante, mais je ne sais pas si c’est parce que je voulais le faire ou parce que j’avais déjà la puce qui me disait que je devais le faire. »

(Mère 1)

« … Ma mère, par exemple, faisait partie de ces personnes qui acceptaient et pardonnaient beaucoup, je crois qu’elle pardonnait parce que maman n’a jamais quitté la maison, elle est toujours restée avec mon père, mais maintenant que je suis maman, je disais toujours à ma mère : maman, pourquoi tu ne le quittes pas ? Pourquoi tu te laisses autant battre ? … »

(Mère 3)

Dans le modèle socio-écologique, on voit que ce sous-thème englobe l’interaction entre plusieurs niveaux, à commencer par le niveau sociétal, où ces normes culturelles sur la manière dont les hommes et les femmes doivent se comporter s’installent dès l’enfance et ont d’importantes répercussions sur les autres niveaux. Au niveau individuel, elles se manifestent par l’installation de croyances et d’attitudes qui encouragent l’adhésion à des rôles de genre rigides. Cela peut entraîner une inégalité de pouvoir dans les relations que les personnes entretiennent et justifier, au niveau communautaire, la tolérance envers les comportements violents.

Les personnes participantes ont souligné la grande importance des modèles dans la répétition des comportements violents. Avoir été témoin d’épisodes de violence à un âge précoce est lié à la survenue ultérieure de violences. On l’observe dans le récit d’une mère à propos de son enfant, comme dans celui des grands-parents à propos des mères.

« … Je crois que parfois, quand il [son fils] devient violent et se met en colère, je lui dis, ne sois pas comme ton papa, je ne veux pas que tu sois comme lui … »

(Mère 1)

« … la violence familiale vient de personnes violentes qui ont reçu ce traitement dans leur foyer, ce sont des enfants de parents violents, je crois que c’est de là que ça vient, et de l’éducation, de la culture et de la situation, du milieu où ils ont été élevés, surtout parce que, comme dit le proverbe, qui fréquente les loups apprend à hurler, et c’est une réalité … »

(Grand-parent 6)

Ce modelage favorise la répétition de schémas dysfonctionnels dans les familles d’une génération à l’autre. Ces comportements constituent le cycle de violence vécu par la génération précédente et répété, y compris les réponses inadaptées aux comportements violents.

« … Et c’est pour ça que je dis que la violence te détruit … Tu peux continuer à la reproduire, parce qu’en ce moment ça arrive à ma sœur. Je dis à ma sœur, alors même qu’elle a vu tout ce qui s’est passé, ma mère laisse parfois son compagnon la maltraiter. Je lui dis, mais pourquoi tu permets, je lui dis, regarde, ce n’est pas le père de ton fils, pourquoi tu dois le laisser te maltraiter, je lui dis, et elle ne me répond pas, elle ne me dit pas pourquoi … »

(Mère 9)

Dans le modèle socio-écologique, ce sous-thème analyse l’interaction entre différents niveaux, en particulier les niveaux relationnel et communautaire. Les expériences de maltraitance ou de violence influent sur l’apprentissage de schémas de comportement violents, ainsi que sur l’apprentissage de schémas de comportement dysfonctionnels. Il en résulte des dynamiques relationnelles altérées, avec davantage de problèmes de communication et une normalisation des comportements violents, qui perpétuent le cycle de la violence domestique.

L’irritabilité est un trait manifesté par la personne qui agresse ; elle se caractérise par une tendance à s’énerver et à réagir de façon explosive à des situations bénignes ou qui ne justifient pas des réactions aussi excessives.

« … ma mère nous attrapait, “qu’est-ce que je t’ai dit ?” ou quelque chose comme ça, par les joues ou par les cheveux, elle nous attrapait, mais ma mère ne nous frappait pas comme mon père, mon père, quand il s’aigrissait, parce que si son intention était de nous faire disparaître, il prenait sa ceinture … »

(Mère 3)

« … C’était quand j’avais environ 8 ans. Je ne me souviens pas de mon âge exact, mais on avait un bidon d’eau à la maison. Et j’imagine que mon papa m’a dit quelque chose, et j’ai pris une pierre et je la lui ai lancée, elle lui est tombée sur le genou et voilà. Oui, je me souviens que mon papa est arrivé, furieux, il m’a attrapée, il m’a soulevée et m’a mise la tête la première dans le bidon, c’est ce dont je me souviens. Et ça reste, ces deux choses ont marqué ma vie … »

(Mère 8)

Dans le modèle socio-écologique, l’irritabilité se situe aux niveaux individuel et relationnel. L’irritabilité est un trait qui augmente la probabilité d’un comportement violent et qui est étroitement lié à la colère et au contrôle des impulsions. Elle influe en outre sur la manière dont la personne entre en relation avec les autres, en multipliant les conflits et les problèmes de communication qui favorisent la survenue d’épisodes violents et perpétuent le cycle de la violence familiale.

Un autre sous-thème important était le recours à des pratiques parentales violentes, motivé par le besoin de corriger des comportements jugés « inappropriés ». Dans les familles où la violence était plus fréquente, ces pratiques étaient plus violentes et disproportionnées par rapport au comportement inapproprié.

« … Parfois ma sœur ne fait pas ses tâches à la maison et ma mère la frappe avec la main, ma sœur se met à pleurer et ma mère se met à crier des grossièretés … »

(Adolescent 4)

« … Et d’un coup je suis en train de les maltraiter, non ? Mais je me dis, si je ne les corrige pas, quand ils seront plus grands, qu’est-ce qui va arriver ? et je me dis que je leur fais du mal, enfin, c’est le dilemme que j’ai en ce moment, non ? C’est ce qui serait en train de m’arriver … »

(Mère 1)

« … les gamins ne veulent même pas faire les courses ni rien, et parfois un petit coup de fouet ferait l’affaire … c’est arrivé à mon fils qui est médecin … il a fait là-bas son primaire et son secondaire, et c’est au secondaire qu’on le corrige, mais à l’époque, le directeur a proposé une enseignante, qui avait été l’enseignante du directeur, c’était une vieille dame, une dame qui avait son fouet, elle leur donnait du fouet, mais c’était une enseignante très stricte, si bien que presque toute la promotion de mon fils, ce sont des professionnels … »

(Grand-parent 6)

Les méthodes disciplinaires violentes étaient plus courantes dans les milieux qui les approuvaient. Les membres de la famille eux-mêmes les encourageaient et les jugeaient efficaces pour élever les enfants.

