International Journal of Environmental Research and Public Health · Protection de l’enfance

Viser la réussite de la réunification familiale : regards professionnels sur l’intervention

Au Portugal, les enfants placés passent en moyenne plus de trois ans loin de leur famille, et les retours au foyer échouent souvent. Trente-trois membres d’équipes techniques et éducatives de la protection de l’enfance, réunis en cinq groupes de discussion, disent ce qui fait réussir une réunification : moins les traits de l’enfant que la qualité des liens, une évaluation précoce, des équipes coordonnées, du temps avant le retour et un suivi après.

Auteurs Diana N. Teixeira et Margarida R. Henriques (Centre de psychologie de l’université de Porto, CPUP, faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, université de Porto) ; Isabel Narciso (Centre de recherche en sciences psychologiques, CICPsi, faculté de psychologie, université de Lisbonne), PortugalPremière publication International Journal of Environmental Research and Public Health, 10 décembre 2022Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Viser la réussite de la réunification familiale : regards professionnels sur l’intervention, par Diana N. Teixeira, Isabel Narciso et Margarida R. Henriques, publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (MDPI) (2022), doi : 10.3390/ijerph192416594, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau 1 est présenté sous forme de liste ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Croire en la capacité des familles à changer est déterminant pour la réussite de la réunification.

Diana N. Teixeira, Isabel Narciso et Margarida R. Henriques

Résumé

La réunification familiale est un processus complexe, considéré de façon consensuelle comme la meilleure solution pour les enfants placés, dès lors que la famille a modifié les schémas dysfonctionnels qui empêchent la sécurité et le bien-être de l’enfant. L’intervention tout au long du processus est déterminante pour la réussite de la réunification familiale. Cette étude visait à explorer et à comprendre le point de vue des professionnels de la protection de l’enfance sur les facteurs qui influencent la réussite ou l’échec des trajectoires de réunification familiale. Selon un devis qualitatif, 33 professionnels portugais de la protection de l’enfance ont pris part à cinq groupes de discussion. L’analyse thématique a mis en évidence un ensemble de facteurs d’influence situés à trois niveaux systémiques : l’enfant, la famille et le système de protection de l’enfance. Ce dernier niveau prédominait nettement, ce qui souligne le rôle puissant de l’intervention comme vecteur d’une réunification familiale réussie. Les résultats montrent l’importance accordée par les personnes participantes à quelques grandes lignes directrices de l’intervention, aux relations entre enfants et professionnels, à l’évaluation et à l’intervention multisystémiques, au travail coordonné des équipes d’intervention et à un délai suffisant entre la décision judiciaire et le retour de l’enfant au domicile familial. La nécessité d’une intervention précoce et de sa poursuite après la réintégration de l’enfant au domicile est également apparue comme un facteur important. Cette étude apporte une connaissance approfondie du regard des professionnels sur le processus d’intervention et contribue ainsi à une compréhension globale des trajectoires de réunification familiale réussies ou non.

Mots-clés : réunification familiale ; point de vue des professionnels ; facteurs d’influence de l’intervention ; trajectoires réussies ou non ; approche qualitative

1. Introduction

La réunification familiale a lieu lorsque des enfants retournent dans leur famille biologique après une période de retrait de leur famille et de placement [1]. Selon le Children’s Bureau [2], la décision de retirer des enfants à leur famille et de les placer dans le système de protection est généralement prise lorsque leur sécurité ne peut pas être assurée, ce qui est habituellement lié à des maltraitances physiques, à des abus sexuels et à de la négligence.

Si le retrait des enfants de leur famille se justifie par l’urgence de leur protection et de leur sécurité, cet événement et leur entrée en placement institutionnel ont un effet délétère sur leur bien-être et leur ajustement psychologique. Après le retrait, la plupart des enfants présentent des comportements extériorisés et intériorisés [3,4], ainsi qu’une insécurité et une plus grande désorganisation de leurs relations d’attachement [5,6,7], ce qui a des répercussions très négatives sur leur vie [8]. Après le retrait de la famille et pendant le placement, les enfants doivent faire face à l’impact émotionnel de pertes multiples et à la nécessité de s’adapter à de nouveaux contextes [9]. Il leur faut en outre affronter le dilemme de la loyauté envers leur famille biologique ou leur famille d’accueil [10]. De même, la famille doit composer avec ses propres émotions suscitées par le retrait de l’enfant, avec la perception sociale négative de cet événement et avec le jugement social qui la tient pour incapable d’exercer la parentalité [11] ; elle doit en outre faire face à toutes les difficultés liées au placement de l’enfant, ce qui accroît fortement le stress [12,13].

La réunification familiale en tant que projet de vie est considérée de façon consensuelle comme la meilleure solution pour les enfants placés, dès lors que les schémas familiaux dysfonctionnels qui entravaient la sécurité et le bien-être de l’enfant ont fait place à des schémas équilibrés [14,15]. Des recherches antérieures ont montré que les longues périodes de prise en charge sont associées à une perte des liens familiaux et de l’identité, ainsi qu’à des difficultés de retour dans la famille [14]. L’équipe de Balsells [16] rapporte que les enfants éprouvent des sentiments mêlés, liés non seulement à leur sentiment d’appartenance à la famille, mais aussi au rejet, à la maltraitance et à l’abandon, ce qui aboutit souvent à un processus de réunification complexe, vécu avec une forte ambivalence. Par ailleurs, après leur réintégration dans la famille, les enfants et leur famille rencontrent de nombreuses difficultés et exigences pour renouer les liens familiaux, l’identité et le fonctionnement familial, ce qui peut compromettre leur réadaptation mutuelle [17]. À cet égard, plusieurs travaux ont souligné le besoin pressant d’une intervention auprès de la famille comme des enfants, non seulement pendant la période de placement, mais aussi lors des transitions du domicile vers le placement et du placement vers le domicile, ainsi que dans la phase qui suit la réunification [17,18,19,20,21,22,23].

Les connaissances sur le processus de réunification familiale sont nettement insuffisantes, en particulier au Portugal. Une compréhension approfondie de ce processus pourrait accroître la réussite de la réunification et contribuer au bien-être et à la protection des enfants ; en outre, la recherche sur le processus de réunification familiale s’appuie souvent sur des informations tirées de bases de données ou des dossiers des enfants [19,24,25,26,27,28]. Or, pour enrichir davantage les pratiques professionnelles, une compréhension globale du processus de réunification est nécessaire, ce qui suppose aussi un accès direct au point de vue des professionnels qui travaillent avec les enfants et leur famille au sein du système de placement [22]. La présente étude cherche donc à explorer et à comprendre le point de vue des professionnels de la protection de l’enfance sur les facteurs qui influencent la réussite ou l’échec des trajectoires de réunification familiale.

1.1. La multiplicité des facteurs de risque dans le processus de réunification familiale

Le retour de l’enfant en placement en raison de la réapparition d’un danger (par exemple, maltraitance, négligence grave) peut être considéré comme l’échec d’un processus de réunification familiale [29,30,31,32,33]. Le retour en placement a un effet négatif durable sur l’enfant [34], en particulier sur l’attachement et sur sa stabilité émotionnelle et comportementale [18].

La littérature scientifique a déjà mis en évidence plusieurs facteurs qui nuisent à la réussite de la réunification familiale, souvent classés en trois groupes : les caractéristiques de l’enfant, celles de la famille et celles des services de protection de l’enfance. Parmi les caractéristiques de l’enfant qui nuisent à la réussite de la réunification, la littérature souligne les problèmes émotionnels, les comportements extériorisés et les problèmes de santé mentale de l’enfant [21,29,30,35,36,37] ; les difficultés d’attachement [38] ; les besoins particuliers liés à des problèmes physiques [29,35] ; les difficultés cognitives [21] ; l’exposition de l’enfant à des substances illicites pendant la période prénatale [29] ; et l’âge de l’enfant, en particulier pour les nourrissons, les préadolescents et les adolescents [24,28,35,37,39].

Pour ce qui est des facteurs familiaux, la recherche empirique antérieure désigne la négligence comme motif de retrait [24,29,36,40] ; le manque de motivation des parents pour la réunification familiale [29,40] ; les changements imprévisibles de composition familiale ou de circonstances de vie [18,29,31,36] ; les antécédents de consommation de substances des parents [28,29,35] ; la violence conjugale et les antécédents d’événements traumatiques des parents [35,38] ; un faible statut socio-économique [29,35] ; le manque de soutien social [29] ; et le nombre élevé de facteurs de risque familiaux repérés précocement [24,35]. Certains travaux ont aussi souligné le nombre élevé d’enfants [29,35] et la présence d’autres membres de la fratrie en placement [29,30].

