Journal of Family Therapy · Thérapie familiale
Beaucoup de gens placent leurs amitiés au centre de leur vie, mais la thérapie systémique reste taillée pour les familles et les couples. L’équipe d’Elliott Burcham, à l’université du Hertfordshire, a demandé à 17 thérapeutes systémiques ce que leur inspirait une thérapie d’amitié. Curiosité, ambivalence, mais un constat partagé : les compétences systémiques s’y appliquent. Les freins sont surtout institutionnels, et les outils, à commencer par le génogramme, restent à adapter.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de « Une relation comme une autre » : la thérapie d’amitié vue par des thérapeutes systémiques, par Elliott Burcham, Lizette Nolte et Hendrix Hammond, publié dans Journal of Family Therapy (Wiley) (2026), doi : 10.1111/1467-6427.70021, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste, et les points clés pour la pratique placés après le résumé ; les personnes interrogées sont désignées par le numéro de leur entretien. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
La thérapie d’amitié invite le champ à reconsidérer quelles relations méritent une attention thérapeutique.
Elliott Burcham, Lizette Nolte et Hendrix Hammond
Résumé
Beaucoup de gens placent l’amitié au centre de leur vie, et pourtant les thérapeutes systémiques se concentrent souvent exclusivement sur les relations familiales et amoureuses. Dans cette étude, nous avons exploré la manière dont les thérapeutes systémiques comprennent et abordent un travail relationnel avec des personnes amies en thérapie. Nous avons interrogé 17 thérapeutes systémiques exerçant au Royaume-Uni et analysé les données par une analyse thématique réflexive. Si la plupart des personnes interrogées ne connaissaient pas la thérapie d’amitié, elles ont exprimé de la curiosité, de l’ambivalence et une réflexion attentive sur leurs valeurs personnelles et professionnelles. Elles ont reconnu que les thérapeutes pourraient appliquer leurs compétences systémiques aux amitiés, d’autant que des évolutions sociales et culturelles renforcent le rôle des amitiés. Elles ont aussi relevé des obstacles, dont les normes institutionnelles, le manque de données probantes et des réserves quant à l’application de cadres thérapeutiques à ces relations. Nos résultats suggèrent que les thérapeutes systémiques sont peut-être en bonne position pour travailler thérapeutiquement avec des personnes amies, mais que cela pourrait demander des évolutions de la formation, des outils et de l’idéologie. La thérapie d’amitié invite le champ à reconsidérer quelles relations méritent une attention thérapeutique.
Points clés pour la pratique
La pratique systémique se centre sur les systèmes relationnels, en général les familles et les couples (Dallos et Draper 2015), en négligeant souvent l’amitié (Flemke 2001), l’un des liens les plus signifiants et les plus durables de l’existence (Dunbar 2021). Les amitiés peuvent favoriser le bien-être (Christakis et Fowler 2010 ; Santini et al. 2021), mais elles peuvent aussi comporter des dynamiques semblables aux schémas familiaux, comme la possessivité, l’inégalité ou le harcèlement (Burck et Daniel 2021), et traverser des changements de situation qui mènent au conflit, ou au deuil lorsque l’amitié prend fin (Flemke 2001). Ces complexités montrent l’intérêt de reconnaître les amitiés comme un lieu possible d’intervention systémique (Jenicek et MacIntosh 2023).
Il vaut la peine d’examiner comment la pratique systémique s’est saisie des amitiés. Certains modèles anciens s’appuyaient sur des réseaux relationnels plus larges. Les interventions de réseau familial de Speck (1967) réunissaient la famille et l’entourage amical en situation de crise ; elles ont ensuite été resserrées en interventions de réseau restreint (Core Network Interventions ; Llamas et al. 1981). Haber (1987) invitait des personnes amies à titre de consultation non professionnelle, tandis que la notion de « systèmes déterminés par le problème » d’Anderson et al. (1986) englobait toute personne prenant part au discours, ce qui s’étendait aux amitiés. Des approches plus récentes, comme la thérapie multisystémique, la thérapie multidimensionnelle et le dialogue ouvert (Henggeler et Borduin 1990 ; Kinane et al. 2022 ; Liddle et al. 1992), ont aussi reconnu le rôle des pairs et des réseaux élargis. Mais dans ces modèles, les amitiés apparaissent en général comme des ressources pour la personne suivie plutôt que comme l’objet central de la thérapie. Même si des témoignages ponctuels suggèrent que les thérapeutes systémiques peuvent travailler de manière relationnelle avec des amitiés (Henggeler et Borduin 1990 ; Kinane et al. 2022 ; Liddle et al. 1992), elles restent rarement au centre de l’intervention.
Dans cet article, nous soutenons que des évolutions sociales renforcent le rôle des amitiés dans la vie de beaucoup de gens, et que la pratique systémique devrait en prendre acte. Les crises économiques, les difficultés de logement, le mouvement féministe, l’évolution des normes du mariage, la mondialisation et la pandémie de COVID-19 contribuent tous à leur importance croissante (Ayers et al. 2021 ; Spencer et Pahl 2006).
Le mariage a connu des transformations importantes. Longtemps institution politique et économique, dans laquelle les amitiés portaient souvent un poids émotionnel plus grand (Coontz 2006), il a été redéfini au XXe siècle, avec la famille nucléaire, comme à la fois pratique et amoureux, l’accent étant mis sur le partenariat et l’unité. Les critiques féministes ont ensuite encouragé l’épanouissement hors de la famille et une attention renouvelée aux amitiés (Sow et Friedman 2020). Plus récemment, cependant, la précarité économique et la hausse du coût du logement ont renforcé les valeurs familiales traditionnelles, tout en retardant le mariage et l’accès à la propriété (Stone et al. 2011). En conséquence, beaucoup de jeunes adultes vivent plus longtemps en colocation, et les amitiés prennent souvent des rôles de type familial (Arnett 2007 ; Bynner 2005).
La pandémie de COVID-19 et l’isolement dû aux confinements ont encore souligné la valeur des amitiés (Maloy et al. 2022). Dans le même temps, elle a accéléré l’adoption de la communication numérique, qui permet de vivre et de travailler par-delà les frontières (Hermann et Paris 2020). Mais cette mobilité fragmente aussi les structures traditionnelles, car le travail et les études éloignent souvent les personnes de leur famille d’origine, ce qui peut accroître la place prise par les amitiés (Bauman 2000).
