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Red Sistémica · Migration

Migration, perte ambiguë et rituels

Les migrations ont fait émerger de nouvelles formes de familles, les familles transnationales, qui vivent littéralement d’un côté et de l’autre. Celia Falicov montre que la perte que vit la personne migrante n’est comparable ni à la mort ni à aucune autre perte : elle est ambiguë, incomplète, toujours différée. Et parce que la trajectoire migratoire est presque vide de rites de passage, elle décrit les rituels spontanés que les personnes migrantes inventent d’elles-mêmes, puis cinq situations où ces rituels ne suffisent plus et où la thérapie peut co-construire, avec la famille, des rituels thérapeutiques.

Auteure Celia Falicov, Ph.D., Clinical Professor à l’université de San Diego (Californie) et Visiting Professor à la Tavistock Clinic de LondresPremière publication Perspectivas Sistémicas, n° 69, novembre 2001-février 2002Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

« Les rituels nous offrent une avenue qui relie le concret au métaphorique, ils créent des ponts entre le passé, le présent et l’avenir, et ils enveloppent les contradictions implicites des pertes ambiguës de la trajectoire migratoire. »

Celia Falicov

Les familles transnationales

Les limites et les possibilités de la mondialisation ont affecté tous les pays du monde. De grands nombres de personnes se déplacent d’un pays à un autre, d’une ville à une autre, et de la campagne vers la ville. Les migrations ont contribué à l’émergence de nouvelles formes de familles, des familles transnationales, qui vivent littéralement d’un côté et de l’autre, fragmentées, subissant des désavantages, et aussi des avantages, aussi bien pour les membres de la famille qui partent que pour les membres qui restent au pays d’origine. Cette partie de la famille, migrante par caractère transitif, vient souvent consulter, mais comme elle n’est pas partie, elle ne mentionne pas nécessairement les pertes ; les thérapeutes ne pensent donc pas fréquemment que les symptômes présentés puissent être liés aux changements occasionnés par le départ de proches. Une famille dont un fils, une sœur ou un neveu est parti pour un pays lointain, dont le quotidien s’en trouve altéré, entre — pour certaines parties de la famille nucléaire ou de la famille trigénérationnelle — dans la définition de la famille transculturelle.

Les pertes des familles touchées par la migration

Toutes les personnes migrantes — celles qui quittent leur pays volontairement comme celles qui se voient contraintes de chercher l’asile ou un refuge politique, celles qui viennent de lieux proches comme celles qui viennent de lieux lointains, les hommes, les femmes, les jeunes ou les personnes âgées, les riches ou les pauvres — souffrent, à un degré ou à un autre, d’une forme de perte, de peine ou de deuil. La perte liée à la migration a des caractéristiques particulières qui la distinguent des autres types de perte.

Quelles sont ces caractéristiques ?

À la différence du fait inaltérable de la mort, à laquelle elle a été, je crois, comparée à tort, les pertes de la personne migrante sont à la fois plus vastes et plus réduites. Elles sont plus vastes que la mort d’un proche parce que la migration entraîne des pertes de toutes sortes : perte des proches et des amitiés qui restent au pays d’origine, perte de la langue maternelle, des coutumes et des rituels, de la terre elle-même.

Pourtant, la migration est aussi plus petite que la perte complète qu’est la mort. Comparées à la mort, les pertes de la migration ne sont pas totalement claires, complètes ou irrévocables. Tout est encore en vie, quoique absent. Rien ne disparaît avec la finalité de la mort. Il est toujours possible de fantasmer un retour éventuel ou des retrouvailles futures. De plus, les personnes migrantes se dirigent rarement vers un vide social dans le pays étranger. Quelqu’un de la famille ou des amitiés attend généralement de l’autre côté pour aider avec le travail, le logement ou un conseil pour cette vie nouvelle. Il existe aussi des éléments compensatoires, tels que l’espoir d’une amélioration économique, des occasions de formation ou de nouvelles libertés politiques, économiques ou sociales.

Ces éléments créent des émotions contradictoires : tristesse et joie ; pertes et restitutions ; absence et présence, qui font que les pertes sont incomplètes, ambiguës, différées et — comme on les a parfois appelées — de l’ordre du « deuil perpétuel ». Cette idée n’est pas nouvelle. Dès le XVIe siècle, le médecin Maïmonide notait la maladie de la « nostalgie », qui produisait de nombreux symptômes somatiques et émotionnels, et trouvait que le seul remède consistait à ramener la personne malade dans son pays natal. Ces mêmes symptômes de palpitations, de pleurs, de tics, de tremblements et de plaintes apparaissent chez les personnes migrantes du XXIe siècle et, dans certaines circonstances, chez les membres de la famille affectés par le départ. Peut-être pouvons-nous avancer un peu dans la description et le traitement de la personne migrante dans le contexte transnational actuel. [N.d.É. : la date est celle de l’original ; Maïmonide vécut au XIIe siècle.]

