Journal of Solution-Focused Brief Therapy · Entretien

De la psychologie scolaire au secours après catastrophe : entretien avec Cynthia Hansen

Vingt-cinq ans de pratique orientée vers les solutions, du cabinet où l’on reçoit des enfants, des adolescents et des familles au travail de terrain après une catastrophe. Michael Durrant a invité Cynthia K. Hansen à revenir sur ce parcours : la découverte de l’approche en 1988, les années auprès d’Insoo Kim Berg et de Steve de Shazer, et les dix outils qu’elle emporte désormais sur le terrain.

Entretien réalisé par Michael Durrant, University of SydneyPremière publication Journal of Solution-Focused Brief Therapy, vol. 2, n° 1, 2016Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet entretien est la traduction de From school psychology to disaster recovery: A journey of encountering resilience and continually being surprised by peoples’ own solutions. An interview with Cynthia K. Hansen, par Michael Durrant, publié dans Journal of Solution-Focused Brief Therapy, vol. 2, n° 1 (2016), doi : 10.59874/001c.75116, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, et des intertitres ont été ajoutés pour la lecture en ligne, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Cette traduction n’a été réalisée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Mes échanges avec les gens ont toujours commencé par un profond respect pour ce qu’ils avaient été capables de faire au milieu de la terreur.

Cynthia K. Hansen

Michael Durrant présente Cynthia Hansen

Cynthia Hansen, docteure en psychologie clinique, a plus de vingt-cinq ans d’expérience comme praticienne orientée vers les solutions dans des cadres très divers — de la réception d’enfants, d’adolescents et de familles dans un cadre thérapeutique « classique » au travail de terrain en réponse à des catastrophes comme le typhon Pongsona, le 11 septembre et l’ouragan Katrina. Elle travaille actuellement à l’Office of the Assistant Secretary for Health, après huit années passées à l’Office of the Assistant Secretary for Preparedness and Response du US Department of Health and Human Services ; elle a été auparavant conseillère spéciale pour la prévention du suicide auprès de la US Substance Abuse and Mental Health Services Administration (SAMHSA). J’ai invité Cynthia à revenir sur son parcours orienté vers les solutions.

Note portée sur le titre de l’article

Cet article contient les réflexions personnelles de Cynthia Hansen ; aucun de ces propos ne doit être interprété comme une approbation officielle d’un produit, d’une personne ou d’un service, et ils ne peuvent être cités ou reproduits dans le but d’affirmer ou de laisser entendre que le HHS ou le gouvernement des États-Unis approuve ou avalise un produit, une personne ou un service.

Orientée vers les solutions par nature

Depuis combien de temps travaillez-vous avec des gens sur le plan thérapeutique… et quelles ont été les forces motrices de vos premières années de pratique ?

Je travaille avec des gens sur le plan thérapeutique depuis le début des années 1980. Pendant de nombreuses années, j’ai exercé comme paraprofessionnelle : conseillère par les pairs à l’université, éducatrice dans un foyer thérapeutique pour enfants, aide-soignante en psychiatrie dans une unité d’hospitalisation. J’ai commencé mes études supérieures en 1981 et préparé un doctorat de psychologie clinique à l’université de l’Arkansas. Durant ces années, mes influences principales sont allées des théories du développement anormal de l’enfant aux approches systémiques du groupe du MRI, à Palo Alto. Je me souviens de m’être surtout intéressée à la thérapie familiale systémique, aux approches sullivaniennes du développement, et au livre de Paul Watzlawick sur le changement de second ordre. Et surtout, j’étais très pragmatique. Les personnes et les familles que je recevais en Arkansas ne remplissaient souvent aucun des critères de traitement dont je lisais la description dans mes études, et je ne pouvais pas non plus attendre d’elles qu’elles viennent chaque semaine ; elles étaient pourtant bien là, dans mon bureau, à demander de l’aide. J’ai eu d’excellents superviseurs, qui m’ont appris à ajuster la théorie du changement aux gens qui étaient dans mon bureau.

