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Behavioral Sciences · Famille

L’alcoolisme et la toxicomanie à l’adolescence : l’expérience des parents

Que vivent des parents quand l’addiction touche leur enfant à l’adolescence ? Peter Choate a interrogé 31 parents et proches de 21 jeunes d’un programme canadien de réadaptation familiale de longue durée. Le récit est celui d’une découverte par couches, d’explications de rechange moins stigmatisantes, d’une histoire parentale qui colore la lecture, de services qui n’osent pas nommer la dépendance, et d’une fratrie laissée de côté.

Auteurs Peter W. Choate (département d’études de l’enfance et de travail social, université Mount Royal, Calgary, Alberta, Canada)Première publication Behavioral Sciences, 29 octobre 2015Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’alcoolisme et la toxicomanie à l’adolescence : l’expérience des parents, par Peter W. Choate, publié dans Behavioral Sciences (MDPI) (2015), doi : 10.3390/bs5040461, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

C’est l’histoire non désirée qui exige d’être comprise tout en créant un profond sentiment d’échec parental.

Peter W. Choate

Résumé

L’alcoolisme et la toxicomanie affectent nettement la capacité des familles à fonctionner. Une grande partie de la littérature porte sur les membres adultes d’une famille qui présentent une dépendance aux substances. La recherche sur les effets de la dépendance aux substances à l’adolescence sur la parentalité et le fonctionnement familial est limitée, et l’expérience des parents a reçu peu d’attention. Cette étude qualitative examine le point de vue des parents qui ont tenté de s’adapter à la dépendance aux substances de leur enfant adolescent et d’y faire face. La recherche explore la vie familiale et enrichit les connaissances sur le fonctionnement familial lorsque le patient désigné est une personne jeune et non un membre adulte de la famille. Trente et une personnes adultes ayant la charge de 21 jeunes ont été interrogées, ce qui a fait apparaître huit thèmes significatifs : (1) la découverte du problème de dépendance ; (2) ce qui se vit à mesure que les problèmes s’aggravent ; (3) la recherche d’explications autres que la dépendance ; (4) le lien avec l’histoire propre du parent ; (5) les tentatives pour faire face ; (6) les difficultés à obtenir de l’aide ; (7) l’impact sur la fratrie ; et (8) le choix d’une réadaptation de longue durée. Les implications de cette recherche pour la pratique clinique sont discutées.

Mots-clés : addiction ; abus de substances à l’adolescence ; addiction et famille ; parentalité face à des jeunes en difficulté

1. Introduction

L’addiction affecte le fonctionnement familial. Elle change la manière dont les membres de la famille se rapportent les uns aux autres et les rôles que chacun y joue. L’addiction devient la priorité de la famille [1,2]. Gruber et Taylor [3] montrent de façon convaincante que l’addiction doit être envisagée dans une perspective familiale pour être bien comprise. Une grande partie de la recherche et de la littérature clinique porte sur des adultes qui présentent un trouble d’abus de substances ou de dépendance [4,5,6]. On peut trouver des éclairages sur le fonctionnement d’une famille confrontée à l’addiction de l’un de ses membres dans des récits personnels qui rapportent l’expérience du point de vue d’une famille ou d’une personne adolescente [7,8,9,10]. Velleman [11] a repéré sept domaines du fonctionnement familial touchés par l’addiction : les rôles, les rituels, les routines, les finances, la communication, les conflits et la vie sociale.

Usher, Jackson et O’Brien [12,13] se sont intéressés spécifiquement aux familles dont un membre adolescent abuse de l’alcool ou de drogues. Dans leurs travaux, l’équipe note que les effets négatifs de la consommation qu’un parent peut constater touchent des pans très divers de la vie de leur jeune (scolarité, santé, relations familiales), mais que les causes de ces effets ne sont pas immédiatement visibles. Elle écrit que « … le contact avec le système judiciaire ou des problèmes familiaux sont souvent les déclencheurs de la reconnaissance d’un mésusage de substances… » (p. 210). Jackson et Mannix [14] notent que les problèmes sont généralement bien installés avant d’être reconnus. La charge de gérer ces problèmes reviendra en grande partie aux parents.

Dans une étude qualitative, Jackson, Usher et O’Brien [15] rapportent que les familles sont fracturées par la consommation à l’adolescence lorsque celle-ci correspond à une « consommation de drogues illicites grave et persistante » (p. 323). L’équipe ajoute que la consommation touche tous les aspects de la vie familiale. Il s’agit notamment de parents qui ont le sentiment que la famille se déchire, tout en vivant leur jeune comme « complexe, exigeant, écrasant et très stressant » (p. 323). La même recherche évoque des parents qui vivent une trahison et une perte de confiance envers leur enfant. Les familles connaissent des « turbulences continues » (p. 329). Les parents se disent « tiraillés entre le désir d’apporter un soutien à leur enfant touché par la drogue et la nécessité de garantir un environnement stable à leurs autres enfants, dont la vie paisible au foyer était perturbée » (p. 329).

Orford et son équipe [16] ont montré que les familles arrivaient à un point où elles s’attaquaient directement au problème de l’addiction, le toléraient ou s’en retiraient. Dans une revue de la littérature, Smith et Estefan [17] décrivent un impact très large de l’addiction sur les familles, mais aussi des obstacles à la révélation des problèmes ou au fait d’en parler. Divulguer les secrets de famille était perçu comme nuisible, ce qui renforçait le besoin de protéger ces secrets. Selon cette revue, c’était aussi la mère qui portait le fardeau le plus lourd, en raison de la forte pression sociale à réussir dans le rôle de principale figure de soin.

Usher, Jackson et O’Brien [13] ont dégagé huit grands thèmes dans la manière dont les familles vivaient l’abus grave de substances chez une personne jeune : (1) le processus de confirmation des soupçons ; (2) la lutte pour poser des limites ; (3) la gestion des conséquences de la consommation sur la famille ; (4) vivre avec le blâme et la honte ; (5) tenter de protéger l’enfant ; (6) faire le deuil de l’enfant d’avant ; (7) vivre avec la culpabilité ; et (8) choisir de se préserver. Barnard a constaté des effets aussi étendus [18].

Butler et Baud [19] rapportent que les parents se retrouvaient en conflit sur la manière de réagir aux comportements liés à la dépendance et de les gérer. La communication entre les parents se dégradait, ce qui rendait la résolution des problèmes plus difficile à mesure que les comportements des jeunes échappaient à leur contrôle [20,21,22].

