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Frontiers in Psychology · Couple
Faut-il soigner le joueur seul, ou le couple ? Une équipe québécoise a interrogé 21 couples neuf mois après leur entrée en traitement pour jeu pathologique, les uns en thérapie de couple, les autres en suivi individuel. La thérapie de couple aide à se comprendre, à réviser l’idée que jouer serait un acte de méchanceté et à tenir le traitement, mais la peur de tout dire devant l’autre plaide parfois pour commencer seul.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’expérience des couples dans le processus de traitement du jeu pathologique : thérapie de couple ou thérapie individuelle, par Joël Tremblay, Magali Dufour, Karine Bertrand, Nadine Blanchette-Martin, Francine Ferland, Annie-Claude Savard, Marianne Saint-Jacques et Mélissa Côté, publié dans Frontiers in Psychology (Frontiers Media) (2017), doi : 10.3389/fpsyg.2017.02344, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau 1 est présenté sous forme de liste ; les thèmes et sous-thèmes des résultats sont rendus en intertitres ; les codes qui identifient les citations sont traduits ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Les couples dont l’un des membres était joueur pathologique devaient apprendre à se comprendre mutuellement et prendre part à la reconstruction de leur confiance.
Joël Tremblay, Magali Dufour, Karine Bertrand, Nadine Blanchette-Martin, Francine Ferland, Annie-Claude Savard, Marianne Saint-Jacques et Mélissa Côté
Résumé
Contexte. Le traitement de couple du jeu pathologique est une stratégie novatrice. Certains résultats plaident en faveur de son efficacité potentielle, mais on sait peu de choses de l’expérience subjective des personnes qui y participent.
Objectif. Cet article vise à documenter l’expérience de joueurs et de leurs partenaires ayant participé à l’un de deux traitements, individuel ou de couple.
Méthode. Dans une étude visant à évaluer l’efficacité du traitement intégratif de couple pour le jeu pathologique (TICJP), des couples qui entraient en traitement spécialisé pour l’addiction de l’un de leurs membres, joueur pathologique, ont été répartis au hasard entre le traitement individuel et le TICJP. Neuf mois après leur admission en traitement, joueurs et partenaires (n = 21 couples ; n = 13 TICJP ; n = 8 traitement individuel) ont été interrogés lors d’entretiens semi-directifs. Une méthode de thématisation séquenciée a servi à dégager les thèmes principaux.
Résultats. Cette étude a mis en évidence cinq grands thèmes du processus thérapeutique, relevés par les joueurs et leurs partenaires surtout après le traitement de couple, mais aussi en partie à travers la thérapie individuelle. Il s’agit de : (1) l’anxiété des joueurs à l’idée de devoir révéler leurs problèmes de jeu en thérapie de couple ; (2) le souhait de développer, dans les deux types de traitement, une compréhension mutuellement bénéfique du jeu et de ses effets sur les partenaires ; (3) la transformation des attributions négatives grâce à une communication plus efficace au sein du couple, favorisée par la thérapie de couple ; (4) la contribution des partenaires aux changements du comportement de jeu et à la prévention des rechutes, toutes deux mieux soutenues en thérapie de couple ; et (5) la nature interpersonnelle du jeu et ses liens avec la relation de couple. Les joueurs en traitement individuel étaient toutefois plus enclins à dire que l’implication de leur partenaire n’était pas nécessaire. Les personnes participantes ont également formulé quelques recommandations sur les conditions qui orientent le choix de l’une ou l’autre modalité de traitement.
Discussion. Les personnes participantes se sont dites satisfaites des deux modèles de traitement, mais leur expérience a été plus positive en traitement de couple. Chaque forme de traitement a apporté des bénéfices complémentaires, ce qui oriente vers de futurs traitements associant les deux. Les recherches futures devraient explorer à la fois les processus de couple liés aux tentatives d’arrêter le jeu pathologique et les diverses façons d’impliquer les partenaires dans le traitement des joueurs.
La prévalence des adultes ayant des problèmes de jeu dans le monde est estimée à 2,3 % (Williams et al., 2012). Cette difficulté à contrôler ses habitudes de jeu entraîne des conséquences négatives considérables pour les joueurs pathologiques (JP) (Shaffer et Korn, 2002 ; Lorains et al., 2011), mais aussi pour les membres de leur famille, et en particulier pour leurs partenaires1 (Ciarrocchi et Reinert, 1993 ; Kourgiantakis et al., 2013). Les partenaires font état de niveaux élevés de détresse psychologique, de sentiments de colère, de peur et de perte de sécurité (Dickson-Swift et al., 2005 ; Kalischuk et al., 2006 ; Kourgiantakis et al., 2013). Elles rapportent aussi de nombreux symptômes physiques, comme des maux de tête, de l’insomnie ou des troubles gastriques (Lorenz et Shuttlesworth, 1983 ; Lorenz et Yaffee, 1988 ; Dickson-Swift et al., 2005). Les habitudes de jeu entraînent également une charge financière considérable, que la partenaire doit souvent assumer (Dickson-Swift et al., 2005 ; Hing et al., 2013 ; Mathews et Volberg, 2013). Enfin, le couple est fortement touché, à plusieurs égards : un fonctionnement dyadique amoindri, des difficultés sexuelles (Trudel et al., 2008), la présence de conflits (Tepperman et Korn, 2006 ; Dowling et al., 2009 ; Kalischuk, 2010) et des problèmes de communication (Lee et Rovers, 2008 ; Trudel et al., 2008). En outre, le mensonge est une réalité courante dans l’interaction avec un JP (Dickson-Swift et al., 2005 ; Patford, 2009 ; Downs et Woolrych, 2010 ; Hing et al., 2013), ce qui conduit la partenaire à une perte de confiance et à un sentiment de trahison (Dickson-Swift et al., 2005 ; Hing et al., 2013).
Malgré les nombreuses conséquences pour les joueurs, seule une faible proportion de JP (3 à 19 %) demande une aide formelle, entreprend un traitement et participe aux réunions des Gamblers Anonymes, que ce soit au cours de la dernière année (Slutske, 2006 ; Slutske et al., 2009) ou au cours de la vie (Suurvali et al., 2008). Qui plus est, beaucoup de joueurs abandonnent rapidement le processus thérapeutique après avoir commencé un traitement (Melville et al., 2007 ; Giroux et al., 2015).
Bien que les conséquences négatives pour les partenaires soient nombreuses, les modèles de traitement actuels, souvent fondés sur une intervention individuelle, ne leur font que peu ou pas de place dans la réadaptation des joueurs. Plusieurs auteurs soulignent pourtant, en particulier dans le domaine de l’abus de drogues et d’alcool, la pertinence d’intégrer les membres de la famille au traitement (Bertrand et al., 2008 ; Tremblay et al., 2009). De fait, des études menées dans le champ des addictions ont montré que l’implication des partenaires dans le traitement favorise l’entrée en traitement (Manuel et al., 2012 ; O’Farrell et Clements, 2012), améliore la rétention, l’atteinte et le maintien de l’abstinence ainsi que la satisfaction relationnelle, et réduit la violence conjugale et familiale (McComb et al., 2009 ; Klostermann et al., 2011 ; McCrady, 2012 ; O’Farrell et Clements, 2012).
À ce jour, peu de données permettent de comprendre le rôle que jouent les partenaires dans la réadaptation des joueurs pathologiques. Néanmoins, les quelques études qui ont examiné le rôle des membres de la famille ont aussi relevé un gain d’efficacité, en matière de taux de rétention en traitement, lorsque les partenaires participent à la thérapie des joueurs pathologiques (Ingle et al., 2008 ; McComb et al., 2009). Il semblerait en outre qu’un meilleur accès au soutien social soit associé à une probabilité moindre de rechute chez les joueurs pathologiques (Oei et Gordon, 2008) et à de meilleurs résultats (Petry et Weiss, 2009). Une équipe de l’université de Calgary a adapté le modèle Community Reinforcement Approach and Family Training (CRAFT) (Meyers et al., 1996) aux partenaires de joueurs pathologiques (Makarchuk et al., 2002 ; Hodgins et al., 2007 ; Nayoski et Hodgins, 2016). Cette équipe a rapporté une amélioration du bien-être des partenaires et une probabilité plus élevée que le JP entre en traitement. Quelques articles cliniques ont de même fait état de l’intérêt d’intégrer les partenaires de ces joueurs à leur traitement, sans l’avoir documenté objectivement (Steinberg, 1993). En réaction à la prédominance des traitements individuels (Kourgiantakis et al., 2013), nous avons élaboré (Bertrand et al., 2008 ; Tremblay et al., 2015), comme quelques autres équipes de recherche, des modèles de thérapie de couple afin de tenter de mieux comprendre l’influence des partenaires (Ciarrocchi, 2002 ; Lee, 2002 ; Lee et Rovers, 2008). Ces quelques études, limitées par le nombre de personnes participantes, semblent indiquer que la thérapie de couple améliore la rétention en traitement des joueurs pathologiques et qu’elle est plus efficace qu’une liste d’attente (Lee et Rovers, 2008 ; Lee et Awosoga, 2015). Aucune étude n’a encore comparé le traitement de couple au traitement individuel ou de groupe.
