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PLOS ONE · Couple

La différenciation du soi et l’attachement, la qualité et la stabilité de la relation : analyse de pistes de données dyadiques et longitudinales de couples espagnols et états-uniens

Une relation de couple va-t-elle mieux, des années plus tard, quand la différenciation des deux partenaires, au sens de Bowen, est plus grande ? Une équipe hispano-états-unienne a suivi 479 couples, en Espagne sur sept ans et aux États-Unis sur quatre, en additionnant la différenciation des deux membres pour en faire une « réalité partagée ». Plus elle est élevée, plus la relation est jugée de qualité et moins l’attachement est anxieux, avec des nuances culturelles.

Auteurs Martiño Rodríguez-González (Institute for Culture and Society, université de Navarre, Espagne) ; Chance A. Bell (université du Nebraska à Kearney, États-Unis) ; Sergio B. Pereyra (université d’État de Californie, Sacramento, États-Unis) ; María Pilar Martínez-Díaz (université pontificale Comillas, Madrid, Espagne) ; Maria L. Schweer-Collins (Prevention Science Institute, université de l’Oregon, États-Unis) ; Roy A. Bean (School of Family Life, université Brigham Young, États-Unis)Première publication PLOS ONE, 2 mars 2023Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de La différenciation du soi et l’attachement, la qualité et la stabilité de la relation : analyse de pistes de données dyadiques et longitudinales de couples espagnols et états-uniens, par Martiño Rodríguez-González, Chance A. Bell, Sergio B. Pereyra, María Pilar Martínez-Díaz, Maria L. Schweer-Collins et Roy A. Bean, publié dans PLOS ONE (Public Library of Science) (2023), doi : 10.1371/journal.pone.0282482, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes, avec toutes leurs valeurs ; les informations complémentaires en ligne (tableau S1) ne sont pas reprises. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Des niveaux plus élevés de DS sont liés à une meilleure relation de couple dans le temps, malgré des niveaux variables d’événements de vie stressants.

Martiño Rodríguez-González, Chance A. Bell, Sergio B. Pereyra, María Pilar Martínez-Díaz, Maria L. Schweer-Collins et Roy A. Bean

Résumé

Objectifs. Dans cette étude, nous avons examiné le lien entre la différenciation du soi (DS) et des variables clés du fonctionnement relationnel au sein des couples. C’est la première étude à tester ces relations selon une approche longitudinale et interculturelle (des échantillons d’Espagne et des États-Unis), en contrôlant les événements de vie stressants, construit théorique majeur de la théorie des systèmes familiaux de Bowen.

Méthodes. Un échantillon de 958 personnes (n = 137 couples d’Espagne et n = 342 couples des États-Unis) a été utilisé dans des modèles transversaux et longitudinaux afin d’analyser les effets d’un construit de réalité partagée de la DS sur l’attachement anxieux, l’attachement évitant, la stabilité de la relation et la qualité de la relation, en tenant compte du genre et de la culture.

Résultats. Nos résultats transversaux indiquent que les hommes et les femmes des deux cultures ont connu une augmentation de leur DS au fil du temps. La DS prédisait une plus grande qualité et une plus grande stabilité de la relation, ainsi qu’un attachement anxieux et un attachement évitant moindres, dans l’échantillon états-unien. Sur le plan longitudinal, la DS prédisait une plus grande qualité de la relation et un attachement anxieux moindre chez les femmes et les hommes espagnols, tandis qu’elle prédisait une plus grande qualité et une plus grande stabilité de la relation, ainsi qu’un attachement anxieux et évitant moindres, chez les couples états-uniens. Les implications de ces résultats contrastés sont discutées.

Conclusions. Des niveaux plus élevés de DS sont liés à une meilleure relation de couple dans le temps, malgré des niveaux variables d’événements de vie stressants. S’il existe quelques différences culturelles quant aux liens entre la stabilité de la relation et l’attachement évitant, ce lien positif entre différenciation et relation de couple est globalement constant entre les États-Unis et l’Espagne. Les implications et l’intérêt de ces résultats pour la recherche et la pratique sont discutés.

Introduction

Comprendre le fonctionnement relationnel et la manière de l’améliorer, que ce soit par la prévention, la formation ou des interventions et programmes psychothérapeutiques, est un objectif de recherche de grande valeur [1–4]. C’est d’autant plus important qu’un fonctionnement relationnel sain et heureux est un fort prédicteur de la santé psychique et physique, ainsi que d’un meilleur fonctionnement social et professionnel [5, 6]. Parmi les variables et les théories élaborées pour comprendre le fonctionnement relationnel, la différenciation du soi (DS), construit central de la théorie des systèmes familiaux de Bowen (TSFB), a reçu un soutien empirique croissant [7, 8]. La différenciation peut se concevoir à la fois comme (a) la conscience qu’a une personne des différences entre traitement émotionnel et traitement intellectuel, et (b) la capacité d’une dyade à tenir un équilibre sain entre lien et séparation. Du fait de son association avec la capacité des personnes à s’autoréguler dans le contexte de leurs relations significatives, elle est particulièrement pertinente pour la thérapie de couple et les programmes de psychoéducation relationnelle [2, 9].

Malgré l’attention accrue que la recherche porte à la DS, ce corpus en développement présente plusieurs limites importantes, auxquelles la présente étude répond directement. D’abord, la majorité des études sur la DS (une variable relationnelle) ont conservé une perspective individuelle ou ont eu recours à un modèle d’interdépendance acteur-partenaire (APIM) [3, 10–12]. L’approche APIM est, parmi d’autres, une manière possible d’analyser statistiquement la relation comme un système [13]. Dans la présente étude, nous avons créé une variable de réalité partagée de la DS. La perspective de la réalité partagée est une autre manière de traiter statistiquement la complexité des données issues de plusieurs membres d’un système : elle permet de combiner les scores individuels pour dégager un sens partagé [13]. Nous avons choisi une démarche analytique inspirée de la méthode de réalité partagée de Busby et de son équipe. Nous avons postulé que la combinaison des perceptions de la DS rapportées individuellement par chaque membre de la dyade donnerait une idée du climat émotionnel du système conjugal. Cela rejoint la théorie de Bowen selon laquelle la famille fonctionne comme une unité émotionnelle [9, 14]. Le recours à l’analyse de pistes nous a permis d’examiner comment un prédicteur unique (les scores de DS combinés) influençait simultanément plusieurs variables relationnelles. Cela a donné une image plus claire de l’influence du climat émotionnel de la relation de couple sur ces variables relationnelles. Ensuite, très peu d’études ont examiné la DS en lien avec des variables relationnelles clés (par exemple l’attachement anxieux et l’attachement évitant). Enfin, relativement peu d’études sur la DS comportent un examen de données longitudinales [10].

Pour répondre à ces limites, la présente étude examine la DS (au temps 1) dans le temps, avec d’autres résultats relationnels (au temps 2), dont la qualité et la stabilité de la relation et l’attachement anxieux et évitant. Afin de mieux cerner le contexte dans lequel s’inscrivent la DS et les résultats conjugaux, nous avons contrôlé l’effet des événements de vie stressants. Nous avons en outre exploré ces relations sur un échantillon culturellement diversifié de couples de deux pays (l’Espagne et les États-Unis), avec des données longitudinales et dyadiques (recueillies auprès des deux membres du couple). Bien que la théorie de Bowen affirme que la DS est universelle et s’applique donc à toutes les cultures [14], certains travaux suggèrent qu’elle est modulée par l’appartenance culturelle [8]. La prise en compte des facteurs culturels et de genre aidera donc la recherche à élaborer des programmes de prévention ou des thérapies de couple personnalisés.

Revue de la littérature

Différenciation et attachement dans le fonctionnement relationnel

Conceptions de la différenciation et de l’attachement

La théorie des systèmes familiaux de Bowen (TSFB) permet de comprendre comment les relations familiales précoces façonnent le développement des liens de couple à l’âge adulte [7]. Bowen a constaté qu’en situation de stress, les personnes ayant un haut niveau de DS parvenaient mieux à équilibrer, sur le plan individuel, le système de la pensée et celui des sentiments [13], et, sur le plan individuel comme conjugal, les besoins d’autonomie et d’intimité. À l’inverse, les personnes ayant un faible niveau de DS étaient plus susceptibles de présenter des comportements gouvernés surtout par des réponses émotionnelles automatiques, comme l’isolement émotionnel, la submersion émotionnelle ou la labilité [15].

Dans le même ordre d’idées, l’attachement nous aide à comprendre nos réponses dans les relations intimes selon deux dimensions : l’anxiété et l’évitement [16]. L’attachement évitant renvoie à la désactivation des stratégies d’attachement et de régulation émotionnelle (par exemple la suppression des pensées et des émotions liées à l’attachement). L’attachement anxieux renvoie à l’hyperactivation des stratégies d’attachement et de régulation émotionnelle (par exemple des tentatives insistantes pour obtenir du soin, du soutien et de l’amour de la part de l’autre membre du couple). La sécurité de l’attachement, caractérisée par l’aisance dans la proximité et la confiance dans la disponibilité, la réceptivité et le soutien de l’autre membre du couple, est liée à de faibles niveaux d’anxiété et d’évitement.

Relation entre différenciation et attachement

Des travaux ont proposé des manières dont la TSFB et l’attachement pourraient expliquer de façon complémentaire l’intimité et la proximité dans le couple et dans d’autres relations interpersonnelles [7, 17, 18]. Plus précisément, les personnes faiblement différenciées emploient souvent deux stratégies courantes pour réguler l’anxiété : la coupure émotionnelle et la réactivité émotionnelle, qui correspondent respectivement à des réponses évitantes et anxieuses, théoriquement associées aux styles d’attachement insécure. Les personnes évitantes, sous l’effet du stress, tendent à réprimer les liens et les besoins émotionnels et à éviter la proximité, comportements apparentés à la coupure émotionnelle. Les personnes anxieuses sont préoccupées par l’abandon, exigent une réponse de soutien et de soin quand elles se sentent menacées ou en détresse, et protestent contre ce qu’elles perçoivent comme une indisponibilité ou un manque de réceptivité, ce qui ressemble à la réactivité émotionnelle tout en s’en distinguant [19]. La recherche sur le couple appuie l’existence d’un lien empirique entre une régulation affective inadaptée et les comportements d’attachement anxieux et évitant [17, 20–22]. Plus précisément, trois études ont rapporté une association entre la coupure émotionnelle et les tendances évitantes, et entre la réactivité émotionnelle et les tendances anxieuses [17, 18, 21].

