Systemic Practice and Action Research · Pratique systémique
On connaît Cybersyn, le projet de pilotage cybernétique de l’économie chilienne sous Allende. On connaît beaucoup moins le reste du parcours latino-américain de Stafford Beer. José-Carlos Mariátegui le reconstitue à partir d’archives et d’entretiens : SIGMA au Chili dans les années 1960, CENTRO au Pérou, puis le Mexique, l’Uruguay, le Venezuela et la Colombie, entre réussites, fiascos et récupération néolibérale.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Au-delà du projet Cybersyn : sur les traces des projets et des idées de Stafford Beer en Amérique latine, par José-Carlos Mariátegui, publié dans Systemic Practice and Action Research (Springer) (2025), doi : 10.1007/s11213-025-09717-2, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Si le VSM est abstrait dans sa conception, il n’est jamais politiquement neutre.
José-Carlos Mariátegui
Résumé
Cet article explore les voyages et les collaborations moins connus de Stafford Beer en Amérique latine, au-delà du célèbre projet chilien Cybersyn. Il fait remonter l’engagement de Beer dans la région aux années 1960, avec sa société SIGMA, ses projets au Chili et ses tentatives d’expansion vers d’autres pays latino-américains. Il éclaire aussi un projet relativement méconnu des années 1970 au Pérou, le Centre d’études de la participation populaire (CENTRO), influencé par les idées de Beer sur les systèmes d’information et de pilotage des entreprises en temps réel. Il explore en outre la participation de Beer à divers projets en Amérique latine dans les années 1980 et 1990, à mesure que la région revenait à la démocratie, notamment au Mexique, en Uruguay (URUCIB), au Venezuela (Cybervenez) et en Colombie. Si certaines mises en œuvre, en particulier en Uruguay et en Colombie, ont montré le potentiel du modèle du système viable (VSM) pour favoriser une véritable démocratie organisationnelle et la transformation sociale, d’autres, au Mexique et au Venezuela, ont échoué en raison de l’instabilité politique ou d’une corruption systémique. L’article soutient que, si le VSM de Beer est souvent décrit comme purement technocratique, sa mise en œuvre en Amérique latine montre que, parfois récupéré par des réformes néolibérales, il a aussi rejoint des aspirations régionales à la transformation sociale et à la libération créatrice par la technologie, ce qui remet en cause des préjugés tenaces sur les lieux d’où l’innovation technologique peut venir.
Mots-clés : Stafford Beer, Amérique latine, cybernétique, modèle du système viable (VSM), démocratie
L’objet de cet article est de proposer une revue approfondie des travaux et des réseaux moins connus de Stafford Beer en Amérique latine, au-delà du projet Cybersyn. La recherche s’appuie sur des documents de la Stafford Beer Collection de la Liverpool John Moores University (SBCLJM), ainsi que sur des entretiens et des publications. L’article soutient que, si le VSM de Beer est souvent décrit comme purement technocratique, sa mise en œuvre en Amérique latine montre qu’il a aussi rejoint des aspirations régionales à la transformation sociale et à la libération créatrice par la technologie, ce qui remet en cause des idées préconçues sur les lieux d’où l’innovation technologique peut venir.
Stafford Beer (1926–2002) est considéré comme l’une des figures les plus influentes de la cybernétique du management. Il est sans doute surtout connu pour son travail sur le projet Cybersyn au Chili, sous la présidence de Salvador Allende (1971–1973) (Beer 1981 ; Pickering 2010 ; Medina 2011). Beer y a utilisé son modèle du système viable (VSM), qui conçoit tout système viable, ou en état de fonctionner, comme cinq sous-systèmes interconnectés permettant l’autorégulation, l’auto-organisation et l’autoréférence. Le VSM a été un élément décisif du projet Cybersyn, qui visait à gérer les industries nationalisées du Chili selon des principes cybernétiques, en permettant à la fois une coordination centrale et la participation des travailleurs grâce à divers composants, dont un réseau de téléscripteurs, un logiciel statistique et une salle des opérations.
En dehors du projet Cybersyn, pourtant, on dispose de peu de recherches sur le travail de Beer en Amérique latine, notamment sur la manière dont le VSM a été discuté et déployé dans les différents pays où il a été consultant, en particulier dans les années 1980 et 1990. Ce parcours remonte aux projets de conseil de SIGMA au Chili dans les années 1960, qui ont aussi donné à Beer l’occasion de prospecter d’autres débouchés au Pérou, en Argentine et au Brésil, mais sans résultat concret. Dans les années 1970, à l’époque du projet Cybersyn, Beer a exercé une certaine influence sur un autre projet relativement méconnu au Pérou, le Centre d’études de la participation populaire (CENTRO), une initiative du gouvernement militaire péruvien, qui entendait mener des réformes sociales et économiques radicales et profondes. Dans les années 1980 et 1990, tandis que la démocratie se rétablissait dans les pays d’Amérique latine, des gouvernements ont fait appel à Beer pour plusieurs projets de conseil dans la région. Parmi les plus fructueux figurent URUCIB (Uruguay Cibernético) et l’application du VSM à plusieurs projets publics en Colombie. Il y a eu aussi des entreprises moins réussies, comme la participation de Beer auprès des gouvernements du Mexique et du Venezuela. Compte tenu de l’attachement de Stafford Beer à la région après son engagement profond dans le projet Cybersyn, cette étude originale vise à donner une vue d’ensemble des voyages moins connus de Beer en Amérique latine, y compris de son réseau et de ses collaborations. Les idées de Beer sur la démocratie faisaient partie intégrante de son œuvre plus large en cybernétique et en management des organisations. Beer pensait que la cybernétique, et en particulier le modèle VSM, avec sa capacité à apprendre, à s’adapter et à évoluer, pouvait servir de plan directeur pour des relations sociales et des flux d’information qui garantiraient la plus grande liberté possible aux individus, en améliorant le fonctionnement des systèmes démocratiques et en les rendant ainsi plus réactifs et plus adaptés aux besoins et aux désirs de la population (Beer 1971, 1983, 1989).
Comme l’article s’efforcera de le montrer, si les résultats ont été mitigés, ces systèmes qui auraient pu avoir un profond impact sociétal en Amérique latine ont paradoxalement été promus, dans les années 1980 et 1990, par une élite technocratique et néolibérale, devenue la conceptrice et l’exécutante des réformes économiques qui ont marqué la région au cours des quatre dernières décennies. Alors que le projet Cybersyn a reçu ces dernières années une attention considérable, dans le monde universitaire comme dans les médias grand public (Pickering 2010 ; Medina 2006, 2011, 2015 ; Benezra 2018 ; Morozov, 2014 ; Alvarez et Gutierrez 2022 ; Vehlken 2022), l’engagement plus large de Beer en Amérique latine reste largement inexploré. Notre recherche comble cette lacune importante en documentant le travail considérable de Beer et son influence dans toute la région, avant comme après le projet Cybersyn. Dans une perspective plus large, cet article contribue aux discussions en cours sur la relation entre cybernétique et transformation politique, en complément des travaux récents de Srnicek et Williams (2015) et de Muldoon (2022) sur le potentiel politique des systèmes technologiques. En examinant la manière dont les idées de Beer ont été interprétées et mises en œuvre sous différents régimes politiques, notre recherche apporte un éclairage nouveau sur la relation complexe entre pensée cybernétique, pouvoir d’État, transformation sociale et mise en œuvre technologique.
Notre démarche méthodologique suit la méthode historique de Collingwood, qui associe une investigation systématique fondée sur des preuves à une interprétation critique de sources multiples (Collingwood 2020). Cet article de recherche est issu de notre travail de coédition du numéro spécial d’AI & Society (volume 37, numéro 3, septembre 2022) consacré à « Cybernetics in Latin America: Contexts, Developments, Perceptions and Impacts » (La cybernétique en Amérique latine : contextes, développements, perceptions et impacts), qui a dressé une vaste cartographie du champ à travers 20 contributions originales (Mariátegui et al. 2022a). Ce numéro a cependant aussi révélé d’importants territoires inexplorés dans l’histoire sociale de la cybernétique en Amérique latine, en particulier la participation de Stafford Beer à d’autres projets que Cybersyn.
Les principales sources proviennent d’une vaste recherche d’archives menée à la SBCLJM, complétée par des documents des archives Darcy et Berta Ribeiro de l’université de Brasília, des archives de l’Organisation internationale du travail (OIT) à Genève et des archives personnelles de Carlos de Senna Figueiredo à Rio de Janeiro, ainsi que par des articles et des publications. Pour enrichir ces sources documentaires et mieux comprendre les raisonnements et les motivations des protagonistes de cette histoire, nous avons mené des entretiens approfondis avec des figures clés de divers projets cybernétiques en Amérique latine, dont Angela Espinosa, Víctor Ganón, Joan Garcés, Allenna Leonard, Francisco Sagasti et Carlos de Senna Figueiredo. Cette approche fondée sur des sources multiples a permis de reconstituer une compréhension plus complète de l’engagement de Beer en Amérique latine. En analysant de manière critique à la fois les documents d’archives et les témoignages directs, nous reconstituons le réseau complexe de relations et d’initiatives qui a façonné la mise en œuvre des principes cybernétiques dans divers contextes politiques et sociaux de la région. Cette méthodologie permet de comprendre non seulement ce qui s’est passé, mais aussi les raisonnements et les motivations qui sous-tendent ces évolutions historiques.
