Traduction assistée par IA

Cette version a été traduite de l'anglais par Complexe Systémique avec l'aide de l'intelligence artificielle. En cas de doute, la version originale fait foi.

OBM Integrative and Complementary Medicine · Thérapie familiale

Initiation à la stratégie de Browning : pistes pour la thérapie familiale

Et si la thérapie stratégique, souvent accusée de manipulation, pouvait être d’abord une affaire d’empathie ? Rachel Hull, Scott Browning et Melanie Puzio, du Chestnut Hill College de Philadélphie, décortiquent la pratique de Browning, formé à Milan, au MRI et à l’approche structurale. Paradoxe non directionnel, acceptation, recadrage, et une précision de langage qui refuse de désigner un coupable : des extraits de séances montrent comment défaire une impasse familiale.

Auteurs Rachel Hull, Scott W. Browning et Melanie Puzio (Department of Professional Psychology, Chestnut Hill College, Philadelphie, Pennsylvanie, États-Unis)Première publication OBM Integrative and Complementary Medicine, 25 juillet 2022Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Initiation à la stratégie de Browning : pistes pour la thérapie familiale, par Rachel Hull, Scott W. Browning et Melanie Puzio, publié dans OBM Integrative and Complementary Medicine (LIDSEN Publishing Inc) (2022), doi : 10.21926/obm.icm.2203029, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. La figure est reprise avec sa légende traduite ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

La pensée stratégique suggère, au fond, que les personnes sont bloquées, pas nécessairement malades.

Rachel Hull, Scott W. Browning et Melanie Puzio

Résumé

L’équipe de recherche a cherché à opérationnaliser le travail clinique de Scott Browning, théoricien stratégique et thérapeute familial reconnu. La thérapie stratégique part du principe qu’une personne suivie est bloquée, pas nécessairement malade. Cette perspective encourage la personne clinicienne à créer d’autres points de vue, de sorte que la personne suivie apprenne à considérer un problème sous un nouvel angle. Milton Erickson, l’un des pères de la pensée stratégique, recourait à l’hypnose et au paradoxe pour pousser doucement les personnes qu’il suivait vers un autre point de vue utile [1]. Le présent article examine trois interventions aux racines stratégiques. L’application spécifique de ces trois interventions, illustrée par le travail thérapeutique de Browning, offre une mise en œuvre singulière des idées stratégiques. D’abord, l’article compare et oppose l’usage que Browning et Erickson [1] font du paradoxe directionnel et non directionnel. Ensuite, il explore la technique bien établie du recadrage systémique, ainsi que le recours à l’acceptation. Puis l’empathie est discutée dans le contexte du facteur commun qu’est l’alliance thérapeutique [2] et de la conception que Browning se fait de l’empathie. Enfin, l’importance du langage en psychothérapie est particulièrement forte dans le contexte de l’hypnose [1]. La rigueur sémantique de Browning et le concept de précision non culpabilisante dans le travail clinique ont été discutés.

Mots-clés : thérapie stratégique, Browning, Erickson, empathie, thérapie familiale

1. Introduction

« J’aime ça, parce que ça revient en quelque sorte à séparer les morceaux, et on peut regarder la chose un peu autrement que ce qu’on faisait jusqu’ici – c’est bien » – une personne anciennement suivie par Scott Browning.

Cet article a pour but de tenter d’opérationnaliser le travail clinique du thérapeute familial reconnu Scott Browning, en examinant de près trois interventions cliniques, accompagnées de trois corollaires propres au travail de Browning. Browning s’est d’abord formé à l’approche systémique familiale de Milan auprès de R.J. Green. Il a aussi travaillé dans une unité de formation à l’approche du MRI, puis a effectué un post-doctorat à la Philadelphia Child Guidance Clinic, où l’on pratiquait la thérapie familiale structurale.

Browning a été l’un des trois professeurs fondateurs du programme doctoral de psychologie clinique du Chestnut Hill College, à Philadelphie, en Pennsylvanie. Théoricien et praticien systémique, il a intégré les systèmes familiaux à la théorie fondatrice du programme doctoral. Il a publié six ouvrages sur la thérapie familiale et est un spécialiste reconnu, à l’échelle nationale, de la thérapie des familles recomposées. Ses travaux inédits sur l’empathie seront examinés dans cet article, car l’empathie est une composante centrale de sa personne en tant que thérapeute. Les facteurs communs [2] nous inviteraient à privilégier l’alliance thérapeutique plutôt que l’intervention spécifique. Scott Browning est peut-être l’exemple d’une personne chez qui la personne du thérapeute est à la hauteur de ses interventions puissantes et originales. Cet article s’appuiera sur des exemples de son travail pour examiner une approche humaniste et stratégique qui souligne l’importance d’une empathie sincère et d’un langage descriptif.

L’étude des interventions commence par une description générale de techniques thérapeutiques établies ; elle se poursuivra par l’explication de la manière dont Browning façonne des interventions traditionnelles pour les rendre plus convaincantes grâce à la précision non culpabilisante, à l’empathie et au langage hypnotique. Bien qu’il se soit formé auprès de stratèges et qu’il se définisse comme thérapeute familial stratégique, l’observation de son travail clinique est assez saisissante : dans la mesure où il puise dans des techniques classiques, il est, dans sa pratique, intégratif. Le plus évident est sans doute l’influence ericksonienne sur sa pensée stratégique ; il existe toutefois des différences importantes entre les travaux de Browning et ceux d’Erickson [1], qui seront explicitées plus avant dans cet article, au fil de la discussion des trois interventions cliniques.

Un tel exercice d’opérationnalisation de l’intégration est cohérent avec le concept de Local Clinical Scientist (scientifique clinicien local) de George Stricker [3]. Il est « local » en ce qu’il s’agit de l’application, par Browning, de techniques établies (la science) ajustées aux besoins de chaque personne suivie (la pratique clinique). En outre, étant donné que Browning inscrit son travail dans une approche stratégique, son héritage clinique peut être pensé comme une approche intégrative convaincante. Les interventions (paradoxe, recadrage, acceptation) sont enrichies d’une compréhension empathique et d’un usage du langage puissants. Ces interventions peuvent être introduites dans un traitement, quelle que soit l’orientation théorique. Si elles fonctionnent bien comme méthode d’intégration de plusieurs thérapies, elles comportent toutes un élément que l’on peut attribuer à la thérapie stratégique.