Concernant les facteurs liés au système de protection de l’enfance, la littérature empirique met l’accent sur la durée du placement [21,24,29,30,40]. Certaines études empiriques ont montré que des périodes de placement trop courtes, de moins de six mois, ne laissent pas assez de temps pour une intervention efficace [24,29,30] ; à l’inverse, des périodes plus longues, de plus de 12 mois, constituent un facteur de risque pour la réunification, risque qui s’accroît avec la durée du placement [21]. La littérature désigne aussi plusieurs autres facteurs jugés préjudiciables à la réussite du processus de réunification : la récurrence des placements [27,30,37,41] ; les incohérences des pratiques d’évaluation et d’intervention [18] ; une préparation inadéquate des enfants et des parents à la réunification [18,19,28,33] ; une mauvaise communication entre professionnels et famille, qui décourage l’implication parentale [18,42] ; un grand nombre de placements successifs [29] ; l’absence d’élaboration et de mise en œuvre d’évaluations prédictives du risque de retour en placement [21] ; une intervention contrainte par des délais serrés destinés à accélérer le processus de réunification [21,41] ; le retour dans la famille sans soutien professionnel suffisant [18,31,35] ; des pratiques inadéquates après la réunification [18,26] et l’absence de contact entre les professionnels et la famille après la réunification [30,43] ; des défaillances dans la prise de décision [18] ; et des décisions judiciaires de réunification prises contre l’avis des professionnels [18,30]. Certains travaux ont également souligné le besoin de soutien de la famille par le système de protection avant le retrait de l’enfant [24,29], ainsi que l’effet négatif possible sur la réussite de la réunification d’un placement en établissement plutôt qu’en famille d’accueil [27,29].

Cette multiplicité des facteurs de risque, comme le caractère imprévisible du maintien des changements positifs dans le système familial, ne permet pas de savoir précisément si la réunification réussira ; la préparation de la famille [18,19,44] et celle de l’enfant [20] à la réunification familiale sont toutefois considérées comme essentielles à sa réussite.

1.2. L’intervention dans le processus de réunification

L’intervention est déterminante pour modifier les schémas dysfonctionnels et pour préparer les enfants et les familles à faire face de manière constructive aux multiples défis de ce processus, également marqué par l’incertitude [20]. Selon la Child Welfare Information Gateway [45], l’intervention de réunification devrait comporter trois étapes : préparer la famille (enfants compris) à la réunification, fournir un soutien professionnel intensif après le retour de l’enfant au domicile familial, et assurer un suivi.

Compte tenu de l’impact toxique, sur les enfants, de multiples facteurs fortement défavorables (par exemple, une expérience antérieure de maltraitance, le moment violent du retrait, la perte temporaire de la famille et du contexte quotidien), la préparation au retour dans la famille est d’une grande complexité [12]. Plusieurs travaux soutiennent que la préparation à la réunification devrait commencer tôt, peu après le retrait de l’enfant de sa famille [20,23,29,30,31,43], et se prolonger après le retour dans la famille biologique [18,20,39].

Le processus de préparation à la réunification familiale comprend une phase initiale d’évaluation globale [14,20,40], essentielle pour repérer les facteurs de risque, et en particulier les fragilités et les forces de l’enfant et de la famille, afin de définir une intervention familiale individualisée [46]. Selon le Framework for the Assessment of Children in Need and Their Families [47], fondé sur le modèle bioécologique de Bronfenbrenner [48], l’évaluation et l’intervention devraient considérer comme axes centraux : (1) les besoins développementaux de l’enfant ; (2) les compétences parentales pour répondre aux besoins de l’enfant ; et (3) les facteurs familiaux et contextuels.

La préparation de la famille à la réunification avant le retour de l’enfant au domicile est essentielle pour modifier les schémas familiaux dysfonctionnels et consolider une parentalité adéquate, car elle offre un axe d’intervention systématique centré sur des besoins précis de l’enfant et de la famille (par exemple, la définition du rôle parental, les compétences parentales, les schémas d’attachement, des attentes réalistes, le renforcement de la participation de la famille à la vie de l’enfant, le soutien social), ainsi qu’un travail sur le sentiment d’efficacité personnelle et la confiance en soi des parents et sur l’identité familiale [49,50].

Après la réunification, un soutien aux enfants et à leur famille devrait être assuré pendant les premiers mois, au moins par un service de suivi post-réunification [18,20,21,26,29,43,45], car c’est la période où les relations et les liens se rétablissent [30]. L’équipe de Font [21] ajoute que l’engagement à poursuivre le soutien après la réunification sécurise aussi la décision de réunification. Si le soutien post-réunification entraîne un surcoût financier au départ, il apporte, lorsqu’il est utilisé de façon constante, des gains économiques à long terme grâce à son effet positif sur la réussite de la réunification [18,38]. Malgré ces données sur l’importance de l’intervention post-réunification, il n’existe au Portugal ni indication claire et formelle prévoyant un soutien post-réunification pour toutes les familles, ni disposition légale en ce sens.

Le soutien apporté après la réunification devrait diminuer progressivement pour devenir un suivi ajusté aux besoins de la famille [18]. Ces périodes de suivi peuvent contribuer à la réussite de la réunification familiale [41,43] et permettre une transition en douceur ainsi qu’une réintégration stable [51].

Pendant l’intervention dans le processus de réunification, avant le retour de l’enfant au domicile, les professionnels se heurtent à plusieurs difficultés liées à la complexité de ce processus [12]. Des défaillances dans la prise de décision peuvent contribuer à l’échec de la réunification familiale, ce qui engendre des incertitudes, aggravées par l’absence de lignes directrices de travail [18]. Ces incertitudes, les délais serrés et, dans certains cas, l’obligation de travailler contre son propre avis en raison de décisions judiciaires contribuent à un climat de pression au travail [18,30,52]. La communication interprofessionnelle et les relations de collaboration peuvent contribuer à atténuer ces pressions en permettant d’élaborer des plans d’intervention réalistes, et donc de repérer et de lever les obstacles à la réunification, et de définir le rôle de chaque professionnel [25,30,53,54]. Selon Arbeiter et Toros [55], la formation et l’expérience en matière de réunification favorisent une meilleure connaissance et, partant, l’efficacité et l’assurance des professionnels dans leur travail. Enfin, le recours à la supervision professionnelle et la réflexion sur les pratiques avec d’autres professionnels soutiennent la prise de décision dans les processus de réunification familiale et contribuent à la qualité du travail [18,20].

1.3. La présente étude

La présente étude vise à explorer et à comprendre le point de vue des professionnels portugais de la protection de l’enfance sur les facteurs qui influencent le processus de réunification familiale. Selon des données portugaises récentes sur le placement [56], environ 6 706 enfants ont quitté la garde de leurs parents ou de leurs tuteurs et ont été confiés aux services de protection de l’enfance. La plupart de ces enfants ont été placés en établissement (86 %), une minorité (3 %) en famille d’accueil. La décision de retirer des enfants à leur famille et de les placer dans le système de protection est généralement prise lorsque leur sécurité ne peut pas être assurée. Les motifs de placement les plus courants sont la négligence (71 %), ainsi que d’autres situations, comme le manque temporaire de soutien familial, l’abandon ou les comportements déviants (13 %), la maltraitance psychologique (10 %), la maltraitance physique (4 %) et les abus sexuels (2 %). Au Portugal, la préservation de la famille est l’objectif central du système de protection de l’enfance, ce qui signifie que la réunification familiale est considérée comme la meilleure solution une fois que la famille a modifié les schémas dysfonctionnels qui entravaient la sécurité et le bien-être de l’enfant. Dès que l’enfant est confié aux services de protection de l’enfance s’ouvre une période d’évaluation initiale destinée à élaborer son projet de vie (par exemple, réunification familiale, adoption, processus d’autonomisation), qui est fixé légalement par le tribunal. Une fois le projet de vie de réunification familiale défini, les professionnels de l’aide sociale commencent le processus d’intervention auprès de la famille et de l’enfant pour mener à bien le retour au foyer. Malgré la durée excessive des placements (plus de trois ans en moyenne) et le nombre élevé de réunifications familiales qui échouent et se soldent par un retour en placement [56], il faut souligner la rareté de la recherche empirique sur les forces et les faiblesses du processus d’intervention et sur son impact sur la réussite ou l’échec de la réunification familiale. La présente étude vise donc à analyser l’expérience et le point de vue des professionnels portugais de la protection de l’enfance (psychologie, travail social et éducation) sur le processus de réunification, car leur voix est moins souvent prise en compte pour comprendre ce phénomène. Ainsi, au moyen d’une méthode d’analyse thématique, cette étude cherche à répondre à la question de recherche suivante : compte tenu de la pratique des professionnels de la protection de l’enfance, quels sont les principaux facteurs qui contribuent à la réussite ou à l’échec des trajectoires de réunification familiale ?

