Clinical Child Psychology and Psychiatry · Famille
Quand un enfant a un trouble psychiatrique, ses frères et sœurs s’ajustent, se taisent, arrangent. Aux Pays-Bas, l’équipe d’Elien Veldhuizen a écouté treize enfants de 8 à 15 ans qui disent attendre moins un programme qu’une oreille attentive, du temps seul avec leurs parents et une aide qui passe par le jeu.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’importance du soutien informel et d’une oreille attentive : une analyse narrative du conflit émotionnel et des besoins de soutien des frères et sœurs d’enfants ayant un trouble psychiatrique, par Elien E. Veldhuizen, Gaston Franssen, Patricia F. Schothorst et Floortje E. Scheepers, publié dans Clinical Child Psychology and Psychiatry (SAGE) (2023), doi : 10.1177/13591045221127929, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; le schéma reste en anglais, avec une légende traduite. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Paradoxalement, le besoin d’une vie familiale « normale » et simple exige des frères et sœurs une adaptation « artificielle ».
Elien E. Veldhuizen, Gaston Franssen, Patricia F. Schothorst et Floortje E. Scheepers
Résumé
Cette étude examine l’impact des troubles psychiatriques d’un enfant sur ses frères et sœurs, tel que ces derniers le décrivent, et évalue les formes de soutien auxquelles ces enfants tiennent le plus. Nous avons utilisé un devis de recherche qualitatif, avec des entretiens ouverts, pour inviter des enfants de 8 à 15 ans à parler de ce qu’ils vivent avec un frère ou une sœur ayant un trouble psychiatrique. Leurs récits ont été analysés dans un cadre phénoménologique herméneutique, afin de dégager des thèmes narratifs et d’interpréter le sens des expériences partagées. Neuf thèmes narratifs communs se dégagent de notre analyse. Dans l’ensemble, les frères et sœurs disent éprouver un tiraillement à l’idée d’adapter leur vie au trouble de leur frère ou de leur sœur, et signalent un besoin d’attention personnalisée de la part de leurs parents. Ils indiquent aussi que participer aux soins de leur frère ou de leur sœur les aide à mieux comprendre son comportement. Enfin, ils révèlent que, d’après leur expérience, les formes de soutien formelles et protocolisées mettent au premier plan les problèmes familiaux et le stress. Nous recommandons donc d’associer les enfants au processus de soin, de reconnaître leurs besoins et leurs conflits personnels, et de prêter attention au style du soutien : une aide proposée de manière informelle ou ludique, plutôt que formelle et protocolisée, pourrait être une façon plus efficace de répondre aux besoins des frères et sœurs.
Mots-clés : phénoménologie herméneutique, trouble psychiatrique, recherche narrative, soutien à la fratrie, expériences personnelles, conflit émotionnel, besoins de soutien, frères et sœurs, enfants
Dans le monde, environ 13,4 % des enfants et des adolescents ont un trouble psychiatrique (Guilherme et al., 2015), et beaucoup d’entre eux grandissent avec des frères et sœurs. Grandir avec un frère ou une sœur ayant un trouble psychiatrique peut avoir des conséquences importantes pour un enfant : la relation fraternelle exerce une influence majeure sur le développement personnel des frères et sœurs (Boer, 2012 ; Dijken, 2013), dans un sens négatif comme positif. D’un côté, les frères et sœurs sans diagnostic risquent de développer eux aussi des problèmes psychiques, du fait de difficultés dans leur fonctionnement social, leurs résultats scolaires ou leur bien-être psychologique (Boer, 2012 ; Mascha et Boucher, 2006 ; Naylor et Prescott, 2004 ; Pit-Ten Cate, 2000 ; Verhulst, 2015). Des recherches récentes confirment une prévalence accrue de la psychopathologie chez les frères et sœurs d’enfants ayant des problèmes de santé mentale (Ma et al., 2020) ; dans la même veine, grandir avec un frère ou une sœur ayant un trouble du développement peut affecter les capacités d’empathie et la théorie de l’esprit (Eyuboglu et al., 2018). D’un autre côté, vivre avec un frère ou une sœur ayant un trouble psychiatrique peut aussi se traduire par une plus grande maturité, davantage de patience et de meilleures compétences sociales (Meadan et al., 2010 ; Okma et al., 2015).