2. La thérapie stratégique

La thérapie stratégique est conduite de telle manière que la personne thérapeute prend la responsabilité du changement clinique. Que le modèle stratégique considéré penche vers les idées de Bateson sur la cybernétique [4] ou davantage vers la méthode hypnotique d’Erickson, qui consiste à créer une réalité plus praticable [1], la théorie stratégique suppose que la réponse se trouve dans la personne. Ces interventions servent à ouvrir la personne soignée à d’autres points de vue, sinon cachés sous des schémas dysfonctionnels. La personne thérapeute aide un nouveau schéma à émerger par des interventions directives, comme l’intervention paradoxale, ou non directives, comme le fait de semer des idées qui seront examinées plus tard.

La théorie stratégique reste sans doute l’approche la plus influente parmi celles qui sont largement rejetées comme manipulatrices [5,6,7] ou tout simplement passées sous silence ; son influence se remarque pourtant dans de nombreuses interventions fondées sur des données probantes. L’interruption des comportements répétitifs et problématiques est au cœur de la plupart des interventions stratégiques. Le présent article se concentre sur les trois interventions examinées, dérivées du travail clinique de Scott Browning et toutes formulées avec des ingrédients stratégiques. Il importe de préciser la logique qui sous-tend toute intervention efficace. La pensée stratégique suggère, au fond, que les personnes sont bloquées, pas nécessairement malades. La recherche sur l’efficacité clinique souligne de façon constante que, si la personne thérapeute est capable de fournir une justification claire à une intervention, cette intervention a plus de chances de produire un changement clinique. Les interventions stratégiques sont donc conçues pour aider la personne suivie à voir la situation sous un autre angle.

La thérapie stratégique occupe une position intéressante dans le paysage des thérapies systémiques. Si peu de thérapeutes se disent avant tout stratégiques, la plupart des personnes qui pratiquent la thérapie familiale recourent à une intervention que l’on considérerait comme d’origine stratégique. De plus, il existe des modèles de traitement très efficaces qui attribuent clairement leur fondement à la pensée stratégique. Un exemple de premier plan est le modèle d’engagement Strategic Structural Systems Engagement de Szapocznik [8]. Par le travail d’une figure éminente de la pensée stratégique, Milton Erickson, Steven Hayes a adopté l’idée d’acceptation, qui forme le noyau du modèle de la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) [9].

Une partie du champ a simplifié à l’excès la thérapie stratégique et l’a présentée comme manipulatrice [5,6,7], en raison d’une incompréhension et d’un mauvais usage de l’intervention paradoxale [10]. Si l’intervention paradoxale est un outil du répertoire stratégique, l’application clinique du paradoxe varie considérablement et dépend de la personne qui la pratique. L’affirmation selon laquelle le paradoxe est manipulateur provient d’une application sommaire du paradoxe directionnel, qui est, ironie du sort, la forme de paradoxe que d’autres thérapies imitent le plus souvent et recyclent comme un « nouveau » traitement. Une pratique stratégique raffinée sait apprécier les nuances de l’intervention paradoxale. Pour un examen plus complet de l’éventail des interventions paradoxales, on pourra consulter Browning et Hull [10].

3. Interventions principales

3.1 Paradoxe directionnel et paradoxe non directionnel

Comme l’exposent Browning et Hull [10], Viktor Frankl a précisé le paradoxe en tant que construction sociale et intervention clinique. À propos de l’intervention clinique, Frankl décrivait ainsi l’usage qu’il faisait de cette technique avec les personnes qu’il soignait : « C’est précisément l’affaire de l’intention paradoxale, que l’on peut définir comme un processus par lequel le patient est encouragé à faire, ou à souhaiter voir arriver, les choses mêmes qu’il redoute [11]. » Il recourait aux interventions paradoxales pour aider des personnes soignées à surmonter des phobies et une anxiété d’anticipation ; par exemple, Frankl demanda à un patient qui avait une peur intense de l’échec scolaire d’essayer de toutes ses forces d’échouer. Frankl estimait que le paradoxe comportait une part d’humour, si bien qu’il reposait sur la capacité de la personne thérapeute à embrasser l’absurdité de l’intervention prescrite, par une légèreté et une prise de distance à l’égard des symptômes, ceux-ci étant regardés avec une certaine dérision tout en étant reconnus pour la détresse légitime qu’ils causent.

On peut aussi reconnaître à Alfred Adler [12] le recours aux interventions paradoxales pour motiver les personnes soignées à changer de comportement dans leur vie, avec un accent particulier sur la réactance [13], ce qui souligne l’importance de donner aux personnes soignées le sentiment d’être libres en thérapie. Contrairement à Frankl, Adler avait une conception plus négativiste : il voyait la personne soignée en compétition avec la personne thérapeute, et pensait qu’elle cherchait à prendre l’ascendant sur elle. Selon Adler, prescrire des interventions paradoxales réduisait la compétition dans la relation thérapeutique et supprimait l’entretien du ou des symptômes [12]. Frankl comme Adler utilisaient des interventions paradoxales directionnelles dans leur travail clinique, où il revient à la personne thérapeute de formuler un résultat souhaité.

À l’inverse, le paradoxe non directionnel ne plaide pas pour une décision finale : « Recourir au paradoxe non directionnel ne consiste pas à préconiser un comportement de remplacement précis comme but ; le but est plutôt le déplacement d’une compréhension [10]. » Un dilemme se trouve souvent dans des situations qui pourraient être abordées dans deux directions, deux options constituant des solutions également viables. Lorsque la personne thérapeute présente le dilemme en jeu sans se prononcer sur la direction de changement préférée, une intervention paradoxale non directionnelle est mise en œuvre [10,14]. « Erickson a multiplié la confusion autour du paradoxe en préconisant à la fois le paradoxe directionnel et le paradoxe non directionnel [10]. » Erickson prescrivait des interventions jugées absurdes, en préconisant des interventions visant à amener la personne suivie vers un comportement opposé à la direction habituelle du changement. Par exemple, il a pu demander à une personne qui avait peur de s’évanouir de trouver un endroit rembourré et de s’y évanouir.