2. Matériel et méthodes

2.1. Personnes participantes

L’étude a porté sur 33 personnes participantes réparties en 5 groupes de discussion : 3 groupes réunissant des membres d’équipes techniques, c’est-à-dire des professionnels chargés de la gestion de situations en établissement et des professionnels d’équipes spécialisées dans le travail de préservation ou de réunification avec la famille (G1 : n = 10 ; G2 : n = 3 ; G3 : n = 9) ; et 2 groupes réunissant des membres d’équipes éducatives, c’est-à-dire des professionnels chargés de la prise en charge quotidienne des enfants en établissement, comme les réveiller, leur faire prendre leur douche ou les aider dans leurs devoirs (G4 : n = 7 ; G5 : n = 4).

Les personnes participantes ont été recrutées dans des équipes travaillant en établissement d’accueil, principale réponse pour les enfants retirés de leur famille au Portugal, ou directement auprès de familles dont les enfants étaient placés en établissement. Dans le pays, il est aussi d’usage que les établissements d’accueil comptent deux équipes de professionnels : une équipe technique (chargée de la gestion des situations) et une équipe éducative (chargée du soutien aux routines quotidiennes). Ces professionnels, qui interviennent parfois dans des situations de réunification familiale, sont épaulés par d’autres équipes spécialisées dans le travail avec les familles.

L’ensemble comprenait 14 professionnels exerçant des fonctions techniques en établissement, 8 professionnels exerçant des fonctions techniques et spécialisées dans le travail avec les familles, et 11 professionnels exerçant des fonctions éducatives dans la vie quotidienne des enfants en établissement. L’ensemble de ces professionnels (13 psychologues ; 8 membres du travail social ; 4 personnes éducatrices sociales ; 2 personnes éducatrices de jeunes enfants ; 1 personne animatrice socioculturelle ; 1 personne exerçant un travail éducatif humanitaire ; 1 sociologue ; et 3 personnes sans diplôme de l’enseignement supérieur) travaillaient dans le système portugais de promotion et de protection des enfants et des jeunes en danger. Il s’agissait en grande majorité de femmes (n = 30 ; 90,1 %), âgées de 26 à 56 ans (M = 38 ; DP = 6,5), avec 1 à 32 ans d’expérience professionnelle dans ce domaine (M = 11,5 ; DP = 6,14). Ces personnes venaient de deux grandes régions urbaines du Portugal : 16 de Porto, dans la région Nord, et 17 de Lisbonne, dans la région Centre du pays. Il faut noter que ces régions sont des pôles centraux du système portugais de promotion et de protection des enfants et des jeunes en danger.

2.2. Recueil des données

Les données ont été recueillies au moyen de cinq groupes de discussion, méthode efficace de recueil de données qualitatives pour explorer des expériences subjectives, des significations et des processus [57]. Ce dispositif a permis d’accéder aux points de vue et aux convictions des personnes participantes, et de tirer parti de leurs interactions pour encourager le partage. Les groupes de discussion ont duré en moyenne 102 minutes (de 65 à 135 minutes) et ont tous été animés par la même personne, celle qui signe cet article en premier.

Afin d’échantillonner des idées plutôt que des personnes en vue de généraliser les résultats, comme le recommandent les approches qualitatives [58,59,60], un échantillon de convenance a été constitué, guidé par les objectifs de l’étude et composé de professionnels d’équipes ayant plus de six mois d’expérience professionnelle. Conformément aux approches qualitatives, le nombre de groupes de discussion a été fixé en fonction de l’approche du point de saturation théorique, c’est-à-dire du moment où l’ajout de nouvelles données n’apportait plus d’information pertinente [59].

Un premier contact a été pris avec la direction de plusieurs institutions pour présenter les objectifs de l’étude ainsi que les conditions et procédures des entretiens, notamment la nécessité d’un enregistrement vidéo, la participation volontaire des professionnels et la garantie de confidentialité. Les directions ont transmis ces informations à leur personnel afin que chaque personne puisse décider en connaissance de cause d’une participation volontaire et libre.

Les groupes de discussion se sont tenus dans les lieux les plus commodes pour les personnes participantes : trois au siège des institutions et deux à l’université où travaille la personne chargée de la recherche. Avant de commencer l’entretien de groupe, celle-ci a donné des informations détaillées sur les objectifs de l’étude, le déroulement de l’entretien et la nécessité de l’enregistrement vidéo pour une analyse approfondie, et a garanti la confidentialité des données ; les formulaires de consentement éclairé et de données sociodémographiques ont ensuite été remplis.

Le protocole de l’étude a été approuvé par le comité d’éthique de la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’université de Porto.

2.3. Instruments

Deux guides d’entretien ont été élaborés, l’un pour les groupes de discussion des équipes techniques, l’autre pour ceux des équipes éducatives. Le guide destiné aux équipes techniques comportait quatre thèmes centraux : les pratiques d’intervention auprès des enfants et de la famille ; les besoins et difficultés rencontrés dans le travail ; le point de vue sur les facteurs susceptibles d’influencer la réussite ou l’échec de la réunification familiale ; et le regard porté sur l’importance de préparer l’enfant. Par exemple : « Nous aimerions commencer par connaître vos pratiques. Que faites-vous avec l’enfant et/ou la famille lorsqu’une réunification familiale est envisagée ? » et « Dans le processus de réunification familiale, quels besoins et quelles difficultés avez-vous repérés dans l’exercice de votre travail ? ».

Le guide destiné aux équipes éducatives comportait six thèmes centraux : leur implication dans les pratiques d’intervention visant à préparer la réunification avec les enfants et les parents ; leur point de vue sur la manière dont les enfants envisagent la réunification familiale ; les indicateurs de bien-être de la relation entre enfants et parents, observés lors des rencontres familiales ; l’impact sur le foyer d’accueil du départ d’un enfant pour une réunification familiale ; l’existence d’une relation entre les professionnels de l’accueil et les enfants ou les parents après la réunification familiale ; et leur point de vue sur l’importance de préparer l’enfant à la réunification. Par exemple : « D’après votre expérience, à quel moment les enfants sont-ils prêts pour la réunification familiale ? » et « Quels indicateurs vous permettent de vérifier que le bien-être des enfants est assuré avant et après les visites de la famille ? ».

Un questionnaire a également été conçu pour recueillir les données sociodémographiques des personnes participantes, comme l’âge, le genre et des informations sur leur parcours professionnel, telles que la formation et la durée de l’expérience professionnelle dans le domaine.

2.4. Analyse des données

L’analyse qualitative a suivi une démarche inductive centrée sur les points de vue personnels et subjectifs des personnes participantes, tout en tenant compte de cadres théoriques antérieurs, ce qui a permis une compréhension systématisée et approfondie du phénomène étudié [61]. Une analyse thématique a été menée pour dégager des régularités et des thèmes récurrents dans les points de vue des personnes participantes [62,63]. À cette fin, tous les entretiens ont été enregistrés et transcrits mot à mot par trois membres de l’équipe de recherche. Les transcriptions ont été relues par la personne responsable de la recherche afin de repérer d’éventuelles erreurs de compréhension lors de la transcription avant de commencer l’analyse des données.

Le logiciel QRS NVivo 12 a servi de support à l’analyse des données qualitatives, conduite selon les procédures recommandées par Braun et Clarke [62]. La personne responsable de la recherche s’est donc d’abord familiarisée avec les données en lisant toutes les transcriptions et en notant les premières idées. Elle a ensuite codé les contenus pertinents des données en les rattachant à des catégories créées au fur et à mesure. Ces catégories ont été regroupées en thèmes signifiants, révisés par la suite pour vérifier leur cohérence avec les extraits codés. Enfin, l’intitulé de chaque thème a été revu et précisé afin d’en renforcer la cohérence.

Il faut noter que deux membres seniors de l’équipe, spécialistes de l’analyse qualitative, ont supervisé et discuté l’ensemble du processus de recherche de bout en bout, ce qui a renforcé la réflexivité et réduit l’influence de la subjectivité.

3. Résultats

L’analyse qualitative a mis en évidence plusieurs facteurs qui influencent la trajectoire de réunification familiale ; ils ont été organisés en trois niveaux systémiques, selon la classification couramment utilisée dans les études empiriques de ce domaine : l’enfant, la famille et le système de protection de l’enfance [33].

Pour ces trois niveaux systémiques, neuf thèmes principaux ont été définis (tableau 1), liés à des enjeux clés qui favorisent la réussite de la réunification familiale : l’autonomie de l’enfant ; l’expression des attentes ; la stabilité familiale ; les liens affectifs parents-enfant ; les lignes directrices clés de l’intervention ; la qualité de la relation entre enfants et professionnels ; l’évaluation et l’intervention multisystémiques ; le fonctionnement et la coordination des équipes d’intervention ; et un délai suffisant entre la décision de réunification et le retour de l’enfant au domicile familial.

Tableau 1 — Enjeux clés qui favorisent la réussite de la réunification familiale

Niveau systémique ; thèmes.

  • Enfant. Autonomie de l’enfant ; expression des attentes.
  • Famille. Stabilité familiale ; liens affectifs parents-enfant.
  • Système de protection de l’enfance. Lignes directrices clés de l’intervention ; qualité de la relation entre enfants et professionnels ; évaluation et intervention multisystémiques ; fonctionnement et coordination des équipes d’intervention ; délai suffisant entre la décision de réunification et le retour de l’enfant au domicile familial.

