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International Journal of Environmental Research and Public Health · Famille

Expériences de stress et de résilience lors du passage à la parentalité chez des mères lesbiennes belges ayant eu recours à l’insémination avec donneur

À Bruxelles, l’équipe de Salvatore D’Amore a rencontré ensemble les deux mères de 16 couples lesbiens devenus parents par don de sperme. Leurs récits montrent un passage à la parentalité semblable à celui de tous les couples, mais alourdi par le regard social, par l’absence, longtemps, de reconnaissance juridique de la mère non gestatrice et par l’inquiétude face aux questions futures de l’enfant. Ils montrent aussi des ressources : partage égal des tâches, humour, choix des noms, sélection attentive de l’école.

Auteurs Salvatore D’Amore, Alexandre Maurisse et Alessio Gubello (Centre de recherche de psychologie du développement, de la famille et des systèmes humains (DéFaSy), Faculté des sciences psychologiques et de l’éducation, Université libre de Bruxelles, Belgique) ; Nicola Carone (département des sciences du cerveau et du comportement, université de Pavie, Italie)Première publication International Journal of Environmental Research and Public Health, 4 février 2023Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Expériences de stress et de résilience lors du passage à la parentalité chez des mères lesbiennes belges ayant eu recours à l’insémination avec donneur, par Salvatore D’Amore, Alexandre Maurisse, Alessio Gubello et Nicola Carone, publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (MDPI) (2023), doi : 10.3390/ijerph20042800, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les propos des mères, recueillis en français puis cités en anglais dans l’article, sont ici retraduits de l’anglais ; la déclaration sur la disponibilité des données n’est pas reprise ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Le cadre clinique peut être un contexte sûr pour examiner et élaborer ces préoccupations.

Salvatore D’Amore, Alexandre Maurisse, Alessio Gubello et Nicola Carone

Résumé

Cette recherche a exploré les expériences de parentalité, de stress et de résilience de 16 couples belges de mères lesbiennes devenues parents pour la première fois, avec des enfants conçus par don de sperme âgés de 3 à 72 mois. Dans chaque couple, les deux mères ont participé à un entretien conjoint semi-directif portant sur leur désir de parentalité, sur l’effet de la stigmatisation et du soutien social de la part des familles d’origine, de l’entourage amical et des institutions, et sur les ressources du couple et de la famille. Les entretiens ont été enregistrés, transcrits et analysés selon l’analyse thématique réflexive de Braun et Clarke. Quatre thèmes ont été dégagés : (1) « Le bébé précieux » : réaliser le projet de parentalité ; (2) « Peut-on se montrer en public sans regards indiscrets ? » : la visibilité sociale de la famille ; (3) « C’est compliqué ! » : la reconnaissance juridique de la parentalité et le déséquilibre des rôles ; et (4) « Comment faire face ? » : la résilience familiale. Ces thèmes indiquent que la conception de l’enfant par don, le coming out des parents, le rôle de la mère non gestatrice, les obstacles juridiques rencontrés et la nécessité de trouver un équilibre entre les deux mères dans les soins à l’enfant ont généré du stress et ont demandé aux mères de développer des stratégies de résilience. Les résultats suggèrent plusieurs pistes à explorer en clinique par les équipes de santé mentale qui accompagnent des femmes lesbiennes dans leur passage à la parentalité par insémination avec donneur.

Mots-clés : mères lesbiennes, insémination avec donneur, parentalité des minorités sexuelles, stress parental, résilience, stigmatisation

1. Introduction

Malgré l’essor des recherches sur la parentalité lesbienne et gay [1,2,3,4,5], on connaît encore mal les expériences parentales et le développement du cycle de vie des personnes lesbiennes et gays après leur passage à la parentalité [6,7,8,9,10]. Selon le modèle du cycle de vie familial de Carter et McGoldrick [11], le passage de deux à trois dans le groupe familial se caractérise par d’importants processus émotionnels. Cette théorie situe en effet les schémas relationnels généraux, fonctionnels et dysfonctionnels, dans le développement de la famille comme système qui évolue dans le temps. À mesure que ces changements surviennent, la famille doit pouvoir s’adapter en conséquence pour éviter les dysfonctionnements. Cela suppose de mener à bien les tâches développementales propres à chaque étape du cycle de vie. Dans cette perspective, le modèle divise le cycle de vie de la famille en six étapes (le départ du foyer, la formation du couple, le passage à la parentalité, la famille avec adolescents, le nid vide et la famille en fin de vie). Pour chaque étape, des changements de second ordre sont identifiés comme indispensables pour passer correctement à l’étape suivante.

Le couple parental doit accepter l’entrée d’un nouveau membre (l’enfant) dans le système, et redéfinir et réajuster la dyade pour former une triade. D’autres tâches développementales de la famille comprennent la coordination parentale dans l’éducation de l’enfant, la gestion des tâches financières et domestiques et le réalignement des relations avec la famille élargie (par exemple, les grands-parents). Le passage à la parentalité marque ainsi une nouvelle identité pour le couple amoureux, qui touche non seulement la relation amoureuse, mais aussi le système parental qui s’y superpose [11]. En outre, la parentalité étant socialement valorisée et considérée comme désirable et positive par la plupart des adultes, elle est chargée d’attentes sociales que les nouveaux parents peuvent vivre comme d’importants facteurs de stress [12]. Les représentations sociales de la parentalité, la personnalité et l’histoire familiale des parents, et le tempérament de l’enfant comptent parmi les principaux déterminants [13] de la manière dont les parents élèvent leur enfant, s’ajustent à la parentalité et transmettent leurs modèles internes de représentation à leur enfant. La présente étude a exploré les expériences de parentalité, de stress et de résilience de mères lesbiennes ayant eu recours à l’insémination avec donneur.

1.1. Le passage à la parentalité chez les couples lesbiens par insémination avec donneur

Compte tenu des évolutions sociales dans la formation des familles et de la multiplication de voies d’accès à la parentalité plus inclusives, selon Carter et McGoldrick [11], le cycle de vie familial ne peut plus être considéré comme universel et ancré dans la famille nucléaire (deux parents hétérosexuels cisgenres élevant leur enfant conçu spontanément). Après les mouvements de libération des femmes et pour les droits des gays des années 1970, l’apparition de la fécondation in vitro (FIV) en 1978 et le début d’un accès plus équitable à l’adoption pour des couples d’orientations sexuelles diverses, le nombre de foyers lesbiens a fortement augmenté, dans ce que l’on a appelé un « baby-boom lesbien » [14].