Pour les communautés marginalisées, les amitiés sont depuis longtemps des structures de soutien vitales. Dans les communautés LGBTQIA+, les réseaux de parenté, souvent désignés comme « famille choisie », montrent comment les amitiés peuvent assumer des rôles habituellement associés à la famille lorsque les liens avec la famille d’origine sont rompus (Nelson 2013 ; Weston 1997). Green (2000) reproche à la thérapie systémique de négliger ces besoins relationnels et appelle à une plus grande inclusion des familles choisies, tandis que d’autres soutiennent qu’exclure la famille choisie et privilégier la famille nucléaire reflète des cadres blancs, occidentaux et hétéronormatifs inscrits dans la pratique systémique (Jenicek et MacIntosh 2023). Des dynamiques semblables sont avancées pour les communautés de personnes ayant connu le placement et de personnes migrantes, pour qui la déconnexion ou la rupture avec la famille biologique rend souvent les amitiés centrales (Francisco-Menchavez 2018 ; Gill et al. 2023). Dans ces contextes, les interventions thérapeutiques pourraient utilement travailler les dynamiques complexes de ces liens (Burck et Daniel 2021).
Nous soutenons donc qu’il est opportun et nécessaire que les thérapeutes systémiques envisagent d’inclure les amitiés comme un objet relationnel essentiel de la thérapie. Cette étude a exploré le point de vue de thérapeutes systémiques sur la thérapie d’amitié et leur disposition à considérer les amitiés comme des lieux d’intervention.
Nous reconnaissons que l’expression thérapie d’amitié peut susciter un malaise, car elle se situe hors des catégories systémiques traditionnelles comme la thérapie familiale ou de couple, et les personnes interrogées dans cette étude ont elles aussi exprimé de l’ambivalence à son égard. Nous employons ce terme délibérément, non pour proposer un modèle figé ou une nouvelle approche manualisée, mais pour mettre au premier plan les amitiés comme contextes signifiants du travail systémique et pour contester l’idée que la thérapie se limiterait aux liens familiaux ou amoureux. Des expressions comme famille choisie ou famille logique ont été envisagées puis écartées : la première est enracinée dans les communautés queer, et nous voulions éviter de nous approprier une notion porteuse d’un sens culturel et politique précis ; la seconde est peu connue en dehors des milieux universitaires ou militants. À l’inverse, thérapie d’amitié fait écho à des cadres familiers comme la thérapie familiale ou de couple, ce qui la rend plus accessible à la fois aux personnes suivies et aux thérapeutes. Nous la proposons non comme une étiquette définitive, mais comme une provocation : une invitation à reconsidérer quelles relations la pratique systémique devrait inclure, et à mieux refléter les réalités relationnelles contemporaines.
Dans cette étude, nous nous intéressons aux amitiés émotionnellement importantes, celles qui peuvent constituer des sources premières de soutien, d’intimité et de soin, et que l’on peut parfois considérer comme une « famille ». Plus précisément, nous nous appuyons sur la notion de « cercle intime » de Dunbar (2021) : des amitiés marquées par une forte intensité émotionnelle et un investissement réciproque.
Cette étude a utilisé un plan qualitatif pour explorer le point de vue de thérapeutes systémiques sur l’inclusion des amitiés dans la pratique thérapeutique. Des entretiens semi-directifs ont permis de recueillir des récits riches et approfondis, analysés par une analyse thématique réflexive (ATR) (Braun et Clarke 2022).
La question de recherche qui guidait cette étude était :
Quel est le point de vue des thérapeutes systémiques sur un travail relationnel avec des personnes amies en thérapie ?
Pour l’étayer, nous avons aussi examiné la sous-question suivante :
Quels bénéfices et quelles difficultés les personnes qui pratiquent la thérapie systémique repèrent-elles, sur le plan personnel comme professionnel, lorsqu’elles envisagent d’inclure des personnes amies dans le travail thérapeutique ?
Les membres de l’équipe de recherche accordent une grande valeur à l’amitié. L’expérience de l’amitié vécue par la personne qui signe en premier, à la fois comme refuge et comme lieu de perte, notamment avec la mort d’une personne amie proche, l’a amenée à se demander comment la pratique systémique pourrait faire place à ces liens. Au fil du temps, une curiosité s’est développée pour le contraste entre l’ampleur relationnelle de la théorie systémique et la focalisation plus étroite de la pratique sur les familles et les couples, ce qui a inspiré l’exploration, dans cette étude, de la manière dont les thérapeutes travaillent avec des personnes amies. Tout en étant attirée par ces possibilités, l’équipe est restée curieuse et prudente face aux risques et aux difficultés qu’il y a à introduire la thérapie dans des relations que beaucoup apprécient justement parce qu’elles échappent à toute intervention professionnelle. En tant qu’équipe de recherche, nous avons réfléchi tout au long du travail au langage et au sens appliqués à l’amitié et à la thérapie d’amitié.
Seule la personne qui signe en premier connaissait l’identité des personnes participantes, et aucune relation personnelle n’existait avec elles. Le recrutement s’est fait par des structures professionnelles formelles et des réseaux professionnels partagés, avec des procédures de consentement éclairé transparentes tout au long de l’étude. La tenue d’un journal et des discussions collaboratives au sein de l’équipe de recherche ont soutenu l’ATR (Braun et Clarke 2022). En tant qu’équipe de recherche, nous avons réfléchi aux processus de recherche tout au long du travail, et les conversations réflexives ont souvent fait émerger des histoires personnelles et conduit à en examiner les implications, sur le plan personnel comme professionnel.
Le recrutement s’est fait par des réseaux systémiques, dont la liste de diffusion du Family and Systemic Therapy Research Centre, la liste de diffusion de l’Association of Family Therapy et diverses listes de groupes de pratique. Au total, 22 personnes ont manifesté leur intérêt, dont 18 ont consenti à participer. Une personne ayant rencontré des problèmes techniques n’a pas poursuivi, si bien que le nombre final de personnes participantes était de 17. Les personnes participantes avaient suivi une ou plusieurs des formations suivantes : le diplôme universitaire intermédiaire de deuxième année en pratique systémique (Year Two Intermediate Postgraduate Diploma in Systemic Practice), les formations en pratique familiale systémique du programme CYP IAPT, le master de psychothérapie familiale et systémique, et le doctorat en pratique systémique. Elles exerçaient au Royaume-Uni et parlaient couramment l’anglais. Sur le plan démographique, la plupart étaient des femmes blanches britanniques âgées de 27 à 79 ans, avec 2 à 36 ans d’expérience de la pratique systémique. Une synthèse des données démographiques des personnes participantes figure ci-dessous (tableau 1).
