Journal of Marital and Family Therapy · Thérapie familiale

Ce que promet l’intersectionnalité aux interventions de thérapie familiale avec les personnes en demande d’asile aux États-Unis

Pourquoi une famille en demande d’asile ne revient-elle pas en séance ? Avant d’y lire une résistance, l’équipe de Christian D. Chan invite à regarder ce qui pèse sur elle : racisme, nativisme, hétérosexisme, précarité juridique. En s’appuyant sur les six principes de l’intersectionnalité selon Collins et Bilge, l’article propose aux thérapeutes cinq pistes concrètes, de l’évaluation des obstacles au plaidoyer.

Auteurs Christian D. Chan et Connie T. Jones (Département de counseling et de développement éducatif, Université de Caroline du Nord à Greensboro, États-Unis) ; Chanel Shahnami Rodriguez (École de counseling, Marymount University, Arlington, Virginie, États-Unis)Première publication Journal of Marital and Family Therapy, 22 juin 2025Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Ce que promet l’intersectionnalité aux interventions de thérapie familiale avec les personnes en demande d’asile aux États-Unis, par Christian D. Chan, Chanel Shahnami Rodriguez et Connie T. Jones, publié dans Journal of Marital and Family Therapy (Wiley) (2025), doi : 10.1111/jmft.70047, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Plutôt que de présumer des carences parentales ou une résistance à la thérapie familiale, l’intersectionnalité suscite une compréhension plus critique des formes structurelles d’oppression.

Christian D. Chan, Chanel Shahnami Rodriguez et Connie T. Jones

Résumé

Les évolutions des politiques migratoires et des systèmes gouvernementaux ont renforcé, aux États-Unis, la rhétorique anti-immigration et les attitudes hostiles envers les personnes en demande d’asile. Les familles en demande d’asile doivent dès lors faire face à des changements de culture, de relations et de rôles, qui aggravent les expériences de traumatisme, l’isolement et les symptômes psychiques. Tandis que les États-Unis entretiennent encore un climat de nativisme raciste, les facteurs de stress postmigratoires mettent au jour d’autres formes d’oppression structurelle, comme l’hétérosexisme et le genrisme. L’intersectionnalité constitue un cadre théorique indispensable pour examiner les forces d’oppression qui se croisent et la manière dont elles accentuent les expériences des familles en demande d’asile en thérapie. Pour traiter les expériences sociopolitiques et l’oppression qui affectent le bien-être et les relations de ces familles, l’article (a) présente les définitions clés et les tendances de la recherche sur les relations familiales et les interventions auprès des familles en demande d’asile, (b) développe les principes fondamentaux de l’intersectionnalité et (c) synthétise les applications de l’intersectionnalité susceptibles d’enrichir les interventions et la recherche avec ces familles.

Mots-clés : demande d’asile, identité culturelle, relations familiales, intersectionnalité, nativisme raciste

1. Introduction

Les communautés migrantes retiennent de plus en plus l’attention de la recherche et des thérapeutes qui pratiquent la thérapie familiale, dans un effort pour soutenir les familles transnationales à travers l’acculturation, la séparation et le déplacement (Larrinaga-Bidegain et al. 2024 ; Roy et Yumiseva 2021). Bien que les communautés migrantes se répartissent en grandes catégories, personnes de passage, immigrées, réfugiées et en demande d’asile, la recherche sur la famille et la clinique confondent souvent leurs expériences au lieu d’explorer des transitions, des processus d’acculturation et des histoires migratoires distincts (Douglas et al. 2019 ; Graf et al. 2023). Les personnes réfugiées et en demande d’asile, en particulier, subissent une migration forcée qui les déplace en raison de la torture, de la guerre, de la violence et des persécutions, lesquelles rendent intenables les conditions de vie dans leur pays d’origine (Bemak et Chung 2017 ; Utržan et Wieling 2020). Ces personnes suivent des trajectoires nettement différentes lorsqu’elles rencontrent des obstacles juridiques, politiques et sociaux qui entravent et refusent leur accès aux services de thérapie et aux soins de santé (Bemak et Chung 2017 ; Blount et Acquaye 2018). Malgré l’essor de la recherche sur l’expérience des personnes réfugiées, notamment en lien avec les pratiques tenant compte du traumatisme (voir Bemak et Chung 2017 ; Flanagan et al. 2020 ; Midgett et Doumas 2016 ; Simmelink McCleary et al. 2020), on s’est moins intéressé au contexte sociopolitique et à l’expérience vécue des personnes en demande d’asile qui arrivent aux États-Unis (Attia et al. 2023 ; Merry et al. 2017). Plus précisément, les personnes en demande d’asile continuent d’être confrontées à une multitude de facteurs psychosociaux, à la torture et à des histoires traumatiques qui influencent leur identité culturelle, leur bien-être et leur capacité à demander de l’aide (Attia et al. 2022, 2023 ; Shaw et Verghese 2022). Avec des expériences et des histoires culturelles singulières, elles font face à des formes particulières de précarité (Griswold et al. 2021). La recherche en thérapie familiale gagnerait donc à examiner de façon plus nuancée les facteurs culturels, les contextes sociopolitiques et les interventions thérapeutiques centrées sur les familles en demande d’asile.

Pour éclairer les expériences complexes de précarité que vivent les personnes en demande d’asile, des études récentes ont dégagé des tendances d’intervention visant à mieux répondre aux besoins des personnes réfugiées comme des personnes en demande d’asile. Une étude de Griswold et al. (2021) a montré que les personnes en demande d’asile affrontent des formes spécifiques de stress lié à la réinstallation et à la postmigration, ce qui renvoie aux implications temporelles du contexte social au sein des familles (Rivas-Koehl et al. 2023). Outre les difficultés scolaires et linguistiques, les familles en demande d’asile subissent diverses formes de stress traumatique (Flanagan et al. 2020 ; Gandham et al. 2021 ; Utržan et Wieling 2020), des problèmes de santé mentale (Báez et al. 2024 ; Patterson et al. 2018) et des changements marqués dans les relations et les rôles familiaux (Hadi 2023 ; Sigmund 2023 ; Wieling et al. 2020). Malheureusement, bon nombre de ces conséquences néfastes sont amplifiées par un sentiment d’incertitude cumulé propre à la demande d’asile (Utržan et Northwood 2017), dans la mesure où beaucoup de familles en demande d’asile aux États-Unis ne bénéficient ni de services publics, ni de protections, ni de calendrier concernant leur statut (Phillips 2023 ; Sigmund 2023).