Pourtant, en 2017, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) indiquait que seuls huit pays européens avaient légalisé l’insémination avec donneur pour les couples lesbiens (la Belgique, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni et la Suède). Dans tous les autres pays, les couples lesbiens étaient contraints de partir à l’étranger pour concevoir, en se heurtant à des difficultés médicales, juridiques et psychologiques : l’accès aux centres médicaux, des arguments éthiques et moraux contre l’insémination avec donneur, et l’homonégativité d’une partie du personnel soignant [15]. En 2022, la carte de l’ILGA [16] indiquait que sept autres pays autorisaient l’insémination avec donneur pour les couples lesbiens (l’Autriche, la France, l’Irlande, l’Islande, le Luxembourg, Malte et la Norvège). Pour ces raisons, le chemin vers la parentalité des couples lesbiens exige une réflexion, des négociations et un investissement financier importants [17].

La présente étude a été menée en Belgique, pays pionnier dans la reconnaissance de l’adoption par la coparente en 2006, destinée à réduire les inégalités de parentalité pour les couples de minorités sexuelles ayant recours à l’insémination avec donneur. Selon la loi sur l’adoption par les parents de même sexe, la mère non gestatrice d’un couple de femmes devait adopter son enfant pour être légalement reconnue comme mère, ce qui établissait juridiquement une disparité entre les couples de sexe différent qui recouraient à l’insémination avec donneur et les couples lesbiens passant par la même procédure. En 2014, une nouvelle loi a été adoptée, permettant à partir de 2015 que la mère lesbienne non gestatrice soit légalement reconnue dès avant la naissance de l’enfant, en vertu d’un projet parental commun avec sa partenaire. Cette loi promeut une « double filiation » dans les couples de femmes qui recourent à l’insémination avec donneur, dans le souci de préserver l’intérêt de l’enfant. Depuis lors, la reconnaissance de la mère non gestatrice en Belgique est automatique lorsque le couple lesbien est marié au moment de la naissance de l’enfant ; dans le cas contraire, une reconnaissance doit être effectuée auprès de l’administration communale, avant la naissance de l’enfant ou dans l’année qui suit [18]. Les familles de mères lesbiennes continuent donc de se heurter à des obstacles juridiques et économiques. Cela rejoint l’idée de Gross [19] selon laquelle les familles de parents de minorités sexuelles ne vivent pas les liens émotionnels, biologiques et juridiques comme synonymes (ce que suppose le modèle hétéronormatif). Il s’ensuit que tout renforcement de ce modèle fait peser une forte pression sur les couples de minorités sexuelles et rend leur passage à la parentalité inégal par rapport à celui des couples hétérosexuels.

Dans leur recherche sur des mères lesbiennes de jeunes enfants conçus par don aux Pays-Bas, Bos et ses collègues [20] ont constaté que le stress parental vécu par ces mères était comparable à celui des parents hétérosexuels. Une étude qualitative récente de Farr et Tornello [21] a d’ailleurs montré que les couples lesbiens, gays et hétérosexuels vivaient des expériences semblables en devenant parents et que, quelle que soit l’orientation sexuelle des parents, le passage à la parentalité entraînait d’importants changements dans la relation de couple. Cependant, si les recherches comparatives s’accordent à dire que le passage à la parentalité oblige les futurs parents à faire face à des défis et à des ajustements semblables, les données montrent aussi que les couples lesbiens et gays sont en outre confrontés à la stigmatisation [21,22,23].

Si la stigmatisation sociale est intériorisée par les futurs parents lesbiens et gays, elle peut entraver, voire retarder, leur chemin vers la parentalité. Dans une étude de Fossoul et ses collègues [15], la moitié des couples lesbiens ont déclaré avoir éprouvé des difficultés plus ou moins grandes au moment de décider de devenir parents. Ces difficultés comprenaient l’homophobie intériorisée, le manque de soutien social, l’indécision quant au type de donneur (connu, anonyme ou à identité accessible) et quant au choix de la mère gestatrice (ou non gestatrice), ainsi que les tensions financières et psychologiques liées à la procédure d’insémination.

Bos et ses collègues [20] ont toutefois montré que, malgré la stigmatisation sociale et intériorisée, les mères lesbiennes néerlandaises ayant eu recours à l’insémination avec donneur se sentaient plus compétentes et moins dépassées que les parents hétérosexuels ayant conçu spontanément. En outre, par rapport aux mères hétérosexuelles, les mères lesbiennes biologiques déclaraient accorder significativement moins d’importance à ce que leur enfant développe des qualités socialement valorisées (ambition, maîtrise de soi). Les mères lesbiennes non gestatrices ressentaient en revanche davantage de pression pour prouver la qualité de leur parentalité que les pères hétérosexuels. Des recherches interculturelles plus récentes, menées en France, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, ont indiqué que les mères lesbiennes ayant eu recours à l’insémination avec donneur tendaient à éprouver davantage de sentiments positifs pendant la grossesse et à déclarer des compétences parentales plus élevées 4 mois après la naissance de leur enfant que les couples gays ayant eu recours à la gestation pour autrui et les couples hétérosexuels ayant eu recours à la FIV [10].

1.2. Une stigmatisation source de stress pour les familles de mères lesbiennes

Le stigmate sexuel désigne le regard négatif, le statut inférieur et l’impuissance relative que la société assigne aux personnes associées à des comportements, des identités, des relations et des communautés non hétérosexuels [24]. Lorsqu’un parent de minorité sexuelle intériorise ces attitudes sociales négatives envers l’homosexualité et les accepte (inconsciemment) comme partie de son système de valeurs et de l’image de soi (c’est-à-dire souffre d’un stigmate sexuel intériorisé), cela peut lui donner le sentiment d’être moins capable de bien élever son enfant. Le stigmate sexuel intériorisé favorise aussi l’hétéronormativité, en promouvant l’idée que seuls le conformisme de genre, l’hétérosexualité et le traditionalisme familial sont « corrects » et appropriés à la parentalité [25]. Dans le même ordre d’idées, les femmes lesbiennes peuvent avoir du mal à affronter les normes hétérosexistes selon lesquelles lesbianisme et maternité seraient incompatibles [26,27]. Les femmes lesbiennes qui souhaitent devenir mères et souffrent aussi d’un stigmate sexuel intériorisé peuvent ainsi éprouver un malaise et un stress importants. Selon Goldberg [28], le stigmate sexuel intériorisé peut même moduler le processus de devenir parent.