Tableau 1 — Informations sur les personnes participantes
Effectif (N) et pourcentage.
Note : la « voie d’accréditation historique » (anciennement appelée « voie des grands-parents ») désigne un ancien parcours d’accréditation, aujourd’hui supprimé, par lequel des thérapeutes ayant de l’expérience pouvaient obtenir une qualification systémique sur la base de leur pratique antérieure plutôt que d’une formation formelle.
L’approbation éthique a été accordée par l’université du Hertfordshire (numéro de protocole LMS/PGR/UH/05311). Conformément aux recommandations de la British Psychological Society (BPS) (Oates et al. 2021), le consentement éclairé a été recueilli avant les entretiens et l’anonymat des personnes participantes a été préservé. Les données ont été gérées de manière sécurisée, conformément au RGPD. Les recommandations relatives à la recherche en ligne (Kaye et al. 2021) et aux visites à domicile pour le recueil des données ont été suivies.
Les entretiens ont été menés entre juin 2023 et janvier 2024 par la personne qui signe en premier. Les personnes participantes ont reçu une notice d’information et un formulaire de consentement avant les entretiens. La plupart des entretiens se sont déroulés sur MS Teams, un seul au domicile d’une personne participante. Tous les entretiens ont été enregistrés et transcrits mot pour mot par la personne qui menait la recherche. Un guide semi-directif structurait les entretiens, avec des relances ouvertes pour explorer la manière dont les personnes participantes comprenaient les amitiés par rapport à d’autres contextes systémiques. Les questions comprenaient : « En quoi une thérapie systémique d’amitié pourrait-elle être semblable ou différente d’une thérapie familiale ou de couple ? », « Sur quelles compétences pourriez-vous vous appuyer en travaillant avec des personnes amies en thérapie ? » et « Quelles distinctions voyez-vous entre la thérapie d’amitié et d’autres formes de travail systémique ? » Le guide visait à faire émerger des points de vue à la fois personnels et professionnels.
Définition de travail fournie aux personnes participantes : « La thérapie d’amitié désigne l’application d’idées et de pratiques systémiques à des amitiés émotionnellement importantes, en traitant l’amitié comme un système relationnel signifiant dans lequel on peut explorer des schémas, la communication et les influences du contexte. Elle s’appuie sur des approches couramment utilisées dans le travail systémique avec les familles et les couples, mais les adapte pour aider des personnes amies à réfléchir à leur relation, à traverser des difficultés ou à donner sens aux changements survenus dans leur vie et dans leur lien. »
L’annexe A présente le guide d’entretien complet.
Nous avons analysé les données par l’ATR (Braun et Clarke 2022), selon un processus souple et récursif permettant de circuler entre les six phases d’analyse. La personne qui signe en premier a conduit l’analyse, en réalisant un codage systématique avec NVivo 12 et en combinant des approches sémantique et latente. Sont venues ensuite la génération des thèmes, le regroupement des codes en schémas et l’affinement des cartes thématiques. Les autres membres de l’équipe ont participé à la relecture des premiers codes, ont soutenu l’élaboration et la dénomination des thèmes, et ont apporté des retours critiques pour garantir la cohérence avec le corpus. Des discussions régulières ont nourri la réflexivité, nous permettant de réfléchir à nos présupposés, d’envisager d’autres interprétations et de garder un ancrage dans les principes de l’ATR tout au long du processus.
L’analyse a permis de construire quatre thèmes : « Réactions à la thérapie d’amitié », « Des dynamiques sociales qui changent : implications pour l’émergence de la thérapie d’amitié », « Traverser des dynamiques relationnelles complexes grâce à la thérapie d’amitié » et « L’aptitude des thérapeutes systémiques à la thérapie d’amitié ». Dans tous ces thèmes, des facteurs favorables comme défavorables à l’inclusion des amitiés dans la thérapie ont été mis en avant. Ils sont discutés ci-dessous.
Les thérapeutes systémiques ont réagi de façon variée à la notion de thérapie d’amitié, en puisant le plus souvent dans leurs expériences personnelles, alors qu’on les invitait à l’envisager d’un point de vue professionnel. Certaines personnes participantes se sont montrées enthousiastes, en reconnaissant l’importance des amitiés :
J’aime beaucoup l’idée de la thérapie d’amitié… Je pense que ça a tout son sens, vu l’importance de ces relations. [Entretien 10]
D’autres étaient plus hésitantes et soulignaient la nouveauté de la notion :
[La thérapie d’amitié], ça semble une demande un peu nouvelle, on avancerait sans doute un peu à tâtons, en essayant de sentir avec [les personnes suivies] : « Qu’est-ce qu’on fait là ? ». [Entretien 04]
Bien que les entretiens portent sur leur pratique professionnelle, les expériences personnelles ont souvent joué un rôle de premier plan dans la manière d’accueillir la thérapie d’amitié :
Les amitiés, c’est la nouvelle famille… J’ai des amitiés de toute une vie qui comptent énormément pour moi, et j’ai beaucoup de… parents par le sang avec qui je n’ai absolument rien à voir. [Entretien 17]
Beaucoup de personnes qui vivaient de telles amitiés profondes ont dit combien ces relations façonnaient leur ouverture à l’idée d’une thérapie d’amitié :
Je pense vraiment que [introduire la thérapie d’amitié, c’est] extrêmement important parce que, comme je l’ai dit, les amitiés comme famille. Et cette fille… je la connais depuis qu’on a trois ans… elle et sa famille sont comme de ma famille. [Entretien 11]
Certaines personnes participantes ont toutefois exprimé un scepticisme quant à la nécessité de la thérapie d’amitié, en invoquant souvent des convictions personnelles et culturelles qui font passer les relations familiales avant les amitiés :