Les citations des personnes participantes sont identifiées par un sigle indiquant leurs fonctions professionnelles (ED, Educational Duties : fonctions éducatives ; TD, Technical Duties : fonctions techniques, c’est-à-dire psychologie ou travail social), suivi du sigle du lieu d’intervention (IF : intervention auprès de la famille ; IRC : intervention en établissement d’accueil), de l’âge de la personne (par exemple 40) et, enfin, du numéro du groupe de discussion (G1, G2, G3, G4, G5).

3.1. Facteurs liés à l’enfant

Les facteurs liés à l’enfant qui sont apparus dans le discours des personnes participantes, l’autonomie de l’enfant et l’expression des attentes, ont été moins souvent évoqués que les facteurs liés à la famille et au système de protection de l’enfance.

3.1.1. Autonomie de l’enfant

Selon les professionnels, en premier lieu les personnes exerçant des fonctions éducatives, le processus de réunification est facilité lorsque les enfants sont plus autonomes, une tendance associée à une plus grande maturité : « la réussite des réunifications familiales dépend beaucoup de leurs caractéristiques [aux enfants] ; par exemple, avec un enfant très en demande, c’est plus difficile qu’avec un enfant plus mûr, capable d’être seul » (ED ; IRC ; 36 ; G4).

3.1.2. Expression des attentes

L’expression, par l’enfant, de ses attentes quant à son avenir avec sa famille est apparue comme un facteur important de réussite de la réunification. Le récit de certaines personnes participantes montre que parler de ces attentes avec l’enfant permettait de réguler des attentes inadaptées, susceptibles de compromettre la réussite du retour de l’enfant dans sa famille : « il vaut mieux qu’ils [les enfants] expriment leurs attentes pour l’avenir, pour que nous puissions travailler dessus avec eux » (TD ; IRC ; 40 ; G1).

3.2. Facteurs liés à la famille

L’analyse qualitative du discours des professionnels a fait apparaître deux thèmes principaux : la stabilité familiale et les liens affectifs parents-enfant. Presque toutes les personnes participantes exprimaient clairement une vision négative des familles, en soulignant leurs fragilités : « je pense que ces familles ont toujours eu beaucoup de fragilités et qu’elles en ont encore, même avec le soutien que nous leur apportons » (TD ; IRC ; 40 ; G1).

3.2.1. Stabilité familiale

La continuité de la structure familiale, le maintien de la famille comme priorité et la stabilité du réseau social de la famille sont apparus comme des facteurs importants qui influencent la réussite de la réunification familiale.

D’après l’expérience de la plupart des professionnels, la réussite de la réunification familiale est compromise par les départs ou les arrivées fréquents de membres de la famille nucléaire :

« Je pense que la séparation d’avec la personne qui partageait sa vie [une autre relation, après la séparation d’avec le père de l’enfant] a été un tournant dans tout le processus : la mère a commencé à avoir une relation négative avec cette personne et a décidé de rompre pour commencer une nouvelle relation... les enfants étaient encore à la maison [avec leur mère], mais au fil de ces allées et venues, ils lui ont de nouveau été retirés. » (TD ; IRC ; 39 ; G2).

La plupart des personnes participantes ont évoqué la capacité des parents à faire passer en priorité les besoins, les objectifs et les projets de la famille comme très importante pour la réussite de la réunification familiale : « Elle [la mère] a redéfini ses priorités et a commencé à investir davantage dans le métier de ses rêves, et les enfants n’étaient plus une priorité » (TD ; IF ; 37 ; G2).

La difficulté des familles à maintenir des relations sociales dans la durée a aussi été soulignée par les professionnels des équipes techniques. À leurs yeux, le travail stratégique mené avec les familles pour renforcer leur soutien social est souvent mis à mal par l’instabilité relationnelle au sein des réseaux sociaux : « Une voisine [de la famille] venait pendant les visites et nous l’accueillions. Nous avions misé là-dessus, mais entre-temps la famille s’est brouillée avec la voisine et ce travail a été perdu » (TD ; IRC ; 43 ; G3).

3.2.2. Liens affectifs parents-enfant

Selon l’ensemble des personnes participantes, les liens affectifs entre les parents et l’enfant sont déterminants pour la réussite du processus de réunification, même si une relation proche, empreinte d’un amour tendre, n’est pas synonyme d’une relation attentive et soutenante : « quand il y a un lien affectif entre les parents et les enfants, nous pouvons travailler sur le plan fonctionnel, mais quand il n’y en a pas, le processus est bien plus difficile » (TD ; IRC ; 36 ; G1) ; « Il faut une base de lien quand tout le reste, autour de l’enfant, part en morceaux » (TD, IRC ; 47 ; G1). Dans le même sens, presque l’ensemble des professionnels a évoqué l’importance de la capacité des parents à établir un lien affectif fort avec leurs enfants.

L’effet négatif du placement, et donc d’une moindre proximité, sur la qualité de la relation entre parents et enfants est apparu comme un facteur préjudiciable à la réussite de la réunification familiale :

« Je pense qu’il est important que la famille et l’enfant ne soient pas coupés l’un de l’autre en cas de placement. C’était souvent le cas, et les familles se détachaient de leurs enfants (…) Il y avait aussi souvent un énorme écart [temporel] entre le placement et la réunification familiale. Quand il y a un écart pareil, s’il n’y a pas une relation très étroite entre les personnes responsables de l’enfant [en établissement] et la famille, ils finissent réellement par être coupés les uns des autres, les parents se détachent de leurs enfants et les enfants se détachent aussi de leurs parents » (TD ; IF ; 37 ; G1).

En outre, plusieurs professionnels exerçant des fonctions techniques ont souligné que l’intervention devait favoriser, renforcer et protéger le développement des liens affectifs intrafamiliaux : « elles [les familles] doivent faire l’expérience, se voir, ressentir, être de nouveau ensemble. » (TD ; IRC ; 43 ; G3) ; « Nous ne pouvons avancer vers une réunification familiale réussie que si nous ouvrons vraiment la porte aux expériences entre parents et enfants. » (TD ; IRC ; 41 ; G1). Il a aussi été souligné qu’une proximité accrue entre parents et enfants (par exemple, visites, week-ends à la maison, périodes de vacances à la maison) pendant la phase finale du processus de réunification favorise le développement de l’affectivité entre parents et enfants et permet en même temps de l’évaluer, ce qui éclaire en retour le processus d’intervention : « Parfois, quand les week-ends [à la maison] commencent et que les choses se passent mal, il faut faire une pause. Mais s’ils n’y allaient pas, nous ne saurions pas si cela peut marcher ou non. Évidemment, il faut ensuite s’investir avec l’enfant pour réparer cela, et cela doit se faire » (TD ; IRC ; 39 ; G3).

3.3. Facteurs liés au système de protection de l’enfance

L’analyse qualitative a fait apparaître cinq thèmes correspondant à de multiples facteurs liés au système d’intervention qui pèsent sur la réussite de la réunification : les lignes directrices clés de l’intervention ; la qualité de la relation entre enfants et professionnels ; l’évaluation et l’intervention multisystémiques ; le fonctionnement et la coordination des équipes d’intervention ; et un délai suffisant entre la décision de réunification et le retour de l’enfant au domicile familial. Ces catégories thématiques comprennent diverses sous-catégories, présentées dans la figure 1.

Arborescence des facteurs liés au système de protection de l’enfance : lignes directrices clés de l’intervention (intérêt supérieur de l’enfant, croyance en la capacité des familles à changer, définition d’un projet de vie cohérent, besoin de supervision) ; qualité de la relation entre enfants et professionnels ; évaluation et intervention multisystémiques (évaluation précoce et globale, intervention collaborative, respect de la singularité de la famille, atténuation de la vision problématique que les parents ont des enfants, intervention thérapeutique globale et intensive, besoin d’une intervention post-réunification) ; fonctionnement et coordination des équipes d’intervention (travail complémentaire et précoce d’une équipe spécialisée dans l’intervention familiale, coordination des équipes, équipe post-réunification) ; délai suffisant entre la décision de réunification et le retour de l’enfant au domicile familial
Figure 1. Facteurs liés au système de protection de l’enfance : catégories thématiques et sous-catégories correspondantes qui influencent le processus de réunification familiale (schéma original en anglais).

3.3.1. Lignes directrices clés de l’intervention

Cette catégorie thématique comprend quatre sous-catégories : l’intérêt supérieur de l’enfant, la croyance en la capacité des familles à changer, la définition cohérente du projet de vie de l’enfant et le besoin de supervision.

