Frontiers in Psychiatry · Psychiatrie
Comment parler des enfants avec un parent suivi en psychiatrie adulte, quand l’équipe n’a aucune formation en pédopsychiatrie ? Né en Finlande en 2001, Let’s Talk about Children propose deux ou trois conversations structurées avec le parent. Becca Allchin et Tytti Solantaus, qui l’a conçu, rassemblent vingt ans d’études : trois formes successives, des résultats concordants pour les parents, les familles et les enfants, et une pratique qui a grandi sur le terrain plutôt qu’en laboratoire.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Une pratique fondée sur les données probantes développée in situ : Let’s Talk About Children et la consolidation de ses données probantes, par Becca Allchin et Tytti Solantaus, publié dans Frontiers in Psychiatry (Frontiers Media) (2022), doi : 10.3389/fpsyt.2022.824241, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les deux tableaux sont présentés sous forme de listes ; le matériel supplémentaire n’est pas repris. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Le développement in situ des interventions est une voie de développement pertinente pour les pratiques fondées sur les données probantes.
Becca Allchin et Tytti Solantaus
Résumé
Contexte. Les modèles classiques de la pratique fondée sur les données probantes supposent que les connaissances sont élaborées dans des contextes de recherche avant d’être installées dans des contextes de pratique. Le rôle que les contextes de pratique peuvent jouer pour renforcer l’efficacité et permettre la pérennité n’est donc pas reconnu. Développer des interventions in situ, en même temps que l’on construit leur base de données probantes, offre une autre voie vers la pratique fondée sur les données probantes. Let’s Talk about Children (LTC), une intervention brève centrée sur la famille qui favorise le bien-être des parents, de la famille et de l’enfant, en est un exemple. Let’s Talk about Children a été développé et adapté pour répondre au contexte dans lequel il s’est implanté, ce qui a donné lieu à des descriptions différentes dans les données recueillies en vingt ans. En rassemblant la littérature diverse sur LTC, cet article présente une pratique fondée sur les données probantes développée in situ, afin d’orienter les innovations futures.
Méthode. Dans le cadre d’une revue intégrative, les principaux travaux portant sur LTC ont été repérés dans des bases de données électroniques et par la technique de la boule de neige. Une analyse par comparaison constante a permis de synthétiser les données pour en dégager des régularités et des thèmes.
Résultats. À partir de 26 documents, trois formes de LTC ont été identifiées, et les résultats relatifs au bien-être des parents, de la famille et de l’enfant, à la mise en œuvre et à la pérennité ont été rassemblés. Les résultats consolidés montrent une concordance d’ensemble quant à l’efficacité et à l’acceptabilité dans différents contextes et populations. Les effets en matière de mise en œuvre et de pérennité sont étroitement liés au contexte et influencés par le développement in situ de l’intervention.
Conclusions. L’étude montre que le modèle in situ permet efficacement de développer une pratique fondée sur les données probantes et durable. En consolidant les données, la revue a clarifié les formes et les résultats de LTC, et elle attire l’attention sur l’importance de la recherche sur les mécanismes de changement.
Mots-clés : pratique fondée sur les données probantes ; Let’s Talk about Children ; pratique centrée sur la famille ; santé mentale parentale ; promotion de la santé mentale ; bien-être de l’enfant ; prévention en santé mentale de l’enfant
La pratique fondée sur les données probantes est née de la notion de médecine fondée sur les données probantes dans les années 1990 (1), qui insistait sur l’application des données issues de la recherche pertinente à la prise de décision clinique plutôt que sur l’intuition. L’adhésion à la pratique fondée sur les données probantes a conduit à l’essor d’interventions créées et testées dans des conditions de recherche, puis diffusées dans la pratique. On a décrit ce processus comme un « pipeline » : établir l’efficacité expérimentale (tester si une pratique peut fonctionner dans des conditions étroitement contrôlées), puis l’efficacité en conditions réelles (tester si elle fonctionne dans des conditions moins contrôlées), avant la diffusion (faire en sorte que la pratique soit utilisée dans les services) (2, 3). L’accent mis sur chacune de ces phases s’est déplacé : l’efficacité expérimentale a dominé les premières années de la pratique fondée sur les données probantes, puis l’efficacité en conditions réelles, pour gagner en généralisabilité, et enfin la diffusion, pour améliorer l’adoption dans la pratique courante (3, 4). Plus récemment, cette dernière phase s’est recentrée sur la mise en œuvre, conçue comme un processus plus actif qui consiste à outiller les services pour qu’ils adoptent ces pratiques et les maintiennent (4).