3.2 Usage du paradoxe (directionnel) – Erickson [15]

Le paradoxe directionnel est idéal pour les situations dans lesquelles la personne suivie est capable de voir l’absurdité de son problème clinique, par exemple la personne qui procrastine et reconnaît la paralysie psychologique qui survient au moment de passer un examen. En voyant son propre blocage, la personne voit très clairement le problème clinique. Cette clarté peut inspirer le changement. Le paradoxe directionnel est donc particulièrement indiqué lorsque le problème tient à une interprétation erronée.

Dans l’extrait suivant, le thérapeute travaille avec une patiente dont la plainte initiale est qu’elle ne peut pas parler [15].

Erickson : Connaissez-vous la progression arithmétique ? Un, deux, quatre, huit, 16, 32, 64, puis 128, et ainsi de suite ?

Haley : Oui.

Erickson : Je crois que je donnerais à cette femme le concept de progression arithmétique. Une fois qu’elle aurait compris la progression, je lui ferais remarquer qu’il y a des mots qu’on ne dirait tout simplement pas. Je lui ferais penser à tous les mots qu’elle ne dirait tout simplement pas – et je la laisserais faire un choix délibéré, d’un mot, deux mots, quatre mots, huit mots, 16, et ainsi de suite.

Haley : Son propre choix des mots qu’elle ne dirait pas – ou qu’elle dirait ?

Erickson : Les mots qu’elle ne dirait pas de son plein gré. Et les mots qu’elle dirait. Je mettrais l’accent sur son refus volontaire de dire un mot obscène, et sur le fait qu’elle reconnaisse qu’elle pourrait dire, et dirait, le terme poli (p. 36).

C’est un exemple brillant du paradoxe directionnel d’Erickson. Mettre une femme au défi de se concentrer sur une suite arithmétique tout en pensant à des gros mots est parfait. Un tel processus crée un changement de paradigme : de l’accent mis sur les mots à l’accent mis sur les mathématiques. Un changement de paradigme chez une personne, sur quelque sujet que ce soit, augmente la possibilité d’un autre changement. Ici, le thérapeute espère que la personne reconnaîtra qu’elle peut retrouver davantage la parole, et que ce « revirement » est dû à un changement de perspective. L’élargissement de la perspective est une composante centrale de la thérapie stratégique.

3.3 Usage du paradoxe (non directionnel) – Browning

Dans l’extrait suivant, tiré du travail de Browning, la personne thérapeute (supervisée par Browning) travaille avec un patient en très fort surpoids qui conserve de mauvaises habitudes alimentaires malgré son désir déclaré de perdre du poids. Browning supervisait le cas.

Thérapeute : J’ai vraiment envie de l’aider. Je sais la souffrance que lui cause l’obésité, sur le plan physique et psychosocial. Il continue à mal manger et il est incroyablement critique envers son apparence – il se trouve absolument dégoûtant.

Superviseur : J’apprécie votre investissement et combien vous tenez à lui, mais il semble qu’il ne soit tout simplement pas prêt à changer sa façon de manger. Beaucoup de personnalités publiques et d’artistes revendiquent le fait d’être gros et beau, ou gros et costaud. Sachant qu’il est en fait un guitariste doué, y a-t-il d’autres artistes qui sont gros et profitent de la vie en tant que personne corpulente ? S’il décide aussi qu’il veut continuer à essayer différentes stratégies d’adaptation et à améliorer son alimentation, alors c’est très bien, et nous pouvons aussi l’aider pour cela.

Browning a appliqué le paradoxe non directionnel de façon singulière dans ce cas ; de plus, il n’y avait vraiment aucun « résultat préféré » du côté de la personne thérapeute : le but était plutôt l’élargissement du paradigme. Cette intervention est à la fois stratégique par son origine et singulière en ce qu’il n’y avait vraiment aucun résultat préféré du côté de la personne thérapeute.

3.4 L’acceptation

Le mécanisme de changement qui découle de l’acceptation est la flexibilité psychologique. Milton Erickson [1], avec son regard d’hypnotiseur, préconisait que la personne thérapeute « accepte complètement la position de la personne soignée » (p. 192). Plutôt que de chercher à s’éloigner de la douleur d’une blessure, par exemple, Erickson préconisait de reconnaître la douleur, de remarquer la couleur du sang (lorsqu’un garçon s’était ébréché une dent) sur le blanc du lavabo. En un sens, cet usage de l’acceptation rend la réalité si présente à l’esprit que la lutte contre cette réalité s’estompe et que l’esprit passe à d’autres pensées. Certaines critiques ont pu y voir de la manipulation, mais c’est l’inverse qui est vrai. L’acceptation est entièrement honnête et représente la transparence ultime.

3.5 Un exemple d’application de l’acceptation par Browning

Browning a supervisé le suivi d’un couple aux prises avec le besoin qu’avait la femme d’être rassurée sur le fait que son partenaire se trouvait bien là où il disait être, à la suite d’un épisode où elle l’avait effectivement surpris en train de la tromper avec une autre femme. La situation était compliquée par le fait qu’elle avait eu, par le passé, une longue série de partenaires amoureux qui lui avaient été infidèles sur le plan sexuel, mais qui lui avaient aussi menti sur bien d’autres choses.

Browning : En raison du traumatisme qu’a subi Ashley, elle sera toujours un peu prompte à se sentir abandonnée. Le traumatisme est son « bleu » : un simple effleurement peut suffire à déclencher une réaction douloureuse. Je ne vous demande pas de ne pas être agacé, et je ne lui demande pas non plus de changer entièrement. Elle gardera ce bleu longtemps. Être d’une clarté absolue et la rassurer est une nécessité. « Brice, êtes-vous d’accord pour dire que vous avez compris après coup qu’Ashley n’était pas en train de vous quitter, qu’elle était simplement agacée ? » Dans une relation, les partenaires doivent soit ajuster leur agacement réciproque (la thérapie), soit reconnaître que certains schémas interpersonnels sont presque « câblés » dans la personne.

