Quand le temps vécu des patients rencontre le temps réglé des institutions : comprendre la dissonance temporelle pour mieux soigner.
La temporalité psychique renvoie à la manière dont les individus perçoivent et vivent le temps, une perception qui peut être particulièrement accentuée en contexte de stress ou de crise.
Cette perception subjective du temps contraste souvent avec le temps institutionnel des structures médico-sociales, qui est structuré et souvent rigide. La notion de temporalité psychique est cruciale dans les contextes de soin, car elle influence la manière dont les patients vivent leur attente, leur souffrance et leur espoir de guérison. Becker (2020) décrit la temporalité psychique comme une « expérience subjective du temps, façonnée par des facteurs individuels, culturels et contextuels ». Les délais imposés par les institutions peuvent exacerber les sentiments de frustration et de désespoir chez les patients, notamment lorsque leur perception du besoin d’intervention rapide n’est pas alignée avec les délais institutionnels (Sontag-Padilla et al., 2018).
La temporalité subjective est la manière dont une personne perçoit et ressent le passage du temps. Cette perception est profondément influencée par des facteurs internes tels que l’état émotionnel, les expériences personnelles et les conditions de santé mentale. Par exemple, des personnes souffrant de dépression peuvent ressentir que le temps passe extrêmement lentement, tandis que celles en état de stress ou d’anxiété peuvent percevoir le temps comme s’écoulant trop rapidement ou de manière chaotique. Cette perception du temps est intimement liée à l’état mental et émotionnel de l’individu.
La perception du temps varie considérablement entre les cultures. Dans les sociétés occidentales, le temps est souvent perçu de manière linéaire, comme une progression continue d’événements qui s’écoulent de manière séquentielle : passé, présent et futur. Cette vision linéaire du temps est ancrée dans la pensée et les structures organisationnelles, y compris les systèmes de santé, où les rendez-vous, les traitements et les interventions sont planifiés de manière chronologique et structurée.
En revanche, dans de nombreuses cultures non occidentales, le temps peut être perçu de manière plus circulaire ou holistique. Cette perception circulaire du temps implique que les événements et les actions se répètent de manière cyclique, intégrant un sens de continuité et de récurrence. Par exemple, dans certaines cultures autochtones, le temps est souvent vu comme un cycle de saisons, de rituels et de traditions qui se répètent et s’interconnectent, soulignant l’interdépendance des événements et des actions (Hall, 1983).
Une progression séquentielle — passé, présent, futur — qui structure les rendez-vous, les traitements et les interventions de manière chronologique.
Un cycle de saisons, de rituels et de traditions qui se répètent et s’interconnectent : les délais deviennent des parties intégrantes d’un processus continu de soin.
Ces différences dans la perception du temps peuvent affecter la manière dont les sujets interagissent avec le système de santé et comprennent les délais de traitement. Un sujet issu d’une culture avec une perception circulaire du temps peut avoir des attentes différentes concernant la rapidité des soins et la gestion des rendez-vous. Il pourrait percevoir les délais non pas comme des obstacles à franchir mais comme des parties intégrantes d’un processus continu de soin et de guérison (Roxburgh, 2018).
Pour les professionnels de santé, il est essentiel de reconnaître et de respecter ces perceptions culturelles du temps. Une compréhension approfondie de ces différences peut aider à améliorer la communication et à adapter les stratégies de traitement aux besoins et aux attentes des patients. Par exemple, dans certaines cultures africaines, la santé est perçue de manière holistique, intégrant les dimensions spirituelles, physiques et sociales de la vie. Les interventions de santé doivent donc être conçues pour respecter et intégrer ces dimensions, offrant ainsi un cadre plus complet et accepté pour les soins (Nsamenang & Dawes, 1998).
En revanche, la temporalité institutionnelle est dictée par des calendriers, des protocoles et des délais administratifs qui régulent le fonctionnement des services de santé et sociaux. Cette temporalité est linéaire et structurée, conçue pour optimiser l’efficacité et la gestion des ressources. Les rendez-vous, les traitements et les interventions sont planifiés de manière chronologique et souvent sans flexibilité pour s’adapter aux besoins individuels des patients.
Les délais dans les services médico-sociaux peuvent exacerber les sentiments de frustration et de désespoir chez les patients. Sontag-Padilla et al. (2018) ont observé que des délais prolongés pour obtenir des soins psychologiques ou psychiatriques peuvent aggraver les symptômes de dépression et d’anxiété. Les patients peuvent se sentir abandonnés par le système de santé, ce qui peut réduire leur engagement et leur confiance dans les soins proposés.
L’attente peut également avoir des effets délétères sur la santé mentale. L’incertitude et l’angoisse associées à l’attente d’un traitement peuvent intensifier les troubles mentaux existants. Gulliver et al. (2012) ont souligné que les jeunes, en particulier, sont sensibles aux effets de l’attente prolongée, qui peut entraîner une détérioration rapide de leur état mental. Des études montrent que les temps d’attente prolongés pour accéder aux services de santé mentale peuvent aggraver les symptômes des patients (Priebe et al., 2016). Par exemple, un délai prolongé pour une première consultation en psychiatrie peut entraîner une détérioration de l’état mental du patient, augmentant le risque d’hospitalisation d’urgence (Hawley et al., 2017).
Un exemple concret de l’impact des délais sur la santé mentale est illustré par la situation de cet homme de 34 ans souffrant de dépression sévère. Après avoir demandé de l’aide, on lui a indiqué qu’il devait attendre six semaines pour une première consultation. Pendant cette période, ses symptômes se sont aggravés, conduisant à une hospitalisation d’urgence après une tentative de suicide (Hawley et al., 2017).
La dissonance entre la temporalité subjective des patients et la temporalité institutionnelle des services de santé peut avoir des conséquences importantes. Par exemple, un sujet souffrant de troubles anxieux peut percevoir une période d’attente de quelques semaines pour une consultation comme interminable, aggravant ainsi son état de stress (Priebe et al., 2016). Cette dissonance peut entraîner des sentiments de frustration, de désespoir et de désengagement des patients vis-à-vis des soins proposés.
Tandis que la temporalité institutionnelle suit des protocoles rigides pour assurer l’efficacité des services, la temporalité subjective, façonnée par l’état émotionnel et mental des individus, modifie la perception des délais et peut accentuer souffrance et angoisse. Cette discordance, marquée par des attentes perçues comme interminables, peut non seulement aggraver les symptômes mais aussi générer une perte de confiance envers le système de soin, réduisant l’adhésion aux traitements. Pour atténuer les effets de cette dissonance, il est essentiel pour les professionnels de santé de reconnaître l’importance de cette temporalité psychique, d’adopter une écoute active et d’intégrer une flexibilité dans les protocoles, en tenant compte des perceptions et besoins spécifiques des sujets.
Doumit, Y. (2024). Temporalité psychique en lien avec le travail médico-social. Complexe Systémique. https://www.complexe-systemique.com
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