« … Maintenant que je vis avec lui [son compagnon], je l’entends toujours me dire, il me demande pourquoi tu ne frappes pas tes enfants, il me dit que tu devrais les frapper, qu’ils sont très gâtés, il dit … »

(Mère 8)

Dans le modèle socio-écologique, ce sous-thème se situe principalement aux niveaux relationnel, communautaire et sociétal, puisque ces pratiques sont encouragées par des groupes sociaux proches qui voient dans le comportement violent un moyen de corriger les mineurs, ce qui normalise la violence dans l’éducation. Les pratiques parentales violentes sont perçues comme des facteurs positifs, et même comme nécessaires, pour bien former l’enfant. Il est intéressant de voir comment le recours à la violence est justifié, ce qui montre à quel point ces pratiques parentales sont enracinées chez les personnes interrogées.

La consommation d’alcool est un autre sous-thème pertinent, car elle est considérée comme un facteur de risque de violence. Elle se présente comme un déclencheur de la violence et est souvent liée aux réunions sociales. Elle était aussi associée au risque de violences sexuelles de la part de membres de la famille.

« … Parce que chaque fois qu’il buvait, il devenait agressif [son père]. Il devenait violent ou la frappait [sa mère], aux fêtes du carnaval il devenait violent, il buvait, cette fête, c’était pour qu’ils se disputent, et oui, oui, ça me faisait peur, ça me donnait peur. Mais ma mère supportait tout ça … Et c’est pour ça que j’avais peur de ces fêtes du carnaval, parce que j’avais peur de ce qui arrivait à ma mère, qu’on lui casse le nez, j’avais peur, j’avais peur que le carnaval arrive, ça pouvait arriver parce que c’était l’ivresse, c’était sûr que ça arriverait, non, on avait peur parce que mon papa était très agressif … »

(Mère 9)

« … Je ne peux pas être en paix avec cet aspect, parce que ça dure depuis que je suis enfant, comme je vous l’ai déjà dit, et j’ai pratiquement grandi avec ça, et avant c’était pire parce que mes oncles arrivaient ivres et faisaient du bruit, par exemple j’avais peur de sortir au parc et mon oncle arrivait ivre… »

(Mère 2)

L’alcool et la violence font intervenir l’interaction des niveaux individuel, communautaire et sociétal. Les niveaux communautaire et sociétal sont mentionnés parce que l’alcool est une substance présente dans les rassemblements sociaux et qu’il est considéré comme un désinhibiteur social. L’abus d’alcool prédispose toutefois à l’apparition de comportements violents en réduisant le contrôle des impulsions. Les récits soulignent combien la consommation d’alcool est associée aux comportements agressifs et à la survenue d’événements traumatiques.

La dépendance économique s’est révélée être un facteur qui empêche les femmes de quitter une relation violente, faute de ressources économiques pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants.

« … Il y a des femmes qui le supportent à cause de la situation économique, si je me sépare, qui va me donner de l’argent ? … »

(Grand-parent 6)

« … D’un côté, l’épouse supporte souvent le mari parce qu’elle n’a pas d’indépendance professionnelle, parce que si elle avait une indépendance professionnelle, elle le mettrait dehors, parce que je n’ai pas besoin de lui … »

(Grand-parent 1)

« … Mais celui qui gagnait le plus, c’était mon père. Et pour que mes frères et sœurs puissent étudier, avoir ce dont ils avaient besoin. Ma mère disait que c’est pour ça qu’elle restait avec lui … »

(Mère 9)

Ce sous-thème est lié aux rôles de genre traditionnels, où les hommes sont désignés comme pourvoyeurs et les femmes ont un rôle d’appui. Dans cette catégorie, on observe que les femmes endurent la violence physique et psychologique parce qu’elles disposent de peu de ressources pour une autonomie financière et dépendent largement des ressources économiques que les hommes peuvent apporter. Ce sous-thème couvre principalement les niveaux relationnel, communautaire et sociétal. Les facteurs socioculturels y ressortent, liés à des rôles de genre rigides qui limitent les activités des femmes, en particulier le développement d’activités professionnelles qui éviteraient la dépendance économique. La situation s’aggrave lorsque la mère croit que, sans le soutien économique du partenaire, les enfants en pâtiront : elle estime alors devoir rester dans la relation violente pour le bien des enfants.

3.2. Thème 2 : les facteurs de protection face à la transmission intergénérationnelle de la violence familiale

Ces facteurs réduisent le risque de violence chez les membres de la famille et interrompent le cycle de la violence d’une génération à l’autre.

Le premier sous-thème repéré était celui des réseaux de soutien, qui regroupent les personnes qui apportent un soutien aux victimes de violence domestique. Leur but est de garantir le bien-être et la sécurité des personnes touchées. L’un des principaux est la propre famille de la victime, de même que les équipes professionnelles chargées de l’accompagnement, ainsi que des groupes sociaux, comme la police et l’Église, qui apportent un soutien psychosocial aux personnes concernées.

