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Australian and New Zealand Journal of Family Therapy · Thérapie familiale

L’Ackerman Institute : six décennies de culture et de diversité. Une conversation avec Evan Imber-Black

Plus de soixante ans après sa fondation par Nathan Ackerman, l’Ackerman Institute de New York reste l’un des lieux de naissance de la thérapie familiale. Deisy Amorin-Woods y revient avec Evan Imber-Black, qui y a enseigné vingt-six ans et a dirigé Family Process. Au fil de la conversation : le travail derrière le miroir avec Peggy Papp, les rituels bousculés par la pandémie, les secrets qu’on ne peut pas toujours révéler tout de suite, et une conviction : la thérapie familiale ne peut pas se tenir à l’écart de la politique.

Auteurs Deisy Amorin-Woods (Insight Counselling & Relationship Centre et Edith Cowan University, Perth, Australie-Occidentale) ; Evan Imber-Black (Mercy University, New York)Première publication Australian and New Zealand Journal of Family Therapy, 28 février 2024Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’Ackerman Institute : six décennies de culture et de diversité. Une conversation avec Evan Imber-Black, par Deisy Amorin-Woods et Evan Imber-Black, publié dans Australian and New Zealand Journal of Family Therapy (Wiley) (2024), doi : 10.1002/anzf.1578, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les points clés de l’original sont placés après le résumé. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Nous ne pouvons pas démêler la question de la diversité, y compris la race et la culture, de la politique.

Evan Imber-Black, en conversation avec Deisy Amorin-Woods

Résumé

L’Ackerman Institute for the Family, fondé en 1960 par le Dr Nathan Ackerman, est l’un des plus anciens et des plus respectés des instituts de thérapie familiale des États-Unis. Ackerman a été un pionnier de l’intégration des apports systémiques dans les dispositifs de groupe ; il a souligné le rôle crucial de la famille dans la thérapie et milité pour le développement et la reconnaissance de la thérapie familiale. « L’Ackerman » a joué un rôle décisif dans le lancement de Family Process, la première revue consacrée aux travaux universitaires en thérapie familiale. La diversité et l’inclusion sont des principes centraux de la philosophie de l’Ackerman, visibles dans ses programmes, ses formations et la composition de ses équipes. Cet engagement a formé une véritable pépinière de figures de premier plan de la thérapie familiale, qui ont beaucoup apporté à l’Ackerman Institute comme à la profession, et qui ont influencé les décisions politiques et les pratiques cliniques. Parmi les figures de pensée et d’innovation les plus estimées et les plus respectées de notre champ, qui a joué un rôle essentiel dans l’héritage de plusieurs institutions, dont l’Ackerman, figure la Dr Evan Imber-Black. Elle y a longtemps enseigné et a dirigé l’Ackerman Center for Families and Health. Son expertise porte sur les rituels familiaux et les secrets de famille, avec une attention particulière à l’importance des rituels pour donner du sens, de l’identité et du lien à travers les cultures et les cycles de vie familiale. Rédactrice en chef de Family Process pendant 8 ans, elle souligne qu’examiner les travaux scientifiques dans le contexte des cultures est une exigence : nous ne nous tenons pas en dehors de la culture, nous y participons activement. Cet article repose sur une conversation avec la Dr Evan Imber-Black, tenue en juin 2023, qui explore ses expériences personnelles et professionnelles, son lien avec l’Ackerman Institute et ses travaux marquants sur les rituels et les secrets de famille. Il met ainsi en lumière son engagement pour la diversité et l’influence durable des contributions de la Dr Imber-Black à la thérapie familiale.

Points clés

  • Fondé en 1960 par Nathan Ackerman, l’Ackerman Institute for the Family s’est acquis une réputation de premier plan pour ses services cliniques, ses formations et ses recherches innovants, et pour son engagement en faveur de la diversité et de l’inclusion.
  • Evan Imber-Black a apporté une contribution extrêmement précieuse au champ de la thérapie familiale, par son engagement de longue date à l’Ackerman Institute et à la revue Family Process.
  • Evan sort de ce qui va « de soi » et remet en question le statu quo, parce qu’elle estime impossible de séparer la diversité, y compris la race et la culture, de la politique.
  • Evan a consacré une grande part de ses travaux aux rituels familiaux, en aidant de nombreuses familles à explorer leurs rituels, à mieux les comprendre, à les créer et à les adapter.
  • Les secrets peuvent guérir comme ils peuvent nuire, dans le cas du secret toxique, et Evan a élaboré des réponses utiles à ce qu’elle a appelé le kaléidoscope relationnel que font tourner les secrets.

Introduction

L’Ackerman Institute for the Family

L’Ackerman Institute for the Family (anciennement Family Institute, aujourd’hui aussi appelé Ackerman Institute, ou simplement « l’Ackerman ») est l’un des plus anciens instituts de thérapie familiale des États-Unis et du monde ; il s’est acquis une réputation de premier plan pour ses services cliniques innovants et pour ses initiatives de formation et de recherche. Il a été fondé en 1960 par le psychiatre Nathan Ackerman. Né en Russie, le jeune Nathan est arrivé aux États-Unis avec sa famille à l’âge de 4 ans. D’abord formé comme psychanalyste classique, il s’est ensuite intéressé à l’intégration des apports systémiques dans les dispositifs de groupe, en recevant les personnes et les familles au sein du groupe. Après la Seconde Guerre mondiale, il a commencé à défendre le rôle de la famille dans la thérapie, et il a consacré toute sa carrière à militer pour le développement et la reconnaissance de la thérapie familiale comme modalité thérapeutique. Il soutenait que le bien-être psychologique de l’individu résultait directement de l’état de la famille et y était lié (Ackerman, 1958, 1966, 1970).

Pour faire connaître ses bienfaits, Ackerman montrait des films présentant cette nouvelle méthode, ouvrant la voie non seulement à un nouveau type de thérapie, mais aussi à la tradition de la documentation audiovisuelle du travail clinique, devenue l’une des pierres angulaires de la formation en thérapie familiale (Ackerman, 1982).

En 1962, Nathan Ackerman s’est associé à Don Jackson et Jay Haley pour créer la revue Family Process. Initiative commune de l’Ackerman Institute for the Family et du Mental Research Institute, Family Process a été la première revue à soutenir les travaux universitaires en thérapie familiale. Elle reste l’une des revues les plus respectées du champ. Trois des six personnes qui ont successivement dirigé la rédaction de Family Process ont fait partie de l’équipe enseignante de l’Ackerman (AIFTF, 2024). Sixième à occuper ce poste, de 2004 à 2012, la Dr Evan Imber-Black a aussi enseigné à l’Ackerman Institute de 1995 à 2021. Elle a exercé une grande influence pendant son mandat, en publiant des numéros cliniques et de recherche sur des sujets comme le divorce et les familles latino-américaines. C’est à cette époque que sont parues les premières traductions en espagnol, ainsi que des résumés traduits en chinois. Au moment de la rédaction de cet article, la Dr Melanie M. Domenech Rodríguez, d’origine portoricaine, venait d’être nommée rédactrice en chef de Family Process, ce qui affirmait l’importance de la diversité et la mise en valeur des cultures diverses dans la revue.

Tout au long de l’histoire de l’Ackerman, sous la conduite de directions nombreuses et diverses, l’Institut a développé et élargi ses programmes cliniques et de formation. Il a aussi développé et élargi des projets répondant aux besoins de populations particulières : soutien aux familles touchées par le sida, placement familial et adoption, infertilité, genre et violence, enfants ayant des besoins particuliers. Ces projets ont à leur tour influencé les approches de formation et les approches cliniques (AIFTF, 2024).

L’Institut a aussi créé plusieurs centres. En 1990, sous la direction de Peter Steinglass, il a regroupé ses projets en cinq centres thématiques, qui offraient tous des possibilités de formation, des programmes et des services : le Center for the Developing Child and Family, le Center for Work and Family, le Center for Substance Abuse and the Family, le Center for Children and Relational Trauma, et le Center for Families and Health, que la Dr Imber-Black a dirigé pendant 15 ans (AIFTF, 2024).

L’Ackerman Institute for the Family propose des services cliniques innovants pour les couples et les familles ; des programmes de formation de pointe, sur place et en ligne, pour un public professionnel national et international, ainsi que des initiatives de recherche centrées sur l’élaboration de nouveaux modèles de traitement et de nouvelles techniques de formation. La consultation reçoit des familles de configurations et d’origines variées, dont des familles nucléaires traditionnelles, des familles monoparentales, des familles recomposées, des familles homoparentales et des familles avec des personnes transgenres, ainsi que des familles de tous les groupes socio-économiques, religieux, ethniques, culturels et raciaux (AIFTF, 2024).