L’idée d’appliquer les données probantes à la pratique est difficilement contestable ; toutefois, le débat sur ce qui constitue une donnée probante et sur la façon de l’appliquer a soulevé des questions sur la notion même de pratique fondée sur les données probantes et sur son développement (5–7). L’approche en pipeline a produit des interventions qui peuvent sembler réussies mais qui cessent d’apporter des bénéfices à leurs destinataires, faute de pouvoir être mises en œuvre ou maintenues dans la pratique (8). En outre, ce processus de quinze à vingt ans peut faire que la pratique mise en œuvre soit déjà dépassée par de nouvelles données (4). Hawe (7) a montré que le processus en pipeline suppose un trajet à sens unique de la recherche vers la pratique, les connaissances étant élaborées dans le domaine de la recherche avant d’être « installées » dans celui de la pratique. Un tel processus unidirectionnel d’élaboration des connaissances ne reconnaît pas le rôle que les contextes de pratique peuvent jouer dans le façonnement des pratiques fondées sur les données probantes en général, et en particulier lorsque des adaptations locales peuvent être importantes pour renforcer l’efficacité ou favoriser la pérennité (7, 9–11).
Une autre voie vers la pratique fondée sur les données probantes accorde davantage de valeur au contexte de pratique, en développant et en adaptant les interventions in situ tout en construisant les données probantes. Le programme finlandais Lapset puheeksi, en anglais Let’s Talk about Children (LTC), une pratique centrée sur la famille qui met particulièrement l’accent sur le rôle parental et sur les besoins des enfants (12), en est un exemple. La deuxième personne qui signe cet article en a élaboré la première version en 2001, comme composante du programme Effective Child and Family (ECF) [Toimiva lapsi & perhe -työ], une approche de promotion et de prévention du bien-être de l’enfant comprenant un ensemble d’outils présentés dans le tableau 1 (12, 20, 21). Vaste initiative nationale toujours en cours, soutenue par l’État, le programme ECF comprenait formation, mise en œuvre et recherche. Il visait à outiller les services de santé et les services sociaux pour qu’ils respectent les exigences minimales de la loi finlandaise sur la protection de l’enfance et répondent aux besoins de soins et de soutien des enfants à charge (12, 20, 22).
Tableau 1 — Ensemble d’outils du programme Effective Child and Familya
a Informations et liens vers les formations : https://mieli.fi/en/development-projects/effective-child-and-family-work. b La formation ECF ne comprend pas de formation à ce programme.
Dans le programme ECF, LTC a servi d’intervention du groupe témoin face à une intervention familiale préventive plus exigeante en ressources, la Family Talk Intervention (FTI) (18, 22). LTC a été conçu pour s’adapter à un système de santé dont la capacité à offrir un traitement familial intensif à toutes les personnes usagères qui étaient parents était limitée (12). Pour pouvoir être utilisé dans les services pour adultes, LTC a été pensé pour être proposé, dans le cadre de leur travail ordinaire, par des personnes professionnelles sans expérience ni formation en développement et en évaluation de l’enfant (12).
LTC a pour but de favoriser le bien-être psychique de la famille tout en atténuant ou en prévenant les problèmes de santé mentale, chez les parents comme chez les enfants (12). LTC adopte une compréhension écologique du développement, de la résilience et du bien-être de l’enfant, qui considère l’enfant dans le contexte de ses relations avec son environnement (23). L’engagement des parents dans le soutien à leurs enfants est au cœur de LTC. L’intervention part du principe que les familles sont des ressources clés pour soutenir le bien-être des enfants et que les interactions quotidiennes sont la scène où se joue le développement de l’enfant (22). Outre la recherche et l’expérience clinique, le développement de LTC s’est nourri d’interventions internationales destinées aux familles dont un parent a une maladie mentale, dont une mini-intervention néerlandaise et la FTI, née aux États-Unis (12).
LTC est décrit comme une « intervention de santé publique à bas seuil » (23), parce qu’il est bref, peu exigeant en ressources et qu’il a été appliqué dans des contextes et auprès de populations variés (12, 24). Il a été traduit, adapté et utilisé dans de nombreux pays et cultures, dont l’Estonie, la Norvège, la Suède, la Grèce (25), le Japon (26), l’Australie (27–29) et les États-Unis (30, 31).