« … On regardait tous tout ce que mon papa lui faisait [à sa mère], et si on la protégeait, il nous battait avec un fouet… »

(Grand-parent 3)

« … mais je lui ai dit, allons-y, allons-y maman, je le lui ai dit une fois et ma maman n’a pas voulu. C’est pour ça que maintenant je me dis que ma maman tenait peut-être bon parce qu’elle n’avait nulle part où aller. Ma mère n’a pas de famille. Alors c’est peut-être pour ça, non, je me dis que c’est pour ça qu’elle tenait bon… »

(Grand-parent 9)

« … Bon, maintenant j’ai appris à porter plainte, mais on ne m’écoute pas non plus … »

(Grand-parent 2)

L’absence de réseau de soutien peut avoir des effets contre-productifs pour la victime et entretenir le cycle de la violence domestique. De même, la méfiance envers les institutions censées protéger la victime réduit l’effet des réseaux de soutien. Ce sous-thème est l’un des plus importants pour rompre le cycle de la violence familiale. On y voit interagir les niveaux relationnel, communautaire et sociétal. Au niveau relationnel, on voit combien les parents et les enfants tiennent une place importante dans la manière dont le soutien est apporté à la victime. Aux niveaux communautaire et sociétal, la méfiance envers les institutions qui offrent des services de soutien dans ces situations conduit au découragement et normalise les comportements violents. Les réseaux de soutien de la victime devraient être pris en compte dans les interventions qui cherchent à rompre le cycle de la violence familiale.

Le dépassement du trauma suppose qu’une réflexion personnelle sur les événements traumatiques peut contribuer à rompre le cycle de la violence intergénérationnelle. La personne comprend l’importance de la communication pour surmonter le trauma, en exprimant ce qu’elle pense et ressent, ce qui empêche le cycle de la violence de se répéter.

« …ne pas suivre les traces de ma famille, ne pas être comme ça, accorder plus de valeur à la vie pour ma mère, mes frères, mes enfants, davantage pour la vie, parce que je me dis que c’est un miracle que je sois encore en vie avec tout ce que j’ai traversé… »

(Mère 2)

« … Maintenant j’ai surmonté beaucoup, beaucoup de choses, mais je ne suis allée voir aucun psychologue, par moi-même, en parlant avec une personne, avec une autre personne, on m’a remonté le moral, … peut-être que ça aussi m’a fait changer, ça m’a fait réagir, et à vrai dire maintenant je suis calme… je me consacre à moi… on me demande pourquoi tu n’as pas trouvé de compagnon, parce que je préfère être seule plutôt que d’être contrôlée… »

(Grand-parent 4)

Dans le modèle socio-écologique, ce sous-thème englobe les niveaux individuel et relationnel. Au niveau individuel, une histoire personnelle de violence domestique peut déclencher un trauma, qui favorise l’apparition de schémas de comportement dysfonctionnels, lesquels se manifestent quand la personne entre en relation avec les autres, en particulier avec son ou sa partenaire et ses enfants. Les citations montrent que le trauma peut être surmonté par une réflexion approfondie sur les événements traumatiques vécus et par la décision individuelle de ne pas répéter le cycle. Surmonter le trauma a des effets enrichissants pour la personne, qui peut développer des ressources individuelles pour accroître son bien-être. Il est donc pertinent d’évaluer la présence d’un trauma dans ces situations, afin de proposer des interventions plus personnalisées et plus efficaces pour rompre le cycle de la violence familiale.

Un sous-thème issu de l’analyse était le fait de savoir choisir son partenaire. Il porte sur l’importance de savoir choisir un partenaire amoureux. L’accent est mis sur la connaissance de l’histoire familiale du partenaire, surtout s’il s’agit d’un homme. Cet aspect était plus important dans les entretiens avec les grands-parents.

« … Même si c’est l’homme qui est violent, c’est pour ça qu’avant de se marier on devrait essayer de voir la qualité de l’homme avec qui on va être, ou de la femme aussi, parce que si on s’engage avec un homme possessif, avec une femme qui est violente elle aussi, ça se remarque déjà quand on est amoureux, si on va avoir des problèmes rien qu’en étant amoureux, qu’est-ce que ce sera une fois mariée et qu’on aura des droits avec son mari ? … »

(Grand-parent 6)

« …L’éducation, l’exemple des parents, et quand un homme ou une femme va se marier avec quelqu’un, il faudrait aussi regarder comment sont sa mère et son père, ça leur donnera une meilleure réponse sur ce qu’ils seront à l’avenir, si leur avenir, par exemple, si leur partenaire voit que son père frappait sa mère, ou que sa mère était un peu têtue et difficile, alors c’est de là que vient le mauvais exemple… »

(Grand-parent 5)

Dans le modèle socio-écologique, ce sous-thème se situe principalement au niveau relationnel. Savoir choisir son partenaire joue un rôle important dans le contrôle de la survenue de la violence. Il est intéressant de noter que ce sont les grands-parents qui accordent le plus d’importance à cette catégorie. Si bien choisir son partenaire a un effet préventif, cela a aussi une contrepartie : si le partenaire choisi est violent, un effet de revictimisation peut apparaître, qui fait porter la faute à la victime.

Un autre sous-thème pertinent était l’éducation. Il renvoie à la manière dont la formation scolaire des femmes et des hommes fonctionne comme un facteur de protection contre les comportements violents. Les personnes interrogées voient dans les diplômes des facteurs qui empêchent la survenue de la violence. Elles associent aussi la formation scolaire à une éducation aux valeurs et à la réalisation d’objectifs par l’éducation.

« … Presque tous mes gendres ont fait des études, et je lui ai dit que ce n’était pas digne d’une personne instruite, lever la main, que les mots servent à ça, la bouche pour pouvoir parler et comprendre, si ma fille se trompait, alors la corriger, mais par les mots … »

(Grand-parent 4)

« … Je la décrirais comme une famille très tournée vers les études et qui croit que… ils ont la mentalité que sans études on ne va pas loin … »

(Adolescent 4)

« … Nous avons veillé à ce que nos enfants fassent des études, même dans des écoles chics, où on leur enseigne des valeurs, et il me semble que l’essentiel est d’enseigner des valeurs aux enfants et de les traiter de sorte qu’avec leurs capacités de garçons ils puissent s’en sortir… »

(Grand-parent 6)

Ce sous-thème montre l’interaction entre les niveaux individuel et relationnel. Les personnes interrogées accordaient une grande importance à l’éducation comme facteur lié à l’épanouissement personnel et à l’inhibition des comportements violents. On a aussi constaté que le niveau d’études était associé à l’idée d’acquérir des valeurs permettant de meilleures relations avec les autres. C’était particulièrement important pour les grands-parents, qui, de façon biaisée, insistaient sur l’éducation des hommes afin qu’ils aient un meilleur contrôle d’eux-mêmes et développent leurs capacités de communication avec leur partenaire. Ce résultat pourrait être lié à l’existence de systèmes sociaux qui renforcent l’idée d’inégalités de genre, en attribuant aux hommes les rôles les plus importants et aux femmes des rôles plus secondaires.