Parallèlement, la recherche en études familiales et en thérapie familiale a documenté l’importance des interventions familiales pour favoriser l’identité culturelle chez les jeunes de minorités racisées et de familles migrantes (Bámaca-Colbert et al. 2019). Le développement de l’identité culturelle pouvant servir de facteur de protection et favoriser la résilience d’une génération à l’autre dans les familles historiquement marginalisées (Perez-Brena et al. 2024 ; Umaña-Taylor et Hill 2020), soutenir l’identité culturelle et la conscience critique des obstacles sociopolitiques renforce le pouvoir d’agir de ces familles (Juang et al. 2017). Les changements de relations et de rôles familiaux pris dans le stress migratoire ne sont pas sans implications culturelles et politiques (Larrinaga-Bidegain et al. 2024 ; Roy et Yumiseva 2021 ; Wieling et al. 2020), puisque bien des rôles se modifient selon la race, le genre et la classe (Attia et al. 2024 ; Sigmund 2023). Gangamma et Shipman (2018) ont d’ailleurs montré comment les contextes transnationaux introduisent des influences sociales et politiques qui façonnent en fin de compte l’expression des identités sociales, surtout dans les environnements postmigratoires. Intégrer une approche globale du contexte culturel, social et politique peut donc être décisif dans les interventions auprès des familles en demande d’asile.

L’intersectionnalité, cadre d’analyse qui examine les formes multiples et superposées d’oppression et d’inégalités de pouvoir, englobe beaucoup de ces aspects en reliant racisme, ethnocentrisme et nativisme, tout en démystifiant explicitement les facteurs contextuels qui nuisent aux personnes en demande d’asile (Bonu Rosenkranz 2024 ; Collins et Bilge 2020). Parce qu’elle s’ancre dans une éthique de justice sociale (Collins 2015, 2019), qu’elle intègre explicitement les identités et les formes d’oppression qui se croisent (Few-Demo 2014 ; Few-Demo et Allen 2020) et qu’elle conceptualise les obstacles systémiques et juridiques (Cho 2013 ; Cho et al. 2013), cette approche peut offrir aux thérapeutes et à la recherche en thérapie familiale une application intuitive pour mettre en lumière des dimensions importantes, les facteurs culturels et les rapports de pouvoir, au sein des familles en demande d’asile (Attia et al. 2023 ; Sigmund 2023). Pour enrichir les interventions familiales par l’intersectionnalité, cet article (a) présente les définitions clés et la recherche sur les relations familiales et les interventions auprès des familles en demande d’asile, (b) développe les fondements philosophiques de l’intersectionnalité et (c) illustre des applications permettant aux thérapeutes et à la recherche en thérapie familiale de mobiliser l’intersectionnalité avec ces familles.

2. Les personnes en demande d’asile

Les personnes en demande d’asile forment un groupe de personnes qui cherchent un nouveau lieu permanent où vivre, travailler et trouver protection sans crainte fondée, sans bénéficier pour autant de la même reconnaissance juridique que les personnes réfugiées (Amnesty International, s. d. ; Phillips 2023). Historiquement, un climat précaire entoure la réforme de l’immigration aux États-Unis, qui dicte les politiques applicables aux personnes entrant sur le territoire (Alberto et Chilton 2019 ; King 2022). La rhétorique et les politiques anti-immigration baignent dans un nativisme raciste : « le droit de la personne native à dominer est justifié par l’attribution de valeurs à des différences réelles ou imaginaires ; les natifs sont perçus comme blancs, tandis que les non-natifs sont perçus comme des personnes de couleur » (Risley 2022, p. 113). Récemment, les États-Unis ont rendu la demande d’asile plus ardue, avec des politiques visant à dissuader les familles de migrer vers leur territoire (Alberto et Chilton 2019). Des politiques xénophobes, comme la politique de « tolérance zéro » mise en œuvre en 2018, les Migrant Protection Protocols (MPP) et l’Asylum Transit Ban, pèsent sur les procédures juridiques de la demande d’asile et aggravent les expériences traumatiques que les personnes en demande d’asile ont déjà vécues avant d’arriver aux États-Unis (Alberto et Chilton 2019 ; American Immigration Council 2023a). Les États-Unis sont régulièrement critiqués pour les incohérences, les failles et les biais de leurs politiques et de leur mise en œuvre à l’égard des personnes réfugiées et en demande d’asile (King 2022). Plus récemment, le U.S. Committee for Refugees and Immigrants (USCRI ; 2025) a dénoncé la décision du département de la Sécurité intérieure de révoquer les protections de libération conditionnelle humanitaire accordées à des personnes vénézuéliennes, cubaines, haïtiennes et nicaraguayennes, qui avaient reçu des protections temporaires pour entrer légalement aux États-Unis.

Malgré les recoupements entre demande d’asile et statut de réfugié, des écarts demeurent dans la manière dont ces statuts sont définis. Selon la Convention des Nations unies relative au statut des réfugiés de 1951, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a établi pour les personnes en demande d’asile et les personnes réfugiées une définition commune, toujours en vigueur aujourd’hui, qui vise toute personne qui, « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays » (article 1A, paragraphe 2). Utržan et Northwood (2017) ont décrit comment la crainte fondée d’une persécution passée ou future peut résulter directement de facteurs de stress liés à l’acculturation, de membres de la famille disparus ou séparés, ou de violences nationales dans le pays d’origine. Malgré ces avancées mondiales pour définir juridiquement et soutenir les personnes en demande d’asile et réfugiées, les premières évoluent dans des circonstances politiques différentes qui ne leur accordent pas les mêmes protections (Douglas et al. 2019 ; King 2022). La définition de la Convention de Genève des Nations unies couvre les motifs de la recherche de refuge ou d’asile, mais ne prescrit ni recommandations ni procédures pour les démarches après l’arrivée dans un pays, ni la durée autorisée de l’asile. Pour demander l’asile, une personne doit se trouver physiquement sur le territoire des États-Unis ou à un point d’entrée du pays (American Immigration Council 2023b). En règle générale, la demande d’asile doit être déposée dans l’année qui suit l’arrivée aux États-Unis (American Immigration Council 2025), à la différence des personnes réfugiées qui attendent généralement dans un camp de réfugiés, soumises à un filtrage approfondi pendant environ un an à un an et demi, et dont le transport vers les États-Unis est pris en charge par le gouvernement américain (Bemak et Chung 2015).