L’intérêt supérieur de l’enfant. Placer l’enfant au premier plan est apparu comme un principe essentiel pour guider l’ensemble de l’intervention et du processus de décision : « (…) il est essentiel de se demander si l’on parle du droit de la famille à son enfant ou du droit de l’enfant à une famille. L’intérêt supérieur de l’enfant doit guider notre travail » (TD ; IRC ; 43 ; G3) ; « le principe est toujours : qu’est-ce qui est le mieux pour l’enfant. C’est là-dessus que nous devons nous guider pour réussir » (TD ; IRC ; 47 ; G1).

La croyance en la capacité des familles à changer. Cette sous-catégorie a été évoquée par certains professionnels dans tous les groupes de discussion réunissant des personnes exerçant des fonctions techniques. Ces personnes ont souligné que croire en la capacité des familles à changer est déterminant pour la réussite de la réunification : « Quelqu’un qui travaille avec des familles doit croire dans l’intervention auprès des familles pour qu’elle fonctionne » (TD ; IRC ; 39 ; G3). Malgré la multiplicité enchevêtrée des problèmes, le système familial peut évoluer grâce à l’intervention :

« Nous parlons de familles, donc ce n’est pas quelque chose de statique, c’est dynamique. Cela fait six mois, un an ou plus [à propos d’événements passés], et déjà certaines choses sont différentes. Cette perspective aide le travail avec la famille aujourd’hui et lui apportera des gains à l’avenir » (TD ; IRC ; 38 ; G3).

Définir un projet de vie cohérent. Toutes les personnes participantes ont souligné l’importance d’élaborer un projet de vie cohérent pour chaque enfant (c’est-à-dire un plan de vie de l’enfant pour l’avenir, qui envisage la réunification familiale, l’adoption ou l’autonomie), conçu et proposé par les équipes techniques du système de protection, fixé légalement par le tribunal, et qui tienne aussi compte, idéalement, des intérêts de l’enfant. Selon les professionnels, chaque projet de vie doit reposer de façon cohérente sur une évaluation solide et globale de l’enfant, car c’est elle qui oriente la nature précise de l’intervention pendant la période où l’enfant relève du système de protection : « C’est à nous de soutenir un projet de vie. (…) Nous devons trouver des stratégies pour présenter les faits étayés, afin que le meilleur projet de vie puisse être défini pour cet enfant. » (TD ; IRC ; 47 ; G1).

Le besoin de supervision. La supervision des professionnels est apparue comme un facteur particulièrement important pour accroître l’objectivité de l’évaluation : « séparer le rationnel de l’émotionnel est parfois compliqué » (TD ; IRC ; 39 ; G3). Selon les professionnels d’un groupe de discussion réunissant des personnes exerçant des fonctions techniques, la supervision contribue aussi à l’efficacité de l’intervention : « (…) la supervision est essentielle pour que nous ayons un regard extérieur (…) les personnes qui nous supervisent nous aident à réfléchir, et cela rend notre intervention plus efficace » (TD ; IRC ; 35 ; G3).

3.3.2. Qualité de la relation entre enfants et professionnels

La plupart des personnes participantes ont souligné l’importance de la qualité de la relation établie entre les professionnels et l’enfant pendant la période de placement :

« Ces enfants ont déjà une idée de ce que c’est d’être à la maison [à propos du climat relationnel négatif de la famille], mais ils veulent vraiment y retourner. En tout cas, il faut au moins qu’ils puissent, pour une fois, faire confiance à quelqu’un » (TD ; IRC ; 56 ; G1). Il a aussi été souligné que les enfants devraient connaître les professionnels des équipes d’appui au tribunal, puisque ce sont ces équipes qui superviseront la famille après la réunification pour en assurer la réussite : « C’est important que les professionnels de ces équipes puissent aller dans les familles et rencontrer les enfants pour que le processus se passe bien… leur parler, passer du temps avec eux, parce que c’est ce qui se passera ensuite, et cela facilite les choses » (TD ; IRC : 39 ; G3).

3.3.3. Évaluation et intervention multisystémiques

Dans cette catégorie thématique, l’analyse qualitative a fait apparaître six sujets distincts : une évaluation précoce et globale, une intervention collaborative, le respect de la singularité de la famille, l’atténuation de la vision problématique que les parents ont des enfants, une intervention thérapeutique globale et intensive et le besoin d’une intervention post-réunification.

Une évaluation précoce et globale. L’analyse des données a mis en évidence le besoin urgent d’une évaluation globale (« (…) elle devrait commencer au moment où l’enfant entre au foyer d’accueil, ou avant le retrait, quand l’enfant a été signalé » [TD ; IF ; 42 ; G2]), qui permette de disposer d’informations complètes et riches sur le fonctionnement familial et de repérer les principaux domaines d’intervention : « par exemple, la capacité parentale, les caractéristiques de l’enfant dans différents contextes » (TD ; IF ; 39 ; G2) ; « une évaluation approfondie est importante pour commencer [l’intervention] et pour ce qui peut venir ensuite (...) elle réduit les risques » (TD ; IF ; 39 ; G2).

De nombreux professionnels ont aussi insisté sur l’idée que le processus d’évaluation globale ne devrait jamais se limiter à l’observation des visites de la famille à l’enfant placé, car celles-ci n’apportent qu’une information limitée, qui ne reflète en rien la réalité relationnelle de la famille : « elles [les visites de la famille] sont restrictives, et il est alors difficile de généraliser ce qui s’y passe quant à la capacité réelle de ces familles à prendre soin de leurs enfants, même sur le seul plan fonctionnel » (ED ; IRC ; 36 ; G4). Ces professionnels ont également souligné qu’il fallait trouver d’autres moyens de mieux connaître les familles, par exemple en les invitant et en les encourageant à participer à la vie de leurs enfants au foyer d’accueil.

Une intervention collaborative. L’intervention collaborative avec la famille est apparue comme un facteur très important :

« Il ne peut jamais y avoir d’intervention quand il y a de l’imposition (…) nous devons réfléchir ensemble et partager des suggestions, parce que si nous adoptons une attitude d’imposition, nous n’obtiendrons pas de résultats positifs dans cette tâche… l’expérience nous l’a appris. Nous ne cessons pas d’avoir un rôle technique (…) mais parfois, il faut se mettre un peu au même niveau (…) essayer de créer un lien plus proche » (TD ; IRC ; 39 ; G3).

De même, la qualité de la relation entre la famille et les professionnels est apparue comme un facteur très important pour construire un contexte collaboratif et réussir la réunification : « Je pense que c’est un facteur de protection quand on arrive à créer une bonne relation avec les parents » ; « la relation établie avec la famille est un indicateur de réussite » (TD ; IRC ; 41 ; G1) ; « Je pense qu’à partir du moment où l’on crée une bonne relation, une relation de confiance, tout le reste suit. C’est la base » (TD ; IF ; 37 ; G2) ; « Je pense qu’en matière de collaboration, ce qui marche vraiment bien, c’est de leur faire voir que c’est une occasion à saisir : nous allons prouver au tribunal, aux services ou à qui que ce soit que nous allons réunir les conditions nécessaires » (TD ; IF ; 39 ; G2).

D’après l’expérience de presque toutes les personnes participantes, l’alliance relationnelle et le travail collaboratif entre la personne chargée du suivi et la famille favorisent une plus grande implication et des liens fiables, qui constituent des ressources pour la famille, même à l’avenir, une fois la famille réunifiée : « Même quand ils [les enfants] sont déjà réintégrés [dans la famille], les parents savent que s’ils ont besoin d’aide, ils peuvent appeler » (TD ; IRC ; 41 ; G1).

Le respect de la singularité de la famille. Plusieurs personnes participantes ont exprimé une position critique à l’égard de la pratique des professionnels en général et ont souligné l’importance de respecter les valeurs de la famille : « (…) une famille importante. Elles arrivent souvent ici complètement méprisées et discréditées parce qu’on ne les a pas comprises » (TD ; IRC ; 43 ; G3) ;

« Il y a beaucoup de préjugés chez les professionnels [envers les familles]. Nous avons nos propres valeurs, et souvent elles ne correspondent pas à celles des familles. Alors nous faisons une comparaison directe et pensons que quelque chose ne va pas, mais si l’on tient compte de leurs valeurs, ça va. Nous devons nous décaler de là et les respecter » (TD ; IF ; 37 ; G2).

En renforçant cette idée de reconnaissance de la singularité, les personnes participantes ont affirmé la nécessité d’une intervention personnalisée auprès de la famille, qui tienne compte des caractéristiques propres de l’enfant afin de donner aux familles les moyens de répondre aux besoins de leur enfant : « Il faut donner à ces parents des stratégies pour l’enfant réel que nous avons, anticiper ce qui pourrait arriver, pour que la famille dispose de stratégies lui permettant de faire face à l’enfant. C’est ce qui est essentiel pour réussir » (TD ; IRC ; 36 ; G1).

Atténuer la vision problématique que les parents ont des enfants. Le discours de certains professionnels montre l’importance d’aider la famille à percevoir l’enfant comme le symptôme de quelque chose qui ne va peut-être pas dans le système familial, au lieu de le considérer comme le problème, ce qui pourrait peser négativement sur les relations familiales après la réunification : « sinon, quand l’enfant revient, à leurs yeux [de la famille], c’est le problème qui revient » (TD ; IRC ; 43 ; G3).