Rassembler les données probantes d’une pratique développée in situ peut poser des difficultés particulières. Comme la pratique est adaptée et développée pour s’ajuster aux contextes de pratique et à la population, la façon dont elle est décrite dans la littérature peut varier, et son public cible changer. Il peut en résulter une difficulté à se faire une idée claire de sa base de données probantes.
En prenant LTC comme exemple, cet article présente une pratique fondée sur les données probantes développée in situ, afin d’orienter les innovations futures. L’étude rassemble la littérature diverse sur LTC pour en identifier les formes et les résultats, et explorer les effets, en matière de mise en œuvre et de pérennité, du développement in situ d’une pratique fondée sur les données probantes. L’étude s’est appuyée sur les questions suivantes :
On a utilisé une méthode de revue intégrative, qui permet d’examiner une littérature qualitative et quantitative, pour consolider ce que l’on savait de LTC au regard des questions de recherche (32).
Les principaux travaux sur LTC publiés de 2001 à juillet 2021 ont été recherchés dans six bases de données en santé et en sciences sociales (Medline, APA PsychArticles, PsychInfo, Embase et Embase plus, Emcare, CINAHL, Scopus) à l’aide des termes de recherche Let* Talk about the Children et Let* Talk about Children. D’autres travaux, évalués par les pairs ou relevant de la littérature grise, ont été trouvés par « boule de neige » (33) et par contact direct avec les équipes qui ont conçu et mis en œuvre l’intervention. Compte tenu du petit nombre d’articles publiés, aucun critère d’exclusion n’a été appliqué, sinon la publication en anglais et le fait de documenter des résultats de LTC.
Au total, 149 documents ont été repérés par la recherche dans les bases de données, et sept autres par boule de neige. Après suppression des doublons, 89 documents ont été triés sur titre et résumé, ce qui en a écarté 31 autres. Le texte intégral des documents restants a ensuite été examiné pour vérifier qu’ils documentaient des résultats de LTC, ce qui a conduit à inclure 26 documents dans la revue (voir la figure 1).

Les données ont été extraites par la personne qui signe en premier et saisies dans une matrice organisée selon les questions de la revue. La comparaison constante a servi à regrouper les données extraites en catégories systématiques, afin de permettre leur synthèse par l’identification de régularités et de thèmes, conformément aux méthodes de revue intégrative (32).
L’étude a identifié 26 documents rapportant des résultats de LTC : cinq essais contrôlés randomisés (ECR), trois articles quantitatifs, cinq articles qualitatifs, sept études à méthodes mixtes et six documents descriptifs ou commentaires (voir le matériel supplémentaire 1 et 2). Ces documents montrent que la base de données probantes émergente de LTC provient d’un ensemble de travaux de recherche distincts menés dans des contextes variés, d’abord en Finlande, puis aujourd’hui aussi en Grèce, au Japon, en Australie et aux États-Unis. Les contextes comprenaient des services de santé mentale pour adultes, cliniques comme associatifs, la psychiatrie de l’hôpital général, les services à l’enfance et à la famille et des contextes universels (12, 20, 21, 25, 27, 34–36). Les populations étudiées comprenaient des familles dont un parent présentait une dépression, un trouble bipolaire, un cancer engageant le pronostic vital, une schizophrénie, un trouble schizo-affectif, un trouble de la personnalité borderline, de l’anxiété, un trouble de stress post-traumatique, une addiction au jeu ou d’autres problèmes associés. Les premières études portaient sur la version de LTC élaborée pour l’ECR (LT-1), les suivantes sur l’intervention manualisée en deux ou trois séances (LT-D), conçue pour des contextes de soin ou des contextes universels. Dans certaines études, LTC faisait partie d’un ensemble d’interventions (12, 20, 25, 35, 37). Les ECR sur LTC l’ont comparé à une intervention familiale plus intensive (20, 22, 25, 37) ainsi qu’à la pratique habituelle (36).
Les travaux de recherche sur LTC ont porté sur son efficacité, sa sécurité et son acceptabilité sous ses différentes formes, dans différents contextes et auprès de différentes populations (20, 25–27, 38). Sa mise en œuvre (12, 21, 29, 30, 34, 39) et sa pérennité (21, 40–42) sont aussi documentées.
Les documents montrent que LTC a évolué pour s’ajuster à son contexte. Si les adaptations contrôlées de LTC ont modifié la façon dont il était décrit dans la littérature, ses différentes formes sont reconnues comme des développements de la même intervention, comme l’indique le tableau 2.