Mon mariage dure depuis [plusieurs décennies], donc manifestement je prends le mariage très au sérieux… on a plus de motivation pour au moins essayer de changer les choses… à cause des enfants ou des familles, vous savez, c’est beaucoup plus fort avec le mariage qu’avec les amitiés. [Entretien 09]
Certaines ont examiné de manière réflexive leur position sur les amitiés par rapport à la famille :
On lâche beaucoup de choses pour un membre de la famille qu’on connaît à peine quand il y a une crise. Mais en ferait-on autant pour une personne amie ?… J’ai bien conscience que ce sont peut-être juste mes propres attentes culturelles envers les amitiés. [Entretien 13]
Si elles puisaient surtout dans leurs expériences personnelles, certaines personnes participantes se sont aussi appuyées sur leur expérience professionnelle pour envisager la thérapie d’amitié. Certaines se sont demandé comment l’identité des personnes suivies pourrait orienter leur propre compréhension de l’amitié en question :
Mes idées sur leur amitié pourraient m’organiser simplement à cause de leur culture ou de leur religion. [Entretien 01]
Une personne participante a remarqué que le travail avec les familles et les couples repose souvent sur des présupposés préexistants, alors que la thérapie d’amitié demanderait selon elle une approche plus ouverte et exploratoire :
Avec les couples et les familles, j’ai un petit catalogue dans ma tête de ce que ces personnes pourraient vouloir… avec des personnes amies, je pense que j’aurais davantage tendance à explorer [mes présupposés] en détail, parce que je n’ai pas d’idée toute faite, construite au fil des années, de ce qu’est l’éventail des possibles. [Entretien 07]
Bien que ce ne soit pas au cœur de leur pratique, dans quelques cas les personnes participantes se sont appuyées sur leur expérience clinique de la thérapie d’amitié :
Avec une personne de mon équipe, on travaillait avec quelqu’un dont… la famille choisie, en quelque sorte, c’étaient ses amitiés. Et elle n’avait aucun contact avec sa propre famille… on a eu deux ou trois séances où, oui, on a fait quelque chose de thérapeutique, et c’était vraiment marquant. [Entretien 07]
En résumé, les personnes participantes connaissaient généralement mal la notion de thérapie d’amitié, et leurs premières réactions allaient du soutien enthousiaste à des réponses hésitantes ou ambivalentes. Les valeurs personnelles et l’expérience vécue façonnaient souvent ces réponses. Les personnes qui considéraient les amitiés comme centrales dans leur propre vie tendaient à être plus ouvertes à l’idée, tandis que d’autres s’appuyaient sur des normes culturelles qui privilégient les relations familiales ou amoureuses. La plupart ont cependant interrogé leurs présupposés de manière réflexive et se sont demandé comment l’identité, le parcours et le positionnement professionnel pouvaient façonner leur point de vue.
Les personnes participantes ont réfléchi à la manière dont des dynamiques sociales, comme les crises économiques et l’évolution des normes du mariage, influent sur les relations. Malgré l’éloignement des normes traditionnelles, beaucoup ont noté que le mariage et la famille nucléaire restent prioritaires dans la société occidentale, renforcés par les attentes culturelles, les cadres juridiques et des institutions comme le NHS. Selon beaucoup de personnes participantes, ce renforcement a jusqu’ici conduit à marginaliser le rôle de l’amitié dans la thérapie systémique.
Plusieurs personnes participantes ont avancé que la thérapie d’amitié n’avait pas émergé parce que le capitalisme renforce l’importance de la famille nucléaire au sein du système économique :
Pourquoi est-ce qu’on se centre sur la famille ? Parce que c’est une unité validée socialement, juridiquement, un domaine de production. Elle s’occupe des gens, elle subvient aux besoins des gens, et c’est là-dessus que l’État compte. [Entretien 17]
Comme l’a dit une personne participante, on pourrait soutenir que la thérapie systémique s’est alignée sans le savoir sur ce système économique :
C’est un complot capitaliste… parce que les amitiés ne font pas partie des moyens de production… si on regarde la société industrielle… on est une famille. On a produit de la nouvelle main-d’œuvre… Mais l’amitié ? … Je pense que c’est trop flou pour que le capitalisme s’y intéresse. [Entretien 11]
Plusieurs personnes participantes ont souligné que les systèmes juridiques renforcent eux aussi les structures familiales au détriment des amitiés :
Il y a un cadre juridique autour de ce type de relations [familiales], alors qu’il y a… très peu de cadre juridique autour des amitiés. [Entretien 03]
Certaines voyaient dans les attentes culturelles qui privilégient les relations amoureuses et le fait de « se poser » une cause de la marginalisation des amitiés. Elles ont examiné les manières dialogiques dont ces priorités peuvent se trouver renforcées :
Quand je discute avec mes proches, la conversation dérive un peu vers nos enfants et le fait de se mettre en couple… J’ai deux enfants qui n’ont pas, et n’ont jamais eu, de partenaire… Je me sens même un peu à la marge. [Entretien 08]
Beaucoup de personnes participantes ont décrit comment l’organisation des services du NHS et de l’action sociale peut négliger les amitiés en raison de son orientation individualiste :
L’autre obstacle, ce serait que le NHS s’organise en général d’abord autour d’une personne… on n’y penserait pas tellement aux amitiés comme étant la difficulté présentée. [Entretien 04]
Plusieurs ont réfléchi à la manière dont les modèles de service du NHS privilégient une prise en charge individualisée et fonctionnent sous des contraintes juridiques et budgétaires qui renforcent les interventions centrées sur la famille. L’accent mis sur la pratique fondée sur les données probantes était vu comme un obstacle majeur à l’inclusion des amitiés, notamment en l’absence d’une base de recherche établie. Comme l’a noté une personne participante :