Une intervention thérapeutique globale et intensive. L’analyse a révélé une position critique de presque l’ensemble des professionnels, surtout des personnes exerçant des fonctions techniques, à l’égard de la qualité de leur intervention, avec l’accent mis sur la nécessité d’interventions plus étendues et plus intensives, qui ne visent pas seulement à répondre aux questions de soins de base et aux besoins matériels. Les difficultés à améliorer la qualité de l’intervention ont été attribuées non seulement aux équipes techniques, mais aussi aux familles : « (…) il n’y a peut-être pas toujours une approche stratégique intensive, à visée thérapeutique. Parfois, il s’agit simplement de suivre la famille sur des aspects matériels » (TD ; IF ; 42 ; G2) ; « Même si les professionnels ont en tête un travail plus approfondi (avec les familles) (…) il est difficile d’intervenir dans ces dynamiques [communication, relation] (…) elles se concentrent seulement sur des objectifs comme avoir une chambre, un emploi… » (TD ; IF ; 42 ; G2).

Le besoin d’une intervention post-réunification. La nécessité de poursuivre l’intervention auprès de la famille après la réunification a été soulignée par toutes les personnes participantes : « nous sentons que, s’il y avait un accompagnement psychologique régulier [après la réunification familiale], les choses pourraient se passer autrement dans certaines familles » (TD ; IRC ; 39 ; G3). L’accès des familles à ce type d’intervention est aussi apparu comme une préoccupation : « Pour que ce suivi ait lieu, les familles ont besoin de moyens financiers, et beaucoup [de familles] n’ont pas assez d’argent pour s’assurer ce type de traitement » (TD ; IRC ; 39 ; G3).

3.3.4. Fonctionnement et coordination des équipes d’intervention

Les récits des personnes participantes ont fait apparaître les sujets principaux suivants : le travail complémentaire et précoce d’une équipe spécialisée dans l’intervention familiale, la coordination des équipes et l’équipe post-réunification.

Le travail complémentaire et précoce d’une équipe spécialisée dans l’intervention familiale. Le soutien d’une équipe spécialisée dans le travail avec les familles, intervenant en complément de l’équipe du foyer d’accueil avant la réunification, pendant la période de placement, a été jugé bénéfique par l’ensemble des professionnels :

« les résultats étaient plus efficaces quand [l’équipe d’intervention spécialisée dans la famille] commence à intervenir plus tôt auprès de la famille, avant que l’enfant ne soit à la maison (…) puisqu’il y a des situations (...) où il reste des risques qui n’ont pas été repérés ni travaillés » (TD ; IF ; 39 ; G2).

La coordination des équipes. L’ensemble des professionnels a souligné l’importance de la coopération entre l’équipe du foyer d’accueil et l’équipe d’intervention auprès de la famille, en particulier dans les périodes de transition (« plus de coopération est importante dans les processus de réunification. Au bon moment, à une étape donnée du processus, coopérer avec l’équipe qui prendra le relais après la transition » [ED ; IRC ; 36 ; G4]), ce qui facilite l’échange d’informations utiles, l’acceptation de la nouvelle équipe par la famille et, par conséquent, la construction d’un contexte coopératif : « C’est important que les enfants ne ressentent pas une coupure brutale, qu’ils sentent qu’il y a un membre ou quelqu’un qui représente l’équipe chargée du suivi, parce qu’ils vont avoir du mal. C’est un fait ! » (ED ; IRC ; 29 ; G4).

La plupart des professionnels ont aussi évoqué l’importance d’une définition claire des rôles de l’équipe et de chaque professionnel (« quand les choses sont claires, que les rôles de chacun sont définis, les choses se passent bien » [TD ; IF ; 40 ; G1]) et ont souligné l’importance de la qualité de la communication entre les différents professionnels et les différentes équipes :

« Je pense que nous devrions nous asseoir ensemble autour de la table pour une réunion. Nous avons maintenant une situation, dans notre équipe, où toutes les décisions sont prises en commun ; nous avons établi : “Quand est-ce que nous nous retirons ?”, “Quand est-ce que l’autre équipe arrive ?”. (…) Nous avons même dû faire quelques pas en arrière, mais tout s’est merveilleusement bien passé parce que nous sommes sur la même longueur d’onde… » (TD ; IF ; 42 ; G1).

Selon plusieurs personnes participantes, la qualité de la communication évite le chevauchement des fonctions dans l’intervention : « (…) toujours se parler pour éviter d’empiéter sur le travail de quelqu’un d’autre, pour ne pas faire les choses en double (…) Nous devons utiliser nos ressources (…) c’est comme ça que ça a du sens » (TD ; IRC ; 36 ; G1) ; « [pendant l’intervention] on peut même faire l’erreur de trop parler [aux enfants], parce que nous sommes beaucoup, et nous devrions nous coordonner pour éviter la confusion » (TD ; IRC ; 44 ; G1).

L’équipe post-réunification. L’ensemble des professionnels a insisté sur l’idée que la réussite de la réunification familiale exige une équipe d’intervention capable de soutenir la famille une fois la réunification réalisée :

« Je pense que sa réussite dépendra du soutien proposé après le retour de l’enfant à la maison (…) il faut une équipe pour travailler avec la famille sur un certain nombre de questions. (…) Pendant longtemps, il y a beaucoup de soutien, et si d’un coup ils cessent de se sentir soutenus (...) quand nous arrêtons d’intervenir, tout s’effondre » (ED ; IRC ; 37 ; G4).

Cette équipe de référence, à la fois pour la famille et pour l’enfant, pourrait constituer une base de soutien essentielle pour assurer une transition équilibrée entre le placement et la réunification familiale, et contribuer ainsi à une trajectoire familiale adaptée : « (…) un programme [au sens d’un plan] avec un suivi rapproché formel (..) non pas au sens de l’inspection et du contrôle, mais au sens du soutien » (TD ; IRC ; 43 ; G3).

3.3.5. Un délai suffisant entre la décision de réunification et le retour de l’enfant au domicile familial

À propos de la décision de réunification familiale prise par le tribunal, l’ensemble des professionnels a exprimé une position critique à l’égard de l’immédiateté obligatoire de la réintégration de l’enfant dans sa famille, et souligné la nécessité d’un délai modulable avant le retour de l’enfant au domicile familial : « On ne peut pas avoir des délais serrés, nous prenons des décisions graves ! » (TD ; IF ; 37 ; G2) ; « Je pense que le tribunal devrait être mis face à ce que nous faisons, et parfois il vaut mieux prendre un mois de plus pour s’assurer que tout se passe bien plutôt que de simplement livrer (…) » (TD ; IF ; 56 ; G1). Cela pourrait permettre une intervention « (…) de qualité, pour que l’enfant (…) puisse être progressivement réintégré dans sa propre famille » (TD ; IF ; 42 ; G2).

Si, selon les professionnels, il est essentiel d’éviter de retarder les décisions au cours du processus, une fenêtre temporelle étroite et rigide ne laisse pas de place à l’intervention nécessaire :

« Quand quelqu’un arrive et dit “écoutez, l’enfant part maintenant”, autrement dit qu’il y a eu une décision soudaine du tribunal (…) Nous avons besoin de temps pour travailler, pour vérifier s’il existe une réponse adaptée ou non, mais la décision du tribunal tombe si soudainement que nous ne le pouvons pas » (ED ; IRC ; 30 ; G4).

La plupart des professionnels ont aussi souligné la nécessité d’une période de pré-réunification, analogue à la phase de pré-adoption, correspondant aux premiers mois du retour de l’enfant au domicile familial :

« les préparer au retour… comme dans le suivi de l’adoption : la phase de pré-adoption [après l’intégration de l’enfant dans la famille adoptive et avant la finalisation de la procédure légale d’adoption]. Je pense qu’il est important que les enfants ne ressentent pas la coupure brutale et sachent qu’un membre de l’équipe est là pour les soutenir à ce moment-là » (ED ; IRC ; 29 ; G4).

3.4. L’interaction dynamique des facteurs qui influencent la réussite de la réunification

Une analyse plus approfondie que l’analyse thématique présentée dans les sections précédentes, fondée sur l’interprétation des relations entre les thèmes principaux au sein des trois niveaux systémiques, a conduit à la construction schématique d’une proposition de systématisation pour expliquer le processus dynamique des facteurs qui influencent la réussite de la réunification familiale (figure 2).