La recherche sur les personnes en demande d’asile fait apparaître des inégalités croissantes en matière de santé mentale et de symptômes. Du fait de la charge psychique et du stress traumatique qui pèsent sur les personnes en demande d’asile et leurs familles (Merry et al. 2017), les familles à statut mixte, avec des enfants de nationalité américaine et des parents en situation d’immigration, présentent davantage de symptômes de TSPT, d’anxiété et de dépression, en partie à cause du risque de détention ou d’expulsion des parents (Simmelink McCleary et al. 2020 ; Wieling et al. 2020). Selon une revue systématique de Flanagan et al. (2020), l’exposition au traumatisme des parents ayant le statut de réfugié ou en demande d’asile entraîne des problèmes de santé mentale, des perturbations de l’attachement, une parentalité inadaptée et une moindre fonctionnalité familiale, qui se traduisent chez les enfants par des effets défavorables sur la santé mentale. Il faut noter que beaucoup d’études de cette revue systématique distinguaient rarement, dans la recherche sur la famille, les personnes participantes en demande d’asile de celles qui étaient réfugiées, ce qui peut masquer certaines exigences propres aux parents, aux jeunes ou aux familles en demande d’asile. Une autre revue systématique, de Mak et Wieling (2022), a montré que de nombreuses interventions disponibles pour soutenir les communautés déplacées et touchées par le traumatisme visent surtout la réduction des symptômes plutôt qu’une forme quelconque d’intervention relationnelle (famille, parent-enfant, couple, par exemple). Une étude plus récente d’Attia et al. (2024) a recensé une longue liste de facteurs de stress liés au traumatisme migratoire, dont l’accès entravé aux ressources, l’isolement, le stress continu de la procédure d’asile et la peur constante de l’expulsion. Ces difficultés coïncident avec les tendances récentes de détention des femmes en demande d’asile, y compris les violences sexuelles et physiques dans les centres de détention américains (Hadi 2023). Selon une étude qualitative de Singer et al. (2023), la COVID-19 a aggravé des états sous-jacents d’anxiété, de dépression et de trouble de stress post-traumatique chez les personnes en demande d’asile aux États-Unis ; en fait, la plupart de ces symptômes se combinent avec des obstacles juridiques à l’accès aux soins et avec la discrimination liée au statut de demande d’asile. Les résultats de l’étude de Griswold et al. (2021) confortent ces recoupements : les personnes participantes y faisaient état d’une longue liste de besoins de santé mentale non satisfaits pendant l’attente des autorisations de travail, de l’accès aux soins et des besoins fondamentaux de sécurité alimentaire et de logement.

3. Les familles en demande d’asile

La séparation d’avec la famille constitue un obstacle important au bien-être psychologique des personnes en demande d’asile (Larrinaga-Bidegain et al. 2024 ; Santilli et al. 2023). Comme dans toute migration transnationale, la séparation, le choc culturel et les difficultés d’acculturation peuvent rompre l’unité familiale (Bámaca-Colbert et al. 2019 ; Miller et Csizmadia 2022). Les parents et les autres adultes qui prennent soin des enfants se mettent alors à dépendre davantage des enfants, dont l’acculturation est plus rapide que celle des adultes ; il arrive que les parents, d’autres adultes qui s’occupent des enfants et les services leur demandent d’assurer la médiation culturelle (Blount et Acquaye 2018 ; Perez-Brena et al. 2024). Pendant la réinstallation, les familles sont souvent des sources essentielles de lien (Utržan et Northwood 2017 ; Utržan et Wieling 2020), mais les parents peuvent avoir du mal à répondre aux besoins complexes de leurs enfants en raison d’autres facteurs de stress liés à l’emploi, aux soins et au logement (Báez et al. 2024 ; Merry et al. 2017). Une étude ethnographique de Sigmund (2023) a d’ailleurs montré que les obstacles raciaux et juridiques renforçaient des formes croisées de précarité pour les enfants et les membres de la famille, ce qui, en retour, affectait la capacité des mères centraméricaines en demande d’asile à être émotionnellement disponibles. Une autre étude, de Parra-Cardona et al. (2017), a souligné la nécessité d’intégrer la culture et des interventions parentales ciblées pour traiter la discrimination, ce qui pourrait mieux soutenir la santé mentale des enfants. Parra-Cardona et al. (2017) ont en outre montré que les différences de genre, même en présence d’interventions culturellement adaptées, façonnent les interventions parentales visant la santé mentale de l’enfant et exigent de prendre en compte les nuances propres aux discriminations qui se croisent.

Les changements de rôles familiaux peuvent être particulièrement difficiles à intégrer et nuire à l’adaptation psychologique après la migration (Flanagan et al. 2020). La santé mentale des parents, en particulier leur bien-être émotionnel, et la stabilité des relations familiales semblent essentielles au développement psychosocial et constituent des facteurs de protection contre le traumatisme (Merry et al. 2017 ; Parra-Cardona et al. 2019). Il arrive que les enfants cessent de s’appuyer sur leurs parents et les autres adultes qui en ont la charge, en voyant ces adultes passer du statut de personnes autonomes qui prennent soin des autres à celui de personnes dépassées et dépendantes, qui tentent d’apprendre une nouvelle langue et de nouvelles coutumes tout en essayant d’assurer la subsistance de la famille (Bemak et Chung 2015, 2017 ; Miller et Csizmadia 2022). Ainsi, l’étude d’Utržan et Wieling (2020) a décrit combien l’expérience des personnes réfugiées adultes après la réinstallation restait chargée de culpabilité lorsqu’elles devaient compter sur d’autres pour servir d’intermédiaires linguistiques, faute de bien parler anglais. Les résultats de Simmelink McCleary et al. (2020) montrent des réticences à parler du bien-être émotionnel, par manque de littératie émotionnelle ou à cause de la stigmatisation de la santé mentale, ce qui souligne les lacunes de la communication sur le stress postmigratoire au sein des familles.

Malgré les facteurs de stress postmigratoires, les personnes participant à l’étude de Griswold et al. (2021) ont souligné l’importance des interventions familiales pour renouer avec la communauté et répondre à leurs besoins de santé mentale. Dans une autre étude, de Santilli et al. (2023), des personnes en demande d’asile ont indiqué avoir trouvé du courage en renouant avec leur famille dans un nouveau pays. Les interventions familiales semblent essentielles dans l’expérience postmigratoire : Parra-Cardona et al. (2019) ont montré que traiter la discrimination et la résolution de problèmes en famille peut produire des effets bénéfiques sur la santé mentale des membres de la famille. Si les personnes en demande d’asile sont, de manière générale, prises dans des systèmes de pouvoir juridiques et politiques, l’expérience postmigratoire peut éprouver plus spécifiquement les relations entre membres des familles en demande d’asile, en les obligeant à renégocier leurs valeurs culturelles et leurs positions de pouvoir (Báez et al. 2024).