La dépendance aux substances chez les jeunes diffère de l’expérience adulte [23]. À l’adolescence, on a par exemple plus de mal à relier ses actes présents à leurs conséquences à long terme ; les croyances et les attitudes reflètent le stade de développement ; et les réactions physiologiques reflètent le développement physique. Des troubles psychiques concomitants apparaissent souvent au stade de l’adolescence, ce qui peut compliquer la compréhension que les parents ont de la situation.

La recherche menée auprès de familles où la personne dépendante est adulte montre clairement que les familles sont fortement touchées. La recherche est beaucoup plus limitée lorsque la dépendance touche une personne jeune. Le présent travail cherche à comprendre comment des parents ont vécu les problèmes de dépendance apparus chez leur jeune et comment ils y ont fait face.

2. Méthode

2.1. Théorie

Cette étude qualitative recourt à la théorisation ancrée (Grounded Theory), qui cherche à comprendre ce qui se passe dans la vie des personnes qui la vivent, ou du moins dans la part de cette vie qui fait l’objet de la recherche [24]. Des questions d’approfondissement permettent aux personnes participantes de réfléchir à leur expérience tout en leur laissant la place de raconter leur histoire avec leurs propres mots, ce qui ouvre l’accès à l’expérience vécue au quotidien [25]. Par ce moyen, la recherche commence à connaître le processus et le phénomène, et pas seulement le cadre dans lequel l’expérience se produit [26].

2.2. Recrutement

Les personnes participantes ont été recrutées dans un programme de réadaptation de longue durée pour adolescents et adolescentes, fondé sur la famille. Les entretiens ont porté sur 31 parents ou autres adultes ayant la charge de 21 jeunes. Le programme avait évalué que tous ces jeunes remplissaient les critères d’un trouble de dépendance aux substances selon les critères du DSM-IV [27].

Ce travail a reposé sur un échantillon de convenance de parents dont les jeunes participaient au même programme de réadaptation de longue durée. Il faut souligner que les parents d’adolescents et d’adolescentes réellement dépendants aux substances constituent une population difficile à atteindre. L’auteur est consultant clinique au centre, ce qui signifie que les parents comme les jeunes le connaissaient déjà. Comme le notent Neale, Allen et Coombs [28], il est difficile de construire une relation de confiance avec des populations dépendantes aux substances. Le lien de l’auteur avec le centre a aidé à surmonter cette résistance. Aucune des personnes participantes n’avait de relation thérapeutique en cours avec l’auteur.

Chaque parent a signé un consentement éclairé et pouvait se retirer de l’étude à tout moment. Personne ne l’a fait. La confidentialité a été garantie aux parents ; c’est pourquoi, dans les citations directes, les données identifiantes ont été supprimées. Cela a entraîné de légères modifications dans certaines citations. Par exemple, lorsque le prénom d’un frère ou d’une sœur a été supprimé, il a été remplacé par « sœur » ou « frère ». Les citations ont aussi été retouchées pour en faciliter la lecture. Lorsque des parents étaient interrogés ensemble, leurs numéros de participation étaient identiques, suivis de « a » ou « b » pour distinguer leurs contributions respectives.

La participation était volontaire et ne dépendait d’aucune exigence du centre de traitement. Quatre adultes en charge d’un jeune du programme ont choisi de ne pas participer. L’étude a été menée conformément à la déclaration d’Helsinki, et le comité d’éthique du centre de traitement a approuvé le protocole. Le centre de traitement ne savait pas quels parents avaient choisi de participer.

2.3. Recueil et analyse des données

Les entretiens ont été enregistrés et ont duré de 45 minutes à 2 heures. Ils suivaient une démarche semi-directive [29]. Les domaines explorés étaient les suivants : comment la personne qui en avait la charge avait pris conscience de la consommation de drogues et/ou d’alcool ; comment elle avait compris que le problème s’était aggravé au point de pouvoir relever de la dépendance ; quelles interventions elle avait tentées ; quels effets la situation avait eus sur le fonctionnement personnel et familial ; et ce qui l’avait amenée à conclure qu’une réadaptation de longue durée fondée sur la famille était nécessaire. La saturation a été atteinte vers le 20e entretien [26,30]. Les entretiens transcrits ont été analysés avec le logiciel d’analyse qualitative NVivo.

Tableau 1 — Adultes ayant participé et leur lien avec les jeunes en traitement

  • Mère biologique. 17.
  • Père biologique. 7.
  • Belle-mère. 1.
  • Beau-père. 1.
  • Mère adoptive. 2.
  • Père adoptif. 1.
  • Autres adultes en charge. 2.

L’en-tête de colonne de l’original porte « Diagnostic (n = 17) », comme celui du tableau 2.

L’échantillon comprenait 31 adultes en charge des jeunes (appelés parents par commodité), comme le montre le tableau 1. Selon leurs propres déclarations, les 21 jeunes avaient commencé à consommer en moyenne à 13,38 ans. Huit avaient déjà eu affaire à la justice pénale. Dix-huit des 21 jeunes ont déclaré avoir commis divers délits restés impunis. Il s’agissait notamment de trafic de drogue, de cambriolages, d’agressions, de vols avec violence et de vols à l’étalage. D’après les jeunes, une grande partie de ces activités servait à financer leur consommation. Quatre des jeunes avaient eu affaire au système de protection de l’enfance avant d’entrer dans le programme. L’échantillon était homogène sur le plan racial : à une exception près, il était entièrement de type caucasien.

Les jeunes présentaient diverses impressions diagnostiques au moment de l’admission. Dix-sept des 21 jeunes avaient une forme de diagnostic psychiatrique, comme le montre le tableau 2. En outre, cinq jeunes avaient des antécédents d’automutilation. Une personne de l’échantillon avait reçu un diagnostic de trouble du spectre de l’alcoolisation fœtale (TSAF). Trois avaient été victimes de négligence dans l’enfance et trois de maltraitance physique, ce qu’ont confirmé les entretiens avec les adultes. Les auteurs de ces actes n’étaient pas nécessairement les adultes qui avaient actuellement la charge des jeunes.

Tableau 2 — Fréquence des diagnostics associés chez les jeunes en traitement

Diagnostic (n = 17).

  • Trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité. 9.
  • Trouble des conduites. 2.
  • Trouble oppositionnel avec provocation. 6.
  • Troubles de l’humeur. 8.
  • Trouble anxieux. 1.
  • Trouble des apprentissages. 4.
  • Boulimie. 1.

Cinq pères et sept mères ont fait état de leurs propres antécédents d’abus de substances (mais pas de dépendance). Quatre mères et un père ont fait état d’un trouble psychique diagnostiqué dans leur histoire. Dix-huit des 21 familles ont signalé des antécédents de problèmes d’abus de substances (là encore pas nécessairement de dépendance) dans la famille élargie. Dix familles ont fait état de troubles psychiques diagnostiqués dans la famille élargie.

3. Résultats

3.1. Premier thème : la découverte du problème

Les parents ont décrit la découverte du problème de leur jeune comme un processus qui se faisait par couches successives, de façon non linéaire. La découverte de la consommation suivait en général trois voies typiques. La première consistait à être confronté à la preuve directe qu’il existait un problème important : une overdose nécessitant une hospitalisation en urgence, ou une arrestation liée à la consommation ou à des comportements associés, comme une agression commise en état d’ivresse. Cette dernière voie était la moins fréquente, mais elle tendait à pousser rapidement les parents à agir. On en voit un exemple avec une mère qui s’est mise à surveiller activement sa fille et à chercher de l’aide lorsque celle-ci a été hospitalisée, en classe de quatrième, pour une intoxication alcoolique (participante 23, mère).

Les parents qui avaient reçu ces signes clairs d’un problème important d’abus de substances changeaient rapidement de regard sur leur jeune. Ils redoublaient de vigilance tout en essayant de reprendre un certain contrôle.

La deuxième voie, la découverte fortuite, était assez fréquente. Les parents tombaient sur du matériel de consommation, de petites quantités de drogue ou des bouteilles d’alcool. Une autre voie fortuite était une remarque d’un frère, d’une sœur ou d’un ami du ou de la jeune qui laissait penser qu’il y avait consommation. Les parents restaient généralement perplexes, car l’information était inattendue, mais insuffisante pour leur permettre d’évaluer la gravité du problème. Cette réaction n’était toutefois pas un schéma constant ou prédominant parmi les réponses relevées. Certains parents confrontaient leur jeune, d’autres attendaient de voir si d’autres informations apparaîtraient, d’autres encore se mettaient à enquêter sur la consommation de leur jeune.

Dans la troisième voie, les parents étaient confrontés à divers changements chez leur jeune, auxquels ils tentaient de donner un sens : une baisse des notes à l’école ou des problèmes d’assiduité, un intérêt moindre pour une activité extrascolaire jusque-là appréciée, plus de cachotteries, moins d’envie de participer à la vie familiale et davantage de défi. Les parents avaient tendance à voir ces changements comme faisant partie d’une adolescence normale. L’un des pères a décrit sa réaction à une telle découverte :

« Tous les gamins fument un peu d’herbe. Vous savez, moi j’en ai fumé, surtout jusqu’à l’excès. Je pensais juste qu’il en prendrait, que ça ne lui plairait pas très longtemps et qu’il passerait à autre chose dans sa vie, parce que c’était un très bon élève. »

(Participant 7, père)

Les parents qui avaient appris l’existence des problèmes par ces deux dernières voies se retrouvaient dans l’embarras quant à la réponse à donner. Beaucoup confisquaient ce qu’ils avaient trouvé, confrontaient leur jeune, ou les deux. Les parents improvisaient en général au fur et à mesure. Les réponses tenaient plus de la réaction que du plan. Les émotions prenaient le dessus, ce qui conduisait souvent à des interventions infructueuses. Une mère raconte : « J’ai trouvé ces trucs et j’ai hésité. Je ne savais pas quoi faire. Alors je les ai pris. Je les ai cachés dans ma chambre » (participante 4a, mère).

Plusieurs parents ont dit avoir adopté une attitude autoritaire après ces premières découvertes, pour tenter de maîtriser la situation. Beaucoup ont toutefois vécu longtemps dans la confusion, car les comportements de leur jeune oscillaient entre le problématique et le très agréable. Une mère, par exemple, a décrit sa fille passant d’une attitude docile et « adorable » à un état soudain « de rage et d’exigence » (participante 23, mère).

3.2. Deuxième thème : ce qui se vit à mesure que le problème s’aggrave

L’ensemble des parents a signalé que les fréquentations de leur jeune avaient changé. Les personnes qui comptaient dans sa vie avant la consommation disparaissaient peu à peu et de nouvelles influences apparaissaient, même si beaucoup de parents disaient ne pas connaître ces nouvelles personnes. Celles-ci étaient tenues à distance : « Donc je ne vois jamais ses amis. Si je lui demande, elle ne me dira rien. Donc elle gardait sa vie pour elle » (participante 22, mère).

La plupart des parents ont dit avoir cessé de voir l’enfant qu’ils connaissaient avant la consommation. En même temps, à mesure que la situation empirait, l’affrontement s’installait dans la vie familiale. À la question de savoir comment sa fille la traitait, une mère a répondu : « Comme si j’étais la cause de tous ses problèmes, elle ne me supportait pas, ne supportait pas la vie à la maison » (participante 24, mère).

Pour presque tous les parents, l’instabilité, les cris et les hurlements sont devenus la norme dans la relation avec leur jeune. Comme le dit une mère :

« Il ne s’en est jamais pris physiquement à moi, mais très souvent il se mettait vraiment à me hurler dessus, et puis il devenait tellement, on voyait la rage en lui, et il se levait, claquait quelque chose et partait… »

(Participante 17, mère)

Cette « nouvelle » personne était plus difficile à gérer. Là encore, les parents cherchaient comment répondre aux comportements. La relation coparentale se fissurait souvent en même temps. Ces parents décrivaient unanimement une influence amoindrie sur leur jeune. Leur influence était remplacée par celle de nouveaux pairs et de familles qui soutenaient la consommation de drogues. Cela isolait la plupart des parents. La possibilité d’une alliance avec d’autres parents qui auraient pu aider à reprendre le contrôle de la consommation ne se concrétisait pas. Une mère illustre ce point lorsqu’elle raconte la fugue de sa fille et la mère du foyer où celle-ci s’était réfugiée niant qu’elle s’y trouvait : « Ça a été un vrai choc. Je n’arrive pas à imaginer mentir comme ça à un autre parent à propos de ses enfants. » La même mère s’est heurtée à d’autres obstacles pour travailler avec d’autres parents lorsqu’elle a découvert que sa fille « avait une autre amie dont le parent leur fournissait la drogue et l’alcool, ce qui nous semble être la chose la plus incroyablement stupide qu’un parent puisse faire » (participante 6, belle-mère). Pour cette mère, cela signifiait découvrir non seulement que sa fille avait un problème de consommation, mais aussi qu’il existait des familles aux valeurs très différentes des leurs, qui soutenaient cette consommation.