Yvonne Dolan m’a interviewée un jour sur les signes qui pouvaient indiquer que j’étais une thérapeute orientée vers les solutions : c’était avant que je connaisse la TBOS, la thérapie brève orientée vers les solutions. Je lui ai raconté deux situations cliniques qui disaient bien mon état d’esprit. La première concernait une famille sur plusieurs générations, qui était venue en voiture jusqu’à la clinique parce qu’elle avait entendu dire que l’inceste pouvait être l’une des raisons pour lesquelles un nourrisson était né avec des troubles du développement. Elle voulait de l’aide pour régler ce problème dans la famille. Comme il y avait beaucoup de monde, et beaucoup de générations, dans la pièce, les thérapeutes ont décidé de répartir la famille en petits sous-groupes pour élaborer un plan. Je me souviens que la décision la plus importante sur laquelle les grands-parents, les parents et les enfants se sont mis d’accord portait sur la manière de réorganiser qui dormait dans quel lit. J’ai été frappée de voir que c’était un geste aussi concret, produit par les clients eux-mêmes et essentiel pour changer la dynamique familiale — et finalement bien plus pratique que ce que les professionnels avaient imaginé. Pour le lecteur inquiet : oui, les services de protection de l’enfance étaient impliqués.

Une autre personne venue me voir disait entendre des voix, sans aucun autre symptôme de psychose. Je lui ai posé quelques questions sur ce qui, selon lui, l’aiderait le plus avec ces voix, et il m’a répondu que ça l’aiderait sans doute de passer une bonne nuit de sommeil à l’hôpital. Il s’est avéré qu’il était sans domicile et qu’il savait qu’on l’admettrait à l’hôpital s’il disait entendre des voix. Au lieu d’un diagnostic psychiatrique, nous avons travaillé ensemble à un plan pour qu’il passe de bonnes nuits de sommeil plus souvent qu’il ne pouvait en obtenir par une hospitalisation.

« Passer une bonne nuit de sommeil » me fait immédiatement penser à une formulation d’objectif très à la manière de de Shazer, puisqu’elle rend d’emblée complètement hors sujet la question de savoir si le client est psychotique ou non.

Absolument… et, une fois de plus, c’était pratique. Pendant des années, ce jeune homme est passé me voir sans rendez-vous pour parler de la façon dont il se débrouillait avec l’hébergement, l’argent et les relations, et j’ai beaucoup appris sur la résilience et sur l’autonomie. J’y repense aujourd’hui et je vois à quel point j’étais orientée vers les solutions par nature.

1988 : la rencontre avec Insoo et Steve

Quand avez-vous été exposée pour la première fois à l’approche orientée vers les solutions ?

En 1988, je travaillais comme psychologue scolaire et j’ai vu une brochure annonçant un atelier sur le traitement des addictions. Le calendrier tombait bien pour satisfaire à mes obligations de formation continue, et je cherchais justement à me former davantage sur le traitement des addictions : je me suis inscrite. Insoo et Steve étaient les formateurs. Dès la pause du milieu de matinée, le premier jour, je rappelais des collègues avec un enthousiasme énorme pour ce que j’étais en train d’apprendre. C’était comme si quelqu’un avait levé le voile qui faisait de mes échanges avec les clients des événements ad hoc, dictés par un mélange de théories académiques du changement et de réalités pratiques, pour montrer le motif sous-jacent qui pouvait conduire à un vrai changement. J’y repense aujourd’hui et je me souviens encore du frisson d’entrer enfin en résonance avec une approche thérapeutique qui me convenait. Par chance, j’ai rencontré ce jour-là des gens qui sont devenus des collègues chers et, à terme, des associés dans une entreprise de formation et de consultation orientées vers les solutions : Phil Trautmann (qui avait commencé à fréquenter le BFTC au début des années 1980), Stuart Levy et JoAnna Henry. Avec l’arrivée de Carol Nelson et de Karen Scott, Incorporated Solutions était née. Nous avons voyagé ensemble pour apprendre d’Insoo, de Steve, d’Yvonne et d’autres, nous recevions les clients en équipe et nous avons organisé des ateliers sur la TBOS à Portland, dans l’Oregon. Je sais que d’avoir appris la TBOS avec cette équipe a eu un effet profond sur la créativité, la souplesse et la philosophie qui sous-tendent ma pratique.