Bien que l’intérêt pour le lien entre différenciation et attachement en thérapie de couple continue de croître [7], la recherche empirique portant sur les variables relationnelles avec des couples reste rare. D’après cette revue de la littérature disponible, seules trois études consacrées aux relations de couple ont mis en lien la DS et l’attachement [17, 22, 23]. Ces études ont montré que les variables de différenciation comme celles d’attachement comptaient pour les résultats relationnels (par exemple l’ajustement dyadique). Premièrement, l’équipe de Dell’Isola a évalué l’attachement anxieux dans un échantillon universitaire nord-américain et a constaté que des niveaux plus faibles de DS entraînaient des niveaux plus élevés d’attachement anxieux sept semaines plus tard [23]. Deuxièmement, Timm et Keiley ont constaté [22], sur un échantillon de 205 personnes adultes mariées vivant dans le Midwest des États-Unis, qu’une différenciation plus élevée était significativement (et positivement) associée à un attachement sécure, et leur modèle suggérait que l’attachement pouvait avoir un effet direct sur l’ajustement relationnel. Cette étude a aussi constaté que la DS avait un effet positif sur l’ajustement relationnel, mais que cet effet était indirect et passait par la communication sexuelle. Troisièmement, Lampis et Cataudella ont mené une étude auprès de 350 personnes adultes italiennes engagées dans une relation amoureuse [17]. Leurs résultats montraient eux aussi qu’une DS plus élevée était associée à un attachement plus sécure. Cette étude n’incluait toutefois pas de mesure de l’ajustement ou de la satisfaction relationnels.

En somme, la recherche existante présente la DS et l’attachement comme des construits potentiellement liés, aux imbrications complexes, qui demandent à être davantage étudiés. Ces études partagent néanmoins une limite commune : elles n’ont pas étudié les deux partenaires [17, 22, 23], ce qui limite une compréhension plus claire de la manière dont les deux construits opèrent au sein du couple et dont les interventions pourraient interrompre des schémas relationnels inadaptés. Point fort manifeste, notre étude a été conçue pour explorer à la fois les variables de DS et d’attachement sur un échantillon composé des deux partenaires de chaque couple.

Différenciation du soi et résultats relationnels : combler les lacunes

L’effet positif d’un niveau plus élevé de différenciation sur la qualité de la relation est appuyé par plusieurs études empiriques des deux dernières décennies [8, 24]. La recherche empirique valide l’hypothèse de Bowen selon laquelle les personnes qui rapportent des niveaux de DS plus élevés ont une meilleure qualité de relation, car elles peuvent vivre l’intimité émotionnelle sans renoncer à leur sentiment d’autonomie.

Différenciation du soi et stabilité de la relation

La plupart des études antérieures qui ont testé l’influence de la DS sur le fonctionnement relationnel se sont centrées sur l’ajustement dyadique ou la satisfaction relationnelle. Dans notre étude, nous avons pris appui sur ces travaux, en cherchant à reproduire leurs résultats par l’examen du lien entre DS et qualité de la relation [25]. Parallèlement, nous avons cherché à élargir cet examen d’interactions potentiellement concomitantes en analysant la stabilité de la relation. Si certains travaux ont conçu (et mesuré) la stabilité de la relation comme une composante de sa qualité [11], d’autres données convaincantes suggèrent que la stabilité d’une relation et la satisfaction qu’on y trouve représentent deux construits distincts [26, 27]. Plus précisément, une personne peut rester dans une relation (stabilité) sans y trouver de satisfaction et, à l’inverse, la satisfaction peut être relativement élevée alors que la personne reste disposée à trouver « mieux » comme partenaire. La stabilité de la relation, mesurée directement, a reçu peu d’attention en lien avec la DS, à une exception près. L’équipe de Cabrera García [28], sur un échantillon colombien, a constaté que la DS n’était pas significativement corrélée à la stabilité de la relation.

Différenciation du soi et données longitudinales

Le petit nombre d’études utilisant des données longitudinales constitue une autre lacune notable de la littérature sur la DS et les variables relationnelles. À notre connaissance, seules deux études ont analysé la DS et les résultats relationnels avec des données longitudinales, toutes deux auprès de couples états-uniens. D’abord, l’équipe de Bartle-Haring a constaté que la DS jouait un rôle de médiation dans la relation entre dépression et satisfaction relationnelle chez 412 couples nord-américains [10]. Ensuite, l’équipe de Dell’Isola a constaté que la différenciation ne prédisait significativement la satisfaction relationnelle ni directement ni indirectement dans une population étudiante de 162 personnes des États-Unis engagées dans une relation amoureuse [23].

Différenciation du soi et stress

La rareté des données longitudinales recueillies auprès des deux partenaires a entraîné une autre limite importante. Parmi les études qui explorent l’association entre différenciation et fonctionnement relationnel, la majorité ne contrôlaient pas le stress, que nous avons défini comme un événement d’une ampleur suffisante pour provoquer de l’anxiété et un changement dans un système familial. Nous n’avons trouvé aucune étude empirique qui ait examiné l’effet de la différenciation sur le fonctionnement relationnel (par exemple l’ajustement, la qualité ou la stabilité de la relation) en contrôlant les effets des événements stressants. Le stress, et en particulier les événements de vie stressants, sont une variable clé de la théorie de Bowen ; Kerr et Bowen posent que « des personnes situées à n’importe quel point de l’échelle (de différenciation), si elles sont suffisamment stressées, peuvent développer des symptômes physiques, émotionnels ou sociaux » [29, p. 97]. Il en découle qu’un couple ayant un faible niveau de différenciation pourrait présenter un haut degré d’ajustement relationnel dans des circonstances peu stressantes. En outre, Bowen posait que le couple fonctionne comme un système émotionnel, si bien qu’il est nécessaire de contrôler les événements de vie stressants que subit chaque partenaire.

La recherche antérieure sur les couples montre l’importance du stress pour le fonctionnement relationnel [5, 6, 30, 31]. Les couples peuvent affronter de nombreux événements et situations stressants au cours d’une vie. La capacité à faire face au stress et à s’y ajuster sainement est essentielle au maintien de la satisfaction relationnelle [1]. De plus, les événements de vie stressants et leur accumulation accroissent la pression sur les couples et la difficulté à faire face à d’autres facteurs de stress [32]. Selon Bowen, la DS est le facteur clé pour faire face au stress et réduire la détresse relationnelle, en minimisant son effet négatif sur la personne et sur la relation. Les modèles du stress conjugal mettant l’accent sur la capacité de la dyade à faire face au stress [1], explorer le lien entre la DS conjointe du couple et les résultats relationnels, en contrôlant les événements de vie stressants, nous aidera à comprendre le rôle que joue la DS dans le fonctionnement relationnel.

La présente étude : points forts, objectif et questions de recherche

Cette étude est la première, à notre connaissance, à (a) adopter une approche longitudinale interculturelle (des échantillons d’Espagne et des États-Unis), (b) mesurer à la fois des variables de différenciation et d’attachement dans un échantillon espagnol de couples et (c) utiliser un cadre de « réalité partagée », avec la variable de DS, pour valider les hypothèses en question.

La théorie de Bowen et les études antérieures suggèrent l’existence de schémas semblables d’une culture et d’un genre à l’autre [8] ; la recherche antérieure indique toutefois aussi certaines différences culturelles et de genre dans le lien entre DS et résultats relationnels, par exemple dans l’importance de la coupure émotionnelle [22, 33, 34]. Cette étude contribue à comprendre l’effet de la DS sur le fonctionnement relationnel dans les domaines de l’attachement et de la qualité et de la stabilité de la relation. Elle fait aussi progresser l’étude de la DS, car nous avons considéré l’influence de variables de niveau individuel sur des variables de niveau conjugal selon une perspective nouvelle dans la littérature sur la DS. En recourant à une approche de réalité partagée et en explorant nos questions de recherche dans deux cultures différentes, nous avons examiné la réalité du couple comme unité émotionnelle, ainsi que Bowen le postulait [14]. À cette fin, conformément à la théorie de Bowen [14], nous avons considéré la DS comme une variable de réalité partagée.

L’objectif de cette étude était donc de clarifier le lien entre la DS et les construits suivants : l’attachement, la qualité de la relation et la stabilité de la relation, selon une approche longitudinale de réalité partagée attentive à la culture. Nous avons aussi contrôlé les événements de vie stressants et exploré les différences de genre. Nous avons en outre examiné la stabilité de la DS, hypothèse dont le soutien empirique longitudinal est mitigé [26]. Plus précisément, nous avons cherché à répondre aux questions de recherche suivantes :

  • Q1. La différenciation change-t-elle dans le temps chez les femmes et chez les hommes de chaque échantillon ?
  • Q2. Des niveaux plus élevés de DS sont-ils liés à de meilleurs résultats relationnels (moins d’anxiété et d’évitement d’attachement, une qualité et une stabilité de la relation plus élevées), sur le plan transversal et longitudinal ?
  • Q3. Existe-t-il, pour les deux questions précédentes, des différences entre couples espagnols et états-uniens ?

Méthodes

Échantillon et procédure

Un échantillon de 958 personnes (n = 137 couples d’Espagne et n = 342 couples des États-Unis) a été utilisé dans la présente étude. L’échantillon se composait de couples hétérosexuels non cliniques, d’où des effectifs équilibrés entre maris et épouses dans les deux échantillons. Tous les couples états-uniens ont déclaré avoir des enfants (l’un des critères de sélection de l’échantillon du projet de recherche d’origine étant d’avoir un enfant âgé de 11 à 14 ans en 2005), et la majorité des couples espagnols ont aussi déclaré avoir des enfants (70,1 %).

Les 274 personnes espagnoles de cet échantillon avaient en moyenne 43,19 ans (ET = 8,73 ; étendue = 24 à 64), et leur situation conjugale actuelle se répartissait en 85 % de couples mariés et 15 % de couples en cohabitation (vivant ensemble sans être mariés ; voir le tableau S1 pour les données sociodémographiques). Pour le niveau d’études le plus élevé, 57 % des personnes participantes déclaraient des études supérieures, 14 % une formation de troisième cycle, 17 % le lycée ou quelques années d’université, et 12 % l’enseignement primaire. La plupart avaient un emploi (76,3 %), 12 % étaient sans emploi, et les autres déclaraient d’autres situations (retraite, travail au foyer, etc.). La durée moyenne des relations de couple était de 20,18 ans (ET = 11,14 ; étendue = 26 mois à 46 ans). L’origine ethnique n’a pas été recueillie pour l’échantillon espagnol, pratique courante dans la recherche européenne en psychologie, et conformément aux protocoles du comité d’éthique local.