4. La théorie de l’intersectionnalité, fondement de la pratique avec les personnes en demande d’asile

En lien avec le contexte sociopolitique auquel font face les familles en demande d’asile (Gangamma et Shipman 2018 ; Interiano-Shiverdecker et al. 2022), la théorie de l’intersectionnalité couvre plusieurs décennies de recherche qui analyse des enjeux clés de culture, d’identité et de politiques publiques pour les communautés multiplement marginalisées (Cole 2020 ; Curtis et al. 2020). Forgée par Crenshaw (1989) en solidarité avec les juristes des études critiques du droit, l’intersectionnalité met au premier plan l’examen du pouvoir, du privilège et de l’oppression dans une multitude de domaines juridiques, de professions de santé mentale et de disciplines des sciences sociales, en repérant les formes structurelles d’oppression (voir Bonu Rosenkrantz 2024 ; Chan et al. 2018 ; Few-Demo 2014 ; Ratts et al. 2016 ; Singh et al. 2020). L’intersectionnalité pose que les formes structurelles d’oppression se croisent, suscitant ainsi des inégalités plus complexes (Bowleg 2017), et elle inspire des interventions cliniques qui prennent en compte la manière dont les personnes multiplement marginalisées subissent les torts du pouvoir, la répression de leur culture et une exclusion accrue (Buchanan et Wiklund 2020).

La recherche en études familiales et en thérapie familiale s’est fortement intéressée à l’intersectionnalité pour produire des analyses plus fines des forces d’oppression qui se croisent, comme le racisme, l’hétérosexisme et le genrisme, inscrites dans les dynamiques familiales et les pressions sociétales (Few-Demo et Allen 2020 ; Fish et al. 2024 ; Gangamma et Shipman 2018 ; Reczek 2020 ; Seedall et al. 2014). Au-delà de documenter la complexité des identités sociales qui sous-tendent les relations familiales, l’intersectionnalité révèle les liens entre l’identité dans les familles et les structures de pouvoir, les implications temporelles et le contexte social (Rivas-Koehl et al. 2023). Malgré son essor dans la recherche sur la famille, Curtis et al. (2020) ont constaté que l’intersectionnalité reste rare dans les applications empiriques et cliniques des sciences de la famille et de la thérapie familiale, et qu’aucun consensus n’existe sur ses définitions opérationnelles. Malgré des applications plus récentes de l’intersectionnalité dans des contextes transnationaux (par exemple Gangamma et Shipman 2018 ; Interiano-Shiverdecker et al. 2022), ces travaux négligent des applications plus précises aux personnes en demande d’asile, qui mériteraient d’être explicitées de façon plus substantielle dans la recherche conceptuelle et empirique (Attia et al. 2022, 2023).

Bien souvent, de nombreux travaux définissent l’intersectionnalité uniquement comme des identités multiples ou des identités diverses (Bowleg 2008 ; Moradi et Grzanka 2017), en omettant l’engagement de l’intersectionnalité dans une éthique claire de justice sociale (Bilge 2013 ; Collins et Bilge 2020), sa généalogie liée au féminisme noir, aux femmes de couleur et aux femmes queer de couleur (Bonu Rosenkrantz 2024 ; Cole 2020), et l’analyse des rapports de pouvoir (Bowleg et Bauer 2016 ; Grzanka 2020). La portée de l’intersectionnalité dans la pratique se trouve généralement réduite lorsque la recherche et la pratique éloignent la théorie de son lien évident avec le pouvoir et les structures (écoles, communautés, politiques publiques, par exemple ; Bowleg 2017 ; Curtis et al. 2020). En outre, plusieurs travaux (par exemple Chan et Howard 2020 ; Grzanka 2020 ; Hancock 2016 ; Moradi et Grzanka 2017) continuent d’exhorter la recherche et la pratique à enraciner l’intersectionnalité dans l’histoire des femmes de couleur et des femmes queer de couleur qui ont contribué à son évolution. Sans quoi l’intersectionnalité demeure un cadre dilué, qui déforme ses fondements et sa généalogie ancrés dans la race et la politique (Buchanan et Wiklund 2020 ; Collins 2015). À mesure que l’intersectionnalité devient une pratique courante pour les thérapeutes et la recherche en thérapie familiale, il est impératif d’intégrer les apports de Crenshaw (1989, 1991), Collins (1986), Davis (1983), Lorde (1984), Anzaldúa (1987), du Combahee River Collective (1995), de hooks (1981) et de Moraga et Anzaldúa (1983) pour la pensée critique liée à la culture, à l’identité, à la politique et à la justice sociale.

4.1. Les fondements de l’intersectionnalité

Selon Collins et Bilge (2020), l’intersectionnalité centre l’analyse sur six domaines : (a) la justice sociale ; (b) la relationnalité ; (c) la complexité ; (d) l’inégalité sociale ; (e) le pouvoir ; et (f) le contexte social. L’intersectionnalité opère d’abord à partir d’un socle de justice sociale, où il revient aux thérapeutes et à la recherche en thérapie familiale de critiquer les inégalités structurelles et de mettre en place des étapes systématiques pour les démanteler (Few-Demo 2014 ; Singh et al. 2020). Invoquer l’intersectionnalité ne se limite pas à décrire des systèmes inéquitables ou à révéler les phénomènes auxquels font face les groupes multiplement marginalisés : c’est une stratégie pour dénoncer les structures sociales et de pouvoir hégémoniques (Buchanan et Wiklund 2021 ; Matsuda 1991). Pour les familles en demande d’asile, se contenter de mentionner les facteurs culturels ou politiques qui sous-tendent leur expérience de la thérapie peut ne pas suffire à leur bien-être. Des interventions portant sur les politiques publiques (Alberto et Chilton 2019 ; Cole et Duncan 2023) et la prise en compte des déterminants sociaux, racisme, nativisme et classisme, qui empêchent la sécurité et une participation régulière à la thérapie familiale (Interiano-Shiverdecker et al. 2022 ; Rivas-Koehl et al. 2023) pourraient se révéler plus décisives.

L’intersectionnalité souligne aussi l’importance de la relationnalité, par laquelle les thérapeutes et la recherche en thérapie familiale relient entre elles les multiples dimensions des identités sociales (race, ethnicité, sexualité, identité affective, identité de genre, situation de handicap, spiritualité, par exemple ; Chan et Howard 2020). Ces relations reflètent les liens entre les multiples formes d’oppression qui se superposent (racisme, genrisme, classisme, par exemple) et qui produisent obstacles, isolement et marginalisation sociale (Curtis et al. 2020 ; Few-Demo 2014). Pour prendre en compte cet aspect dans les études et la thérapie familiales, les thérapeutes et la recherche peuvent conceptualiser les effets qui se relient à travers ces forces d’oppression superposées et repérer comment des communautés précises (les personnes queer et trans de couleur, par exemple) subissent l’oppression au sein même des communautés en demande d’asile (Corlett et Mavin 2014 ; Parent et al. 2013). Attia et al. (2022), par exemple, ont examiné comment les personnes LGBTQ+ en demande d’asile subissent des niveaux cumulés de stress postmigratoire, liés non seulement au racisme et au nativisme aux États-Unis, mais aussi à l’hétérosexisme présent à la fois aux États-Unis et dans leur pays d’origine.