3.3. Troisième thème : chercher d’autres explications que l’abus de substances

La plupart des parents ont évoqué la stigmatisation qui entoure l’abus de substances et la dépendance. Aussi, lorsqu’on leur proposait des explications des comportements qui ne portaient pas ce stigmate, les parents s’en emparaient. Il s’agissait en général de troubles psychiques. Une mère l’illustre : « J’en étais arrivée à la conclusion que ses problèmes étaient plutôt psychologiques. » Ce qui signifiait : « Je ne pensais pas à l’addiction pour lui » (participante 3, mère).

D’autres explications donnaient de l’espoir aux parents, qui croyaient que si l’on pouvait traiter cet autre problème, la consommation diminuerait ou disparaîtrait. Cela pouvait être particulièrement puissant lorsque le problème touchait à quelque chose dont le parent pouvait se sentir coupable, comme chez cette mère :

« Je n’arrêtais pas de me dire qu’il était juste vraiment déprimé, qu’il était juste vraiment bouleversé par notre séparation et notre divorce, et de devoir faire des allers-retours entre deux maisons, et que s’il pouvait juste parler de ces choses-là et exprimer ces sentiments, alors tout irait bien. »

(Participante 17, mère)

Selon les parents, les spécialistes confortaient souvent l’idée que les problèmes relevaient de la santé mentale, ce qui pouvait rendre difficile un déplacement du regard. Une mère a raconté que la personne psychiatre expliquait le diagnostic psychiatrique à son fils mais « n’abordait pas du tout la consommation de drogues, alors même qu’on n’arrêtait pas de dire “il prend de la drogue” » (participante 4a, mère).

Quelques parents voyaient dans les nouveaux comportements l’expression d’une préoccupation à laquelle ils faisaient face depuis des années, comme des troubles du comportement, des difficultés scolaires ou, dans un cas, un TSAF. Ce qu’ils ne comprenaient pas, c’était pourquoi la situation s’aggravait. Ils ignoraient la consommation, ou son ampleur, et ne faisaient donc pas le lien. Au fil des ans, leurs préoccupations s’étaient resserrées sur les problèmes de comportement dominants. Ils avaient donc tendance à lire les comportements actuels sous cet angle, comme l’illustre cette mère : « Elle a toujours été très explosive. Depuis toute petite, elle est très têtue, très volontaire » (participante 24, mère).

Plus les parents s’appuyaient sur les préoccupations anciennes pour comprendre la situation actuelle, plus ils semblaient mettre de temps à se concentrer sur la consommation.

3.4. Quatrième thème : le lien avec l’histoire propre du parent

Les parents voyaient les problèmes de leur jeune à travers leurs propres expériences passées. Chez les parents qui avaient une histoire importante de dépendance aux substances, ces expériences pesaient fortement. Un père, qui avait consommé pendant de longues années, montre comment son expérience lui servait à donner sens aux comportements de son fils :

« J’ai fumé de l’herbe pendant 30 ans et je n’arrivais pas vraiment à réduire. Vous savez, j’allais le faire. J’allais me lever le matin et le faire toute la journée jusqu’à l’heure de me coucher. Et je voyais mon fils faire la même chose, mais je le voyais carrément partir à vau-l’eau. »

(Participant 7a, père)

La mère de ce jeune a fait de même, ce qui montre comment des expériences différentes au sein du système familial conduisaient à une interprétation différente :

« Et son père a fait la même chose. Son père l’a regardé et a dit : “C’est moi.” Mais son père est quelqu’un de très différent. Il pouvait être défoncé et décrocher un master. C’était un de ces toxicomanes-là. Et moi, je pensais que notre fils me ressemblait plutôt, à moi et à mon côté de la famille, où l’on est imprudents. On a une énergie et une personnalité imprudentes. Les alcooliques de mon côté de la famille sont déjà morts et ont tué des gens. Du côté de mon père, des ivrognes déchaînés, et quand je regardais mon fils, je voyais qu’il avait ça en lui. Il n’avait pas la façon de consommer de son père. Il avait l’autre façon de consommer, la vraiment imprudente. » (Participante 7b, mère)

Comme 12 des 31 parents avaient des antécédents de problèmes d’abus de substances, et que 18 des 21 familles avaient une telle histoire, ces expériences constituaient une manière fréquente de tenter de comprendre les problèmes, tandis que les parents sans cette histoire disaient leur désarroi et avaient du mal à comprendre. Quelques parents ont pu s’appuyer sur ce qu’ils considéraient comme des expériences similaires. Une mère a parlé de problèmes de santé mentale, de problèmes médicaux et d’un handicap pour lesquels elle avait eu besoin d’aide. Cela l’a encouragée à chercher de l’aide pour son jeune. Après avoir reçu de l’aide, elle a observé : « Mais bon sang, c’était dur. Pour moi, c’était déroutant » (participante 13, mère). Une autre a parlé d’un viol subi et gardé secret, qui l’avait conduite à ce qu’elle appelait de « mauvaises décisions ». Cette histoire « m’a permis plus facilement de l’y emmener et de lui obtenir l’aide dont il avait besoin plus tôt que tard » (participante 20, mère).

3.5. Cinquième thème : tenter de faire face

Les parents voyaient leur vie commencer à basculer dans le chaos. L’ensemble du système familial était touché. Les comportements de leur jeune devenaient plus risqués et les liens familiaux s’affaiblissaient régulièrement. À mesure que ces changements se produisaient, les parents avaient de plus en plus le sentiment de perdre le contrôle. Ils cherchaient de l’aide auprès d’autres membres de la famille, auprès de professionnels, ou des deux. Les parents ont fait état d’un désespoir croissant et d’une incapacité grandissante à faire face efficacement, mais ils constataient que demander de l’aide pouvait parfois se révéler peu utile, ce qui ajoutait à la pression.