La séparation est un sous-thème issu de l’analyse. Elle est apparue comme une mesure radicale pour s’éloigner de la situation de violence. La séparation survient lorsque la personne estime qu’il n’existe pas d’autre issue ni d’amélioration possible de la relation. En se séparant, la personne peut gagner en indépendance et en confiance en elle.

« …ma maman un jour a tout pris et a dit : maintenant, il n’y a plus de solution, on quitte cette maison, et elle a pris ses petites affaires, nos parrain et marraine ont pris leur petit camion, ont chargé toutes les petites affaires dans le camion, et on est partis… »

(Mère 3)

« …C’est pour ça que j’ai décidé de mettre fin à la relation, ça n’arrivera plus. Je me suis dit, je lui ai déjà donné tellement de chances, tellement de fois… »

(Mère 8)

« …la séparation m’a été très utile, et bon, ça a été un processus qui m’a fait comprendre que je peux y arriver seule… »

(Mère 1)

Ce sous-thème traite de l’interaction entre les niveaux relationnel et communautaire. La séparation est une mesure radicale pour interrompre le cycle de la violence. Il est toutefois possible qu’elle engendre de nouveaux problèmes, comme le manque de ressources économiques et le risque de maltraitance après la séparation. En ce sens, la séparation exige des réseaux de soutien pour limiter ses effets négatifs possibles, surtout pour la victime, qui peut être vulnérable dans cette situation. Il faut en outre des institutions capables de la protéger et de lui apporter le soutien dont elle a besoin, dans le but de rompre le cycle de la violence familiale.

3.3. Les croyances religieuses

Le dernier thème repéré était celui des croyances religieuses. Celles-ci étaient associées à des traditions qui impliquent la violence, en particulier la pénitence.

« …le Vendredi saint je jeûnais ce jour-là. Ce jour-là, je prenais le fouet “San Martincito” et je ne savais même pas pourquoi, je me levais à quatre heures du matin, et là on me battait avec le chicote. Trois fois, il me faisait prier, il me faisait prier, il me faisait demander pardon à Dieu. C’est là que mon père me punissait pour toutes les mauvaises choses que j’avais faites dans l’année, il me sortait pour ceci, pour ceci, pour ceci, pour ceci… »

(Grand-parent 7)

Les croyances religieuses étaient aussi liées à l’obtention d’un soutien pour faire face aux problèmes liés à la violence. Ces croyances donnent à la victime l’espoir que la manière dont les membres de la famille se comportent les uns envers les autres va s’améliorer.

« … Je sais que Dieu avait prévu quelque chose de bien meilleur pour moi, et maintenant je me sens plus calme malgré tous les problèmes … Qu’il y a un Dieu qui aime, que tout ce qui arrive, c’est parce que quelque chose de meilleur va arriver … Avant, j’étais déprimée et j’allais dormir, j’allais mal malgré tout le soutien que je recevais. La communauté, elle, m’a fait voir que je devais regarder ma famille et être reconnaissante de ce que j’ai… »

(Mère 1)

« …Il y avait une dame qui m’aidait et qui me disait : “Demandez au Seigneur à genoux, demandez au Seigneur de changer votre mari… »

(Grand-parent 3)

« … à cause de ce qui s’est passé avec ma mère. À cause de ce que j’ai dû vivre, enfin, non, mais… Mais grâce à Dieu j’ai pu m’en sortir. Tout va bien avec mes enfants, tout va bien… »

(Grand-parent 9)

Ce sous-thème montre l’interaction de tous les niveaux du modèle socio-écologique. Aux niveaux communautaire et sociétal, la religion, en particulier la religion catholique, est un facteur de grande importance dans la société péruvienne. Son influence se fait sentir tout au long de la vie et régit la manière dont la personne se comporte. Aux niveaux individuel et relationnel, les croyances religieuses servent d’appui pour endurer les situations violentes et donnent l’espoir que les choses s’amélioreront. Il est toutefois possible que les croyances religieuses, surtout lorsqu’elles sont rigides à l’égard du mariage et de la famille, conduisent la victime à subir davantage de violence pour éviter la séparation. Ce sous-thème a été séparé des autres parce qu’il mérite une attention accrue lors de la mise en place d’interventions dans le contexte péruvien, celles-ci pouvant être modulées par l’effet des croyances religieuses de la personne.

4. Discussion

La présente étude visait à explorer la transmission intergénérationnelle de la violence domestique dans des familles péruviennes. L’analyse a permis de repérer trois thèmes principaux : les facteurs qui contribuent à perpétuer la violence intergénérationnelle, les facteurs de protection face à la transmission intergénérationnelle et les croyances religieuses. Selon le cadre théorique utilisé, les facteurs sociaux et culturels sont d’une grande importance dans l’étude du phénomène de la violence familiale.