Une caractéristique essentielle de l’Ackerman est son engagement pour la diversité sous toutes ses formes et à tous les niveaux, la diversité et l’inclusion y ayant été de plus en plus valorisées au fil des années. On le voit dans les programmes créés, dans les formations proposées, dans les équipes qui travaillent dans les différents services et programmes, et dans la diversité des familles qui accèdent aux services et dont l’Ackerman prend en compte les besoins particuliers. La diversité culturelle est particulièrement importante pour l’Ackerman, puisqu’il offre à chaque famille des services réactifs et culturellement pertinents. Une initiative marquante en ce sens est le Social Work and Diversity Program, créé par l’Ackerman en 1992, qui a formé à la thérapie familiale de nombreuses personnes issues de groupes minoritaires. Une grande partie des personnes qui enseignent à l’Ackerman ou qui occupent des postes dans les services de proximité viennent de groupes minoritaires, et peuvent ainsi influencer les décisions politiques et les pratiques cliniques (AIFTF, 2024).

À propos de la Dr Evan Imber-Black

La Dr Imber-Black a présidé l’American Family Therapy Academy. Son expérience professionnelle couvre plus de 46 ans, au cours desquels elle a apporté une contribution extrêmement précieuse au champ de la thérapie familiale. Elle entretient un lien fort avec l’Ackerman Institute, auquel elle a consacré 26 ans de sa vie professionnelle. Elle y a enseigné de 1995 à 2021. Pendant les 15 dernières années de son mandat, de 2006 à 2021, elle a dirigé l’Ackerman Center for Families and Health, qu’elle avait contribué à fonder.

Evan a aussi dirigé le Family and Group Studies Program, qui offrait une formation systémique aux internes en psychiatrie, et elle a fondé et dirigé l’Urban Institute for Families and Family Therapy à l’Albert Einstein College of Medicine, dans le Bronx, à New York. Cet institut innovant formait à l’approche systémique familiale le personnel de première ligne en santé mentale, appelé à recevoir des personnes dans les situations familiales les plus difficiles sans avoir été formé pour cela. Elle a été professeure au département de psychiatrie de « l’Einstein », auquel elle reste affiliée. Evan est aujourd’hui professeure et directrice du master de thérapie conjugale et familiale de la Mercy University.

Evan a été rédactrice en chef de la prestigieuse revue Family Process pendant 8 ans, de 2004 à 2012. Elle a joué un rôle très influent dans la défense de la diversité et a fait publier des travaux sur des sujets comme les familles latino-américaines, dans des volets aussi bien cliniques que de recherche. C’est aussi pendant son mandat que sont parues les premières traductions en espagnol, ainsi que des résumés traduits en chinois. Evan poursuit son engagement à Family Process avec le New Writers’ Fellowship Program, dans lequel elle accompagne et enseigne l’art de l’écriture scientifique à des personnes en formation en thérapie familiale, fraîchement diplômées ou praticiennes (novices en écriture). Les articles portent sur la justice sociale et les enjeux systémiques, et les personnes qui y participent viennent de groupes culturels divers.

Elle a beaucoup écrit dans des domaines clés de la pratique. Deux se détachent en particulier, pour lesquels elle est spécialement connue : les secrets de famille et les rituels familiaux. Elle est l’autrice de plus de 75 articles originaux et de plusieurs livres, parmi lesquels The Secret Life of Families (Imber-Black, 1999), Secrets in Families and Family Therapy (Imber-Black, 1993), Rituals for Our Times, écrit avec Janine Roberts (Imber-Black & Roberts, 1998), Rituals in Families and Family Therapy, codirigé avec Janine Roberts et Richard Whiting (Imber-Black, 2003 [1998]), et Families and Larger Systems (Imber-Black, 1988).

Evan a été invitée à présenter une communication lors de la réunion célébrant le 50e anniversaire de Family Process, intitulée « The Evolution of Family Process: Contexts and Transformations » (L’évolution de Family Process : contextes et transformations). Elle y a retracé le développement et l’évolution de la revue dans ses contextes historique et contemporain.

Evan a figuré dans le numéro spécial de Family Process consacré à la COVID-19, avec son article « Rituals in the time of COVID-19: imagination, responsiveness, and the human spirit » (Les rituels au temps de la COVID-19 : imagination, réactivité et esprit humain) (Imber-Black, 2020).

Evan a reçu en 1990 le prix de l’American Family Therapy Academy pour sa contribution remarquable à la théorie et à la pratique de la thérapie familiale. Elle a aussi reçu en 1999 le prix de l’American Association for Marriage and Family Therapy pour l’ensemble de sa contribution à la thérapie conjugale et familiale.

Domaines d’intérêt

L’importance des rituels

Les rituels s’inscrivent dans un temps, un contexte et une culture, et ils ont joué un rôle essentiel pour l’humanité, à travers les cultures et tout au long de l’histoire (Imber-Black, 2002). Les rituels sont de puissants outils thérapeutiques, et Evan a beaucoup écrit sur leurs bienfaits. Ce faisant, elle a pu aider de nombreuses familles à créer et à adapter leurs rituels (Imber-Black, 2002). Les rituels familiaux nous donnent des repères et des valeurs, et nous apportent un sentiment de sens, d’identité, de sécurité et d’appartenance. Ils créent un sentiment de lien avec les différents membres de la famille et avec la famille elle-même, tout en assurant une continuité entre les générations.

Toutes les cultures ont des rituels qui les ancrent du passé vers le présent et l’avenir. Les rituels sont présents tout au long du cycle de vie familiale et servent à accompagner les transitions : ils se déplacent et se transforment pour refléter et rendre possibles le développement individuel et les réajustements des relations familiales. Ils touchent au développement de l’enfant, à l’adolescence, à la culture familiale et aux relations intergénérationnelles, tout en engageant l’émotion et la cognition au sein de la famille (Imber-Black, 2002). Il importe de reconnaître que chaque culture a ses rituels propres, qui distinguent les cultures entre elles et signalent ce qui compte pour chacune. C’est pourquoi reconnaître les rituels culturels propres à chaque famille est essentiel pour mieux comprendre les familles et mieux travailler avec elles.

Dans ma propre culture, celle du Pérou où je suis née, il existe des rituels familiaux et culturels que l’on est censé suivre, en signe de respect et d’unité au sein de la famille. La culture est au cœur des familles péruviennes (même si le progrès et les influences technologiques et économiques ont eu un effet sur ce point). Dans l’ensemble, les familles péruviennes font preuve d’un haut degré d’unité, de sens, de responsabilité et d’intégration entre les générations (Amorin-Woods, 2020).

Les transitions du cycle familial n’y sont pas marquées comme on les perçoit à travers le prisme occidental. La famille élargie y est vue à peu près comme la famille nucléaire l’est en Australie. Par exemple, il est courant que les grands-parents vivent dans des foyers à trois générations. Dans ma propre expérience, ma grand-mère a vécu avec nous jusqu’à sa mort. Il n’y a donc pas eu de transition marquée par l’entrée d’un parent en maison de retraite. Un autre exemple est celui des enfants qui avancent vers les études supérieures. On n’attend pas des enfants un « envol » à proprement parler ; c’est plutôt le niveau de responsabilité qui change. On peut alors leur demander de contribuer à s’occuper des frères et sœurs plus jeunes ou de la maison. Dans l’ensemble, les familles hispaniques péruviennes sont patricentrées : la famille est centrée sur le père, chef de famille et considéré comme l’autorité familiale (Church, 2010). Dans mon foyer, cependant, notre père étant parti tôt, notre éducation a été assurée par une mère seule, devenue soutien de famille (comme enseignante), et par ma grand-mère maternelle. Cela a encore imposé un réajustement familial et culturel, en matière de composition, de dynamiques et de rituels.

Certains de ces rituels sont fortement touchés par la migration. C’est l’une des raisons pour lesquelles le processus d’adaptation est très difficile pour les personnes nouvellement arrivées. Selon le pays « d’adoption », on attend des familles migrantes qu’elles renoncent à leurs rituels. On attend d’elles qu’elles adoptent les rituels et les traditions du nouveau pays dans le cadre de l’assimilation, et c’est surtout le cas en Australie. Des personnes migrantes me disent souvent avoir renoncé à ce qui fonde leur identité, ce qui leur donne du sens et un sentiment « d’appartenance ».

L’impact des rituels perdus

Entre autres fonctions, les rituels servent à célébrer, guérir, accueillir, pleurer, dire adieu, reconnaître les transitions familiales et entrer dans une nouvelle étape de vie (Imber-Black, 2005).

Prenons par exemple une petite fille de 6 ans dont la mère entre en hôpital de jour pour une intervention de routine, mais ne revient pas. Quand papa rentre sans maman, papa s’enferme dans sa chambre pendant des jours. C’est une personne du voisinage qui apprend à l’enfant que sa mère est décédée. Papa cache sa douleur, et on ne parle jamais, à la maison, de la mère ni de sa mort.

Dans ce seul scénario, quels rituels ont été manqués et perdus, et quel effet cela risque-t-il d’avoir sur cette famille et sur la vie présente et future de cette enfant, sur son sentiment d’identité, sur sa place dans le monde ? Sur le sens qu’elle donne aux relations ?