Tableau 2 — Description des versions de LTC
À l’origine, LTC (LT-1) était décrit comme une conversation avec les parents au sujet de leurs enfants, comprenant la remise de guides (15–17) et l’élaboration d’un plan d’action pour traiter les forces et les vulnérabilités repérées au cours de la discussion (12, 20). La réunion de réseau LTC (LT-N) a été conçue pour mieux répondre à ces forces et vulnérabilités en reliant l’enfant et la famille à des soutiens (12, 14, 21). Si LT-N était recommandée, elle ne faisait pas officiellement partie de LTC au départ.
Après la fin du recueil des données de l’ECR du programme ECF en 2006, LTC a été décrit comme une série de conversations structurées comprenant une invitation de présentation et deux discussions, qui utilisaient un carnet structuré et s’accompagnaient de la remise de guides aux parents (LT-D) (13, 21, 26). Le carnet structuré a été élaboré à la demande d’équipes de santé mentale pour adultes qui, sans formation en santé mentale de l’enfant, avaient besoin d’un appui plus détaillé pour les conversations sur les forces de l’enfant, ses vulnérabilités et ses besoins de soutien complémentaire. En cartographiant systématiquement la vie de l’enfant, il offrait un tableau complet de la vie et du bien-être de l’enfant et de la famille.
Par la suite, LTC a été adapté en intervention de santé publique finlandaise destinée à la population générale, sans risque ni problème sous-jacent. Sa devise : « Chaque enfant vaut une discussion » (mieli.fi/letstalk). Cette évolution a intégré une approche à l’échelle de toute une région, où les établissements d’enseignement et les services travaillent ensemble dans le cadre de la stratégie nationale (35, 44). De nouvelles versions du carnet ont été élaborées pour permettre au parent, au personnel enseignant et à l’enfant (selon les cas) de cartographier ensemble la vie de l’enfant, avec l’objectif de créer un soutien concret à la vie quotidienne de l’enfant, y compris à l’école et à la crèche. LT-N a été intégrée à LTC, qui est devenu une intervention en deux étapes avec LT-D, les municipalités étant chargées d’organiser la réunion des services et des personnes de soutien concernés pour la réunion de réseau (35). Cette approche de LTC, appelée modèle de service Let’s Talk about Children (LT-SM), facilite la promotion systématique du bien-être et du développement de l’enfant dans les contextes universels (35).
Le premier ECR sur LTC, mené en Finlande, reposait sur LT-1 (20–22, 37), les autres études utilisant la version structurée LT-D, avec ou sans LT-N. LT-N a été utilisée dans le premier ECR sans faire officiellement partie de LTC, alors qu’elle en faisait partie dans l’ECR grec.
Comme les résultats des différentes versions de LTC concordent, la présentation qui suit ne distingue pas les versions. LTC s’est révélé acceptable pour les parents (20, 26, 27) et pour les équipes de santé mentale (13, 25, 29, 38). Les documents établissent des liens entre les résultats relatifs au bien-être des parents, de la famille et de l’enfant, examinés en détail ci-dessous. En outre, des résultats et des effets en matière de mise en œuvre et de pérennité ont été documentés, à la fois dans des études qui leur étaient consacrées (21, 40–42) et dans le contexte d’autres études.
Les études sur LTC documentent des améliorations de la santé mentale et du bien-être des parents, de leurs compétences et de leur confiance parentales, et de leur relation avec leurs enfants. Les améliorations de la santé mentale et du bien-être comprenaient une diminution de l’anxiété et de la dépression (20, 25–27, 36), une motivation accrue pour le traitement en santé mentale (20, 26), une amélioration de leur propre soutien social (25) et une plus grande orientation vers l’avenir, avec une confiance accrue dans l’avenir de l’enfant et de la famille (20, 26).
Les changements dans la parentalité comprenaient une meilleure confiance dans le rôle parental et une plus grande acceptation de soi (20, 22, 26), davantage d’idées pour la parentalité (20) et une baisse du stress parental (27). Les parents rapportaient aussi moins de culpabilité, de honte et d’inquiétudes au sujet de leurs enfants (20, 22, 26). L’amélioration du lien parent-enfant a été documentée par une meilleure compréhension de leurs enfants (20, 25). Les résultats pour la famille vont dans le même sens que ceux des parents : meilleurs liens et meilleure communication familiale, confiance pour parler de la maladie mentale (20, 27), qui conduisent à une compréhension mutuelle dans la famille (20, 25, 27).