Après cette brève introduction, l’article retrace les années où Beer a fondé le cabinet de conseil SIGMA, en particulier son travail au Chili, ainsi que ses tentatives infructueuses ultérieures d’étendre ses activités à d’autres pays d’Amérique latine. Nous donnerons ensuite un aperçu de CENTRO, un projet mené au Pérou dans les années 1970, à peu près à la même époque que le projet Cybersyn, et de la manière dont y ont été discutées les idées de Beer sur un système d’information et de pilotage des entreprises en temps réel. Nous présenterons ensuite quelques-uns des projets auxquels Beer a participé dans les années 1980 et 1990, alors que l’Amérique latine revenait peu à peu à la démocratie et que des gouvernements sollicitaient son expertise, à savoir les cas du Mexique (1982–1983), d’Uruguay Cibernética - URUCIB (1986–1988), de Cybervenez - Venezuela cybernétique (1989) et de plusieurs projets menés en Colombie à l’aide du VSM (1993–2002). À travers ces cas, nous analyserons comment les idées de Beer sont passées d’une attention initiale à la gestion industrielle au traitement de défis politiques, organisationnels et socio-économiques complexes dans le secteur public, à mesure que le VSM était traduit et adapté à différents contextes politiques, parfois avec succès, comme en Uruguay et en Colombie, parfois sans succès, comme au Venezuela et au Mexique (Beer 1989). Cette analyse montrera que ces mises en œuvre n’étaient pas de simples exercices technocratiques, mais des tentatives d’accorder les principes cybernétiques aux aspirations de l’Amérique latine à la transformation sociale et à la libération créatrice. Enfin, nous conclurons par un bref aperçu des principales idées de l’article et par un petit éloge de Stafford Beer et du fondateur de CENTRO, Darcy Ribeiro.
Enfin, cet article fait appel à quelques termes clés qu’il convient de définir d’emblée pour guider la lecture, à savoir : cybernétique, néolibéralisme et autonomie. Dans ce contexte, la cybernétique représente plus que la seule science du pilotage et de la communication ; elle incarne une approche systématique du management des organisations qui met l’accent sur l’autorégulation et les mécanismes de rétroaction, en particulier lorsqu’elle s’applique aux systèmes sociaux et économiques (Beer 1959, 1972, 1981). Le néolibéralisme apparaît comme une doctrine économique qui prône la déréglementation des marchés et la privatisation, mais aussi, comme nous le verrons plus loin, comme une force de transformation qui, en Amérique latine, s’est approprié les principes cybernétiques pour faire progresser le contrôle technocratique et l’efficacité des marchés, souvent à l’opposé de la vision de Beer visant à maximiser la liberté des personnes (Harvey 2005). L’autonomie, principe central de l’œuvre de Beer, désigne la capacité de décision décentralisée et la participation des travailleurs, un principe qui a pris des sens différents en passant de la vision émancipatrice de Beer à ses diverses mises en œuvre dans les contextes latino-américains (Beer 1981, 1989). La tension entre ces concepts devient particulièrement visible lorsqu’on examine la manière dont le VSM de Beer a été adapté et mis en œuvre dans différents environnements politiques de la région.
Anthony Stafford Beer est né à Croydon, près de Londres, le 25 septembre 1926 (Pickering 2010). Fils de William John Beer, statisticien en chef du Lloyd’s Register of Shipping, Beer s’inscrit en philosophie et en psychologie à l’University College London, mais abandonne ses études pour s’engager en 1944 comme artilleur dans la Royal Artillery ; il quitte l’armée en 1949 avec le grade de capitaine. En 1956, il entre à la société Samuel Fox, à Sheffield, filiale d’United Steel, où il convainc la direction de créer un groupe de recherche opérationnelle (RO), qui devient le département de recherche opérationnelle et de cybernétique. La RO consistait à appliquer des méthodes analytiques avancées pour aider à prendre de meilleures décisions et à résoudre des problèmes complexes. Concept né à l’origine en temps de guerre, la RO a pris de l’importance pour les entreprises, les pouvoirs publics et d’autres contextes organisationnels. À cette époque, United Steel a acheté l’un des premiers ordinateurs centraux utilisés dans le secteur privé en Grande-Bretagne, qui faisait tourner des simulations et ouvrait la voie à ce qu’on appelait alors la « cybernétique du management », une discipline très centrée sur l’application de mécanismes de pilotage au sein des organisations (Gross 2020). Le travail de Beer en cybernétique du management a marqué le monde des affaires et du management, et lui a valu un succès et une notoriété relatifs (Beer 1959).
En 1961, Beer quitte United Steel et fonde Science in General Management Limited (SIGMA), un cabinet de conseil spécialisé dans les analyses visant à optimiser les opérations industrielles. SIGMA se consacrait principalement à la RO, qui permettait alors aux entreprises de trouver des solutions pratiques et « scientifiques » à plusieurs problèmes qui commençaient à apparaître en leur sein à mesure qu’elles se complexifiaient. Comme le disait Beer, du fait de « la croissance des nouvelles technologies, de la disponibilité de nouveaux dispositifs de pilotage (surtout les ordinateurs) et de l’évolution de la situation sociale, tout cela pose à la direction d’innombrables problèmes qui devraient être étudiés de novo » (Beer 1965). Dans ce contexte, SIGMA proposait des services non seulement de RO, mais aussi de cybernétique et de dynamique industrielle ; cette dernière désignait une méthode de modélisation pour comprendre et gérer le comportement complexe des processus industriels, principalement par simulation informatique (Forrester 1961).
SIGMA était dirigée par Stafford Beer en association avec Roger Eddison et Metra International, un organisme européen et mondial de premier plan dans la recherche en management (Beer 1965). Elle fonctionnait comme une sorte d’organisme vivant ou d’organisation fluide, libre d’une structure organisationnelle trop rigide, ce qui permettait d’affecter les personnes d’un projet à l’autre à tout moment (Sigma Brochure, 1965 ; Beer 1965). Au sommet de la « structure organisationnelle fluide » de SIGMA, proche des idées du VSM, se trouvait Stafford Beer ; au deuxième niveau, Roger Eddison comme directeur des opérations et Lancelot Perowne comme directeur du développement ; puis, au troisième niveau, les trois directeurs généraux : Andrew Muir (RO), Basil Balder (cybernétique) et Duncan Mountford (dynamique industrielle).
En 1963, l’équipe de SIGMA comptait environ 31 personnes, et, en 1965, environ 70 (Beer 1965). SIGMA était une entreprise d’un type particulier, avec certaines ressemblances avec le monde universitaire : le personnel bénéficiait par exemple d’un système de « congé sabbatique », par lequel chaque année de service donnait droit à quatre semaines de recherche à plein salaire ; l’entreprise avait aussi créé un poste de maître de conférences SIGMA en RO et deux postes de chargé de recherche en collaboration avec le département d’informatique, de cybernétique et de management du Brighton Technical College (Beer 1965). Enfin et surtout, il était fondamental pour Beer de travailler avec une équipe interdisciplinaire, qu’il répartissait en quatre ensembles : sciences physiques et de l’ingénieur (34 %) ; sciences biologiques et humaines (24 %) ; mathématiques, statistique et logique (26 %) ; philosophie, politique et économie (16 %) (Beer 1965).
Les rares documents de la période SIGMA disponibles à la SBCLJM, ainsi que d’autres références de recherche, montrent que SIGMA avait une équipe de scientifiques de la RO qui travaillait pour la Compañía de Acero del Pacífico (CAP) à partir de 1963. La CAP était l’un des plus grands producteurs d’acier d’Amérique du Sud et a joué un rôle clé dans le développement industriel et économique du Chili dans les années 1960. Elle avait été fondée en 1946 dans le but de promouvoir et de développer l’industrie chilienne. Il s’agissait au départ d’une société d’économie mixte, dont les actions étaient détenues par l’État chilien par l’intermédiaire de la Corporación de Fomento de la Producción (CORFO), agence chilienne de développement économique qui promeut la compétitivité et la diversification productive, par la Caisse autonome d’amortissement de la dette publique et par des actionnaires privés. L’inauguration de l’aciérie de Huachipato en 1950, puis l’intégration d’activités minières avec les gisements de fer d’El Algarrobo en 1959 et d’El Romeral en 1971, ont encore élargi les activités de la CAP. Selon Eden Medina, c’est en 1962 que le directeur de la CAP a pris contact avec SIGMA. Beer, qui n’était jamais allé en Amérique latine, a refusé de s’y rendre lui-même en raison de son emploi du temps chargé, mais il a constitué une équipe pour aller au Chili, dirigée par Marino Dizy, venu d’Espagne, et par deux Anglais, Andrew Muir et Colin Faulkner (Beer 1981 ; Medina 2011). Le travail de SIGMA consistait à démontrer l’intérêt de divers projets d’investissement en optimisant les processus et en améliorant l’efficacité, et à résoudre ainsi toute une série de problèmes de management tactique et stratégique et de formation. Dans ce cadre, l’équipe devait déterminer la production maximale potentielle d’une aciérie, améliorer la production et le rendement des laminoirs, élaborer des approches stratégiques pour l’extraction du minerai, dispenser une formation essentielle aux méthodes de RO et analyser le trafic afin de rationaliser les opérations de l’aciérie de Huachipato. Pendant ce travail pour la CAP, de nombreux problèmes repérés par l’équipe de conseil de SIGMA ont été résolus, et la mise en œuvre a été effective dans presque tous les cas. Il en est résulté des économies substantielles et la mise au point de nouvelles techniques (Muir 1963b). À partir de leur expérience à la CAP de Huachipato, Muir, Dizy et Faulkner ont publié dans l’Operational Research Quarterly un article qui passait en revue vingt mois de travail de RO au Chili (Muir et al. 1964). Outre le travail à la CAP, SIGMA a aussi travaillé avec les chemins de fer chiliens, pour lesquels elle a pu réaliser une analyse du chemin critique (CPA) pour la ligne San Fernando-Talca et calculer le réseau de Roy sur un IBM 1401, un ordinateur décimal à longueur de mot variable, à l’aide d’un programme PERT modifié (Dizy 1965a). Le volume de travail étant important, SIGMA a aussi fait appel sur place à des étudiantes et étudiants en appui. Parmi ces recrues figurait Fernando Flores, qui étudiait le génie industriel à l’Université catholique du Chili, avait reçu une formation en RO et à qui SIGMA a confié du travail sur le contrat avec les chemins de fer chiliens. C’est à cette époque que Flores a découvert Cybernetics and Management de Beer (Beer 1959, 1981, p. 207 ; Medina 2011, p. 31 ; Rivera 2011). Après ses études, les livres de Beer ont continué d’influencer Flores, en particulier Decision and Control (Beer 1966), et Flores voyait en Beer un profond visionnaire du domaine, qui s’éloignait des idées plus techniques de la RO.