Je pense que ce serait vraiment important de réfléchir aux données probantes sur la thérapie d’amitié… Je travaille au NHS… si on propose quelque chose de nouveau à un service, il faudrait peut-être justifier un dossier d’opportunité. [Entretien 05]
D’autres personnes participantes ont fait écho à cette idée, en décrivant la nécessité de démontrer des résultats et de s’aligner sur des priorités guidées par l’économie :
Quoi qu’on fasse, il y aura toujours, vous savez : « C’est pour qui ? C’est pour quoi ? Comment allez-vous montrer que c’est efficace ? Est-ce que ça vaut notre argent ? » [Entretien 07]
La plupart des personnes participantes ont remarqué que, si la société a traditionnellement reconstitué l’importance de la famille à travers de multiples systèmes, un basculement semble s’opérer dans la culture occidentale, où les amitiés gagnent en importance :
Je me demande si la société occidentale n’est pas passée de la famille élargie à la famille nucléaire, et si maintenant nos réseaux d’amitié ne sont pas beaucoup plus importants qu’avant. [Entretien 03]
Ce basculement était attribué à des changements culturels qui affectent les dynamiques relationnelles, certaines personnes participantes le reliant à un éloignement des normes religieuses et des attentes traditionnelles en matière de mariage et de parentalité, qui renforce le rôle de l’amitié dans les dynamiques sociales :
La religion étant un contexte moins central, moins focal… il y a quelque chose dans ces attentes, que ce soit le mariage, les enfants… qui a peut-être changé… ça augmente l’importance de l’amitié pour les gens. Je pense qu’elle devient plus centrale. [Entretien 18]
Beaucoup de personnes participantes ont noté que la hausse du coût de la vie conduit à cohabiter plus longtemps avec des personnes amies, en particulier chez les jeunes :
Je pense que pour une personne jeune… vivre seule est presque impossible sans le soutien des parents. Donc, l’économie… Il faut créer des liens d’amitié. Il faut partager des logements. [Entretien 03]
La mobilité mondiale était un autre facteur envisagé par les personnes participantes : beaucoup ont noté que la distance physique avec la famille d’origine affecte les liens traditionnels, les amitiés devenant plus importantes à mesure qu’elles comblent les vides laissés par la famille :
La mondialisation… des gens physiquement coupés de leur famille par des milliers de kilomètres… ça fait une différence, parce que je pense que beaucoup de nos structures traditionnelles de soutien sont très différentes de ce qu’elles étaient il y a 50 ans, et que souvent l’amitié vient, en quelque sorte, combler ce vide. [Entretien 07]
Plus largement, beaucoup de personnes participantes ont réfléchi à l’importance des amitiés dans les communautés coupées de leur famille d’origine :
Je pense que les gens comptent davantage sur les amitiés maintenant… Il y a des situations où la famille n’accepte pas des jeunes à cause des chemins différents empruntés. Et donc, si sa famille ne vous accepte pas, il va falloir, vous voyez, former une communauté d’une manière ou d’une autre. [Entretien 08]
Invitées à réfléchir à ces évolutions, la plupart des personnes participantes ont examiné de manière critique la focalisation traditionnelle de la thérapie systémique sur les relations familiales :
Je n’avais jamais pensé aux amitiés là-dedans. Je pense toujours « famille ». Ce mot nous organise. [Entretien 01]
D’autres ont indiqué que la thérapie familiale pourrait imposer des normes sans le vouloir :
Toutes les théories que nous utilisons prennent racine dans une manière assez hétéronormative et traditionnelle de penser les relations… C’est un peu comme décoloniser, non ? Nous utilisons toutes ces idées très occidentales, eurocentrées, et si nous ne prêtons pas attention à la manière dont elles se sont développées, nous allons reproduire et imposer sans réfléchir les présupposés implicites… qui y sont tissés. [Entretien 07]
Après avoir évalué de manière critique les limites possibles de la focalisation traditionnelle de la thérapie systémique, beaucoup de personnes participantes ont plaidé pour élargir le champ de la thérapie « familiale » aux amitiés :
Je pense que mettre davantage l’accent sur le « systémique » en thérapie pourrait être plus utile, parce que ça ne donne pas seulement le message que ça s’applique à une famille… Ça ouvre davantage les choses pour penser de façon systémique n’importe quel groupe de personnes, donc y compris les amitiés. [Entretien 04]
En résumé, les personnes participantes estimaient que la thérapie d’amitié n’avait peut-être pas émergé en raison d’obstacles sociopolitiques, juridiques et systémiques qui privilégient la famille au détriment des amitiés. Cependant, des évolutions sociétales portées par des changements économiques, culturels et relationnels semblent mettre en lumière l’importance croissante des amitiés. Les personnes participantes ont examiné comment ces changements pourraient indiquer une pertinence croissante de la thérapie d’amitié, notamment parce qu’elle offre une approche plus inclusive des complexités des relations modernes. Comme l’a dit avec force l’entretien 11 : « La thérapie systémique d’amitié est une forme d’activisme… parce qu’elle remet en question le statu quo. »
Les personnes participantes ont repéré des contextes dans lesquels la thérapie d’amitié pourrait avoir du sens, en particulier pour les personnes coupées du soutien familial traditionnel ou pour celles qui font face aux effets d’une perte sur la dynamique de leurs amitiés. Beaucoup ont envisagé comment l’identité de genre, l’orientation sexuelle, la migration et l’expérience du placement pouvaient rompre les liens familiaux traditionnels, par la déconnexion ou l’exclusion, et conduire à créer d’autres structures de soutien.