La plupart des parents ont parlé d’un stress accru qui rendait la gestion plus difficile. Dans le même temps, la majorité a fait état d’un affaiblissement de la relation coparentale. La colère s’insinuait dans les relations, ce qui nuisait au fonctionnement familial. Un père explique qu’à cause de sa colère, « je me sentais mis à l’écart par mes filles » (participant 11, père).

Plusieurs parents ont dit faire face en se retirant et en cherchant des moyens de ne pas être à la maison pour ne pas avoir à affronter le chaos. Pour l’autre parent, cela signifiait porter une charge parentale plus lourde, ce qui suscitait du ressentiment. Quels que soient leurs efforts pour gérer la situation, les parents n’y arrivaient pas et la tension ne cessait de croître. Une mère le résume ainsi : « J’étais une épave. J’étais dans un état épouvantable, et puis j’essayais d’appeler mon mari pour lui dire ce qui se passait, et lui essayait de travailler et était absent pour une semaine, et je me sentais nulle » (participante 23, mère).

Les parents ont parlé de stratégies qu’avec le recul ils jugeaient « folles ». Un père a ainsi raconté avoir confisqué la drogue de son fils, avant d’ajouter : « Si tu as des dettes pour ce que j’ai confisqué, je les couvrirai » (participant 9, père). Une mère a raconté avoir mis 800 dollars en liquide dans une enveloppe pour que son fils puisse rembourser ses dettes de drogue, ce qu’il est parti faire, en se demandant « si je le reverrais un jour » (participante 21, mère).

D’autres parents tentaient de faire face en contrôlant toujours davantage : lire les journaux intimes, Facebook, les messages du téléphone, et partir à la recherche de leur jeune dans l’espoir de le sauver, souvent à grand risque pour leur propre personne.

3.6. Sixième thème : les difficultés à obtenir de l’aide

Les parents sollicitaient en général une aide formelle lorsqu’ils sentaient que les pressions liées aux comportements de leur jeune dépassaient désormais de loin leurs capacités à faire face. La plupart ont décrit un sentiment d’impuissance, l’impression que rien de ce qu’ils tentaient ne semblait efficace. Une fois ce seuil franchi, demander de l’aide prenait sens, et les parents disaient souvent avoir essayé presque n’importe quoi pour trouver une solution. La plupart ont tenté d’obtenir une aide formelle pour leur jeune auprès d’organismes de santé publique ou de ressources privées. Comme le montre ce père, une fois qu’il a compris que sa tolérance au chaos était dépassée, il a dû agir et s’est mis à appeler « la police ; j’ai appelé les services sociaux. J’essayais juste d’obtenir de l’aide, parce qu’on s’est rendu compte que la situation avait très vite échappé à tout contrôle » (participant 13, père).

Demander de l’aide était une étape majeure, que les parents décrivaient souvent comme décevante et sans effet. De diverses manières, les parents avaient souvent le sentiment que les professionnels et les services ne comprenaient pas la dépendance aux substances. Ils constataient aussi, chez les spécialistes, une extrême réticence à employer des termes comme dépendance et addiction.

Les professionnels proposaient des solutions en contradiction avec les valeurs ou les besoins de la famille. Comme le note un père, sa famille était déjà traumatisée par d’autres événements, mais les professionnels lui ont suggéré de mettre l’adolescent à la porte, ce qui aurait pu faire encore plus de dégâts. Trop souvent, les parents ne se sentaient ni entendus ni compris dans leurs efforts pour faire face aux problèmes. Ils étaient frustrés que les professionnels retiennent fréquemment des informations sur la situation de leur jeune pour des raisons de confidentialité. Vu l’âge des jeunes, le travail des thérapeutes était entravé lorsque la personne suivie refusait que des informations soient communiquées aux parents. Beaucoup de parents ont expliqué combien cela les privait de leur pouvoir d’agir, allant jusqu’à avoir le sentiment que la personne thérapeute avait fait alliance avec leur jeune. Beaucoup décrivaient les barrières de la confidentialité comme permettant de garder des secrets, ce qui rendait plus difficile de comprendre les problèmes de leur jeune et la manière de l’aider. La plupart des parents ont dit vouloir des informations qui leur permettraient de donner sens à ce qui se passait et de savoir comment répondre efficacement. Un père a noté que cela aurait fait une grande différence « si quelqu’un s’était assis pour nous conseiller et m’avait parlé en face, genre, vous avez un enfant malade et la maladie qu’il a, c’est l’addiction. C’est un toxicomane, vous voyez » (participant 13, père).

Même les spécialistes qui pensaient que les jeunes pouvaient avoir un problème de dépendance semblaient hésiter à le dire aux parents, tout en leur suggérant malgré tout une orientation. Une mère a ainsi parlé de la personne thérapeute de son fils, qui l’a orientée vers le programme où cette recherche a été menée : « C’est la personne qui le suivait en thérapie qui m’a suggéré de “me renseigner” sur ce programme. » Elle a ajouté que cette personne n’avait pas vraiment dit pourquoi. Selon elle, il aurait été utile que la personne thérapeute expose clairement les choses et lui dise que son jeune était peut-être dépendant aux substances (participante 10, mère).

Les parents ont aussi noté qu’il était difficile de mettre leur jeune en lien avec une aide, car leur jeune refusait souvent tout simplement d’y aller. Même lorsque certains jeunes allaient en consultation pour apaiser leurs parents, il y avait peu de changement constructif. Comme le note une mère, sa fille lui a dit un jour : « Tu gaspilles ton argent, parce que je reste juste assise là à lui parler et je me fiche de ce qu’elle dit » (participante 6, mère). Quelques parents ont décidé de chercher un soutien thérapeutique pour eux-mêmes, qui leur a permis à la fois de faire reconnaître leurs difficultés et de recevoir un accompagnement sur différentes manières de répondre aux comportements.

Une ressource jugée utile était la police, qui avait tendance à dire sans détour aux parents que le problème pouvait être l’abus de substances. Cela tient peut-être au rôle différent, non thérapeutique, de la police, et donc à la position sociale différente qu’elle occupe vis-à-vis des jeunes et de leurs familles. La police intervenait de diverses manières, de la prise en charge des jeunes pour ivresse sur la voie publique jusqu’aux arrestations.