L’impact majeur de la pandémie sur les rituels familiaux

La pandémie de COVID-19 a profondément touché des personnes et des familles empêchées de traverser leurs transitions, faute de ces processus et de ces rites de passage importants. Une personne âgée qui ne peut pas voir sa famille au moment d’entrer en maison de retraite ; une jeune personne adulte qui obtient son diplôme universitaire sans le soutien de sa famille ; des parents qui ne peuvent pas se rendre dans un autre État pour soutenir leur fille aux prises avec de graves problèmes de santé mentale, puis qui ne peuvent toujours pas se déplacer après sa mort par suicide. Ce sont des exemples réels que j’ai vus pendant la pandémie, avec des effets multiples, sur le moment et pour l’avenir.

Les travaux d’Evan sur les rituels, pendant ce moment décisif de nos vies, ont été utiles et validants. Elle a apporté une contribution forte au numéro spécial de Family Process sur la pandémie (Imber-Black, 2020), citée dans le numéro spécial COVID-19 de l’ANZJFT dont j’ai été rédactrice invitée (Amorin-Woods, 2021a, 2021b).

L’un des cas que j’ai rencontrés dans mon travail pendant la pandémie est celui d’une mère récemment arrivée en Australie, qui parlait peu l’anglais. On lui a dit qu’elle ne pourrait pas avoir son mari dans la salle pendant l’accouchement, en raison des consignes sanitaires. À l’accouchement, on lui a annoncé : le bébé a une anomalie majeure ; le bébé est donc emmené en hâte, l’équipe médicale devant l’opérer immédiatement pour lui sauver la vie. La mère n’a pas été autorisée à voir son bébé, et elle n’avait pas non plus le soutien de son mari. Alors, quel effet cette expérience « sans rituel », à plusieurs niveaux, a-t-elle sur cette mère, sur son mari, sur leur bébé et sur cette famille ?

Sous les secrets de famille

Si la nature des informations et la fonction des secrets varient énormément, les secrets vivent dans chaque famille et en font partie, qu’il s’agisse de secrets légers et anodins ou de secrets nuisibles et destructeurs. La honte, la peur ou le jugement sont de puissants motifs pour garder sous clé les secrets destructeurs, en particulier lorsqu’il s’agit de secrets nuisibles, toxiques et destructeurs comme les violences sexuelles, qui peuvent facilement être dissimulées, ne sont jamais abordées et rarement signalées.

Ce type de secrets a le pouvoir de paralyser ou d’anéantir la victime, ou la personne qui en est le centre. Il nie l’histoire et l’expérience vécue de cette personne. Bâtir une maison sur des corps enterrés sans jamais reconnaître ni évoquer ce qui gît là empêchera probablement la personne de se relier à elle-même et aux autres, d’avancer et de voir l’horizon, aussi splendide que puisse paraître la vue depuis le sommet. Pourtant, en ouvrant doucement le secret au bon moment, dans un lieu sûr, on peut faire entrer la personne dans un scénario plus validant et plus réaliste, où l’impuissance peut se changer en espoir et l’isolement en lien, tout en honorant l’expérience de la douleur, de la blessure et de la perte qui gît sous le secret.

Comment aborder les secrets dans l’espace thérapeutique

Dans son travail sur ce domaine difficile des secrets, Evan Imber-Black a souligné son insatisfaction envers les modèles qui ignorent les écologies complexes qui pèsent sur les familles. Elle revient sur les familles avec lesquelles elle a travaillé et dont elle savait qu’elles vivaient avec des secrets porteurs d’histoires riches et souvent douloureuses, héritées de leurs propres familles d’origine. Des histoires de migration, de guerre, de sexisme et de racisme ; des toiles de relations enchevêtrées avec des institutions (le travail, l’école, l’hôpital, les églises et les synagogues) ; et l’inscription dans une culture plus large qui façonnait leurs convictions sur le secret et l’ouverture (Imber-Black, 1993, p. 8).

Comme beaucoup de thérapeutes au cours de notre formation et de notre accompagnement, Evan a souvent reçu des conseils contradictoires sur la manière de traiter les secrets dans l’espace thérapeutique. On lui avait appris à ne jamais laisser des membres de la famille la contacter individuellement entre les séances familiales, de peur de recevoir un secret en confidence. On lui avait même prescrit d’avertir les familles, dès le premier contact, de ne pas lui confier de secrets, car elle serait obligée d’insister pour qu’ils soient partagés avec toute la famille (Imber-Black, 1999, p. 11). Avec le temps et une réflexion consciente, Evan a vite compris que cette approche était intenable, puisque la salle de thérapie était précisément le lieu où les « voix silencieuses » devaient être entendues. Elle a donc consacré une grande part de son travail et de ses recherches à élaborer des réponses utiles à ce qu’elle a appelé le « kaléidoscope relationnel que font tourner les secrets » (Imber-Black, 1999, p. 9).

Contexte de l’entretien

Je souhaitais depuis longtemps avoir cette conversation. Ce qu’Evan a donné à notre profession est vaste et important. Elle a eu une grande influence sur le développement, la formation et l’enrichissement de nombreuses personnes de notre champ. Le travail d’Evan m’a particulièrement captivée, et son dévouement, sa passion et son accueil de la diversité et de la culture m’ont inspirée. Evan a aussi consacré une grande part de son travail à des sujets que peu ont abordés, malgré leur importance et leur impact à plusieurs niveaux, comme celui des rituels. Un autre sujet peut-être tabou dans les milieux systémiques est celui des secrets : les efforts d’Evan peuvent y être vus comme d’un courage remarquable, en ce qu’ils portent sur ce qui peut souvent être une part importante mais négligée des interventions thérapeutiques.

Une autre raison de cette conversation avec Evan tient à son engagement long et varié à l’Ackerman Institute, qui fut, comme le Mental Research Institute, un « lieu de naissance » de la thérapie familiale et qui se trouve au cœur de notre histoire professionnelle (Amorin-Woods et al., 2022). La variété des rôles d’Evan à l’Ackerman, comme son engagement à Family Process, ne font que souligner son intérêt profond et son lien avec notre profession, ainsi que la profondeur et l’étendue de ses connaissances. De plus, et c’est important, j’ai été attirée par le désir et la passion sincères d’Evan de se tenir aux côtés des personnes marginalisées, et par sa capacité à sortir de ce qui va « de soi » pour remettre en question le statu quo en explorant les dimensions culturelles de notre pratique. Comme Evan l’exprime avec concision : je pense vraiment qu’examiner nos travaux scientifiques dans le contexte de nos cultures est une exigence ; nous ne nous tenons pas en dehors de la culture, nous y participons activement.

Cet article repose donc sur une conversation que j’ai eue avec Evan Imber-Black le 22 juin 2023, par Zoom. Evan se trouve à New York, tandis que je me trouve sur la terre whadjuk noongar, à Perth, en Australie-Occidentale. Dans cette conversation, Evan et moi explorons certaines de ses expériences personnelles et professionnelles. Elle évoque son long engagement à l’Ackerman Institute et à Family Process. Nous abordons aussi ses principaux domaines d’intérêt, à savoir les rituels et les secrets de famille. Evan partage des réflexions personnelles et professionnelles sur les personnes qui l’ont influencée : les grandes figures pionnières de notre champ, des collègues d’une grande valeur, et très proches, comme Peggy Papp, les personnes qu’elle a formées, pleines de dévouement, venues d’horizons divers et de différents coins du monde, et enfin, et peut-être surtout, son mari bien-aimé, Lascelles, aujourd’hui disparu.

La conversation

Deisy Amorin-Woods : Evan, c’est un immense plaisir d’échanger avec vous. C’est un privilège pour moi que vous ayez accepté mon invitation à discuter.

Evan Imber-Black : Merci. Et c’est un honneur pour moi d’être avec vous.

Deisy Amorin-Woods : L’une des choses par lesquelles j’aimerais commencer, c’est votre lien avec l’Ackerman Institute. Quand je pense à l’Ackerman Institute, je pense au travail précieux qu’il a accompli au fil des années, depuis les débuts de notre champ. Ce qui me vient aussi à l’esprit, c’est votre engagement à l’Ackerman, dont je sais qu’il a été considérable et extrêmement précieux. Votre immense contribution comme enseignante, aux côtés d’autres figures influentes et très marquantes de l’équipe. Peggy Papp, par exemple, qui était, je crois, non seulement une collaboratrice professionnelle mais aussi une amie chère, et qui est partie il y a seulement quelques années.

Evan Imber-Black : Oui, enfin, même pas si longtemps.

Deisy Amorin-Woods : Vous avez partagé une pensée belle et sincère en mémoire de Peggy : « Bien avant que quiconque parle de “l’usage de soi en thérapie”, Peggy a réussi à convaincre les personnes, pourtant très célèbres, qui contribuaient à ses ouvrages de révéler leurs difficultés et leurs réussites, donnant naissance à l’éthique de transparence de notre champ » (Imber-Black, 2021).

Evan Imber-Black : Oui, c’était vrai. Elle était vraiment exceptionnelle. Elle me manque énormément. Notre travail ensemble me manque, nos conversations, nos sorties à Broadway et plus encore.