On s’accorde généralement à dire que les frères et sœurs d’enfants ayant un trouble psychiatrique tirent profit d’un soutien supplémentaire (Cox et al., 2003 ; Moyson et Roeyers, 2012). Heureusement, plusieurs possibilités d’aide ont déjà été identifiées. Les parents, en premier lieu, jouent un rôle important de guidance et de soutien (Boer, 2012 ; Okma et al., 2015). Le soutien d’autres membres de la famille peut en outre « amortir » l’impact de la vie avec un enfant ayant un trouble psychiatrique (Giallo et Gavidia-Payne, 2006). Il existe aussi un choix (limité) d’aides professionnelles, comme les groupes de soutien et les formations. Si la littérature sur les effets des groupes de soutien pour frères et sœurs en contexte psychiatrique est croissante, ces études portent souvent sur des troubles précis (Jones et al., 2020 ; Tudor et Lerner, 2015). Ces travaux soulignent en outre qu’il faut davantage de recherche pour répondre au mieux aux besoins des frères et sœurs.
Les recherches existantes sur les conséquences pour les frères et sœurs d’enfants ayant un trouble psychiatrique ont principalement porté sur les enfants ayant un trouble du spectre de l’autisme (Eyuboglu et al., 2018 ; Mascha et Boucher, 2006). Surtout, la plupart des recherches s’appuient sur ce que rapportent les parents et ne prennent pas en compte le point de vue des frères et sœurs eux-mêmes (Carel et Györffy, 2014 ; Meadan et al., 2010). Les travaux de Moyson et Roeyers font exception : cette équipe a examiné des récits personnels de frères et sœurs, recueillis par des entretiens approfondis, afin d’évaluer leur qualité de vie (Moyson et Roeyers, 2012). Elle indique que l’analyse de tels récits peut aider à répondre aux besoins des frères et sœurs.
Malgré ce que l’on sait des effets, sur ses frères et sœurs, de la vie avec un enfant ayant un diagnostic psychiatrique, on sait donc peu de chose de ce que les récits personnels de ces frères et sœurs disent de leur expérience, de ce dont ils ont besoin, et de la manière dont la recherche et les équipes soignantes peuvent tirer parti de ces récits. L’objectif de cette recherche est donc de reconnaître le point de vue des enfants qui ont un frère ou une sœur ayant un trouble psychiatrique, en se centrant sur l’expérience et les besoins qu’ils décrivent eux-mêmes. Notre but est de proposer une analyse qualitative de récits d’enfants ayant un frère ou une sœur diagnostiqués, et de repérer les régularités thématiques qui s’en dégagent. Notre étude s’inscrit dans le projet Banque de récits en psychiatrie (Verhalenbank Psychiatrie) du Centre médical universitaire d’Utrecht, qui recueille et analyse des récits personnels de personnes soignées, de proches et de professionnels de la psychiatrie dans le but d’améliorer les soins (Verhalenbank, s. d.). Dans cette étude, nous avons recueilli les récits de frères et sœurs d’enfants ayant un trouble psychiatrique afin d’évaluer l’impact du fait d’avoir un frère ou une sœur concernés par un trouble. De plus en plus de données montrent que les jeunes enfants sont effectivement capables de rendre compte avec précision de leur expérience si on leur en donne l’occasion et si les questions sont à leur portée (Moyson et Roeyers, 2012). Le but de notre recherche est donc d’explorer quelles formes de soutien les frères et sœurs jugent utiles (ou inutiles) pour eux, et pourquoi, afin que les formes de soutien puissent être ajustées au mieux à leurs besoins.