Les parents trouvaient aussi de l’aide auprès d’autres parents dont les enfants avaient de graves problèmes d’abus de substances ou de dépendance. Ces pairs parlaient ouvertement et franchement de leur propre expérience et apportaient des éclairages qui validaient ce que les parents avaient traversé. Le contact avec ces pairs se faisait lors de rencontres informelles, par la participation à des groupes d’entraide ou en appelant des centres de traitement de l’addiction qui mettaient en relation avec des parents d’anciens patients.

Les parents étaient souvent ambivalents à l’idée de demander du soutien à leur famille. Certains pensaient que cela pouvait être utile, tandis que beaucoup ne le souhaitaient pas. Parmi ces derniers, certains ne voulaient pas être un fardeau pour leur famille, d’autres décrivaient de la culpabilité et de la honte face aux problèmes de leur jeune. Ils redoutaient le jugement porté sur un échec dans leur rôle de parent. Quand certains se tournaient vers leur famille, ce n’était pas toujours utile : des membres de la famille pouvaient s’impliquer de façon fusionnelle et se montrer complaisants envers leur jeune. Une tante l’illustre :

« Il sortait consommer, puis il appelait sa grand-mère à 3 heures du matin et disait : “Mamie, faut que tu viennes me chercher.” Et son grand-père disait : “Non, ne va pas le chercher.” Et sa grand-mère disait : “Il faut que j’aille le chercher, parce que s’il meurt dans un banc de neige, c’est moi la responsable.” »

(Participante 18, tante)

3.7. Septième thème : l’impact sur la fratrie

Les parents ont souvent parlé de l’impact de la consommation sur les frères et sœurs des jeunes concernés. Il pouvait s’agir d’effets directs, comme des vols ou des agressions subis. Parmi les effets indirects figurait la négligence des besoins des frères et sœurs, les parents concentrant de plus en plus leur attention sur l’enfant en difficulté et laissant la fratrie se débrouiller seule. D’une certaine manière, les frères et sœurs perdaient leur frère ou leur sœur, mais aussi la famille en tant qu’unité. Un père a décrit la perte ressentie par sa fille : « Je pense que ça l’a beaucoup affectée de le voir se détruire comme ça, et elle a perdu son meilleur ami » (participant 9, père).

Un frère ou une sœur pouvait aussi s’inscrire dans un schéma de complaisance qui lui était propre. Un père a raconté que sa fille « gardait beaucoup de secrets pour lui, et de temps en temps elle laissait échapper un secret, et alors elle était terrifiée à l’idée qu’il lui fasse du mal ». Il a ajouté que sa fille « culpabilisait beaucoup de dire quoi que ce soit sur lui » (participant 4b, père). On voit combien les frères et sœurs peuvent être en conflit intérieur dans leur relation avec le membre de la fratrie qui consomme, mais aussi avec les autres membres de la famille. Les données ne suggéraient toutefois pas un schéma de réaction homogène dans la fratrie.

D’autres frères et sœurs se mettaient en retrait et trouvaient davantage de liens à l’extérieur de la famille, comme l’observe cette mère : « Notre aînée prenait en quelque sorte ses distances en faisant beaucoup d’activités, en ayant beaucoup d’amitiés et en se jetant à corps perdu dans ce qu’elle faisait » (participante 11, mère). D’autres parents ont évoqué des frères et sœurs qui refusaient d’avoir affaire au membre de la fratrie qui consommait, et d’autres qui prenaient des rôles parentaux pour tenter de reprendre un peu le contrôle.

Les frères et sœurs pouvaient aussi placer les parents dans des positions intenables, avec le sentiment de ne pas pouvoir répondre aux besoins de leurs deux enfants : « Elle m’a demandé : “Maman, mets ma sœur dehors.” J’ai dit : “Je ne peux pas faire ça. C’est ma fille” » (participante 22, mère).

3.8. Huitième thème : le choix d’une réadaptation de longue durée

Dans toutes ces familles, ce sont les parents qui ont imposé l’entrée en réadaptation de longue durée. Ce moment représente le point où les parents ne pouvaient plus tolérer le chaos et devaient trouver une solution susceptible de fonctionner. Ils ont indiqué que tout ce qu’ils avaient tenté jusque-là avait échoué et qu’il fallait faire autrement. « Je ne voulais simplement plus vivre comme ça » (participante 3, mère).

D’autres parents avaient le sentiment d’avoir atteint un point de crise où il fallait agir d’urgence. On le voit de façon poignante chez ce père, qui dit avoir agi parce que « je savais que mon fils allait mourir » (participant 2, père). La peur de la mort était une préoccupation fréquente.

Beaucoup sentaient simplement que les comportements n’allaient jamais s’améliorer et qu’ils empiraient souvent. Un père a commenté : « Je l’ai pris en train de dealer » (participant 9, père). La décision pouvait aussi venir du constat qu’il ne restait plus rien à essayer. La famille était épuisée et avait fait tout ce qu’elle pouvait imaginer pour faire face aux problèmes. La plupart ont dit avoir le sentiment d’être à court de solutions.

4. Discussion

Ce travail confirme beaucoup des thèmes relevés par les recherches antérieures [12,13,14,15], notamment l’impact important de l’abus de substances et de la dépendance sur le fonctionnement familial, et l’apparition de problèmes dans les différents systèmes dont les jeunes font partie, dont l’école, les pairs et les activités extrascolaires [5,6,31,32]. Comme d’autres travaux, cette recherche a observé chez la personne dépendante des changements qui faisaient entrer de nouvelles influences dans la famille, comme la police, d’autres pairs et des familles confrontées à des problèmes de dépendance [1,12,13,14,15]. Le présent travail montre comment la capacité des parents à remplir efficacement leur rôle se trouvait de plus en plus compromise à mesure que l’abus de substances évoluait vers la dépendance. Il prolonge les recherches antérieures sur les effets de la tentative d’exercer la parentalité face à une dépendance aux substances pleinement installée à l’adolescence.

Ce travail montre aussi des points communs entre les familles où c’est un parent ou un autre adulte du foyer qui présente la dépendance et celles où c’est l’enfant, à l’adolescence, qui la présente [1,18]. Des travaux antérieurs ont montré que le conflit familial croît à mesure que la dépendance progresse [33], ce qui était incontestablement le cas dans cette recherche. Le conflit grandissait même au point d’abîmer la cohésion familiale, qu’il s’agisse des autres relations parent-enfant, des relations dans la fratrie ou de la coparentalité. Les relations familiales étaient mises à rude épreuve dans tout le système familial, jusqu’à la famille élargie [1].