Le bulletin interne de SIGMA, le SIGMA SITREP, a consacré deux numéros, en 1963 et en 1965, à ses affaires et à ses perspectives en Amérique latine. Dans l’ensemble, il en ressortait un vif intérêt pour le développement des affaires dans la région, d’autant plus que cinq scientifiques travaillaient déjà au Chili. Sous le titre « Letter from South America » (Lettre d’Amérique du Sud), le SIGMA SITREP décrivait l’augmentation considérable de ses activités et de ses démarches commerciales (Dizy 1965b, c). On y lit que Marino Dizy, dans ses rares moments libres au Chili, tentait de susciter davantage d’intérêt de la part de la CORFO, dont les efforts portaient sur l’expansion de l’économie, en particulier dans le domaine industriel. La deuxième démarche consistait à visiter des centres industriels dans d’autres pays et à s’entretenir avec la direction des industries locales, en expliquant l’objet de la RO et le service proposé par SIGMA, puisqu’un usage plus répandu de ces techniques ne pouvait qu’aider à l’amélioration générale des conditions économiques dans toute l’Amérique latine.
L’équipe de SIGMA s’est rendue au Brésil et en Argentine pour explorer et élargir ses débouchés. À São Paulo, un potentiel s’est présenté à SIGMA par l’intermédiaire de SPEED, filiale des Brazilian Telephone Guides, qui cherchait des conseils pour relancer efficacement ses services de bureau informatique, ce qui aurait pu ouvrir à SIGMA les portes de plus de 20 entreprises industrielles et commerciales au Brésil. En Argentine, SIGMA a consacré trois jours à évaluer le paysage local de la RO, en menant douze entretiens dans divers secteurs, dont la sidérurgie, le pétrole et l’industrie manufacturière, afin d’apprécier le potentiel de ses services sur ces marchés (Muir 1963a).
D’autres marchés possibles se trouvaient au Venezuela et au Pérou, où l’expérience de SIGMA à la CAP au Chili était particulièrement précieuse. Début juin 1965, un voyage de Caplin et Dizy au Pérou a permis, malgré un vol retardé, de mener avec efficacité douze rendez-vous avec une clientèle potentielle en moins de 32 heures. Cette visite éclair a été l’occasion de rencontrer des étudiantes, des étudiants et le corps enseignant de la faculté du pétrole de l’Université nationale d’ingénierie de Lima et de responsables de haut rang du secteur pétrolier nationalisé, pour discuter des avantages des techniques de RO. Ces rencontres bien coordonnées avaient été organisées par Fausto Valdeavellano, du Pérou, formé en ingénierie et passé par un stage chez SIGMA. Le potentiel d’affaires au Pérou était évident, des responsables du secteur pétrolier s’intéressant à une analyse du chemin critique pour une nouvelle raffinerie prévue par des constructeurs japonais. Les documents mentionnent qu’une « figure de premier plan de l’industrie de la farine de poisson, ancien vendeur de fioul » (peut-être l’homme d’affaires péruvien Luis Banchero Rossi) connaissait bien la cybernétique et s’était montré intéressé par la résolution d’un coûteux problème de transport. En outre, l’Association péruvienne de management a proposé un séminaire d’une semaine à Lima pour l’automne, une excellente occasion pour SIGMA de poursuivre ses efforts de promotion (Dizy 1965c).
Aucune des visites en Argentine, au Brésil, au Pérou ou au Venezuela n’a cependant abouti. SIGMA s’était heurtée à des difficultés importantes pour étendre ses activités en Amérique du Sud. D’abord, les honoraires de conseil de SIGMA étaient élevés par rapport à ceux des cabinets locaux, ce qui la rendait moins compétitive sur le marché. Ensuite, la région connaissait une pénurie de devises fortes, ce qui compliquait les transactions financières et la possibilité de décrocher des contrats. Enfin, des entreprises nord-américaines entraient agressivement sur le marché, souvent soutenues par l’aide financière d’initiatives comme l’Alliance pour le progrès et la Fondation Ford, ce qui leur donnait un net avantage, en particulier pour obtenir des projets auprès d’organismes publics, pour lesquels ce soutien financier était très persuasif (Dizy 1965b).
Il ne faut pourtant pas négliger les projets de SIGMA au Chili ni sa tournée de promotion en Amérique latine, qui ont suscité un intérêt et un enthousiasme importants pour les possibilités des approches cybernétiques de la gouvernance et de la planification. Les premières interactions de SIGMA en Amérique latine ont peut-être semé les graines des collaborations ultérieures, plus étendues, de Beer dans la région, à savoir le projet Cybersyn au Chili et, dans une certaine mesure, CENTRO au Pérou. Des années plus tard, sous le gouvernement Allende, Fernando Flores, sur qui la cybernétique du management de Beer avait laissé sa marque et qui avait travaillé pour SIGMA au Chili, prendra la direction technique générale de la CORFO, avec la responsabilité de la régulation quotidienne des usines nationalisées, et finira par faire venir Beer au Chili pour mettre son expertise en management cybernétique au service de la gestion de ces usines, ce qui deviendra le projet Cybersyn (Medina 2011 ; Pickering 2010 ; Rivera 2011). Au Pérou, lors de la tournée de David Caplin et d’autres membres de l’équipe de conseil de SIGMA à Lima, une rencontre avec Francisco Sagasti a eu lieu lors d’un dîner organisé par Valdeavellano. Cette rencontre a conduit Sagasti à passer une saison chez SIGMA au Royaume-Uni (de septembre 1966 à août 1967). Pendant ce séjour, Sagasti a été influencé par les idées de Beer, ce qui l’a amené à entreprendre un master à la Pennsylvania State University, puis, en 1968, à poursuivre un doctorat à la Wharton School de l’université de Pennsylvanie sous la direction du théoricien des organisations Russel Ackoff, père de la planification stratégique fondée sur la théorie des systèmes (Sagasti 1971). Sagasti deviendra finalement président du Pérou (2020–2021) et expert international des TIC pour le développement.
Au début des années 1970, l’Amérique latine a connu deux des expériences les plus originales et les plus novatrices de cybernétique du management, au sein des gouvernements socialistes du Chili et du Pérou. Ces gouvernements cherchaient à produire de profondes transformations sociales. C’est dans ce contexte qu’est né le projet Cybersyn au Chili. Comme on l’a dit, cet article ne vise pas à expliquer le projet Cybersyn, qui a fait l’objet de nombreuses recherches, en particulier au cours des quinze dernières années (Alvarez et Gutierrez 2022 ; Benezra 2018 ; de Senna Figueiredo 2022 ; Espejo 2022b ; Medina 2011 ; Morozov 2014 ; Ossa et Rivera 2008 ; Palmarola et al. 2024 ; Pickering 2010 ; Vehlken 2022). Nous souhaitons néanmoins mettre en lumière un projet relativement méconnu de la même époque, mené au Pérou en 1972, sous le Gouvernement révolutionnaire des forces armées (Gobierno Revolucionario de la Fuerza Armada, ou GRAF, selon son sigle espagnol), dirigé par le général Juan Velasco Alvarado (1968 - 1975). Le GRAF entendait mener de profondes réformes sociales et économiques dans le pays. Parmi ses réformes les plus importantes, il a exproprié et nationalisé les compagnies pétrolières et décrété une vaste réforme agraire qui a dissous les haciendas andines et les anciennes plantations côtières, dans le but de transformer le modèle rural semi-féodal en un ensemble moderne de coopératives agricoles.
Velasco cherchait à conduire le Pérou vers la modernisation, non pas selon les modes occidentaux de production et de consommation, mais en introduisant radicalement de nouveaux dispositifs qui plaçaient au centre la satisfaction des besoins humains et le bien-être, et pas seulement la prospérité économique. Le GRAF visait une « démocratie sociale de pleine participation » en créant un modèle dans lequel le peuple pourrait décider de son avenir et participer activement à sa construction. Pour atteindre un objectif aussi ambitieux, il semblait évident qu’il fallait des données précises et la capacité de les analyser.
En 1972, le GRAF a décidé de créer le Centre d’études de la participation populaire (Centro de Estudios de Participación Popular, selon son nom espagnol, ou CENTRO, comme on l’appelait couramment). CENTRO a été fondé par l’anthropologue brésilien Darcy Ribeiro, ancien ministre de l’Éducation et chef de cabinet sous le gouvernement de João Goulart, exilé du Brésil après le coup d’État militaire de 1964. Avec le mathématicien argentin Oscar Varsavsky, Ribeiro aspirait à créer un « modèle de socialisme cybernétique » pour le Pérou (de Senna Figueiredo 2022 ; Mariátegui 2024). Varsavsky proposait un plan de développement socialiste fondé sur la simulation numérique et des modèles computationnels, qu’il appelait le Projet national (Proyecto Nacional), capable de rendre compte des nombreuses variables qui interviennent dans l’élaboration des politiques nationales (Varsavsky 1975). La vision de CENTRO était de favoriser une « infrastructure de rétroaction » inclusive et participative, un ensemble d’outils d’analyse pour repérer les problèmes sociaux et associer une population souvent exclue à la résolution des problèmes et à la prise de décision. L’idée était que, par une participation active, le peuple pourrait façonner son avenir économique et social.
Varsavsky a mis au point un modèle computationnel pour explorer les possibilités de transformation sociétale selon la disponibilité des ressources, la répartition des richesses et la viabilité politique. Plutôt que de prédire des résultats, Varsavsky cherchait à utiliser l’expérimentation numérique et des modèles computationnels pour concevoir des modèles possibles de développement et de bien-être social. Pour un chercheur en sciences sociales comme Ribeiro, ce type d’expériences permettait de visualiser des futurs possibles et des « utopies viables », en particulier pour répondre aux besoins fondamentaux au Pérou (Viedma 2021).