Nous avons inclus les personnes par échantillonnage raisonné, car nous voulions recueillir des connaissances sur des expériences comparables liées à des situations psychiatriques et familiales précises. Nous n’avons donc inclus que des enfants de 8 à 16 ans ayant un frère ou une sœur de moins de 18 ans avec un diagnostic de trouble psychiatrique. Le recrutement a eu lieu entre mars 2017 et mars 2018, de deux manières : des invitations écrites ont été envoyées aux parents d’enfants hospitalisés à l’hôpital de jour de pédopsychiatrie du Centre médical universitaire d’Utrecht ; et des brochures d’information ont été présentées aux parents qui assistaient à des conférences sur les troubles du développement organisées par la même institution en 2017.
Les frères et sœurs ayant leur propre diagnostic de trouble psychiatrique étaient exclus. Les diagnostics précis des frères ou sœurs de ces enfants n’étaient pas toujours comparables sans difficulté, car il existe des différences nettes entre, par exemple, le TDAH et le TED-NS, mais comme nous nous intéressions à ce que les expériences des frères et sœurs avaient en commun, nous avons inclus des enfants dont le frère ou la sœur avait reçu un diagnostic relevant de tout un éventail de troubles psychiatriques.
L’échantillon final comptait 13 frères et sœurs, appartenant à 12 familles, avec un âge moyen de 10,5 ans et une répartition de 8 à 15 ans : 6 filles et 7 garçons. L’âge moyen des 15 enfants ayant un trouble était de 11,3 ans, et 80 % étaient des garçons. La taille de l’échantillon est peut-être réduite, mais avec des groupes relativement homogènes comme celui-ci, la saturation des données peut être atteinte entre 6 et 12 entretiens (Guest et al., 2006). Les données démographiques et les caractéristiques des enfants ayant un trouble figurent au tableau 1. Ce projet a été approuvé par la commission d’éthique médicale du Centre médical universitaire d’Utrecht ; un consentement éclairé écrit a été obtenu des personnes participantes et de leurs deux parents.
Tableau 1 — Caractéristiques des enfants ayant un trouble psychiatrique (n = 15)*
* Trois personnes participantes avaient deux frères ou sœurs ayant un trouble psychiatrique ; deux personnes participantes venaient de la même famille, avec un seul enfant ayant un trouble psychiatrique.
Nous avons mené avec les personnes participantes des entretiens approfondis non structurés, en néerlandais. Nous avons choisi un devis de recherche qualitatif, comme décrit ci-dessous. Plusieurs mesures ont été prises pour instaurer un climat de confiance, essentiel lorsqu’on interroge des enfants (Moyson et Roeyers, 2012). Les frères et sœurs pouvaient choisir le lieu de l’entretien où ils se sentiraient le plus à l’aise. En outre, une liste de sujets ouverte a été utilisée, qui permettait aux personnes participantes de proposer leurs propres sujets. L’entretien commençait par des questions ouvertes et personnelles (par exemple « Qu’est-ce qui te donne de la joie ? », « Quels sont tes souhaits ? »), pour que les enfants se sentent à l’aise avant de parler de leur relation avec leur frère ou leur sœur. Les entretiens duraient au maximum 60 minutes. Ils datent de 2018, car ce projet a été mené dans le cadre de stages (bénévoles) et demande, par nature, beaucoup de temps. On peut néanmoins supposer sans risque que les données recueillies restent pertinentes, puisque ni les troubles diagnostiqués ni le contexte des soins n’ont connu de changement fondamental.
Les entretiens ont été enregistrés et transcrits par des personnes en études de médecine. Les transcriptions ont été analysées selon une méthode qualitative fondée sur la phénoménologie herméneutique. La phénoménologie herméneutique est une méthode couramment utilisée pour interpréter le sens des expériences des personnes interrogées. Elle vise à dégager des aspects des expériences subjectives ainsi qu’à en évaluer et en interpréter le sens (Lindseth et Norberg, 2004 ; Manen, 2005 ; Ricœur, 1976). Nous partons donc du principe qu’une analyse phénoménologique herméneutique de récits personnels donne accès à la manière dont les personnes vivent et évaluent leurs conditions de vie. En isolant des aspects de l’expérience tels qu’ils sont racontés dans certains passages du récit d’une personne participante, en les comparant à des expériences apparentées dans d’autres passages du même récit, puis aux expériences racontées par d’autres personnes participantes, des « thèmes » récurrents et partagés commencent à émerger. Le récit individuel peut ainsi être analysé comme une source de compréhension d’expériences partagées. Cette méthode a déjà été utilisée pour étudier les récits de parents d’enfants ayant un trouble psychiatrique (Pejlert, 2001) et pour interpréter l’expérience de frères et sœurs d’enfants ayant un autisme et une déficience intellectuelle (Moyson et Roeyers, 2012).