Deisy Amorin-Woods : Une si grande perte dans votre vie personnelle et professionnelle. D’autres noms importants me viennent à l’esprit : Lynn Hoffman, Peggy Penn et Olga Silverstein, pour n’en citer que quelques-uns. Que pouvez-vous nous dire de l’Ackerman Institute, de votre engagement et de vos liens là-bas, et combien de temps avez-vous occupé ces différents rôles ?

Evan Imber-Black : J’ai travaillé à l’Ackerman de 1995 à 2021. J’y ai surtout formé des personnes en formation, en supervision directe, avec le miroir sans tain, auprès d’une équipe de personnes en formation avancée. Pendant les 15 dernières années, j’ai dirigé le Center for Families and Health, que j’avais contribué à fonder.

Deisy Amorin-Woods : Je vois, vous avez donc dirigé le Center for Families and Health, et je crois que ce centre faisait partie de quatre ou peut-être cinq programmes différents au total, c’est bien ça ?

Evan Imber-Black : Probablement même plus que ça, mais je n’en suis pas sûre. L’une des choses merveilleuses à l’Ackerman, c’est que si vous aviez une bonne idée et que vous étiez prête à y consacrer le travail nécessaire, vous pouviez monter quelque chose. Et il y avait donc beaucoup, beaucoup de projets, beaucoup de centres, et ainsi de suite.

Deisy Amorin-Woods : C’est très encourageant. Alors, comment cela a-t-il commencé ? Comment votre engagement à l’Ackerman Institute est-il né ?

Evan Imber-Black : J’ai travaillé au département de psychiatrie de l’Albert Einstein College of Medicine pendant 10 ans, de 1986 à 1996, à former des internes en psychiatrie et des personnes en doctorat de psychologie à la thérapie systémique familiale. Puis est venu le moment de passer à autre chose. Peter Steinglass dirigeait alors l’Ackerman. Il voulait que je vienne à l’Ackerman, et j’ai décidé que ce serait une bonne idée. Je suis donc passée de l’Albert Einstein à l’Ackerman. J’ai alors commencé ce qui a été une période de 20 ans de ma carrière là-bas, tout en devenant, pendant les dix dernières années, directrice de programme et professeure à la Mercy College School of Social and Behavioural Sciences, où j’ai dirigé le programme de thérapie conjugale et familiale, un rôle que j’occupe encore aujourd’hui.

Deisy Amorin-Woods : Votre contribution est considérable, vous avez été engagée dans tant de domaines, à l’Ackerman Institute, à l’Albert Einstein College, au Mercy College (aujourd’hui université). La liste est interminable. Nous vous devons beaucoup de reconnaissance pour votre générosité envers notre champ. Votre travail a occupé une place décisive dans mon propre parcours. Je sais que beaucoup de nos collègues qui regarderont cette vidéo se reconnaîtraient dans ce que je dis, parce que votre contribution a eu une grande portée ; et quand je pense à Evan Imber-Black, je pense à une personne curieuse, questionnante, innovante avec créativité, sincèrement intéressée, et qui se soucie vraiment des autres. Bien sûr, il faut ajouter à cela votre précieuse contribution comme rédactrice en chef de Family Process, pendant un bon nombre d’années, je crois.

Evan Imber-Black : Oui, j’ai été rédactrice en chef de Family Process pendant 8 ans, de 2004 à 2012. L’une des choses, à l’Ackerman, qui intéresseraient je pense votre public, qui vous écoute ou vous regarde, c’est le travail que j’ai fait avec Peggy Papp. J’ai collaboré avec elle pendant 10 ans. Nous avons travaillé sur quelques domaines, en particulier les thèmes et les croyances familiales. Et cela a abouti à un article sur les thèmes familiaux publié dans Family Process (Papp & Imber-Black, 1996). Et nous avions un dispositif de thérapie familiale traditionnel. Soit elle était dans la pièce et moi derrière le miroir sans tain, soit l’inverse. Nous n’étions que toutes les deux à travailler ensemble pendant 10 ans, et c’était tout simplement merveilleux.

Deisy Amorin-Woods : C’est formidable. Étiez-vous déjà proches, ou est-ce avec le temps qu’elle est devenue une amie autant qu’une collègue et une collaboratrice ?

Evan Imber-Black : Nous apprenions à nous connaître, et puis ce travail nous a vraiment beaucoup, beaucoup rapprochées.

Deisy Amorin-Woods : J’imagine que ça devait être assez amusant de travailler aussi avec votre amie ?

Evan Imber-Black : Exactement, parce qu’elle était bien plus qu’une collègue.

Deisy Amorin-Woods : Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez partager sur cette contribution ? Quelque chose qui ressort, dans votre travail avec Peggy ?

Evan Imber-Black : Oh, mon Dieu, il y a tant de choses ! Vous savez, l’une des choses qui me ravissaient toujours, c’était de la regarder travailler dans une pièce. Être derrière le miroir sans tain et voir simplement son incroyable créativité, sa disposition à prendre des risques avec une idée nouvelle, ça m’a toujours inspirée, je dirais.

Deisy Amorin-Woods : On dirait que vous étiez complémentaires.

Evan Imber-Black : Je suppose. Je pense que oui… et nous nous sommes beaucoup amusées.

Deisy Amorin-Woods : Il n’y a rien de mieux que de s’amuser en apprenant et en enseignant.

Evan Imber-Black : C’est vrai, et en accompagnant.

Deisy Amorin-Woods : Alors, combien de temps avez-vous dirigé le programme du Center for Families and Health ? D’autres personnes y ont aussi contribué, n’est-ce pas ?

Evan Imber-Black : Exact. Eh bien, j’ai passé 26 ans en tout à l’Ackerman, et de 2006 à 2021 j’ai dirigé le programme du Center for Families and Health. J’ai collaboré avec beaucoup de collègues à l’Ackerman, et quand je suis partie, j’ai passé les rênes à Andrea Blumenthal. Vous savez, la pandémie, bien sûr, a fermé l’Ackerman. Elle a tout fermé du jour au lendemain. C’était assez incroyable. Je ne voyais pas de bonne façon de faire de la thérapie pendant la pandémie, avec le travail derrière le miroir sans tain. Cela ne veut pas dire que personne ne le faisait à l’Ackerman, parce que certaines personnes le faisaient, et c’était étonnant. J’ai été consultée sur un cas, et je n’arrivais pas vraiment à croire que nous étions, entre guillemets, « derrière le miroir », alors qu’il n’y avait pas de miroir. Nous regardions en ligne et nous pouvions nous concerter pendant que la personne thérapeute était dans la « pièce » avec la famille. La technologie l’a donc rendu possible. S’il y avait eu une pandémie sans la technologie dont nous disposons aujourd’hui, tout se serait complètement arrêté. Au lieu de cela, j’ai pu donner tous mes cours à Mercy. Il a fallu passer du jour au lendemain du présentiel au distanciel. Je n’avais jamais utilisé Zoom auparavant, j’ai donc dû étudier assez vite et apprendre à m’en servir.

Deisy Amorin-Woods : Oui, ça a certainement été un grand choc pour notre système, c’est arrivé complètement par surprise. Il nous a fallu adapter les ressources dont nous disposions ou d’en créer de nouvelles, et de composer avec des façons nouvelles et différentes de fonctionner, personnellement et professionnellement (Amorin-Woods et al., 2021). Cela a profondément touché tous les domaines de notre vie, notre façon d’être, notre façon d’entrer en relation et de faire les choses, en introduisant l’imprévisibilité et en retirant l’idée de permanence. Cela a introduit beaucoup de changements, et bien sûr l’un des grands défis a été l’impact sur les rituels, dont nous allons parler très bientôt. Les rituels sont bien sûr au cœur de votre travail, et c’est l’un de mes domaines préférés dans votre œuvre. Nous avons simplement dû changer de manière inattendue, comme ça.

Evan Imber-Black : Oui, absolument. Oui.

Deisy Amorin-Woods : Je crois que vous avez écrit ce texte formidable (Imber-Black, 2020), un article spécial pendant la pandémie, sur de nouvelles manières de penser et des manières innovantes de suivre votre fil, votre façon de penser et la façon dont vous avez pensé au fil des années. Et, vous savez, l’innovation vous a toujours beaucoup accompagnée, dans votre façon de faire les choses.

Evan Imber-Black : Oui, et je pense que nous étions un champ qui avait rompu avec une certaine manière de travailler, celle de la psychanalyse, pour faire quelque chose de très radical. Vous savez, Freud avait dit : Ne parlez jamais à quelqu’un d’autre de la famille, n’ayez jamais un membre de la famille dans la pièce, et ainsi de suite, bla-bla-bla. Et voilà qu’arrive la thérapie familiale. Je ne fais pas partie de cette première génération. Je ne suis pas si vieille que ça ! Vous savez, c’était une époque où la première génération de la thérapie familiale faisait quelque chose d’incroyablement radical. Puis la deuxième génération, dont je fais partie, a en quelque sorte repris le flambeau et a continué à inventer de nouvelles manières de travailler, de nouvelles manières de former la génération suivante et d’écrire à ce sujet.