En quoi cela s’accordait-il avec ce qui comptait déjà pour vous ?

  • L’approche travaillait avec ce que le client avait réellement — et non avec ce qu’il était censé avoir — et réconciliait ainsi mon conflit intérieur : je voulais aider des gens qui n’étaient pas censés pouvoir être aidés par une thérapie par la parole.
  • Elle était pratique.
  • Elle prenait la mesure, de façon réaliste, du pouvoir qu’a un thérapeute, de ce à quoi il ou elle prête attention, même en quelques minutes ou en une seule séance.
  • Elle donnait à une équipe une langue commune pour apprendre ensemble comment aider les gens au mieux.

Et alors, en quoi cela a-t-il fait une différence ?

Cela m’a donné un motif pour pratiquer délibérément des stratégies thérapeutiques et pour croire aux ressources du client. Cela m’a aussi aidée à réfléchir aux déplacements qui pourraient faire une différence quand la thérapie ne fonctionnait pas bien. Par exemple, les échelles aidaient à se centrer sur l’objectif et sur les petits pas. Maîtriser la question du miracle donnait de la discipline et un but aux théories des systèmes et des interactions. Le changement d’avant-séance aidait à s’appuyer sur ce qui marchait déjà. Et toutes ces stratégies entraient en interaction avec les dons propres du thérapeute. De même qu’Insoo, Steve, Yvonne et Peter De Jong employaient les mêmes stratégies avec des « touches » différentes, de même pour Phil, JoAnna, Carol, Stuart et moi.

De plus, je me suis rendu compte que pratiquer dans une perspective orientée vers les solutions réduisait l’épuisement professionnel, parce que je voyais comment ajuster les ressources du client à ce qu’il espérait obtenir.

Insoo a raconté un jour une histoire qui m’est restée longtemps. Elle disait que, quand je demandais aux clients ce qu’ils voulaient sans comprendre ce qu’ils avaient déjà, j’agissais comme une serveuse prenant une commande que la cuisine se chargerait de préparer. À l’inverse, si j’entendais ce qu’ils voulaient en comprenant ce qu’ils avaient dans leur propre cuisine, alors nous pouvions commencer à assembler des ingrédients qui s’accordaient avec ce qui était déjà disponible. Alors — et je trouve cela un peu drôle aujourd’hui — j’avais une drôle de stratégie pour m’exercer à être curieuse de ce que le client pouvait faire pour obtenir ce qu’il voulait. Quand j’entendais le client dire ce qu’il ou elle voulait, je le traduisais intérieurement en commande de plat dans ma tête (un corned-beef sur pain de seigle, par exemple), pour me rappeler de demander au client quand une petite part de ses espoirs avait déjà été réalisée, ou quand les choses avaient déjà été un peu meilleures. Cela me gardait centrée sur ce qui était possible dans la « cuisine » du client, au lieu de me demander « comment est-ce que je peux faire arriver cela pour le client ? ».

Ce que la TBOS a changé dans ma posture

En quoi la TBOS a-t-elle changé la manière dont votre pratique de thérapeute s’est développée ?

La pratique de la TBOS a profondément déplacé ma position de thérapeute. Je me suis mise à m’intéresser au savoir d’expert du client, à le ou la voir comme un partenaire dans la conception des solutions aux problèmes qui l’amenaient à me rencontrer. J’ai souvent enseigné ce changement de paradigme comme le passage à partir des trois questions de base que j’avais apprises à l’université :

  • Quel est le problème du client ?
  • Que devrait faire le client, selon moi, à propos de son problème ?
  • Que dois-je faire pour motiver, éduquer ou convaincre le client de faire ce que je pense qu’il devrait faire à propos de son problème ?

Avec la TBOS, j’ai appris à poser ces trois questions-là à chaque rencontre :

  • Que veut le client ?
  • Que peut faire le client à propos de ce qu’il veut (et, de fait, que fait-il DÉJÀ) ?
  • Que faut-il pour que le client fasse ce qu’il peut faire à propos de ce qu’il veut ?