Notre analyse comportait trois phases. D’abord, une lecture initiale ou « naïve » des transcriptions a permis une première compréhension du récit dans son ensemble. Ensuite, les structures récurrentes ont été repérées et codées. Le texte de la transcription a alors été découpé en « unités de sens », c’est-à-dire en passages portant sur des expériences précises. En comparant les « sous-thèmes » (individuels) des unités de sens d’un entretien à l’autre, des « thèmes principaux » transversaux et partagés ont pu être dégagés. Enfin, l’ensemble des unités de sens, des sous-thèmes et des thèmes principaux a été constamment validé à la lumière des résultats des phases d’analyse précédentes. Il en est résulté un processus circulaire (voir figure 1), qui garantissait que les résultats de chaque étape de l’analyse concordaient avec ceux des étapes précédentes. Après une première analyse complète, le texte a été lu par une seconde personne chargée de l’évaluation. Toutes les analyses et tous les codes ont été discutés au sein du groupe de recherche.

La lecture naïve a abouti à une compréhension générale de la structure et du contenu d’ensemble du récit. Dans la plupart des récits, les frères et sœurs évoquaient les difficultés de la vie commune avec leur frère ou leur sœur ayant un trouble psychiatrique, en insistant sur leur peine à gérer les conflits et les comportements imprévisibles. Ils mentionnaient aussi des expériences positives, ainsi que des mécanismes d’adaptation, mais l’accent portait sur les difficultés et les défis. Les récits exprimaient notamment des sentiments ambivalents : les frères et sœurs disaient apprécier de grandir ensemble, mais indiquaient aussi que cela exigeait un ajustement continu, car ils avaient le sentiment de devoir faire passer en premier les besoins de leur frère ou de leur sœur. Le message d’ensemble de leurs récits était que les frères et sœurs ont besoin de l’attention et du soutien de personnes aimées ou de proches, et n’accordent pas nécessairement de valeur à l’aide professionnelle.
La première analyse structurelle portait sur des catégories narratives (par exemple les métaphores, les mots vides courants, les protagonistes et les perspectives temporelles) (Peljert, 2001). Les frères et sœurs et leur frère ou leur sœur étaient les protagonistes des récits. Les autres acteurs étaient les parents ou d’autres membres de la famille. La perspective temporelle était surtout le présent. Le futur servait surtout à exprimer des espoirs et des souhaits d’une relation fraternelle positive. Parfois, les frères et sœurs parlaient du passé pour décrire l’évolution de leur relation avec leur frère ou leur sœur ayant un trouble. La plupart des personnes participantes employaient de préférence la première personne, mais certaines passaient à la deuxième personne pour évoquer des situations difficiles ou exprimer des souhaits et des désirs. Les personnes participantes employaient des expressions vagues comme « ou un truc comme ça » et « et cetera » pour décrire les comportements perturbateurs, la façon dont leurs parents y réagissaient ou leurs propres sentiments à ce sujet. Certaines parmi les plus jeunes donnaient des réponses évasives ou ne répondaient pas à certaines questions, surtout lorsqu’il s’agissait de leurs propres sentiments ou expériences (négatifs) directement liés à leur frère ou à leur sœur :
« Est-ce que c’est difficile pour toi de parler de R. ? »… « Oui, je trouve que c’est un peu difficile… [Silence]… Euh, je n’ai pas encore trop l’habitude. » (E., 8 ans)
Lors de la deuxième analyse structurée, toutes les transcriptions ont été codées en unités de sens qui saisissaient des expériences récurrentes. Il en est résulté des sous-thèmes qui rendent compte d’histoires revenant d’un récit à l’autre et partagées, portant sur des événements (par exemple « Comportement perturbateur »), sur l’impact émotionnel (par exemple « Élaborer des sentiments difficiles ») ou sur l’impact (« Influence sur les choix quotidiens »).