Les 684 personnes participantes états-uniennes avaient en moyenne 43,95 ans (ET = 5,63 ; étendue = 26 à 62), et leur situation conjugale actuelle se répartissait en 99 % de couples mariés et 1 % de couples en cohabitation. Pour le niveau d’études le plus élevé, 47 % des personnes participantes déclaraient avoir achevé des études supérieures, 26 % une formation de troisième cycle, 26 % le lycée ou quelques années d’université, et 1 % l’enseignement primaire. La majorité avaient un emploi (81 %), 14 % déclaraient être « au foyer à plein temps », et les autres déclaraient d’autres situations (retraite, chômage, etc.). La durée moyenne de la relation était de 17,98 ans (ET = 4,79 ; étendue = 2 à 35 ans). L’origine ethnique déclarée de l’échantillon se répartissait ainsi : 82,4 % de personnes blanches (Caucasian), 5,1 % afro-américaines, 4,4 % hispaniques, 3,5 % asiatiques, 0,8 % amérindiennes, et 3,8 % se classant elles-mêmes dans la catégorie « autre ».

Les personnes participantes de cette étude ont été tirées d’échantillons non cliniques dans chaque pays, chacun ayant reçu l’approbation du comité d’éthique de l’institution dont relevait chaque direction de recherche. Les données états-uniennes proviennent du Flourishing Families Project (FFP), un projet de recherche longitudinal sur les processus familiaux. La première vague de données espagnoles provient d’une thèse de doctorat sur la DS dans un échantillon communautaire espagnol. Dans l’étude espagnole, les critères d’inclusion étaient de se déclarer de nationalité espagnole et d’avoir 18 ans ou plus, sans critère particulier quant à la situation familiale ou au fait d’être en couple. Une vague ultérieure de données a été recueillie en tenant spécifiquement compte des mesures utilisées par le FFP, afin de mener cette étude interculturelle.

Dans les deux pays, une partie des personnes participantes a été recrutée par échantillonnage de convenance, au moyen d’envois postaux, d’annuaires téléphoniques locaux et de prospectus locaux ; l’essentiel de l’échantillon états-unien a toutefois été recruté à partir d’une base de données nationale d’enquête téléphonique achetée (Polk Directories/InfoUSA). Les familles repérées grâce au Polk Directory ont été tirées au hasard dans des secteurs de recensement ciblés, reflétant la stratification socio-économique et raciale rapportée par les districts scolaires locaux. Les données espagnoles de cette étude ont été recueillies en 2011 (temps 1) et en 2018 (temps 2), et les données états-uniennes en 2007 (temps 1) et en 2011 (temps 2). Les personnes participantes ont été informées du caractère volontaire de l’étude, de la confidentialité des informations fournies et de la possibilité de se retirer à tout moment.

Mesures

Les personnes participantes ont rempli toutes les mesures dans leur langue maternelle. Lorsque cela est précisé ci-dessous, une version espagnole spécifique de la mesure a été utilisée. Les items de stabilité de la relation, de qualité de la relation et d’événements de vie proviennent de la batterie d’évaluation RELATE [35].

Différenciation du soi

Le niveau de DS des couples espagnols a été mesuré par la version espagnole de l’Inventaire de différenciation du soi (S-DSI) [36], composée de 26 items et de deux sous-échelles : la coupure émotionnelle (13 items) et la réactivité émotionnelle (13 items). Les couples états-uniens ont rapporté leur DS au moyen de deux sous-échelles de l’Inventaire de différenciation du soi (DSI) [37] : la réactivité émotionnelle (11 items) et la coupure émotionnelle (12 items). Les réponses se donnaient sur une échelle en 6 points allant de 1 (pas du tout vrai pour moi) à 6 (tout à fait vrai pour moi). Des scores plus élevés indiquaient des niveaux plus élevés de DS et des niveaux plus faibles de coupure émotionnelle et de réactivité émotionnelle. Dans la présente étude, nous avons obtenu une cohérence interne adéquate à élevée pour les deux échantillons et les deux genres (voir le tableau 3).

Tableau 3 — Statistiques descriptives des couples états-uniens et espagnols et comparaison des moyennes entre cultures par des tests t pour échantillons indépendants

  • Femmes — Différenciation T1. Espagne : M = 3,71, ET = 0,63, α = ,76 ; États-Unis : M = 3,50, ET = 0,56, α = ,91 ; t (dl) = 1,70(276,40) ; IC 95 % [−0,011 ; 0,220].
  • Femmes — Différenciation T5. Espagne : M = 3,76, ET = 0,64, α = ,70 ; États-Unis : M = 3,71, ET = 0,49, α = ,92 ; t (dl) = 0,95(322,74) ; IC 95 % [−0,056 ; 0,159].
  • Femmes — Qualité de la relation T5. Espagne : M = 3,40, ET = 0,70, α = ,88 ; États-Unis : M = 3,87, ET = 0,87, α = ,97 ; t (dl) = 6,14(311,54) ; IC 95 % [0,317 ; 0,616].
  • Femmes — Attachement anxieux T5. Espagne : M = 2,44, ET = 1,37, α = ,81 ; États-Unis : M = 2,04, ET = 1,31, α = ,92 ; t (dl) = −2,87(241,20) ; IC 95 % [−0,663 ; −0,123].
  • Femmes — Attachement évitant T5. Espagne : M = 2,89, ET = 1,34, α = ,81 ; États-Unis : M = 2,46, ET = 1,32, α = ,80 ; t (dl) = −3,19(246,86) ; IC 95 % [−0,695 ; −0,164].
  • Femmes — Événements stressants T5. Espagne : M = 0,93, ET = 1,11 ; États-Unis : M = 0,85, ET = 1,01 ; t (dl) = −0,70(231,71) ; IC 95 % [−0,292 ; 0,136].
  • Femmes — Stabilité conjugale T5. Espagne : M = 1,65, ET = 0,62, α = ,90 ; États-Unis : M = 1,66, ET = 0,60, α = ,70 ; t (dl) = 0,18(242,43) ; IC 95 % [−0,112 ; 0,134].
  • Hommes — Différenciation T1. Espagne : M = 3,65, ET = 0,61, α = ,79 ; États-Unis : M = 3,56, ET = 0,58, α = ,90 ; t (dl) = 1,52(259,77) ; IC 95 % [−0,027 ; 0,208].
  • Hommes — Différenciation T5. Espagne : M = 3,85, ET = 0,66, α = ,70 ; États-Unis : M = 3,73, ET = 0,50, α = ,93 ; t (dl) = 2,09(329,66) ; IC 95 % [0,007 ; 0,225].
  • Hommes — Qualité de la relation T5. Espagne : M = 3,39, ET = 0,65, α = ,88 ; États-Unis : M = 3,90, ET = 0,81, α = ,97 ; t (dl) = 7,32(312,51) ; IC 95 % [0,378 ; 0,655].
  • Hommes — Attachement anxieux T5. Espagne : M = 2,40, ET = 1,23, α = ,73 ; États-Unis : M = 2,25, ET = 1,33, α = ,88 ; t (dl) = −1,21(269,08) ; IC 95 % [−0,404 ; 0,097].
  • Hommes — Attachement évitant T5. Espagne : M = 2,87, ET = 1,25, α = ,72 ; États-Unis : M = 2,43, ET = 1,19, α = ,78 ; t (dl) = −3,49(239,84) ; IC 95 % [−0,682 ; −0,190].
  • Hommes — Événements stressants T5. Espagne : M = 0,88, ET = 1,07 ; États-Unis : M = 0,76, ET = 0,93 ; t (dl) = −1,13(221,36) ; IC 95 % [−0,325 ; 0,087].
  • Hommes — Stabilité conjugale T5. Espagne : M = 1,65, ET = 0,64, α = ,80 ; États-Unis : M = 1,61, ET = 0,54, α = ,68 ; t (dl) = −0,69(215,56) ; IC 95 % [−0,165 ; 0,079].
  • Score combiné du couple — Différenciation T1. Espagne : M = 7,06, ET = 9,14 ; États-Unis : M = 7,26, ET = 0,98 ; t (dl) = 2,07(267,59) ; IC 95 % [0,010 ; 0,381].
  • Score combiné du couple — Différenciation T5. Espagne : M = 7,44, ET = 0,71 ; États-Unis : M = 7,61, ET = 1,00 ; t (dl) = 2,05(349,20) ; IC 95 % [0,010 ; 0,328].

Test bilatéral. IC : intervalle de confiance (IC à 95 %, borne inférieure et borne supérieure) ; M : moyenne ; ET : écart type ; α : alpha de Cronbach ; dl : degrés de liberté. En gras : significatif au seuil p < 0,05 ou au-delà.

En nous inspirant de la méthode de réalité partagée proposée par Busby et son équipe [13], nous avons créé un score de DS combiné pour le couple. Nous avons d’abord calculé un score individuel de DS pour chaque personne en additionnant ses propres scores de coupure émotionnelle et de réactivité émotionnelle. Les scores de DS de chaque partenaire ont ensuite été additionnés pour former un score de DS combiné, représentant une réalité partagée du niveau de différenciation du couple.

Attachement

Huit items du questionnaire révisé des expériences dans les relations proches (ECR) [38] ont été utilisés pour mesurer les niveaux d’attachement anxieux (quatre items : « J’ai peur de perdre l’amour de l’autre » ; « Je crains souvent que l’autre ne veuille pas rester avec moi » ; « Je crains souvent que l’autre ne m’aime pas vraiment » ; « Je souhaite souvent que les sentiments de l’autre pour moi soient aussi forts que les miens à son égard ») et d’attachement évitant (quatre items : « Je préfère ne pas montrer à l’autre ce que je ressens au fond de moi » ; « Je me sens à l’aise pour partager mes pensées et mes sentiments intimes avec l’autre » ; « J’ai du mal à me permettre de dépendre de l’autre » ; « Je suis très à l’aise dans la proximité avec l’autre »). Les versions espagnoles de ces items proviennent d’une version validée de l’ECR [39]. Les personnes participantes cotaient ces items sur une échelle de Likert en 7 points allant de 1 (pas du tout d’accord) à 7 (tout à fait d’accord), des scores plus élevés indiquant des niveaux plus élevés d’attachement évitant ou anxieux. La fiabilité (alpha de Cronbach) pour cet échantillon (voir le tableau 3) était adéquate à élevée.