Au niveau parental, faire face devenait une question de survie plutôt que de vivre la vie que le parent avait imaginée. Les parents essayaient de trouver leur chemin dans le chaos, mais, alors qu’ils cherchaient un sens à ce qui se passait autour d’eux, la confusion et le chaos qui font tout simplement partie de la vie avec une dépendance empêchaient une compréhension claire. Pour les jeunes, sous l’emprise de la dépendance, « consommer » était ce qui comptait, et les efforts pour maintenir les relations familiales passaient au second plan. Une caractéristique de cette recherche est que les familles ont connu des changements fondamentaux et ingérables du fait de la dépendance de ces jeunes.

D’autres comportements relevés dans cette recherche et conformes à la littérature sont la complaisance (enabling), le retrait, la minimisation, le déni, le fait d’être victimisé, la négligence des relations familiales et l’engagement dans des comportements destructeurs envers soi-même et envers les autres membres de la famille. L’adolescence est considérée comme une période de vulnérabilité développementale, et ce schéma se présente dans un contexte différent de celui de la dépendance chez une personne adulte [23].

Un thème dominant de cette recherche est que les parents se sentaient peu soutenus. Les lois et règles de confidentialité interdisaient en général aux thérapeutes qui suivaient leurs jeunes de leur dire grand-chose. Les parents en concevaient une grande frustration et un sentiment d’impuissance, beaucoup pensant qu’une alliance s’était nouée entre la personne thérapeute et leur jeune. Ils y voyaient une démarche contraire à leurs intérêts de parents.

Cela tendait à renforcer un sentiment d’inefficacité dans le rôle parental, et signifiait que les parents négligeaient souvent les besoins des autres enfants de la famille. Cette négligence poussait les frères et sœurs à chercher des repères ailleurs ou à s’isoler et, dans bien des cas, à se détacher de la guidance parentale [33,34]. Les frères et sœurs risquaient de commencer à consommer en s’adaptant à cet environnement d’abus de substances [35]. Bamberg, Toumbourou et Marks [36] indiquent que les frères et sœurs de jeunes dépendants aux substances sont plus exposés à leurs propres difficultés. C’est un domaine qui mérite d’être approfondi, car la recherche sur les effets sur la fratrie est limitée.

Tout au long de ces entretiens, la douleur émotionnelle bien réelle vécue par ces parents était palpable. Il n’est donc peut-être pas si surprenant que les parents aient cherché à cette douleur des explications moins lourdes que la dépendance et plus acceptables socialement. C’est compréhensible, étant donné que les parents ont tant investi dans leur jeune. Ils l’ont élevé et ont consacré une grande partie de leur vie à cette personne. Ils portent l’attente sociale de réussir dans cette tâche [17]. On peut donc s’attendre à ce qu’ils cherchent autre chose que la dépendance. Sur le plan clinique, il devient important qu’un parent soit soutenu pour évaluer les signes de façon réaliste. Il pourrait alors parvenir à une autre compréhension de ce qui se passe et engager plus tôt les démarches d’intervention. Les parents ont cependant besoin de soutiens très spécifiques pour faire face à leurs propres émotions à mesure que l’histoire de la dépendance se dévoile. C’est l’histoire non désirée qui exige d’être comprise tout en créant un profond sentiment d’échec parental.

Le processus de compréhension de la dépendance n’a été ni linéaire ni transparent pour ces parents. Au contraire, ils ont dû trier des informations contradictoires, qui les menaient dans des directions diverses. Pour la plupart, les raisons pour lesquelles les comportements de leur jeune changeaient n’étaient pas claires. Même les parents qui avaient leur propre histoire de dépendance trouvaient que ces problèmes les confrontaient à des difficultés inédites, face auxquelles ils ne savaient pas comment réagir. Ces parents voyaient des problèmes apparaître, mais ne savaient pas qu’en penser. Comme l’a vu Barnard [1], le tableau est confus et chargé du désir naturel d’un parent de voir son jeune réussir. Ces parents n’étaient pourtant pas aveugles à ce qui se passait. Ils ne le comprenaient simplement pas. Il y avait des exceptions, généralement liées à des comportements qui rendaient l’abus de substances évident. La majorité des parents ont compris par couches successives, en essayant de donner sens à ce qui se passait tout en tentant de gérer un chaos grandissant pour eux-mêmes et pour leur famille.

En général, les parents n’évitaient pas le problème, mais réagissaient à ce qu’ils « pensaient » qu’il se passait. Malgré tous leurs efforts, la situation ne faisait qu’empirer. Cela se produisait sous leurs yeux, quoi qu’ils fassent. La puissance des substances et de la culture qui leur est associée l’emportait sur les interventions que les parents pouvaient mettre en œuvre. Aucune de ces interventions, qu’il s’agisse de consultations ambulatoires, d’interventions à l’école, de thérapie familiale, de réadaptation de moindre intensité, de changements de lieu de vie ou de diverses combinaisons de ces efforts, n’a été efficace dans ces cas, même si elles peuvent l’être lorsque l’abus de substances pose davantage problème que la dépendance. Les parents ont besoin de ressources centrées sur ces cas plus graves.

Orford et al. [16] décrivent des familles qui arrivent à un point où elles tolèrent le problème, s’y attaquent ou s’en retirent. Cela semble avoir aussi été le cas de ces familles, qui passaient d’une position à l’autre. La tolérance paraissait la plus nette chez les parents qui voyaient les comportements comme le reflet d’un aspect du développement normal de l’adolescence. Le retrait survenait à mesure que le chaos grandissait et que l’un ou l’autre parent cherchait refuge hors de la maison. Pour ces parents, toutefois, les difficultés grandissaient au point qu’ils n’avaient presque plus d’autre choix que de s’attaquer au problème, soit parce que le chaos était trop grand, soit parce que des forces extérieures, comme l’intervention de la police, des problèmes à l’école ou des crises de santé, imposaient d’agir.