Schéma en triangle inversé : à gauche, les facteurs liés à l’enfant et à la famille associés à un risque élevé d’échec de la réunification (faible autonomie de l’enfant, faible expression des attentes, instabilité familiale, faibles liens affectifs parents-enfant) ; à droite, ceux associés à la réussite de la réunification (autonomie de l’enfant, expression des attentes, stabilité familiale, liens affectifs parents-enfant forts) ; au centre, les facteurs liés au système de protection de l’enfance, avec une flèche qui va de l’échec vers la réussite : lignes directrices clés de l’intervention, qualité de la relation entre enfants et professionnels, évaluation et intervention multisystémiques, fonctionnement et coordination des équipes d’intervention, délai suffisant entre la décision de réunification et le retour de l’enfant au domicile familial
Figure 2. Interactions dynamiques entre les facteurs de réussite de la réunification familiale (schéma original en anglais).

Cette analyse interactive approfondie a révélé la vision dichotomique qu’ont les personnes participantes des facteurs liés à l’enfant et à la famille quant à leur influence sur le processus de réunification. Comme le montre la figure 2, une faible autonomie de l’enfant, une faible expression des attentes, l’instabilité familiale et de faibles liens affectifs parents-enfant sont associés à un risque élevé d’échec de la réunification, tandis que les facteurs inverses sont liés à un processus de réunification réussi. Il faut souligner l’importance considérable accordée aux facteurs liés au système de protection de l’enfance, apparus comme un puissant vecteur de transformation des vulnérabilités de l’enfant et de la famille en compétences. Cette analyse holistique et interactive désigne donc clairement le système de protection de l’enfance comme l’échafaudage d’un chemin vers un processus de réunification réussi.

4. Discussion

Au moyen d’une méthodologie qualitative, cette étude a cherché à explorer et à analyser le point de vue des professionnels de la protection de l’enfance sur les facteurs qui influencent la réussite de la réunification, à partir de leur propre expérience.

Les résultats éclairent un ensemble de facteurs d’influence situés à trois niveaux systémiques (l’enfant, la famille et le système de protection de l’enfance), ce qui concorde avec la littérature antérieure [29,30,31,33] et confirme la complexité du processus de réunification [12].

L’analyse des données a montré une nette prédominance des facteurs d’influence liés au système de protection de l’enfance par rapport aux facteurs liés à l’enfant et à la famille, ce qui pourrait traduire la forte conviction des professionnels quant au rôle puissant du système d’intervention comme vecteur de rétablissement et de changement, au service de trajectoires de réunification réussies.

Au sein du système de protection de l’enfance, c’est-à-dire du système d’intervention, les résultats ont mis en évidence l’importance de cinq facteurs : les lignes directrices clés de l’intervention ; la qualité de la relation entre enfants et professionnels ; l’évaluation et l’intervention multisystémiques ; le fonctionnement et la coordination des équipes d’intervention ; et un délai suffisant entre la décision de réunification et le retour de l’enfant au domicile familial.

Pour ce qui est des lignes directrices clés de l’intervention, l’intérêt supérieur de l’enfant est apparu comme un principe directeur général, comme le recommande aussi de façon consensuelle la littérature scientifique [20,39,51]. Les personnes participantes ont aussi nettement souligné l’importance de croire en la capacité des familles à changer, ainsi qu’en leurs compétences et en leurs forces, car cela contribue à un sentiment croissant de confiance en soi et renforce ainsi leur capacité d’auto-organisation [64]. La nécessité de définir et de mettre en œuvre un projet de vie cohérent pour les enfants, toujours au service de leur intérêt supérieur et de leurs besoins, et ancré dans leurs contextes de vie singuliers et dans leur histoire familiale, est également apparue comme une ligne directrice importante, considérée comme une part essentielle du rétablissement [18,20,30,46]. Enfin, conformément à la littérature scientifique [18,20,55], la nécessité d’une supervision continue a été mise en avant comme un facteur clé pour garantir la qualité des pratiques d’évaluation et d’intervention.

Les résultats suggèrent que la qualité de la relation entre enfants et professionnels est un facteur d’influence important pour la réussite du processus de réunification : elle profite à la qualité de la communication tout au long de ses phases et favorise de nouveaux apprentissages de schémas relationnels ajustés et sains entre adultes et enfants ; en outre, plusieurs travaux ont également souligné l’effet thérapeutique d’une relation positive entre enfants et professionnels sur les schémas d’attachement insécures et désorganisés que l’on observe couramment chez les enfants placés [5,6,7].

Le troisième thème à émerger, l’évaluation et l’intervention multisystémiques, regroupait plusieurs facteurs qui caractérisent la thérapie multisystémique [65,66]. Dans le cadre de ce thème, les professionnels ont évoqué la nécessité : d’une intervention collaborative ; du respect de la singularité des familles ; d’une évaluation et d’une intervention thérapeutique précoces et globales ; et d’une intervention post-réunification.

L’analyse des données a montré que la forte influence de l’intervention collaborative sur la réussite de la réunification [25,30,53,66] suppose une relation positive entre professionnels et familles, le respect du caractère unique de chaque famille [49,50] et, comme on l’a déjà dit, une conviction sincère quant aux compétences et aux forces de la famille [64]. Comme l’ont affirmé les professionnels, l’intervention collaborative amène davantage les parents à voir l’intervention comme une occasion de changer de vie et accroît la motivation et l’implication de la famille dans le processus de réunification [18,29,40,42].

L’évaluation précoce et globale est apparue comme un élément particulièrement important, susceptible d’éclairer les décisions relatives au projet de vie de l’enfant, et de guider et nourrir l’intervention thérapeutique globale et intensive [65,66], qui devrait elle aussi commencer le plus tôt possible [18,39] ; elle sert en outre à enrichir les rapports transmis au tribunal, contribuant ainsi à des décisions éclairées et équilibrées des juges, ce qui réduit le risque de trajectoires de réunification vouées à l’échec. L’idée émergente du rôle professionnel comme échafaudage de la transformation des fragilités de l’enfant et de la famille en forces est particulièrement notable : elle met en avant le système de protection comme une ressource clé pour favoriser le développement et la croissance des familles et des enfants dans les processus de réunification familiale [18,31,35].

Selon les professionnels, et conformément à plusieurs travaux [18,21,30,43,45], la poursuite de l’intervention tout au long de la phase post-réunification, c’est-à-dire après la réintégration de l’enfant au domicile familial, est une condition sine qua non pour assurer la réussite de la réunification et prévenir ainsi le retour de l’enfant dans le système de protection. Il a même été avancé que l’intervention post-réunification devrait être obligatoire et gratuite pour les familles, car elle garantit un soutien continu qui leur permet de faire face aux problèmes qui surgissent pendant cette période et de les résoudre [17,18,51], ce qui favorise la réussite effective de la réunification de la famille [18,31,35].

Pour ce qui est du fonctionnement et de la coordination des équipes d’intervention (équipe de placement, équipe spécialisée dans l’intervention familiale et équipe post-réunification), quatrième thème du niveau du système de protection à émerger de l’analyse des données, les résultats soulignent leur importance au cours du processus de réunification. Comme l’ont affirmé les professionnels, ces différentes équipes travaillent avec les enfants et/ou les familles dans les processus de rétablissement et de changement, et jouent aussi un rôle de soutien déterminant, aussi bien pendant le placement de l’enfant qu’après son retour dans sa famille. Par conséquent, et conformément à la littérature scientifique, il a été souligné que des limites claires et un travail coordonné entre les différents professionnels et équipes impliqués dans chaque processus de réunification favorisent un échange rigoureux d’informations, la qualité de la communication et la continuité d’un contexte collaboratif, ce qui accroît la probabilité de réussite de la réunification [18,25,30,42,53,54].

Les résultats ont aussi révélé un autre facteur d’influence au niveau du système de protection, nettement lié au système judiciaire : les professionnels ont souligné la nécessité d’un délai modulable entre la décision de réunification et le retour de l’enfant au domicile familial. Conformément à plusieurs travaux [18,21,31,35], les professionnels ont aussi exprimé une position très critique à l’égard de la réintégration obligatoire des enfants dans leur famille immédiatement après la décision du tribunal, car elle empêche l’intervention destinée à préparer les enfants et leur famille à la réalité effective de la réunification.

Au niveau systémique de l’enfant, seuls deux facteurs d’influence principaux sont apparus, l’autonomie de l’enfant et l’expression des attentes, ce qui traduit une perspective plus relationnelle que psychopathologique, en contraste avec des études antérieures qui ont fait état du rôle prédictif des problèmes émotionnels et comportementaux des enfants dans l’échec de la réunification [21,29,30,35,36]. Cette divergence peut s’expliquer par la différence de méthodologie de recherche, puisque la plupart des études citées ont utilisé une méthode quantitative et exploité des informations issues de bases de données et/ou des dossiers des enfants. L’autonomie de l’enfant et l’expression des attentes indiquent l’intérêt d’intervenir auprès des enfants pour favoriser leur bien-être et leur maturité et pour aider à les préparer à la réunification familiale, comme le souligne Farmer [20].