Perte ambiguë et migration

Le concept de « perte ambiguë », proposé par la chercheuse Pauline Boss (1999) pour décrire les situations dans lesquelles la perte est confuse, incomplète ou partielle, est utile pour comprendre la perte migratoire. Boss décrit deux types de perte ambiguë.

  1. La première est la situation dans laquelle une personne est physiquement absente mais psychologiquement présente (par exemple les familles dont un membre est mort à la guerre, ou les personnes disparues pour raisons politiques, dont les corps ne sont jamais retrouvés). Ce manque de preuve matérielle entretient une attente ouverte, sans clôture, aussi irréaliste soit-elle. Les événements du 11 septembre 2001 à New York l’ont précisément démontré : les familles qui ont reçu, par le téléphone portable des victimes du détournement aérien ou de l’effondrement des Tours jumelles, des appels d’adieu et des déclarations d’amour ont pu accepter la perte plus rapidement, avec une meilleure clôture, que celles dont l’histoire reste aujourd’hui encore inachevée, dans l’espoir de retrouver une trace.
  2. Dans la seconde situation de perte ambiguë, un membre de la famille est physiquement présent mais psychologiquement absent. (Par exemple les familles dont un membre souffre de la maladie d’Alzheimer, ou celles où le père ou la mère vit dans l’isolement émotionnel à cause d’un stress professionnel excessif.)

La migration représente les deux types de perte ambiguë simultanément. D’une part, les personnes et les lieux aimés sont physiquement absents et, en même temps, ils sont vivement présents dans l’esprit de la personne migrante. D’autre part, la nostalgie et le stress de l’adaptation peuvent laisser certains membres de la famille psychologiquement absents, alors même qu’ils sont physiquement présents.

À retenir

La perte migratoire n’est pas assimilable à un deuil : elle est à la fois plus vaste (elle porte sur les proches, la langue, les coutumes, la terre) et plus petite (rien n’a disparu, le retour reste imaginable). Cette ambiguïté n’est pas un défaut d’élaboration : elle est la structure même de l’expérience migratoire, et elle vaut aussi pour les personnes qui restent.

L’absence de rituels pour la perte ambiguë

Peut-être en raison de cette qualité particulière d’ambiguïté, d’inachèvement et de transitoire, la trajectoire de la migration comme transition de vie est presque vide de rituels marqueurs, ou de rites de passage. Les préparatifs qui précèdent la migration peuvent avoir certaines des caractéristiques des rituels — emballer des objets symboliques (musique, photos, souvenirs) — mais ces pratiques sont d’ordinaire plus personnelles que collectives.

Il n’y a pas de structure formelle, ni de lieu ni de segment de temps spécialement désigné pour marquer la transition, tenter de la dépasser et fournir un contenant aux émotions fortes qu’éprouve tout le monde.

Un souvenir de l’auteure

Je ne me suis rendu compte que récemment qu’il y a bien longtemps, nos amis en Argentine avaient créé un rituel d’adieu pour le jour où mon mari et moi sommes partis à bord d’un cargo marchand, du port de Buenos Aires en direction des États-Unis. Le bateau appareillait au crépuscule et nos amis avaient fait le déplacement jusqu’au port pour nous dire au revoir. Alors que mon mari et moi étions déjà à bord et que nous regardions vers le quai en agitant les mains en signe d’adieu, nous avons remarqué que nos amis avaient regagné leurs voitures, allumé leurs phares et, en caravane solennelle, avançaient très lentement en suivant le bateau le long du quai aussi loin que possible, puis se sont mis à klaxonner très fort. Quelqu’un avait dû apporter un mégaphone, car chaque personne sortait de sa voiture et s’approchait du mégaphone pour crier :

« Bonne chance, bonne chance, n’oubliez pas d’écrire. Ne vous perdez pas. Ne faites pas les fiers et ne devenez pas des gringos, hein. Ne nous oubliez pas. Ne mangez pas de mauvais hamburgers, soutenez le bifteck argentin. Dites bonjour à New York de ma part. Devenez riches et envoyez de l’argent ici. Allez montrer à notre pays de merde tout ce qu’on peut devenir. Et revenez, hein, ne vous perdez pas, sérieusement, allez, revenez ! »

Nous avons tous les deux tellement ri, au milieu d’une mer de larmes. Ces adieux sur le quai resteraient à jamais gravés en nous comme la représentation des contradictions qui ne pourront jamais être réconciliées : unir des fins à des commencements ; la douleur de la séparation liée à l’espoir d’un avenir meilleur ; les amitiés qui s’approfondissent mais qui, aussi, s’affaiblissent…