Si les premiers résultats de recherche quantitative laissent penser que l’intégration des partenaires a un effet objectif et positif sur la réussite du traitement, aucune étude n’a encore exploré le point de vue des joueurs et de leurs partenaires sur les bénéfices perçus de cette forme de traitement. Mieux connaître les perceptions de ces couples permettrait pourtant de mieux comprendre les processus à l’œuvre dans le traitement et d’estimer, du point de vue des perceptions, les dimensions et les ressorts relationnels qu’un modèle de traitement fondé sur le couple devrait cibler. Les données qualitatives, aussi limitées soient-elles, signalent divers déficits dans les relations des couples dont l’un des membres est joueur pathologique (par exemple, des difficultés de communication, peu d’intimité, peu de temps passé ensemble, un surinvestissement ou un sous-investissement dans les responsabilités familiales) (Lee, 2014). Les conséquences du comportement de jeu semblent aggraver ces déficits en ravivant d’anciennes blessures, en accentuant la réactivité émotionnelle et en créant un déséquilibre relationnel, par une augmentation de la honte et de la culpabilité d’un côté, du contrôle et de l’hypervigilance de l’autre (Lee, 2014). La réadaptation des joueurs qui vivent avec leur partenaire s’inscrit dans un processus relationnel qui tient compte de la vie de chaque personne, instaure un climat de confiance (qui répare les dommages causés par les mensonges et la trahison) et recourt à une communication constructive (plutôt qu’aux attaques), qui permet entre autres de discuter des déclencheurs des envies de jouer (Lee, 2015).
Les connaissances actuelles sur le processus de réadaptation et, plus précisément, sur les éléments de la réadaptation liés au couple sont limitées et rares. Documenter les perceptions de la clientèle sur ces processus pourrait donc se révéler précieux pour concevoir et mettre en œuvre de nouveaux traitements, comme la thérapie de couple. La présente étude visait à documenter l’expérience du processus thérapeutique chez des joueurs pathologiques et leurs partenaires intimes, répartis au hasard entre un traitement individuel et un traitement de couple. Les perceptions et opinions des joueurs et de leurs partenaires sur le traitement reçu ont ensuite été recueillies.
Les personnes participantes ont été recrutées dans le cadre d’un projet de recherche longitudinal plus large, dont l’objectif principal était d’évaluer l’efficacité d’un traitement de couple (traitement intégratif de couple pour le jeu pathologique, TICJP) (Tremblay et al., 2015) par rapport à la forme de traitement habituelle (individuelle). Pour être admissible au projet de recherche, le couple devait vivre ensemble depuis au moins 6 mois et ses membres devaient avoir 18 ans ou plus. L’un des membres du couple devait avoir reçu un diagnostic de jeu pathologique, mesuré par le WHM-CIDI (Kessler et Üstün, 2004), et avoir demandé de l’aide à l’un des sept centres de traitement des dépendances de la province de Québec participant à l’étude. Aucun des deux membres du couple ne devait présenter de problème d’abus d’alcool ou de drogues, évalué au moyen de la DEBA-Alcool/Drogues (Tremblay et al., 2016). Le revenu a été évalué au moyen d’un questionnaire sociodémographique maison proposant des catégories de revenu. Les comportements de jeu ont été relevés en fréquence et en argent perdu, par activité et au total. Les pertes financières dues au jeu ont été converties en pourcentages du revenu annuel personnel et du revenu annuel du couple. La détresse psychologique a été évaluée avec l’IDPESQ, une échelle de 29 items portant sur l’anxiété, la dépression, la colère, la somatisation et les difficultés cognitives, largement validée auprès de la population québécoise (Préville et al., 1992). La version en quatre items (Sabourin et al., 2005) de l’Échelle d’ajustement dyadique (Spanier, 1976) a été utilisée comme échelle courte et bien validée de la satisfaction conjugale.
Les personnes participant au volet qualitatif du projet ont été recrutées et interrogées sur leur expérience de la thérapie lors de la rencontre d’évaluation tenue 9 mois après l’admission en thérapie. Le nombre de personnes participantes a été arrêté lorsque la saturation empirique a été atteinte (Pirès, 1997 ; Creswell, 2013). La collecte de données s’est déroulée du 4 juin 2012 au 22 juillet 20142.
Au total, 21 couples, joueurs et partenaires, ont été interrogés ; huit avaient été orientés en thérapie individuelle et 13 en thérapie de couple. Les joueurs orientés en traitement individuel ont reçu le traitement habituel offert dans le centre de réadaptation en dépendance, tandis qu’un traitement était proposé à leur partenaire par l’intermédiaire des services aux membres de l’entourage offerts au centre (surtout un traitement individuel, pour l’aider à prendre soin d’elle-même, mais comportant aussi un volet psychoéducatif pour aider les partenaires à mieux comprendre le trouble du jeu). Lorsque le couple était orienté vers la modalité de couple, le joueur et sa partenaire rencontraient un membre de l’équipe clinique qui appliquait le TICJP (Tremblay et al., 2015). Tous les joueurs et leurs partenaires ont donné leur consentement éclairé par écrit. Un certain nombre de personnes participantes ont eu accès aux deux modèles de traitement, soit parce qu’elles avaient été en thérapie au cours de l’année précédant leur participation au projet de recherche3, soit parce qu’après la phase de traitement de 8 à 12 rencontres, elles pouvaient demander à accéder à l’autre modèle de traitement si elles avaient besoin de poursuivre. Trois personnes de la thérapie individuelle et cinq personnes de la thérapie de couple étaient dans cette situation.
Les joueurs étaient principalement des hommes (87,5 %) et leurs partenaires des femmes (85,7 %), à l’exception d’un couple formé de deux femmes. La durée moyenne de vie commune était de 13,8 ans (Min = 1 an ; Max = 71 ans ; ET = 14,7). Les revenus annuels combinés des couples se répartissaient sur les trois niveaux : 28,6 % avaient un revenu faible (40 000 $ et moins), 33,3 % un revenu moyen (de 40 001 à 100 000 $) et 38,1 % un revenu élevé (plus de 100 000 $). Pour les 3 mois précédant l’admission en traitement, près des deux tiers des joueurs ont déclaré avoir joué aux appareils de loterie vidéo (ALV), 28,6 % à divers jeux de casino, 14,3 % aux cartes (poker) et 14,3 % aux jeux sur Internet. Au cours de la même période, les joueurs ont subi des pertes financières équivalant à 38,7 % (Min = 0 % ; Max = 229 % ; ET = 60,78 %) de leur revenu individuel et à 22,1 % du revenu du couple (Min = 0 % ; Max = 123 % ; ET = 34,2 %). Près de la moitié des joueurs (47 %) et plus de la moitié des partenaires (60 %) se disaient insatisfaits de leur relation de couple (DAS-4 ≤ 4). Sur le plan psychologique (IDPESQ-29), 43 % des partenaires et 19 % des joueurs ont rapporté un niveau élevé de détresse au cours des 7 jours précédant leur admission en traitement.
Des entretiens semi-directifs d’une durée moyenne de 20,1 minutes (Min = 10 min ; Max = 55 min ; ET = 9,7 ; sans différence significative de durée entre joueurs et partenaires, ni entre thérapie individuelle et thérapie de couple) ont exploré l’expérience thérapeutique des personnes participantes, les effets perçus de la thérapie, les éléments de la thérapie qui ont favorisé ou freiné le changement, et les recommandations des couples au sujet de la thérapie. Les thèmes proposés étaient les mêmes pour tout le monde (joueurs et partenaires, thérapie de couple ou individuelle), avec de légères adaptations à chaque situation. Les entretiens ont été menés par quatre personnes inscrites à la maîtrise dans le domaine du counseling et se sont tenus dans les centres de traitement. Chaque membre du couple a été interrogé séparément.