Cette intervention pousse les deux membres du couple vers l’« acceptation » : la personne thérapeute les aide à gagner en flexibilité psychologique. Une pleine conscience du bleu psychologique d’Ashley ne supprime pas le problème, mais tend à atténuer la réaction émotionnelle autour des interactions qui rejouent son traumatisme passé.

3.6 Le recadrage

Le recadrage est un processus par lequel des personnes pensent leur situation sous un autre angle [16]. En psychothérapie stratégique, le recadrage est une technique thérapeutique centrale. Watzlawick, Weakland et Fisch [17] ont précisé le processus du recadrage : « recadrer signifie donc modifier le contexte conceptuel et/ou émotionnel d’une situation, ou le point de vue selon lequel elle est vécue, en la plaçant dans un autre cadre, qui correspond aussi bien, ou même mieux, aux “faits” de cette situation concrète, dont le sens, par conséquent, change complètement » (p. 94). La thérapie stratégique repose sur un but unifié, produire un changement de comportement : la personne thérapeute travaille avec une famille en partant du principe que celle-ci est bloquée et qu’une nouvelle manière de penser, un nouveau cadre, peut produire un changement de comportement, plutôt qu’en partant du principe qu’il existe une seule solution correcte à ce qu’elle vit [16]. Le recadrage a été évoqué par un nombre important de figures théoriques, parmi lesquelles Virginia Satir [18], Salvador Minuchin [19] et Steve de Shazer [20] ; chaque modèle de thérapie vise à agir sur les interactions et, lorsque les circonstances s’y prêtent, le recadrage peut changer la vision du monde d’une personne, ce qui est un objectif majeur pour la pensée stratégique comme pour la théorie.

4. Corollaires propres à la pratique de Browning

4.1 L’empathie

L’empathie et le recadrage peuvent être considérés comme liés ; de plus, l’efficacité d’un recadrage est déterminée par la personne soignée et non par la personne thérapeute. La personne thérapeute ne peut qu’estimer l’efficacité de son recadrage, et l’accord entre thérapeute et personne soignée sur ce qui fait d’une séance une séance « efficace » est notoirement faible [2]. Le recadrage peut aller de l’inexact et de l’inapproprié à l’exact et à l’approprié. Le recadrage, en tant qu’intervention, n’est qu’une composante de l’usage thérapeutique de l’empathie (voir la figure 1) [21].

Schéma de l’éventail de l’empathie : d’une empathie minimale à une extrémité à une empathie envahissante à l’autre, avec entre les deux une zone d’empathie thérapeutique
Figure 1. L’éventail thérapeutique de l’empathie (schéma original en anglais).

Une autre distinction subtile du travail de Browning tient à la profondeur de sa compréhension de l’empathie. On peut affirmer à juste titre que les messages communicatifs comportent de nombreuses composantes, dont le contexte, lui-même fortement influencé par la relation et l’empathie. L’art du recadrage va bien au-delà du langage utilisé pour attribuer un autre sens et produire un changement de comportement.

La conception singulière de l’empathie chez Browning reprend des aspects tirés des grandes théories de l’empathie [22,23,24]. Dans sa version, l’empathie est en définitive « une expérience ressentie, directement liée au fait de comprendre pleinement un aspect d’autrui » [25]. L’empathie comporte une part génétique et une part acquise. L’importance cruciale de l’empathie est décrite dans toutes les modalités thérapeutiques, et pourtant peu de gens, avant Browning, ont cherché à enseigner la part acquise de l’empathie. Bien pratiquée, l’empathie aide la personne thérapeute à éviter une mauvaise focalisation et une mauvaise direction. Browning a proposé les questions et concepts de focalisation clés suivants : 1) poser des questions détaillées ; 2) poser des questions sur les ressentis ; 3) résister à la tentation de réconforter, de justifier ou de contester ; 4) ne pas raconter d’histoire comparable ; 5) remarquer tout sentiment de jugement et l’écarter ; 6) ne pas poser de questions destinées à aider la personne à mieux se comprendre [21]. Cette empathie se situe sur un éventail allant du minimal, à une extrémité, à l’envahissant, à l’autre, avec entre les deux la zone thérapeutique (figure 1) [21].

Au fond, Browning soutient que l’empathie est une posture clinique distincte de la psychothérapie. Le processus empathique intervient à un moment où le but est entièrement tourné vers la compréhension de l’autre ; la personne clinicienne peut ensuite revenir au langage thérapeutique. L’empathie sert donc à approfondir la compréhension et à renforcer l’alliance. Avec ces informations et une relation renforcée, le retour à la thérapie est plus efficace.

Si l’empathie est une composante essentielle du facteur commun qu’est l’alliance en psychothérapie, il existe une composante objective et une composante plus subjective de l’empathie. Dans la mesure où l’empathie est nécessaire en tant que facteur commun, elle comporte des composantes opérationnalisables et des composantes non mesurables. Nous pouvons mesurer des comportements qui témoignent d’un accordage empathique à autrui ; nous ne pouvons pourtant pas vraiment mesurer l’empathie, pas mieux que nous ne pouvons matérialiser le construit d’« amour » [26]. Browning fait progresser la compréhension de l’empathie dans le champ de deux manières : 1) en l’opérationnalisant autant que possible, au moyen de stratégies clairement définies pour pratiquer l’empathie (la « part acquise ») ; et 2) en montrant que sa « voix thérapeutique » et sa « personne » ne font qu’un, ce qui apporte une grande authenticité à l’interaction. Enfin, il s’ensuit logiquement qu’une telle authenticité désarme, et favorise donc de façon nouvelle l’alliance, l’espoir et les attentes. Une telle conception de l’éventail de l’empathie est propre au travail de Browning (figure 1).