Une troisième composante de l’intersectionnalité tient à la complexité : elle met en évidence les nombreuses dimensions des identités culturelles et sociales et reconnaît que chacune d’elles recouvre des expériences singulières (Carastathis 2014, 2016 ; Collins 2015). Par exemple, les familles en demande d’asile peuvent comprendre des parents LGBTQ+, des expériences linguistiques diverses, des identités de genre variées, des parents et des enfants de statuts différents (par exemple des enfants de naissance américaine dont les parents sont en demande d’asile et sans papiers) et des origines raciales et ethniques différentes, qui influent sur la culture et le fonctionnement d’ensemble de la famille (Interiano-Shiverdecker et al. 2022). Ces origines et ces identités ne sont pas essentialisées : toutes les personnes en demande d’asile ne portent pas les mêmes expériences (Chan et al. 2018). La complexité implique donc que les personnes qui présentent ces multiples dimensions peuvent porter plusieurs formes de marginalisation, ou vivre simultanément privilège et oppression (Gangamma et Shipman 2018 ; Warner et al. 2016).

L’inégalité sociale est le quatrième thème du cadre intersectionnel (Collins et Bilge 2020). Mobiliser l’intersectionnalité de façon responsable exige des thérapeutes et de la recherche en thérapie familiale d’examiner comment les personnes en demande d’asile continuent de se heurter à une multitude d’obstacles juridiques et politiques qui aboutissent à leur déplacement et à leur isolement social (Attia et al. 2022, 2023). Par l’intersectionnalité, il leur revient de reconnaître ces inégalités sociales comme autant de façons dont les personnes en demande d’asile peuvent être coupées de ressources essentielles, de l’éducation et de l’accès aux services de santé mentale et de conseil, en raison de leur statut juridique et des contraintes des politiques américaines (Alberto et Chilton 2019 ; Sigmund 2023). Particularité de la demande d’asile en thérapie familiale, l’absence de statut de réfugié ferme l’accès à l’emploi et aux soins, et cumule des formes propres d’inégalité liées à l’incertitude du placement, à la durée des procédures et aux conséquences juridiques (King 2022). Compte tenu de ce regard sur l’inégalité sociale, les thérapeutes et la recherche en thérapie familiale doivent prendre en considération un cinquième aspect clé de l’intersectionnalité : le pouvoir. Lié à l’inégalité sociale, le pouvoir est un facteur sous-jacent qui caractérise l’intersectionnalité (Cole 2020 ; Grzanka 2020). Au cœur du cadre, analyser le pouvoir suppose que la pratique et la recherche reconnaissent quelles communautés peuvent ne pas avoir accès aux ressources, ne pas avoir d’influence sur les politiques publiques, ne pas être considérées comme la norme et être exclues de décisions communautaires, législatives et politiques importantes (Bonu Rosenkrantz 2024 ; Few-Demo et al. 2016). En analysant les rapports de pouvoir, la pratique et la recherche peuvent repérer les interactions interpersonnelles, les politiques et les normes culturelles susceptibles de priver de pouvoir de multiples communautés de personnes en demande d’asile (Cole et Duncan 2023 ; Gangamma et Shipman 2018). Dans la pratique de la thérapie familiale plus particulièrement, les thérapeutes doivent tenir compte du contexte de pouvoir au sein des familles lorsque des formes structurelles d’oppression (racisme, nativisme, par exemple) instaurent certains rapports de pouvoir entre les membres de la famille (Few-Demo et al. 2016 ; Rivas-Koehl et al. 2023). Par exemple, des parents queer et trans en demande d’asile peuvent subir, hors de leur famille, des formes plus délétères de préjugés de la part de l’école et du système judiciaire, tout en devant composer avec les biais possibles d’enfants d’orientation hétérosexuelle. Dans les familles à statut mixte, les familles en demande d’asile peuvent connaître un net décalage des niveaux d’acculturation, les enfants apprenant plus vite les normes linguistiques et culturelles et modifiant l’équilibre des pouvoirs en assurant la médiation culturelle au sein de la famille (Mak et Wieling 2022 ; Miller et Csizmadia 2022). Le pouvoir devient bien plus nuancé dans les familles en demande d’asile, qui voient se redéfinir leurs dynamiques internes de pouvoir et se modifier les rôles et les styles parentaux traditionnels (Utržan et Northwood 2017). Dans le prolongement de l’inégalité sociale et du pouvoir, le contexte social est le dernier principe fondamental de l’approche intersectionnelle (Collins et Bilge 2020). Le contexte social fournit une carte pour organiser les rapports de pouvoir en expliquant quels groupes peuvent disposer de plus de pouvoir et d’accès dans un environnement donné, du fait des politiques publiques, de la représentation ou du climat politique (McKinzie et Richards 2019 ; Rivas-Koehl et al. 2023). En outre, le contexte social renvoie à l’arrière-plan qui place certains groupes du côté du privilège et d’autres groupes historiquement marginalisés du côté de l’oppression (Carastathis 2016 ; Collins et Bilge 2020). Le contexte social est donc essentiel pour discerner comment les implications des politiques publiques, du droit et des soins influencent les rapports de pouvoir au sein de la famille, entraînant souvent des déplacements incertains dans les rôles et les normes générationnelles (Sigmund 2023).

5. Implications pour la pratique clinique

Les principes de l’intersectionnalité sont devenus un cadre plus viable pour honorer les dynamiques de pouvoir complexes et les connotations politiques qui affectent les familles. Comme la recherche et la clinique familiales examinent couramment les systèmes, les processus de socialisation et l’écologie, elles disposent des atouts et des compétences pour traduire efficacement l’intersectionnalité dans la pratique (Fish et al. 2024 ; Rivas-Koehl et al. 2023). Introduire l’intersectionnalité dans la pratique familiale, précisément avec les familles en demande d’asile, peut être bénéfique à ces familles lorsqu’elles traversent des contextes sociaux changeants, gèrent des remaniements de leur identité et font face à l’oppression (politique de tolérance zéro, protections limitées aux États-Unis, par exemple).