Les idées de Stafford Beer ont été introduites à CENTRO par le Brésilien Carlos Senna Figueiredo, que Beer avait d’abord recruté comme spécialiste des modèles mathématiques appliqués pour le projet Cybersyn. Senna Figueiredo rejoindra plus tard CENTRO, après avoir quitté Santiago du Chili pour Lima par avion le 11 septembre, au moment même où se déroulait le coup d’État contre Salvador Allende. Les documents de CENTRO révèlent un avant-projet de système d’information et de pilotage des entreprises en temps réel, semblable au projet Cybersyn, qui visait à garantir l’autonomie de décision à tous les niveaux de l’appareil industriel tout en maintenant un équilibre avec les politiques de régulation de l’État (de Figueiredo 1973).
À la différence du projet Cybersyn, toutefois, la vision de CENTRO ne portait pas sur l’automatisation du travail ou l’efficacité de la production fondée sur le VSM, mais sur l’abolition des structures de pouvoir asymétriques et l’usage de nouveaux outils pour la gouvernance de la société dans un monde de plus en plus complexe. Dans le cas péruvien, la création du secteur de la propriété sociale a rendu nécessaire la mise en place de mécanismes de participation dans les entreprises pour garantir l’autonomie de décision à tous les niveaux de l’appareil industriel. CENTRO proposait un système d’information et de pilotage comme outil pour atteindre cette autonomie, tout en sachant que ces entreprises devaient être « intégrées dans des contextes plus larges, et qu’un équilibre doit être établi entre leur autonomie et la politique de régulation de l’État dans le secteur concerné » (de Figueiredo 1973, p. 44).
Dans l’ensemble des documents de CENTRO, l’accent est mis sur la manière dont le système cherche à garantir l’autonomie de décision produite par les mécanismes de participation aux différents niveaux de direction, ce qui signifie que l’équipe de CENTRO concevait le système d’information et de pilotage comme un mécanisme de gestion, fondé sur la théorie générale des systèmes de Bertalanffy et sur des concepts de la cybernétique de Wiener (von Bertalanffy 1968 ; Wiener 1948). Le système s’inspirait principalement des idées de la première édition du livre de Beer, Brain of the Firm (Beer 1972)1, en proposant de « mettre en place un système nerveux en temps réel dans l’économie. Un système de décision en adaptation continue […] qui utilise l’ordinateur comme un moteur logique et non comme un simple dépôt de données » (de Figueiredo1973).
En outre, de Senna Figueiredo a organisé une présentation du projet Cybersyn pour des responsables de haut rang2 et est à l’origine de ce qui est peut-être le premier texte au monde publié sur le projet Cybersyn, paru chez CENTRO en 1974 dans le livre Planificación y Participación (Planification et participation) (de Figueiredo 1974). La publication a été tirée à 5 000 exemplaires, l’un des tirages les plus élevés parmi les publications identifiées de CENTRO. Dans son essai, « Le contrôle de l’information et la participation dans l’entreprise », de Senna Figueiredo relate son expérience du projet Cybersyn (avec certains passages semblables au texte cité au paragraphe précédent, ce qui confirme qu’il en est l’auteur), en donnant une explication détaillée du VSM de Beer, avec des illustrations, des organigrammes et des modèles mathématiques (Varsavsky et al. 1974).
La fin prématurée de CENTRO, après l’arrivée au pouvoir d’un nouveau coup d’État militaire en 1975 qui l’a démantelé, tient en partie à un manque de compréhension et de soutien du haut commandement militaire. Cela met en évidence un schéma récurrent en Amérique latine : les projets visionnaires succombent souvent aux priorités de court terme et à la myopie politique. Au cours de la décennie suivante, le paysage politique et économique de l’Amérique latine a profondément changé, les pays étant aux prises avec les séquelles des dictatures militaires, les crises économiques et l’influence croissante des politiques néolibérales promues par les organisations multilatérales. C’est dans ce contexte que Stafford Beer a fait son retour en Amérique latine dans les années 1980, alors que des gouvernements cherchaient des manières novatrices de relever de nouveaux défis et de réformer leur administration publique à l’aide de ses concepts cybernétiques.
Dans les années 1980, à mesure que l’Amérique latine revenait peu à peu à la démocratie, de nombreux pays de la région ont adopté des politiques néolibérales (privatisation des entreprises publiques, déréglementation, libéralisation commerciale et financière) en réponse aux crises économiques et à la dette. Ces politiques étaient promues par des organisations multilatérales comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Les gouvernements étaient attirés par le potentiel de la cybernétique comme moyen d’améliorer leurs politiques publiques et leurs efforts de réforme. La cybernétique, qui met l’accent sur la compréhension des systèmes complexes et de leurs boucles de rétroaction, offrait une approche prometteuse pour introduire davantage de rationalité, d’objectivité et de précision dans l’élaboration des politiques. Elle était aussi vue comme un moyen de moderniser le fonctionnement de l’État et de montrer un engagement en faveur de la transparence et de l’intégrité. Des organisations comme le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) ont soutenu ces réformes et permis de recourir à des spécialistes internationaux compétents. Fait intéressant, Stafford Beer a noué plusieurs collaborations en Amérique latine pendant ces années, qui nous éclairent sur les difficultés et les réussites de la mise en œuvre du VSM dans des contextes politiques, économiques et sociaux divers. Dans les sous-sections suivantes, nous explorerons le parcours de Beer dans quatre pays : le Mexique (1982–1983), l’Uruguay (1986–1988), le Venezuela (1989) et la Colombie (1993–2002). Chaque cas montre comment les idées et les méthodes de Beer, en particulier le VSM et la cybernétique de second ordre, ont été appliquées à divers aspects de l’administration publique et de l’organisation de l’État.
Beer a passé une bonne partie de l’année 1982 et toute l’année 1983 au Mexique, d’abord à l’invitation de Javier Libas, juriste, spécialiste de cybernétique et figure politique de droite, qui avait entendu parler de son travail. Beer vivait à Mexico, tandis que grandissait sa désillusion à l’égard du gouvernement mexicain. L’un des projets auxquels Beer a participé visait à s’attaquer au gaspillage alimentaire dans le pays, un problème qui découle d’infrastructures de transport et d’expédition insuffisantes et qui conduit souvent les produits à se gâter avant d’arriver sur le marché. Le projet cherchait à optimiser l’infrastructure existante, éventuellement à orienter le choix des produits vers ceux qui résistent mieux au transport, et, en définitive, à réduire le gaspillage alimentaire dans un pays qui en avait cruellement besoin3. L’entreprise s’est toutefois heurtée à de graves difficultés en raison d’une corruption généralisée dans le pays, les fonds alloués disparaissant souvent dans les poches d’agents de l’État surnommés « aviateurs », ce qui a entravé l’avancement du projet.
Le plus significatif est le mémorandum de Beer de 1983, publié dans le journal « El Norte »4 et adressé au président mexicain Miguel de la Madrid Hurtado, qui constitue une application critique du VSM pour diagnostiquer et traiter les défaillances systémiques de la gouvernance (Beer 1986). Son analyse montre comment les structures institutionnelles peuvent activement résister à la transformation, même lorsqu’il existe une volonté politique apparente de changement. Le mémorandum met en évidence deux problèmes fondamentaux au Mexique : un dysfonctionnement structurel et une résistance institutionnelle au changement. Le dysfonctionnement structurel se manifeste par l’incapacité de l’État à s’adapter à l’évolution des circonstances. Beer observe que cela crée un cercle vicieux dans lequel les institutions deviennent de plus en plus dysfonctionnelles, produisant ce qu’il appelle une croissance bureaucratique « cancéreuse ». Surtout, Beer montre comment la conception même des institutions produisait activement des résultats indésirables. À partir d’exemples tirés de PEMEX, la compagnie pétrolière publique, du parti politique PRI5 et de la bureaucratie fédérale, il montre que ces systèmes étaient parfaitement conçus pour produire de la corruption et de l’inefficacité, non comme des aberrations, mais comme des produits naturels de leur configuration structurelle. Cela rejoint la célèbre maxime de Beer selon laquelle « la finalité d’un système est ce qu’il fait » (POSIWID), et non ce qu’il prétend faire (Beer 1995, 2002). Le mémorandum au président de la Madrid sert à la fois d’avertissement sur la manière dont les structures institutionnelles peuvent subvertir des intentions démocratiques et de plan directeur pour une réforme systémique et expérimentale vers une gouvernance plus participative et plus efficace. Après cette expérience décevante, Beer a quitté le Mexique et décidé d’émigrer au Canada (Beer 1990), même s’il a donné en mars 1990, de nouveau à l’invitation de Javier Libas, une conférence au colloque « The Intelligent Organisation » (L’organisation intelligente) à l’Institut de technologie et d’études supérieures de Monterrey.6
Dans le cas de l’Uruguay, après douze ans de dictature civico-militaire, le nouveau président démocratiquement élu, Julio María Sanguinetti, avait besoin d’informations quotidiennes, presque en temps réel, sur des variables critiques pour évaluer la situation du pays, détecter tôt les problèmes potentiels et prendre de bonnes décisions en connaissance de cause. Uruguay Cibernética (URUCIB) était un système d’information de direction conçu et mis en œuvre pour la présidence de l’Uruguay (1986–1988). Le système a créé un réseau national de données intégrant des techniques de modélisation cybernétique et de statistique pour détecter ce que Beer appelait les « instabilités naissantes » de la situation du pays, en s’attachant à repérer des changements perturbateurs dans des séries chronologiques de données microéconomiques afin d’alerter le gouvernement de façon précoce. Le projet employait aussi une méthode pratique pour extrapoler des variables macroéconomiques à partir de données microéconomiques facilement accessibles, ce qui était une technique nouvelle. URUCIB a réduit le manque d’information, les coûts bureaucratiques et la complexité de la collecte de données auprès de différentes sources d’information dans les administrations. Le système disposait d’une interface graphique intuitive qui permettait aux « décideurs de haut niveau » de fonder leurs décisions sur des informations complètes présentées chaque jour dans un centre de direction situé dans le bureau du président, dont le principe était semblable à celui de la salle des opérations (ou Opsroom) du projet Cybersyn, mais avec une technologie numérique (Ganón 2019). Beer concevait le centre de direction comme un « environnement d’information » où les personnes pouvaient se réunir pour prendre des décisions à partir de données en temps réel affichées sur des écrans et des supports visuels, le papier y étant explicitement banni (Beer 1989). Victor Ganón, formé en ingénierie en Uruguay et à la tête du projet, a fondé URUCIB sur le VSM et engagé Stafford Beer comme conseiller. Le VSM fournissait un modèle pour dériver des indicateurs et détecter en temps réel les instabilités de la situation du pays. Le projet reposait en lui-même sur une vaste intégration de systèmes, sachant qu’à l’époque de nombreuses technologies étaient encore déployées en silos (par exemple les communications, l’informatique, les ressources de données). Le système comprenait un logiciel statistique appelé « Cyberfilter », qui analyse des flux de données au regard d’attentes enregistrées pour détecter les instabilités naissantes suffisamment tôt pour que les responsables puissent prendre des mesures correctives avant que les problèmes ne se concrétisent (Beer 1989 ; Ganón 2022). La mise en place du système télex a représenté une avancée importante par rapport aux téléscripteurs du Cybersyn chilien. L’Uruguay avait développé des capacités nationales avancées en électronique et en programmation, qui lui permettaient de concevoir et de construire localement des centres et des équipements télex complets (Ganón 2022).