Certaines ont avancé que, pour les personnes migrantes, la création de réseaux d’amitié procure un sentiment d’appartenance et de sécurité dans un environnement inconnu :
Les personnes migrantes, réfugiées, elles n’ont pas leur famille ici… dans ce cas, les amitiés seraient beaucoup plus importantes pour remplacer la sûreté et la sécurité… Alors les cercles d’amitié deviennent plus importants. Mais bien sûr, il y a aussi plus de difficultés. [Entretien 03]
De même, beaucoup de personnes participantes ont avancé que les personnes de la communauté LGBTQIA+ s’appuient sur les amitiés face au rejet social ou familial :
Des membres de la communauté LGBTQ+ qui n’ont pas trouvé d’acceptation dans leur famille, ou peut-être dans la société, et qui forment alors, en quelque sorte, une famille d’amitié. [Entretien 01]
Certaines ont avancé que les amitiés prennent une place plus importante dans la vie des personnes placées, qui n’ont pas toujours accès à leur famille d’origine :
Les amitiés pourraient être parmi leurs relations les plus importantes [aux personnes ayant connu le placement]. Que cela devienne une offre du NHS serait une excellente évolution. Soutenir les relations qui ont le plus de sens. [Entretien 07]
Plusieurs personnes participantes ont noté que l’importance accrue des amitiés pour les personnes exclues ou coupées de leur famille d’origine peut introduire de nouvelles difficultés et dynamiques relationnelles :
C’est une relation comme n’importe quelle autre relation… si c’est avec ces personnes qu’on passe la majeure partie de son temps, alors il y aura des dynamiques relationnelles, comme partout ailleurs. [Entretien 08]
Beaucoup de personnes participantes ont aussi évoqué la perte, en notant que la mort d’une personne amie proche, en particulier par suicide, pouvait se répercuter dans les réseaux sociaux et transformer profondément les amitiés :
Le suicide… ce qui leur était arrivé était tout simplement horrible… On comprenait parfaitement pourquoi cette voie avait pu être choisie. Mais pour quelqu’un qui ne croit pas au suicide, ou pour quelqu’un qui se dit : « Si seulement elle m’avait parlé »… Toutes ces personnes vont arriver en disant « Si seulement » ou « Et si… ? » ou « Je me sens vraiment coupable parce que j’aurais pu… » ; maintenant, il faut qu’elles façonnent ce qui reste à elles deux. Et c’est comme : « Comment on continue ? » « Je ne sais pas comment vivre ces amitiés maintenant que tu n’es plus là. » [Entretien 02]
L’impact profond de tels événements a conduit certaines personnes participantes à souligner la nécessité de mieux reconnaître, dans les services thérapeutiques, les répercussions du suicide et de la perte sur les amitiés :
Après la fin de leurs études, ce jeune homme s’est donné la mort. Et je pense que, quand on recueille l’anamnèse, on ne pose pas assez de questions sur les répercussions dans les relations d’amitié… on demande toujours les événements familiaux, ce qui a touché la vie de famille, mais l’impact de la mort d’une personne amie, par suicide, dans un accident ou autre, est très profond. [Entretien 17]
Certaines personnes participantes ont réfléchi à l’intérêt que pourrait avoir la thérapie d’amitié dans ces contextes, en offrant un cadre pour traverser les paysages émotionnels complexes qui surgissent après une perte :
On peut perdre quelqu’un, mais on ne penserait peut-être pas à faire une thérapie avec une personne amie dans ce contexte. Et pourtant, à quel point ça pourrait aider ? [Entretien 18]
Dans l’ensemble, les changements dans les amitiés décrits par les personnes participantes à la suite d’une perte ou d’une rupture avec les structures familiales traditionnelles suggèrent que l’offre thérapeutique actuelle ne répond peut-être pas aux difficultés propres aux personnes dans ces situations. Selon les personnes participantes, la thérapie d’amitié pourrait offrir un cadre pour aider les personnes à renégocier les attentes au sein de leurs amitiés, à la suite d’événements de vie importants ou dans des contextes où les amitiés prennent plus d’importance en raison d’une rupture avec la famille d’origine.
Dans ce thème, les personnes participantes ont réfléchi à la capacité des thérapeutes systémiques à s’engager efficacement dans la thérapie d’amitié. Elles ont expliqué comment l’expertise relationnelle des thérapeutes systémiques, leur capacité d’adaptation à des contextes variés et leur aptitude à intégrer de multiples points de vue pourraient les rendre aptes à traiter les complexités des amitiés. Elles ont aussi envisagé comment des outils systémiques traditionnels, comme le génogramme, pourraient être adaptés pour mieux saisir les nuances des amitiés.
Toutes les personnes participantes ont estimé que la compétence relationnelle des thérapeutes systémiques dans la gestion des dynamiques familiales ou de couple pourrait aussi s’appliquer aux amitiés, puisqu’elles sont elles aussi une forme de relation :
Parce que c’est de la relation. Peu importe. Une relation est une relation. [Entretien 15]
Beaucoup ont noté que les difficultés rencontrées dans les amitiés sont susceptibles de refléter celles des relations familiales :
Je pense qu’une bonne partie des difficultés seraient les mêmes : des difficultés relationnelles ou de communication. [Entretien 12]
Plusieurs personnes participantes ont noté que les thérapeutes systémiques avaient déjà adapté leur pratique à des contextes relationnels au-delà de la famille traditionnelle, et ont suggéré qu’il leur serait possible de travailler efficacement les dynamiques relationnelles au sein des amitiés :
Je pense que [la thérapie d’amitié est] tout à fait aussi applicable, exactement comme on applique le systémique aux contextes d’entreprise. N’est-ce pas ? On regarde des collègues qui vivent des dynamiques relationnelles. [Entretien 08]
Une autre force relevée était la capacité des thérapeutes systémiques à faire place à de multiples points de vue :
Si on a les deux [personnes amies] dans la pièce, j’imagine que j’essaie de les aider à réfléchir à ce que l’autre personne pourrait penser et ressentir… ce qui me semble être exactement ce qu’on fait dans le travail systémique. [Entretien 06]
Au-delà de la compétence relationnelle et de la capacité à faire place à de multiples points de vue, les personnes participantes ont évoqué l’aptitude des thérapeutes systémiques à prendre en compte le contexte, en réfléchissant aux manières dont les transitions de vie peuvent mettre les amitiés à l’épreuve :
Les amitiés sont souvent très menacées quand une personne amie proche entre dans une relation de couple. Je l’ai vu plusieurs fois, en fait, quand une personne amie proche décide de s’installer avec quelqu’un d’autre, et que l’autre se dit : « Oh là là. Je vais perdre cette amitié. » [Entretien 09]
Les personnes participantes ont noté le coût émotionnel de telles transitions pour les amitiés :
Cette amitié change, et il y a un sentiment immense de perte et de deuil, de tristesse et de colère. [Entretien 10]
Certaines personnes participantes ont évoqué les significations que les personnes attachent à leurs amitiés et la manière dont elles façonnent leur expérience de ces transitions. Ces observations indiquent comment les attentes personnelles et les normes culturelles peuvent influer sur l’impact émotionnel des changements de vie sur les amitiés :
Les amitiés changent rien qu’à cause de ça [un changement de vie] ! On a du stress au travail, ou une nouvelle relation sur laquelle on se concentre… la signification qu’on lui donne va alors façonner la manière dont on voit ce que l’autre nous fait. Plutôt que de voir ça comme une partie culturellement normale, adaptée à l’âge, vous voyez, de l’amitié qui change et évolue. Donc je pense que [dans la thérapie d’amitié] on pourrait avoir ce travail sur la signification. [Entretien 02]
Toutes les personnes participantes ont évoqué l’applicabilité des outils systémiques existants pour donner sens aux dynamiques relationnelles dans les amitiés. Par exemple, plusieurs ont proposé d’utiliser le génogramme traditionnel pour aider des personnes amies à réfléchir à leur manière de vivre l’amitié à partir de leur expérience de la famille :
Je pense que [un génogramme] pourrait être vraiment utile pour réfléchir, aussi, à la place qu’occupent ces personnes amies dans le contexte de leurs autres amitiés, de leur famille et d’autres personnes. [Entretien 13]
D’autres personnes participantes ont proposé d’adapter le génogramme de manière à saisir le réseau plus large des relations importantes dans la vie d’une personne, au-delà de la famille :
Je me demande comment on pourrait adapter un génogramme pour en faire un « réseaugramme »… Il faut peut-être que j’aille dans une direction où je m’attache moins à « la relation de cette personne, à cette personne, de telle manière », pour aller vers « voici les personnes qui comptent pour moi ». [Entretien 05]
En résumé, les personnes participantes ont suggéré que l’expertise relationnelle des thérapeutes systémiques, leur capacité d’adaptation au contexte relationnel et leur aptitude à faire place à de multiples points de vue pourraient les rendre aptes à intégrer la thérapie d’amitié à leur pratique. Elles ont souligné l’intérêt d’ajuster les outils systémiques existants, comme le génogramme, pour mieux saisir les nuances des amitiés. Ces éléments indiquent que les thérapeutes systémiques estiment que les compétences, les approches et les outils systémiques pourraient traiter efficacement les complexités des dynamiques d’amitié, en offrant un cadre potentiellement précieux pour traverser les difficultés et les transitions que les amitiés peuvent comporter.