4.2 La précision non culpabilisante

Browning et Hull [10] ont opérationnalisé l’usage personnel du langage propre à Browning dans une technique que l’on décrit au mieux comme la précision non culpabilisante :

Dans l’intérêt d’un cas, il est souvent souhaitable que la personne thérapeute soit capable d’imaginer la possibilité que deux personnes d’avis différents aient toutes deux raison. Autrement dit, la personne thérapeute applique la précision non culpabilisante dans sa pensée clinique. Si la connotation positive (Milan) donnait à la personne thérapeute un moyen de présenter l’idée que la plupart des comportements ont une fonction qui peut être comprise comme utile au sein du système, la conviction de la personne thérapeute n’y était pas mise en avant. Dans la précision non culpabilisante, la personne thérapeute doit tenir la position que tout résultat du comportement de la personne suivie est acceptable. En adoptant un point de vue pleinement systémique, la personne thérapeute n’a pas de résultat préféré. Ce doit être une conviction sincère de sa part, qui invite la personne suivie à accepter la possibilité que l’un ou l’autre choix soit également bon. Tom Anderson [27] insistait également pour que l’« équipe réfléchissante » garde l’esprit ouvert et évite d’avoir des opinions contraires à ce qui avait été dit à la personne suivie. La précision non culpabilisante demande à la personne suivie de déplacer, ou d’envisager de déplacer, sa vision du monde. La personne thérapeute veille à ne pas demander à une seule personne de changer ; la position est plutôt posée de telle sorte qu’il existe une possibilité claire que l’une ou l’autre personne puisse changer d’avis, puisqu’aucune des deux positions n’est en quelque sorte objectivement supérieure. Une personne suivie peut changer complètement de vision du monde, et ainsi atténuer le problème. Ainsi, par souci de précision, la personne thérapeute fait tout pour ne même pas envisager le blâme. À ce stade, le travail de la personne thérapeute est de comprendre l’enjeu systémique et à quel point les personnes suivies sont prises dans un cycle sans fin (p. 4-6).

Pour utiliser efficacement un langage qui intègre la précision non culpabilisante, la personne thérapeute doit remarquer le moment où surgit une impasse, et chercher rapidement s’il est possible de dégager une perspective dans laquelle aucune des parties n’a tort. Cela suppose que la personne thérapeute considère de multiples perspectives et résiste à l’attrait de soutenir la position qui paraît la plus facile à soutenir.

4.3 Le langage

Si l’usage du langage chez Milton Erickson visait parfois directement à amener la personne soignée dans un état d’hypnose [1], l’usage du langage chez Browning diffère de celui d’Erickson de manière importante. Browning s’appuie sur les deux corollaires présentés ci-dessus, nécessaires mais non suffisants, pour explorer la sémantique avec les personnes suivies, d’une manière parfois cliniquement indispensable.

La transcription suivante est tirée de l’une des séances de Browning avec une mère et un père qui discutaient de leur grave conflit avec leur fille adulte adoptée. Le père déclarait avoir perdu tout espoir de relation et ne pas souhaiter de relation avec sa fille, tandis que la mère parvenait à « garder espoir » que le comportement de sa fille change en mieux.

Le père : Je maintiens mes convictions, je maintiens mes exigences, et je dis : si tu veux être ma fille, si tu veux que je t’aime, si tu veux que je fasse partie de ta vie, alors il y a certaines choses auxquelles tu dois adhérer.

Browning : Y a-t-il une possibilité de reformuler cela en : « Je vais t’aimer quoi qu’il arrive, tu seras toujours ma fille, mais pour ce qui est d’être en lien »… y a-t-il une manière de… vous mettez ces trois choses dans une même catégorie – « si tu veux que je t’aime, si tu veux être ma fille et si tu veux être en lien, voilà ce que j’attends » – y a-t-il une possibilité que nous passions à : « Je t’aimerai toujours, tu seras toujours ma fille, mais, franchement, je n’arrive pas à faire face avec toi. » Je crains simplement que cette partie-là soit un peu difficile à entendre pour une femme adoptée.

Le père : Je suis ouvert à tout. Si elle venait me voir aujourd’hui, s’approchait de moi, me prenait dans ses bras et me disait : « Papa, je t’aime », cela changerait tout pour moi.

Browning : Est-ce que cela vous intéresserait de lui dire… bon (au père), est-ce que vous l’aimez vraiment ?

Le père : Au bout du compte – oui.

Browning : D’accord, d’accord – eh bien, c’est cela qui compte. Donc, vous dites oui – dans mon cœur, je l’aime. Elle me met hors de moi, mais dans mon cœur, je l’aime.

Le père : Ça fait très manuel scolaire, mais oui.

Browning : D’accord, alors seriez-vous prêt à le lui dire, en ajoutant : je sais que notre relation est en ce moment tendue, difficile… Je ne cherche pas à jouer les Pollyanna et à faire disparaître tout cela. Je veux juste revenir à l’amour – ce qui m’inquiète, c’est que l’amour soit assorti de conditions. Pour une personne adoptée, voyez-vous, les conditions mises à l’amour sont délicates, parce qu’elle est toujours tellement convaincue qu’il est conditionnel dès le départ.

À la réflexion, on remarquera l’exploration de l’idée d’« amour » avec un père qui, quelques minutes plus tôt, parlait comme s’il était complètement coupé de sa fille et ne l’aimait pas. Browning a exploré avec lui la différence introduite par le langage qu’il emploie, qui sert à « conditionner » l’amour, ce qui, dans ce cas, avec une femme adoptée, était très réactivant. Si la sémantique avait été négligée ici, le père aurait sans doute été moins enclin à réfléchir à son langage et, surtout, moins enclin à envisager qu’il était ouvert à une réconciliation avec sa fille. Browning a mené de façon singulière une exploration approfondie de la sémantique, qui a encouragé le patient à réfléchir lui aussi à la sémantique, aboutissant finalement à une nouvelle perspective. Une analyse aussi attentive du langage est cohérente avec la thérapie stratégique et l’hypnose.