Stabilité de la relation

Une mesure en trois items de la batterie d’évaluation RELATE a été utilisée pour évaluer la stabilité de la relation [40] : « À quelle fréquence avez-vous pensé que votre relation (ou votre mariage) pourrait être en difficulté ? » ; « À quelle fréquence votre partenaire et vous avez-vous parlé de mettre fin à votre relation (ou à votre mariage) ? » ; et « À quelle fréquence avez-vous rompu ou vous êtes-vous séparés avant de vous remettre ensemble ? » Cette mesure utilisait une échelle de Likert en 5 points allant de 1 (jamais) à 5 (très souvent). Nous avons inversé le sens des scores, de sorte que des scores plus élevés représentent une plus grande stabilité de la relation. Les coefficients alpha de Cronbach des deux échantillons, pour les hommes comme pour les femmes, étaient adéquats à élevés (voir le tableau 3).

Qualité de la relation

La qualité de la relation a été évaluée par une version modifiée en 4 items du Quality Marriage Index [25] : « Nous avons une bonne relation » ; « Notre relation est solide » ; « Ma relation de couple fait mon bonheur » ; et « Je me sens vraiment faire équipe avec l’autre ». Nous avons retiré l’item « Ma relation de couple est très stable », en raison de sa proximité avec les items de stabilité de la relation. Une échelle de Likert en 6 points allant de 1 (pas du tout d’accord) à 6 (tout à fait d’accord) servait à coter les items, des scores plus élevés indiquant une qualité perçue de la relation plus élevée. La fiabilité (coefficient alpha de Cronbach ; voir le tableau 3) était bonne à élevée pour chaque échantillon et pour les deux genres.

Événements de vie stressants

Dix items de Johnson ont été utilisés pour évaluer les événements de vie stressants [41]. Ces items étaient les suivants : le décès d’un enfant, la nécessité de prendre soin d’un proche ou d’une personne amie en situation de handicap, un déménagement, une maladie ou une blessure grave dans la famille, la naissance d’un enfant, le décès de l’autre membre du couple, le décès d’une personne amie proche, le décès d’un parent, la perte d’un emploi, ou le fait d’être victime d’un crime. Pour cette étude, nous avons calculé un score en additionnant le nombre de ces événements que chaque personne déclarait avoir connus au cours de l’année écoulée. Les scores possibles allaient de 0 à 10, 10 indiquant le niveau le plus élevé possible d’événements de vie stressants. Nous avons inclus les événements de vie stressants au temps 2 comme variable de contrôle dans nos modèles, ce qui nous a permis d’examiner la relation entre les variables clés tout en tenant compte de la somme des événements de vie stressants jusqu’au temps 2.

Plan d’analyse des données

Nous avons traité les données manquantes (Espagne = 0,04 % ; États-Unis = 0,50 %) par imputation multiple au moyen d’une analyse bayésienne dans Mplus 8.0 [42]. L’asymétrie (Espagne : −0,66 à 1,46 ; États-Unis : −1,02 à 1,56) et l’aplatissement (Espagne : −1,11 à 2,26 ; États-Unis : −0,75 à 3,83) ne posaient pas de problème [indice d’asymétrie < |3,0| ; indice d’aplatissement < |10,0|] [43].

Sur le plan conceptuel, nous avons considéré nos dyades comme distinguables, et nous avons conduit un test omnibus de distinguabilité pour déterminer si les moyennes, les variances et les covariances différaient entre femmes et hommes [44, 45]. Des contraintes d’égalité ont été imposées aux moyennes et aux variances des hommes et des femmes, et nous avons obtenu un khi-deux conduisant au rejet : χ2 (186) = 4897,52, p < 0,001. Pour nous assurer que l’inadéquation des données au modèle ne tenait pas aux contraintes d’égalité, nous les avons systématiquement retirées. Sans contraintes sur les moyennes, les variances et les covariances, nous avons obtenu respectivement les khi-deux suivants, conduisant eux aussi au rejet : χ2 (220) = 9298,25, p < 0,001 ; χ2 (247) = 20844,23, p < 0,001 ; χ2 (254) = 9298,25, p < 0,001. Ces résultats confirment notre conception de la distinguabilité entre femmes et hommes.

Les modèles transversal et longitudinal de cette étude ont été évalués par une analyse multigroupe avec estimation du maximum de vraisemblance dans Mplus version 8.0 [42]. La figure 1 présente le modèle conceptuel de l’analyse longitudinale. L’analyse de pistes nous a permis d’examiner simultanément comment la DS combinée des couples influençait des variables relationnelles clés sur le plan transversal et longitudinal. La conception transversale était la même ; nous y avons toutefois utilisé la réalité partagée de la DS et les variables d’âge du temps 2. Cela a permis d’estimer simultanément les modèles analytiques des échantillons espagnol et états-unien. Pour déterminer s’il existait des différences significatives entre couples espagnols et états-uniens pour chacun des effets, nous avons utilisé la commande « model constraint » de Mplus pour soustraire les effets estimés des couples espagnols de ceux des couples états-uniens (différences de pente), et nous avons eu recours à des tests de significativité (valeurs p) et à des intervalles de confiance à 95 % avec 10 000 rééchantillonnages bootstrap.

Modèle conceptuel : au temps 1, la réalité partagée de la différenciation du soi et l’âge ; flèches vers les variables du temps 2, stabilité conjugale, qualité de la relation, attachement évitant, attachement anxieux et événements de vie stressants
Figure 1. Cette figure représente le modèle conceptuel utilisé pour analyser l’association entre un score de réalité partagée de la différenciation du soi du couple et différents résultats. a DoS = différenciation du soi. Le score de réalité partagée a été calculé en additionnant les scores de différenciation du soi de chacune des deux personnes de chaque couple. b Le modèle réel comprenait, dans un seul modèle, des pistes allant de la réalité partagée de la DS vers les scores aux cinq résultats pour les hommes et pour les femmes. En outre, une analyse multigroupe ayant été conduite, les pistes des échantillons états-unien et espagnol ont été estimées séparément dans deux modèles (schéma original en anglais).

Nous avons créé une variable de réalité partagée de la DS pour représenter le système émotionnel du couple postulé par Bowen [14]. Pour ce faire, nous avons additionné les scores de DS des hommes et des femmes au temps 1, puis ceux du temps 2, pour les couples espagnols comme pour les couples états-uniens. Dans une étude comparant plusieurs méthodes de construction de scores de réalité partagée, l’équipe de Busby a établi que la combinaison des scores offrait la représentation la plus juste d’une réalité conjugale partagée [13]. Cette méthode a guidé notre construction d’une variable de réalité partagée de la DS pour les couples espagnols et états-uniens.

Pour l’analyse transversale, en contrôlant les événements de vie stressants et l’âge, nous avons régressé les variables de qualité de la relation, d’attachement et de stabilité de la relation du temps 2 sur la variable de DS combinée du temps 2. Pour l’analyse longitudinale, nous avons régressé la qualité de la relation, l’attachement et la stabilité de la relation du temps 2 sur la variable de DS combinée du temps 1, en contrôlant les événements de vie stressants et l’âge. En outre, pour isoler l’effet de la DS combinée du temps 1 sur les variables relationnelles clés, nous avons contrôlé la DS combinée au temps 2.

Résultats

Le tableau 1 présente les corrélations bivariées entre les sous-échelles de DS (réactivité émotionnelle et coupure émotionnelle), et le tableau 2 les corrélations bivariées entre les variables de l’étude, y compris les covariables d’âge et de stress. Au temps 1, les sous-échelles de coupure émotionnelle et de réactivité émotionnelle étaient significativement corrélées pour les couples espagnols comme pour les couples états-uniens, et au temps 2 pour les couples états-uniens. Au temps 1, les corrélations entre membres des couples étaient statistiquement significatives dans les échantillons états-unien et espagnol (r allant de 0,14 à 0,53). Au temps 2, les corrélations entre membres des couples dans les échantillons états-unien et espagnol étaient plus faibles, et statistiquement significatives pour les seuls couples états-uniens.

Tableau 1 — Statistiques descriptives et corrélations des sous-échelles de différenciation du soi (réactivité émotionnelle et coupure émotionnelle) chez les femmes et les hommes d’Espagne et des États-Unis, au temps 1 et au temps 2

  • 1. RE1 (femmes). 1 : – ; 2 : ,64** ; 3 : ,03 ; 4 : ,00 ; 5 : ,35** ; 6 : ,41** ; 7 : −,18 ; 8 : −,15 ; Espagne : M = 3,17, ET = 0,89 ; États-Unis : M = 3,39, ET = 1,02.
  • 2. CE1 (femmes). 1 : ,35** ; 2 : – ; 3 : ,08 ; 4 : ,04 ; 5 : ,39** ; 6 : ,53** ; 7 : −,08 ; 8 : −,04 ; Espagne : M = 2,93, ET = 1,02 ; États-Unis : M = 1,91, ET = 0,80.
  • 3. RE5 (femmes). 1 : ,73** ; 2 : ,26** ; 3 : – ; 4 : ,85** ; 5 : ,12 ; 6 : ,12 ; 7 : ,09 ; 8 : ,08 ; Espagne : M = 2,90, ET = 1,00 ; États-Unis : M = 2,99, ET = 1,00.
  • 4. CE5 (femmes). 1 : ,29** ; 2 : ,70** ; 3 : ,40** ; 4 : – ; 5 : ,15 ; 6 : ,13 ; 7 : ,13 ; 8 : ,14 ; Espagne : M = 2,77, ET = 1,05 ; États-Unis : M = 1,84, ET = 0,81.
  • 5. RE1 (hommes). 1 : ,14* ; 2 : ,22** ; 3 : ,10 ; 4 : ,18** ; 5 : – ; 6 : ,84** ; 7 : −,04 ; 8 : −,01 ; Espagne : M = 2,93, ET = 0,87 ; États-Unis : M = 2,87, ET = 0,86.
  • 6. CE1 (hommes). 1 : ,24** ; 2 : ,19** ; 3 : ,18** ; 4 : ,16** ; 5 : ,42** ; 6 : – ; 7 : −,03 ; 8 : ,01 ; Espagne : M = 2,94, ET = 0,92 ; États-Unis : M = 2,09, ET = 0,76.
  • 7. RE5 (hommes). 1 : ,11 ; 2 : ,18** ; 3 : ,12* ; 4 : ,15** ; 5 : ,69** ; 6 : ,33** ; 7 : – ; 8 : ,90** ; Espagne : M = 2,87, ET = 0,96 ; États-Unis : M = 2,54, ET = 0,90.
  • 8. CE5 (hommes). 1 : ,16** ; 2 : ,11* ; 3 : ,19** ; 4 : ,17** ; 5 : ,32** ; 6 : ,69** ; 7 : ,56** ; 8 : – ; Espagne : M = 2,87, ET = 1,03 ; États-Unis : M = 1,95, ET = 0,81.