5.1. Examiner les inégalités croisées comme obstacles à la thérapie familiale

Les thérapeutes ont l’occasion d’évaluer les formes croisées d’inégalité qui empêchent les familles en demande d’asile de s’engager régulièrement dans le processus de la thérapie familiale (Griswold et al. 2021). En raison du coût cumulé d’un stress extrême sur les parents en demande d’asile, il est probable que beaucoup de familles en demande d’asile renoncent à chercher un soutien en santé mentale pour la famille ou les enfants (Patterson et al. 2018). Tout en naviguant dans les systèmes juridiques, politiques et de santé des États-Unis, les familles en demande d’asile peuvent être accaparées par d’autres besoins de survie essentiels (logement, soins médicaux, sécurité alimentaire, par exemple), qui peuvent reléguer la thérapie familiale au second plan malgré des besoins de santé mentale non satisfaits (Utržan et Northwood 2017). En outre, les familles en demande d’asile peuvent se concentrer sur d’autres besoins, comme un emploi stable, pour conserver l’accès aux ressources juridiques et au soutien communautaire (Sigmund 2023).

Plutôt que de présumer des carences parentales ou une résistance à la thérapie familiale, l’intersectionnalité suscite une compréhension plus critique des formes structurelles d’oppression qui accentuent la manière dont les membres de la famille peuvent se présenter dans le contexte de la thérapie familiale (Gangamma et Shipman 2018). L’intersectionnalité peut ainsi se révéler féconde en examinant les inégalités croisées que vivent les familles en demande d’asile. Par exemple, les thérapeutes peuvent examiner comment le nœud du nativisme et du racisme favorise des formes linguistiques de marginalisation qui limitent encore les possibilités d’emploi, de soins, d’éducation et de logement, et réduisent l’accès à des thérapeutes disponibles qui parlent leur langue (Bunn et al. 2022). Les thérapeutes peuvent aussi tirer parti de l’intersectionnalité en considérant comment d’autres formes d’oppression sous-tendent le nativisme et le racisme. Par exemple, des parents queer et trans en demande d’asile peuvent subir des discriminations au logement en raison de biais répandus dans l’attribution des hébergements, liés à l’expression de genre, aux relations intimes entre personnes de minorités sexuelles et de genre, et à l’incertitude sur la durée du séjour (Attia et al. 2022). Par crainte de répercussions sur leur logement, ces parents peuvent hésiter à s’engager dans une thérapie familiale, qui risquerait de les amener à révéler des identités saillantes ou des informations juridiques susceptibles de menacer leur statut de demande d’asile (Attia et al. 2024 ; Interiano-Shiverdecker et al. 2022).

Les thérapeutes pourraient explorer comment des situations graves de discrimination peuvent compromettre les possibilités de soutien financier et de salaire décent (Santilli et al. 2023). Par ailleurs, la combinaison du racisme, du genrisme et du transnationalisme peut aggraver le traitement inéquitable des mères en demande d’asile, dont les possibilités restent limitées par les obstacles juridiques, les exigences linguistiques et les représentations genrées du travail (Phipps et al. 2022 ; Sigmund 2023). Comme on peut associer les thérapeutes aux autorités des pays d’origine, il leur importe de réduire la stigmatisation des soins et la réticence envers les services en expliquant leur rôle, y compris le fait que ce rôle n’aura pas de répercussions sur la procédure d’asile (Báez et al. 2024 ; Reading et Rubin 2011 ; Singer et al. 2023). Dans leur évaluation des inégalités, les thérapeutes adoptent une perspective transnationale en examinant les obstacles juridiques et politiques à l’accès aux soins, au logement et au statut de demande d’asile, aux États-Unis comme dans les pays d’origine respectifs (Attia et al. 2022, 2024).

5.2. Gérer les rapports de pouvoir entre membres de la famille

En lien avec le pouvoir et l’inégalité sociale dans les familles en demande d’asile, les thérapeutes ont une occasion unique de repérer les dynamiques relationnelles qui se jouent collectivement et entre les membres de la famille. Partant du principe que les identités sociales diffèrent d’un membre de la famille à l’autre, les thérapeutes peuvent examiner diverses interactions interpersonnelles pour déterminer si des inégalités sociales se reproduisent au sein de la famille (Few-Demo 2014 ; Gangamma et Shipman 2018 ; Seedall et al. 2014). Par exemple, une personne jeune en demande d’asile qui est queer peut être réduite au silence par un parent qui nourrit des préjugés homophobes et transphobes, issus de la stigmatisation propre à la culture de son pays d’origine (Attia et al. 2022). En raison de l’intrication de la classe sociale et des implications financières et juridiques qui pourraient menacer le statut de demande d’asile (Sigmund 2023 ; Utržan et Wieling 2020), la personne jeune peut ne pas vouloir contester son parent ni révéler son identité queer, tout en désirant du soutien (Attia et al. 2022). Plutôt que de présenter les choses comme une faute parentale, les thérapeutes pourraient s’appuyer sur l’intersectionnalité pour expliquer comment certaines identités, comme la queerness et la non-conformité de genre, se manifestent différemment aux États-Unis, et pour éclairer la socialisation des parents dans une culture homophobe et transphobe du pays d’origine (Gangamma et Shipman 2018). Sous l’effet d’une peur cumulée des conséquences (Utržan et Wieling 2020), les parents peuvent généraliser la stigmatisation et la persécution vécues dans leur propre pays d’origine et les appliquer aux identités de leurs enfants dans le contexte postmigratoire (Simmelink McCleary et al. 2020). De même, la personne thérapeute pourrait ouvrir des occasions de discuter des différences de pouvoir, de privilège et d’oppression liées aux identités de chaque personne, notamment de la manière dont une expérience de nativisme et de racisme peut susciter des peurs semblables à celles que provoque l’hétérosexisme (Chan 2018). En résolvant les conflits liés au pouvoir, au privilège et à l’oppression au sein d’une famille en demande d’asile, la personne thérapeute peut favoriser le soutien et la cohésion entre les membres de la famille, dont la famille peut avoir besoin pour amortir les effets de l’acculturation et du déplacement (Roy et Yumiseva 2021 ; Yzaguirre et Holtrop 2025). Intégrer le principe de justice sociale ne renvoie pas seulement à la capacité de la personne thérapeute à favoriser le pouvoir d’agir des familles en demande d’asile. La justice sociale exige de la part de la pratique un effort délibéré pour envisager des formes de plaidoyer et examiner les politiques qui peuvent faire obstacle à la protection des familles en demande d’asile ou aggraver leur déplacement dans leur rapport à un environnement donné (Curtis et al. 2020 ; Rivas-Koehl et al. 2023 ; Wieling et al. 2020).