Trop souvent, les parents ont sollicité des services de proximité qui ne leur ont été d’aucune aide. Ils ont dit avoir été tenus à l’écart de certaines démarches, comme les consultations, ou des problèmes de dépendance eux-mêmes. Souvent, les problèmes étaient minimisés auprès des parents. Il ne fait aucun doute que les parents ont rarement trouvé, chez les spécialistes, la volonté d’aborder directement les problèmes d’abus de substances ou de dépendance. Même lorsque les professionnels semblaient penser que les problèmes étaient très importants, le langage employé paraît avoir été édulcoré. Les parents n’ont pas trouvé cela utile. L’implication clinique est que le message des professionnels doit être clair. La plupart des parents ne semblaient toutefois pas comprendre que le travail avec des jeunes est souvent soumis à des limites légales et éthiques qui interdisent toute divulgation sans l’accord de la personne suivie. Quelques parents ont cherché leur propre thérapeute pour les accompagner, ce qui s’est révélé utile. Dans l’ensemble, cependant, ce groupe de parents dont les jeunes étaient dépendants aux substances, et non simplement consommateurs abusifs, n’a pas trouvé efficaces les diverses interventions sollicitées.

La recherche montre aussi que la famille a besoin d’être réparée à un niveau systémique. Une intervention efficace s’est révélée nécessaire pour tous les membres de la famille. Cela fait écho aux travaux de Cook [37], qui conclut que traiter un adolescent dépendant aux substances sans traiter sa famille « limite notre vision et diminue les chances de rétablissement d’une jeune vie » (p. 156). Au vu de tous les effets rapportés par ces parents sur chaque membre de la famille, un tel plan clinique s’impose fortement.

Cette recherche a plusieurs implications cliniques, dont la nécessité de trouver des moyens d’inclure davantage les membres de la famille dans le travail avec des jeunes qui présentent de graves problèmes d’abus de substances ou de dépendance. De même, les parents pourraient bénéficier de soutiens propres, qui leur permettraient d’être accompagnés et de mieux comprendre la cascade d’émotions qu’ils traversent en tentant de faire face. Pour le travail avec les familles, cette recherche suggère qu’un langage très clair sera peut-être nécessaire, pour que tous les membres de la famille concernés entendent les préoccupations en termes non équivoques. Il est aussi clairement nécessaire d’intégrer les frères et sœurs dans le processus, car la fratrie semble avoir ses propres besoins émotionnels.

Limites et pistes de recherche

Cette recherche s’appuie sur un échantillon de convenance et sur des déclarations rétrospectives, ce qui expose les données à l’influence de biais conscients et inconscients. En outre, elle ne compare pas ce groupe de parents à ceux qui ont choisi d’autres approches thérapeutiques. Elle offre plutôt une base pour comprendre comment s’est construite l’expérience vécue d’un groupe de parents qui ont choisi de recourir à un établissement de traitement intensif singulier. Il se peut très bien que des interventions moins intensives aient réussi auprès d’une population semblable. Cela signifie aussi que les résultats ne sont peut-être pas généralisables. Même si les autres interventions n’ont pas été explorées ici, il pourrait être utile que de futures recherches le fassent.

Par ailleurs, ces entretiens avec les parents donnent des indications sur la manière dont les frères et sœurs ont été touchés par la dépendance de leur frère ou de leur sœur et par les comportements qui y sont liés, mais les frères et sœurs n’ont pas été interrogés directement. Ce domaine semble intéressant à explorer.

Ces entretiens suggèrent aussi que de futures recherches pourraient explorer la période antérieure à la consommation pour mieux comprendre ce qui engage certains jeunes sur la trajectoire de la dépendance. On peut se demander ce qui distingue ce groupe et le conduit dans cette voie. Une autre piste consisterait à examiner si l’expérience vécue des familles varie selon la substance qui devient la substance de prédilection.

Étant donné que ces parents ont jugé inefficaces nombre des services qui sont intervenus auprès de leur jeune, et qu’ils ont eu le sentiment que les professionnels rencontrés ne semblaient pas comprendre la dépendance aux substances chez les jeunes, il serait utile de voir comment les professionnels qui travaillent avec cette population perçoivent ces questions.

5. Conclusions

Cette recherche prolonge les travaux sur l’addiction dans la famille. Elle montre que, si beaucoup d’expériences ressemblent à celles que l’on observe lorsque la personne dépendante est adulte, des enjeux propres apparaissent lorsque cette personne est jeune. Les parents ont besoin de soutien pour voir la dépendance qui s’installe chez leur jeune et savoir comment y répondre efficacement. Ils ont aussi besoin de soutien pour aider les autres enfants de la famille à faire face. Ce travail indique que les équipes cliniques devraient avoir conscience de la nécessité d’intervenir non seulement auprès du patient désigné, mais aussi de concevoir des interventions pour l’ensemble du système familial.

Complexe Systémique : à retenir

Pour une lecture systémique, cette étude décrit presque terme à terme la réorganisation d’une famille autour d’un symptôme : l’addiction devient la priorité, la coparentalité se fissure, un parent se retire pendant que l’autre porte tout, et la fratrie oscille entre complicité, retrait et rôles parentaux. Le triangle le plus frappant est institutionnel : au nom de la confidentialité, la personne thérapeute et la personne suivie forment une alliance dont les parents se sentent exclus. Les explications de rechange (dépression, divorce, troubles anciens) se lisent aussi comme une protection contre la honte, et l’histoire de consommation des parents comme une grille qui éclaire autant qu’elle égare. La leçon clinique est double : nommer clairement les choses, et inclure la famille entière, fratrie comprise. Les limites tiennent à un auteur consultant dans le centre étudié, à un seul programme intensif, à des récits rétrospectifs, et à l’absence de la parole des jeunes et de leurs frères et sœurs. À lire avec l’article sur le stigmate vécu par des mères de personnes qui consomment, et avec l’article sur la thérapie familiale fondée sur l’attachement à l’adolescence.

Notes de l’original

Contributions. L’auteur est seul responsable de tous les aspects de cette recherche.

Liens d’intérêts. L’auteur déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts.

Références

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Traduction non officielle en français de L’alcoolisme et la toxicomanie à l’adolescence : l’expérience des parents, par Peter W. Choate, Behavioral Sciences, vol. 5, no 4, p. 461-476 (2015), doi : 10.3390/bs5040461, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Adolescent Alcoholism and Drug Addiction: The Experience of Parents », publié dans Behavioral Sciences (2015) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Choate, P. W. (2015). L’alcoolisme et la toxicomanie à l’adolescence : l’expérience des parents (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-alcoolisme-et-la-toxicomanie-a-l-adolescence-l-experience-des-parents (Œuvre originale publiée en 2015 dans Behavioral Sciences, 5(4), 461-476 (2015) ; republiée en 2015 par Behavioral Sciences, https://www.mdpi.com/2076-328X/5/4/461)

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