Dans cette perspective, Bos et Gartrell [1] soulignent que les mères lesbiennes citent généralement le fait d’élever un enfant dans une société hétérosexiste comme un défi important. Dans ce contexte, elles peuvent subir un rejet, sous la forme de questions irritantes et intrusives répétées sur leur vie familiale, et peuvent aussi douter de leur propre compétence parentale, comme l’indiquent également d’autres études récentes (par exemple, [27,29]). Cela peut se refléter dans l’expérience des enfants. Une étude menée par van Gelderen et al. [30] a montré que, en entretien, des jeunes ayant grandi auprès de mères lesbiennes faisaient état d’une forte stigmatisation de la part de leurs pairs, entraînant exclusion, moqueries ou rejet, en raison de l’orientation non hétérosexuelle de leurs mères. En outre, les familles d’origine des mères lesbiennes peuvent être réticentes à accepter leur projet parental, surtout lorsqu’elles n’ont pas encore accepté l’identité lesbienne de leur fille [31]. La validation familiale est aussi importante pour le développement de l’identité de rôle de la mère non gestatrice et pour son bien-être [32].

Il faut aussi souligner que, lorsque les couples lesbiens surmontent la stigmatisation et lancent leur projet parental, d’autres facteurs de stress peuvent apparaître, liés aux coûts psychologiques, temporels et financiers des procédures d’insémination avec donneur, ainsi qu’aux tentatives parfois multiples nécessaires pour que la future mère gestatrice conçoive (du fait du poids des traitements hormonaux, de la complexité des procédures médicales et de leur échec probable). Ces difficultés entraînent souvent de brusques désillusions, que les futures mères doivent gérer et surmonter pour persévérer dans leur projet [33]. En outre, la mère non gestatrice peut souffrir d’invisibilité et d’un manque de reconnaissance dans son rôle maternel, dans la mesure où seule la mère gestatrice est légalement reconnue comme mère [32].

1.3. Stratégies d’adaptation au stress minoritaire et construction de la résilience

Les stratégies de coping désignent un ensemble d’efforts cognitifs et comportementaux visant à maîtriser, réduire ou tolérer des exigences internes ou externes qui menacent ou dépassent les ressources d’une personne [34]. La plupart des travaux définissent la résilience familiale comme les capacités et les stratégies de coping qui permettent à la famille d’assurer son propre bien-être et celui de ses membres [35]. S’agissant plus précisément des familles de mères lesbiennes, des recherches qualitatives antérieures ont mis en évidence certaines stratégies d’adaptation susceptibles de donner de bons résultats dans la gestion du stress au sein d’une société hétéronormative.

1.3.1. L’équilibre familial

Certaines familles de mères lesbiennes recourent à plusieurs stratégies d’adaptation pour préserver l’équité dans leur passage à la parentalité, notamment le choix d’un nom pour chaque mère et la répartition du travail et des rôles parentaux [28,36]. Lorsque des femmes lesbiennes deviennent parents, elles doivent en effet décider comment leurs enfants les appelleront. Cette tâche peut parfois être tendue ou complexe. Les mères lesbiennes peuvent alors choisir ensemble des noms parallèles, c’est-à-dire des formes dérivées parallèles de « mère » (par exemple, « Maman » et « Mama »), des formes dérivées identiques distinguées par le prénom ou l’initiale de chaque parent, ou une forme dérivée pour la mère gestatrice et un dérivé de « mère » issu d’une autre langue ou d’une autre culture pour la mère non gestatrice [37]. Ces appellations parallèles traduisent sans doute le désir d’affirmer des identités parentales égales et de consolider l’identité parentale de la mère non gestatrice, ainsi que les efforts et le souhait des mères de maintenir l’équilibre entre elles. Une fois l’enfant né, les mères lesbiennes sont plus susceptibles que les couples hétérosexuels d’adopter une organisation fondée sur l’équité, en particulier pour les soins à l’enfant et les tâches domestiques [38,39,40]. Ce partage plus égal des tâches crée probablement un climat d’équilibre dans les rôles parentaux, lié à une plus grande satisfaction dans la relation de couple, qui constitue un important facteur de protection contre les facteurs de stress [21,28,41].

1.3.2. L’évolution des liens communautaires

Lorsque les couples lesbiens deviennent parents, leurs contacts avec la communauté LGBTQ+ (et en particulier avec les membres de la communauté qui n’ont pas d’enfants) tendent à diminuer [28]. Dans la National Longitudinal Lesbian Family Study (NLLFS) menée aux États-Unis, les réseaux de soutien social des mères lesbiennes comprenaient plus de parents que de personnes sans enfant, et de nombreuses personnes hétérosexuelles [42]. On peut raisonnablement supposer que les mères lesbiennes fréquentent d’autres parents pour que leur enfant côtoie d’autres enfants ; cette sociabilité traduit aussi la place plus grande que les mères accordent à leur identité parentale qu’à leur identité lesbienne (traditionnellement vue comme sans enfant) [43]. Les mères qui restent engagées dans la communauté LGBTQ+ peuvent toutefois en tirer des bénéfices, dans la mesure où cet engagement atténue l’effet négatif de la stigmatisation homophobe sur leur ajustement psychologique et garantit que leurs enfants côtoient d’autres enfants de parents de minorités sexuelles, ce qui nourrit des sentiments positifs envers la diversité de leur famille [44].

1.3.3. La confrontation (stratégie de visibilité)

Dans une étude sur les stratégies utilisées par les parents de minorités sexuelles pour protéger leurs enfants de la stigmatisation, Gross [45] a constaté que les mères lesbiennes adoptaient une démarche militante de visibilité pour normaliser leur structure familiale et sensibiliser la société à la diversité des familles. Les familles de minorités sexuelles parlent en effet de la composition de leur famille dès la première visite dans une école maternelle ou primaire, tout en observant les réactions. Cette stratégie peut aider les parents à choisir l’école de leur enfant et réduire le risque que celui-ci subisse des remarques homophobes [28,45].

1.3.4. La préparation à l’hétérosexisme

Les mères lesbiennes font des efforts importants pour préparer leur enfant à la stigmatisation et aux questions des pairs, et pour l’aider à intérioriser un sentiment de légitimité quant à la composition de sa famille [46,47,48]. L’essentiel de ce que l’on sait des démarches de socialisation des parents de minorités sexuelles face au statut minoritaire de leur enfant provient d’études sur des familles adoptives de parents lesbiens et gays. Ces études ont montré que la plupart des parents adoptent une démarche active de socialisation au sujet du statut familial de leur enfant : conversations parent-enfant visant à susciter la fierté, recherche de communautés qui reflètent les identités de l’enfant et information sur l’hétérosexisme [49,50,51]. Certains parents adoptent toutefois une démarche plus prudente : ils reconnaissent le statut familial de leur enfant tout en veillant à ne pas trop insister sur ce qui les distingue [49]. Certains parents minimisent aussi les incidents et les expériences négatives liés à l’hétérosexisme, pourtant manifestes, pour en réduire la portée et en limiter les effets négatifs sur l’enfant [52].