Quelles ont été les difficultés particulières que votre engagement dans la TBOS a soulevées dans votre pratique de thérapeute ?

La première difficulté a sans doute été de contenir le zèle de la « convertie » à l’orientation vers les solutions. La TBOS ne convient pas à tout le monde — ni aux clients, ni aux thérapeutes. Steve a dit un jour : « Parfois on a envie de sushis, parfois de spaghettis », me rappelant qu’il n’y a pas de « bonne façon de faire », mais que nous devons comprendre les préférences du client.

Cela dit, la TBOS me convenait vraiment, et j’ai été profondément touchée par les changements que mes clients ont opérés dans leur vie. J’ai eu la chance d’avoir mon propre cabinet, ce qui m’a permis de me consacrer à apprendre des manières orientées vers les solutions de mettre en lumière et d’encourager mes clients à préciser leurs espoirs et à agir selon leur savoir intérieur. Du point de vue de la gestion du cabinet, j’avais beaucoup plus de clients et de premiers entretiens que mes collègues qui travaillaient de manière plus traditionnelle ; j’ai donc dû mettre en place des procédures simplifiées, pour que chaque séance puisse être la dernière.

Il y a quelques années, vous avez produit avec Insoo une cassette audio (aujourd’hui un CD) intitulée Making a Difference with Adolescents.

Oh oui, c’est l’un des grands moments de ma vie. Pendant des années, Insoo m’avait encouragée à écrire un livre sur mon travail avec les enfants, les adolescents et les familles. Je lui répétais que je n’avais pas le temps d’écrire et que ce que j’apprenais et pratiquais ne représentait pas assez de matière pour un livre. Alors Insoo m’a invitée à venir à Milwaukee pour un week-end, à faire de longues marches, à parler et à travailler ensemble sur des vidéos — mais elle voulait aussi m’interviewer pour une cassette audio. Aucune pression ; juste une discussion. On pourrait toujours l’effacer si on le voulait.

Eh bien, le premier matin, après le petit-déjeuner et une promenade, Insoo et moi sommes descendues dans leur bureau au sous-sol et nous avons installé le magnétophone. Elle s’est mise à me poser des questions et j’ai répondu. Nous avons fait l’enregistrement en une seule prise, et elle a écarté l’idée qu’on puisse l’améliorer en recommençant. Je suis très heureuse que ma description de ma façon de travailler avec les adolescents ait été utile à des cliniciens, mais je pense sincèrement que le plus remarquable dans cette cassette, c’est le talent d’Insoo pour faire ressortir le meilleur de quiconque. Et maintenant qu’Insoo n’est plus là, je chéris ce souvenir et le respect qu’elle a montré pour mon envie d’enseigner, doublée de ma réticence à écrire. Dis donc, Michael, je crois que tu es peut-être en train de faire la même chose avec cet entretien ! Suis-je en train de me faire insooter ?!!

Je n’avais jamais pensé à « Insoo » comme à un verbe (et je ne crois pas en avoir l’énergie) ! On a dit de vous qu’Insoo avait été votre « mentore ». Comment cela se passait-il ?

Oh là là — j’ai eu tellement de chance ! Insoo répondait à n’importe quel appel ou courriel de ma part, m’accueillait à bras ouverts dans des salles de cours et des ateliers officiels comme chez elle. Je pouvais dormir sur son canapé-lit pendant les congrès, faire des virées en voiture avec Steve pour rapporter à Insoo son frozen custard préféré, et nous marchions et parlions pendant des heures. Nous nous asseyions pour regarder des cassettes vidéo, discuter des idées que mon équipe de Portland avait pour l’enseignement et le conseil, examiner les difficultés que je rencontrais avec mes clients, relire des manuscrits en préparation et réchauffer les restes que Steve (le cuisinier) avait congelés pour qu’Insoo mange quand il était en déplacement. Elle m’a enseigné par des histoires, par la curiosité, la générosité, l’expérience, la confiance, l’amour et, parfois, l’impatience. Insoo m’a recommandée comme intervenante TBOS à des collègues dans des lieux aussi variés que l’Europe, la Corée du Sud, Okinawa et Taïwan ; j’ai donc pu parcourir le monde et apprendre auprès de tant de praticiens de la TBOS. Je dois dire que Steve était aussi gentil et généreux qu’Insoo, quoique autrement. Steve s’asseyait — ou marchait — et bavardait d’une façon un peu vagabonde. Mais à la fin de la bière, ou de la visite, j’avais ce moment de « ah, mais oui » que je brûlais d’aller partager avec mes collègues.