Pour parvenir à une compréhension plus profonde des récits, la troisième analyse structurée a porté sur le récit dans son ensemble, en comparant la lecture naïve aux sous-thèmes identifiés. Le regroupement des sous-thèmes a permis de dégager neuf « thèmes principaux ». L’ensemble des thèmes principaux et des sous-thèmes, avec des exemples de citations, figure au tableau 2. Nous proposons en outre ci-dessous quelques remarques générales d’éclaircissement sur les thèmes principaux. Nous reconnaissons qu’il peut paraître quelque peu contre-intuitif, pour une analyse d’inspiration phénoménologique, d’abstraire les réponses des frères et sœurs du contexte de leur récit ; notre but était toutefois de cartographier les expériences partagées, supra-individuelles, de la vie avec un frère ou une sœur ayant un diagnostic.
Tableau 2 — Thèmes principaux et sous-thèmes
En résumé, nous avons trouvé des sous-thèmes qui pouvaient être regroupés en neuf thèmes principaux, relatifs à des expériences de « Conflit » (par exemple « Agression physique »), à des descriptions de « Stratégies d’adaptation » (par exemple « Laisser son frère ou sa sœur tranquille »), à l’expression d’un « Besoin de repos et de temps à soi » ainsi que d’un « Besoin de soutien et d’attention » (par exemple « Parler aux parents »), à l’expression d’un « Désir de normalité » (« Imaginer la vie sans ce frère ou cette sœur, ou avec un frère ou une sœur sans trouble »), à des descriptions de l’« Influence sur les choix personnels » (par exemple « Influence sur les choix quotidiens »), à l’importance de « Faire des choses ensemble » (par exemple « Apprécier de partager des expériences positives ») et aux propres « Recommandations et conseils » des enfants (par exemple « Clarté de la communication »).
Ensemble, ces thèmes dessinent le récit que partagent les frères et sœurs : la manière dont ils vivent avec un frère ou une sœur ayant un trouble, les besoins qu’ils ont, et les façons dont on peut au mieux répondre à ces besoins. Dans tous les récits, les frères et sœurs évoquaient des conflits, souvent avec agression verbale ou physique. Ces affrontements suscitent des émotions négatives. Les frères et sœurs font preuve d’un niveau de réflexion remarquable sur la manière d’éviter ou de résoudre les conflits. Ils tentent de s’ajuster sur les plans comportemental, cognitif et émotionnel. Ils sont capables de réfléchir à leurs stratégies d’adaptation : chercher le soutien des parents, ignorer le comportement difficile ou ajuster leur propre comportement (voir tableau 2).
Les frères et sœurs expriment un besoin de temps à eux et d’activités en tête-à-tête avec leurs parents. Ils reconnaissaient les efforts faits pour traiter tous les enfants de la même manière, mais trouvent que leurs parents n’y parviennent pas toujours. Ils comprennent et acceptent cependant que leur frère ou leur sœur a tout simplement besoin de davantage de soins. Par loyauté envers les membres de leur famille, ils sont prêts à s’adapter.
Pouvoir parler de leurs problèmes et de leurs émotions est très important pour le sentiment de soutien des frères et sœurs. Ils préfèrent parler à leurs parents, mais acceptent aussi le soutien d’autres personnes importantes. Fait intéressant, ils n’expriment généralement pas de besoin particulier d’aide professionnelle, comme le mentorat par un parent ou le suivi psychologique : ils préféreraient jouer plutôt qu’avoir une conversation formelle. Ils évoquent en outre des expériences positives de groupes de soutien pour frères et sœurs, dans lesquels l’aide est proposée de manière ludique, par exemple au moyen d’un jeu. Les conseils qu’ils donneraient à d’autres frères et sœurs sont de garder une attitude patiente et calme, de communiquer clairement ou d’ignorer le comportement perturbateur (voir tableau 2).