Cet article présente une étude qualitative descriptive et interprétative menée au sein d’un projet de recherche existant, un essai contrôlé randomisé visant à évaluer l’efficacité du TICJP. L’étude s’inscrit dans la tradition interprétative (Giordano, 2003), selon laquelle chaque personne construit ses propres interprétations à partir de son expérience subjective du monde (Brunelle et al., 2015). Plus précisément, une approche phénoménologique descriptive (Giorgi, 1997) a guidé l’élaboration du guide d’entretien et le processus d’analyse. La phénoménologie descriptive s’attache à explorer la façon dont l’être humain donne sens à son expérience, et la façon dont il la décrit et la perçoit (Patton, 2002). Au terme de l’analyse, on peut affirmer que les expériences recueillies auprès des personnes concernées proviennent de leur propre vécu, et non de comptes rendus objectifs de ce qui s’est réellement passé (Giorgi, 1997). Nous avons donc pris acte des descriptions que les personnes participantes faisaient de leur expérience, sans faire entrer de force le sens de leurs interprétations dans nos propres catégories.
Sur le plan technique, l’étude a eu recours à la thématisation séquenciée (Paillé et Mucchielli, 2012, 2016). Ce type d’analyse permet de dégager des thèmes et des sous-thèmes des entretiens afin de synthétiser les propos recueillis (Paillé et Mucchielli, 2012, 2016). Pour ce faire, l’analyse s’est déroulée en plusieurs étapes. Pour commencer, tous les enregistrements audio ont été intégralement transcrits par trois personnes assistantes de recherche. Des thèmes et des sous-thèmes ont commencé à émerger après la lecture de quelques entretiens tirés au hasard (quatre protocoles, soit une partenaire et un joueur en thérapie individuelle, et une partenaire et un joueur en thérapie de couple). Ils ont été intégrés à une grille de codage créée par l’un des membres de l’équipe de recherche avec les personnes assistantes chargées de coder les entretiens. Cette grille de codage représentait un arbre conceptuel thématique, avec une description propre à chaque thème et sous-thème, afin que toute l’équipe de recherche partage une compréhension uniforme des concepts. Par la suite, deux personnes assistantes de recherche ont codé les entretiens restants au moyen de cette grille. Le codage étant fait par deux personnes, trois processus d’accord interjuges ont été menés au cours de l’analyse. Au total, six entretiens ont été codés par les deux personnes assistantes, et les divergences de classement ont été discutées afin d’assurer l’uniformité du codage. Ce travail de codage a été mené sous la supervision de la personne responsable de la recherche, au moyen du logiciel d’analyse de données qualitatives QSR International NVivo 9. Une fois l’ensemble du corpus codé, les deux personnes assistantes ont rédigé une synthèse pour chacun des nœuds codés. Les propos des personnes participantes ont été comparés en fonction de la modalité de traitement reçue.
L’analyse des propos des personnes participantes a fait ressortir plusieurs thèmes déterminants parmi l’ensemble des changements survenus, à leurs yeux, grâce au traitement reçu. La plupart des thèmes étaient communs aux joueurs et à leurs partenaires d’une même modalité de traitement, mais bien des thèmes distinguaient les couples des deux modalités (voir le tableau 1). Les personnes participantes ont aussi décrit les différentes façons dont le traitement a soutenu leurs efforts pour progresser dans divers aspects de leur vie.
Tableau 1 — Thèmes rapportés selon la modalité de traitement reçue et le statut (joueur ou partenaire)
Chaque ligne indique les groupes qui ont évoqué le thème (case cochée dans le tableau original) ; les lignes 2, 3 et 8 sont des intitulés de thèmes regroupant des sous-thèmes.
Tous les joueurs ont souligné que l’une des tâches délicates du processus de changement était d’être honnête au sujet de leurs envies de jouer et de leurs comportements de jeu, en particulier envers leur partenaire. Certains joueurs ont dit ne pas vouloir tout révéler à leur partenaire, ce qui était d’autant plus vrai pour ceux chez qui le mensonge était un comportement bien installé.
« Parfois, c’est mieux que ta blonde ne sache pas certaines choses. Ce ne sont pas vraiment des mensonges, ce sont des choses personnelles dont tu ne veux pas qu’elle soit au courant. » [5191-Joueur_ThérapieCouple4]
« Quand tu es dépendant, que ce soit à l’alcool, au jeu ou aux drogues, tu es aussi un menteur. [Alors, ta partenaire,] elle ne sait pas vraiment [ce que tu fais]. » [14331-Joueur_ThérapieCouple]
Les joueurs des deux types de traitement ont évoqué ce point, en soulignant combien le traitement individuel était préférable à cet égard au format de couple, qui n’encourageait pas les joueurs à tout révéler à leur partenaire.
À l’inverse du thème précédent, plusieurs couples ont souligné à la fois leur besoin de se comprendre mutuellement et leur besoin d’aide pour y parvenir. Ils avaient l’impression de manquer des habiletés de communication nécessaires pour parler des difficultés causées par le jeu.
« Nos façons de nous exprimer et de nous comprendre n’étaient pas très bonnes. […] Il ne comprenait pas vraiment ce que j’essayais de dire, et moi non plus, je ne le comprenais pas. » [16310-Partenaire_ThérapieCouple]
Une première manifestation de la nécessité de développer une compréhension mutuelle était le besoin, exprimé par les partenaires des deux modalités, de saisir ce qui se passait dans la tête des joueurs, face à la difficulté potentielle des joueurs à parler de leur cheminement dans le processus thérapeutique.
Le traitement individuel ne semblait pas répondre à ces besoins. Les partenaires de cette modalité ont déclaré avoir remarqué des changements chez les joueurs au cours du processus thérapeutique, sans comprendre pourquoi ceux-ci s’étaient livrés à des comportements de jeu excessifs. Ce manque d’information les amenait à se méfier des joueurs, à ne pas croire ce qu’ils disaient.
« J’aurais aimé savoir pourquoi… Ce qui se passait dans sa tête. […] J’avais du mal à croire ce qu’il me disait. J’aurais aimé [savoir] si les rencontres avaient un effet sur lui, pour me rassurer. » [16230-Partenaire_ThérapieIndividuelle]
En outre, les joueurs en traitement individuel ont rapporté combien il leur était difficile de dire à leur partenaire ce dont il avait été question pendant les séances de thérapie, soit parce qu’ils ne souhaitaient pas le partager, soit parce qu’ils avaient du mal à trouver les mots justes.
« Quand je consultais en individuel [ce joueur avait suivi un traitement individuel dans les années précédant sa participation au projet], je ne disais pas à mon partenaire ce qui se passait pendant les rencontres. C’était déjà assez intense dans les rencontres, alors je laissais ça là. [À l’époque, je me disais :] C’est mon problème, alors pourquoi l’impliquer. » [3380-Joueur_ThérapieCouple]
« Ta partenaire ne sait pas sur quoi tu travailles pour t’en sortir. Ce n’est pas elle qui le fait. Tu peux essayer de le lui expliquer après [les rencontres individuelles], à la maison, mais ce n’est pas pareil. » [16161-Joueur_ThérapieIndividuelle]
À l’opposé, le traitement de couple a aidé les partenaires à mieux comprendre les motivations sous-jacentes au jeu, et les joueurs à parler de ce qu’ils vivaient intérieurement face à leurs envies de jouer et à leurs comportements de jeu.
« Le jeu est difficile à comprendre pour une partenaire. […] [La thérapie de couple] aide les partenaires à comprendre le problème du joueur, et les joueurs à expliquer leurs comportements de jeu à leur partenaire. » [3240-Partenaire_ThérapieCouple]
Les deux membres du couple ont mentionné le besoin d’avoir du temps pour parler d’eux-mêmes, mutuellement et dans le respect, afin d’exprimer plus clairement leurs émotions et leurs idées et de mieux comprendre celles de l’autre.
Le traitement de couple semblait réellement offrir un moment d’échanges respectueux, plus difficiles à avoir à la maison. Les rencontres de couple les obligeaient à s’arrêter, à s’écouter et à parler d’eux-mêmes, ce qui ne semblait pas se produire autrement.