Deisy Amorin-Woods : Qu’est-ce que cela a pu être ? Quelles sont ces choses sur lesquelles vous avez écrit et vous êtes concentrée dans votre article ? Parce que je sais que ce sur quoi vous avez écrit et ce que vous avez fait dans votre carrière a été… je cherche le mot juste. En tant que femme latino-américaine, en particulier, j’aime utiliser des adjectifs pour décrire les approches des gens : une perturbatrice ! Dans votre manière de diriger des équipes, dans votre manière de travailler (avec les personnes suivies et avec les personnes en formation), en remettant en question le statu quo, en cherchant de façon innovante des idées nouvelles et émergentes. Je sais que vous avez eu récemment une remise de diplômes à Mercy College, qui a été inspirante.

Evan Imber-Black : Oui, nous l’avons faite. C’était merveilleux.

Deisy Amorin-Woods : Je sais qu’il y a quelques années, comme vous l’avez dit, vous vous êtes soudain retrouvée face à une tâche gigantesque, un grand projet pour le 50e anniversaire de Family Process. C’était en 2011, je crois qu’on vous avait confié la formidable tâche de retracer 50 ans d’évolution de Family Process (Imber-Black, 2011).

Evan Imber-Black : Oui, c’était merveilleux. Ma communication, « The evolution of family process: contexts and transformations », a été présentée à la réunion du 50e anniversaire de Family Process (Imber-Black, 2011). J’y situe le développement de la revue dans ses contextes historique et contemporain. Ce fut une joie de l’écrire et de la présenter. Comme je le disais dans le texte, j’ai relu 2000 résumés pour élaborer les idées de l’article. Je pense vraiment qu’examiner nos travaux scientifiques dans le contexte de nos cultures est une exigence : nous ne nous tenons pas en dehors de la culture, nous y participons activement.

Deisy Amorin-Woods : C’est impressionnant. Naturellement, il y a eu une telle évolution et tant de changements au fil des années, en termes d’environnement, de contexte politique, de culture et de race, de configurations familiales, et beaucoup de matière riche, qui a suscité les écrits parus en cinq décennies de recherche et de pratique clinique. Et il faut qu’il en soit ainsi, de toute façon. La matière doit répondre aux changements que nous traversons.

Evan Imber-Black : L’une des choses que j’aime vraiment et que je continue à faire pour Family Process, c’est qu’une fois par an, j’assure une formation pour les nouvelles plumes. Des gens du monde entier soumettent une idée de travail. Un comité (dont je ne fais pas partie) choisit 10 jeunes universitaires, qui m’envoient un manuscrit achevé pendant l’été. Ils vont arriver dans ma boîte aux lettres très bientôt, et puis nous nous retrouvons en septembre pendant une journée et demie pour discuter de l’art de l’écriture scientifique. Et j’y prends tellement de plaisir. Il y a des gens du monde entier. Certaines personnes sont en doctorat, d’autres enseignent depuis peu. Nous nous retrouvons ensuite quatre fois dans l’année, pour de courtes séances, pour voir où en sont leurs manuscrits et quelles publications ont pu aboutir. C’est donc un vrai bonheur pour moi de voir la génération suivante se mettre en mouvement.

Deisy Amorin-Woods : Quel privilège, c’est tellement inspirant. J’imagine que cela entretient sûrement votre intérêt…

Evan Imber-Black : Oui, c’est sûr ! J’ai quitté la direction de la rédaction de Family Process en 2011 et je fais cela avec ces jeunes universitaires chaque année depuis.

Deisy Amorin-Woods : C’est vraiment spécial, ça fait tellement plaisir à entendre. Le fait que ces personnes viennent d’horizons différents, y compris d’origines culturelles différentes, j’imagine. Cela me parle particulièrement, en tant que femme née au Pérou et arrivée en Australie il y a 40 ans cette année (arrivée presque enfant et ayant « grandi » ici). Quelle évolution. Ces occasions nous permettent d’entrer en lien avec d’autres dans notre monde et nous aident à démêler notre façon de voir le monde, et de nous voir dans le monde. Et ce qui me vient à l’esprit, ce sont les rituels et ce qu’ils deviennent avec la migration. L’impact de la migration est énorme. J’entends avec tendresse votre expression sincère quand vous parlez de ces jeunes universitaires, et votre impatience enthousiaste à l’idée de recevoir leurs manuscrits par courrier, ce qui vous relie de nouveau au monde, malgré la COVID, et à la génération suivante.

En fait, l’une des choses qui me réjouissent à propos de l’Ackerman Institute, c’est qu’il a fait une place de plus en plus grande à la diversité. J’y attache beaucoup de valeur parce que c’est une évolution, et c’est l’une des choses que vous avez mentionnées dans le texte que vous avez écrit pour le 50e anniversaire (Imber-Black, 2011). C’est une véritable évolution.

Je suis très curieuse et intéressée d’en parler avec vous. Je suis vraiment heureuse de l’entendre (aussi en tant que migrante), car, vous le savez, nous devons veiller à ne pas travailler de manière monoculturelle alors qu’en réalité nous formons une communauté diverse. En fait, près de 50 % de la population ici, en Australie, est issue d’origines culturelles différentes.

Evan Imber-Black : Je ne le savais pas.

Deisy Amorin-Woods : Oui, il nous faut donc de l’attention et de la réactivité dans notre façon de mener notre pratique, d’enseigner, de conduire la recherche. Tout cela doit y répondre. Je sais que c’est quelque chose qui vous tient à cœur, et j’y attache vraiment beaucoup de valeur.

Il est peut-être temps de passer aux rituels ; vous avez évoqué tout à l’heure la COVID et la façon dont elle a changé les choses (Amorin-Woods, 2021a). Je sais que vous avez écrit un article pour Family Process en pleine COVID (Imber-Black, 2020).

Entre 2020 et 2021, j’ai écrit quelques articles et dirigé un numéro spécial COVID de notre revue, l’Australian and New Zealand Journal of Family Therapy (Amorin-Woods, 2021a ; Amorin-Woods et al., 2020), sur les changements soudains, comme vous les avez décrits tout à l’heure, survenus dans le monde entier. J’ai cité l’un de vos articles. Je crois qu’il s’intitulait « Rituals in the time of Covid: imagination, responsiveness and the human spirit » (Imber-Black, 2020). Alors je me demande si vous pourriez nous dire quelque chose de cet article, de ce que vous y avez découvert ?

Evan Imber-Black : Eh bien, les rituels me restent très chers. En première année du master de thérapie conjugale et familiale à Mercy College, les personnes en formation font une grande présentation sur un rituel de leur famille d’origine, et c’est l’une des meilleures façons pour elles d’étudier leur propre famille et d’apprendre à se connaître plus en profondeur dès le premier semestre.

Deisy Amorin-Woods : Quelle belle façon d’honorer l’histoire et la culture de chacun tout en favorisant le lien et l’unité.

Evan Imber-Black : Oui, et j’ai vraiment pris beaucoup de plaisir à écrire cet article sur les rituels pour Family Process, à cause de l’impact de la COVID sur tout, quand elle était vraiment à son pic et que des gens mouraient, et à cause de son impact sur la vie des gens. Tout, de l’anniversaire d’un petit enfant à un mariage, à un enterrement, a dû être complètement changé ; l’anniversaire de ce petit enfant s’est transformé en signes de la main aux gens depuis la fenêtre, sans camarades avec lui pour l’aider à fêter ça. Même chose pour les grands mariages prévus qui ont dû être annulés. Je crois que l’une de mes histoires préférées dans cet article est celle d’un couple qui devait avoir un beau et grand mariage mais a dû l’annuler. Malgré tout, le couple a décidé de mettre quand même ses habits de mariage, d’aller à l’église et de se marier ce jour-là, et c’est ce qu’il a fait. Puis, à la sortie de l’église, la marche Black Lives Matter passait devant l’église, juste là où se trouvait le couple. Les personnes qui défilaient ont vu le couple. Le couple les a vues, et tout le monde s’est fait des signes et a applaudi. Et le jeune couple est allé rejoindre la marche Black Lives Matter. Alors, vous savez, ce genre de choses est inattendu, bien sûr, non prévu, et exige de nous, je pense, une certaine souplesse, parce que, vous savez, on peut planifier tout ce qu’on veut, quelque chose viendra tout bousculer. Il faut donc pouvoir faire preuve de souplesse, de créativité et d’innovation.

Et je pense que c’est ce qui m’a attirée vers les rituels au fil des années, parce que, oui, nous répétons certains rituels. Nous avons certains rituels religieux qui reviennent chaque année. Ils ne sont jamais les mêmes. Ils ne sont jamais les mêmes d’une année sur l’autre, parce que nous changeons. Un an plus tard, nous ne sommes plus la même personne qu’il y a un an. Tout cela contribue, je pense, à la richesse de chaque rituel quand on y pense dans sa vie, et parfois nous devons en inventer de complètement nouveaux.