Il arrive que les frères et sœurs imaginent ce que serait leur vie sans leur frère ou leur sœur. Ils en viennent alors à réfléchir à la manière dont ce frère ou cette sœur influence leur vie, en bien comme en mal. Dans l’ensemble, les récits témoignent d’une certaine aspiration à la « normalité », à une façon de vivre qui ne mette pas au premier plan le caractère « différent » et problématique de leur situation familiale.
Dans cette étude, nous avons constaté que les frères et sœurs d’enfants ayant un trouble psychiatrique étaient capables de décrire et d’évaluer leur expérience : ils faisaient preuve d’un haut niveau de réflexion sur l’impact de la vie commune avec un frère ou une sœur ayant un trouble.
Les entretiens ont créé un espace sûr pour explorer en détail l’expérience des frères et sœurs. Neuf thèmes principaux se sont dégagés de leurs récits. Certains de ces thèmes sont confirmés par des recherches antérieures : notamment le besoin de temps à soi et de partager ou d’échanger des expériences avec d’autres (Moyson et Roeyers, 2012).
En outre, les récits ont révélé que vivre avec un frère ou une sœur ayant un trouble a un impact profond sur les frères et sœurs. Ils éprouvent des sentiments ambivalents envers leur frère ou leur sœur et se trouvent pris dans un conflit émotionnel. Ils aiment leur frère ou leur sœur, mais peinent à faire face à son comportement perturbateur. Dans le même temps, ils se sentent coupables d’éprouver de la frustration et de la colère. Les récits indiquent que ce conflit émotionnel se traduit souvent par une adaptation stratégique du comportement, pour préserver la stabilité et éviter le stress. En conséquence, comme l’ont décrit des recherches antérieures (Cox et al., 2003 ; Ross et Cuskelly, 2006), les frères et sœurs développent diverses stratégies d’adaptation. Paradoxalement, le besoin d’une vie familiale « normale » et simple exige des frères et sœurs une adaptation « artificielle » et une réflexion intense sur leurs interactions avec leur frère ou leur sœur.
Par habitude de s’adapter à leur frère ou à leur sœur et à faire plaisir à leurs parents, les frères et sœurs négligent souvent leurs propres besoins, ce qui peut entraîner des émotions négatives. Malheureusement, dans le choix des activités familiales, les souhaits de l’enfant ayant un trouble tendent à passer en premier. En conséquence, les frères et sœurs manquent de temps à eux et d’attention exclusive (Hastings, 2014).
Enfin, cette recherche nous conduit à formuler quatre recommandations pour mieux répondre aux besoins des frères et sœurs. Premièrement, il importe d’encourager les frères et sœurs à parler de leurs sentiments. On sait bien que, lorsque les enfants comprennent leur situation familiale, ils parviennent mieux à élaborer ce qu’ils vivent et à exprimer leurs besoins (Boer, 2012). Or nous avons constaté que les frères et sœurs n’avaient souvent pas l’habitude de parler de leurs sentiments. Ils avaient du mal à décrire les situations difficiles et les émotions négatives liées à leur frère ou à leur sœur ayant un trouble. Parler de ces expériences peut provoquer du stress ou de l’anxiété (Moyson et Roeyers, 2012). En outre, ils ont l’habitude de se faire passer au second plan (Okma et al., 2015). Ils en viennent à ignorer leurs propres émotions, au risque de développer des problèmes psychiques (Garley et Johnson, 1994). Notre conseil d’offrir une oreille attentive aux frères et sœurs d’enfants ayant un trouble psychiatrique s’adresse donc en premier lieu aux parents et aux proches. Par ailleurs, les équipes soignantes comme les autres personnes concernées devraient donner aux frères et sœurs des occasions de parler de leurs sentiments et reconnaître leurs besoins.