Les rôles de genre jouent un rôle important chez les victimes et les auteurs de violence familiale (Alfitri 2020 ; Alvarez et al. 2021). Des thèmes liés au machisme et au marianisme ont été retrouvés dans les entretiens analysés, en particulier lorsqu’il était question de rôles rigides dans les pays d’Amérique latine, c’est-à-dire de la manière dont une femme et un homme doivent se comporter dans la famille et dans la société. Ces manifestations de rôles concordent avec la théorie et les études antérieures (Cerdeña et al. 2021 ; Isobel et al. 2021). Les femmes assument des rôles de soin et de sollicitude envers les hommes, et les hommes doivent être forts, agressifs et machos. Des données montrent que les normes de genre qui promeuvent le contrôle des hommes sur les femmes augmentent le risque de violence (Alvarez et al. 2021). Les normes de genre rigides ont été entretenues, dès les expériences de la petite enfance, par des femmes, en particulier par les grands-mères interrogées. Il est intéressant de voir que cette domination masculine est renforcée par le rôle des femmes dans les sociétés latino-américaines.

Parmi les facteurs qui contribuent à perpétuer la violence, le modelage social s’est distingué. Les enfants observent des modèles, leurs parents, la manière dont ils interagissent avec les autres et résolvent leurs problèmes, puis imitent ces comportements (Bandura 1973). Les enfants exposés à la violence entre leurs parents peuvent apprendre que la violence est un moyen efficace et approprié de résoudre les conflits avec leur partenaire (Ehrensaft et al. 2003) et, une fois adultes, répéter ces schémas de comportement dans leur famille (Berktaş et Eryurt 2025 ; Bendezu-Quispe et al. 2024 ; Bazo-Alvarez et al. 2024). Malgré sa large acceptation, cette théorie a des lacunes, car l’apprentissage par imitation ne suffit pas à expliquer l’apparition de la violence familiale. Si le cycle de la violence paraît assez clair dans ses grandes lignes, il faut considérer que la plupart des parents qui ont subi des violences dans leur enfance n’y recourent pas dans l’éducation de leurs propres enfants lorsqu’ils deviennent parents (Spatz et Wilson 2015).

Des données attestent le rôle médiateur de l’irritabilité entre la maltraitance subie dans l’enfance et l’agressivité, en particulier chez les garçons et les hommes par rapport aux filles et aux femmes (Xu et al. 2024). Ces différences tiennent peut-être au fait que l’irritabilité prédit la colère, mais seulement chez les personnes aux scores d’impulsivité plus élevés (Gröndal et al. 2023). Pour analyser cette catégorie dans une perspective intergénérationnelle, il faut comprendre qu’elle comporte des composantes biologiques (Haller 2020 ; Siever 2008) et environnementales dans l’apparition des comportements agressifs et violents (Tremblay et Côté 2019). La génétique du comportement soutient que le cycle intergénérationnel de la violence est dû en partie à la transmission de traits héréditaires, en accordant une plus grande importance à la génétique partagée. Elle soutient en outre qu’avoir vécu des expériences négatives dans l’enfance a des effets épigénétiques sur le développement individuel, en particulier sur le développement du cerveau et sur les réponses neurophysiologiques au stress (Spatz et Wilson 2015 ; Tremblay et Côté 2019). Les réactions explosives caractéristiques de l’irritabilité pourraient être inhibées par l’éducation que l’enfant reçoit.

On a observé qu’il est courant de recourir à la violence physique et psychologique comme punition pour corriger des comportements « inappropriés » chez les enfants. Des données montrent que les expériences de maltraitance dans l’enfance peuvent favoriser des pratiques parentales négatives et empêcher des pratiques positives (Bott et al. 2022 ; Kong et al. 2021). Lorsque des punitions physiques et psychologiques sont appliquées pendant l’enfance, l’enfant comprend qu’elles font partie du répertoire normal du comportement parental et qu’elles servent à le discipliner (Uslucan et Fuhrer 2008). Cela peut s’amplifier et se généraliser à d’autres domaines selon l’acceptabilité de la violence dans le contexte social et culturel de la personne (Xu et al. 2024).

La consommation d’alcool est reconnue comme un facteur prédisposant à la violence familiale (Ramsoomar et al. 2021). Les récits des personnes interrogées indiquent que la consommation d’alcool était associée à des épisodes de violence dirigés contre les partenaires et les enfants. Des données attestent une transmission intergénérationnelle de la consommation de drogues (Gomis-Pomares et al. 2023 ; Meulewaeter et al. 2019 ; Neppl et al. 2020), mais la transmission semble fonctionner différemment pour l’alcool et pour les autres substances. Gomis-Pomares et al. (2023) expliquent que ces différences pourraient tenir à des facteurs sociaux et culturels, comme la légalité de la consommation d’alcool et les conséquences pénales de la consommation d’autres drogues. Un autre aspect intéressant pourrait concerner ce que l’on entend par consommation d’alcool, en particulier lorsqu’on parle de consommation élevée (Castro et al. 2017). Cette définition varie sensiblement d’un espace social à l’autre, si bien qu’il faut prendre en compte de façon spécifique le contexte socioculturel lorsqu’on étudie la consommation d’alcool dans la transmission intergénérationnelle de la violence familiale.

Les femmes économiquement dépendantes de leur partenaire sont plus susceptibles de rester dans la relation violente, car le manque d’argent pour subvenir à leurs besoins ou à ceux de leurs enfants les empêche de partir (Heron et al. 2022). Il est curieux de constater que, lorsqu’on analyse l’indépendance économique des femmes, et en particulier leur situation d’emploi, les résultats sur la dépendance économique comme facteur de risque sont incohérents (Castro et al. 2017 ; Heron et al. 2022). À cet égard, une revue systématique des facteurs associés a montré que les femmes avec ou sans emploi présentent un risque élevé de subir des violences au sein du couple (Ghoshal et al. 2023). Il s’ensuit que le phénomène de la dépendance doit être étudié dans un contexte socio-économique précis, car la violence familiale est vécue différemment dans les pays à revenu élevé et à faible revenu (Tekkas Kerman et Betrus 2020 ; Heron et al. 2022 ; Yakubovich et al. 2018), et que, pour mieux la comprendre, il faut inclure des facteurs plus spécifiques afin de déterminer lesquels augmentent le risque.