RE : réactivité émotionnelle. CE : coupure émotionnelle. Pour chaque ligne, les valeurs 1 à 8 sont les corrélations avec les variables numérotées ; M : moyenne, ET : écart type. *p < 0,05. **p < 0,01.

Tableau 2 — Corrélations entre les variables de l’étude pour les couples espagnols et états-uniens

  • 1. Âge (F). 1 : – ; 2 : ,95** ; 3 : −,20* ; 4 : ,10 ; 5 : −,06 ; 6 : ,13 ; 7 : ,10 ; 8 : ,21* ; 9 : −,04 ; 10 : ,01 ; 11 : ,03 ; 12 : −,08 ; 13 : ,22** ; 14 : ,03.
  • 2. Âge (H). 1 : ,75** ; 2 : – ; 3 : −,20* ; 4 : ,09 ; 5 : −,06 ; 6 : ,15 ; 7 : ,12 ; 8 : ,19* ; 9 : −,02 ; 10 : −,03 ; 11 : ,05 ; 12 : −,03 ; 13 : ,23** ; 14 : ,04.
  • 3. Différenciation combinée T1. 1 : −,05 ; 2 : ,01 ; 3 : – ; 4 : ,13 ; 5 : ,25** ; 6 : −,20* ; 7 : −,07 ; 8 : −,01 ; 9 : −,03 ; 10 : ,24** ; 11 : −,18* ; 12 : −,10 ; 13 : −,05 ; 14 : −,13.
  • 4. Différenciation combinée T5. 1 : ,03 ; 2 : ,05 ; 3 : ,69** ; 4 : – ; 5 : ,40** ; 6 : −,34** ; 7 : −,24** ; 8 : ,20* ; 9 : −,27** ; 10 : ,45** ; 11 : −,30** ; 12 : −,24** ; 13 : ,20* ; 14 : −,03*.
  • 5. Qualité de la relation T2 (F). 1 : ,01 ; 2 : −,02 ; 3 : ,29** ; 4 : ,41** ; 5 : – ; 6 : −,55** ; 7 : −,40** ; 8 : ,15 ; 9 : −,54** ; 10 : ,75** ; 11 : −,38** ; 12 : −,25** ; 13 : ,11 ; 14 : −,70*.
  • 6. Attachement anxieux T2 (F). 1 : ,03 ; 2 : −,02 ; 3 : −,29** ; 4 : −,44** ; 5 : −,54** ; 6 : – ; 7 : ,43** ; 8 : −,02 ; 9 : ,32** ; 10 : −,48** ; 11 : ,75** ; 12 : ,25** ; 13 : −,08 ; 14 : ,43**.
  • 7. Attachement évitant T2 (F). 1 : ,03 ; 2 : ,03 ; 3 : −,35** ; 4 : −,45** ; 5 : −,68** ; 6 : ,58** ; 7 : – ; 8 : −,03 ; 9 : ,12 ; 10 : −,30** ; 11 : ,18* ; 12 : ,71** ; 13 : −,02 ; 14 : ,31**.
  • 8. Nombre d’événements stressants (F). 1 : ,19** ; 2 : ,19** ; 3 : −,01 ; 4 : ,02 ; 5 : −,02 ; 6 : −,01 ; 7 : −,07 ; 8 : – ; 9 : −,11 ; 10 : ,19* ; 11 : −,03 ; 12 : −,13 ; 13 : ,13 ; 14 : −,08.
  • 9. Stabilité conjugale T2 (F). 1 : −,07 ; 2 : −,01 ; 3 : −,33** ; 4 : −,41** ; 5 : −,63** ; 6 : ,56** ; 7 : ,62** ; 8 : ,02 ; 9 : – ; 10 : −,65** ; 11 : ,42** ; 12 : ,30** ; 13 : −,03 ; 14 : ,70**.
  • 10. Qualité de la relation T2 (H). 1 : ,00 ; 2 : ,03 ; 3 : ,36** ; 4 : ,48** ; 5 : ,64** ; 6 : −,47** ; 7 : −,55** ; 8 : ,05 ; 9 : −,59** ; 10 : – ; 11 : −,51** ; 12 : −,41** ; 13 : ,16 ; 14 : −,54**.
  • 11. Attachement anxieux T2 (H). 1 : −,04 ; 2 : −,05 ; 3 : −,36** ; 4 : −,49** ; 5 : −,52** ; 6 : ,35** ; 7 : ,48** ; 8 : ,03 ; 9 : ,48** ; 10 : −,58** ; 11 : – ; 12 : ,38** ; 13 : −,05 ; 14 : ,28**.
  • 12. Attachement évitant T2 (H). 1 : ,02 ; 2 : ,03 ; 3 : −,32** ; 4 : −,48** ; 5 : −,53** ; 6 : ,39** ; 7 : ,45** ; 8 : −,03 ; 9 : ,45** ; 10 : −,68** ; 11 : ,54** ; 12 : – ; 13 : ,01 ; 14 : ,17*.
  • 13. Nombre d’événements stressants (H). 1 : ,07 ; 2 : ,02 ; 3 : −,04 ; 4 : −,04 ; 5 : −,00 ; 6 : −,01 ; 7 : −,02 ; 8 : ,45** ; 9 : −,03 ; 10 : −,01 ; 11 : ,06 ; 12 : ,02 ; 13 : – ; 14 : −,04.
  • 14. Stabilité conjugale T2 (H). 1 : −,07 ; 2 : −,04 ; 3 : −,28** ; 4 : −,39** ; 5 : −,54** ; 6 : ,42** ; 7 : ,48** ; 8 : ,02 ; 9 : ,73** ; 10 : −,70** ; 11 : ,60** ; 12 : ,55** ; 13 : ,04 ; 14 : –.

*p < 0,05, **p < 0,01, ***p < 0,001. Les intercorrélations de l’échantillon espagnol (n = 137) figurent au-dessus de la diagonale, celles de l’échantillon états-unien (n = 342) au-dessous : dans chaque ligne, les colonnes de numéro supérieur à celui de la ligne concernent l’Espagne, les colonnes de numéro inférieur les États-Unis. (F) : femmes ; (H) : hommes ; T1 : temps 1 ; T2 : temps 2.

Le tableau 3 présente les statistiques descriptives et les comparaisons de moyennes entre les échantillons pour les femmes et les hommes d’Espagne et des États-Unis ; plusieurs différences s’en dégagent. Les femmes espagnoles rapportaient une qualité de la relation significativement plus faible, davantage d’attachement anxieux et évitant et davantage d’événements de vie stressants que leurs homologues états-uniennes. De même, les hommes espagnols rapportaient une DS significativement plus élevée, une qualité de la relation plus faible et davantage d’attachement évitant que les hommes états-uniens. Les couples espagnols avaient des scores de différenciation combinés significativement plus faibles que les couples états-uniens aux deux temps de mesure.

Nous avons aussi examiné si la DS des femmes et des hommes changeait, au moyen de tests t pour échantillons appariés, en établissant la significativité à partir des valeurs p et d’un intervalle de confiance à 95 % ne contenant pas zéro. Les évaluations de la différenciation des femmes espagnoles (t[136] = −3,20, p = 0,002, IC 95 % = [−0,333 ; −0,079]) et des hommes espagnols (t[136] = −2,74, p = 0,007, IC 95 % = [−0,298 ; −0,048]) ont changé de façon positive et significative. Les femmes (t[341] = −5,56, p < 0,001, IC 95 % = [−0,208 ; −0,099]) et les hommes (t[341] = −6,69, p < 0,001, IC 95 % = [−0,256 ; −0,140]) des États-Unis ont eux aussi connu des changements positifs et significatifs de leur différenciation. Autrement dit, en moyenne, les femmes et les hommes d’Espagne et des États-Unis ont rapporté une différenciation accrue au fil du temps.

Le modèle transversal d’analyse de pistes s’ajustait bien aux données, χ2 (36) = 55,755, p = 0,018, CFI = 0,99, TLI = 0,970, RMSEA = 0,048, SRMR = 0,045.034. Nous avons examiné si la DS combinée au temps 2 prédisait les résultats au temps 2, en contrôlant les événements de vie stressants et l’âge. Dans les échantillons espagnol et états-unien, nous avons trouvé des associations concomitantes (temps 2) semblables entre la différenciation combinée et les variables relationnelles des femmes et des hommes (voir le tableau 4). Plus précisément, pour les deux genres et les deux pays, la différenciation combinée était significativement et positivement liée à la qualité et à la stabilité de la relation, et négativement liée à l’attachement anxieux et évitant. Aucune différence significative n’est apparue entre femmes, ni entre hommes, d’Espagne et des États-Unis lorsque ces associations ont été comparées d’une culture à l’autre au temps 2.