Deisy Amorin-Woods : Eh bien, c’est tellement sensé, Evan. Je suppose que la pandémie nous a peut-être appris à renouer avec notre souplesse et notre créativité, parce que nous ne pouvons pas être aussi statiques ou rigides dans notre façon de faire, puisque, comme vous l’indiquez clairement, nous ne pouvons pas rejouer la même chose, pas de la même façon, parce que les choses changent, et que nous changeons. Les choses auront chaque fois une « nuance » toute neuve. Quelle belle histoire que celle de ce couple qui se marie pendant que passe la marche Black Lives Matter. Alors que ce couple s’est senti contraint de se marier en petit comité, sans la famille, leur mariage a fait naître, là, sur-le-champ, quelque chose de plus grand, d’une ampleur plus vaste en profondeur et en signification, en s’unissant à sa communauté, et sa communauté s’unissant à lui, témoin d’un mouvement en marche pour mettre fin au racisme, à la discrimination et à la violence systémique : une expérience profondément enrichissante et tout à fait mémorable. Comme vous le dites, l’impact de la pandémie sur les familles et les rituels a été profond : des personnes diplômées sans leurs parents, des familles empêchées de voyager et d’être auprès d’un être cher en fin de vie, des enfants, des femmes qui accouchent sans leur conjoint. C’est particulièrement marquant si l’on ajoute une autre couche, comme le fait d’être nouvellement arrivée en Australie et d’accoucher seule. Comme vous le décrivez et l’indiquez dans votre article, cela attire notre attention sur l’importance d’envisager d’autres manières d’être avec les gens et de mener la thérapie, en sortant de ce qui va de soi.

Evan Imber-Black : Oui, je le pense. C’est comme tout défi qui se présente à nous, et ici, vous savez, une maladie grave : cela nous aide d’une certaine façon à puiser dans des parts de nous-mêmes dont nous ignorions même l’existence.

Deisy Amorin-Woods : En effet…

J’aimerais m’arrêter sur les rituels culturels. Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez partager dans ce domaine ? Vous avez beaucoup écrit sur les rituels, mais aussi spécifiquement sur les rituels culturels. En tant que migrante, et en tant que personne qui travaille avec des personnes d’origines culturelles et linguistiques diverses, dont des personnes venues étudier de l’étranger et des personnes autochtones d’Australie, j’y suis très sensible et très attentive. Je me demande quels sont certains de ces rituels culturels. Je sais que les rituels et les configurations familiales elles-mêmes ont évolué au fil des années, et qu’ils sont peut-être plus visibles aujourd’hui ; je pense que nous voyons peut-être plus ouvertement la diversité des familles avec lesquelles nous travaillons. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ? Sur votre travail dans ce domaine, du point de vue de la diversité et de son évolution, dans votre travail à l’Ackerman Institute et à Family Process, les articles que vous avez vus passer, l’évolution de la diversité des configurations familiales, les familles interculturelles, les familles recomposées, les familles trans et les familles bisexuelles.

Evan Imber-Black : Je pense que dans certaines parties du monde aujourd’hui, heureusement, il y a peu à peu plus d’ouverture, plus d’acceptation, plus d’inclusion et plus de diversité. Bien sûr, il y a aussi beaucoup d’endroits où ce n’est pas le cas, et je pense qu’en tant que thérapeutes de la famille et des systèmes, nous devons vraiment y prêter attention et agir. S’il est enthousiasmant qu’il y ait davantage d’acceptation de la différence et de la diversité, nous devons en même temps garder à l’esprit qu’il y a aussi, au moment où nous parlons, beaucoup, beaucoup de gens qui souffrent d’un manque d’acceptation et d’exclusion. Je crois vraiment que notre rôle, en thérapie familiale et systémique, n’est pas seulement d’être thérapeutes : nous devons aussi être politiques !

Deisy Amorin-Woods : Oh, absolument. C’est l’une des nombreuses choses que j’apprécie énormément chez vous : vous n’avez pas peur de remettre en question le statu quo.

Evan Imber-Black : Oui. C’est en partie ce qui me fait avancer. En effet, il y a de la politique dans la thérapie familiale comme dans tous les domaines. Si nous pensons qu’il n’y a pas de politique, ou que nous ne pouvons pas parler de politique, ou que nous ne pouvons pas faire entrer la politique dans notre travail et dans notre champ, alors nous ne sommes pas réalistes. Je pense que nous faisons fausse route, parce que nous savons que nous ne pouvons pas écarter cet aspect des choses : nous ne pouvons pas démêler la question de la diversité, y compris la race et la culture, de la politique.

Deisy Amorin-Woods : Absolument, nous devons voir, entendre, reconnaître et répondre. Nous devons prendre la parole si nous ne voyons pas cela dans la pratique ; sinon, nous risquons de tomber dans le piège de l’alibi symbolique et de cautionner le comportement. Il y a de l’affichage symbolique partout dans le monde, et il y a des cases que l’on attend de nous que nous cochions, selon les catégories auxquelles nous appartenons, pour « prouver » que nous faisons ce qu’il faut. Pour donner une image « inclusive », nous pouvons par exemple écrire un paragraphe dans un rapport, dans le cadre d’une déclaration de mission, indiquant que « nous incluons les personnes de toutes races et cultures, de tous genres, croyances religieuses, orientations sexuelles et capacités », et en rester là, le laisser prendre la poussière ; ou bien inclure dans un conseil d’administration une personne alibi d’une autre origine culturelle, sans entendre sa voix, sans accepter ni reconnaître son point de vue comme digne d’être entendu, simplement pour donner l’impression que « nous pratiquons l’inclusion culturelle ». Ce n’est pas de cela qu’il s’agit : nous devons être authentiques. C’est ce que nous faisons qui compte, pas ce que nous écrivons ou disons faire. Il s’agit de s’immerger vraiment dans cette expérience, de démontrer de manière signifiante ce que nous disons faire et d’inscrire ces méthodes dans nos pratiques et dans le tissu des organisations de manière mesurable, et non parce que nous avons des comptes à rendre à une autorité supérieure pour obtenir des financements.

Evan Imber-Black : C’est tellement important, c’est primordial, je pense. Vous savez ce qui m’est apparu et ce qui me retient à Mercy College ? C’est que notre population étudiante est extrêmement diverse. Ces personnes viennent de partout, de différents pays, de milieux afro-américains, latino-américains, asiatiques, et ainsi de suite. Et cela veut dire que, n’importe quelle année, dans n’importe quelle classe où j’entre, je vais trouver une telle variété de gens, venus de milieux différents, de familles d’origine très différentes, avec des expériences différentes et des points de vue différents. Cela rend l’apprentissage si riche, tellement riche.

Deisy Amorin-Woods : Je vois bien que cela enrichit l’apprentissage, du côté des personnes en formation comme du côté des personnes qui enseignent. Ainsi, les rituels familiaux nous plongent dans la construction du sens, dans les transitions, et nous mènent à la compréhension, à la guérison, au lien. Quand on ajoute la dimension de la culture, on accède à une autre couche encore. À ce moment-là, beaucoup de questions à prendre en compte se déploient, ce qui crée en retour un mouvement plus grand. Je ne pense pas que les gens mesurent vraiment l’ampleur des rituels en thérapie familiale.

Evan Imber-Black : Oui, c’est très riche, je pense, c’est une ressource majeure pour les thérapeutes ; je veux dire, c’est ce que nous avons découvert quand j’ai commencé ce travail, à l’origine avec Dick Whiting et Janine Roberts, alors en doctorat avec moi et aujourd’hui collègues : les rituels que vous allez trouver dans chaque famille seront différents. Ainsi, ici, en ce moment, nous avons une fête, Thanksgiving. Vous en avez sans doute entendu parler. Quand je demande aux personnes que je forme de décrire comment se passe Thanksgiving chez elles et dans leur famille d’origine, chaque récit est différent. Le nom est le même : nous avons ce jour où nous mangeons cet oiseau farfelu, une dinde, et ainsi de suite. Mais au-delà, l’inventivité que les gens apportent à une telle réunion est énorme. En même temps, il y a le fait de pouvoir faire face aux pertes, et je pense que c’est ce qui s’est passé avec toute la situation de la COVID. Faire face à une forme d’incertitude que nous n’avions jamais connue, ou que, si nous l’avions connue, nous ne remarquions pas : tout cela entre dans ce qui arrive à un rituel et explique pourquoi aucun rituel ne peut être deux fois le même ; il y a au contraire, chaque fois, un sentiment d’unicité.

Deisy Amorin-Woods : Comme vous l’avez dit, chaque rituel est différent. L’an prochain, ce sera encore différent dans chaque famille ; c’est dans un état de variation constante.

J’aimerais passer au domaine des secrets de famille, l’autre domaine qui vous passionne et dans lequel vous avez beaucoup travaillé. Depuis plus de 40 ans, vous travaillez sans relâche à élaborer des réponses utiles à ce que vous appelez le « kaléidoscope relationnel que font tourner les secrets » (Imber-Black, 1993). Pour introduire cette part importante de votre travail, je ne pouvais pas passer à côté des remerciements émouvants que vous adressez à votre mari bien-aimé, Lascelles, dans votre livre The secret lives of families (Imber-Black, 1999). J’aimerais les lire, mais seulement si vous êtes d’accord.