Les études sur LTC documentent une diminution des issues défavorables et une augmentation des facteurs de promotion pour les enfants. Les améliorations comprenaient une diminution de la dépression (25), de l’anxiété et des troubles du comportement chez l’enfant (22, 25). Des augmentations ont été documentées pour les comportements prosociaux nécessaires pour résoudre les conflits interpersonnels et favoriser les relations (22, 25), ainsi que pour le soutien social subjectivement perçu par les enfants et leur qualité de vie liée à la santé (25). On a aussi observé une augmentation de la pensée positive et fonctionnelle des enfants, associée à une amélioration de leurs symptômes de dépression et d’anxiété (37). Dans deux études, ces résultats sont apparus plus tard que les améliorations chez les parents et dans la famille, 10 à 18 mois après LTC (22, 37).
Les résultats pour l’enfant étaient significativement associés à l’amélioration du fonctionnement familial (25). Les comportements prosociaux de l’enfant, ses problèmes émotionnels et comportementaux, son anxiété et sa qualité de vie liée à la santé étaient aussi associés à l’amélioration de la parentalité et du soutien social du parent (22, 25). Le lien entre les résultats pour l’enfant et les changements dans les processus familiaux a fait ressortir LTC comme une intervention de prévention et de promotion de la santé mentale de l’enfant pour les familles où un parent présente de l’anxiété et une dépression (22, 25, 37). L’étude de Niemelä et al. (35) documente une réduction significative des signalements d’enfants à la protection de l’enfance dans la région où LT-SM a été mis en œuvre.
Les documents montrent que différents contextes ont influé sur la mise en œuvre et la pérennité de LTC. Ces influences comprennent des approches diverses du renforcement des capacités du personnel, les adaptations réalisées ou nécessaires, et des points communs dans la capacité organisationnelle à soutenir la pratique.
LTC a été développé et mis en œuvre pour répondre au besoin de faire évoluer la pratique en santé mentale de l’adulte afin qu’elle respecte les exigences minimales de la législation finlandaise en matière d’aide sociale et de soins de santé (12, 20, 21). Sa mise en œuvre en Finlande s’est donc inscrite dans une initiative gouvernementale plus large visant à intégrer des approches de promotion et de prévention du bien-être de l’enfant. LTC a été jugé faisable en psychiatrie générale et en santé mentale de l’adulte en Finlande (13, 20). Les approches ECF, dont LTC, étaient utilisées dans les deux tiers des districts de santé finlandais au bout de cinq ans et ont été inscrites dans les recommandations nationales pour les services de santé finlandais (12, 13, 36).
Hors de Finlande, les documents décrivent la mise en œuvre comme le pilotage ou l’expérimentation d’une pratique fondée sur les données probantes et d’un bon rapport coût-efficacité, ou comme un test de son applicabilité à d’autres cultures ou populations (26, 27). En Australie, la mise en œuvre est documentée dans le cadre de projets pilotes et d’essais locaux de LTC dans des services de santé mentale pour adultes, sur fond de formation en ligne et de développement de ressources soutenus par le gouvernement fédéral (38, 45). Le manque de temps, les charges de travail élevées et la tension entre préoccupations de protection de l’enfance et relation thérapeutique sont relevés comme des obstacles à l’intégration de la pratique centrée sur la famille, dont LTC, dans les services cliniques de santé mentale (29, 38, 39). En Grèce, la mise en œuvre s’est inscrite dans un programme public de promotion de la santé mentale de l’enfant en plusieurs phases, sur trois ans, qui a d’abord testé dans l’ECR l’adéquation de l’ECF au contexte et l’a trouvé faisable et compatible avec la culture familiale grecque. Il a ensuite été étendu à 90 services de santé mentale, où 529 familles ont bénéficié d’une intervention et où la majorité des équipes ont choisi LTC (25). Au Japon, la mise en œuvre est décrite comme un test de l’adéquation de LTC au contexte, qui l’a trouvé sûr et faisable auprès de parents ayant des troubles de l’humeur dans la culture japonaise (26). Aux États-Unis, la mise en œuvre s’est inscrite dans une initiative à l’échelle d’un État, comprenant une collaboration entre recherche et services pour adapter LTC au contexte de prestation (30). La brièveté de LTC a été identifiée comme un facteur favorisant son passage à grande échelle en santé publique en Finlande (13, 20, 21, 36) et en Grèce (25).