Nous savons, intuitivement et académiquement, l’importance des rituels comme marqueurs de transitions. Il existe pourtant des transitions pour lesquelles aucun rituel culturel n’a été créé. Une naissance interrompue représente un avenir tronqué peu après avoir commencé ; un divorce laisse chaque partie avec le sentiment de ce qui aurait pu être et ne sera plus possible. Comme dans le cas de l’adoption d’un enfant, le terme de « pays d’adoption » suggère que quelque chose s’est passé auparavant, quelque chose comme la carte d’un territoire futur qui aurait pu être habité, mais qui ne l’a pas été. Ces transitions sont privées du bénéfice émotionnel qu’apportent les rituels culturels.

Le déracinement des significations

Comparé aux autres pertes ambiguës, ce qui distingue le plus dramatiquement la migration, c’est le déracinement aux niveaux physique, social et culturel. Si nous utilisons la métaphore de la plante arrachée à la terre, nous pouvons dire que, lorsqu’on retire une plante du sol, elle emporte avec elle non seulement ses racines, mais aussi un peu de la terre d’origine autour de ces racines. L’environnement écologique — le soleil, l’air, la proximité d’autres plantes — n’est pas transportable, mais un peu de terre, si. Quiconque jardine sait qu’il ne faut pas laver cette petite quantité de terre accrochée aux racines, parce que c’est de ces nutriments que dépend un moindre choc de la transplantation, et donc une transplantation plus réussie.

Bon, direz-vous, assez de cours de botanique. Et qu’est-ce que cela a à voir avec la perte migratoire ?

Je dirais que le résidu de terre qui reste collé aux racines et que la personne migrante transporte avec elle est représenté par :

  • le type de maison, de foyer que l’on crée ;
  • la langue que l’on parle, les plats que l’on cuisine, les amitiés que l’on noue, les connexions que l’on maintient avec sa communauté d’origine ;
  • en somme, les traditions et les identités que l’on transmet à ses enfants.

Comme je l’ai déjà dit, il n’existe pas de rituels établis pour la migration ; il existe cependant certaines pratiques des personnes migrantes que vous reconnaîtrez quand je les décrirai, et qui prennent, je crois, les proportions de rituels spontanés. Ces conduites ou ces pratiques naissent peut-être de ce peu de terre du pays que l’on emporte lors de la transplantation. Et ces pratiques spontanées peuvent être interprétées comme des façons de composer avec les pertes ambiguës, en créant des ponts de présence physique et psychologique qui aident à combler les absences.

Ces pratiques ont des qualités qui les apparentent à des rituels et, comme tels, elles favorisent la continuité au milieu du changement. Voyons quelles sont ces actions.

Faire face aux pertes ambiguës de la migration : les rituels spontanés

1. Visites, envois de messages et de mandats d’argent réguliers : les rituels de connexion

Ces actions se transforment en rituels de connexion, avec des conduites ritualisées telles que contacter des intermédiaires à un moment précis chaque mois, acheter des mandats bancaires pour envoyer de l’argent, aller à la poste et obtenir la confirmation de la réception de l’autre côté.

Les personnes qui restent créent elles aussi des rituels de connexion, en envoyant des lettres, des photos ou des messages aux personnes qui ont émigré. Leurs sentiments ne sont pas non plus dépourvus d’ambivalence. Émotionnellement, le frère ou la sœur qui a émigré leur manque, ou bien la mère ou le père au loin ; mais elles ne souhaitent pas non plus un retour trop rapide, car ce retour altérerait la solvabilité économique de toute la famille.

Des recherches récentes soulignent que les personnes migrantes qui coupent les liens, se détachent et déritualisent les connexions manifestent davantage de symptômes cliniques que les familles qui maintiennent des connexions.

2. La recréation des espaces ethniques et sociaux : les rituels de recréation

Dans les villes où vit la population migrante, on trouve des communautés ethniques (le quartier juif ou coréen, la colonie libanaise ou cubaine, le réseau argentin). Ces paysages et ces pratiques urbaines reproduisent, dans l’espace public, les odeurs, les sons, les images, les saveurs et les langues du village natal. Les marchés du dimanche, dans de nombreuses villes des États-Unis, reproduisent avec fidélité les lieux de rencontre du passé pour beaucoup de groupes ethniques — sans aucun doute pour la communauté mexicaine du Texas et de Californie (Ainslie, 1998).

Cette recréation ritualisée et collective, qui représente et transporte momentanément vers l’espace culturel connu, peut être vue comme un retour psychologique, un rituel de deuil et de réincarnation, une sorte de ce que Winnicott a nommé l’espace potentiel ou l’objet transitionnel, suspendu entre le fantasme et la réalité. Ces décors transportables semblent dire que faire semblant d’être chez soi vaut mieux que de n’être pas chez soi du tout.