Un deuxième exemple de l’exploration de la sémantique par Browning avec les personnes suivies se trouve dans une séance qu’il a menée avec un couple d’hommes en famille recomposée, aux prises avec le ressentiment des enfants envers le nouveau compagnon de leur père.

Browning : Donc, en un sens, vous représentez cette nouvelle famille qui se constitue, et le fait que les enfants voient s’ils peuvent s’adapter à cette nouvelle famille.

Partenaire 1 : Ce qu’ils ne font pas, et je ne nous vois pas du tout comme une famille, et c’est ça le problème. Et c’est pour ça que… on se dispute tellement ces derniers temps, parce que je… je ne comprends pas comment il peut ne pas voir à quel point c’est dur pour moi.

Browning : Eh bien, j’imagine que c’est très douloureux pour vous. (À Partenaire 2) : Vous ne comprenez pas du tout pourquoi Wilson trouverait cela douloureux ?

Partenaire 2 : Enfin, si, je… je ne sais même pas si… on est censés être une famille.

Browning : Vous n’avez pas le choix, je veux dire, vous avez des enfants…, Wilson peut faire le choix de dire : je ne veux vraiment pas m’impliquer avec tes enfants, je suis amoureux de toi, mais je n’ai pas vraiment envie de devenir un beau-père ou un autre père dans leur vie ; ou Wilson pourrait dire : « Eh bien, s’ils venaient vers moi et se liaient à moi, ça ne me dérangerait pas, mais c’est vraiment à toi de décider » (à Partenaire 1). Mais pour ce qui est de savoir si c’est une famille ou non, eh bien, par définition, vous faites entrer des enfants dans une relation, à moins d’être littéralement prêt à rompre avec eux, et je crois comprendre que vous n’avez aucune intention de rompre votre relation avec vos enfants.

Une fois confirmée la réalité d’être une famille, le thérapeute a travaillé avec le nouveau beau-père pour qu’il imagine que les enfants n’ont pas d’autre choix que de ne pas l’aimer, au début de la nouvelle relation. Une fois que le beau-père comprend que ces enfants rejetteraient n’importe quel partenaire, homme ou femme, le thérapeute l’aide à remarquer la manière dont les enfants manifestent leur rejet. En un sens, il s’agit de transformer le rejet initial des enfants en nécessité psychologique. Cela diminue la force de leur rejet et invite leur père à travailler à la fois sur sa relation avec ses enfants et sur l’importance croissante d’accepter son nouveau compagnon.

Un troisième exemple suit, dans lequel la notion de famille est explorée avec un couple distant.

L’épouse : Ce que je ressens aussi vraiment, c’est que je veux une famille, on se sent vraiment désunis et je veux retrouver ça.

Browning : Eh bien, on ne peut pas avoir une famille si vous n’avez, tous les deux, aucune envie d’être amoureux et en lien. Vous pourriez avoir une famille de façade, je veux dire, je ne dis pas que vous savez… je veux dire, vous pouvez exister, mais si vous voulez, autrement dit, je ne sais pas s’il s’agit de l’idée symbolique de ce que c’est d’être une famille, ou si vous dites : je veux les émotions qui vont avec le fait de faire partie d’une famille, avoir quelqu’un que j’aime, avoir un enfant, avoir… parler de cet enfant avec la personne que j’aime… ou si c’est plutôt : je veux être dans une famille, je veux être avec une autre personne et un enfant, et donc symboliquement une famille.

L’épouse : Non, je crois que je veux plus que l’image.

Browning : D’accord. Eh bien, qu’est-ce que cela veut dire, qu’attendriez-vous concrètement de Jason ? Voudriez-vous pouvoir partager de nouveau une chambre, voudriez-vous pouvoir partir en vacances, serait-il la personne à qui vous voudriez pouvoir vous confier ?

L’épouse : Enfin, tout ça me paraît bien, je crois qu’à ce stade je veux juste quelqu’un… je ne veux pas qu’on soit constamment à couteaux tirés ou distants. Je veux pouvoir simplement être dans la même pièce sans éprouver de sentiments négatifs l’un envers l’autre et, vous voyez, apprécier la compagnie l’un de l’autre.

Browning (en regardant le mari) : Et vous, où en êtes-vous par rapport à cela ?

Dans ce dernier exemple, Browning cherche à clarifier si l’épouse recherche l’image de la famille, ou le fait d’éprouver réellement les sentiments, bons et mauvais, qui accompagnent une vraie famille. En un sens, beaucoup de personnes suivies utilisent le langage de telle manière que la personne thérapeute ne traite pas de ce qui est réellement demandé. Browning pousse plus loin la précision du langage, en s’assurant que le sujet examiné est exact et que la sémantique est évaluée de façon approfondie.

5. Exemple de cas composite mobilisant une intervention et un corollaire

La pensée stratégique est particulièrement utile lorsque la personne clinicienne se trouve face à une impasse. Dans cet exemple de cas, le ressenti personnel d’un parent à l’égard de son ex-conjoint crée une impasse dans laquelle l’enfant se retrouve pion entre des adultes en guerre, et la personne clinicienne se sent privée de pouvoir d’agir. Comme le montre cet exemple, alors que la mère dispose d’un argument émotionnellement puissant pour restreindre les contacts de son ex-conjoint avec leur fils, la personne thérapeute peut construire un paradoxe non directionnel susceptible de dénouer l’impasse.

Rose déteste son ex-mari, qu’elle considère comme maltraitant. Les données d’entretien suggèrent qu’il y a eu une maltraitance psychologique. Il n’existe aucune preuve de maltraitance physique, et rien de tel n’a été suggéré. Rose affirme toutefois que les problèmes de Dante sont « à 100 % dus à la violence verbale que Theo a déversée sur lui ». Theo veut être avec son fils. Il déclare qu’il l’aime, qu’il souhaite simplement passer du temps avec lui et qu’il n’a aucune intention de lui crier dessus ni de le rudoyer. Theo est ouvert à une thérapie. Dante a des difficultés scolaires et peut être difficile à gérer pour Rose. Dante souhaite voir son père.