Pour que LTC s’ajuste à ces cultures et populations, les livrets d’autoassistance et le carnet ont été traduits (25, 26, 38, 45), et des fiches ont été adaptées à différents contextes (cancer, jeu pathologique) pour guider les discussions avec les enfants (13, 34). Le matériel adapté a été jugé acceptable par les parents en Australie et au Japon (26, 45).
Différentes approches ont été utilisées pour renforcer les capacités du personnel à proposer LTC. Là où la mise en œuvre s’inscrivait dans des changements plus larges, comme en Finlande, le renforcement des capacités a commencé par un vaste processus de sensibilisation, avant la formation à la méthode. Des campagnes régionales destinées au public et aux personnes travaillant dans la santé, les services sociaux et l’éducation ont organisé des séminaires ouverts et obtenu une couverture médiatique. Elles ont fait connaître l’expérience des familles et des enfants face aux troubles psychiques parentaux, l’importance de la prévention et de la promotion en santé mentale de l’enfant et de la famille, et les bases des interventions préventives (12). La formation à la méthode qui a suivi comprenait la formation et l’accompagnement de personnes formatrices référentes au sein des organisations ainsi qu’une supervision de la pratique (12, 13, 21). L’existence d’une infrastructure de formation assurant la pérennité de LTC en Finlande se déduit de documents faisant état de personnes formatrices référentes qui en forment d’autres, d’un vivier de personnes formatrices, d’un grand nombre de personnes formées (12, 21, 35) et de son usage dans la pratique courante auprès des familles touchées par le cancer d’un parent (13, 36).
Là où la mise en œuvre consistait à piloter ou à expérimenter une pratique fondée sur les données probantes et d’un bon rapport coût-efficacité, comme en Australie et au Japon, c’est la formation spécifique à la méthode LTC qui est documentée comme l’axe du renforcement des capacités. En Australie, plusieurs approches ont été adoptées : un modèle de formation de personnes formatrices (27, 46), des modules de formation en ligne seuls (38) ou une formation en ligne combinée à une formation en présentiel (29). Les études portant sur ces deux dernières approches ont relevé un besoin de soutien pour appliquer la formation dans la pratique et proposé d’intégrer à la formation des occasions de mise en pratique, l’observation de collègues utilisant LTC et un suivi après la formation (29, 38).
Aux États-Unis, où la mise en œuvre s’inscrivait dans un processus d’adaptation, un processus de changement global reposant sur un collectif d’apprentissage a été documenté ; il comprenait formation en présentiel, pôles virtuels, coaching et séances de débriefing (30). Bien que coûteuse, cette approche a eu des effets multiples en soutien à la mise en œuvre (30).
Dans l’ensemble, la formation à LTC s’est révélée efficace pour accroître les compétences et les connaissances du personnel sur les effets de la maladie mentale sur les parents, les enfants et les familles (21, 30, 38, 46) et sur le soutien aux familles (21, 29, 38). Un changement de pratique est relevé : des parents rapportent poursuivre des discussions sur la famille et les enfants après LT-1 (20), et le personnel est plus à même d’évaluer la compréhension qu’un parent a de ses enfants, de réfléchir aux effets sur les enfants et de travailler avec le parent pour y répondre, en orientant ou en fournissant des ressources si nécessaire (29, 36, 38). Les personnes formées indiquaient que l’usage de cette pratique augmentait leur plaisir et leur motivation au travail (21). Tout le personnel formé en Finlande utilisait l’ensemble des interventions ECF, ce qui implique l’usage de LTC (21). La proposition effective de LTC par le personnel n’est documentée spécifiquement que dans un document australien, selon lequel plus de la moitié des personnes le proposaient et moins de la moitié le mettaient en œuvre (41). Des adaptations de la mise en œuvre sont aussi documentées : certaines personnes le proposaient en moins de séances ou sans le carnet structuré, pour que LTC s’ajuste à la pratique quotidienne (29, 41). Ces adaptations ne s’accompagnaient pas d’un suivi des résultats pour les parents, les enfants et les familles, et les mécanismes de changement essentiels de LTC ne sont pas clairement formulés.