Selon Ganón, Beer ne croyait pas que le logiciel nécessaire au fonctionnement d’URUCIB puisse être développé en Uruguay : pour la « mentalité du Nord » de Beer, des gens du Sud ne pouvaient pas développer un logiciel « de pointe » (Ganón 2022). Ce biais occidentalo-centré de Beer peut être jugé compréhensible si l’on se souvient que, pour le programme « Cyberstride » du projet Cybersyn, le développement avait été assuré principalement par le cabinet de conseil Arthur Andersen en Angleterre ; de plus, Beer s’appuyait largement sur les conseils d’autres spécialistes étrangers (Medina 2011). Fait intéressant, le succès d’URUCIB a ouvert la voie à son « exportation » ultérieure en Argentine et au Nicaragua7, où il a été utilisé pendant de nombreuses années par des administrations locales et nationales (Ganón 2022). Ce fut le premier logiciel exporté par l’Uruguay, qui deviendra plus tard l’un des pays latino-américains les plus avancés en matière de développement logiciel et technologique. URUCIB a représenté une étape importante dans l’histoire de l’informatique en Amérique latine et pourrait même être considéré comme un précurseur des pratiques modernes de la science des données.
La transition du président Sanguinetti au président Lacalle, en mars 1990, a marqué un tournant pour URUCIB. Si le système avait prospéré sous l’administration Sanguinetti, jusqu’à obtenir une reconnaissance internationale, il s’est heurté à de sérieuses difficultés sous le nouveau gouvernement. Le changement d’administration a apporté de nouvelles priorités et des vues différentes sur la manière de gérer l’information gouvernementale. Ce revirement du soutien politique est survenu à un moment particulièrement délicat, car URUCIB devait techniquement évoluer au-delà de sa version initiale sous MS-DOS vers un système plus robuste sous Windows, tout en ouvrant son réseau à un public externe et en migrant sa base de données. La perte du soutien politique du nouveau gouvernement, conjuguée au retrait du soutien financier du PNUD, a finalement mis fin au parcours pionnier d’URUCIB dans les systèmes d’information gouvernementaux, malgré son succès avéré et sa reconnaissance internationale.
Dans le cas du Venezuela, le second mandat du président Carlos Andrés Pérez (1989–1993) s’est heurté à d’importants défis économiques et sociaux dans ce pays riche en pétrole. Grâce au contact avec le Vénézuélien Manuel Mariña Muller, disciple de Beer, auteur d’une thèse de doctorat sur la cybernétique (Mariña Muller 1982) et professeur à l’Université centrale du Venezuela - UVC)8, le PNUD et l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) ont invité Beer à trois reprises9 au Venezuela pour discuter de cybernétique du management avec le président Pérez et de la mise en œuvre éventuelle de ce qu’on appelait le projet Cybervenez, destiné à installer une salle de décision stratégique pour le cabinet présidentiel. Comme pour URUCIB, cette salle devait être alimentée en informations en temps réel grâce au « Cyberfilter ». Il s’agissait d’analyser des éléments vitaux comme l’approvisionnement alimentaire et les flux économiques nationaux, afin de détecter les instabilités naissantes.10 À cette fin, un « comité cybernétique » a été constitué au sein du bureau du président, et une équipe de mise en œuvre a élaboré des organigrammes qui donnaient des informations sur la chaîne alimentaire, par exemple sur l’industrie laitière.
Pendant son séjour à Caracas, Beer a aussi discuté avec le président Pérez de la manière dont les démocraties latino-américaines pourraient former une alliance efficace en vue d’une autonomie régionale et d’une position collective dans l’ordre mondial. À cette fin, l’alliance régionale pourrait tirer parti d’un aspect crucial du VSM : l’interaction entre environnements (Beer 1990). Beer souligne que cette interaction se manifeste dans de multiples dimensions partagées : frontières physiques, relations économiques, ressources naturelles et identité régionale collective dans les affaires et le tourisme mondiaux. Beer suggère que gérer ces interactions environnementales selon des principes cybernétiques pourrait être extrêmement précieux pour structurer la coopération régionale, car c’est une manière de traiter la complexité (la variété) dans le système et cela pourrait conduire à de meilleurs échanges économiques régionaux (Beer 1990, p. 319). Pourtant, comme le note Pickering, la loi de la variété requise d’Ashby, selon laquelle seule la variété peut absorber la variété, explique pourquoi les tentatives d’imposer des structures politiques ou économiques rigides à des systèmes complexes de relations, comme ce fut le cas pour l’alliance régionale latino-américaine envisagée, sont vouées à l’échec (Pickering 2010, p. 275).
La situation du Venezuela a pris un tour dramatique avec l’effondrement des prix du pétrole, la contraction de l’économie et l’envolée de l’inflation. Cela a conduit le président Pérez à mettre en œuvre un sévère plan d’austérité soutenu par le FMI, une mesure qui a provoqué le « Caracazo » en février 1989, une série de manifestations et d’émeutes massives à Caracas et dans d’autres villes, réprimées brutalement par l’armée. Ce brusque changement du paysage économique a provoqué de vives dissensions entre différentes factions et a finalement entraîné la démission de la moitié des membres du cabinet présidentiel11. Conséquence directe de ces événements imprévus, les ambitieux projets cybernétiques du président ont de fait déraillé. Le capital politique et l’influence que Beer espérait mobiliser pour faire avancer son programme avaient été gravement sapés par les troubles. Ainsi, même si quelques séminaires d’une semaine ont été organisés à Caracas par Beer et Espejo pendant cette période12, le projet Cybervenez dans son ensemble n’a jamais vu le jour et a été progressivement abandonné, ce qui n’a été pour Beer qu’une perte de temps, qu’il qualifiera plus tard de « fiasco »13.
La Colombie a été la dernière étape du parcours de Stafford Beer en Amérique latine. En 1989, Angela Espinosa, ingénieure colombienne en informatique et en systèmes et figure clé du développement de la cybernétique organisationnelle en Colombie, préparait un doctorat en cybernétique organisationnelle à l’université d’Aston sous la direction de Raul Espejo. Elle a rencontré Stafford Beer lors d’un colloque à Cambridge, ce qui a donné lieu à une longue collaboration14. En 1990, son doctorat achevé, Espinosa est rentrée en Colombie et a été nommée secrétaire à l’informatique au bureau du président. Entre 1993 et 2002, cinq projets ont été menés, qui sont présentés au chapitre 8 (« Facilitating Systemic Change with the VSM », Faciliter le changement systémique avec le VSM) du livre d’Espinosa Sustainable self-governance in businesses and society: the viable system model in action (Espinosa 2023). Les projets mentionnés dans le livre ont été conduits sous les présidences de César Gaviria (1990–1994) et d’Ernesto Samper (1994–1998). Les deux présidences, issues du Parti libéral, ont mis l’accent sur la libéralisation économique, la protection sociale et les négociations de paix avec les groupes de guérilla. Le VSM a aidé à concevoir et à mettre en œuvre ces projets et, même si certains n’ont pas abouti comme prévu, ils ont entraîné des changements considérables, de la réorganisation d’institutions à l’amélioration de la gouvernance nationale, en passant par la réforme d’un système scolaire national ou le développement d’un secteur national de l’environnement (Espinosa 2023). Dans les paragraphes suivants, nous présentons trois cas qui montrent comment Espinosa et les personnes qui collaboraient avec elle ont utilisé des outils comme le VSM et la cybernétique de second ordre pour relever des défis de gestion de l’information stratégique, de pratiques d’audit et de réforme éducative en Colombie dans les années 1990.