L’impasse qui existe dans ce cas tient à ce que quatre positions clés sont tenues, toutes (dans une certaine mesure) valables. 1. Rose croit que Theo est psychologiquement maltraitant. 2. Theo croit qu’il n’est pas maltraitant et désire être avec son fils. Il reconnaît avoir perdu son calme et n’en est pas fier. Il n’existe aucun exemple de maltraitance parentale, hormis des cris à quelques reprises. 3. Dante déclare sans réserve qu’il « veut voir papa ». 4. La quatrième position est la voix extérieure :

Si c’est la famille qui fait entendre les voix les plus convaincantes pour toute décision, la recherche existante doit être mobilisée lorsqu’elle se rapporte directement à la situation. Ici, la voix extérieure serait celle des nombreuses recherches selon lesquelles les enfants bénéficient du contact avec leurs deux parents. Certes, des recherches suggèrent aussi qu’un parent qui représente une menace pour la sécurité n’est pas un parent approprié. Toutefois, un parent qui ne représente pas une menace pour la sécurité de son enfant, lorsque l’enfant souhaite avoir des contacts avec ce parent, peut être un atout pour lui.

Normalement, deux voix claires à l’unisson dans une famille seraient considérées comme une bonne direction à suivre. Dans cette situation, cependant, l’inquiétude de Rose a un tel poids, parce qu’elle touche à la sécurité, que la sécurité elle-même doit être évaluée. Mais, pour l’évaluer, Theo doit pouvoir accéder à Dante dans un cadre observé.

5.1 L’intervention

Thérapeute : « Certes, certains soutiendraient que, si deux voix sur trois dans la famille préconisent un résultat particulier, il faut en tenir sérieusement compte. Mais, lorsqu’une voix met en question la sécurité, alors, avant toute chose, la sécurité doit être évaluée. »

Cette intervention mobilise à la fois la précision non culpabilisante et le paradoxe non directionnel. Toutes les positions sont clairement énoncées, et aucune des positions tenues ne peut être réfutée. Le paradoxe est donc le dilemme lui-même.

Rose a répondu : « Qu’est-ce que cela veut dire ? »

Thérapeute : Je recommanderais qu’on détermine si Theo peut être un bon père. La recherche est parfaitement claire sur ce point : deux parents (si tous deux sont disponibles) apportent plus de « capital social » qu’un parent seul. Nous devrions, pour Dante, déterminer si Theo peut être un atout. S’il n’en est pas capable, nous en aurons une très bonne indication. C’est ma recommandation. »

5.2 Éléments : recadrage et précision non culpabilisante

Rose poursuit : « Je ne veux pas qu’il soit impliqué. Non, je n’en veux pas. »

Thérapeute : J’ai grandi avec une mère seule, mais j’avais le droit de voir mon père. Il était alcoolique et il lui arrivait de conduire en état d’ivresse. Mais un fils bénéficie du contact avec un père, même un homme loin d’être parfait. Dante ne va pas cesser de poser des questions sur son père et, tôt ou tard, il vous en voudra (ce qui paraît remarquablement injuste pour la mère, mais arrive régulièrement). Si Theo veut voir Dante, il faudra l’accompagner et l’encadrer. Mais cela pourrait vous offrir un peu de « temps pour vous » et être important, psychologiquement, pour Dante. »

Rose : « Je vais surveiller ça de très près, et à la minute où il fait quoi que ce soit que je juge nuisible pour Dante, je le retire. »

Thérapeute : « Je vous remercie de cette occasion de donner à Dante ses deux parents. »

5.3 Ce que l’intervention permet

Le sujet a désormais été recadré autour de la « sécurité ». L’impasse n’est plus le seul sujet. L’impasse entre les parents ne peut évoluer que si une nouvelle préoccupation principale est posée. Mais, pour que cela advienne, la précision non culpabilisante explicite le dilemme des réalités multiples et conflictuelles. Il faut trouver une réalité partagée. Dans ce cas, la réalité partagée est que tout le monde souhaitait la sécurité.

6. Conclusion

Dans cet article, nous avons distillé des interventions stratégiques centrales dans la thérapie d’un clinicien expert. Ces interventions offrent une méthode pour aider les personnes suivies à voir d’autres possibilités que les points de vue qui les maintiennent souvent dans une impasse clinique. Par un usage humain et précis du langage et de la perspective, la personne thérapeute à l’aise avec l’intégration de la pensée stratégique peut aider des personnes prises dans une impasse qui semble inamovible. Lorsqu’elles réussissent, ces interventions coulent naturellement et sont vécues comme profondément empathiques.

Si la pensée stratégique a été largement saluée pour sa brillance, elle est souvent perçue comme manipulatrice. Cet article montre qu’avec une empathie claire et une ouverture à de multiples positions valables, les interventions d’inspiration stratégique peuvent être profondément respectueuses et porteuses de pouvoir d’agir.

George Kelly [28] a amorcé le mouvement qui conduit à accepter que les problèmes sont contextuels, qu’ils existent dans la perspective d’une personne. Si de nombreuses questions cliniques comportent un juste et un faux, les thérapeutes qui travaillent avec des systèmes rencontreront des situations dans lesquelles, avec un peu de discipline, il est possible d’aider les personnes à voir qu’aucune n’a le monopole de la « bonne réponse ». L’acceptation de cette réalité permet des interventions humaines, qui utilisent l’empathie et le langage pour aider les personnes à comprendre que seul un changement de paradigme les aidera à dépasser une dispute sans fin. L’équipe espère que cet article ouvrira chaque thérapie à une compréhension plus complète des situations de blocage, et de la manière d’intervenir lorsque le fait d’avoir « raison » est véritablement une question de perspective.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de ce texte est de rendre à la thérapie stratégique sa dimension relationnelle, là où on la réduit souvent à des « trucs » manipulateurs. La distinction entre paradoxe directionnel, qui vise un changement choisi par la personne thérapeute, et paradoxe non directionnel, qui expose le dilemme sans préférer d’issue, est précieuse pour la supervision. La précision non culpabilisante prolonge la connotation positive de Milan : tenir sincèrement que deux personnes en désaccord peuvent avoir raison toutes deux, et chercher les mots qui ne désignent pas de coupable, comme avec ce père prêt à conditionner son amour pour sa fille adoptée. La lecture critique reste nécessaire : le texte s’appuie sur la pratique d’un seul clinicien, sans évaluation, et le cas composite de fin, où une mère craint pour la sécurité de son fils, rappelle que la neutralité systémique ne dispense jamais d’évaluer le danger ; l’article le dit d’ailleurs, en recadrant l’impasse autour de la sécurité et d’un contact d’abord observé. À lire avec l’article sur la prescription paradoxale du symptôme, et avec l’article sur l’approche stratégique expliquée simplement.