Ces actions puissantes n’aident pas seulement à rétablir des liens avec la terre perdue : elles transforment aussi les cultures qui accueillent les personnes migrantes en lieux plus familiers, moins étranges, même si la culture dominante est toujours présente dans le type de monnaie, le coût des choses, les produits ou le mélange des langues.

Les recherches montrent que l’absence de contact avec les réseaux sociaux ethniques et avec les espaces culturels que ces réseaux rendent possibles est corrélée à des symptômes de dépression chez les femmes et à une augmentation de la violence chez les hommes.

3. Raconter des histoires du passé : les rituels de la mémoire

On sait bien que les personnes migrantes aiment parler de leur pays, raconter les détails de la saga de leur migration, parler leur propre langue, employer les vieux proverbes, répéter les anecdotes et les coutumes de leur pays d’origine. Elles gravitent aussi vers les groupes de compatriotes avec lesquels elles peuvent parler leur langue et comparer leurs impressions, idéaliser, dénigrer ou se plaindre d’un pays ou de l’autre, comme si elles examinaient et digéraient les nouvelles et les anciennes valeurs, règles ou coutumes.

Ce serait une erreur de penser que raconter des histoires de son pays est quelque chose de pittoresque ou de complaisant ; il est probable que cette activité serve à créer une narration du passé et à investir de sens les changements inévitables. Plus encore, raconter des histoires construit des ponts de mémoire avec les enfants qui grandissent dans un autre pays.

4. Préserver les rituels culturels traditionnels

L’important travail sur les rituels d’Evan Imber-Black, Janine Roberts et Richard Whiting (1988) nous a renseignés sur le pouvoir qu’ont les rituels traditionnels de préserver la continuité, l’identité familiale et le lien communautaire. Pour beaucoup de personnes migrantes, les rituels culturels peuvent être pratiqués de manière assez fidèle, mais ils peuvent aussi refléter peu à peu des significations changeantes et des ambiguïtés qui expriment et comparent des styles de vie doubles ou hybrides, comme le fait de vivre à la fois l’acculturation et l’appartenance ethnique.

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Rituels du cycle de vie

L’un des aspects culturels que les personnes migrantes emportent avec elles, ce sont les célébrations des rites de passage : mariages, baptêmes, anniversaires, funérailles. Elles insistent parfois pour célébrer des rituels alors même que ceux-ci ne reflètent plus les valeurs culturelles de la famille — quelque chose comme ce que l’anthropologie appelle les « rituels vides », parce que les pratiques se poursuivent mais que les significations originelles se sont estompées. Je crois cependant que, dans le cas de la migration, nous devons nous garder de parler de rituels vides, car la pratique rituelle peut être une façon positive d’affirmer le passé de la famille et de son groupe ethnique d’appartenance.

b

Rituels quotidiens

Les repas de famille, les jeux, les façons de s’habiller, de faire sa toilette, d’entretenir la maison, les formes de salutation : autant de rituels réglés, presque automatiques, qui reflètent ce qui est connu dans l’espace privé du foyer, mais qui incorporent aussi progressivement des différences — l’usage de nouveaux produits, le fait de regarder de nouvelles émissions de télévision, l’intérêt pour de nouveaux sports.

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Rituels religieux

Même si les personnes migrantes ne peuvent pas transporter avec elles les éléments concrets de leur environnement physique et social, des significations plus internes, comme les systèmes et les pratiques de croyance religieuse, jouissent d’une grande transportabilité. Le plus transportable est peut-être la prière. Assister à la messe aide à une continuité presque éternelle, mais comporte aussi des éléments de nouveauté : fréquenter les églises du pays d’adoption et se relier à une nouvelle communauté religieuse, aux caractéristiques semblables mais non identiques.

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Rituels de santé et de guérison populaire

Les croyances culturelles et les rituels indigènes concernant la santé, la maladie et la guérison persistent également, parallèlement à l’acceptation des pratiques médicales modernes, chez de nombreuses personnes migrantes.

En somme, les rituels remplissent une série de fonctions — et sinon des fonctions, peut-être des effets — qui contribuent à la continuité et à l’identité de la famille, et qui semblent contribuer à la résilience des familles en transition.

Il est important que les thérapeutes interrogent l’existence de rituels spontanés dans la vie des personnes migrantes, y compris la poursuite de pratiques rituelles ou l’émergence de nouveaux rituels spontanés chez les personnes restées dans des familles fragmentées par le départ de certains proches. Plus encore, une présence très pauvre ou très exagérée de ces pratiques rituelles spontanées, chez les personnes restées comme chez celles qui sont parties, peut indiquer des adaptations familiales qui problématisent les pertes ambiguës de la migration au lieu d’apprendre à vivre avec ces pertes.