Les documents identifient des capacités organisationnelles communes importantes pour mettre en œuvre et pérenniser LTC. L’appropriation par l’organisation, avec plusieurs niveaux de leadership et des personnes chargées de la mise en œuvre en interne, est jugée essentielle à la pérennité (35, 39, 40, 42). La haute direction, en particulier, était identifiée comme celle qui donnait, ou devait donner, autorité et vision (34, 35, 40, 42), tandis que d’autres niveaux de leadership étaient importants pour l’intégration dans le travail quotidien des équipes (39, 42). Les infrastructures jugées favorables à la mise en œuvre et à l’usage continu de LTC comprenaient des structures de formation, des systèmes de recueil de données et de retour d’information sur le nombre de parents, les lacunes de formation et l’usage par le personnel, ainsi que l’intégration dans les structures de comités et dans les politiques (40, 42). La collaboration intersectorielle municipale, avec un soutien à la mise en œuvre à plusieurs niveaux et un recueil régulier de données, était jugée importante pour l’usage durable de LT-SM (35).
Nous avons étudié les données probantes consolidées de LTC comme exemple d’intervention fondée sur les données probantes développée in situ, en nous concentrant sur les résultats pour les parents et la famille, pour l’enfant, et en matière de mise en œuvre et de pérennité. L’étude montre la pertinence de cette approche pour développer des interventions fondées sur les données probantes.
Le développement in situ signifie que l’élaboration de l’intervention est influencée par le contexte et par les connaissances issues d’une expérience qui évolue au fil du temps (9). Cela contraste avec les pratiques fondées sur les données probantes développées selon l’approche en pipeline, souvent considérées comme achevées au moment de leur mise en œuvre dans les contextes de pratique et universellement applicables par un processus de mise en œuvre (7). Alors que les adaptations peuvent être vues comme des menaces pour la fidélité et l’absence de pratique durable comme un problème de mise en œuvre, le développement in situ permet au contexte de pratique d’influer sur le façonnement de l’intervention (47).
Notre étude montre comment le développement in situ de l’intervention a permis de répondre rapidement à un problème reconnu, plutôt que d’attendre une intervention entièrement élaborée et dotée d’une base de recherche. La pratique initiale de LTC a pu répondre immédiatement à un besoin connu tout en continuant d’évoluer, en s’appuyant sur la connaissance du contexte de pratique et sur les besoins et l’expérience des équipes et des membres des familles.
La présente revue de LTC souligne que développer une intervention ajustée au contexte tout en construisant simultanément sa base de données probantes peut aussi être avantageux pour bâtir des interventions durables dans les contextes réels. L’alignement entre le contexte et LTC, essentiel à la pérennité (8), se voit dans cette étude à travers la structure croissante intégrée à l’intervention et le soutien organisationnel au fil de son évolution. Construire des interventions in situ réunit le travail sur l’efficacité et celui sur la mise en œuvre. Dans ces conditions, il est moins probable qu’une intervention inadaptée au contexte de pratique soit jugée efficace, et la pertinence d’une intervention se mesure à l’aune des ajustements réalisés au sein de l’organisation. La documentation de la diffusion et de la pérennité de LTC en Finlande (12, 21, 35, 36) suggère que cette approche est une voie utile vers des pratiques fondées sur les données probantes, ajustées aux contextes et durables.
Une difficulté du développement in situ d’interventions fondées sur les données probantes tient toutefois à la capacité de consolider la base de données probantes et d’en tirer une compréhension claire de la pratique. Comme on le voit dans cette étude, la description de l’intervention a changé au fil de son adaptation au contexte, à la culture et à la population, et les résultats ont été publiés dans différents domaines sur de nombreuses années. Les trois formes de LTC identifiées dans cette revue correspondent donc à une pratique façonnée par le contexte, avec un corpus de données probantes en évolution. Quelle que soit la version de LTC, les études documentent des résultats semblables pour les enfants, les parents et les familles. Les études citées dans cette revue manquent toutefois de descriptions détaillées des ajustements de LTC et d’analyses par sous-groupes de familles, ce qui limite une compréhension claire des familles auxquelles il convient ou non. Cela reste une tâche pour de futures études. Prises ensemble, les données attirent aussi l’attention sur de possibles mécanismes de changement essentiels de LTC. Les formuler clairement pourrait favoriser des adaptations qui produisent les mêmes résultats attendus et guider sa mise en œuvre et son évaluation.
L’exemple de LTC invite à envisager autrement la pratique fondée sur les données probantes. Plutôt que de définir et de manualiser le déroulement d’une intervention, on pourrait formuler clairement la base de données probantes des mécanismes de changement essentiels, pour permettre d’ajuster les pratiques aux contextes. L’attention se déplace alors de la fidélité à une intervention manualisée vers la mesure de la façon dont les mécanismes essentiels sont mis en œuvre dans la pratique. Comme on le voit pour LTC, il est cependant rare que ces mécanismes essentiels des pratiques fondées sur les données probantes soient formulés et que des mesures en soient identifiées (48), ou qu’une logique de pratique ou une théorie sous-jacente soit intégrée aux manuels. Ces éléments seront importants pour permettre une évaluation cohérente, capable de construire un corpus de données probantes au fil des adaptations.