2. Matériel et méthode

La présente étude visait à décrire les expériences de mères lesbiennes ayant eu recours à l’insémination avec donneur, en s’intéressant à leurs sources de stress et de discrimination et à leurs stratégies de résilience.

2.1. Participantes

Au total, 16 couples belges de mères lesbiennes devenues parents pour la première fois (âge des mères gestatrices : M = 33,68 ans, ET = 6,12 ; âge des mères non gestatrices : M = 35,30 ans, ET = 6,12), avec des enfants conçus par don (M = 25,30 mois, ET = 21,30 ; de 3 à 72 mois), ont participé. Treize couples étaient mariés, les trois autres ne l’étaient pas. Les critères d’inclusion étaient : (a) se définir comme femme lesbienne cisgenre, (b) être en couple lesbien, (c) avoir un enfant conçu par insémination avec donneur et (d) résider en Belgique. Les participantes ont été recrutées par la méthode boule de neige (bouche-à-oreille et annonce de recherche publiée sur les sites internet d’associations LGBTQ+ et dans des groupes Facebook de parents de minorités sexuelles).

2.2. Procédure

L’étude a été approuvée par le comité d’éthique de l’Université libre de Bruxelles. Les mères ont donné leur consentement éclairé et n’ont reçu aucune compensation. Dans chaque couple parental, les mères ont participé ensemble à un entretien semi-directif à domicile, entre janvier 2017 et janvier 2019. Les questions de recherche étaient les suivantes : Quand et comment êtes-vous devenues un couple ? Quand et comment avez-vous prévu de devenir parents ? Comment avez-vous vécu votre passage à la parentalité ? Comment vos familles d’origine et votre entourage amical et professionnel ont-ils réagi à votre décision de devenir parents ? Avez-vous connu des sources de stress et de soutien pendant votre passage à la parentalité ? Les entretiens ont duré en moyenne de 40 à 60 minutes ; ils ont été enregistrés et transcrits.

2.3. Analyse des données

L’analyse des données a suivi les principes de l’analyse thématique (AT) réflexive, une variante de l’analyse thématique qui met l’accent sur la subjectivité et la réflexivité de la personne qui mène la recherche [53,54]. La première étape de l’AT réflexive consiste à se familiariser avec les données : tous les entretiens ont été lus, relus et codés par une seule personne, sans grille de codage préétablie. Les données et les codes ont ensuite été réexaminés à la lumière des questions de recherche (les expériences spécifiques de stress et de résilience des mères lesbiennes pendant leur passage à la parentalité). Les thèmes, centrés sur les expériences des participantes, ont été révisés et réexaminés tout au long du processus d’analyse, par des allers-retours entre transcriptions, codes et thèmes, à trois personnes chargées du codage. Les données sont présentées ci-dessous mot pour mot, même si certains mots répétés et mots de remplissage (par exemple « genre », « tu vois ») ont été supprimés [55], afin de réduire l’écart entre l’écrit académique révisé et la parole non révisée. Des pseudonymes sont utilisés pour protéger l’identité des participantes.

3. Résultats

La plupart des données recueillies portent sur les expériences des mères lesbiennes pendant leur passage à la parentalité et les premiers mois suivant la naissance de leur enfant. Quatre thèmes ont été dégagés : (1) « Le bébé précieux » : réaliser le projet de parentalité ; (2) « Peut-on se montrer en public sans regards indiscrets ? » : la visibilité sociale de la famille ; (3) « C’est compliqué ! » : la reconnaissance juridique de la parentalité et le déséquilibre des rôles ; et (4) « Comment faire face ? » : la résilience familiale.

3.1. « Le bébé précieux » : réaliser le projet de parentalité

Le premier thème, « Le bébé précieux », fait de la naissance l’aboutissement des projets des mères et de leur cheminement vers la parentalité, y compris le choix de celle des deux qui porterait l’enfant, le passage du couple à la famille et la reprise des liens avec les familles d’origine. Pour reprendre les mots de Manon (mère gestatrice d’un fils de 3 mois) : « J’ai le désir d’enfant depuis que je sais que les femmes peuvent en avoir. C’était inconcevable pour moi de ne pas avoir d’enfant. »

Après la naissance, le bébé est au centre de la famille et devient une priorité. « Comme notre centre d’intérêt », décrivait Constance (mère gestatrice d’une fille de 22 mois), « je n’ai pas vraiment de part de moi en dehors d’elle. Le petit bébé, c’est tout. » Louise (mère non gestatrice d’une fille de 16 mois) ajoutait : « Elle sait très bien qu’elle est le centre d’intérêt et que tout le monde tourne autour d’elle. Elle le comprend très bien. » Le thème peut aussi évoquer des liens renouvelés avec les familles d’origine des mères, après la réconciliation du couple avec les parents et les grands-parents. Comme le rapportait Alicia (mère gestatrice d’un fils de 7 mois) : « C’est la mascotte, c’est le point central de la famille, il a resserré tous les liens, il est adoré de tout le monde, mais tu verras, il est mignon ! Cette fierté d’avoir cet enfant, je pense qu’en plus d’être un enfant adorable, ça fait partie d’un symbole, même si je n’ai pas fait un enfant pour un symbole. »

3.2. « Peut-on se montrer en public sans regards indiscrets ? » : la visibilité sociale de la famille

Le deuxième thème concerne le jugement négatif porté sur la famille de mères lesbiennes, sous forme de micro-agressions, de mise à l’écart et d’incompréhension. Une fois leur enfant né, certaines mères avaient du mal à s’exposer en public, en raison de l’indiscrétion des gens. Par exemple, lors d’une promenade, certaines mères se voyaient demander laquelle des deux était vraiment la mère du bébé. Leur réponse, une variante de « Beh, les deux », suscitait souvent des regards stupéfaits. Pour éviter ce sentiment de gêne, certaines mères évitaient tout simplement la confrontation ou l’exposition, et s’efforçaient plutôt de rester invisibles. La devise d’Héloïse (mère non gestatrice d’un fils de 4 mois), « pour vivre heureux, vivons cachés », semblait justifiée et était appliquée par certains couples.