La gestion de l’information stratégique au bureau du président colombien (1990–1992). La thèse de doctorat d’Espinosa (Espinosa 1995) reposait sur une étude de cas analysant le plan de systèmes d’information stratégique (SISP) du bureau présidentiel colombien (CPO) entre 1990 et 1992, alors qu’elle y était secrétaire à l’informatique. À cette époque, le logiciel « The Coordinator », qui représentait les dernières avancées de la cybernétique de second ordre, a été acheté aux États-Unis (Winograd 1987). Espinosa a dirigé un projet avec le CPO, le Département national de planification et le Centre de recherche économique de l’Université nationale pour développer un système systémique de gestion de la performance destiné à suivre la mise en œuvre des programmes de développement dans les organismes publics. Espinosa a appliqué le VSM, ce qui impliquait de cartographier la présidence et les organismes de l’État, travail réalisé à l’aide de sa propre version de la méthodologie Viplan, une démarche en six étapes élaborée par Raul Espejo pour mettre en œuvre le VSM (Espejo et al. 1999). Elle a ajouté l’étude de la gestion de l’information stratégique aux étapes classiques de Viplan (Espinosa 1995). Le résultat final a été la conception et la mise en œuvre du projet « Synergia », destiné à suivre des indicateurs clés de performance sur l’effet des programmes de développement financés sur fonds publics, qui a fonctionné efficacement pendant plusieurs années et a contribué à développer une culture de la mesure de la performance dans le secteur public (Espinosa 2023).
Le NAO colombien présentait plusieurs problèmes, dont le manque d’informations fiables et à jour, l’absence de mesures de contrôle efficaces à la suite des audits, ainsi qu’une centralisation excessive et une fragmentation. La refonte du NAO a mobilisé des cadres conceptuels et des outils de la cybernétique organisationnelle et de la cybernétique de second ordre, en introduisant un « audit systémique » pour améliorer les communications et construire une confiance responsable entre les entités publiques (Espejo 2022a). Si le projet a permis certaines améliorations des pratiques d’audit et des compétences des équipes d’audit, le changement organisationnel global est resté limité. Surtout, la plupart des changements ont eu lieu au niveau des tâches d’audit, tandis que la structure organisationnelle et les pratiques de direction ont moins changé (Espinosa 1998). Le projet a été financé par le PNUD et dirigé par une équipe universitaire de conseil de l’université des Andes à Bogota, ainsi que par Raul Espejo, qui venait chaque année pour de courts séjours. Plus tard, en 1996, Beer, Espejo et Heinz Von Foerster ont reçu une invitation, en tant qu’hôtes internationaux, au colloque « The new National Auditing Office for Colombia in the XXIst Century » (Le nouvel Office national d’audit de la Colombie au XXIe siècle) à Carthagène, où le projet a été présenté aux plus hautes autorités publiques du pays. Espinosa rappelle les mots d’ouverture de Beer lors de ce colloque (Espinosa 2023) :
Le contrôle intrinsèque, ou autocontrôle, peut être conçu pour obtenir un contrôle plus efficace, et le problème de la corruption se résoudrait automatiquement dans ce processus….
La corruption est un produit du système ; la corruption n’est pas une entité en soi….
Si le système est corrompu, c’est parce qu’il est conçu pour être corrompu. Alors, reconcevons-le [p. 245].
La conception d’un « nouveau système scolaire » a d’abord suivi l’approche classique de la Banque interaméricaine de développement (BID), qui promouvait en Amérique latine des réformes éducatives fondées sur une théorie et une méthodologie mécanistes visant à accroître l’efficacité et le rendement des institutions gérant les ressources éducatives, ce qui n’a pas produit l’effet souhaité sur la couverture, la qualité et l’équité des systèmes éducatifs locaux. Pour rompre avec les paradigmes théoriques et les démarches méthodologiques de la BID, la conception a été réorientée entre 1998 et 2000 vers une approche holistique alternative, fondée sur des concepts de la cybernétique organisationnelle et de la cybernétique de second ordre, afin de prendre en compte les attitudes, les valeurs et le contexte d’interaction au niveau des systèmes éducatifs locaux, et de ceux-ci avec d’autres systèmes institutionnels (Espinosa et Jackson 2002). Le projet a souligné l’importance d’accroître la participation et la collaboration entre les différentes parties prenantes du système éducatif, dont les enfants, les parents, les écoles, les communautés locales et les autorités municipales et nationales, ainsi que de développer de meilleures relations, une allocation des ressources fondée sur les besoins locaux, des programmes d’incitation et une mobilisation sociale pour transformer collectivement l’éducation au niveau local, en améliorant au bout du compte la qualité, la couverture et l’équité du système éducatif, tout en encourageant l’autonomie locale, en promouvant la citoyenneté et la performance en vue d’une réforme éducative durable (Espinosa et Jackson 2002).
D’autres projets importants ont vu le jour, comme le développement du système national de l’environnement (Espinosa et Walker 2006) et le suivi de l’impact des programmes nationaux de réduction de la pauvreté, qui tenaient compte eux aussi des idées du VSM sur l’autorégulation. Ce dernier programme a conçu et mis en œuvre avec succès un système de suivi pour évaluer l’impact des programmes de développement de lutte contre la pauvreté, qui a renforcé le contrôle citoyen sur les ressources du développement et la participation active au suivi de leur mise en œuvre et de leur impact local (Espinosa 1997, 2006). En outre, de 1993 à 2002, Espinosa a conçu et dirigé à l’université des Andes un programme de spécialisation consacré aux systèmes de gestion de la performance, inspiré du VSM. Le programme est resté actif plusieurs années après son départ en 2002.
Comme on l’a vu, si le travail de SIGMA en Amérique latine dans les années 1960 n’offre pas de perspective évidente sur le potentiel de la cybernétique du management dans l’action publique, il est révélateur que ce soit pendant ces années que Beer a élaboré un ensemble d’idées baptisé « The Liberty Machine » (La machine de la liberté), selon lequel la cybernétique avait la responsabilité « non seulement d’alerter la société sur les menaces environnementales et sociales, mais aussi de fournir les outils pour les résoudre » (Beer 1971, p. 338). Pour Beer, l’échec de la société tenait à l’inadéquation produite par les structures organisationnelles traditionnelles, hiérarchiques, divisées par fonctions et descendantes, dont les gouvernements offraient une illustration frappante. « The Liberty Machine » plaidait au contraire pour un nouveau type de métasystème, caractérisé par une structure en réseau plutôt que hiérarchique, et par une action guidée par l’information plutôt que par l’autorité.
On pourrait soutenir que le projet Cybersyn au Chili et CENTRO au Pérou ont été, en définitive, deux importants projets publics qui visaient à dépasser les frontières conventionnelles et à proposer des conceptions radicales et alternatives en s’appuyant sur une combinaison de principes cybernétiques fondés sur les systèmes de pilotage en temps réel, l’autonomie, la prise de décision et la gestion participative. Il ne faut cependant pas sous-estimer le fait que l’influence des idées de Beer dans les années 1970 en Amérique latine s’est exercée à une époque où la région connaissait un important essor intellectuel, à la fois d’une riche tradition sociologique (Beigel 2019) et d’une approche pionnière des modèles computationnels pour traiter les problèmes sociaux du moment (Carnota et Borches 2014 ; de Senna Figueiredo 2022 ; Mariátegui et al. 2022b ; Valente et Grohmann 2024). Paradoxalement, certaines figures éminentes de cette tradition sociologique latino-américaine, comme Fernando Henrique Cardoso, qui deviendra plus tard président du Brésil (1995–2003), voyaient dans le projet Cybersyn une initiative extravagante sans rapport avec la réalité politique et économique de l’Amérique latine (Cardoso 2006). Cela met en évidence une tension cruciale dans la mise en œuvre du VSM : la difficulté de traduire ses principes cybernétiques émancipateurs en applications au sein des structures étatiques existantes et de la société au sens large.
Une décennie plus tard, dans les années 1980 et 1990, lorsque Beer est revenu en Amérique latine, il a trouvé un paysage très différent de celui des années 1970, et plus difficile. Les cas du Mexique (1982–1983), de l’Uruguay (1986–1988), du Venezuela (1989) puis de la Colombie (1993–2002) montrent de manière intéressante comment ses idées, en particulier le VSM, ont été comprises, ou parfois mal entendues, à ce moment-là.
Dans le cas du Mexique, la corruption avait un caractère systémique. Fait intéressant, Beer voyait la corruption non comme une faute morale individuelle, mais comme un produit informationnel du système. Il note que les systèmes bureaucratiques développent intrinsèquement des « termites de la corruption » qui « creusent insidieusement jusqu’aux ultimes terminaisons nerveuses du flux d’information », au point de corrompre les messages eux-mêmes (Beer 1983, p. 797). Cette approche fondée sur l’information suggère que la corruption au Mexique ne tenait pas seulement à des individus malhonnêtes, mais à un système conçu pour rendre la corruption inévitable. La désillusion finale de Beer à l’égard du gouvernement mexicain et sa décision de quitter le pays soulignent aussi la difficulté de mettre en œuvre des principes cybernétiques face à une bureaucratie institutionnelle aussi enracinée. Transformer des systèmes complexes et adaptatifs, comme les gouvernements, exige une compréhension approfondie de leur dynamique informationnelle ainsi que l’engagement et la collaboration durables des principales parties prenantes, comme nous le verrons plus loin avec des cas comme l’Uruguay et la Colombie. Mais on ne peut guère créer la nouvelle dynamique proposée par Beer si des individus restreignent ou bloquent délibérément la circulation de l’information.
Le Venezuela a d’abord envisagé le projet Cybervenez et l’alliance des pays démocratiques d’Amérique latine comme des moyens de contester sa dépendance à l’égard du consensus de Washington et de ses politiques relayées par les organisations multilatérales. Les discussions de Beer avec le président Pérez sur la formation d’une alliance des démocraties latino-américaines reflètent sa vision du « métamanagement », la création de structures organisationnelles de niveau supérieur qui englobent des organisations existantes (ici, des États-nations) dans des structures plus vastes et plus efficaces (Beer 1990). Mais le cas du Venezuela met aussi en évidence la difficulté de mettre en œuvre de tels projets de gouvernance cybernétique face aux turbulences politiques et économiques de la fin des années 1980, en particulier lors du « Caracazo » et de l’instabilité sociale qui en a résulté, dans un pays qui, jusqu’aux années 1970, était l’un des plus riches et des plus stables du monde, principalement grâce à l’essor de l’industrie pétrolière. Cette issue confirme l’idée de Beer selon laquelle, si les principes cybernétiques offrent de puissants outils pour une organisation et une gouvernance plus efficaces, leur application réussie dépend d’un certain degré de stabilité politique et économique (Beer 1981). Face à de graves crises et à des rapports de pouvoir complexes, comme on l’a vu au Mexique et au Venezuela, même les systèmes les mieux conçus peuvent se révéler insoutenables.