Quelle est la théorie de l’adaptation à la migration impliquée dans cet angle d’observation ?

La résilience de la famille face à la perte ambiguë

Les rituels spontanés des personnes migrantes peuvent être vus comme des tentatives d’embrasser la perte ambiguë et de trouver du sens dans la nouvelle situation, en récupérant ce qu’il est possible de recréer et en parvenant peut-être ainsi à maintenir ce que la recherche sur la résilience familiale a appelé le « sentiment de cohérence ».

Le concept de « sentiment de cohérence » a été développé par Aaron Antonovsky (1987) et utilisé par Froma Walsh (1998) dans son travail sur la résilience familiale. C’est une recherche de cohérence narrative, ou de mise en sens de l’histoire de nos vies. Elle est liée à notre capacité de nous adapter au changement, mais aussi de maintenir une continuité suffisante avec la culture d’origine.

C’est peut-être pour cela que nous voyons, dans le champ des études migratoires, un abandon progressif des modèles linéaires d’acculturation et d’assimilation, et une insistance accrue sur les notions de biculturalisme et de bilinguisme, sur le trait d’union qui sépare tout en unissant les deux identités : « Mexican-American, African-American, Chinese-American ». Plutôt que de vivre « entre » deux mondes, la personne migrante résiliente acquiert la capacité de vivre « dans » deux mondes, en alternant langue et coutumes et en acceptant le binationalisme et l’identité double. L’acceptation d’une biculturalité permanente est peut-être l’autre face de l’acceptation de la perte ambiguë. Les rituels spontanés des personnes migrantes encapsulent ce « both/and » (les deux à la fois) qui consiste à retrouver le connu au milieu du changement.

Le maintien de cette dualité n’est cependant pas à l’abri des faits historiques. Face à des attaques aussi tragiques que celles du 11 septembre à New York et à Washington, un patriotisme authentiquement ressenti a surgi dans les groupes migrants, mêlé peut-être aussi à la crainte de la suspicion qui frappe ce qui vient du dehors. Ainsi, une partie de la population migrante mexicaine a préféré souligner le côté « American », à droite du trait d’union de Mexican-American, plutôt que le côté Mexican, à gauche. Jusqu’à cet employé de station-service au nom de famille latino, en Arizona, qui, ayant abattu un musulman une semaine après la tragédie, a déclaré l’avoir fait pour « défendre mon pays contre les étrangers ». Dans un moment de crise, il est possible qu’une société composée de personnes migrantes mette en avant des processus destinés à renforcer l’unité nationale, plutôt que la diversité et la loyauté ethnique, comme cela a été souligné aux États-Unis au cours des deux dernières décennies. Les conséquences psychologiques de ce type d’assimilation brutale se verront sans doute dans les générations futures.

Nous ne devons donc pas romantiser ni simplifier la résilience des personnes migrantes, ni sous-estimer les risques et le stress de la migration pour les personnes qui partent, qui restent ou qui vont et viennent — et elles sont nombreuses. Les personnes migrantes sont exposées à de multiples circonstances historiques et personnelles qui modifient l’expérience de la perte ambiguë.

La conversation thérapeutique gagne à recueillir les faits, les motivations et les attentes qui précèdent la migration, ainsi qu’une narration de la réalité rencontrée, attendue et inattendue, de ce qui s’est passé pendant le passage lui-même et pendant le séjour actuel.

Cette narration de la migration est utile aussi bien pour les personnes qui émigrent que pour les proches qui restent.

Examinons à présent plusieurs situations qui rendent particulièrement difficile la possibilité de vivre avec les pertes ambiguës.

Quand la perte ambiguë devient intolérable

Il existe de nombreuses situations qui compliquent les réactions à la migration, mais je m’en tiendrai à cinq constructions, issues de mes observations cliniques, dans l’intention de souligner les différences qui font la différence entre les diverses expériences de migration et de perte ambiguë. Il existe sûrement d’autres situations à décrire, mais j’utilise les suivantes pour montrer que les rituels qui émergent spontanément peuvent être insuffisants pour rétablir un sentiment de cohérence narrative dans les situations complexes que la vie migrante peut réserver.

Pour ces situations, je propose l’usage de rituels thérapeutiques qui, dans leur spécificité, seront co-créés par la famille dans la collaboration thérapeutique.

Les catégories générales de situations et d’interventions sont les suivantes.