« Avec la personne thérapeute, [mon mari] n’a pas le choix de me laisser finir mes phrases […], d’écouter jusqu’au bout. […] À la maison, il aurait écouté la moitié de la phrase [et] complété le reste lui-même. » [3240-Partenaire_ThérapieCouple]
Les partenaires et les joueurs en thérapie individuelle ont de même rapporté qu’ils auraient aimé participer à la thérapie de couple pour profiter de ces échanges organisés.
« J’aurais aimé ça [le traitement de couple] […], ça semble plus aidant. Vous êtes là tous les deux, tu peux entendre ce que l’autre a à dire […], on aurait pu avoir une vraie discussion pour une fois. » [14410-Partenaire_ThérapieIndividuelle]
« Bon, pour être honnête, on voulait être ensemble [en thérapie de couple] parce qu’on voulait comprendre. Mais maintenant qu’on est en traitement individuel, je trouve ça un peu… décevant. » [16230-Partenaire_ThérapieIndividuelle]
La présence d’une personne thérapeute à l’attitude neutre facilitait une communication constructive. La thérapie aidait chaque membre du couple à parler honnêtement de soi à l’autre, mais aussi à écouter sincèrement. Cette idée n’a été évoquée que par des personnes en thérapie de couple.
« C’est beaucoup plus facile avec une personne neutre, tu sens que tu dois dire la vérité sur ce que tu ressens, sur ce que l’autre te fait vivre. » [3260-Partenaire_ThérapieCouple]
La personne thérapeute aidait aussi le couple à exprimer ce qu’il traversait, à trouver les mots pour décrire ce que chaque membre vivait et ressentait, mais aussi à veiller à ce que chaque membre écoute attentivement l’autre. Plusieurs couples orientés en traitement de couple ont mentionné des stratégies de communication mises en place pendant les rencontres : le droit de parole et la nécessité d’écouter, de reformuler, de clarifier, d’approfondir et d’employer des mots plus propices à un échange constructif. Ces habiletés de médiation semblaient aider les couples à mieux parler d’eux-mêmes, à mieux écouter et donc à mieux comprendre.
« Ça m’a fait réaliser […] que je devrais vérifier ce que ma femme pense. […] Je veux dire, est-ce que je l’ai comprise, [lui dire] ce que j’ai compris, puis attendre la réponse. Parfois, je pense [avoir compris] et qu’elle a compris, mais peut-être qu’on ne s’est pas compris du tout. » [14331-Joueur_ThérapieCouple]
Certains joueurs et certaines partenaires ont dit avoir progressé dans leur capacité à parler d’eux-mêmes grâce au traitement de couple. De plus, parler de soi devant sa ou son partenaire permettait de saisir immédiatement la réaction de l’autre et d’améliorer ainsi la compréhension mutuelle.
« Je ne suis pas un gars très jasant, mais ici, je dois parler de moi, […] de mes sentiments. Je n’avais jamais fait ça avant. C’est sûr que [le traitement de couple] m’a aidé à apprendre à parler davantage de moi et à être plus ouvert d’esprit. » [16211-Joueur_ThérapieCouple]
« Je pense qu’on règle plus de problèmes de communication tout de suite en disant franchement [ce qu’on pense], face à face. » [14371-Joueur_ThérapieIndividuelle_ThérapieCouple]
Mieux comprendre ce que l’autre vit psychologiquement entraînait souvent davantage d’empathie et une plus grande tolérance. Toutes les idées réunies dans ce troisième thème global n’ont été évoquées que par les joueurs et les partenaires orientés en traitement de couple.
Les partenaires en thérapie de couple comprenaient mieux leur conjoint joueur et, dans certains couples, une discussion s’est engagée autour du thème du jeu et des envies de jouer, qui se poursuivait toute la semaine, créant ainsi un espace d’échange qui débordait les rencontres de traitement.
« C’est comme si les rencontres duraient plus longtemps […] parce qu’il y a une heure complète ici, mais ensuite il y a tous ces petits moments [où on se parle] pendant la semaine. C’est comme un travail d’équipe. » [3380-Joueur_ThérapieCouple]
Certains joueurs avaient aussi l’impression que leur partenaire, de par sa proximité physique et émotionnelle, devenait une ressource plus accessible que la personne thérapeute lorsqu’ils avaient de fortes envies de jouer, voire des rechutes. Mieux comprendre les causes du comportement de jeu de leur conjoint mettait les partenaires en meilleure position pour l’aider.
« Elle était déjà venue en traitement individuel. Même si elle me parlait de ses problèmes de jeu, je pense que je n’avais pas les bons outils pour la comprendre complètement. Mais venir en traitement de couple m’a donné les outils dont j’avais besoin pour la comprendre, en parler et l’aider pour que ça ne recommence pas. » [3381-Partenaire_ThérapieCouple]
Les partenaires qui venaient aux rencontres de couple ont dit avoir appris à réduire les situations qui stimulaient les envies de jouer de leur conjoint, tout en soulignant que c’était difficile à faire.
« Il faut toujours faire attention. Je n’achète pas de [billets] à gratter. […] Et je surveille toujours les gens qui [pourraient provoquer une rechute]. Mais ce n’est pas facile à faire. » [3240-Partenaire_ThérapieCouple]
Les partenaires percevaient souvent le comportement de jeu comme une action méchante et malveillante de la part des joueurs, ou comme un comportement absurde, dénué de sens.
« Parce que, la plupart du temps, [tu dis] : “Comment peux-tu faire ça ? Voyons, c’est fou ! Tu as une tête, tu peux arrêter [de jouer].” C’est difficile à comprendre pour une personne qui n’a pas le problème. » [3240-Partenaire_ThérapieCouple]
Une compréhension mutuelle croissante les aide à modifier cette perception et à voir la souffrance qui sous-tend le comportement de jeu. Grâce au traitement de couple, une meilleure compréhension aide les partenaires à attaquer et à rabaisser moins souvent leur conjoint joueur, et à tenter de le soutenir dans ses efforts de réadaptation. Les joueurs ont clairement mis en avant cet enjeu et jugeaient erronée cette perception de méchanceté.
« Elle ne comprenait rien au jeu. Elle pensait que tout pouvait se guérir, que seuls les fous jouent. [Maintenant,] elle a une autre perception, [elle] comprend ce qui m’arrive, que je n’y vais pas parce que j’ai envie de jouer tout notre argent. […] Maintenant, c’est plus facile pour elle de me soutenir plutôt que de juste crier et me tuer. » [5191-Joueur_ThérapieCouple]
« Ma femme, elle pensait que je voulais lui faire du mal, mais ce n’était pas ça du tout. Le jeu est plus fort que moi, j’y vais même si je sais que je ne devrais pas. » [16311-Joueur_ThérapieCouple]
Les joueurs ne se rendaient pas toujours compte de l’effet de leur comportement de jeu sur leur partenaire. Les rencontres de thérapie de couple ont aidé à accroître cette compréhension, ce qui a soulagé les partenaires.
« Il [mon conjoint joueur] a posé les yeux sur moi […] et m’a dit : “Je ne savais pas que ça te faisait autant de mal et que tu avais si peur.” C’était comme s’il ne s’en était jamais rendu compte. » [3260-Partenaire_ThérapieCouple]
Les partenaires contribuaient à créer un environnement où les envies de jouer et les comportements de jeu de leur conjoint n’étaient pas encouragés. Elles le faisaient en restant vigilantes pour prévenir les stimulations potentielles au jeu, comme le temps passé avec des amis joueurs. Les joueurs ont parfois dit combien ils avaient besoin du soutien de leur partenaire pour maintenir leurs acquis.
« J’ai une maladie qui sera toujours là. Elle sait que le soutien qu’elle me donne est très important [ce qui fait que] maintenant je ne joue que très rarement, ou presque jamais. Maintenant, elle comprend son importance pour moi, et la mienne pour elle aussi. Maintenant, on est importants l’un pour l’autre. » [14371-Joueur_ThérapieIndividuelle_ThérapieCouple]
Plusieurs personnes en thérapie de couple ont mentionné qu’elles avaient cessé de participer à des activités de couple simples (par exemple, aller au cinéma, se tenir la main) ou plus élaborées (par exemple, voyager), mais qu’elles s’y étaient remises, en prenant conscience du plaisir que cela ajoutait à leur relation.