Le projet uruguayen URUCIB illustre à la fois le potentiel et les risques de l’application des principes cybernétiques de Stafford Beer à la décision publique. D’un côté, les capacités de suivi en temps réel et d’intégration des données du système correspondent à la vision de Beer d’une approche de la gouvernance plus adaptative et guidée par l’information. En fournissant au président Sanguinetti des données agrégées, complètes et à jour sur la situation du pays, URUCIB visait à renforcer la capacité du gouvernement à détecter les problèmes émergents et à y répondre. D’un autre côté, la centralisation de ce système d’aide à la décision au sein du bureau du président soulève aussi des questions sur son possible usage technocratique et autoritaire (Pickering 2010, p. 264). Alors que Beer concevait le VSM comme un moyen de préserver la liberté en répartissant le pilotage et en permettant une prise de décision participative, un système comme URUCIB pourrait sans doute servir à concentrer le pouvoir entre les mains d’un petit cercle de décision au plus haut niveau. Le risque est qu’au lieu de démocratiser l’information et le pilotage, un tel système renforce un modèle technocratique de gouvernance dans lequel une élite restreinte détient un pouvoir disproportionné du fait de son accès aux données et aux outils d’analyse.
Le cas d’URUCIB présente un paradoxe intéressant dans l’histoire des systèmes d’information gouvernementaux. Tout en se révélant techniquement réussi et en obtenant une reconnaissance internationale, il annonçait aussi l’essor de la gouvernance technocratique qui allait dominer la politique latino-américaine dans les années 1990. Ce type de gouvernance fondée sur les données, tout en promettant davantage d’efficacité et de rationalité dans la prise de décision, risquait aussi de réduire des réalités sociales et politiques complexes à des indicateurs quantifiables, une marque de l’approche néolibérale qui contribuera plus tard à l’érosion des fragiles démocraties latino-américaines. Le sort d’URUCIB lui-même est particulièrement révélateur. Malgré son efficacité avérée, le projet n’a pas survécu à la perte du soutien politique conjuguée à l’évolution des priorités administratives. Cette vulnérabilité révèle un problème plus profond, appelé à prendre de plus en plus d’importance : la question de la souveraineté technologique. Comme l’a montré la disparition d’URUCIB, même des systèmes développés localement avec succès pouvaient être abandonnés, rendant les gouvernements de plus en plus dépendants de solutions logicielles standardisées produites par des multinationales plutôt que d’outils spécifiquement conçus pour répondre aux exigences complexes et aux caractéristiques propres de la gouvernance nationale.
Dans les cas colombiens, l’application du VSM visait à créer des systèmes plus adaptatifs, plus transparents et plus responsables. En remodelant les structures et les incitations sous-jacentes qui favorisent la corruption, ces projets cherchaient à promouvoir une culture de l’intégrité et de la performance dans le secteur public colombien. La relative continuité de deux présidents libéraux successifs a approfondi les politiques néolibérales, mais a offert un contexte plus favorable à ces interventions systémiques de long terme que les situations plus instables d’autres pays d’Amérique latine.
Pour récapituler les différents projets cybernétiques auxquels Stafford Beer a participé en Amérique latine15, le tableau 1 en compare les dates, l’objet et les résultats, et passe en revue les raisons de leurs réussites ou de leurs échecs.
Tableau 1 — Vue d’ensemble des projets cybernétiques de Stafford Beer en Amérique latine (1970–2000)
Comme l’attestent vivement les cas évoqués dans les sections précédentes, et comme le mentionne aussi Medina dans son récit du projet Cybersyn, on peut en déduire que les outils technologiques peuvent influencer et redéfinir la politique et le changement social, ce qui peut à son tour contribuer à créer et à entretenir de nouvelles configurations du pouvoir d’État (Medina 2006, p. 605) ou à contester les configurations existantes et à proposer des structures de pouvoir alternatives (Espinosa 2025). En outre, on ne saurait minimiser le fait que la principale raison du succès des projets en Uruguay et en Colombie tient à la présence d’un groupe de spécialistes locaux, comme Víctor Ganón en Uruguay et la docteure Angela Espinosa en Colombie. On ne peut pas non plus ignorer que le prestige international de Beer et son vaste réseau de contacts lui donnaient un accès facile aux plus hautes sphères du pouvoir politique. Outre sa réputation incontestable dans le domaine de la cybernétique du management, Beer était devenu une sorte de légende vivante, dont les idées continuent d’influencer le champ par l’intermédiaire des personnes qui ont collaboré avec lui.16
Si Beer a conçu le VSM à partir de principes cybernétiques qu’il jugeait universels (à l’image du système nerveux humain), on peut reconnaître que sa mise en œuvre a toujours été médiatisée par des contextes politiques, sociaux et culturels particuliers. Le concept de « traduction » proposé par Latour dans Science in Action (La science en action) est particulièrement utile pour comprendre comment le VSM a été interprété et modifié en passant de la conception originale de Beer à divers contextes et mises en œuvre latino-américains (Latour 1987). De même que Latour montre comment les faits scientifiques se transforment à travers des réseaux d’acteurs, le VSM n’a pas été simplement transféré, mais activement traduit selon les besoins politiques et les structures de pouvoir locaux, ce qui l’a rendu attrayant à la fois pour des programmes progressistes et pour des programmes technocratiques.
Au vu des cas présentés ci-dessus, il serait pourtant trop simpliste de qualifier le VSM de purement technocratique, car une telle vision néglige plusieurs aspects essentiels de leur conception et de leur mise en œuvre. Pickering soutient que le VSM était « une invention d’experts techniques qui accordait aux experts techniques des positions clés » (Pickering 2010, p. 265), ce qui rejoint le récit technocratique qui s’est développé dans les années 1980 et 1990, avec par exemple l’importance accordée à l’efficacité des marchés ou à la privatisation des services publics essentiels, c’est-à-dire, en substance, prendre le contrôle de l’État et le réorienter au profit des entreprises privées (Srnicek et Williams 2015). Alors que le VSM est intrinsèquement conçu pour la participation démocratique et l’autonomie locale, ces stratégies néolibérales de « modernisation » se sont traduites par des suppressions d’emplois, une réduction de la protection sociale et davantage d’inégalités sociales. Cette appropriation des principes du VSM dans une approche descendante omniprésente va à l’encontre de l’intention originale du modèle, qui souligne l’importance des processus ascendants pour favoriser la viabilité et l’adaptabilité des organisations. Dans cette perspective néolibérale, des idées issues de la cybernétique ont été utilisées par des entreprises privées pour développer des solutions marchandes orientées vers le profit, qui visaient à limiter le rôle de l’État (ou à en prendre le contrôle) en instaurant des schémas « universels ». Ces schémas ont imposé la standardisation des savoirs, des pratiques juridiques et des normes technologiques, devenues la lingua franca des multinationales et des régimes néolibéraux (Sassen 2006 ; Srnicek et Williams 2015). En érodant la souveraineté de l’État et la participation collective, et en déléguant cette responsabilité à des entreprises privées, on a perdu la capacité de poser des questions structurelles importantes sur la manière de réformer la société.
Cette critique passe cependant à côté des principes fondamentaux d’autonomie et de participation démocratique qui étaient au cœur de la vision de Beer et qui trouvaient un écho particulier dans les aspirations plus larges de l’Amérique latine à la libération créatrice et à la transformation sociale. L’engagement de la région avec les idées de Beer ne relevait pas simplement de l’efficacité technique : il représentait une tentative d’utiliser les principes cybernétiques comme outils pour imaginer et créer de nouvelles possibilités sociales.
Cette perspective aide à comprendre pourquoi réduire ces projets à une pure technocratie ou à un utopisme naïf fait manquer leur caractère propre. C’est particulièrement visible dans des projets comme CENTRO, qui allaient au-delà de la simple mise en œuvre technique pour embrasser ce qu’on pourrait appeler un « utopisme viable », la conviction que les données, les outils computationnels et les principes cybernétiques pouvaient aider à repérer et à réaliser des possibilités sociales transformatrices plutôt qu’à simplement optimiser les structures existantes. Cette approche voyait la technologie non comme un instrument de contrôle, mais comme un moyen d’élargir le potentiel humain et la créativité collective. Le but n’est pas d’abandonner la réalité pour des rêves inaccessibles, mais d’utiliser les principes cybernétiques pour élargir ce que nous tenons pour possible et réalisable.
La distinction est essentielle : alors que la technocratie implique le gouvernement par des spécialistes techniques qui imposent des solutions prédéterminées et uniformes, la vision latino-américaine de la cybernétique cherchait souvent à créer des espaces d’exploration collective, tant au niveau technique qu’à celui de la prise de décision. Le but n’était pas de prescrire des fins d’en haut (que ce soit par les mécanismes du marché ou par la planification centrale), mais de développer des systèmes susceptibles d’aider les gouvernements à découvrir et à poursuivre leurs propres finalités, elles-mêmes évolutives. Il n’est pas étonnant que la participation de Beer se soit concentrée sur le secteur public et sur la modernisation de l’État, ce qui, comme le soutenait Víctor Ganón, pouvait aussi se comprendre comme une riposte à l’État néolibéral et à l’économie néolibérale de l’époque (Ganón 2022).