1. Migrations forcées, contraintes ou sans préparation adéquate : les rituels de préparation

La migration n’est pas toujours un processus de décision démocratique. Il y a fréquemment une ligne subtile de genre et de génération qui marque les différences entre les migrations d’initiative volontaire et celles qui se produisent par la persuasion d’une personne sur une autre. Parmi les personnes persuadées mais non convaincues, on trouve les enfants, les femmes qui suivent leur mari à grand-peine (même si c’est parfois l’inverse) et les personnes âgées qui répondent à l’appel de leurs enfants, que ce soit pour les aider ou pour être aidées. Ces personnes, qui se sentent privées d’initiative, ont généralement plus de difficultés d’adaptation que celles qui décident activement d’émigrer, et on les rencontre plus fréquemment dans les consultations avec des symptômes de dépression, d’anxiété ou de somatisation.

Entrent aussi dans cette catégorie les situations de décision précipitée, généralement du fait d’une offre difficile à refuser ou d’un événement inattendu, comme la mort du conjoint chez une personne âgée. Il y a d’un côté un manque de préparation et, parfois, de l’ambivalence chez les personnes qui assurent l’accueil à l’arrivée.

La thérapie peut être facilitée par l’usage de rituels anticipatoires, « comme si » l’on se préparait à l’avance à ce qui peut arriver avec la migration, de telle sorte que la personne qui s’est sentie contrainte dispose pour la première fois du pouvoir, de l’habilitation nécessaire pour explorer les paramètres de la migration et les projets d’avenir. De cette façon, même s’il n’est pas possible de modifier la décision initiale, s’ouvre la possibilité d’en parler et même de la changer, comme on le verra dans l’exemple suivant.

Vignette clinique

Une patiente de 24 ans a été adressée pour idéation paranoïde. Elle était arrivée récemment à San Diego depuis le Michoacán, où était allé la chercher son tout nouvel époux, qu’elle avait connu par correspondance. Dans ses lettres d’amour, le jeune mari avait oublié de lui signaler un petit détail : les deux jeunes mariés devraient vivre, comme il l’avait toujours fait, avec sa mère et ses trois sœurs célibataires. Inutile de dire qu’elles ont rendu la vie impossible à la pauvre jeune femme. Imaginez : à peine mariée, à peine émigrée, et devoir composer avec une belle-mère et des belles-sœurs qui ne veulent pas d’elle là.

Au cours de la thérapie de couple, nous avons créé un rituel de préparation qui consistait à acheter un calendrier, à en tourner les pages en arrière et à recommencer depuis le début des fiançailles. Le mari devait écrire des lettres toutes les semaines, aux dates de l’année précédente, et les envoyer par la poste. Cette fois, il y ajouterait davantage de détails, et sa nouvelle épouse poserait davantage de questions sur ses projets concernant le logement et les relations familiales. Le rituel de l’échange de lettres avait déjà été fructueux entre eux ; il ajoutait à présent des éléments de communication plus ouverte, avec une meilleure compréhension des attentes mutuelles quant à la structure de la nouvelle famille et aux significations de cette situation pour chacun dans un avenir partagé.

2. Passages traumatiques : les rituels de témoignage

Les migrations comportent parfois des passages traumatiques. Beaucoup de femmes (et quelques hommes) sont violées ou volées au passage de la frontière, ou exploitées à leur arrivée par des patrons sans scrupules. Le rêve de la migration est remplacé par des cauchemars, du traumatisme, de l’horreur et une immense désillusion. Les attaques de panique, les sentiments de culpabilité et de honte, ou d’autres symptômes de stress post-traumatique sont fréquents. La peur perpétuelle des contrôles ronge les personnes sans papiers. La rencontre avec le racisme et le classisme qui existent à l’égard des gens pauvres et des personnes de couleur, en matière d’emploi, d’accès aux soins ou aux autres services sociaux, complique une migration commencée dans le désir de gagner en pouvoir d’agir et de se libérer du stress.

L’usage du rituel de témoignage, que nous connaissons tous par le travail avec les personnes réfugiées d’Amérique centrale, avec son accent sur une narration à la première personne, orale et écrite (fréquemment sous la dictée, prise en notes en séance), documente l’histoire du quand, du où et du comment les injustices et les abus ont été commis. Pour qu’il se qualifie comme rituel thérapeutique, ce témoignage doit être raconté encore et encore, de façon répétée, en ajoutant chaque fois davantage de détails. En validant et en extrayant de cette narration les éléments positifs qui ont poussé au voyage, la personne victimisée peut retrouver certains des objectifs initiaux et peut-être l’espoir d’un nouveau commencement, et jusqu’à un certain point, le « sentiment de cohérence » de sa vie. Le témoignage est aussi une technique utile pour le travail avec les membres de la famille traumatisés par les mêmes événements, par caractère transitif, alors même qu’ils n’ont pas migré.