« Ça fait 24 ans qu’on est ensemble et on ne s’était jamais tenu la main [en disant] “je t’aime” et des choses comme ça. Alors maintenant, on a appris à le faire. » [3180-Joueur_ThérapieCouple]
Les couples des deux traitements ont abordé la question de la motivation des joueurs, en particulier la nécessité de les aider à se rendre régulièrement au traitement. La motivation des joueurs à réduire leurs habitudes de jeu, et donc à continuer d’assister aux rencontres, devait être encouragée par les partenaires, ce que les joueurs comme leurs partenaires ont relevé.
La thérapie de couple est perçue comme plus utile que la thérapie individuelle pour soutenir l’assiduité au traitement. Plusieurs des joueurs orientés vers le traitement de couple ont mentionné que, sans la présence de leur partenaire, ils n’auraient pas poursuivi le traitement. Le fait de s’engager envers leur partenaire et de se sentir soutenus par elle avait une importance considérable. Les partenaires qui ont participé au traitement de couple étaient du même avis.
« Je ne sais pas si je me serais rendu jusqu’au bout. Des fois, ça prend un petit coup de pied au derrière. Je ne sais pas si j’aurais eu la motivation de venir chaque fois, c’est plus facile de le faire à deux. […] C’est sûr que c’est moi qui ai le problème, [mais avec] quelqu’un pour te soutenir tout le temps, c’est un peu plus facile. » [5191-Joueur_ThérapieCouple]
« J’ai aussi pris un engagement envers mon partenaire dans cette thérapie [de couple]. Ce n’était pas juste une promesse à moi-même, je pense que ça avait plus de sens pour moi de devoir m’engager [envers] nous deux à ne plus jouer. » [3380-Joueur_ThérapieCouple_ThérapieIndividuelle]
De même, les partenaires des joueurs en traitement individuel estimaient que leur conjoint joueur se serait rendu plus régulièrement aux rencontres de traitement, et aurait donc mieux progressé, si elles-mêmes avaient assisté aux mêmes rencontres.
« Si on avait été en traitement de couple ensemble, ça aurait sûrement duré plus longtemps. Il serait probablement allé jusqu’au bout [du traitement]. Même si j’avais dû le traîner en laisse [aux rencontres]. » [14280-Partenaire_ThérapieIndividuelle]
Plusieurs couples des deux traitements estimaient que les problèmes de jeu étaient imbriqués dans la relation de couple et qu’il fallait donc tout aborder pendant les rencontres de couple. Pour ces personnes, opter pour le traitement de couple allait de soi, puisqu’il répondait plus directement et plus efficacement au problème de jeu et à sa dimension relationnelle.
« C’est le couple, le problème. Si tu joues […, le problème] est dans la famille aussi. Tu n’as plus [d’argent], tu ne dépenses plus [pour la famille], tu continues, tu sors toujours seul. Je pense que la thérapie de couple est meilleure pour rapprocher les deux, on va régler le problème ensemble. » [16271-Joueur_ThérapieCouple]
« Oui, c’est important. C’est sûr que je recommanderais [la thérapie de couple], parce que je ne pense pas que ça puisse marcher tout seul. Ça ne peut pas, ce n’est pas pareil. Je ne peux pas dire à mon conjoint : “Règle ton problème [toi-même]”, [parce que] c’est notre problème. On vit ensemble pour le meilleur et pour le pire, alors c’est notre problème. » [3260-Partenaire_ThérapieCouple]
Ces couples ont en outre rapporté que les problèmes de jeu causaient aux partenaires une souffrance considérable et que le traitement de couple permettait d’aider les deux membres du couple.
« Je pense que tous les couples gagneraient à faire la thérapie de couple. Parce que je pense que la personne qui vit avec quelqu’un qui a un problème [de jeu] souffre autant que le joueur. Tu aides deux personnes en difficulté. D’une pierre deux coups. » [16311-Joueur_ThérapieCouple]
À l’inverse, certains joueurs orientés en traitement individuel estimaient être bien mieux en traitement individuel, jugeant que leur partenaire aurait perdu son temps dans ces rencontres. Ils ne voulaient pas parler à leur partenaire de leurs difficultés personnelles. La thérapie de couple n’aurait été utile, selon eux, que pour traiter les conflits relationnels. Aucun joueur en thérapie de couple n’a exprimé cette opinion.
« [Si j’allais en thérapie de couple,] il faudrait vraiment qu’on s’entende sur le fait que j’ai besoin de parler sans qu’elle soit là. […] Je pense que [la thérapie de couple], ce n’est pas l’endroit pour parler [de difficultés plus personnelles]. » [3441-Joueur_ThérapieIndividuelle]
La plupart des couples étaient satisfaits des services reçus, qu’il s’agisse de la thérapie individuelle ou de la thérapie de couple. Quelques personnes orientées vers le traitement individuel, qui ont ensuite reçu une thérapie de couple, estimaient qu’une combinaison des deux types de traitement aurait été bénéfique, en commençant par des rencontres individuelles avant de travailler en couple. Les partenaires ont mentionné que cela leur aurait permis de parler plus librement pendant le traitement individuel, sans risquer de blesser leur conjoint joueur. Qui plus est, lorsque les partenaires recevaient des services par l’intermédiaire des services aux membres de l’entourage (uniquement pour les couples répartis en thérapie individuelle), la thérapie individuelle comportait un volet d’enseignement où elles apprenaient la psychologie des joueurs, la façon dont le jeu pathologique se développe et tous les éléments susceptibles de les aider à comprendre leur conjoint joueur. Par la suite, les rencontres de couple leur permettaient de parler des problèmes relationnels.
« Je pense que c’est important que la partenaire apprenne ce que ça veut dire, être joueur, quelles sont ses stratégies, tout ce qui entoure le jeu. Ensuite, elle sera mieux préparée pour les rencontres de couple, ce sera plus facile de comprendre ce que son conjoint [joueur] dit. Pour pouvoir dire ce qu’on veut vraiment dire sans avoir peur de blesser l’autre, de le pousser à jouer plus. […] Un traitement individuel suivi d’un traitement de couple, je pense que ce serait parfait. L’individuel, c’est correct, mais [à] un moment donné, tu as absolument besoin du traitement de couple. » [14370-Partenaire_ThérapieIndividuelle_et_ThérapieCouple]
Les joueurs orientés en traitement individuel convenaient pour la plupart qu’il aurait été trop difficile de commencer par des rencontres de couple. Ils auraient eu l’impression de ne pas pouvoir parler librement, de se sentir « tendus ». Ils pensaient toutefois qu’après avoir pris le temps de remettre de l’ordre dans leur situation personnelle, il aurait été bénéfique de poursuivre par des rencontres de couple.
« Commencer en individuel, travailler sur certaines choses, puis après faire de la thérapie de couple. Je suggérerais ça à beaucoup de monde. Si j’avais commencé en couple, tout aurait bloqué. Ça ne m’aurait pas aidé. Si tu peux, fais de l’individuel pendant un temps comme moi, puis après embarque en thérapie de couple. Parce qu’à ce moment-là, tu as travaillé sur des problèmes, tu as compris des choses que tu n’aurais pas comprises [en traitement de couple]. L’individuel m’a aidé à sortir une partie du mauvais, à comprendre des affaires. Ensuite, tu vas en traitement de couple et tu peux aller plus loin. » [3441-Joueur_ThérapieIndividuelle]
Les personnes participantes ont tenu à parler des conditions qui favorisent l’orientation vers le traitement individuel ou conjugal.
Lorsque les joueurs avaient beaucoup de difficulté à s’exprimer et que les partenaires parlaient beaucoup, voire trop, il pourrait être préférable d’orienter les joueurs vers un traitement individuel ; c’était l’avis d’une partenaire qui estimait parler trop.
Par ailleurs, lorsque les joueurs répondaient peu aux besoins de la famille et s’investissaient peu dans la relation de couple, leurs partenaires se sentaient soulagées de savoir que leur conjoint joueur consultait individuellement, car cela leur donnait l’impression d’avoir un peu moins de poids sur les épaules. Les partenaires sentaient qu’elles devaient surcompenser la passivité de leur conjoint. Le fait que les joueurs demandent eux-mêmes de l’aide représentait donc un pas vers leur autonomie et un allègement de la charge excessive des partenaires dans les tâches et corvées familiales.