En outre, beaucoup de mères ont dit avoir été la cible d’insultes gratuites, souvent sur les réseaux sociaux. Victoria (mère gestatrice d’une fille de 8 mois) était consternée d’avoir découvert des commentaires odieux en réponse à des articles sur la parentalité des minorités sexuelles : « Je me pose toujours des questions sur ces gens qui passent leur vie à répondre sur les forums, parce que là, par contre, j’ai déjà lu des trucs très violents ! S’il y a un article sur l’homoparentalité, c’est là qu’on voit les commentaires ! »

Les familles de mères lesbiennes n’étant pas encore pleinement reconnues aux yeux de la société, beaucoup de mères avaient le sentiment de ne pas être perçues comme des familles normales, ce qui renforçait leur hétéronormativité intériorisée. « Je n’ai pas du tout choisi de tomber amoureuse de Pascaline (mère non gestatrice de jumeaux de 6 mois) », disait Hélène (coparente gestatrice de Pascaline). Elle poursuivait : « À choisir, j’étais avec un garçon, et j’aurais préféré continuer. Ça aurait été beaucoup plus facile. Après, je n’ai pas de regrets, mais je veux dire que ça aurait été plus facile. Maintenant, on sait qu’on n’est pas la norme. On sait que ça interpelle. »

3.3. « C’est compliqué ! » : la reconnaissance juridique de la parentalité et le déséquilibre des rôles

Le troisième thème renvoie à l’absence de reconnaissance juridique des droits parentaux des mères avant la modification de la loi reconnaissant la double filiation pour les enfants nés par insémination avec donneur dans des familles de mères lesbiennes. Dans le cadre juridique antérieur, la mère non gestatrice, lorsqu’elle n’était pas mariée et n’avait pas adopté l’enfant, n’avait ni droits ni obligations envers lui, ce qui faisait naître la peur de perdre ses droits parentaux. Comme le rapportait Elodie (mère gestatrice d’une fille d’un an) : « Alice (coparente non gestatrice d’Elodie) n’avait absolument aucun droit. À partir du moment où l’enfant est née, elle n’avait plus rien à dire. C’était assez compliqué pour nous, et ça m’inquiétait un peu. Il y a eu un long chemin pour que ma compagne devienne légalement la mère de sa fille. »

Les mères voulaient vivre en tant que deux mères, sans hiérarchie ni distinction, et avec des droits parentaux égaux. Elles ne voulaient pas être évincées de leur famille, confrontées au jugement d’autrui, discriminées ou soumises à d’interminables tracasseries administratives. Elles souhaitaient aussi éviter l’obligation légale d’adopter l’enfant de « l’autre mère » pour être officiellement reconnues aux yeux de la loi et des autres. De même, elles ne voulaient pas se sentir à part ni tenues à l’écart de leur famille. Pourtant, la mère non gestatrice n’avait pas le même statut juridique de reconnaissance parentale que la mère gestatrice et, pour beaucoup de mères non gestatrices, la peur, l’attente, le stress et l’appréhension se traduisaient par des montagnes russes émotionnelles. « Le plus stressant », disait Marie (mère non gestatrice d’une fille de 4 ans), « c’était d’apprendre au guichet de l’administration que je n’étais pas sa mère ! » Pauline (mère gestatrice d’un fils de 3 ans) rapportait de même : « Mais ça aussi, l’angoisse. On est allées à la commune pour faire la carte d’identité. J’ai vu ma femme blêmir de peur qu’on nous dise que c’était moi la maman et qu’elle n’était plus la maman ! »

Certaines mères se souvenaient de s’être senties inexistantes ou non reconnues par les autorités lors de démarches simples, comme la déclaration de leur enfant à la commune. On imagine le sentiment déchirant qu’a dû éprouver Alice (mère non gestatrice d’une fille d’un an) lorsque, lors de l’un de ces rendez-vous, la personne chargée de la démarche administrative ne s’est adressée qu’à la femme enregistrée comme « mère » de l’enfant : « On ne parlait qu’à toi parce que je n’existais pas », disait Alice.

Cette inquiétude allait plus loin encore lorsque les mères envisageaient le risque que la mère gestatrice meure et que l’enfant soit retiré à l’autre mère (non gestatrice) et placé dans une autre famille. Cette pensée pouvait susciter une vive anxiété chez les deux mères. Valentine (mère non gestatrice d’un fils de 4 ans) soulignait ainsi que même la cohabitation légale « ne changerait rien » et concluait que « c’est une aberration ». Pour certaines mères, cette phase de démarches administratives et juridiques autour de l’adoption de l’enfant par la mère non génétique a été vécue comme « la seule, la vraie difficulté ».

3.4. « Comment faire face ? » : la résilience familiale

Le quatrième thème illustre les stratégies de lutte contre la stigmatisation et les ressources mobilisées pour renforcer la résilience familiale, en recherchant le soutien social et familial et en se préparant à d’éventuelles insultes. Les mères utilisaient couramment l’humour et l’autodérision comme armes pour se tirer de situations sociales difficiles et désagréables et renforcer la complicité du couple, comme l’expliquait Pascaline (mère non gestatrice de jumeaux de 6 mois), qui désamorçait les remarques grossières par l’humour. Dans la même veine, Hélène (coparente gestatrice de Pascaline) racontait avec ironie que, en remplissant des papiers administratifs, elle avait répondu à la personne au guichet qui lui demandait le nom du père de l’enfant : « Brad Pitt ! »

Pour renforcer la cohésion et l’harmonie du couple, les mères pratiquaient largement le partage des tâches. Comme l’expliquait Mila (mère gestatrice d’une fille de 23 mois) : « On fait toujours tout ensemble. » De même, Elodie (mère gestatrice d’une fille d’un an) insistait sur le fait qu’elle pouvait compter sur sa compagne en toutes circonstances pour ne pas se sentir débordée : « Si tout n’est pas prêt, ce n’est pas grave, parce qu’Alice gère. » Un partage équilibré des tâches et des rôles parentaux était très courant dans ces couples et constituait une puissante ressource familiale interne. Selon les mots de Léa (mère non gestatrice d’une fille de 2 ans) : « Il y en a une qui va lever Camille et l’habiller, pendant que l’autre descend préparer le repas. Elle fait le ménage pendant que je vais prendre mon bain. » De même, Jennifer (mère gestatrice d’une fille de 7 mois) racontait : « Moi, je choisis ses vêtements parce qu’Adèle ne sait pas assortir. » Adèle (coparente non gestatrice de Jennifer) ajoutait : « Jennifer l’allaitait, alors c’est moi qui lui donnais le bain, pour avoir quelque chose d’intime, juste nous deux. Et sinon, on est vraiment interchangeables. »

Un autre facteur lourd et important pour les mères tenait aux critiques sur l’absence de figure masculine, car elles ne voulaient pas que leur enfant souffre de l’absence d’un père. Pour y remédier, certaines mères (en particulier celles qui avaient eu recours à un donneur anonyme) voulaient que leur enfant soit entouré d’hommes. Adrianne (mère gestatrice d’une fille de 2 ans) expliquait qu’elle et sa coparente souhaitaient qu’un homme proche de leur cercle familial (par exemple un frère, le parrain désigné ou un ami) joue un rôle important dans la vie de leur enfant. Elles estimaient que, tant qu’il avait une bonne influence sur l’enfant et s’impliquait dans son développement, elles en feraient un membre à part entière de la famille.