Notes de l’original

Remerciements. L’équipe remercie la doctorante Natalie Weaver pour son aide attentive et minutieuse dans la préparation de cet article en vue de sa publication.

Contributions. Rachel Hull : à l’origine du concept, signe l’article en premier et en a assuré la rédaction principale. Scott Browning : deuxième auteur, consultant pour les exemples de cas. Melanie Puzio : troisième autrice, recherche et révision.

Liens d’intérêts. L’équipe déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

Références

Haley J. Uncommon therapy: The psychiatric techniques of Milton H. Erickson, M.D. New York: W. W. Norton & Company; 1973.

Sprenkle DH, Davis SD, Lebow JL. Common factors in couple and family therapy: The overlooked foundation for effective practice. New York: Guilford Press; 2009.

Stricker G, Trierweiler SJ. The local clinical scientist: A bridge between science and practice. Am Psychol. 1995; 50: 995-1002.

Bateson G. Steps to an ecology of mind: Collected essays in anthropology, psychiatry, evolution, and epistemology. Chicago: University of Chicago Press; 2000.

Whan M. Tricks of the trade: Questionable theory and practice in family therapy. Br J Soc Work. 1983; 13: 321-337.

Cavell TA, Frentz CE, Kelley ML. Acceptability of paradoxical interventions: Some nonparadoxical findings. Prof Psychol Res Pr. 1986; 17: 519-523.

Foreman DM. The ethical use of paradoxical interventions in psychotherapy. J Med Ethics. 1990; 16: 200-205.

Szapocznik J, Perez-Vidal A, Brickman AL, Foote FH, Santisteban D, Hervis O, et al. Engaging adolescent drug abusers and their families in treatment: A strategic structural systems approach. J Consult Clin Psychol. 1988; 56: 552-557.

Hayes SC, Pierson H. Acceptance and commitment therapy. In: Encyclopedia of cognitive behavior therapy. Boston: Springer US; 2005. pp.1-4.

Browning S, Hull R. Reframing paradox. Prof Psychol Res Pr. 2021; 52: 360-367.

Frankl VE. Paradoxical intention and dereflection. Psychotherapy. 1975; 12: 226-237.

Mozdzierz GJ, Macchitelli FJ, Lisiecki J. The paradox in psychotherapy: An Adlerian perspective. J Individ Psychol. 1976; 32: 169-184.

Brehm JW. Psychological reactance: Theory and applications. Adv Consum Res. 1989; 16: 72-75.

Fraser JS. Unifying effective psychotherapies: Tracing the process of change. Washington: American Psychological Association; 2018.

Erickson MH, Haley J. Conversations with Milton H. Erickson, M.D. volume 1: Changing individuals. Harrisburg: Triangle Press; 1985.

Flaskas C. A reframe by any other name: On the process of refraining in strategic, Milan and analytic therapy. J Fam Ther. 1992; 14: 145-161.

Watzlawick P, Weakland JH, Fisch R. Change: Principles of problem formation and problem resolution. New York: W. W. Norton & Company; 1974.

Loeschen S. Systematic training in the skills of Virginia satir. Boston: Cengage Learning; 1997.

Minuchin S, Fishman HC. Family therapy techniques. Cambridge: Harvard University Press; 1981.

de Shazer S. Keys to solution in brief therapy. New York: W. W. Norton & Company; 1985.

Browning S. The spectrum of empathy. J Imago. 1998; 4: 12-24.

Goldman AH. The right argument from moral disagreement. Theoria. 2022. doi: 10.1111/theo.12401.

Kohut H. Introspection, empathy, and psychoanalysis an examination of the relationship between mode of observation and theory. J Am Psychoanal Assoc. 1959;7: 459-483.

Rogers CR. The necessary and sufficient conditions of therapeutic personality change. Psychotherapy. 2007; 44: 240-248.

Browning S. Expanding empathy: Challenges and opportunity in the therapeutic alliance [PowerPoint slides]. 2014.

Slife BD. Theoretical challenges to therapy practice and research: The constraint of naturalism. In: Handbook of psychotherapy and behavior change. New York: Wiley; 2004. pp.44-83.

Andersen T. The reflecting team: Dialogue and meta‐dialogue in clinical work. Fam Process. 1987; 26: 415-428.

Kelly G. Personal construct theory. In: Beneath the mask: An introduction to theories of personality. 1955.

Traduction non officielle en français de Initiation à la stratégie de Browning : pistes pour la thérapie familiale, par Rachel Hull, Scott W. Browning et Melanie Puzio, OBM Integrative and Complementary Medicine, vol. 7, no 3 (2022), doi : 10.21926/obm.icm.2203029, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Induction into Browning’s Strategy: Suggestions for Family Therapy », publié dans OBM Integrative and Complementary Medicine (2022) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Hull, R., Browning, S. W., et Puzio, M. (2022). Initiation à la stratégie de Browning : pistes pour la thérapie familiale (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/initiation-a-la-strategie-de-browning-pistes-pour-la-therapie-familiale (Œuvre originale publiée en 2022 dans OBM Integrative and Complementary Medicine, 7(3), 029 (2022) ; republiée en 2022 par OBM Integrative and Complementary Medicine, https://www.lidsen.com/journals/icm/icm-07-03-029)

Panier

Votre panier est vide.