Evan Imber-Black : Oui, bien sûr.

Deisy Amorin-Woods : « Je donne mon amour et ma reconnaissance à mon mari, Lascelles W. Black, pour tout ce que nous avons appris à tenir tendrement les secrets l’un de l’autre. Nos longues promenades, nos conversations, qui reliaient les secrets et le racisme. Sa réflexion attentive sur la couleur de peau, les secrets qu’il a inspirés, son travail avec les personnes atteintes du sida et leurs secrets cruciaux, son engagement pour la compassion et la justice, qui m’encourage toujours. Sa conviction que je pouvais écrire ce livre, et sa générosité, qui me l’a rendu possible. » (Imber-Black, 1999)

Evan Imber-Black : Merci. Merci de l’avoir lu. Il y a longtemps que je ne l’avais pas relu, alors je suis très heureuse de l’entendre. Vous savez, je pense à nos conversations, parce que, comme je l’ai dit, il a travaillé pendant de nombreuses années auprès des personnes touchées par le VIH-sida. Il a aussi travaillé pendant de nombreuses années auprès des personnes sans abri, et c’était plus qu’inspirant de voir ce qu’il était capable de faire. Quand nous sommes arrivés à New York et que j’ai commencé à travailler au département de psychiatrie de l’Einstein, il a commencé à travailler dans un centre d’hébergement pour sans-abri. Je n’oublierai jamais qu’en très peu de temps, il a découvert qu’un homme vivant dans ce centre avait sa propre famille d’origine qui habitait à deux rues de là, et que personne n’avait pris la peine de le découvrir avant Lascelles ; il a alors travaillé à reconnecter cet homme avec sa famille. Et c’est ce genre de travail que j’ai trouvé, je veux dire, extrêmement inspirant, sans aucun doute. Et, bien sûr, comme il était venu de la Jamaïque aux États-Unis, en passant d’abord par le Canada, toute la question de la couleur de peau et des secrets que les gens fabriquent et gardent à propos de la couleur de peau était un autre sujet très important de nos réflexions, de nos discussions. Cela n’a cessé de m’inspirer, de me faire penser de plus en plus aux secrets et à ce qui se passait pour les gens : de quoi avons-nous le droit de parler, et de quoi n’avons-nous pas le droit de parler… Et que signifie briser cette idée qu’on n’a pas le droit de parler de quelque chose, et voir ce qui se passe quand on le fait ?

Deisy Amorin-Woods : Quelle belle histoire ! Vraiment spéciale, inspirante et reliante. Merci de l’avoir partagée, Evan. Je suppose que le fait que vous veniez tous les deux de cultures différentes a dû ajouter à la richesse de votre lien et des conversations que vous avez eues (sur les secrets et le reste), en cheminant ensemble à travers une vie aux histoires multiples en profondeur.

Evan Imber-Black : Tout à fait.

Deisy Amorin-Woods : Je suis vraiment désolée que vous l’ayez perdu.

Evan Imber-Black : Merci. Merci. J’y suis vraiment sensible.

Deisy Amorin-Woods : Il a eu une importance capitale dans votre vie… au-delà du mariage.

Evan Imber-Black : Oui… pendant 40 ans.

Deisy Amorin-Woods : En effet… Je me demande ce qui a nourri votre intérêt pour l’exploration des secrets de famille et le travail avec eux ?

Evan Imber-Black : Je ne peux pas désigner une seule chose, vous savez ; je pense que c’est le fait de rencontrer en thérapie des familles aux prises avec… Est-ce que je le dis, est-ce que je ne le dis pas ? Faire entrer cela dans la salle de thérapie et essayer de le démêler avec les gens, c’est ce qui m’a lancée dans cette direction : essayer de comprendre ce sujet très complexe. Travailler avec les secrets comme travailler avec les rituels m’a passionnée. Je pense que, pour les personnes qui sont dans ce champ et qui cherchent où se spécialiser… il faut trouver quelque chose qui vous passionne vraiment, quelque chose qui retiendra votre intérêt et votre passion pendant des années, et ensuite y travailler, travailler là-dessus. Puis écrire à ce sujet, en parler et en débattre avec d’autres. C’est ce qu’il faut à chacune de nos trajectoires, je pense.

Deisy Amorin-Woods : Quelle belle suggestion. Parce qu’il est important de garder vivant notre intérêt pour notre profession, et nous devons donc trouver cet élément en plus, un domaine précis qui nous nourrit, qui entretient notre intérêt et notre inspiration et fait couler notre sève créative ; sinon, nous risquons d’abandonner.

En ce qui concerne les secrets dans l’espace thérapeutique, je suppose que nous recevons beaucoup de messages contradictoires dans notre champ, issus de différentes écoles de pensée. On peut nous dire : « Il y aura toujours des secrets ; donc si vous travaillez avec des couples, si vous travaillez avec des familles, et qu’à un moment un membre de la famille se confie, vous ne pouvez rien faire, vous devez laisser ça avec cette personne. » D’un autre côté, vous pouvez vous trouver dans une situation où vous sentez que ce secret doit être révélé, et que cela doit être fait tout de suite : soit vous l’ouvrez, soit il doit être partagé, parce que la transparence s’impose dans ce processus, et nous devons le faire là, sur-le-champ. Alors, quel est votre point de vue sur ces questions ?

Evan Imber-Black : Eh bien, je pense que les gens ont des rythmes différents, que les gens ont besoin de parler de quelque chose ou de ne pas en parler. Il y avait une famille que Peggy et moi avons vue ensemble. J’étais la thérapeute dans la pièce. La famille est venue à cause d’une chose terrible, terrible, qui était arrivée : leur fille, qui avait une déficience intellectuelle, avait été violée à plusieurs reprises par des membres du personnel de sécurité de leur immeuble. On l’attrapait dans l’ascenseur et on l’emmenait sur le toit, ou au sous-sol, et elle a gardé cela secret. Elle l’a gardé secret jusqu’à ce qu’on découvre qu’elle était enceinte.

C’est ce qui a amené la famille en thérapie. Mais il y avait quelque chose, pendant que nous travaillions avec la famille, que nous voyions chez la mère et qui était très troublant ; pourtant elle n’en parlait pas, et nous avons essayé différentes manières de déplier les choses, et ainsi de suite. Finalement, j’ai eu un entretien individuel avec elle. Je pense que c’est cette part de notre travail où il faut être souple. Vous savez, en thérapie familiale, on disait autrefois, et c’est peut-être encore le cas ici ou là : « Tout le monde doit être là. Il faut avoir tout le monde dans la pièce. » Eh bien, pas forcément. Oui, si vous voyez quelqu’un seul, on peut vous remettre un secret, mais il va falloir trouver quoi en faire.

C’est ce qui s’est passé dans ce cas : j’ai eu cet entretien individuel avec elle et elle m’a révélé avoir subi des violences sexuelles quand elle était petite fille, sans l’avoir jamais dit à personne. Et, vous savez, cela faisait donc quelque 40 ans qu’elle gardait le secret. Mais quand elle me l’a dit, elle ne voulait pas faire venir sa famille pour le lui dire. Il allait donc falloir réfléchir avec elle : qui avait besoin de l’information, à qui l’information ferait du bien. Et en fait, quand nous avons commencé à regarder les choses sous cet angle, elle a pu voir que, pour sa fille, entendre cette histoire et savoir qu’on pouvait s’en relever, c’est comme ça que je le formulerais, et vivre une bonne vie, allait être extrêmement important. Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain, il a fallu du temps, mais peu à peu elle l’a dit à son mari, et elle l’a dit à sa fille. Puis elle l’a dit à son fils, et ensuite à sa mère. Et c’était le plus difficile. Nous avons fait beaucoup de répétitions, de jeux de rôle et d’entraînement, parce qu’elle était déterminée à ce que sa mère ne pense pas que c’était sa faute. Et donc, vous savez, les couches de complexité sur lesquelles on tombe, je ne sais pas comment l’appeler autrement, quand on travaille avec un secret… mais il fallait que ce soit à son rythme et selon ses conditions, pas selon les miens. Alors, vous savez, quand j’entends des gens dire : « Oh, moi, je ne garde pas de secrets », je vais vous dire : « Eh bien, bonne chance », parce qu’il faut apprendre la délicatesse et la prudence avec le moment choisi et avec les besoins des personnes quand on ouvre ce qui, en général, constitue les très nombreuses couches d’un secret.

Deisy Amorin-Woods : Absolument. Ce sont des points tellement importants que vous soulevez, parce qu’il y a souvent différentes écoles de pensée là-dessus, et ces informations nous limitent souvent. Pourtant, quand on les déplie en veillant à le faire avec respect et en sécurité, nous pouvons alors élargir notre vision de la famille et mieux la comprendre. Sinon, on a le sentiment de travailler de manière limitée, presque comme si nous ne faisions pas un travail vraiment efficace, parce que ce n’est pas le cas. Le secret lui-même est la partie riche du travail que nous faisons. Alors, s’il est mis de côté, comment faire le travail ? Comment soutenir vraiment cette famille ?