J’ai été vraiment comblée d’avoir fait partie de leur vie, et ma pratique est devenue plus intentionnelle grâce à leur influence et à leur sagesse. Je me souviens encore d’Insoo me rappelant que la sagesse consiste à choisir ce qu’on ignore ! J’ajouterais que c’est aussi ce qu’on n’oublie jamais.

Du cabinet au terrain des catastrophes

Comment êtes-vous passée du travail avec les enfants, les adolescents et les familles au travail de secours après catastrophe ?

Je n’avais jamais prévu de travailler avec des personnes touchées par des catastrophes, mais ma pratique comprenait des gens de tous âges qui tentaient de faire face aux conséquences négatives d’un événement traumatique. Cet événement allait de la maltraitance aiguë ou chronique au fait d’avoir été témoin d’un meurtre, en passant par la violence au travail ou n’importe quel autre événement de vie où la personne avait craint pour sa sécurité. Mon travail était fortement orienté vers les solutions et influencé par Insoo, Steve et Yvonne Dolan. Je suis devenue plus compétente, j’ai fait taire ma « diagnosticienne intérieure » et je me suis centrée davantage sur l’essence de la personne qui avait survécu à l’événement, et sur la façon dont celui-ci avait affecté le sens qu’elle donnait à sa vie.

J’étais en vacances à Nairobi, en 1998, quand une bombe a explosé à l’ambassade des États-Unis. Désorientée, j’ai cherché le familier. J’ai retrouvé l’agence où j’avais organisé mes déplacements intérieurs quelques semaines plus tôt et j’ai demandé si je pouvais avoir une ligne téléphonique pour appeler ma mère. Je serai toujours reconnaissante aux Kényans qui m’ont aidée à joindre ma famille et à me sentir en sécurité un jour aussi terrible.

Pendant que j’écoutais la radio dans le bureau de l’agence de voyages, j’ai rencontré des étudiants en médecine qui étaient allés faire renouveler leurs visas à l’ambassade et qui essayaient eux aussi de joindre leur famille aux États-Unis. Nous avons parlé et tenté de donner un sens à ce qui se passait ce jour-là et à ce que devaient être nos prochains pas. Au bout d’un moment, l’agent de voyages a fermé le bureau et nous sommes partis chacun de notre côté, en échangeant nos adresses électroniques pour rester en contact.

Avec le recul, je me rends compte que — alors même que je ne faisais manifestement pas de thérapie — j’ai presque instinctivement parlé avec eux de la façon dont ils faisaient face et parvenaient à tenir, et aussi de petits pas à prévoir pour un avenir où nous aurions tous survécu à cet événement terrible.

Plusieurs semaines plus tard, j’ai reçu un courriel du médecin qui encadrait ces étudiants. Il voulait me dire que les étudiants qui avaient parlé avec moi étaient de retour au village, fonctionnels et en train d’apprendre, mais que d’autres, qui s’étaient trouvés aux abords de l’ambassade le jour de l’attentat, avaient le regard perdu dans le vide, ne parvenaient ni à dormir ni à se concentrer, et comptaient les jours qui les séparaient du retour. Il m’a posé des questions sur ce dont nous avions parlé dans le bureau de l’agence de voyages et m’a encouragée à chercher des occasions d’aider d’autres personnes dans les suites immédiates d’une catastrophe. Je lui serai éternellement reconnaissante du temps qu’il a pris pour me contacter. C’est une leçon profonde sur la puissance d’un compliment.

Même si la TBOS est plus qu’une focalisation sur la résilience, il semble que votre regard orienté vers les solutions vous ait rendue naturellement attentive à la résilience des gens.