Le soutien familial, en particulier dans la défense de la victime, est important pour que celle-ci puisse sortir du cycle de la violence. On distingue en général le soutien informel, qui vient de la famille et de l’entourage amical, et le soutien professionnel, qui comprend les acteurs sociaux chargés de protéger la victime et de prévenir ces événements (Heron et al. 2022). Dans les entretiens, le soutien social (familial et institutionnel) s’est révélé très important pour sortir du cycle de la violence familiale. Une méfiance institutionnelle a cependant été repérée, en particulier envers la police, quant à la protection de la victime. À cet égard, le système judiciaire en Amérique latine se caractérise par son inefficacité et par des niveaux élevés de corruption (Croci 2023), ce qui influe sur la perception que la victime a des institutions censées la protéger.

Le trauma est une composante importante de la transmission intergénérationnelle du cycle de la violence et de diverses pathologies (Isobel et al. 2021 ; Wadji et al. 2022 ; Meulewaeter et al. 2019 ; Hoskins et Kunkel 2022 ; Meyer et al. 2021) ; si la victime et/ou la personne qui agresse parvient à surmonter le trauma, le cycle de la violence peut donc être interrompu. Surmonter le trauma est cependant un processus complexe, aux caractéristiques propres selon la personne et son contexte. Des données montrent que les effets post-traumatiques de la violence se manifestent différemment selon le pays de la personne (Bartoli et al. 2024), la perception de la violence influant sur la manière dont le trauma se transmet entre générations, en particulier chez les populations latino-américaines exposées à une violence structurelle qui les rend vulnérables au trauma intergénérationnel (Cerdeña et al. 2021).

Une catégorie importante était celle du « savoir choisir son partenaire ». Elle suggère que le choix du partenaire joue un rôle important pour éviter la naissance de la violence (Borras-Guevara et al. 2017). Dans l’analyse, les grands-parents ont souligné l’importance, pour les femmes comme pour les hommes, de bien savoir choisir leur partenaire. Cette catégorie présente deux caractéristiques : la première implique la prévention des comportements violents, la seconde un effet de revictimisation, puisque si la personne ne sait pas choisir son partenaire, c’est de sa faute. La femme est blâmée pour ne pas avoir fait le « bon choix » et revictimisée pour ses décisions (Nettleton 2011).

Un autre sous-thème repéré était l’éducation. La formation scolaire s’est révélée être un moteur de développement personnel et professionnel, et un facteur d’inhibition de l’apparition de la violence. L’éducation est reconnue comme l’un des plus importants facteurs de protection contre la violence au sein du couple (Ghoshal et al. 2023 ; Klencakova et al. 2023 ; Allen et al. 2024). Les niveaux d’études de la femme et de son partenaire ont des répercussions sur l’apparition de la violence (Tekkas Kerman et Betrus 2020 ; Yakubovich et al. 2018). En général, les femmes peu instruites courent un risque plus élevé de subir des violences (Castro et al. 2017), tandis que, dans certains cas, le niveau d’études des partenaires est un facteur de protection (Ghoshal et al. 2023). Un faible niveau d’études réduit les ressources des femmes, accroît l’acceptation de la violence et favorise les inégalités entre les genres, ce qui maintient ces croyances de génération en génération.

La séparation est apparue comme un sous-thème important pour interrompre le cycle de la violence. Elle peut toutefois déclencher d’autres formes de violence, désignées comme violence post-séparation (Spearman et al. 2023), qui comprend des phénomènes comme le contrôle coercitif exercé à travers les enfants (Katz et al. 2020) et qui affecte l’exercice du rôle parental (Hardesty et al. 2016). C’est pourquoi la séparation est considérée comme un processus de long terme qui comporte des risques et des difficultés pour la santé mentale des personnes concernées (Hulley et al. 2023). La séparation doit aller de pair avec un solide réseau de soutien informel et professionnel pour limiter les risques de poursuite de la violence familiale.

Le troisième thème repéré concerne les croyances religieuses, qui peuvent perpétuer la transmission générationnelle de la violence familiale ou en protéger, en promouvant des normes qui protègent contre la violence familiale ou des normes qui la tolèrent (Priest et al. 2024 ; Truong et al. 2022), en contribuant à la vulnérabilité de la victime ou en donnant plus de pouvoir à la personne qui agresse (Simonič 2021). L’analyse a montré que la religion peut être envisagée comme une stratégie pour faire face aux situations stressantes, et qu’elle donne à la personne l’espoir que les choses s’amélioreront. Cela peut être néfaste, car cela peut inciter la personne à rester avec la personne violente, dans l’idée que celle-ci changera, et conduire la victime à endurer la violence pour préserver l’unité de la famille (Heron et al. 2022 ; Zust et al. 2021). Les croyances religieuses ne déterminent pas la présence de la violence, mais leur combinaison avec d’autres facteurs individuels, psychologiques et socioculturels contribue à sa persistance ou à sa prévention (Simonič 2021).

Le modèle socio-écologique de la violence domestique offre un cadre conceptuel solide pour concevoir des interventions globales, sensibles au contexte individuel et socioculturel des personnes concernées, dans le but d’interrompre le cycle de la violence. À partir des résultats de cette recherche, des implications pertinentes sont formulées pour la pratique professionnelle comme pour la recherche future dans ce domaine.

Au niveau individuel, l’intervention devrait porter à la fois sur les auteurs de violences et sur les victimes, afin de modifier les comportements, croyances et attitudes dysfonctionnels acquis tout au long du cycle de vie. Pour les auteurs de violences, il est essentiel de travailler la régulation de l’irritabilité par le développement de la maîtrise de soi, de la gestion des émotions et des compétences sociales, en promouvant en particulier la communication non violente. Pour les victimes, l’intervention devrait comprendre l’exploration des expériences traumatiques liées à la famille d’origine et un soutien psychologique pour les élaborer et les surmonter. Il est aussi très important de favoriser leur pouvoir d’agir en renforçant leurs compétences sociales, en particulier l’affirmation de soi, ce qui leur permettra de répondre de façon plus adaptée aux situations de risque ou de conflit. Il importe aussi d’inclure des facteurs de risque comme l’abus d’alcool, afin de mettre en œuvre des interventions plus complètes. Enfin, pour les deux groupes, l’exposition à des modèles positifs qui incarnent des comportements non violents et des relations saines est essentielle et contribue à reconstruire des schémas relationnels plus fonctionnels.