Deuxièmement, nous recommandons d’associer les frères et sœurs au traitement de leur frère ou de leur sœur et de leur offrir une psychoéducation adaptée. Des recherches antérieures ont montré que les frères et sœurs acceptent plus facilement le trouble de leur frère ou de leur sœur lorsqu’ils le comprennent mieux (Garley et Johnson, 1994 ; Moyson et Roeyers, 2012). Lorsque les frères et sœurs savent comment faire face à la situation, ils ont tendance à connaître une meilleure qualité de vie. De simples conseils sur la manière de réagir à un comportement perturbateur peuvent déjà contribuer à une communication moins frustrante et plus efficace. Il importe aussi d’entreprendre des activités communes, car elles ont un effet positif sur la relation fraternelle (Boer, 2012 ; Moyson et Roeyers, 2012).
Troisièmement, il importe d’offrir un soutien proche et dédié de la part des parents ou des personnes qui prennent soin des enfants. Même si d’autres personnes importantes sont mentionnées (par exemple des membres de la famille élargie, des amis), les frères et sœurs indiquent qu’ils préfèrent parler à leurs parents et partager des activités en tête-à-tête avec eux. La recherche montre qu’une communication ouverte entre parents et enfants est un facteur important de prévention des problèmes psychologiques chez les frères et sœurs (Moyson et Roeyers, 2012 ; Pit-Ten Cate, 2000), tandis qu’une disponibilité insuffisante des parents peut entraîner des émotions négatives chez les enfants (par exemple le sentiment de ne pas compter assez). On comprend que beaucoup de parents aient du mal à bien répartir leur attention entre leurs enfants (Delfos, 2009 ; Okma et al., 2015), mais nous avons constaté que certains parents des enfants de l’étude reconnaissaient avoir sous-estimé l’impact de la situation familiale sur leurs enfants sans diagnostic. Il est donc crucial que les parents ne sous-estiment pas l’importance d’être disponibles pour les frères et sœurs.
Quatrièmement, nous suggérons de faire preuve de prudence dans l’offre d’une aide professionnelle, c’est-à-dire d’une aide formellement « marquée » comme professionnelle, car elle peut être contre-productive lorsque les frères et sœurs reçoivent trop d’attention et ont le sentiment que leur problème prend trop de « poids ». Lors des entretiens, les frères et sœurs ont bien mentionné des expériences positives de groupes de soutien centrés sur le partage ou l’échange d’expression par des activités ludiques. En prenant conscience que les problèmes qu’ils rencontrent ne sont pas uniques, les frères et sœurs font l’expérience de la reconnaissance, d’une conscience partagée et de la validation de leurs sentiments (Evans et al., 2001 ; Naylor et Prescott, 2004 ; Okma et al., 2015). De manière générale, il importe de donner aux enfants l’occasion de jouer ensemble et de proposer de l’aide de manière informelle. Ils peuvent ainsi apprendre à mieux élaborer et à mieux apprécier leurs expériences personnelles (Moyson et Roeyers, 2012 ; Naylor et Prescott, 2004).
Le nombre de personnes participantes à cette étude était relativement réduit (n = 13), et les diagnostics des frères et sœurs ayant un trouble étaient variés. Les réponses des frères et sœurs aux questions sur leurs besoins de soutien étaient cependant très comparables. En outre, selon certains travaux, dans des études exploratoires préliminaires de petite taille, la saturation (le moment où aucun thème nouveau n’apparaît dans les données) peut être atteinte avec huit à dix personnes participantes (van Geelen et al., 2013). Autre limite, les personnes participantes se sont inscrites par l’intermédiaire de leurs parents : certains parents ont refusé que leur enfant participe, ce qui a pu entraîner un biais de sélection. Par ailleurs, nous avons surtout parlé avec des frères et sœurs d’enfants ayant un trouble du développement ou un trouble du comportement, et avons donc manqué d’autres diagnostics comme les troubles psychotiques ou la dépression. De plus, la tranche d’âge des frères et sœurs était relativement large (8 à 15 ans) et l’échantillon trop petit pour comparer les différents groupes d’âge. Enfin, toutes les personnes participantes ont été recrutées dans la région d’Utrecht, ce qui pourrait introduire un biais, le système de santé mentale pouvant être organisé différemment dans d’autres régions.