Oui, je le crois — et cela a certainement fait que, à mesure que j’avançais dans le travail de réponse aux catastrophes, mes échanges avec les gens ont toujours commencé par un profond respect pour ce qu’ils avaient été capables de faire au milieu de la terreur, plutôt que par un réflexe immédiat consistant à diagnostiquer un trouble ou à chercher comment quelqu’un d’autre pourrait répondre à leurs besoins. Souvent, j’ai découvert que leurs ressources naturelles pouvaient être aisément soutenues par quelques dons ou quelques propositions.

Où votre parcours vous a-t-il menée après votre expérience personnelle de la catastrophe au Kenya ?

À partir de là, j’ai commencé à travailler pro bono comme intervenante en santé mentale de catastrophe auprès de la Croix-Rouge américaine, et j’ai appris la langue de l’assistance aux sinistrés et du commandement des opérations. Les gens que je rencontrais entraient en résonance avec les questions orientées vers les solutions, parce qu’elles étaient pratiques, centrées sur de petits pas, et qu’elles renforçaient leurs stratégies naturelles de faire-face et leurs espoirs personnels. Certaines des interventions que j’ai mises au point visaient à faire fonctionner plus harmonieusement l’organisation de l’aide. Par exemple, je disais en plaisantant que créer des interventions avec et pour les centaines de personnes qui restaient debout des heures durant dans une file d’attente, c’était soigner « la maladie de la file ». J’ai aussi travaillé avec les responsables pour organiser l’espace et le déroulement des centres d’aide aux sinistrés, afin d’améliorer la circulation des personnes venues demander de l’aide.

D’autres fois, les interventions étaient très individualisées. Par exemple, il y a eu ce garçon, qui avait survécu à une tempête épouvantable et qui ne cessait pas de crier dans un centre d’aide aux sinistrés. Après avoir interrogé la personne qui s’occupait de lui, j’ai découvert qu’il y avait une très bonne raison à ces cris : il avait crié pendant la tempête, et la tempête avait fini par s’en aller. Alors, comme le centre d’aide était si bruyant et si confus, il criait pour que cela s’arrête. J’ai découvert aussi que, par le passé, il avait utilisé un casque et de la musique pour couvrir les bruits forts, mais que l’appareil avait été détruit dans la tempête. Un système audio offert a tout changé au rétablissement de ce garçon.

Les dix essentiels du travail de terrain

Un thème revient chez vous : le souci des intervenants autant que celui des familles et des communautés.

Absolument ! Je me souviens d’un dîner avec des amis à Long Island, un soir de septembre 2001. Ils m’ont parlé d’un voisin qui avait travaillé sans arrêt pendant des semaines sur le site du World Trade Center, jusqu’à ce qu’une « dame de la Croix-Rouge, de l’Oregon » lui parle de ce qu’il avait accompli, du prix que cela avait coûté à lui et à sa famille, et du moment où il saurait qu’il en avait fait assez. Après cette conversation, il a dit qu’il sentait qu’il pouvait enfin rentrer chez lui. Mes amis lui ont dit qu’ils étaient tellement contents qu’il aille bien et lui ont demandé ce qu’ils pouvaient faire pour l’aider, puis se sont trouvés lui demander le nom de la dame de la Croix-Rouge. Il a dit mon nom ! Non seulement le monde est incroyablement petit, mais cela montre aussi l’effet d’une simple conversation orientée vers les solutions.

J’ai appris à me représenter le travail de catastrophe comme l’usage d’un tout petit sac d’habiletés (comme un « sac de journée » pour le terrain) plutôt que du large éventail de compétences dont on dispose dans un cabinet. En prenant modèle sur mon expérience de randonnée dans l’Oregon, où chacun portait un kit comprenant dix essentiels — un allume-feu, de l’eau, une boussole —, j’ai identifié « dix essentiels » pour le travail de catastrophe orienté vers les solutions. Je me souviens d’avoir présenté ces dix stratégies essentielles, que j’emploie dans mes interactions de terrain, au congrès de l’European Brief Therapy Association, en 2004.