Evan Imber-Black : Oui, eh bien, vous savez, la position que j’ai entendu certaines personnes adopter en disant aux familles : « Je ne garde pas de secrets, vous savez, donc si vous me dites quelque chose, je vais le dire à tout le monde. » Vous n’allez pas entendre beaucoup de choses importantes, alors.

Deisy Amorin-Woods : Oui, absolument.

J’aimerais passer à votre expérience personnelle. Qu’est-ce qui vous a amenée à devenir thérapeute familiale, à vous engager dans la pratique clinique, dans la recherche, et à porter aussi la casquette de rédactrice en chef ? Comme je le disais au début de notre conversation, vous êtes une personne tellement curieuse et innovante dans votre façon d’explorer les choses et de vous immerger dans votre travail. Vous tenez beaucoup à saisir différents domaines pour approfondir votre compréhension. Ce faisant, vous approfondissez aussi la compréhension des personnes que vous formez et des personnes du champ clinique que vous accompagnez. Alors je me demande ce qui, dans votre vie personnelle, vous a menée vers ce champ ?

Evan Imber-Black : C’est une excellente question. J’étais partie de Chicago pour m’installer en Californie et j’ai eu l’occasion, presque par hasard, de travailler avec ce qu’on appelait alors les « groupes de rencontre », et, chose étonnante, le gouvernement américain finançait une subvention pour que nous étudiions ces groupes de rencontre. Je veux dire, quand j’y repense aujourd’hui, c’est la chose la plus folle que j’aie jamais entendue. J’étais donc à Berkeley, nous animions ces groupes, ça m’a vraiment enthousiasmée, je préparais un master et j’étudiais davantage les interactions de groupe. Et puis, même si c’était fascinant et que cela a certainement nourri une grande part de mon travail de thérapie familiale, j’ai commencé à trouver que les groupes d’inconnus ne me satisfaisaient pas vraiment, et que je voulais travailler davantage avec de vraies familles. C’est ce passage du travail avec des groupes d’inconnus au travail avec des foyers, avec des couples, avec des parents et des enfants qui m’a tant fascinée.

J’ai eu la grande chance d’obtenir une bourse pour mon doctorat à l’université de Pittsburgh, où j’ai rencontré la regrettée Carol Anderson, qui, par un heureux hasard, travaillait juste en face de mon programme doctoral, lequel faisait venir au moins une fois par mois toutes les grandes figures de la thérapie familiale de l’époque. Toute la première génération, qui heureusement était encore en vie. J’ai donc eu l’occasion de suivre des ateliers avec toutes ces personnes chaque mois pendant 2 ans. Tout cela s’est donc combiné de façon si heureuse. Puis j’ai pu obtenir un poste à l’université du Massachusetts pour enseigner la thérapie familiale. J’y suis restée 5 ans, et si je suis partie, c’est parce que j’étais la seule personne de l’équipe enseignante à enseigner la thérapie familiale. J’étais certaine que si je restais, je n’allais pas grandir ; et ce fut le début, et que dire ? La suite appartient à l’histoire. Karl Tomm m’a demandé de venir à Calgary, en Alberta. Je dois dire que c’est la plus belle part de tout cela, car c’est là que j’ai rencontré Lascelles, et là que nous nous sommes mariés.

Deisy Amorin-Woods : Oh, vraiment ? C’est magnifique !

Evan Imber-Black : Puis nous avons décidé de revenir vers l’Est, de venir à New York, et de faire les choses dont je vous ai parlé tout à l’heure.

Deisy Amorin-Woods : C’est vraiment spécial. Quelle évolution. Quelle transformation. Comment cela vous a menée sur votre chemin…

Evan Imber-Black : Vous savez, j’ai eu beaucoup de chance de travailler dans des contextes variés. D’avoir des personnes formidables à former dans tous ces contextes, et de continuer moi-même à grandir grâce à cela.

Deisy Amorin-Woods : Oui… et la beauté, je suppose, est dans cette union : vous avez eu un ensemble de personnes en formation si divers, qui vous a enrichie et vous a permis de grandir dans votre profession. En même temps, vous y avez de l’ouverture, parce que souvent, si nous ne sommes pas dans l’ouverture, si la rigidité et la fermeture l’emportent, alors nous ne pouvons pas laisser cela advenir.

Evan Imber-Black : Vous le savez. Il s’agit d’évoluer. Nous devons évoluer avec les personnes que nous formons. Ce n’est jamais… ou plutôt, il n’y a pas de fin à l’histoire. C’est en cours.

Deisy Amorin-Woods : Ça ne s’arrête pas, n’est-ce pas ? Nous devons continuer à grandir jusqu’au bout. Alors, comme nous arrivons à la fin de notre entretien, je me pose deux ou trois questions. L’une est de savoir s’il y a un message que vous voudriez transmettre. Une perle de sagesse, la « sagesse d’Evan » si l’on veut, que vous aimeriez transmettre aux personnes qui nous regardent ou nous écoutent. Je suppose qu’il s’agirait de personnes en formation, de thérapeutes en formation à la thérapie familiale, de thérapeutes en exercice, d’universitaires, et aussi de personnes en supervision.

Evan Imber-Black : Il faut garder l’ouverture ; rester dans l’ouverture aux pensées nouvelles et aux idées nouvelles. Ne vous attachez pas au point de vous marier à une seule manière de travailler, parce que cela vous arrêtera. Vous allez arrêter de grandir et vous allez perdre votre intérêt. Je pense que l’une des choses que notre champ nous a offertes, c’est la capacité de grandir avec une nouvelle situation familiale, une nouvelle situation de couple, ou avec les idées et les modèles nouveaux qui arrivent dans le champ. Je pense donc que tant que la rigidité ne s’installe pas, les choses iront bien. Soyez donc constamment en mouvement, en marche, plutôt que de rester dans l’immobilité.

Deisy Amorin-Woods : C’est merveilleux.

Et pour finir, comment aimeriez-vous qu’on se souvienne de vous ?

Evan Imber-Black : Oh, mon Dieu ! Eh bien, j’aimerais que mes collègues se souviennent de moi comme d’une collègue bonne, solide, fiable, sur qui l’on peut compter, intelligente. J’aimerais que les personnes que j’ai formées se souviennent de moi comme de quelqu’un qui tenait profondément, profondément à elles, à leur développement, et à trouver pour chaque personne de nouvelles manières de l’aider à grandir.

Deisy Amorin-Woods : Evan, ce fut un immense plaisir d’avoir cette conversation avec vous aujourd’hui.

Je l’ai vraiment appréciée et j’y ai pris énormément de plaisir.

Evan Imber-Black : J’ai vraiment apprécié cet entretien, merci beaucoup.

Complexe Systémique : à retenir

L’entretien vaut autant par ce qu’il transmet que par sa forme. Deisy Amorin-Woods, née au Pérou et installée en Australie, ne se contente pas d’interroger : elle mêle sa propre histoire de migrante aux questions, et la conversation devient elle-même un petit rituel de reconnaissance entre deux générations. Deux apports cliniques ressortent. Sur les rituels, Imber-Black rappelle qu’aucun ne se répète à l’identique, et la pandémie l’a montré : quand le rituel prévu tombe, il faut en inventer un autre, comme ce couple qui, après un mariage célébré sans la famille, rejoint une marche Black Lives Matter. Sur les secrets, elle récuse la règle du « je ne garde aucun secret » : une confidence reçue en entretien individuel n’oblige pas à la divulguer, mais engage à travailler avec la personne le qui, le quand et le comment du partage. Le texte reste un hommage : il dit peu des tensions internes de l’Ackerman et ne discute pas les limites de ses modèles. On le lira comme un témoignage sur la manière dont une institution fait vivre la diversité, par les personnes qu’elle forme autant que par ses programmes. À lire avec l’article de Celia Falicov sur la migration, la perte ambiguë et les rituels, et avec l’entretien avec Karl Tomm, qui fit venir Evan Imber-Black à Calgary.

Références

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Traduction non officielle en français de L’Ackerman Institute : six décennies de culture et de diversité. Une conversation avec Evan Imber-Black, par Deisy Amorin-Woods et Evan Imber-Black, Australian and New Zealand Journal of Family Therapy, vol. 45, no 1 (2024), doi : 10.1002/anzf.1578, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « The Ackerman Institute: a journey of culture and diversity over six decades. A conversation with Evan Imber-Black », publié dans Australian and New Zealand Journal of Family Therapy (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Amorin-Woods, D., et Imber-Black, E. (2024). L’Ackerman Institute : six décennies de culture et de diversité. Une conversation avec Evan Imber-Black (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-ackerman-institute-six-decennies-de-culture-et-de-diversite-avec-evan-imber-black (Œuvre originale publiée en 2024 dans Australian and New Zealand Journal of Family Therapy, 45(1), 93–108 (2024) ; republiée en 2024 par Australian and New Zealand Journal of Family Therapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/anzf.1578)

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