Au niveau systémique de la famille, les résultats ont mis en évidence deux facteurs d’influence significatifs : la stabilité familiale et les liens affectifs parents-enfant. Selon l’équipe de Kimberly [31], l’instabilité familiale sur le plan de la structure, des relations sociales et des objectifs de vie semble associée à l’ambivalence des parents dans leur rôle parental. À cet égard, et compte tenu de l’importance de l’évaluation globale évoquée plus haut, les professionnels doivent être attentifs aux signes d’instabilité familiale afin de pouvoir intervenir le plus tôt possible. S’agissant des liens affectifs parents-enfant, les professionnels ont évoqué leur rôle puissant dans la réussite du processus de réunification et ont insisté sur l’importance de la capacité des parents à développer ces liens. À cet égard, comme le suggère aussi Farmer [20], les moments interactifs et relationnels entre l’enfant et la famille, en particulier dans le contexte « réel » du domicile, devraient être multipliés, même si un soutien technique est nécessaire.

Les professionnels ont souligné l’importance d’une intervention globale, intégrée et progressive auprès des familles et des enfants, ce qui confirme l’intérêt d’une préparation de l’enfant et/ou de la famille à la réunification, fortement recommandée par plusieurs travaux [19,20,25,40,44].

Limites et points forts

Si la présente étude contribue à approfondir les connaissances sur l’intervention dans le processus de réunification familiale, elle comporte des limites qu’il convient de reconnaître. Le recrutement des personnes participantes reposait sur le besoin de bonnes sources d’information ayant une expérience directe des processus de réunification, à savoir des professionnels de la protection de l’enfance dans leur diversité (membres des équipes techniques et éducatives des établissements d’accueil, et professionnels d’équipes spécialisées dans la préservation et la réunification familiales), ce qui contribue à mieux comprendre l’expérience et le point de vue des professionnels sur le processus d’intervention de réunification familiale. Il faut toutefois noter que la plupart des personnes participantes venaient de deux grandes régions urbaines, Porto dans la région Nord et Lisbonne dans la région Centre du Portugal ; qu’il s’agissait en majorité de femmes ; et que l’échantillon était très hétérogène quant à l’âge et à la durée de l’expérience professionnelle. Par conséquent, de futures études visant à échantillonner des idées plutôt que des personnes [58,59,60] devraient s’appuyer sur des échantillons géographiquement plus larges, en augmentant le nombre de groupes de discussion et en tenant compte de la diversité des caractéristiques des personnes participantes, afin d’élargir l’éventail des expériences pertinentes et des éclairages utiles sur le processus de réunification, et d’obtenir une étude plus robuste au regard du point de saturation théorique [59]. Néanmoins, l’analyse qualitative, par un processus de comparaison continue des données et des interprétations et en tenant compte de l’approche du point de saturation théorique, a permis de dégager des thèmes communs clés dans les récits des personnes participantes sur le processus de réunification.

Il faut aussi mentionner que la nature qualitative de cette étude empêche de supprimer totalement la subjectivité de l’équipe de recherche. Des efforts ont néanmoins été faits pour en limiter l’interférence, conformément aux exigences de base recommandées par la méthodologie de la théorisation ancrée [59] : le recours continu à la réflexivité pour garantir une position critique de la personne responsable de la recherche à l’égard de l’analyse, c’est-à-dire un examen constant de l’influence de ses propres interprétations et décisions, notamment par la rédaction de mémos et par des réunions régulières avec l’équipe de recherche pour discuter du processus d’analyse ; et la présentation et la discussion des résultats préliminaires avec des groupes réunissant la recherche en psychologie, la population étudiante et des professionnels du système de protection de l’enfance.

Malgré ces limites, plusieurs points forts peuvent être soulignés : l’analyse qualitative a respecté les principales exigences de la théorisation ancrée, à savoir, comme indiqué plus haut, la comparaison continue et la réflexivité [58,60] ; cette étude qualitative repose sur la voix des professionnels à propos du processus de réunification familiale, y compris de professionnels exerçant des fonctions éducatives, dont la voix, à notre connaissance, est rarement entendue dans la littérature sur le sujet. Elle fournit des informations utiles sur la réunification au Portugal, où la recherche sur ce sujet est rare. Cette étude apporte ainsi des connaissances fondées sur des données probantes sur le processus de réunification familiale, susceptibles d’enrichir les pratiques d’intervention et de contribuer à sa réussite.

5. Conclusions

La présente étude a mis en évidence le rôle significatif et actif des professionnels du système de protection de l’enfance dans la réussite de la réunification familiale, ce qui alerte les politiques publiques sur la nécessité d’investir dans les ressources professionnelles, dans leur formation technique et dans leur supervision.

Il faut aussi souligner que les résultats ont montré l’importance d’une intervention précoce, qui devrait se poursuivre tout au long de la phase post-réunification pour assurer le renforcement et le maintien de relations familiales équilibrées ainsi que l’ajustement psychologique et le bien-être de l’enfant, et favoriser ainsi la réussite du processus de réunification ; en outre, pour assurer une transition en douceur et saine entre le placement et le retour dans la famille, une attention particulière devrait être portée à la préparation de l’enfant à la réintégration familiale. L’importance de la relation collaborative entre toutes les personnes impliquées (professionnels et familles, professionnels et enfant, entre professionnels) est une autre indication centrale pour les pratiques de réunification.

Enfin, cette étude souligne l’importance d’un contact étroit, positif et collaboratif des parents avec les services de protection de l’enfance ainsi qu’avec leurs enfants placés, ce qui suggère aussi, en particulier dans le contexte portugais, la nécessité de politiques publiques de soutien qui ne se contentent pas de conduire les familles, mais qui avancent avec elles, à leurs côtés, vers une réunification familiale réussie.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de cette étude tient à ce qu’elle déplace la question : la réussite d’un retour en famille ne dépend pas seulement de l’enfant ou des parents, mais du système d’aide lui-même, décrit par les équipes comme l’échafaudage qui transforme les fragilités en compétences. On y retrouve des principes familiers à la clinique systémique : voir l’enfant comme le symptôme d’un dysfonctionnement familial plutôt que comme le problème, respecter les valeurs propres de chaque famille, préférer la collaboration à l’imposition, croire à la capacité de changement. Deux limites invitent à la prudence. D’abord, les familles sont décrites presque uniquement par leurs fragilités, et leur voix manque : c’est le regard des équipes sur elles-mêmes et sur les autres. Ensuite, le poids attribué à l’intervention peut aussi refléter le point de vue des personnes qui la mènent. Reste un enseignement pratique net : un retour décidé sans délai ni suivi expose à la rechute, et la coordination des équipes compte autant que la qualité de chaque séance. À lire avec l’article sur l’entretien d’exploration de l’attachement adulte dans un programme de réunification familiale, et avec l’étude sur la résistance parentale dans les relations contraintes de protection de l’enfance.

Notes de l’original

Note de l’éditeur. MDPI reste neutre quant aux revendications territoriales figurant dans les cartes publiées et les affiliations institutionnelles.

Contributions. L’ensemble de l’équipe signataire a participé directement à la planification, à la réalisation ou à l’analyse de l’étude. Conceptualisation, méthodologie, logiciel, analyse formelle et administration du projet : D.N.T., I.N. et M.R.H. ; obtention du financement, curation des données, investigation, visualisation, rédaction de la version initiale et édition : D.N.T. ; relecture des versions suivantes du manuscrit et supervision : I.N. et M.R.H. L’équipe a accepté l’ordre de signature indiqué. L’ensemble de l’équipe a lu et approuvé la version publiée du manuscrit.

Avis éthique. L’étude a été menée conformément à la déclaration d’Helsinki et approuvée le 4 novembre 2019 par le comité d’éthique et de déontologie de la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’université de Porto, Portugal (le comité n’attribue pas de numéro de protocole).

Consentement éclairé. Un consentement éclairé écrit a été obtenu de toutes les personnes ayant pris part à l’étude.

Disponibilité des données. Sans objet.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun conflit d’intérêts.

Financement. Cette recherche a été financée par la Fondation portugaise pour la science et la technologie (FCT), subventions PD/BD/135426/2017 et COVID/BD/152484/2022. Les frais de publication ont été pris en charge par le Centre de psychologie de l’université de Porto.

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Traduction non officielle en français de Viser la réussite de la réunification familiale : regards professionnels sur l’intervention, par Diana N. Teixeira, Isabel Narciso et Margarida R. Henriques, International Journal of Environmental Research and Public Health, vol. 19, no 24, article 16594 (2022), doi : 10.3390/ijerph192416594, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Driving for Success in Family Reunification—Professionals’ Views on Intervention », publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (2022) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Teixeira, D. N., Narciso, I., et Henriques, M. R. (2022). Viser la réussite de la réunification familiale : regards professionnels sur l’intervention (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/viser-la-reussite-de-la-reunification-familiale-regards-professionnels-sur-l-intervention (Œuvre originale publiée en 2022 dans International Journal of Environmental Research and Public Health, 19(24), 16594 (2022) ; republiée en 2022 par International Journal of Environmental Research and Public Health, https://www.mdpi.com/1660-4601/19/24/16594)

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