Au niveau relationnel, les actions visent à développer des relations saines avec les proches, comme les partenaires, les enfants et les parents, afin de renforcer les réseaux de soutien émotionnel et social. Pour les parents, il est essentiel de les guider dans le développement de pratiques parentales positives, caractérisées par l’établissement de règles claires et par une communication fondée sur le respect et l’accompagnement. Pour les victimes, il faudrait travailler le repérage précoce des signes de violence et les stratégies de protection, tout en renforçant les compétences professionnelles qui réduisent la dépendance économique et facilitent les décisions autonomes. La thérapie familiale peut aussi être un outil très utile pour repérer et modifier les schémas dysfonctionnels de communication et de vie commune. Dans les situations où rester dans la relation comporte un risque, il est nécessaire d’offrir un accompagnement thérapeutique et juridique pendant le processus de séparation.

Au niveau communautaire, l’objectif est de renforcer le soutien social et institutionnel dans l’environnement immédiat des personnes, en promouvant un réseau communautaire actif pour prévenir et traiter la violence domestique. Pour cela, il faudrait accroître la présence et l’accessibilité des institutions qui apportent un soutien, et améliorer la perception de leur efficacité par le public, en particulier pour la police, afin que les victimes se sentent en sécurité lorsqu’elles portent plainte. Un aspect essentiel est la formation et la sensibilisation des acteurs stratégiques, comme le personnel de santé, le corps enseignant, la police et la fonction publique, au repérage précoce, à l’intervention et au suivi des situations de violence domestique. Il importe aussi d’impliquer les responsables communautaires et les autorités religieuses, en particulier dans des contextes comme le Pérou, où leur influence sociale et symbolique peut contribuer de façon significative à transformer les normes culturelles qui tolèrent la violence et à promouvoir des relations saines.

Au niveau sociétal, l’objectif est de remettre en question et de transformer les normes culturelles et les structures sociales qui perpétuent la violence domestique et les inégalités de genre. Il est essentiel de promouvoir un changement des croyances collectives qui normalisent le contrôle, la subordination des femmes et l’impunité face à la violence. Cela exige la participation active de l’État et de ses représentants à la révision et à la réforme des lois inefficaces, ainsi qu’à la conception de politiques publiques fondées sur le genre et les droits humains. Il est aussi très important de remettre en question les rôles de genre traditionnels, comme le machisme et le marianisme, qui attribuent de manière rigide des rôles inégaux aux hommes et aux femmes. Par des campagnes et des programmes nationaux de sensibilisation, l’inclusion des compétences de vie dans les programmes scolaires et la participation active des médias, il est possible de progresser vers une culture de l’égalité et de la non-violence.

Il convient de mentionner qu’un aspect à prendre en compte dans les recherches futures est l’intersectionnalité, qui couvre non seulement les inégalités de genre, les plus visibles, mais aussi des phénomènes comme l’origine ethnique, la classe sociale et l’orientation sexuelle, entre autres. Enfin, la transmission intergénérationnelle de la violence domestique est un phénomène complexe qui doit être étudié dans une perspective intégrale et multicausale. Le modèle socio-écologique est donc une option solide pour faciliter la compréhension des dynamiques qui entretiennent ce problème. Les actions doivent être intégrées à tous les niveaux et soutenues à court et à long terme, ce qui permettra de rompre le cycle de la transmission intergénérationnelle de la violence domestique.

L’étude présente les limites suivantes. Premièrement, la majorité des personnes participantes étaient des femmes (77,78 %), en particulier dans le rôle de parent, entièrement tenu par des mères. Cela pourrait introduire un biais dans les résultats, faute d’entretiens avec des hommes adultes qui auraient permis une exploration plus complète de la transmission intergénérationnelle de la violence. Deuxième limite, la difficulté à trouver des familles intéressées à participer à l’étude, en particulier parce qu’elle porte sur un sujet complexe comme la violence familiale, qui peut être considéré comme tabou et suscite des réactions cognitives et affectives que les personnes préfèrent éviter. Cette difficulté a obligé l’équipe à consacrer au recueil des données plus de temps que prévu. Troisièmement, il faut noter que les personnes participantes avaient des niveaux d’études similaires, le plus souvent secondaires, ce qui limite la compréhension de la manière dont ce phénomène se produit chez des personnes moins instruites ; or, comme on l’a vu, le niveau d’études joue un rôle important, comme facteur de protection et de risque, dans le cycle de la transmission intergénérationnelle de la violence.

5. Conclusions

La transmission intergénérationnelle de la violence domestique est un phénomène complexe qui doit être abordé dans une perspective globale et multicausale. La présente étude a montré que la transmission intergénérationnelle de la violence domestique comprend un ensemble de facteurs qui prédisposent aux comportements violents ou les inhibent. Il est donc nécessaire de l’analyser comme l’interaction entre les niveaux individuel, relationnel, communautaire et sociétal du modèle socio-écologique, qui peut augmenter ou réduire la survenue des comportements violents.

À cet égard, trois thèmes sont ressortis de l’analyse : les facteurs qui contribuent à perpétuer la violence intergénérationnelle, les facteurs de protection face à la transmission intergénérationnelle de la violence familiale et les croyances religieuses. Il est apparu que les normes de genre rigides, qui se manifestent par le machisme et le marianisme, favorisent entre hommes et femmes un ordre hiérarchique transmis par la socialisation et par les différences d’éducation entre hommes et femmes. La transmission intergénérationnelle comprend un ensemble de facteurs individuels et socioculturels qui interagissent dans le cycle de la violence. L’analyse a fait ressortir les sous-thèmes suivants : le modelage social, l’irritabilité, les pratiques parentales violentes, la consommation d’alcool et la dépendance économique.