Tableau 4 — Effets de régression des scores combinés de différenciation du soi au temps 2 sur les variables de résultat au temps 2, chez les femmes et les hommes des couples d’Espagne et des États-Unis, et différences culturelles entre ces effets

  • Femmes — Qualité de la relation. Espagne : β = 0,40***, ES = 0,07, IC 95 % [0,250 ; 0,535] ; États-Unis : β = 0,41***, ES = 0,05, IC 95 % [0,306 ; 0,498] ; différences de pente : β = 0,04, ES = 0,09, IC 95 % [−0,128 ; 0,204].
  • Femmes — Stabilité de la relation. Espagne : β = −0,27***, ES = 0,08, IC 95 % [−0,418 ; −0,094] ; États-Unis : β = −0,41***, ES = 0,05, IC 95 % [−0,505 ; −0,313] ; différences de pente : β = 0,01, ES = 0,08, IC 95 % [−0,137 ; 0,172].
  • Femmes — Attachement anxieux. Espagne : β = −0,34***, ES = 0,08, IC 95 % [−0,489 ; −0,175] ; États-Unis : β = −0,44***, ES = 0,05, IC 95 % [−0,528 ; −0,337] ; différences de pente : β = −0,08, ES = 0,18, IC 95 % [−0,426 ; 0,270].
  • Femmes — Attachement évitant. Espagne : β = −0,24***, ES = 0,08, IC 95 % [−0,386 ; −0,082] ; États-Unis : β = −0,45***, ES = 0,05, IC 95 % [−0,535 ; −0,353] ; différences de pente : β = 0,13, ES = 0,15, IC 95 % [−0,159 ; 0,452].
  • Hommes — Qualité de la relation. Espagne : β = 0,45***, ES = 0,07, IC 95 % [0,301 ; 0,585] ; États-Unis : β = 0,48***, ES = 0,05, IC 95 % [0,381 ; 0,563] ; différences de pente : β = 0,03, ES = 0,08, IC 95 % [−0,136 ; 0,184].
  • Hommes — Stabilité de la relation. Espagne : β = −0,30**, ES = 0,10, IC 95 % [−0,479 ; −0,101] ; États-Unis : β = −0,39***, ES = 0,05, IC 95 % [−0,483 ; −0,296] ; différences de pente : β = −0,06, ES = 0,08, IC 95 % [−0,210 ; 0,108].
  • Hommes — Attachement anxieux. Espagne : β = −0,30***, ES = 0,08, IC 95 % [−0,45 ; −0,122] ; États-Unis : β = −0,49***, ES = 0,04, IC 95 % [−0,562 ; −0,415] ; différences de pente : β = 0,14, ES = 0,16, IC 95 % [−0,165 ; 0,453].
  • Hommes — Attachement évitant. Espagne : β = −0,24**, ES = 0,08, IC 95 % [−0,394 ; −0,069] ; États-Unis : β = −0,48***, ES = 0,05, IC 95 % [−0,564 ; −0,383] ; différences de pente : β = 0,16, ES = 0,15, IC 95 % [−0,141 ; 0,469].

Les différences de pente testaient si le pays jouait un rôle de médiateur. β : estimations non standardisées ; ES : erreur standard ; IC : intervalle de confiance à 95 %. *p < 0,05, **p < 0,01, ***p < 0,001.

Le modèle longitudinal d’analyse de pistes s’ajustait lui aussi bien aux données, χ2 (40) = 66,928, p = 0,044, CFI = 0,994, TLI = 0,976, RMSEA = 0,040, SRMR = 0,028. Nous avons testé si la DS partagée au temps 1 prédisait les résultats au temps 2, en contrôlant les événements de vie stressants, l’âge et la DS combinée au temps 2 (voir le tableau 5). Chez les couples espagnols, la différenciation combinée prédisait positivement la qualité de la relation des femmes et des hommes, et négativement leur attachement anxieux. Chez les couples états-uniens, la différenciation combinée prédisait positivement la qualité et la stabilité de la relation des femmes et des hommes, et négativement l’attachement anxieux et évitant. Des différences sont apparues entre femmes espagnoles et états-uniennes, mais pas entre hommes. Les femmes d’Espagne et des États-Unis différaient significativement quant aux effets de la différenciation combinée au temps 1 sur la stabilité de la relation et l’attachement évitant au temps 2.

Tableau 5 — Effets de régression des scores combinés de différenciation du soi au temps 1 sur les variables de résultat au temps 2, chez les femmes et les hommes des couples d’Espagne et des États-Unis, et différences culturelles entre ces effets

  • Femmes — Qualité de la relation. Espagne : β = 0,25**, ES = 0,08, IC 95 % [0,088 ; 0,406] ; États-Unis : β = 0,29***, ES = 0,06, IC 95 % [0,175 ; 0,394] ; différences de pente : β = −0,06, ES = 0,08, IC 95 % [−0,221 ; 0,100].
  • Femmes — Stabilité de la relation. Espagne : β = −0,03, ES = 0,08, IC 95 % [−0,172 ; 0,124] ; États-Unis : β = −0,33***, ES = 0,05, IC 95 % [−0,421 ; −0,219] ; différences de pente : β = 0,18**, ES = 0,06, IC 95 % [0,061 ; 0,306].
  • Femmes — Attachement anxieux. Espagne : β = −0,20*, ES = 0,08, IC 95 % [−0,351 ; −0,033] ; États-Unis : β = −0,29***, ES = 0,05, IC 95 % [−0,393 ; −0,184] ; différences de pente : β = 0,10, ES = 0,15, IC 95 % [−0,200 ; −0,382].
  • Femmes — Attachement évitant. Espagne : β = −0,07, ES = 0,09, IC 95 % [−0,235 ; 0,097] ; États-Unis : β = −0,35***, ES = 0,05, IC 95 % [−0,450 ; −0,242] ; différences de pente : β = 0,37**, ES = 0,15, IC 95 % [0,081 ; 0,647].
  • Hommes — Qualité de la relation. Espagne : β = 0,24 **, ES = 0,08, IC 95 % [0,081 ; 0,386] ; États-Unis : β = 0,36***, ES = 0,05, IC 95 % [0,253 ; 0,452] ; différences de pente : β = −0,13, ES = 0,08, IC 95 % [−0,271 ; 0,028].
  • Hommes — Stabilité de la relation. Espagne : β = −0,13, ES = 0,07, IC 95 % [−0,266 ; 0,009] ; États-Unis : β = −0,28***, ES = 0,05, IC 95 % [−0,380 ; −0,176] ; différences de pente : β = 0,06, ES = 0,06, IC 95 % [−0,052 ; 0,170].
  • Hommes — Attachement anxieux. Espagne : β = −0,18 *, ES = 0,08, IC 95 % [−0,330 ; −0,026] ; États-Unis : β = −0,36***, ES = 0,05, IC 95 % [−0,441 ; −0,262] ; différences de pente : β = 0,24, ES = 0,13, IC 95 % [−0,021 ; 0,484].
  • Hommes — Attachement évitant. Espagne : β = −0,10, ES = 0,08, IC 95 % [−0,258 ; 0,064] ; États-Unis : β = −0,32***, ES = 0,05, IC 95 % [−0,422 ; −0,213] ; différences de pente : β = 0,26*, ES = 0,13, IC 95 % [−0,003 ; 0,507].

Les différences de pente testaient si le pays jouait un rôle de médiateur. β : estimations non standardisées ; ES : erreur standard ; IC : intervalle de confiance à 95 %. *p < 0,05, **p < 0,01, ***p < 0,001.

Discussion

Dans cette étude, nous avons cherché à répondre à des questions importantes sur l’effet de la différenciation sur les variables de la relation de couple, en tenant compte de possibles différences de genre et de culture et en contrôlant l’âge et les événements de vie stressants. La contribution la plus précieuse de ce projet est peut-être la confirmation, dans deux cultures différentes et avec des données longitudinales, de l’importance de la DS dans le fonctionnement relationnel, ce qui montre que la DS peut avoir un bénéfice à long terme pour les relations de couple. Plus précisément, nos résultats suggèrent qu’un niveau plus élevé de DS dans le couple prédit une qualité perçue de la relation accrue chez les femmes et les hommes (dans les modèles transversal et longitudinal) et une réduction des niveaux d’attachement anxieux, ainsi qu’un effet positif sur la stabilité perçue de la relation (sur le plan transversal et longitudinal pour les femmes et les hommes des États-Unis, et seulement sur le plan transversal pour les femmes et les hommes d’Espagne). Quelques différences significatives selon le genre apparaissent pour l’attachement évitant et la stabilité dans le modèle longitudinal.

L’évolution de la DS dans le temps

Pour la première question de recherche, cette étude montre que les femmes et les hommes des deux groupes culturels ont vu leur DS augmenter au fil du temps. La variabilité de la DS chez une même personne se comprend peut-être au mieux à la lumière de la distinction que fait Bowen entre pseudo-soi et soi solide [14]. Le pseudo-soi se caractérise par davantage de réactivité émotionnelle et d’instabilité ; il est plus exposé à l’influence des facteurs de stress et change en fonction du contexte perçu. Les personnes moins différenciées sont censées fonctionner plus souvent à partir du pseudo-soi. À l’inverse, le soi solide se caractérise par des convictions plus constantes et une plus grande stabilité dans le temps, et les personnes ayant des niveaux plus élevés de DS sont censées fonctionner à partir du soi solide [14, 29]. L’équipe de Handley a trouvé davantage de stabilité (moins de changement) de la DS dans le temps dans son échantillon [26], alors que la présente étude a trouvé une augmentation significative de la DS dans le temps chez les hommes comme chez les femmes et dans les deux cultures. Notons que l’équipe de Handley a mesuré les changements de la DS à intervalles annuels [26], alors que l’intervalle entre les deux temps de mesure de la présente étude était beaucoup plus long (quatre ans dans l’échantillon états-unien, sept ans dans l’échantillon espagnol). Il est possible que, dans le présent échantillon, le temps plus long entre les mesures de la DS ait joué un rôle important dans la formation d’un soi plus solide, en particulier dans une période d’événements stressants. De plus, comme l’a relevé l’équipe de Handley [26], on ne sait pas si cela refléterait un changement du pseudo-soi ou un changement du soi solide. Autrement dit, puisque nos échantillons ont vu leur DS augmenter significativement sur de si longues périodes, nous postulons que le soi solide pourrait changer au fil du temps.

Les résultats de cette étude montrent aussi que la corrélation entre les scores de DS au temps 1 et au temps 2 est bien plus forte dans l’échantillon états-unien que dans l’échantillon espagnol (voir les tableaux 1 et 2). Cela pourrait tenir à la taille plus importante de l’échantillon états-unien (342 couples) par rapport à l’échantillon espagnol (137 couples), qui permet une approche analytique plus sensible, mais nous n’avons pas pu dégager d’explication théorique à ce qu’une culture montre plus ou moins de stabilité de la DS qu’une autre. Les deux échantillons étaient d’âge semblable (Espagne : Mâge = 43,19 ; États-Unis : Mâge = 43,95), ce qui écarte l’hypothèse d’une plus grande propension au changement d’un échantillon plus jeune dont les niveaux de DS ne se seraient pas encore consolidés.