« Ça [le fait qu’il aille en thérapie individuelle] m’a allégée. Parce qu’il dépend beaucoup de moi pour passer à travers la vie. Alors, le fait que je n’aie pas accès [à sa thérapie] m’a permis de relâcher. J’avais un souci de moins. Quelqu’un d’autre s’occupait de lui. Ça m’a enlevé un poids des épaules, une chose de moins à gérer dans son processus de réadaptation. Avant, j’avais toutes les responsabilités parce qu’il refusait d’en prendre. C’est facile de tout déléguer à ta femme ; quand tu ne prends aucune responsabilité, on ne peut rien te reprocher. Maintenant, quand le téléphone sonne parce qu’il est arrivé ceci ou cela, je ne m’en inquiète pas. C’est à lui de s’en occuper. » [14280-Partenaire_ThérapieIndividuelle]
D’autres couples ont mentionné que le traitement individuel leur permettait de progresser à leur propre rythme, notamment en adaptant la fréquence des rencontres à leurs besoins personnels.
Lorsque les joueurs devaient explorer différents éléments de leur enfance ou de leur adolescence, il était parfois avantageux de se tourner vers le traitement individuel, ce qui donnait aux joueurs tout l’espace nécessaire pour parler librement d’eux-mêmes.
Un joueur ayant participé au traitement de couple a mentionné que, pour être retenu, le couple devait déjà avoir une relation de confiance. Il a rapporté que son cheminement thérapeutique l’avait amené à faire des liens avec son enfance, et donc à révéler une partie de son histoire personnelle à sa partenaire. Il a dit combien le souhait de bâtir une relation de couple solide avait été un outil très aidant pour entreprendre à deux le traitement du jeu pathologique. D’autres joueurs plus timides ont mentionné que la présence de leur partenaire leur avait permis de s’ouvrir plus facilement devant la personne thérapeute. Ils sentaient qu’il leur aurait été plus difficile de parler d’eux-mêmes en tête-à-tête avec la personne thérapeute.
D’autres joueurs recommandaient clairement le traitement de couple lorsque les joueurs voulaient sauver leur relation de couple. La compréhension mutuelle favorisait un soutien réciproque, alors que la thérapie individuelle risquait d’aboutir à une rupture.
« Si la personne ne tient pas à sa partenaire, [qu’il] le fasse [le traitement] tout seul. Mais si tu veux que ta relation avec ta femme survive, je pense que c’est mieux d’impliquer l’autre personne qui est dedans. Comme ça, elle peut mieux te comprendre, et ensuite elle va pouvoir t’aider. Et toi aussi, tu vas comprendre des choses. » [14331-Joueur_ThérapieCouple]
Cette étude, qui est à notre connaissance la première à documenter et à comparer l’expérience de joueurs et de leurs partenaires ayant reçu un traitement individuel ou de couple pour le jeu pathologique, aide à mieux comprendre les processus thérapeutiques en jeu et à cerner les enjeux du choix entre les différents types de traitement. Si les effets du jeu pathologique sur les couples ont été bien décrits dans diverses études quantitatives (Trudel et al., 2008), l’expérience de ces couples dans la réadaptation et le processus thérapeutique est restée largement inexplorée. Il faut pourtant tenir compte de cette expérience si l’on veut élaborer et améliorer des traitements du jeu pathologique qui prennent en considération la situation et les besoins propres aux couples.
Cette étude a mis en évidence cinq grands thèmes du processus thérapeutique, relevés par les joueurs et leurs partenaires après le traitement individuel ou de couple : (1) l’anxiété des joueurs à l’idée de devoir révéler leurs problèmes de jeu en traitement de couple ; (2) le souhait de développer, dans les deux types de traitement, une compréhension mutuellement bénéfique du jeu et de ses effets sur les partenaires ; (3) la transformation des attributions négatives grâce à une communication plus efficace au sein du couple, favorisée par la thérapie de couple ; (4) la contribution des partenaires aux changements du comportement de jeu et à la prévention des rechutes, toutes deux mieux soutenues en thérapie de couple ; et (5) la nature interpersonnelle du jeu et ses liens avec la relation de couple. Les personnes participantes ont en outre formulé quelques recommandations sur les conditions qui ont aidé à choisir l’un ou l’autre type de traitement.
L’effet du jeu pathologique sur les couples différait selon le point de vue, celui du joueur ou celui de la partenaire. Quel que soit le traitement reçu, les joueurs ont parlé de la difficulté de parler d’eux-mêmes devant leur partenaire, et plus encore de parler de leur comportement de jeu. De fait, de nombreux auteurs ont rapporté que les joueurs mentent constamment à leur partenaire (Lorenz et Yaffee, 1989 ; Dickson-Swift et al., 2005). Le comportement de jeu est relativement facile à cacher, puisqu’il ne laisse aucune trace physiologique (McComb et al., 2009). Les joueurs sont conscients de l’effet négatif que peut avoir leur tromperie sur la qualité de la relation de couple, et craignent donc de perdre la confiance de leur partenaire et de susciter sa colère. La malhonnêteté des joueurs est décrite comme l’une des principales causes de tension et de conflit dans les relations de couple (Blaszczynski et al., 1999 ; Dickson-Swift et al., 2005). Ce sont probablement ces enjeux qui, dans la présente étude, ont amené les joueurs à dire que le traitement individuel leur permettait de se dévoiler davantage que le traitement de couple. Passer d’une période de mensonge constant envers sa partenaire à une période où l’on dit la vérité n’a certainement rien de simple et suscite une appréhension considérable chez les joueurs. Quant aux partenaires, elles ont largement exprimé le besoin de développer une meilleure compréhension mutuelle, un besoin partagé par les joueurs, et ce malgré leurs appréhensions.
D’un côté, les partenaires, confrontées pendant des années à la dissimulation des habitudes de jeu, avaient du mal à comprendre les raisons qui poussaient les joueurs à des comportements aussi extrêmes. Elles cherchaient donc à faire la lumière sur la situation. De l’autre, les joueurs ont rapporté ne pas savoir comment parler à leur conjointe de leur cheminement lorsqu’ils étaient en thérapie individuelle. D’autres études qualitatives ont fait état de ces difficultés de communication (Lee et Rovers, 2008 ; Trudel et al., 2008), qui comprennent des schémas comme la négativité, l’improductivité, le blâme, l’évitement et le retrait (Lee, 2002). Les personnes en thérapie de couple ont rapporté combien ce type de traitement les avait aidées à développer leurs habiletés de communication, d’abord grâce à la présence d’une tierce personne neutre, mais aussi grâce aux exercices pratiqués pendant les rencontres. Certaines des personnes en traitement individuel ont mentionné qu’elles auraient aimé essayer le traitement de couple. En évoquant le rôle déterminant de la personne thérapeute, les personnes participantes renvoyaient indirectement au concept d’alliance thérapeutique. Dans le contexte de la thérapie de couple, celle-ci inclut la notion d’un climat de sécurité créé par la personne thérapeute, élément fondamental qui permet aux deux membres du couple de parler d’eux-mêmes sans craindre une contre-attaque (Beck et al., 2006). Une méta-analyse a d’ailleurs montré que l’alliance thérapeutique en traitement de couple présentait une taille d’effet modérée pour la prédiction de l’efficacité du traitement (Friedlander et al., 2011). Puisque le mensonge, mais aussi la colère et le désir de vengeance, sont fréquents dans les couples dont un membre est joueur pathologique, un climat sûr et neutre où chaque personne peut être entendue de façon égale (Boszormenyi-Nagy et al., 1991) permet à chaque personne de s’exprimer et d’écouter l’autre parler d’enjeux relationnels fondamentaux.