Un autre aspect évoqué par les mères concernait la manière dont on les appelait. À ce sujet, Hélène (mère gestatrice de jumeaux de 6 mois) expliquait qu’elle n’hésitait pas à montrer à ses enfants des photos qui leur faisaient comprendre qui étaient sa compagne et elle : « Ça, c’est maman et maman, parce que tu as deux mamans. » Pauline (mère gestatrice d’un fils de 3 ans) et sa compagne avaient opté pour « maman » et « mamour », tandis que Pascaline et Hélène (respectivement mère non gestatrice et mère gestatrice de jumeaux de 6 mois) préféraient « mama » et « babou ». Certaines mères utilisaient des termes plus normatifs, comme « les deux mamans » ou « maman » et « maman ». Selon les mères, toutes ces stratégies aidaient leur(s) enfant(s) à choisir comment les appeler.

Ces façons de se nommer servaient aussi à informer le personnel enseignant et les autres familles à l’école. Les mères étaient d’ailleurs particulièrement attentives au choix de l’école de leur enfant, une décision prise parfois avant même sa naissance. Elles estimaient que l’ouverture et la communication étaient des principes importants à transmettre. Le soin qu’elles apportaient au choix de l’école tenait à leur conscience des nombreuses difficultés qui pouvaient survenir à l’école, comme la stigmatisation, les micro-agressions et le harcèlement. Beaucoup de mères ont donc interrogé directement et mis à l’épreuve les directions d’école avant d’en choisir une. Comme le décrivait Pauline (mère gestatrice d’un fils de 3 ans) : « Que ce soit à l’école, par rapport aux instits et tout ça, ben, quand on en parle, l’équipe sait qu’on est passées par certaines choses, donc on peut aller toutes les deux à une réunion et il n’y a pas de problème. » De même, Marie (mère gestatrice d’un fils de 4 ans) racontait : « Et à l’école, je pense que, dès le début, je suis allée trouver l’institutrice et je lui ai dit : “Voilà, je voulais juste vous expliquer une petite situation.” Donc voilà, je lui disais, on lui a expliqué : “Ben voilà, Nora a une maman, une babou, deux dames, deux personnes, deux dames, deux femmes ! Qui… ben euh… qui ont une petite fille.” Et puis elle a changé d’école. »

Le choix de l’école pouvait aussi se faire sur les recommandations de membres de la famille et de proches. Bien souvent, cela permettait aux enfants d’avoir des liens (avec les enfants de ces proches) à l’école comme en dehors, ce qui renforçait leurs réseaux relationnels. Certaines mères inscrivaient aussi leur enfant dans la même école que ses cousins et cousines, pour réduire son sentiment de solitude. Pour Adrianne (mère gestatrice d’une fille de 2 ans), la décision de mettre son enfant dans la même école que ses cousins et cousines a ainsi été un soulagement : elle se disait que « la transition serait peut-être plus facile ». Enfin, certaines mères inscrivaient leur enfant dans une école où elles connaissaient l’équipe enseignante, pour réduire le risque de désaccord entre parents et école.

Les mères savaient cependant qu’elles n’auraient pas toujours réponse à toutes les questions de leur enfant, et c’était une source de stress supplémentaire. Mila (mère gestatrice d’une fille de 23 mois) expliquait que sa plus grande peur était de ne pas trouver les mots justes et la bonne explication pour rassurer son enfant au bon moment : « Elles vont me briser le cœur parce que je n’aurai pas de réponse. On peut imaginer, on ne peut pas prévoir toutes les questions, c’est plutôt pour moi ces épreuves qui nous attendent. »

Pour prévenir cette situation, certaines mères se sont engagées dans une démarche de documentation : recherche d’informations, lectures et consultation de spécialistes pour obtenir toutes les informations nécessaires. Cette stratégie leur permettait de se forger une vision globale de leur situation avec du recul, dans une recherche de sens pour s’armer face aux questions difficiles que leur enfant pourrait poser sur la famille. Comme le décrivait Hélène (mère gestatrice de jumeaux de 6 mois) : « Oui, des livres sur l’homoparentalité. On a aussi un livre, Le Mystère des graines de bébé, par exemple. Ça va expliquer un peu d’où ils viennent. Parce qu’on est très claires, aussi pour dire que ce bébé n’a pas été fait juste entre nous. Il y a eu un don, d’un homme. » De même, Mila (mère gestatrice d’une fille de 23 mois) rapportait : « Mais on pense que c’est important, parce qu’on se dit qu’il ne doit pas y avoir beaucoup d’études. On a essayé de s’informer, de lire, de se préparer à ça, et on a vraiment eu du mal à trouver de la documentation. J’ai peut-être trouvé cinq livres, à tout casser. Et ce sont toujours des témoignages très concrets. »

L’une des principales questions qui occupaient l’esprit des mères était celle du moment où il faudrait parler à leur enfant de ses origines. Existait-il un âge idéal ? Hélène (mère gestatrice de jumeaux de 6 mois) présentait un livre selon lequel le moment idéal était le septième anniversaire de l’enfant, associé au début de « l’âge de raison », c’est-à-dire à la formation de la pensée rationnelle. Toutefois, comme on l’a vu, la plupart des mères avaient commencé à parler de la situation familiale à leur enfant, dans une certaine mesure, au quotidien. Il n’était pas rare que les mères consultent une personne spécialiste de la psychologie de l’enfant pour être guidées et soutenues dans cette démarche, comme le notait Adrianne (mère gestatrice d’une fille de 2 ans) : « On s’était peut-être dit qu’on essaierait de voir un psychologue pour enfants pour discuter un peu avec lui et voir ce qu’il en pensait, ce qui était le mieux pour le gamin, pour ne pas le perturber. »

Toutes ces façons de faire face visaient à contrer l’hétéronormativité et la stigmatisation homophobe. L’adoption de ces stratégies semblait renforcer le sentiment de compétence parentale et l’équilibre familial des mères, tout en contribuant à réduire leur anxiété face au fait que leur famille s’écartait de la norme. Leur mission centrale était d’instaurer stabilité et sécurité dans leur environnement, afin de transmettre un sentiment de sécurité à leur enfant et de le protéger d’une éventuelle stigmatisation venue du monde extérieur.