Les résultats invitent à poursuivre la recherche sur les moyens de faciliter le soutien aux frères et sœurs d’enfants ayant un trouble psychiatrique, ainsi que sur le rôle des membres de la famille et des professionnels des secteurs de la santé et de l’action sociale. Les besoins de soutien des frères et sœurs pouvant être liés aux caractéristiques du trouble de leur frère ou de leur sœur, de futures recherches pourraient porter sur des enfants ayant d’autres troubles que ceux étudiés ici ou dans d’autres recherches, par exemple la dépression ou un trouble anxieux. En outre, les besoins des enfants peuvent être influencés par leur stade de développement, par des facteurs culturels et par leur environnement socioéconomique : autant de facteurs intéressants pour la recherche future. Enfin, les résultats de cette étude, conformément à la littérature existante, suggèrent qu’une aide professionnelle pourrait être plus efficace lorsqu’elle est proposée de manière informelle ou ludique. Malgré ces résultats encourageants, davantage de recherches sont nécessaires pour s’assurer que de telles interventions soient suffisamment valides et fiables.
Complexe Systémique : à retenir
L’étude donne la parole à une partie de la famille que la clinique oublie volontiers : les frères et sœurs, qui ajustent en permanence leur comportement pour préserver la paix familiale et finissent par passer leurs propres besoins au second plan. Pour une lecture systémique, ce tiraillement entre amour, colère et culpabilité relève autant de la loyauté que de l’adaptation, et il appelle à regarder le sous-système fraternel comme une partie du soin, pas comme son décor. Trois pistes pratiques en découlent : associer la fratrie à la compréhension du trouble, protéger des temps en tête-à-tête avec chaque parent, et préférer des formes d’aide légères et ludiques à un suivi formel qui ferait de l’enfant un nouveau « cas ». Les limites sont nettes : treize enfants recrutés par un seul hôpital universitaire, des entretiens menés en 2018 dans le cadre de stages, des diagnostics surtout neurodéveloppementaux, une analyse peu détaillée et des recommandations qui vont un peu au-delà des données. À lire avec l’étude sur le fait de grandir avec un frère ou une sœur en dépression, et avec l’article sur les fratries d’enfants ayant un syndrome de Williams.
Notes de l’original
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun lien d’intérêts potentiel concernant la recherche, la rédaction ou la publication de cet article.
Financement. L’équipe de recherche n’a reçu aucun soutien financier pour la recherche, la rédaction ou la publication de cet article.
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Traduction non officielle en français de L’importance du soutien informel et d’une oreille attentive : une analyse narrative du conflit émotionnel et des besoins de soutien des frères et sœurs d’enfants ayant un trouble psychiatrique, par Elien E. Veldhuizen, Gaston Franssen, Patricia F. Schothorst et Floortje E. Scheepers, Clinical Child Psychology and Psychiatry, vol. 28, no 4 (2023), doi : 10.1177/13591045221127929, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes, légende de la figure traduite). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « The importance of informal support and a listening ear: A narrative analysis of emotional conflict and support needs of siblings of children with a psychiatric disorder », publié dans Clinical Child Psychology and Psychiatry (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
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Veldhuizen, E. E., Franssen, G., Schothorst, P. F., et Scheepers, F. E. (2023). L’importance du soutien informel et d’une oreille attentive : une analyse narrative du conflit émotionnel et des besoins de soutien des frères et sœurs d’enfants ayant un trouble psychiatrique (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-importance-du-soutien-informel-et-d-une-oreille-attentive (Œuvre originale publiée en 2022 dans Clinical Child Psychology and Psychiatry, 28(4), 1291-1304 (2023) ; republiée en 2023 par Clinical Child Psychology and Psychiatry, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/13591045221127929)
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