Tepperman et Korn (2006) avaient déjà observé qu’une meilleure relation de couple était associée à un plus grand intérêt des joueurs pour la modification de leur comportement de jeu. Les résultats portant sur les opinions des couples ayant reçu un traitement de couple ont permis de mieux documenter les processus qui conduisent à une probabilité plus élevée de changement chez le joueur. Ces couples ont rapporté qu’une meilleure communication favorisait une plus grande empathie mutuelle et améliorait la qualité de la relation. D’un côté, les partenaires ont modifié leurs attributions, en percevant moins d’intentions malveillantes dans le comportement de jeu. De l’autre, les joueurs prenaient davantage conscience du mal que leur comportement de jeu faisait à leur partenaire. Ces résultats indiquent que les partenaires ont compris que la mauvaise conduite des joueurs n’était pas le signe d’une volonté délibérée de leur faire du mal, ce qui facilite la réconciliation (Hook et al., 2015). Des différences selon le genre ont été relevées : chez les femmes, le changement des attributions les aidait à pardonner à leur conjoint, tandis que chez les hommes, une plus grande empathie envers leur épouse accroissait leur capacité à lui pardonner (Fincham et al., 2002). Il n’est pas surprenant que le thème du changement des attributions soit présent dans les propos des couples ayant reçu un traitement de couple, puisque le comportement excessif des joueurs est un bon exemple de trauma relationnel. Leur comportement viole les attentes et les croyances des partenaires quant à une relation d’attachement et, ce faisant, déstabilise leur sentiment de sécurité en minant leur capacité à prévoir les comportements futurs (Gordon et Baucom, 1998). Le concept de pardon, utilisé dans plusieurs études sur le trauma relationnel dans les couples (Greenberg et al., 2010), présente plusieurs similitudes avec les processus évoqués par les personnes participantes, par exemple la transformation des sentiments négatifs (colère, sentiments de vengeance) en un attachement et une empathie accrus (Malcolm et al., 2005) et l’acquisition d’une vision plus réaliste du conjoint (Gordon et Baucom, 1998). Il semblerait utile de poursuivre les recherches sur le rôle du pardon dans les couples dont un membre est joueur. Les études devraient porter sur les stratégies thérapeutiques qui facilitent le mieux cette amélioration des sentiments négatifs, puisque ce processus de pardon est prépondérant dans la prédiction de l’amélioration relationnelle après le traitement (Meneses et Greenberg, 2014). Par ailleurs, il semblerait difficile de s’engager dans un processus de pardon sans aide extérieure (Ferland et al., 2017).
Bien des personnes en traitement de couple ont rapporté que les partenaires avaient pu aider les joueurs à éviter la rechute. Ce constat contredit ceux d’une autre étude, menée auprès de joueurs et de leurs partenaires qui n’étaient pas en traitement, selon laquelle la plupart pensaient que les partenaires ne pouvaient pas influencer le comportement des joueurs (Tepperman et Korn, 2006). Plusieurs études ont relevé que les partenaires avaient parfois, sans le vouloir, des comportements qui favorisaient le jeu (Bertrand et al., 2008), notamment des tensions relationnelles liées au contrôle de l’argent par la partenaire (Lorenz et Yaffee, 1989). En matière d’abus de substances, on demandait aux partenaires d’augmenter les comportements reconnus comme favorables à l’abstinence (par exemple, éviter l’exposition aux substances ou aux situations à risque), de diminuer ceux qui favorisaient involontairement la consommation (par exemple, protéger la personne dépendante des conséquences négatives naturelles de sa consommation) et d’être activement disponibles pour parler des situations difficiles ou d’autres aspects liés à la réduction (Meyers et Smith, 2009 ; O’Farrell et Clements, 2012). Des articles cliniques (McGurrin, 1992) et des études (Krishnan et Orford, 2002) consacrés au jeu pathologique semblent aller dans le même sens, en relevant que des partenaires remboursaient les dettes, présentaient des excuses aux employeurs pour les absences au travail et se chargeaient des négociations avec les créanciers, favorisant ainsi potentiellement la poursuite du jeu. Les propos des personnes participantes de la présente étude, en particulier de celles qui étaient en traitement de couple, tendent à confirmer ces hypothèses, à savoir que les partenaires peuvent aider les joueurs à arrêter de jouer et à éviter les rechutes. Elles ont aussi souligné que les partenaires jouaient un rôle de « supervision » pour éviter la rechute et proposaient davantage d’activités de couple agréables, sans lien avec le jeu.
Plusieurs personnes participantes ont souligné la dimension intrinsèquement relationnelle des problèmes de jeu, insistant ainsi sur la nécessité d’impliquer la partenaire dans le traitement. Ce constat explique probablement la grande satisfaction à l’égard du traitement de couple et l’intérêt de plusieurs personnes en traitement individuel pour ce dernier. Cette insistance sur la dimension relationnelle du jeu pathologique est commentée par de nombreux auteurs, qui soulignent l’effet très négatif du jeu sur les partenaires et sur la famille (Dickson-Swift et al., 2005 ; Ferland et al., 2008 ; Kourgiantakis et al., 2013). Le jeu érode la confiance, provoque dépression et anxiété dans la famille (Ferland et al., 2017), et réduit le temps de qualité passé ensemble ainsi que la qualité de la communication (Dowling et al., 2016 ; Ferland et al., 2017). Cette dimension relationnelle se voit aussi dans les bénéfices de l’implication des membres de la famille (Ingle et al., 2008) dans le traitement des joueurs pathologiques, en particulier des partenaires (Lee et Awosoga, 2015). Toutefois, quelques personnes, surtout des joueurs ayant suivi un traitement individuel, estimaient que les conjointes n’étaient pas concernées par ce qui se discutait en traitement et qu’elles y perdraient leur temps. Ces propos ressemblaient à ceux de joueurs qui n’étaient pas en traitement, ainsi qu’à ceux de leurs partenaires (Tepperman et Korn, 2006). Il semblerait donc que participer à un traitement de couple ait fait prendre conscience aux joueurs de l’importance de la dimension relationnelle de leur problème, et donc de la nécessité d’un traitement de couple qui en tienne compte. Les joueurs qui n’avaient pas suivi de traitement avec la participation de leur conjointe étaient plus susceptibles de dire que l’implication de leur partenaire n’était pas nécessaire.
Le problème de l’abandon précoce du traitement par les joueurs a été décrit comme un sujet prioritaire de la recherche clinique (Toneatto et Millar, 2004). Or les joueurs orientés vers le traitement de couple ont rapporté s’être rendus plus régulièrement au traitement en raison de la présence de leur partenaire. Les partenaires dont le conjoint joueur avait été orienté vers le traitement individuel ont dit qu’elles auraient aimé avoir plus d’influence sur sa présence aux rendez-vous, et que cela aurait été plus facile en traitement de couple. Certains résultats de recherche ont montré que la vie commune influençait positivement la présence au traitement des joueurs pathologiques (Aragay et al., 2015), mais d’autres résultats n’ont pas confirmé ce constat (Ingle et al., 2008). Il semblerait néanmoins que le maintien en traitement soit plus probable lorsque les joueurs bénéficient d’un soutien dans leur entourage (Grant et al., 2004). Lorsque la famille participait activement au traitement, les joueurs pathologiques étaient présents plus souvent et restaient en traitement 30 % plus longtemps que ceux dont aucun membre de la famille n’était impliqué (Ingle et al., 2008). Même une aide directe mais minimale, apportée uniquement par des proches concernés, a contribué à réduire le nombre de jours de jeu et à améliorer la qualité de la relation (Hodgins et al., 2007).
Certaines personnes participantes ont exprimé leur intérêt pour une approche qui combinerait traitement individuel et traitement de couple. Aucun essai clinique de ce type n’a, à notre connaissance, été mené dans le traitement du jeu pathologique. Cela dit, dans le traitement de l’abus de substances, une combinaison d’un traitement individuel ou de groupe, d’une part, et d’un traitement de couple, d’autre part, s’est révélée plus efficace que le traitement individuel seul (O’Farrell et Clements, 2012), ce qui ouvre la porte à une combinaison possible de ces deux types de traitement. À l’inverse, le traitement de couple en groupe s’est révélé nettement moins efficace que le traitement de couple standard (dans les deux cas en association avec un traitement individuel) dans le travail auprès de personnes alcooliques, ce qui souligne l’importance d’évaluer l’efficacité des diverses façons d’offrir un traitement (O’Farrell et al., 2016).
Les personnes participantes ont également relevé des conditions qui ont favorisé ou entravé leur participation à l’un ou l’autre type de traitement. Les personnes en thérapie de couple ont souligné l’importance d’une relation de couple satisfaisante au début de la thérapie, et du souhait de préserver cette relation, comme facteurs contribuant à la réussite d’une thérapie de couple. Ces propos sont étayés par la littérature clinique et scientifique, qui rapporte que la stabilité relationnelle est un atout dans le traitement de couple des addictions (O’Farrell et Fals-Stewart, 1999). Sans surprise, la littérature scientifique montre aussi que tous les indicateurs d’une plus grande sévérité du problème sont associés à un moindre succès du traitement de couple de l’abus de substances. Il est probable que cela s’applique aussi au traitement de couple du jeu pathologique. Les signes fréquemment rapportés sont une consommation sévère de drogues et d’alcool, des problèmes liés aux drogues et à l’alcool chez les deux membres du couple, une violence sévère et chronique (Birchler et al., 2008) et des problèmes de santé mentale (O’Farrell et Fals-Stewart, 2006 ; Birchler et al., 2008). En outre, certaines personnes participantes ont affirmé que, si les joueurs ne souhaitaient pas parler de tous leurs problèmes à leur partenaire, il vaudrait mieux recourir à la thérapie individuelle ou à une combinaison des deux. Les recherches futures devraient tenter d’établir des critères pour orienter les joueurs en couple vers un traitement individuel, de couple ou combiné.