5.3. La réflexivité dans la relation entre thérapeute et famille

Si l’intersectionnalité peut servir de fondement à la pratique, son usage en thérapie familiale et la position sociale des thérapeutes appellent certaines considérations. Les thérapeutes peuvent avoir du mal à appliquer correctement les principes de l’intersectionnalité et risquent malheureusement de réduire l’ensemble de l’approche aux identités multiples et diverses, au lieu d’en saisir l’éthique de justice sociale et l’attention à l’oppression structurelle (Bilge 2013 ; Grzanka 2020 ; Moradi et Grzanka 2017). Dans certains cas, les thérapeutes peuvent se replier sur un seul principe de l’intersectionnalité ou dépolitiser leur pratique pour apaiser leur propre malaise face à l’oppression intériorisée ou aux discussions sur les implications politiques qui touchent les personnes en demande d’asile (Buchanan et Wiklund 2021). Scénario regrettable, une partie des thérapeutes peut ignorer les facteurs postmigratoires qui pèsent sur le statut de demande d’asile et éviter, sans le vouloir, de reconnaître les expériences de racisme, de nativisme et de classisme (Gangamma et Shipman 2018 ; Interiano-Shiverdecker et al. 2022). Même les thérapeutes qui ont eu le statut de réfugié devraient comprendre combien leur propre trajectoire migratoire peut différer profondément de celle d’autres membres de familles en demande d’asile. En se préparant à travailler avec des familles en demande d’asile, les thérapeutes peuvent explorer leurs propres identités sociales par une réflexion intérieure, ainsi que par des échanges explicites en supervision et en consultation.

Un certain nombre de thérapeutes mobilisent l’intersectionnalité surtout dans l’optique des modalités de counseling individuel (thérapeute-client, par exemple), plutôt que de proposer des idées claires à mettre en œuvre dans la pratique de la thérapie familiale (Chan 2018). Les thérapeutes qui recourent aux modalités de la thérapie familiale doivent se confronter à la complexité des identités sociales (race, identité de genre, ethnicité, statut migratoire, par exemple) avec plusieurs membres de la famille (Abreu et al. 2020 ; Chan et Erby 2018). Il leur faut savoir repérer quelles identités sociales peuvent être saillantes pour les familles en demande d’asile et lesquelles peuvent rester invisibles (Attia et al. 2022). Mobiliser délibérément l’intersectionnalité en thérapie familiale exige un niveau approfondi de réflexivité pour éviter de négliger des identités sociales notables, d’aborder l’oppression à contretemps ou de retraumatiser les familles reçues (Gangamma et Shipman 2018 ; Patterson et al. 2018). Il importe donc que les thérapeutes restent à l’écoute des formes systémiques d’injustice qui marquent l’expérience transnationale et interrogent leurs propres biais sur les familles en demande d’asile, y compris leur méconnaissance des enjeux politiques et des politiques publiques clés (Wieling et al. 2020). Au-delà de la simple gestion des identités différentes qui organisent privilège et oppression entre thérapeutes et membres précis de la famille, les thérapeutes peuvent examiner comment leurs propres identités influencent leur regard sur d’autres croyances culturelles, comme les croyances religieuses et les pratiques parentales genrées, qui orientent les discussions en thérapie familiale. Cet examen de leurs propres croyances permet de s’assurer par avance qu’on ne stigmatise pas l’expérience des membres de familles en demande d’asile, en particulier lorsque la personne thérapeute partage une identité privilégiée avec un autre membre de la famille (homme, cisgenre, blanc, hétérosexuel, valide, par exemple).

5.4. Mettre à profit les forces de la complexité et les mouvements culturels

En mobilisant précisément le principe de complexité, les thérapeutes pourraient ouvrir des occasions où les membres de familles en demande d’asile détiennent des identités multiples qui apportent des points de vue critiques et des solutions variés (Attia et al. 2023). Pour les familles en demande d’asile, il peut être utile de prendre en compte une multitude d’identités sociales, dont la race, l’ethnicité, la nationalité, la classe sociale, la sexualité et l’identité de genre, qui coexistent avec leur statut de demande d’asile (Gangamma et Shipman 2018). Explorer la diversité de ces identités sociales peut revêtir un sens profond pour chaque membre de la famille, au fil de la construction de nouveaux sens à travers la procédure juridique et l’acculturation à une nouvelle culture d’accueil (Sigmund 2023). Par exemple, les jeunes des familles en demande d’asile peuvent être plus à l’écoute et plus sensibles aux besoins essentiels de leur famille et de leurs parents pendant la demande d’asile, mais avoir besoin d’un soutien supplémentaire des thérapeutes pour faciliter la communication (Simmelink McCleary et al. 2020). Souligner l’efficacité avec laquelle une famille en demande d’asile articule des points de vue divers, à travers des identités sociales liées à son expérience du racisme et du nativisme, peut ouvrir des possibilités de reprise de pouvoir.

De même, la relationnalité peut jouer un rôle substantiel dans la pratique, en repérant les moments où les membres de la famille ont traversé de multiples formes d’oppression superposées au cours de leur histoire migratoire. Par exemple, des parents en demande d’asile peuvent développer plusieurs perspectives sur les rôles de genre et élargir leur point de vue après avoir affronté le genrisme dans deux pays avec leurs enfants (Yzaguirre et Holtrop 2025). Cette approche peut montrer comment l’intersectionnalité relie certaines identités pour dégager les stratégies ou les récits par lesquels des familles en demande d’asile ont surmonté de multiples formes d’oppression (Attia et al. 2024).

5.5. Des interventions centrées sur le plaidoyer

Mobiliser l’intersectionnalité en thérapie familiale pour favoriser le soutien et le bien-être des familles en demande d’asile exige un engagement continu dans le plaidoyer. L’intersectionnalité étant ancrée dans le principe de justice sociale (Collins et Bilge 2020 ; Curtis et al. 2020), les thérapeutes peuvent faire progresser leurs interventions en saisissant des occasions de plaidoyer qui dépassent la simple critique des rapports de pouvoir et des inégalités sociales (Rivas-Koehl et al. 2023). Plutôt que d’attendre que les familles en demande d’asile exposent leurs préoccupations et les inégalités qu’elles subissent en séance, les thérapeutes pourraient adopter une démarche plus proactive en analysant l’effet des politiques publiques sur la santé mentale et les relations familiales des membres de ces familles (Cole et Duncan 2023). Les thérapeutes pourraient ainsi suivre de près les politiques américaines qui déterminent les droits des personnes en demande d’asile en matière d’aides économiques, de logement et de soins (Alberto et Chilton 2019 ; Phipps et al. 2022). Il pourrait aussi être utile de nouer des relations avec des organisations de plaidoyer spécialisées dans la défense juridique et le plaidoyer politique, comme l’Asylum Seeker Advocacy Project (ASAP) ou le Charlotte Center for Legal Advocacy. Ce faisant, les thérapeutes pourraient jouer un rôle décisif dans des actions d’organisation communautaire qui attirent l’attention sur les violations des droits humains et agissent directement à des niveaux plus larges de politique publique (Phillips 2023). Participer à ces actions peut aussi mettre en lumière des complexités plus profondes, comme les violations des droits humains qui touchent la justice reproductive (Hadi 2023) et les aides économiques destinées aux mères en demande d’asile (Sigmund 2023), susceptibles d’influer sur leurs pratiques parentales.