En outre, les cas examinés dans cet article montrent que des savoirs, des innovations et des projets pionniers peuvent se développer avec succès dans des pays souvent qualifiés de « sous-développés » et dont le potentiel de contribution à de nouveaux « modèles mondiaux » est fréquemment ignoré. L’observation de Bart van Steenbergen sur le déclin de l’intérêt pour la solidarité, à la fois à l’intérieur des nations, sous la forme d’un soutien décroissant à l’État-providence, et à l’extérieur, sous la forme d’un délaissement des nations les plus pauvres, fournit une grille critique pour comprendre ce phénomène (van Steenbergen 1994). Le manque de solidarité et de soutien envers les nations sous-développées entrave non seulement leur capacité à contribuer au progrès mondial, en perpétuant un système d’inégalités qui profite aux nations développées et aux grandes multinationales, mais il néglige aussi, dans une ignorance totale, les contributions brillantes et diverses à l’histoire des idées, ici à la cybernétique managériale, produites dans des régions non représentées, comme l’Amérique latine.
Cet article a tenté de donner une perspective plus large du travail de Stafford Beer et des personnes qui ont collaboré avec lui dans des projets en Amérique latine, au-delà du projet chilien Cybersyn, qui est celui pour lequel il est le plus connu. Ses idées sur la cybernétique et le management des organisations ont trouvé un terrain fertile et connu un succès important dans certains pays, donnant lieu à des projets novateurs comme URUCIB en Uruguay et l’application du VSM à divers projets publics en Colombie. Ces expériences montrent aussi comment des régions souvent qualifiées de « sous-développées » peuvent apporter des contributions pionnières à l’innovation technologique, ce qui remet en cause des préjugés tenaces sur les lieux d’où peut venir le progrès technologique. D’autres projets, comme Cybervenez au Venezuela ou l’expérience mexicaine, se sont en revanche heurtés à des obstacles importants et ont finalement échoué, ce qui met en évidence la difficulté de mettre en œuvre les principes émancipateurs du VSM dans des environnements politiques complexes.
L’analyse des projets de Stafford Beer en Amérique latine révèle non seulement l’adaptabilité du VSM, mais aussi les risques et les possibilités qui apparaissent lorsqu’on met en œuvre des modèles technologiques dans des contextes sociaux complexes. Cette réflexion est particulièrement pertinente aujourd’hui, alors que les outils technologiques peuvent démocratiser ou concentrer le pouvoir, selon les décisions politiques qui guident leur usage. Si le VSM est abstrait dans sa conception, il n’est jamais politiquement neutre. Sa mise en œuvre reflète et amplifie les valeurs et les priorités du contexte politique dans lequel il est appliqué. Particulièrement significative est la manière dont ces projets ont croisé la tradition latino-américaine singulière de l’« utopisme viable », qui voyait dans les principes cybernétiques non de simples outils d’optimisation, mais des moyens d’imaginer et de créer de nouvelles possibilités sociales. Cette perspective remet en cause la caractérisation simpliste de l’œuvre de Beer comme purement technocratique et montre au contraire comment le VSM pouvait rejoindre les aspirations plus larges de l’Amérique latine à la libération créatrice et à la transformation sociale.
La recherche sur les projets de Stafford Beer en Amérique latine comporte plusieurs limites importantes, dont sa forte dépendance à l’égard de sources d’archives précises (principalement la SBCLJM) et le biais possible des entretiens rétrospectifs. Des recherches futures pourraient explorer l’influence de Beer dans d’autres pays d’Amérique latine et examiner d’autres sources primaires issues des archives des administrations locales et des organisations multilatérales.
Je souhaite terminer cet article en donnant un aperçu de la vie et de l’héritage de Stafford Beer et de Darcy Ribeiro. En me plongeant dans les archives de Beer et de Ribeiro, j’ai découvert une grande richesse de philosophies communes entre ces deux hommes. Ils étaient non seulement des chercheurs pluridisciplinaires et indépendants, mais aussi des gestionnaires exceptionnels, qui ont mis leurs capacités intellectuelles au service d’autre chose que l’université. Leur éminence intellectuelle leur a permis d’échanger des lettres avec des présidents et des chefs d’État et de les influencer, comme en témoignent les lettres conservées dans leurs archives. Les annotations et les griffonnages trouvés dans leurs fonds révèlent non seulement la profondeur de leur créativité et l’originalité de leurs idées, mais laissent aussi entrevoir la riche trame d’expériences et de relations qui a façonné leur vie. Leurs parcours intellectuels étaient indissociables des personnes qu’ils ont rencontrées, des lieux qu’ils ont visités et des idées qu’ils ont échangées, et ils ont créé une base vivante et dynamique pour élaborer des modèles de gouvernance participative qui mettaient la technologie au service de la justice sociale, une ambition à la fois réalisable et utopique. Leurs idées de la démocratie visaient à créer une société inclusive et équitable.
Complexe Systémique : à retenir
Pour la clinique, cette histoire n’est pas anecdotique : elle montre ce que devient un modèle systémique quand il quitte le papier. Le modèle du système viable promettait autonomie et participation ; selon les contextes, il a servi l’émancipation (Uruguay, Colombie) ou la concentration technocratique du pouvoir, et il a échoué là où l’information était bloquée ou corrompue. La maxime de Beer, « la finalité d’un système est ce qu’il fait », reste un outil précieux pour lire une institution, une équipe ou une famille à partir de ses effets plutôt que de ses intentions déclarées. L’idée de « traduction » rappelle aussi qu’aucun modèle ne s’importe tel quel : il se réinvente avec les équipes locales, ce que vit toute personne qui transpose une approche apprise ailleurs. On gardera une distance critique : il s’agit d’un récit historique signé par une seule personne, fondé surtout sur un fonds d’archives et sur des entretiens rétrospectifs, sans lien direct avec la clinique, et le bilan de chaque projet reste sommaire. À lire avec l’article sur la cybernétique de premier et de second ordre, et avec l’article sur ce que les mathématiques ont apporté à la psychothérapie.
Notes de l’original
1 La deuxième édition de Brain of the Firm (1981) sera largement remaniée pour rendre compte de l’expérience chilienne du projet Cybersyn.
2 Carlos de Senna Figueiredo, entretien personnel. Rio de Janeiro, 22 avril 2022.
3 Allenna Leonard, entretien sur Zoom, 28 mars 2024.
4 Journal « El Norte », 6-XII-83.
5 Le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) a été pendant des décennies le seul parti hégémonique au Mexique, qu’il a gouverné sans interruption de 1929 à 2000.
6 Vidéo disponible à l’adresse https://www.youtube.com/watch?v=7COX-b3HK50.
7 En Argentine, il a été installé au gouvernement de la province de Buenos Aires (gouverneur Antonio Cafiero) et au bureau du président de la Nation (président Carlos Menem). Au Nicaragua, il a été installé au bureau de la présidence de la République (présidente Violeta Chamorro) (Ganón 2022).
8 Raúl Espejo, correspondance personnelle par courriel, 30 mars 2024.
9 Les documents disponibles indiquent que Beer s’est rendu deux fois au Venezuela ; dans Beer (1990), il écrit cependant y être allé trois fois.
10 Lettre de Stafford Beer à Carlos Andrés Perez, 16 février 1989. Stafford Beer Collection, Liverpool John Moores University.
11 Allenna Leonard, entretien personnel, 28 mars 2024.
12 Raúl Espejo, correspondance personnelle par courriel, 30 mars 2024.
13 Texte manuscrit en espagnol sur une couverture de chemise de 1988. En haut figure une citation, « Yo le prometo que usted no va a perder su tiempo » (« Je vous promets que vous ne perdrez pas votre temps »), signée « Président Carlos Andres Perez » et datée de décembre 88. En bas figurent deux mentions : « UNDP » (PNUD) et « FIASCO ». Stafford Beer Collection, Liverpool John Moores University.
14 Angela Espinosa, entretien sur Zoom, 26 octobre 2023.
15 SIGMA n’y figure pas, le tableau étant centré sur les projets publics.
16 Metaphorum, communauté active qui promeut et diffuse depuis 2003 la recherche originale et la formation en cybernétique organisationnelle (https://metaphorum.org/), témoigne de façon constante de l’héritage de Stafford Beer.
Numéro d’essai clinique. Sans objet.
Remerciements. La personne qui signe l’article remercie tout particulièrement Carlos de Senna Figueiredo et Angela Espinosa, qui ont apporté des informations précieuses depuis le début de cette recherche. Ses remerciements vont aussi à la Stafford Beer Collection de la Liverpool John Moores University (Emily Parsons) et à l’équipe des archives Darcy et Berta Ribeiro de l’université de Brasília (José Ronaldo Cunha, Katiane Brito et Janaina Dos Santos Melo), ainsi qu’aux archives de l’OIT à Genève (Jacques Rodriguez). Pour cette recherche, plusieurs personnes ont été interrogées, que l’article remercie : Víctor Ganón, Joan Garcés, Allenna Leonard et Francisco Sagasti. Merci enfin à David Maulen de los Reyes, Evgeny Morozov et John Palmesino pour leurs conversations et leurs échanges riches.
Financement. Financement du libre accès assuré par l’université Luiss dans le cadre de l’accord CRUI-CARE.
Approbation éthique. Sans objet.
Liens d’intérêts. La personne qui signe l’article ne déclare aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de Au-delà du projet Cybersyn : sur les traces des projets et des idées de Stafford Beer en Amérique latine, par José-Carlos Mariátegui, Systemic Practice and Action Research, vol. 38, no 2 (2025), doi : 10.1007/s11213-025-09717-2, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Beyond Project Cybersyn: Tracing the Influence of Stafford Beer Projects and Ideas in Latin America », publié dans Systemic Practice and Action Research (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Mariátegui, J.-C. (2025). Au-delà du projet Cybersyn : sur les traces des projets et des idées de Stafford Beer en Amérique latine (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/au-dela-du-projet-cybersyn-projets-et-idees-de-stafford-beer-en-amerique-latine (Œuvre originale publiée en 2025 dans Systemic Practice and Action Research, 38(2), 9 (2025) ; republiée en 2025 par Systemic Practice and Action Research, https://link.springer.com/article/10.1007/s11213-025-09717-2)
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