Associations transversales et longitudinales entre la DS et les variables de résultat

Notre deuxième question de recherche portait sur l’existence d’associations transversales et longitudinales entre la DS et les différentes variables de résultat.

Modèle transversal

La DS était significativement associée aux variables de résultat au sein de chaque vague. La DS était associée négativement à l’attachement anxieux et évitant chez les femmes et chez les hommes des deux groupes culturels. Ces résultats concordent avec d’autres études montrant qu’une DS accrue est inversement liée à l’attachement anxieux et évitant [21, 22], et ils sont cohérents avec l’hypothèse de notre étude, avec la TSFB et avec les résultats empiriques antérieurs. Du point de vue de l’attachement [19], les personnes qui savent réguler plus efficacement leurs propres émotions et éviter la submersion émotionnelle sont moins susceptibles de percevoir des menaces pesant sur leurs attachements significatifs, et font ainsi preuve d’un attachement plus sécure dans leurs relations.

Conformément à la littérature antérieure [12, 24, 34, 36, 46], la DS était positivement associée à la qualité de la relation chez les femmes et chez les hommes d’Espagne et des États-Unis. En outre, la DS était significativement associée à une meilleure perception de la stabilité de la relation dans tous les groupes (genres et cultures).

Selon la théorie des systèmes familiaux, la DS pourrait être centrale pour la réciprocité et l’intimité à long terme dans les relations de couple amoureuses [14]. La DS est liée à la capacité de maintenir des stratégies souples d’autorégulation interpersonnelle et intrapersonnelle, même sous l’effet du stress, en gardant le lien avec les personnes significatives (en particulier l’autre membre du couple et d’autres proches parents), et cette capacité est liée aux schémas et aux expériences de la famille d’origine [9, 14, 37]. Ces résultats appuient l’idée de Bowen selon laquelle les niveaux de DS du système conjugal jouent un rôle important dans le fonctionnement de la relation de couple.

Modèle longitudinal

La question de recherche centrale, et la contribution la plus précieuse à la littérature, tient à l’effet longitudinal de la différenciation combinée du couple sur les variables de résultat. Une revue de portée récente, conduite par l’équipe de Calatrava [46], a souligné la nécessité d’un plus grand nombre d’études longitudinales dans le domaine de la DS. Plus précisément, sur les 56 études empiriques recensées qui testaient l’effet positif potentiel de niveaux plus élevés de DS sur la relation de couple, deux seulement présentaient des données longitudinales avec un échantillon de plus de 300 personnes [10, 31, 47]. Cette étude est la première à comparer deux cultures différentes, avec un échantillon proche de 1 000 personnes (N = 958). De plus, c’est, à notre connaissance, la première étude à analyser les effets longitudinaux de la DS sur l’attachement anxieux et évitant.

Nos résultats indiquent que des niveaux plus élevés de différenciation dans un couple impliquent une qualité perçue de la relation plus grande et un attachement anxieux plus faible, dans les deux genres et les deux pays. Autrement dit, la DS a un certain effet à long terme sur différents aspects de la relation de couple et de l’attachement. S’il existe un vaste corpus sur les effets interculturels de la DS sur la qualité de la relation, les études longitudinales restent rares [46]. Nos résultats longitudinaux concordent avec la majorité des études antérieures qui ont trouvé ce lien positif.

En outre, les analyses longitudinales livrent d’autres résultats qui varient selon la culture. Plus précisément, dans l’échantillon états-unien mais pas dans l’échantillon espagnol, des niveaux plus élevés de différenciation étaient liés à des niveaux plus faibles d’attachement évitant et à une meilleure perception de la stabilité de la relation.

Pour commencer par les résultats d’attachement, des niveaux plus élevés de différenciation prédisaient un attachement évitant plus faible chez les femmes et les hommes des États-Unis, mais pas chez les femmes et les hommes d’Espagne.

Cette différence de résultats entre les échantillons d’Espagne et des États-Unis pourrait tenir, peut-être, à la taille plus réduite du groupe espagnol. De futures études sur des échantillons plus grands pourraient chercher à reproduire ce résultat. Malgré la taille plus réduite de l’échantillon espagnol, le lien entre DS et attachement anxieux reste toutefois robuste. Autrement dit, il pourrait y avoir une raison pour laquelle l’effet des niveaux de différenciation sur l’attachement était plus grand dans la dimension anxieuse que dans la dimension évitante. Ce résultat concorde avec certaines études antérieures menées auprès de personnes italiennes et états-uniennes [17, 18]. Ces études utilisaient le même instrument de mesure de l’attachement que la présente étude. Dans nos résultats, nous avons observé l’une de deux choses : soit (a) l’association entre attachement anxieux et différenciation reste significative quand celle de l’attachement évitant cesse de l’être, soit (b) les indices statistiques de cette association sont plus élevés quand on met en lien la différenciation et l’attachement anxieux que lorsqu’on met en lien l’attachement évitant. Cette tendance est aussi présente, de manière générale, dans la présente étude, dans les analyses transversales comme longitudinales. À l’exception des femmes états-uniennes, la relation entre différenciation et attachement anxieux présente des liens plus robustes que celle qui unit différenciation et attachement évitant.

Les données des études antérieures conduisent à considérer que la différence constatée n’est peut-être pas réellement la manifestation d’une différence culturelle entre les États-Unis et l’Espagne dans la manière dont le niveau de différenciation influe sur l’attachement évitant, mais plutôt celle de la relation, plus universelle, entre attachement évitant et niveau de différenciation. Comme le suggèrent Lampis et Cataudella [17], il se pourrait que des composantes de la différenciation, comme une moindre capacité à prendre une position en « je » dans les relations et davantage de difficultés à maintenir la proximité émotionnelle en cas de désaccord ou de stress, soient plus étroitement liées à l’évitement de l’attachement. Peut-être ce lien entre différenciation et évitement de l’attachement est-il encore atténué dans les cultures collectivistes où la proximité a une importance culturelle plus grande encore, comme l’Espagne et l’Italie. De futures études devraient continuer d’explorer les sous-échelles de la différenciation en lien avec les différents styles d’attachement, afin de mieux comprendre en quoi la différenciation est utile à un attachement adulte sain et sécure.

Enfin, pour ce qui est des effets longitudinaux de la DS sur la stabilité de la relation, des niveaux plus élevés de différenciation combinée du couple étaient liés à une plus grande stabilité des relations chez les hommes et les femmes des États-Unis, avec une moindre probabilité de ruptures au fil du temps. Ces résultats n’ont pas été retrouvés chez les hommes et les femmes d’Espagne. Plusieurs explications sont possibles. D’abord, il faut noter que l’échantillon espagnol est plus petit que l’échantillon états-unien. Ce point compte, car les taux de divorce sont aussi plus élevés en Espagne qu’aux États-Unis (61 % contre 53 % respectivement) [48]. En outre, les taux de divorce des couples espagnols sont les plus élevés quand les membres du couple ont une quarantaine d’années, et l’âge moyen de l’échantillon espagnol de cette étude est de 43 ans [48]. Ensemble, ces statistiques laissent penser que la stabilité des relations pourrait être globalement plus faible dans l’échantillon espagnol que dans l’échantillon états-unien. Ensuite, l’intervalle entre T1 et T2 diffère aussi entre les deux échantillons, le suivi espagnol étant en moyenne plus long de trois ans (presque le double de la durée de suivi de l’échantillon états-unien). Il se peut que suivre des couples sur une plus longue période laisse aussi plus de place à l’instabilité de la relation de couple ; nous relevons ce point comme un facteur de confusion potentiel et une limite de la présente étude. Une deuxième raison possible tient peut-être aux différences entre échantillons quant à la proportion de personnes participantes mariées et non mariées (bien qu’engagées dans une relation de couple) (voir le tableau S1). L’échantillon états-unien compte une proportion plus faible (environ 1 %) de couples non mariés que l’échantillon espagnol (environ 14 %). Cela pourrait entraîner des différences dans la perception de la stabilité de la relation entre les échantillons des deux pays.

Le fait que la différenciation combinée du couple ne soit pas liée à l’attachement évitant ni à la stabilité de la relation chez les couples espagnols pourrait s’expliquer en outre par des différences culturelles. L’Espagne est un pays dont la culture est plus collectiviste et plus familialiste que celle des États-Unis [49]. Si les raisons profondes de ces différences restent floues, peut-être l’influence propre de la DS est-elle moins marquée chez les membres d’une culture plus collectiviste, caractérisée par davantage de lien et d’interdépendance [50, 51].

Différences des effets de la DS sur les variables de résultat entre les groupes

En réponse à la troisième et dernière question de recherche, il faut noter que la plupart des résultats étaient semblables entre les hommes et les femmes d’Espagne et des États-Unis, avec toutefois quelques différences notables. Nous avons trouvé des schémas semblables entre les hommes espagnols et états-uniens dans la présente étude ; nous avons en revanche trouvé une différence significative entre les femmes espagnoles et états-uniennes quant aux effets de la différenciation combinée au temps 1 sur l’attachement évitant au temps 2 (voir le tableau 5). L’autre différence significative entre ces deux groupes de femmes est apparue dans l’effet longitudinal de la différenciation sur la stabilité de la relation. Dans ces deux cas, les femmes états-uniennes étaient plus réceptives aux effets positifs de la différenciation sur l’attachement et les résultats relationnels que les femmes espagnoles.

Le fait qu’une DS plus élevée au temps 1 ne soit pas liée à un attachement évitant plus faible au temps 2 chez les femmes pourrait s’expliquer par une interaction croisée entre sexe/genre et culture. Dans la culture espagnole, les femmes ont conquis un espace de pouvoir et d’autonomie plus récemment que les femmes états-uniennes, et peut-être cela accroît-il une tendance à l’indépendance vis-à-vis du partenaire. Les échantillons de la présente étude se composent de femmes d’âge moyen (nos échantillons des deux pays ont un âge moyen de 43 ans), et les niveaux de satisfaction dans la relation de couple sont plus faibles chez les femmes espagnoles. Cela pourrait tenir à l’évolution de la culture et des rôles de genre en Espagne, où les femmes espagnoles cherchent à préserver une position autonome vis-à-vis de leur partenaire, alors qu’au cours de la dernière décennie les hommes espagnols ont recherché un lien plus fort avec leur partenaire.