Intégrer le principe de justice sociale de l’intersectionnalité, c’est reconnaître que la thérapie familiale n’est pas la seule intervention au service de la santé et de la sécurité aux États-Unis (Gangamma et Shipman 2018). Certains membres de familles en demande d’asile, comme les enfants qui migrent, acquièrent un riche répertoire de stratégies pour s’orienter et pourraient gagner en pouvoir d’agir en participant à des initiatives et à des groupes de plaidoyer (Delgado 2022 ; Santilli et al. 2023). En s’associant à des organisations locales de défense des personnes réfugiées, immigrées et en demande d’asile, les thérapeutes pourraient animer des programmes et des groupes multifamiliaux qui relient les familles en demande d’asile à des réseaux de soutien (Reading et Rubin 2011). Par exemple, des programmes et des ateliers pourraient aborder directement des manières sûres de s’orienter parmi les ressources de santé et mettre à profit l’apport, entre pairs, des membres de familles en demande d’asile qui participent à ces événements (Frounfelker et al. 2021 ; Singer et al. 2023). En s’appuyant sur des partenariats avec des organisations communautaires, les thérapeutes pourraient aussi développer des initiatives qui recueillent, directement auprès des familles en demande d’asile, des informations sur les ressources sûres en matière de logement et d’emploi. En tirant parti du pouvoir d’agir des jeunes de la communauté, les thérapeutes pourraient aussi ouvrir aux enfants en demande d’asile la possibilité de partager les stratégies par lesquelles ces enfants ont aidé leurs parents à s’orienter dans le système juridique américain (Delgado 2022 ; Parra-Cardona et al. 2019). S’engager dans des partenariats de plaidoyer avec des membres de familles en demande d’asile pourrait aussi contribuer à déstigmatiser la thérapie familiale, en faisant connaître ses bienfaits et en réduisant la stigmatisation (Griswold et al. 2021).

6. Conclusion

L’intersectionnalité constitue un cadre pertinent pour repérer les besoins collectifs des familles en demande d’asile. C’est un cadre critique qui élargit les implications théoriques pour le développement des personnes en demande d’asile, pour leurs définitions et pour leurs relations avec leur famille. Mobiliser l’intersectionnalité pour soutenir les familles en demande d’asile ouvre la possibilité d’étendre l’application théorique de l’intersectionnalité en reconnaissant les implications temporelles, juridiques, sociales et politiques du statut de demande d’asile (Attia et al. 2024 ; Rivas-Koehl et al. 2023). Du fait de l’expérience cumulée du racisme et du nativisme, les familles en demande d’asile connaissent des taux accrus de stress traumatique et des inégalités de santé qui façonnent leur bien-être, le développement de leur identité et leur lien à long terme avec la famille (Merry et al. 2017 ; Utržan et Northwood 2017). Ce cadre met en évidence certains sous-groupes au sein des familles, comme les mères en demande d’asile qui peuvent traverser d’importants changements de rôle sous l’effet du racisme, du nativisme, de la xénophobie et du genrisme (Sigmund 2023). L’intersectionnalité offre non seulement des occasions décisives de comprendre les nuances culturelles et le développement identitaire des familles en demande d’asile, mais aussi une analyse de la violence structurelle des politiques migratoires racistes et nativistes (Alberto et Chilton 2019). Compte tenu de ce que promet l’intersectionnalité, les thérapeutes devraient prendre en compte, dans les recherches futures, les groupes multiplement marginalisés (par exemple les jeunes LGBTQ+ en demande d’asile et leurs relations familiales ; les conflits dans les dyades parent-enfant avec des jeunes LGBTQ+ en demande d’asile ; les jeunes en demande d’asile et le sans-abrisme) afin d’élargir encore les interventions en thérapie familiale. Les thérapeutes peuvent aussi promouvoir l’intersectionnalité dans leur formation et leur supervision, comme autant d’occasions d’examiner le contexte social et de porter une attention plus critique aux politiques qui nuisent aux relations familiales et à la santé mentale des personnes en demande d’asile. En s’appuyant sur ces implications pour la pratique clinique, les thérapeutes peuvent étendre les applications de l’intersectionnalité au-delà de la pratique, à l’enseignement, à la supervision et au plaidoyer.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de cet article théorique est de déplacer le regard clinique : ce qui ressemble, en séance, à un désengagement ou à une défaillance parentale peut refléter les contraintes d’une procédure d’asile, d’un logement précaire ou d’une crainte d’expulsion. L’intersectionnalité, ramenée à ses racines dans le féminisme noir et la justice sociale, oblige à tenir ensemble ce qui se passe dans la famille et ce que les politiques publiques lui font. Pour la pensée systémique, l’apport est double. D’une part, les rapports de pouvoir entre générations se reconfigurent avec l’exil : l’enfant qui parle anglais devient médiateur culturel, le parent perd son statut de pourvoyeur, et une identité queer peut réveiller chez un parent les peurs de persécution du pays quitté. D’autre part, le texte rappelle que la position sociale des thérapeutes fait partie du système observé. On peut regretter l’absence de vignettes cliniques et le caractère très états-unien du cadre juridique : les pistes restent programmatiques, à adapter à chaque pays d’accueil. À lire avec l’article de Celia Falicov sur la migration, la perte ambiguë et les rituels, et avec l’article sur le travail avec des femmes exilées pour réapprendre le couple.

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Traduction non officielle en français de Ce que promet l’intersectionnalité aux interventions de thérapie familiale avec les personnes en demande d’asile aux États-Unis, par Christian D. Chan, Chanel Shahnami Rodriguez et Connie T. Jones, Journal of Marital and Family Therapy, vol. 51, no 3 (2025), doi : 10.1111/jmft.70047, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « The Premise of Intersectionality for Family Therapy Interventions With Asylum Seekers in the United States », publié dans Journal of Marital and Family Therapy (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Chan, C. D., Rodriguez, C. S., et Jones, C. T. (2025). Ce que promet l’intersectionnalité aux interventions de thérapie familiale avec les personnes en demande d’asile aux États-Unis (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/ce-que-promet-l-intersectionnalite-aux-interventions-de-therapie-familiale (Œuvre originale publiée en 2025 dans Journal of Marital and Family Therapy, 51(3), e70047 (2025) ; republiée en 2025 par Journal of Marital and Family Therapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/jmft.70047)

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