3. Polarisations dans la famille : les rituels d’oscillation

L’ambiguïté implicite dans l’expérience de la migration s’empare parfois, pour ainsi dire, du psychisme de la famille. Les membres de la famille, et particulièrement du couple, se divisent et s’attribuent les pôles opposés de l’ambiguïté. L’un s’identifie au désir de rester et l’autre au désir de partir ; ou l’un idéalise le nouveau lieu et l’autre le dénigre ; l’un exprime de l’optimisme, l’autre se plonge dans le pessimisme. Le doute perpétuel de la personne migrante n’est pas « être ou ne pas être », mais le perpétuel « partir ou ne pas partir ».

Ces impasses aboutissent généralement à des escalades, surtout si l’on commet, en thérapie, l’erreur de tenter de résoudre la question de partir ou de rester. Thérapeutiquement, j’ai trouvé utile la prescription d’une période de moratoire de trois ou six mois, qui prescrit de rester précisément dans les limbes, sans savoir quelle sera la décision finale, mais en utilisant entre-temps, comme pratique, un rituel d’oscillation, semblable aux jours pairs et impairs de Mara Selvini Palazzoli. Aux deux personnes polarisées, on suggère de penser, de sentir et d’agir ensemble comme si elles restaient dans le pays d’adoption les jours pairs. Ces jours-là, elles doivent apprendre l’anglais, faire de nouvelles connaissances, se relier à l’école des enfants, au quartier, à l’église, ou s’acheter un fauteuil, comme si elles restaient. En revanche, les jours impairs, elles doivent toutes deux agir comme si elles rentraient dans leur pays d’origine. Elles doivent épargner pour le retour, communiquer avec leurs proches et se reconnecter émotionnellement, se renseigner sur d’éventuels emplois, sur le logement, et se tenir informées de la situation politique actuelle de leur pays.

Ancrer l’ambivalence dans des actions alternées mais conjointes donne au couple polarisé un sentiment de pouvoir, de contrôle et de collaboration, plutôt que de compétition, quant à ses options. De cette façon, l’empathie pour chaque position augmente. Un autre avantage du rituel d’oscillation est la création d’un climat de répétition de compétences qui ne seront inutiles pour aucune des décisions à venir. Cette mobilisation supplante le climat de paralysie que créent les polarisations rigides.

4. Séparations et retrouvailles : narrations de vies séparées et célébrations des retrouvailles

Les migrations impliquent fréquemment des séparations à l’intérieur de la famille nucléaire. Bien souvent, une mère ou un père laisse ses enfants à des proches pour pouvoir affronter le passage sans papiers, en raison de contraintes économiques ou d’un manque d’aide pour la garde des enfants. Ces familles transnationales, avec une partie là-bas et une autre ici, subissent souvent des séparations multiples, parfois sur des périodes de plusieurs années durant lesquelles se créent de nouveaux liens avec des personnes qui prennent soin des enfants et avec la famille élargie, puis, éventuellement, de nouvelles séparations ou des retrouvailles (Suárez-Orozco, C., à paraître).

Les départs et les retrouvailles placent tous les sous-systèmes de la famille trigénérationnelle, ici et là-bas, en situation de perte ambiguë, ce qui crée un manque de clarté sur qui est dedans ou dehors de la famille, et un manque de clarté sur qui remplit quelle fonction ou quel rôle. Ce phénomène a été appelé par Pauline Boss les « frontières familiales ambiguës ». Quand l’homme part, la femme devient cheffe d’une famille monoparentale ; quand la mère part, la grand-mère prend la place de la mère ; mais plus important encore, des morceaux entiers d’histoire personnelle ne peuvent plus être partagés.

De nombreux problèmes structurels, émotionnels et psychosomatiques apparaissent dans la période des retrouvailles, qui peut correspondre au retour au pays natal.

Parmi les rituels thérapeutiques utiles figure la construction d’une narration de mise à jour des événements survenus pendant la séparation, d’un côté et de l’autre de la famille transculturelle.

Par exemple, avec des enfants séparés de leurs parents, on peut construire une narration sous la forme d’un conte pour enfants qui commence ainsi : « Il était une fois un enfant qui s’appelait Juan Chávez Sandoval… Quand Juan avait 3 ans, ses parents ont dû partir en Californie… quand Juan avait six ans, il est allé vivre avec ses parents. » Les faits survenus pendant les trois années de séparation peuvent être décrits ainsi : « Juan a vécu avec sa grand-mère dans telle maison et telle école, pendant que ses parents travaillaient à tel et tel endroit… », et l’on continue ainsi à raconter les histoires d’un côté et de l’autre (feedback) jusqu’à arriver au présent — et même à inclure des idées d’avenir (un feedforward), où la famille planifie les activités qu’elle souhaite mener ensemble comme unité familiale réintégrée. La mise par écrit de cette histoire en séance, avec sa lecture et sa relecture, peut être complétée par des dessins, des photographies ou des objets qui intègrent le passé au présent et renforcent les liens pour tous (Falicov, C., 1998).