Par ailleurs, les réseaux de soutien se sont révélés être un sous-thème très important pour la protection face à la transmission intergénérationnelle. Le soutien informel et professionnel sert de facteur qui protège la victime et encourage l’interruption du cycle de la violence. Les réseaux de soutien sont particulièrement importants pour surmonter le trauma intergénérationnel et pour se séparer de la personne violente. Les autres facteurs de protection repérés étaient le niveau d’études et le fait de savoir choisir son partenaire. Ce dernier a deux effets : préventif et revictimisant. Enfin, les croyances religieuses étaient associées à des effets contradictoires, puisqu’elles peuvent perpétuer la violence domestique ou servir de facteur de protection contre elle.

À partir des résultats, une proposition d’intervention couvrant les quatre niveaux est élaborée. Au niveau individuel, il est essentiel de travailler avec les auteurs de violences comme avec les victimes, en favorisant le développement de compétences socio-émotionnelles et cognitives propices à des relations non violentes. Au niveau relationnel, il faudrait renforcer les liens proches et encourager des pratiques parentales positives, pour contribuer à des environnements familiaux protecteurs, moins propices à la reproduction de schémas violents. Au niveau communautaire, l’articulation des réseaux de soutien, jointe à la formation des acteurs clés, renforcera la capacité de l’environnement immédiat à répondre aux situations de violence. Enfin, au niveau sociétal, il est essentiel de transformer les normes culturelles et les structures institutionnelles qui légitiment la violence et perpétuent les inégalités de genre. Une mention particulière doit être faite du système éducatif, qui agit de façon transversale à tous les niveaux et doit reposer sur le développement de valeurs d’égalité, de respect et de coexistence saine avec autrui. Pour rompre le cycle de la violence domestique de génération en génération, il est nécessaire d’agir de manière articulée et durable à tous ces niveaux, afin de parvenir à une société plus juste, plus équitable et sans violence.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de l’étude tient à son dispositif : interroger séparément, le même jour, trois générations d’une même famille, ce qui donne à voir la transmission de l’intérieur, dans les mots des grands-parents, des mères et des jeunes. On y lit un point que la clinique systémique connaît bien : la violence ne se transmet pas seulement par l’exemple, mais par des normes partagées, relayées aussi par les personnes qui l’ont subie, comme ces grands-mères qui entretiennent le machisme ou justifient le fouet éducatif. Les facteurs de protection sont relationnels : un réseau qui soutient, une institution à qui l’on peut se fier, une élaboration du trauma, parfois la séparation, qui demande elle-même un filet de sécurité. La place de la religion, soutien et piège à la fois, invite à l’interroger avec tact plutôt qu’à l’écarter. Les limites sont nettes : neuf familles d’une seule ville, des mères seulement du côté parental, un recrutement confié à une seule personne de terrain, et des propositions d’intervention qui dépassent parfois ce que les données permettent d’affirmer. À lire avec l’étude sur la transmission intergénérationnelle de la violence chez des femmes enceintes et leurs partenaires, et avec l’étude sur les normes de genre chez des hommes condamnés pour violence conjugale.

Notes de l’original

Contributions. Conceptualisation, F.V., L.M., A.Q. et L.R.-V. ; méthodologie, F.V. et L.R.-V. ; investigation, F.V., L.M. et A.Q. ; analyse formelle, L.M., A.Q. et L.R.-V. ; supervision, F.V. et L.R.-V. ; rédaction du premier jet, L.M., A.Q. et L.R.-V. ; relecture et révision, F.V. et L.R.-V. ; administration du projet, F.V. et L.R.-V. ; obtention du financement, F.V. et L.R.-V. Toute l’équipe a lu et approuvé la version publiée du manuscrit.

Financement. Cette recherche a été financée par le vice-rectorat à la recherche de l’Universidad Católica de Santa María d’Arequipa, Pérou (résolution 28048-R-2021).

Approbation éthique. L’étude a été menée conformément aux lignes directrices de la déclaration d’Helsinki et approuvée par le comité institutionnel d’éthique de la recherche de l’Universidad Católica de Santa María (protocole no 281-2024, approuvé le 6 novembre 2024).

Consentement éclairé. Le consentement éclairé de toutes les personnes participant à l’étude a été obtenu.

Disponibilité des données. Les données présentées dans cette étude sont disponibles sur demande auprès de la personne responsable de la correspondance. Elles ne sont pas publiques en raison de l’autorisation du vice-rectorat à la recherche de l’Universidad Católica de Santa María.

Liens d’intérêts. L’équipe déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

Avertissement de l’éditeur. Les déclarations, opinions et données contenues dans toutes les publications sont celles des personnes qui les signent ou y contribuent, et non de MDPI ni des éditeurs scientifiques. MDPI et les éditeurs scientifiques déclinent toute responsabilité pour tout préjudice aux personnes ou aux biens résultant d’idées, de méthodes, d’instructions ou de produits mentionnés dans le contenu.

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Traduction non officielle en français de La transmission intergénérationnelle de la violence domestique dans des familles péruviennes : une étude qualitative, par Flor Vilches, Luisa Mazeyra, Andrea Quintanilla et Luis Ramos-Vargas, Social Sciences, vol. 14, no 7 (2025), doi : 10.3390/socsci14070399, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Intergenerational Transmission of Domestic Violence in Peruvian Families: A Qualitative Study », publié dans Social Sciences (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Vilches, F., Mazeyra, L., Quintanilla, A., et Ramos-Vargas, L. (2025). La transmission intergénérationnelle de la violence domestique dans des familles péruviennes : une étude qualitative (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/transmission-intergenerationnelle-de-la-violence-domestique-dans-des-familles-peruviennes (Œuvre originale publiée en 2025 dans Social Sciences, 14(7), 399 (2025) ; republiée en 2025 par Social Sciences, https://www.mdpi.com/2076-0760/14/7/399)

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