4. Discussion

La présente étude visait à éclairer les divers facteurs de stress et stratégies de coping vécus par des mères lesbiennes ayant eu recours à l’insémination avec donneur dans le contexte belge. Les résultats indiquent que, si les couples lesbiens sont passés par les étapes décrites par Carter et McGoldrick [11] pour expliquer le passage à la parentalité et analyser la nécessité de réorganiser la vie et l’espace familiaux lors du passage de la dyade à la triade, ces couples (comme d’autres couples de minorités sexuelles) ont aussi traversé d’autres étapes particulières. Cette étude a porté une attention particulière aux changements de second ordre nécessaires pour passer de l’étape de la formation du couple à celle de la famille avec de jeunes enfants, selon le modèle de Carter et McGoldrick [11]. Cette dernière étape comporte trois tâches distinctes : la modification du système conjugal pour « faire de la place » à l’enfant ; la construction des rôles parentaux ; et le réajustement des relations au sein des familles élargies pour y inclure les rôles de parents et de grands-parents. En outre, chaque couple lesbien devait réfléchir à la manière d’avoir un enfant. Les options étant nombreuses, chacune avec ses conséquences, ce choix pouvait prendre beaucoup de temps et exiger diverses démarches, dont la recherche d’informations sur les procédures, la prise de contact avec les organismes concernés et la planification des interventions médicales d’insémination avec donneur.

Les couples devaient en outre se préparer à affronter les questions, les doutes et l’incompréhension, au sein comme en dehors de la famille, à propos de leur décision d’avoir un enfant. Les mères percevaient ces étapes supplémentaires comme des facteurs de stress qu’elles n’auraient pas eu à affronter dans une famille hétérosexuelle « traditionnelle », et qui avaient un effet délétère important sur leur santé mentale [15]. Un autre facteur fondamental de la réorganisation des dynamiques familiales après la naissance de l’enfant tenait aux expériences de discrimination et de stigmatisation vécues par les mères. Comme on l’a vu, des études ont montré que les mères lesbiennes sont souvent stigmatisées pour leur désir d’avoir un enfant et de fonder une famille, y compris au sein de leur famille élargie [56,57,58].

D’un point de vue clinique, certains des résultats les plus intéressants de cette étude décrivent les stratégies et les modes de coping des mères pour gérer le stress et la stigmatisation. Si la stigmatisation et l’hétéronormativité jouaient un rôle important dans la vie des mères, celles-ci disposaient de diverses stratégies pour atténuer le stress qu’elles provoquaient. L’une d’elles se résumait dans la formule « pour vivre heureux, vivons cachés », qui indique que certaines mères préféraient éviter toute visibilité publique en tant que famille de mères lesbiennes pour jouir d’une vie de famille tranquille. De nombreuses études ont d’ailleurs examiné les thèmes du coming out et de la visibilité publique des personnes de minorités sexuelles dans divers contextes, et montré que les stratégies de dissimulation sont significativement corrélées à une moins bonne santé mentale [59].

Dans la présente étude, toutefois, le « coming out » ne concernait pas l’identité sexuelle, mais la vie de famille. Celle-ci ne pouvait être cachée que dans quelques situations, comme la rencontre avec des inconnus ; dans d’autres (à l’hôpital, au travail, à l’école), les mères ne pouvaient pas dissimuler la nature de leur lien parental avec l’enfant. Dans ces situations, beaucoup de mères ont rapporté des épisodes de discrimination et de stigmatisation, puisqu’elles ne pouvaient pas échapper à l’idée que d’autres se faisaient de ce que doit être une famille. La plupart des craintes personnelles des mères d’être discriminées (ou de voir leurs enfants discriminés) étaient liées à ces lieux, ce qui suggère qu’il faudrait mener d’autres actions de prévention pour former les équipes professionnelles de ces contextes à mieux interagir avec les familles non traditionnelles. Dans cette perspective, de futures études devraient examiner les conséquences à long terme des stratégies d’invisibilité ou de visibilité sociale, en particulier sur l’estime de soi des enfants et leurs représentations internes de leur famille.

Un autre facteur intéressant, perçu comme une source de stress par les mères, concernait les questions que leur enfant pourrait poser sur ses origines et son patrimoine génétique, ainsi que sur les raisons pour lesquelles il a une telle famille et doit affronter des épisodes de discrimination et de mise à l’écart. Les inquiétudes des mères soulignaient leur besoin d’un meilleur soutien professionnel : elles espéraient trouver des réponses aux questions de leur enfant dans des articles et auprès de spécialistes, mais leurs efforts étaient souvent déçus. Certains de leurs doutes et de leurs inquiétudes quant aux questions et à la stigmatisation susceptibles de venir de leurs enfants ou de leur cercle social proche pouvaient être liés à l’homophobie intériorisée, comme l’ont montré des études antérieures. Autrement dit, elles ont pu se remettre en question, elles et leurs compétences parentales, en raison d’une idée intériorisée selon laquelle leur orientation sexuelle les rendrait moins capables d’élever leurs enfants et d’en prendre soin [60].

Globalement, dans le travail clinique avec les mères lesbiennes et leurs enfants, il peut être utile de considérer que l’homophobie intériorisée peut s’entremêler avec les représentations extérieures négatives des structures familiales qui s’écartent du modèle traditionnel, cisgenre, père-mère, et en être intrinsèquement le reflet. À cet égard, les médias d’information jouent un rôle central, puisqu’ils peuvent tendre à diaboliser ce modèle parental, à en faire un objet d’émoustillement ou à le présenter comme l’effondrement, par la séduction, d’un idéal familial traditionnel [61]. Ces messages extérieurs peuvent, en partie, avoir une portée fondamentalement éducative pour le public, même s’ils sont fallacieux ou discriminatoires, en utilisant les représentations des familles de mères lesbiennes pour renforcer les normes hétéro-genrées [61,62]. Il n’est donc pas surprenant que plusieurs études sur les familles de parents de minorités sexuelles aient souligné le désir des parents d’être vus comme « faisant partie d’une diversité plus large », plutôt que d’être distingués et désignés à l’attention comme un sous-groupe (par exemple, [62,63]). Dans ces conditions, on ne peut exclure que, d’une certaine manière, les préoccupations de discrétion ou le souci de ne pas se faire remarquer exprimés dans cette étude fassent écho à ces sentiments. Le cadre clinique peut être un contexte sûr pour examiner et élaborer ces préoccupations.