Cette étude visait à présenter une pratique fondée sur les données probantes développée in situ, au moyen d’une revue intégrative de la littérature sur LTC. En consolidant les données, la revue a clarifié en quoi les trois formes de LTC décrites dans la littérature documentent des résultats semblables pour les enfants, les parents et les familles, et ouvrent une fenêtre sur sa diffusion et sa pérennité. Les résultats suggèrent qu’un développement de l’intervention influencé par le contexte de pratique présente des avantages pour la mise en œuvre sans compromettre la base de données probantes. Le développement in situ des interventions est une voie de développement pertinente pour les pratiques fondées sur les données probantes. Une formulation claire des mécanismes de changement essentiels est importante pour une évaluation cohérente, et rendre compte des ajustements apportés à l’intervention dans différents contextes soutiendra le développement futur de pratiques fondées sur les données probantes in situ.
Complexe Systémique : à retenir
L’intérêt de cette revue tient moins aux résultats, encourageants mais tirés d’études hétérogènes, qu’à la façon dont l’intervention est née. Let’s Talk about Children n’a pas été conçu en laboratoire puis « installé » dans les services : il a grandi dans la psychiatrie adulte finlandaise, à la demande d’équipes qui voulaient parler des enfants sans être spécialistes de l’enfance, et il s’est transformé en chemin, jusqu’au modèle régional qui relie écoles, crèches et services. Pour la clinique systémique, le geste est simple et précieux : rappeler que le patient adulte est aussi un parent, et ouvrir avec lui une conversation sur la vie quotidienne de l’enfant, ses forces et ses vulnérabilités, puis sur le réseau qui l’entoure. L’équipe le reconnaît : les mécanismes de changement restent mal formulés, et les adaptations locales, comme la suppression du carnet, n’ont pas été évaluées. On notera aussi que l’une des deux personnes signataires a conçu l’intervention. À lire avec l’article sur ce qui facilite ou freine l’approche centrée sur la famille chez les parents, et avec l’article sur les ateliers Kidstime.
Notes de l’original
Contributions. BA a conçu et dirigé le recueil des données et les premières analyses, en concertation avec TS. Les deux membres de l’équipe ont analysé les données, contribué au manuscrit et l’ont révisé, et ont approuvé la version finale.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare que la recherche a été menée en l’absence de toute relation commerciale ou financière pouvant être interprétée comme un conflit d’intérêts potentiel.
Note de l’éditeur. Les affirmations exprimées dans cet article n’engagent que l’équipe qui le signe et ne représentent pas nécessairement celles de ses organisations de rattachement, ni celles de l’éditeur, des éditeurs scientifiques et des personnes chargées de l’évaluation. Tout produit susceptible d’être évalué dans cet article, ou toute affirmation de son fabricant, n’est ni garanti ni cautionné par l’éditeur.
Remerciements. Cet article prolonge et met à jour une revue de la littérature sur LTC réalisée au cours d’une recherche soutenue par une bourse du programme australien de formation à la recherche (Australian Government Research Training Program), dans le cadre du doctorat de BA, sous la direction de Melinda Goodyear, Brendan O’Hanlon et Bente M. Weimand.
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Traduction non officielle en français de Une pratique fondée sur les données probantes développée in situ : Let’s Talk About Children et la consolidation de ses données probantes, par Becca Allchin et Tytti Solantaus, Frontiers in Psychiatry, vol. 13, article 824241 (2022), doi : 10.3389/fpsyt.2022.824241, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « An Evidence-Based Practice Developed in-situ: Let's Talk About Children and a Consolidation of Its Evidence Base », publié dans Frontiers in Psychiatry (2022) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Allchin, B., et Solantaus, T. (2022). Une pratique fondée sur les données probantes développée in situ : Let’s Talk About Children et la consolidation de ses données probantes (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/une-pratique-fondee-sur-les-donnees-probantes-developpee-in-situ-let-s-talk-about-children (Œuvre originale publiée en 2022 dans Frontiers in Psychiatry, 13, 824241 (2022) ; republiée en 2022 par Frontiers in Psychiatry, https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fpsyt.2022.824241/full)
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