Cette étude était motivée par notre conviction que la thérapie d’amitié est un ajout opportun et précieux à la pratique systémique. Si la littérature antérieure suggère que la thérapie systémique néglige souvent les amitiés au profit de la famille en raison de biais culturels et de normes traditionnelles (Flemke 2001 ; Jenicek et MacIntosh 2023), aucune étude n’avait examiné directement le point de vue des thérapeutes systémiques sur cette possibilité.
La plupart des personnes participantes ne connaissaient pas la thérapie d’amitié, ce qui a suscité des réactions variées : enthousiasme, curiosité, ambivalence et hésitation. Toutes s’accordaient à dire que les compétences systémiques pouvaient s’appliquer aux amitiés, mais les avis divergeaient sur la question de savoir si la thérapie d’amitié devait avoir le même poids que le travail avec les familles ou les couples. Ces points de vue étaient influencés par des récits culturels et des expériences personnelles, reflets de normes sociétales plus larges, ainsi que par les contraintes des services, l’organisation habituelle des services et l’accent mis sur la pratique fondée sur les données probantes. La priorité donnée à la famille a des racines historiques : comme le note Faderman (1985), l’essor du mariage de compagnonnage et de la famille nucléaire dans les sociétés industrialisées a marginalisé les amitiés au profit des liens amoureux et familiaux. Beaucoup de personnes participantes se sont demandé, de manière réflexive, si leurs convictions étaient influencées par des normes reproduites socialement (Greenwald et Banaji 1995) et institutionnellement (McGeorge et Stone Carlson 2011) qui marginalisent les amitiés, en notant comment le droit, l’économie et les systèmes sociaux renforcent la primauté de la famille. Elles ont aussi reconnu des évolutions sociétales plus larges qui valorisent les amitiés, ce qui laisse penser qu’une attention systémique à ces liens pourrait être aujourd’hui opportune et nécessaire.
L’étude suggère donc d’intégrer les amitiés aux formations systémiques, afin d’encourager une vision plus complète des réseaux relationnels. Les programmes de formation pourraient explorer de manière réflexive le rôle important des amitiés dans la vie des gens, tout en abordant les conflits ou les ruptures possibles dans ces relations. De tels programmes pourraient aider les thérapeutes à examiner de manière critique leurs présupposés sur la « famille » et les « réseaux sociaux », et veiller à ce que les amitiés ne soient pas négligées dans la pratique. En outre, les formations systémiques pourraient proposer des ateliers spécialisés et de la formation continue aux thérapeutes qui ont déjà leur qualification, pour leur donner les outils et les compétences nécessaires à un engagement efficace dans cette approche prometteuse mais nouvelle. De plus, proposer une accréditation en thérapie d’amitié pourrait renforcer les qualifications professionnelles et soutenir le développement de cette approche thérapeutique émergente.
Selon les personnes participantes à cette étude, les thérapeutes systémiques disposent peut-être, avec leurs compétences relationnelles, des outils pour proposer une thérapie d’amitié. Cependant, les premières réflexions indiquent que les outils et les méthodes actuels pourraient devoir être ajustés ou développés pour mieux prendre en compte les amitiés. Plus précisément, la modification du génogramme pour y inclure les réseaux d’amitié a été mentionnée comme une adaptation possible. Il est à noter que les personnes participantes n’ont pas abordé d’autres aspects importants, comme le consentement, la confidentialité et la gestion des risques entre personnes amies. Cela suggère que la thérapie d’amitié pourrait être un domaine relativement nouveau pour les thérapeutes systémiques, qui demande davantage de formation et de réflexion sur les difficultés et les possibilités propres qu’elle présente, et sur les évolutions nécessaires des pratiques actuelles.
Plusieurs personnes participantes ont souligné les contextes culturels qui façonnent leurs relations avec leurs amitiés et leur famille, en notant que ces contextes influenceraient de même les personnes qui s’adressent à nos services. À l’heure actuelle, on comprend mal comment les gens perçoivent le rôle des amitiés dans leur vie, comment les difficultés ou les ruptures dans ces relations sont traversées, et dans quelle mesure une thérapie d’amitié serait acceptable pour traiter ces questions. Comprendre les attitudes du public envers la thérapie d’amitié pourrait donc approfondir notre compréhension de son potentiel dans les interventions systémiques.
Enfin, les personnes participantes ont souligné les limites possibles inhérentes à l’expression « thérapie familiale », en suggérant qu’il serait peut-être temps pour le champ de reconsidérer son périmètre. Nous soutenons donc que l’Association for Family Therapy (AFT) devrait revoir et actualiser sa définition de la « famille » pour mieux refléter l’évolution des contextes sociaux, en reconnaissant explicitement les amitiés et les familles choisies. Une telle actualisation prendrait acte du rôle important de ces relations dans la vie contemporaine (Jenicek et MacIntosh 2023).