Cette étude présente certaines limites. La première tient à la taille de l’échantillon et à son caractère de convenance, puisqu’il a recruté des membres d’associations LGBT+ et des connaissances de l’équipe de recherche ; ces facteurs ne permettent pas de généraliser nos résultats. Enfin, les données ont été recueillies dans un échantillon national, et les expériences et réflexions des mères peuvent ne pas être représentatives des mères lesbiennes vivant hors de Belgique, ni de celles qui ont eu recours plus tard à l’insémination avec donneur dans ce pays, dans un contexte social et juridique différent.

5. Conclusions

La présente étude a mis en évidence non seulement les facteurs de stress auxquels sont confrontées les familles de mères lesbiennes, mais aussi les ressources et les stratégies de coping que les mères lesbiennes déploient pour faire face aux obstacles rencontrés dans leur passage à la parentalité. Ce faisant, elle contribue à faire progresser la recherche en psychologie des orientations sexuelles, face aux préjugés et aux stéréotypes visant les personnes de minorités sexuelles qui imprègnent encore les sociétés modernes [64,65], et éclaire les difficultés rencontrées par les couples lesbiens dans les pays où une seule mère bénéficie d’une pleine reconnaissance juridique.

Il faut noter que la présente étude portait sur les expériences de mères lesbiennes, et que beaucoup d’entre elles ont pu se concentrer sur la situation qu’elles vivaient à ce moment-là (après la naissance). À cet égard, de futures études devraient examiner les ressources et les stratégies que les mères lesbiennes mettent en œuvre lors des premières étapes de leur passage à la parentalité (depuis la décision de fonder une famille, en passant par la grossesse, jusqu’à la naissance). Si des études antérieures se sont intéressées aux transitions marquantes que vivent les femmes lesbiennes qui souhaitent devenir mères [10,15,18], on connaît encore mal les stratégies de résilience et de coping des mères lesbiennes face aux obstacles et à la discrimination. La présente étude apporte ainsi un éclairage nouveau en identifiant et en discutant les types de facteurs de stress auxquels les mères lesbiennes ayant eu recours à l’insémination avec donneur sont susceptibles d’être confrontées, et les stratégies sur lesquelles elles peuvent s’appuyer pour y faire face après la naissance de leur enfant et la constitution de leur famille.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de cette étude tient à sa lecture du cycle de vie familial : le passage de la dyade à la triade décrit par Carter et McGoldrick s’y retrouve, mais doublé d’étapes que les couples hétérosexuels n’ont pas à franchir, comme choisir le donneur et la mère qui portera l’enfant, faire reconnaître juridiquement la seconde mère, ou préparer l’enfant au regard des autres. L’entretien conjoint donne à voir le couple comme ressource : partage délibéré des tâches, humour partagé, invention des appellations, soin du choix de l’école. Pour la clinique, deux pistes se dégagent. Le stress vient en grande partie de l’extérieur, des guichets, des écoles, des réseaux sociaux, et l’homophobie intériorisée en est souvent l’écho ; il s’agit donc de travailler le lien entre normes sociales et doutes parentaux plutôt que de pathologiser ces doutes. Et la stratégie « pour vivre heureux, vivons cachés » protège, mais a un coût dont il vaut la peine de parler. Petit échantillon de convenance, contexte juridique daté. À lire avec l’article sur les attentes dyadiques lors du passage à la parentalité, et avec les lignes directrices pour l’EFT avec les couples de même sexe ou de même genre.

Notes de l’original

Remerciements. L’équipe remercie toutes les familles qui ont participé à l’étude, ainsi que Sophie Agathe Pourbaix, Camila Arnal et Lola Maranzana pour leur participation à l’analyse des données.

Contributions. Conceptualisation, S. D. ; méthodologie, S. D. ; validation, S. D. ; analyse formelle, S. D. ; enquête, S. D. ; ressources, S. D., A. G. et N. C. ; gestion des données, A. M. ; rédaction (version initiale), S. D. et A. M. ; rédaction (relecture et révision), S. D., A. M., A. G. et N. C. ; visualisation, A. G. ; supervision, N. C. L’ensemble des signataires a lu et approuvé la version publiée du manuscrit.

Approbation éthique. L’étude a été menée conformément à la déclaration d’Helsinki et approuvée par le comité d’éthique de l’Université libre de Bruxelles.

Consentement éclairé. Le consentement éclairé de toutes les personnes ayant participé à l’étude a été obtenu.

Financement. Cette recherche n’a bénéficié d’aucun financement extérieur.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

Avertissement de l’éditeur. Les déclarations, opinions et données contenues dans toutes les publications n’engagent que leurs signataires et contributeurs, et non MDPI ni la rédaction. MDPI et la rédaction déclinent toute responsabilité pour tout dommage aux personnes ou aux biens résultant d’idées, de méthodes, d’instructions ou de produits mentionnés dans le contenu.

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Traduction non officielle en français de Expériences de stress et de résilience lors du passage à la parentalité chez des mères lesbiennes belges ayant eu recours à l’insémination avec donneur, par Salvatore D’Amore, Alexandre Maurisse, Alessio Gubello et Nicola Carone, International Journal of Environmental Research and Public Health, vol. 20, no 4, 2800 (2023), doi : 10.3390/ijerph20042800, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (propos des participantes retraduits de l’anglais). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Stress and Resilience Experiences during the Transition to Parenthood among Belgian Lesbian Mothers through Donor Insemination », publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

D’Amore, S., Maurisse, A., Gubello, A., et Carone, N. (2023). Expériences de stress et de résilience lors du passage à la parentalité chez des mères lesbiennes belges ayant eu recours à l’insémination avec donneur (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/experiences-de-stress-et-de-resilience-lors-du-passage-a-la-parentalite-chez-des-meres (Œuvre originale publiée en 2023 dans International Journal of Environmental Research and Public Health, 20(4), 2800 (2023) ; republiée en 2023 par International Journal of Environmental Research and Public Health, https://www.mdpi.com/1660-4601/20/4/2800)

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