  1. La curiosité sur ce qui s’est passé.
  2. Les questions de faire-face (par exemple : qu’est-ce qui vous fait tenir, comment vous êtes-vous débrouillé, comment avez-vous fait pour…).
  3. « Ouah, comment avez-vous fait ? »
  4. « Qu’est-ce que les autres vous ont vu faire ? »
  5. « Quoi d’autre ? »
  6. Une connaissance pratique des ressources (par exemple : l’eau, les couches, le café, les bornes de recharge).
  7. « Il doit y avoir une très bonne raison… » (voir plus haut l’histoire de l’enfant qui criait).
  8. Les questions d’échelle (pour mettre en perspective les difficultés, repérer un éventuel changement d’avant-séance, un petit pas).
  9. Se rappeler que la relation client-thérapeute est comme un ruban de Möbius en zone de catastrophe : une secousse, une maladie infectieuse, un engin explosif, et « nous sommes eux ».
  10. Les compliments — renvoyer aux clients leurs propres mots et leurs propres valeurs.

J’ai continué à travailler par intermittence sur des sites de catastrophe entre 1999 et 2004, entre les clients de mon cabinet, l’enseignement et le conseil. En 2004, on m’a proposé de passer un an à Washington comme Fellow de l’American Academy for the Advancement of Science, pour travailler sur l’organisation et le financement des services de santé mentale aux États-Unis. Cela touchait à ma passion de faire une différence ; alors, avec la bénédiction de Steve et d’Insoo, en janvier 2015 [sic : 2005 dans la chronologie de l’entretien — note de Complexe Systémique] j’ai fait ce pas de plus vers un monde différent.

En août, l’ouragan Katrina a frappé la côte du Golfe et l’on m’a demandé d’être adjointe au commandant des opérations (Deputy Incident Commander) du centre d’intervention d’urgence de la Substance Abuse and Mental Health Services Administration. Tout mon travail était informé par la thérapie brève orientée vers les solutions ; une partie en est décrite dans cet article : https://www.hsdl.org/?view&did=747354

Katrina, les politiques publiques, et ce qui demeure

Je sais que vous ne « faisiez pas de la thérapie ». Alors, pouvez-vous nous donner un exemple de la manière dont les idées orientées vers les solutions ont fait une différence dans votre travail, dans ce contexte ?

Un exemple particulier est le « Returning Home Questionnaire », destiné aux agents fédéraux qui avaient été déployés en première ligne sur la côte du Golfe. Ils avaient besoin de pouvoir débriefer ; mais j’étais claire sur le fait que je voulais que ces entretiens soient l’occasion de célébrer ce qui avait été accompli et réussi, autant que de repérer le besoin de services supplémentaires. Les documents que nous avons créés se trouvent à cette adresse : https://www.osha.gov/SLTC/emergencypreparedness/resilience_resources/support_documents/supervisorhome/returninghome_questionnaire_supervisors.html

C’était passionnant de découvrir à quel point les approches orientées vers les solutions pouvaient bien s’appliquer à l’élaboration de documents d’avant et d’après déploiement, à l’intervention auprès de personnes touchées par la catastrophe, à l’élaboration de politiques et de procédures avec des collègues, et au fait de faire face aux difficultés quotidiennes sur le terrain comme au siège. L’ampleur de la catastrophe était sidérante et l’étendue des interventions, écrasante. De petits pas qui font une grande différence avec le temps, la recherche d’exceptions, des objectifs qui font sens, les échelles, les compliments et la mise en lumière des stratégies de faire-face : telles étaient les compétences essentielles que j’appliquais à chaque situation.

Quand je regarde en arrière les années écoulées depuis 1998, je vois comment la TBOS me donne un regard pour comprendre la trajectoire naturelle par laquelle une catastrophe affecte les gens. Oui, certaines personnes peinent plus longtemps que d’autres à faire sens ou à faire face aux conséquences néfastes sur leur santé et sur leur vie. J’ai été stupéfaite de la puissance de cette lutte pour clarifier des priorités et créer un avenir qui était inimaginable avant la catastrophe, comme du réseau de survivants qui tendent la main à d’autres, touchés à un autre moment. Par exemple, aux États-Unis, les responsables de communautés frappées par une fusillade prennent régulièrement contact avec les responsables concernés par une fusillade ultérieure. C’est un réseau né de la tragédie, mais aussi du savoir et de la compassion de ceux qui sont passés par là avant.