Comme dans toute recherche qualitative, les récits produits dans cette étude sont façonnés par les contextes et les positions des personnes qui y ont pris part. La plupart des personnes participantes étaient des femmes blanches britanniques, en milieu ou en fin de carrière, et cette composition démographique a pu influer sur la manière dont l’amitié et la thérapie d’amitié ont été comprises dans les entretiens. Nous n’avons pas recueilli d’informations sur l’orientation sexuelle, si bien qu’on ne sait pas si des points de vue LGBTQIA+ ont été inclus ; c’est un point important, vu la place de la parenté queer et de la famille choisie dans la littérature et dans les réflexions de certaines personnes participantes. Des thérapeutes d’autres origines culturelles ou ayant une expérience vécue de la migration pourraient aussi donner sens à l’amitié de manière différente, et l’absence de ces informations limite ce que la présente étude permet de savoir. La position générationnelle a pu être une autre influence sur la construction du sens, d’autant que les jeunes adultes font souvent face à la précarité du logement et au report d’étapes comme le mariage ou l’accès à la propriété, conditions sociales susceptibles de façonner la manière dont les amitiés sont vécues (Druta et al. 2021 ; Levine 2012). Enfin, la thérapie d’amitié étant une idée nouvelle pour la plupart des personnes participantes, beaucoup de contributions ont pris la forme d’une construction de sens exploratoire ou spéculative plutôt que de descriptions d’une pratique établie.
Plusieurs pistes s’ouvrent à la recherche future. Des études pourraient explorer les attitudes du public envers la thérapie d’amitié, en particulier dans les groupes susceptibles de s’appuyer davantage sur les amitiés pour trouver du soutien, comme les personnes LGBTQIA+, les personnes migrantes et celles qui ont connu le placement. D’autres études sont nécessaires pour examiner comment la thérapie d’amitié est mise en œuvre, son effet sur la santé mentale et les relations, et la manière dont les thérapeutes systémiques pourraient l’intégrer à leur pratique. La recherche pourrait aussi examiner comment thérapeutes et personnes suivies décident quelles personnes amies inclure (par exemple celles avec qui existent une proximité émotionnelle, une cohabitation ou un lien de longue date) et quel sens est donné à ces distinctions. En outre, des études pourraient examiner comment les thérapeutes abordent les conversations sur les risques et les bénéfices possibles, y compris les questions de pouvoir, de sécurité et de confidentialité. Ces recherches pourraient éclairer une pratique éthique et culturellement ajustée, ainsi que l’élaboration de formations qui permettent aux thérapeutes de travailler avec assurance sur les dynamiques d’amitié.
En conclusion, l’étude suggère que les thérapeutes systémiques estiment que la pratique systémique pourrait gagner à reconnaître et à travailler les dynamiques complexes des amitiés, et que les thérapeutes systémiques pourraient être en bonne position pour proposer une thérapie d’amitié. Cependant, pour réaliser tout le potentiel de la thérapie d’amitié, il faut davantage de recherches pour constituer une base de données probantes, élaborer des programmes de formation et lever les obstacles institutionnels susceptibles de limiter son adoption. En fin de compte, la thérapie d’amitié dans la pratique systémique pourrait refléter une reconnaissance plus large des formes diverses et changeantes de lien et de soutien que procurent les amitiés dans la société contemporaine.
Guide d’entretien révisé (version thérapie d’amitié)
Données démographiques :
Thérapie d’amitié :
Pouvez-vous décrire un cas précis dans lequel la thérapie d’amitié a été, ou aurait pu être, particulièrement efficace ?
Résultats de la thérapie d’amitié
Pratiques systémiques pertinentes pour la thérapie d’amitié
Obstacles et difficultés de la thérapie d’amitié
Formation à la thérapie d’amitié
Améliorer l’accessibilité de la thérapie d’amitié
Contexte de la thérapie d’amitié
Conclusion
La personne qui mène la recherche affinera ce guide en fonction des retours de pairs, de spécialistes du domaine et des réponses des personnes participantes.
Complexe Systémique : à retenir
L’étude a un mérite simple : prendre au sérieux une évidence que la clinique systémique contourne. Beaucoup de gens vivent leurs liens les plus forts hors de la famille et du couple, et pourtant nos dispositifs, nos génogrammes et nos anamnèses restent construits autour du sang et de l’alliance. Les dix-sept thérapeutes de l’étude connaissent peu la thérapie d’amitié, mais toutes les personnes interrogées estiment que les compétences systémiques s’y appliquent : « une relation est une relation ». Le plus instructif est ailleurs. Les réactions dépendent d’abord de l’histoire personnelle, et les obstacles nommés sont institutionnels (organisation du NHS, exigence de données probantes) plus que cliniques. Le silence des entretiens sur le consentement, la confidentialité et les risques entre personnes amies montre que la pratique reste à inventer. Il s’agit d’opinions, recueillies surtout auprès de femmes blanches britanniques expérimentées, pas d’une évaluation. Un geste est pourtant à portée de main : demander, dès l’anamnèse, quelles amitiés comptent et ce que la perte d’une amitié a changé. À lire avec l’article sur la thérapie centrée sur l’émotion avec les relations polyamoureuses, et avec l’article sur le génogramme, à élargir aux amitiés.
Notes de l’original
Remerciements. L’équipe de recherche exprime sa sincère gratitude à toutes les personnes de la pratique systémique qui ont généreusement participé à cette recherche. Leur expertise et leur regard sur les manières relationnelles de travailler ont été précieux pour approfondir la compréhension du potentiel de la thérapie d’amitié comme approche émergente. L’équipe remercie aussi les personnes chargées de l’évaluation de l’article pour leurs retours approfondis et leurs conseils, qui ont joué un rôle déterminant pour façonner et améliorer cet article.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de « Une relation comme une autre » : la thérapie d’amitié vue par des thérapeutes systémiques, par Elliott Burcham, Lizette Nolte et Hendrix Hammond, Journal of Family Therapy, vol. 48, no 2 (2026), doi : 10.1111/1467-6427.70021, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « ‘It's a Relationship Just Like Any Other Relationship’—Systemic Therapists' Perspectives on Friend Therapy », publié dans Journal of Family Therapy (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Burcham, E., Nolte, L., et Hammond, H. (2026). « Une relation comme une autre » : la thérapie d’amitié vue par des thérapeutes systémiques (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/une-relation-comme-une-autre-la-therapie-d-amitie-vue-par-des-therapeutes-systemiques (Œuvre originale publiée en 2026 dans Journal of Family Therapy, 48(2), e70021 (2026) ; republiée en 2026 par Journal of Family Therapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/1467-6427.70021)
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