5. L’inévitable survenue des transitions du cycle de vie : les rituels de guérison

Il ne fait aucun doute que les changements de la vie suivent leur cours parallèlement à la migration pour les familles migrantes : naissances, morts, mariages marquent des transitions dans la famille. Dans certains cas, ces changements produisent de nouvelles pertes ambiguës, comme le divorce, ou de nouvelles pertes non ambiguës, comme la mort d’un membre de la famille, qui viennent s’accumuler sur les pertes de la migration. Dans le cas de la mort subite d’un père au pays d’origine, par exemple, la qualité provisoire du départ et les possibilités toujours différées de retour accentuent les sentiments de culpabilité et l’impossibilité de réparation, et fréquemment l’impossibilité de participer au deuil collectif. Dans ces moments-là, la personne migrante remet peut-être une fois de plus en question la sagesse de sa décision d’émigrer et se demande où se trouve réellement son lieu d’appartenance.

Les rituels thérapeutiques de guérison peuvent inclure la création de cérémonies équivalentes dans le pays d’adoption : en cas de décès et d’impossibilité de réunion familiale, par exemple, on peut suggérer des rituels comme des messes, la création d’autels privés avec des bougies, des photos, des fleurs et des objets de la personne défunte, ou l’invitation à cette cérémonie d’un membre du pays d’origine qui se trouve ici ou là-bas ; ou encore créer un rituel de connexion avec la famille de la personne décédée, ou toute forme de message qui symbolise la possibilité que l’amour soit, en réalité, transnational.

En somme, nous pouvons relier les rituels spontanés et les rituels thérapeutiques, parce que tous deux :

  • apportent un soulagement à des personnes en situation complexe ;
  • créent et maintiennent des communautés (fréquemment à longue distance) ;
  • sont des catalyseurs pour les sentiments, les pensées et l’action ;
  • créent des significations stables au milieu du changement ;
  • compensent les pertes ;
  • expriment les deux faces de l’ambiguïté : connexion et déconnexion, gain et perte.

Des pistes pour le travail thérapeutique

Je conclurai par un résumé des étapes suggérées pour le travail thérapeutique :

  • obtenir une narration de la migration (qui, comment, quand, ce qui s’est passé lors de l’étape de prémigration et de préparation, lors de l’entrée, puis de l’adaptation) ;
  • considérer les connexions entre les pays et les parties de la famille ;
  • explorer les significations positives et négatives de la migration pour chaque membre de la famille ;
  • interroger l’émergence de rituels spontanés ;
  • co-construire avec les personnes qui consultent des rituels thérapeutiques appropriés.

Où que nous soyons, nous faisons partie d’un monde presque sans frontières. L’immigration est l’un des sujets centraux de la mondialisation au XXIe siècle. Aux États-Unis, en Europe et en Amérique latine, les hôpitaux, les centres de soins et les cabinets privés sont devenus des lieux de rencontre interculturelle entre équipes soignantes et personnes qui consultent. Les familles fonctionnent de plus en plus dans des espaces transnationaux. Pour que nos échanges gagnent en efficacité, nous devons réfléchir à nos propres expériences de migration ou de déménagement, et à notre propre usage de rituels spontanés ou inventés — tel le rituel de la psychothérapie elle-même. Car les rituels nous offrent une avenue qui relie le concret au métaphorique, ils créent des ponts entre le passé, le présent et l’avenir, et ils enveloppent les contradictions implicites des pertes ambiguës de la trajectoire migratoire.

Merci beaucoup, et paix à vous.

Notes de l’original

(*) Travail présenté au VIIIe Congrès national de thérapie familiale de l’Asociación Mexicana de Terapia Familiar, le 5 octobre 2001, et lors d’une conférence organisée par le CEFYP, à Buenos Aires, le 10 novembre 2001.

Cet article a été publié dans le n° 69 de Perspectivas Sistémicas, novembre-février 2001/2002.

Qui est Celia Falicov

La Dre Celia Falicov, Ph.D., est Clinical Professor à l’université de San Diego, en Californie (États-Unis), et Visiting Professor à la Tavistock Clinic de Londres. Elle a également accordé à Perspectivas Sistémicas un entretien sur les interventions communautaires.

Cet article est la traduction française de « Migración, perdida ambigua y rituales », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 69, novembre 2001-février 2002). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Falicov, C. (2022). Migration, perte ambiguë et rituels (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/migration-perte-ambigue-et-rituels (Œuvre originale publiée en 2001 dans Perspectivas Sistémicas, n° 69, novembre 2001-février 2002 ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/06/29/migracion-perdida-ambigua-y-rituales/)

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