Pour ce qui est de la stabilité, comme on l’a déjà mentionné, l’Espagne présente peut-être un contexte culturel où les couples ont une conscience accrue du divorce. La recherche a mis en évidence deux aspects importants qui influent sur le divorce. D’abord, les femmes sont plus susceptibles d’engager le divorce [52]. Ensuite, la contribution financière des hommes et des femmes dans le mariage a un effet notable sur la satisfaction et le divorce, la dépendance financière de l’un ou l’autre partenaire pouvant réduire les idées de divorce [53, 54]. De plus, dans la présente étude, environ 14 % des couples espagnols n’ont pas de reconnaissance légale de leur relation, et 16,8 % des femmes espagnoles se déclaraient au foyer, contre 26 % des femmes états-uniennes (voir le tableau S1). Peut-être ces deux variables créent-elles une différence dans la perception de la relation de couple, à laquelle les femmes pourraient être particulièrement sensibles.

Limites

Cette étude n’est pas sans limites, bien qu’elle apporte une contribution importante à la littérature en démêlant les effets de la DS sur les résultats de la relation de couple et en explorant les différences entre couples espagnols et états-uniens. D’abord, les années de recueil des données diffèrent entre les deux échantillons, de même que l’intervalle entre les vagues (échantillon espagnol = 7 ans, échantillon états-unien = 4 ans). Sur le plan psychométrique, il existait de légères différences entre le S-DSI (26 items) et le DSI (23 items), utilisés pour mesurer la DS dans chaque groupe. Cela a exclu la possibilité d’une analyse de comparaison de groupes testant des modèles contraints et non contraints pour déceler des différences au niveau de la mesure [54]. Bien que cette étude comporte un volet longitudinal, seuls deux temps de mesure étaient disponibles dans les deux échantillons, ce qui rend difficile de prédire les résultats par une analyse de courbes de croissance (qui requiert trois temps de mesure ou plus). Des études comportant davantage de temps de mesure seraient précieuses, car elles permettraient de mieux comprendre des changements plus complexes de la DS et des résultats relationnels dans le temps (par exemple des hausses et des baisses ou des changements curvilinéaires de la qualité de la relation). Il importe aussi de noter que toutes les données ont été recueillies dans le cadre d’une étude de relations non cliniques et (sans doute) plus saines, ce qui constitue un biais probable pour certains résultats (par exemple, on s’attendrait à une plus grande variabilité des scores de DS et de résultats dans un échantillon de couples cliniques).

Enfin, toutes les variables de notre étude étaient autorapportées, ce qui ouvre la possibilité d’un biais lié aux limites d’une méthode unique. En particulier, nous avons utilisé une méthode de réalité partagée inspirée de celle de Busby et al., mais il nous manquait l’évaluation, par la femme, de la DS de son partenaire, et inversement [13]. Des évaluations de la DS par soi-même et par autrui pourraient aider à mieux éclairer une réalité partagée du système émotionnel du couple, telle que Bowen la postulait. Notre analyse est un pas dans cette direction. La recherche peut recourir à d’autres méthodes d’analyse des données dyadiques, dont l’approche APIM, qui permet de tenir compte de l’interdépendance des données dyadiques. De plus, bien que les corrélations des couples espagnols au temps 2 aient été faibles, nous avons postulé que des visions différentes de leur propre DS peuvent tout de même se combiner pour créer une réalité partagée au sein de la relation.

Recherches futures et implications thérapeutiques

Pistes de recherche

Cette étude rejoint les résultats antérieurs selon lesquels la DS compte pour le fonctionnement relationnel [12, 24, 34, 46] et apporte la contribution la plus cohérente à ce jour confirmant ce lien positif entre différenciation et qualité accrue de la relation. Les études antérieures, qui utilisent presque exclusivement des données transversales et omettent les données dyadiques, indiquent en général que la DS influe sur le fonctionnement relationnel quelle que soit la culture ; notre étude y ajoute un échantillon plus grand et des résultats cohérents entre données transversales et longitudinales, entre couples espagnols et états-uniens, et entre hommes et femmes.

Les études futures devraient poursuivre dans cette direction, en portant une attention particulière au mécanisme qui sous-tend le lien confirmé entre DS et fonctionnement relationnel, et en considérant deux points clés : la nécessité de devis longitudinaux et la mesure de la DS. Sur le premier point, alors qu’il existe des dizaines d’études transversales sur la DS et le fonctionnement relationnel, les études longitudinales restent rares. À notre connaissance, seuls deux échantillons contiennent des données longitudinales, l’un des États-Unis et l’autre d’Espagne. Tous deux ont été utilisés dans la présente étude. Cela limite toute interprétation potentielle, puisqu’il n’existe pas d’autres données longitudinales à des fins de comparaison. Les données longitudinales sur la DS des États-Unis proviennent du Flourishing Families Project (FFP), déjà utilisé dans trois études publiées antérieures et pertinentes [10, 26, 31]. Cela souligne clairement la nécessité de développer de nouveaux projets sur la DS et le fonctionnement relationnel selon des devis longitudinaux.

Sur le second point, les résultats obtenus dans cette étude dépendent d’une mesure autorapportée de la DS. Des spécialistes, tant de la DS que du fonctionnement relationnel [55, 56], ont souligné la nécessité de faire progresser l’étude des processus relationnels, non seulement vers des devis longitudinaux, mais aussi vers l’usage de mesures plus complexes et plus complètes, comme la combinaison de mesures psychophysiologiques de la différenciation, d’entretiens semi-structurés ou d’éléments d’observation standardisés pour évaluer l’ajustement relationnel. Bien que Bowen ait postulé que les membres d’un couple ont des niveaux de DS semblables, cela reste une question empirique qui demande des recherches continues. De futures études pourraient tester directement l’hypothèse de la réalité partagée de la différenciation du couple et la meilleure façon d’obtenir un tel score. Cette étude fait un pas en avant dans la compréhension et la formulation d’hypothèses sur une réalité partagée de la différenciation au sein d’un couple et sur son pouvoir prédictif du fonctionnement relationnel. Les études futures devraient aussi se consacrer à l’élaboration de nouvelles mesures de la DS, non autorapportées, qui complètent la méthode du questionnaire autorapporté.

Implications cliniques

Au vu des résultats empiriques de cette étude, nous avons dégagé des implications thérapeutiques importantes pour les thérapeutes de couple. Nous avons trouvé de nombreuses associations significatives entre la DS et des variables importantes du fonctionnement relationnel dans les deux cultures, pour les hommes comme pour les femmes. Bowen ayant déjà affirmé que les niveaux de différenciation peuvent être modifiés par la psychothérapie [14], nous proposons que l’intervention clinique puisse améliorer les niveaux de différenciation et, avec eux, l’ajustement relationnel. Les interventions thérapeutiques visant à favoriser la DS, c’est-à-dire à renforcer la capacité des couples à s’autoréguler et à équilibrer lien et séparation, amélioreront leur satisfaction relationnelle. Nos résultats indiquent aussi que les techniques psychothérapeutiques qui favorisent un niveau plus élevé de DS peuvent réduire les schémas d’attachement anxieux et améliorer la capacité du couple à moins recourir aux comportements d’hyperactivation qui visent à contraindre l’autre à donner davantage de soutien et d’attention face aux conflits relationnels.

Nous invitons donc les équipes cliniques et les psychothérapeutes qui travaillent avec des couples à considérer la pertinence de la DS et de la théorie des systèmes familiaux de Bowen pour leurs cadres théoriques, et à en enrichir leurs évaluations et leurs interventions cliniques.

En conclusion, notre travail est, à notre connaissance, la première étude longitudinale qui inclut des données dyadiques de deux pays. Les résultats éclairent mieux la manière dont la différenciation du soi est liée à des variables relationnelles importantes dans deux cultures et dans le temps. Nous espérons que la recherche sur le couple et sur les interventions tirera profit de l’intégration de ces résultats dans ses travaux et sa pratique.

Complexe Systémique : à retenir

L’intérêt de l’étude est de prendre Bowen au mot : si le couple est une unité émotionnelle, la différenciation doit se mesurer à deux. L’équipe additionne donc les scores des deux partenaires et suit près de 500 couples sur quatre à sept ans. Le résultat principal tient dans les deux pays : une différenciation conjointe plus élevée annonce une relation jugée meilleure et un attachement moins anxieux, même en tenant compte des événements de vie stressants. La différenciation augmente aussi avec le temps, ce qui nuance l’idée d’un « soi solide » figé et ouvre la voie au travail thérapeutique. Pour la clinique, cela plaide pour des interventions qui aident chaque partenaire à rester en lien sans se fondre ni se couper, en particulier quand la demande d’attention devient insistante. Les limites comptent : couples hétérosexuels non cliniques, mesures autorapportées, instruments différents d’un pays à l’autre, et une « réalité partagée » obtenue par simple addition. Les écarts culturels (stabilité, évitement chez les femmes espagnoles) restent des hypothèses. À lire avec l’article sur la différenciation du soi et la mentalisation dans le couple, et avec l’article sur la différenciation du soi et la comorbidité des dysfonctions sexuelles.

Notes de l’original

Financement. L’équipe de recherche n’a reçu aucun financement spécifique pour ce travail.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

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Traduction non officielle en français de La différenciation du soi et l’attachement, la qualité et la stabilité de la relation : analyse de pistes de données dyadiques et longitudinales de couples espagnols et états-uniens, par Martiño Rodríguez-González, Chance A. Bell, Sergio B. Pereyra, María Pilar Martínez-Díaz, Maria L. Schweer-Collins et Roy A. Bean, PLOS ONE, vol. 18, no 3, e0282482 (2023), doi : 10.1371/journal.pone.0282482, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Differentiation of self and relationship attachment, quality, and stability: A path analysis of dyadic and longitudinal data from Spanish and U.S. couples », publié dans PLOS ONE (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Rodríguez-González, M., Bell, C. A., Pereyra, S. B., Martínez-Díaz, M. P., Schweer-Collins, M. L., et Bean, R. A. (2023). La différenciation du soi et l’attachement, la qualité et la stabilité de la relation : analyse de pistes de données dyadiques et longitudinales de couples espagnols et états-uniens (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-differenciation-du-soi-et-l-attachement-la-qualite-et-la-stabilite-de-la-relation (Œuvre originale publiée en 2023 dans PLOS ONE, 18(3), e0282482 (2023) ; republiée en 2023 par PLOS ONE, https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0282482)

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