La présente étude comporte certaines limites. D’abord, il est raisonnable de penser que les personnes qui ont accepté de participer à l’étude avaient une attitude favorable à l’implication du couple dans le traitement, puisqu’il s’agissait de l’un des deux types de traitement auxquels elles pouvaient prendre part. Il est probable que les enjeux relationnels étaient au cœur des préoccupations des joueurs et des partenaires qui ont accepté de participer au projet, et que leurs commentaires seraient plus favorables au traitement de couple. Un biais de désirabilité sociale a donc pu jouer. Par ailleurs, même si l’étude a été présentée de façon neutre comme une comparaison des deux types de traitement, il est possible que les personnes participantes aient eu l’impression que l’équipe de recherche et l’équipe clinique privilégiaient le traitement de couple, et qu’elles aient ensuite voulu plaire à l’équipe de recherche dans leurs réponses lors de l’entretien qualitatif. De même, il aurait été utile d’interroger les personnes avant le traitement sur leurs impressions quant aux avantages et aux inconvénients de chaque type, puis de comparer après le traitement leurs opinions sur le traitement et sur ses effets sur leur réadaptation. Des analyses de contraste selon le genre, la présence ou non d’enfants et la gravité des problèmes de jeu auraient été intéressantes à explorer, mais la taille de l’échantillon était trop petite pour permettre de telles analyses.
Les personnes participantes ont soulevé plusieurs enjeux relationnels liés au fait que l’un des membres du couple était joueur pathologique, et ont par conséquent insisté sur la façon dont le traitement de couple les avait aidées à faire face à ces enjeux et à leur situation d’ensemble. Ces propos ont été tenus à la fois par les joueurs et par les partenaires. Ils étaient proportionnellement plus fréquents (pratiquement unanimes, en fait) parmi les personnes en traitement de couple, mais ils ont aussi été tenus par plusieurs personnes du groupe en traitement individuel, qui percevaient plusieurs bénéfices potentiels au traitement de couple. À l’inverse, les avantages du traitement individuel ont été soulignés presque exclusivement par des personnes qui avaient suivi ce traitement, ce qui donne à penser que les inconvénients du traitement de couple tenaient plus souvent d’une peur anticipée que d’une expérience réelle. Cela dit, le traitement individuel semblait bien présenter des bénéfices indéniables.
Les propos des personnes participantes ont mis en lumière l’intérêt et les bénéfices du traitement de couple, et en appuient la pertinence clinique. Les couples dont l’un des membres était joueur pathologique devaient apprendre à se comprendre mutuellement et prendre part à la reconstruction de leur confiance. Pour cela, ils avaient besoin d’une aide extérieure. Cela dit, les partenaires sont aussi devenues une source d’aide au cours de ce processus. Ces résultats soulignent la nécessité de poursuivre les recherches sur la façon dont les couples changent lorsqu’un de leurs membres tente de mettre fin au jeu pathologique. Par exemple, la dimension du pardon, mais aussi le trauma vécu par les partenaires, mériteraient une attention particulière dans les recherches futures, en traitement de couple mais aussi en traitement individuel pour les partenaires. Les résultats actuels soulignent également la nécessité d’évaluer la pertinence des divers types de traitement du jeu, y compris des différentes façons d’impliquer les membres de la famille. Il convient aussi de noter la nécessité de poursuivre les recherches auprès d’une clientèle présentant des problèmes concomitants d’abus de substances et de jeu. Les membres des équipes cliniques qui ont participé à l’étude ont souligné la fréquence de ces problèmes concomitants. En somme, un éventail de traitements visant les multiples besoins des joueurs et de leurs partenaires semblerait une réponse mieux adaptée à un problème complexe comme le jeu pathologique. Les recherches futures devraient chercher différentes façons d’intégrer les partenaires au traitement.
Complexe Systémique : à retenir
L’étude a le mérite de donner la parole aux deux membres du couple, et pas seulement à la personne qui joue. Elle montre que le jeu pathologique n’est pas une affaire strictement individuelle : le mensonge, la méfiance et l’épuisement de la partenaire en font un véritable trauma relationnel. En séance de couple, la présence d’un tiers neutre rend possibles des échanges que la maison ne permet plus ; la partenaire cesse de lire le jeu comme de la méchanceté, le joueur découvre la peur et la souffrance qu’il a causées, et l’assiduité au traitement progresse. Mais le cadre de couple a un coût : la peur de tout dire devant l’autre, que le suivi individuel apaise. D’où la piste, formulée par les couples eux-mêmes, d’un parcours séquencé, de l’individuel vers le couple, et d’une orientation discutée selon la confiance et la sécurité du lien, la violence et les addictions associées restant des contre-indications à évaluer. Les limites sont nettes : 21 couples québécois, des entretiens courts, un biais probable en faveur du couple. À lire avec l’article sur les familles face aux méfaits des jeux d’argent, et avec l’article sur la guérison du couple après une infidélité.
Notes de l’original
1 Dans le présent article, les termes joueur, joueur pathologique, conjoint et conjoint joueur désignent tous le même membre du couple, à savoir la personne qui a le problème de jeu pathologique. Cette personne étant le plus souvent un homme, le masculin est employé dans l’article pour la désigner. À l’inverse, le terme partenaire désigne le membre du couple qui ne joue pas, le plus souvent une femme ; les pronoms suivent en conséquence.
2 Cette étude a été approuvée par trois comités d’éthique : le Comité d’éthique de la recherche Dépendance, inégalités sociales et santé publique (DIS) du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal (CÉRT-2010-112), le comité d’éthique de l’Université du Québec à Trois-Rivières (CER-10-156-06.13) et le Comité d’éthique de la recherche en santé chez l’humain du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS) (2011-284, 10-171).
3 Mais pas au cours des 6 derniers mois précédant le début de l’étude.
4 Chaque citation d’entretien est identifiée par (a) un numéro propre à chaque personne, (b) son statut de joueur ou de partenaire et (c) la modalité de traitement reçue (thérapie individuelle, thérapie de couple, voire les deux dans quelques cas).
Financement. Cette recherche a été financée par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC 2010-AC-137100 et 2015-JU-180187).
Contributions. JT : contribution partagée à la conception ou au devis du travail, à l’interprétation des données et à la rédaction de la dernière version ; approbation finale de la version à publier. MD, KB, NB-M, FF, A-CS et MS-J : contribution partagée à la conception ou au devis du travail, et relecture critique du texte. MC : analyse et interprétation partagée des données, rédaction de la première version, vérification des références.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare que la recherche a été menée en l’absence de toute relation commerciale ou financière susceptible d’être interprétée comme un conflit d’intérêts potentiel.
Références
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Traduction non officielle en français de L’expérience des couples dans le processus de traitement du jeu pathologique : thérapie de couple ou thérapie individuelle, par Joël Tremblay, Magali Dufour, Karine Bertrand, Nadine Blanchette-Martin, Francine Ferland, Annie-Claude Savard, Marianne Saint-Jacques et Mélissa Côté, Frontiers in Psychology, vol. 8, article 2344 (2017), doi : 10.3389/fpsyg.2017.02344, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « The Experience of Couples in the Process of Treatment of Pathological Gambling: Couple vs. Individual Therapy », publié dans Frontiers in Psychology (2017) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Tremblay, J., Dufour, M., Bertrand, K., Blanchette-Martin, N., Ferland, F., Savard, A.-C., Saint-Jacques, M., et Côté, M. (2017). L’expérience des couples dans le processus de traitement du jeu pathologique : thérapie de couple ou thérapie individuelle (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-experience-des-couples-dans-le-processus-de-traitement-du-jeu-pathologique-therapie (Œuvre originale publiée en 2018 dans Frontiers in Psychology, 8, 2344 (2017) ; republiée en 2017 par Frontiers in Psychology, https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2017.02344/full)
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