J’ai eu la chance de travailler avec des responsables remarquables pour élaborer des politiques et des procédures qui mettent en valeur les forces, le sens et le faire-face qui peuvent émerger des opérations de réponse. Beaucoup de mes collègues entrent profondément en résonance avec une orientation vers les solutions et cherchent des occasions de créer des documents qui s’appuient sur des pratiques orientées vers les solutions : la recherche d’exceptions, les échelles, le repérage d’un petit changement, l’avenir souhaité.

Quelles ont été les difficultés particulières que votre engagement dans la TBOS a soulevées dans votre travail de catastrophe ?

Je crois qu’il a été important de garder l’esprit ouvert et de toujours envisager le « et » plutôt que de se limiter au « ou bien ». Il y a des moments où un regard centré sur le problème, ou une « analyse des causes profondes », est très utile aux gens. Comme la TBOS, cependant, c’est un moyen au service d’une fin définie à l’avance. Dans le monde des intervenants, nous disons : « Commencez avec la fin en tête. » Ce n’est donc pas une difficulté à proprement parler, mais c’est une application importante de la TBOS. J’y ajouterais la formule « il doit y avoir une très bonne raison », que j’ai entendue pour la première fois dans la bouche d’Insoo, et qui me guide vers la curiosité quand des comportements, des réactions, des politiques ou des procédures n’ont pas de sens immédiat. Une fois que j’ai compris l’intention, la TBOS fournit le cadre pour ouvrir des choix et des expériences négligées qui peuvent améliorer l’effet obtenu.

Je vous connais depuis près de vingt ans, nous avons partagé une scène de congrès et bien des tables de restaurant, mais je ne crois pas que nous ayons jamais autant parlé de vous. Merci pour cette conversation très différente. Un dernier mot ?

La thérapie brève orientée vers les solutions, comme modèle, est inextricablement entrelacée avec la curiosité, l’intelligence vibrante, le respect profond et l’intégrité phénoménale d’Insoo et de Steve. Je vois le modèle grandir et se construire sur ce qui marche, en réponse aux changements du monde autour de nous, par mes collègues de la communauté de la thérapie brève orientée vers les solutions et par la manière dont nous écoutons nos clients. Je suis reconnaissante d’avoir été dans des lieux où je peux apprendre et transmettre la TBOS pour favoriser la guérison, le lien et la créativité.

À propos des auteurs

On peut joindre Cynthia Hansen à l’adresse : drcynthiahansen@gmail.com

Michael Durrant est membre associé de la Faculty of Education and Social Work de l’université de Sydney, directeur du Brief Therapy Institute of Sydney et rédacteur en chef de cette revue.

Courriel : michael@briefsolutions.com.au

Traduction française non officielle de From school psychology to disaster recovery: A journey of encountering resilience and continually being surprised by peoples’ own solutions. An interview with Cynthia K. Hansen, par Michael Durrant, publié dans Journal of Solution-Focused Brief Therapy, vol. 2, n° 1 (2016), doi : 10.59874/001c.75116, sous licence CC BY 4.0. Traduction, mise en page et intertitres : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « From school psychology to disaster recovery: A journey of encountering resilience and continually being surprised by peoples’ own solutions. An interview with Cynthia K. Hansen », publié dans Journal of Solution-Focused Brief Therapy (2016) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Durrant, M. (2016). De la psychologie scolaire au secours après catastrophe : entretien avec Cynthia Hansen (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/de-la-psychologie-scolaire-au-secours-apres-catastrophe-entretien-avec-cynthia-hansen (Œuvre originale publiée en 2016 dans Journal of Solution-Focused Brief Therapy, vol. 2, n° 1 ; republiée en 2023 par Journal of Solution Focused Practices, https://journalsfp.org/article/75116)

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