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Social Sciences · Violences

La violence entre partenaires intimes : des innovations théoriques pour éclairer la pratique clinique, les politiques et la recherche

Près de la moitié des femmes comme des hommes aux États-Unis déclarent au moins une forme de violence de la part d’un ou d’une partenaire, et cette violence se transmet souvent d’une génération à l’autre. Une équipe de travail social de l’Oklahoma et du Wyoming passe en revue les théories qui ont façonné la compréhension de la violence entre partenaires intimes, puis six cadres plus récents : intersectionnalité, droits humains, trauma historique et décolonisation, expériences adverses de l’enfance, croissance post-traumatique et théorie constructiviste du développement de soi.

Auteurs David Axlyn McLeod, Anthony Natale et Angela Pharris (Anne and Henry Zarrow School of Social Work, université de l’Oklahoma, Norman, États-Unis) ; Kirsten Havig (College of Health Sciences, Division of Social Work, université du Wyoming, Laramie, États-Unis)Première publication Social Sciences, 7 mai 2020Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de La violence entre partenaires intimes : des innovations théoriques pour éclairer la pratique clinique, les politiques et la recherche, par David Axlyn McLeod, Kirsten Havig, Anthony Natale et Angela Pharris, publié dans Social Sciences (MDPI) (2020), doi : 10.3390/socsci9050071, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux 1 et 2 sont présentés sous forme de listes ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Il n’y a pas de mésusage plus dangereux du privilège de la pratique que d’aborder des personnes ayant survécu à la VPI à partir de présupposés.

David Axlyn McLeod, Kirsten Havig, Anthony Natale et Angela Pharris

Résumé

La violence entre partenaires intimes (VPI) et sa transmission intergénérationnelle dans les familles sont des problèmes sociaux destructeurs qui appellent une attention considérable. Les connaissances sur les causes multiniveaux et complexes de la VPI aux États-Unis, ainsi que sur ses conséquences, ont nettement progressé au cours des deux dernières décennies. Compte tenu de ces avancées, l’objectif de l’équipe est ici de mettre en lumière des perspectives théoriques critiques et émergentes récentes sur la VPI. Les cadres retenus pour application sont la théorie de l’intersectionnalité, le trauma historique et la décolonisation, les droits humains, la théorie constructiviste du développement de soi, le paradigme de la croissance post-traumatique et les expériences adverses de l’enfance. Cette discussion aidera à éclairer les dynamiques de la VPI sur lesquelles les équipes de terrain peuvent agir, à l’aide de cadres qui favorisent la sensibilité culturelle, l’inclusion et une pratique fondée sur les forces auprès de populations diverses. L’équipe examine l’ampleur de la VPI en se concentrant sur les personnes les plus vulnérables et en explorant les questions de privilège et d’oppression relatifs. Elle passe ensuite en revue le corpus théorique historique qui éclaire la compréhension de la VPI, puis les cadres théoriques émergents. Des conclusions sont proposées tout au long du texte quant à l’application des théories présentées à la VPI.

Mots-clés : violence entre partenaires intimes, violence domestique, théorie, trauma, intersectionnalité, droits humains

1. Introduction

La violence entre partenaires intimes (VPI) est, aux États-Unis, une injustice sociale et un problème de santé publique majeur qui affecte négativement les individus, les familles et les communautés, de façon systémique et sur plusieurs générations. Au cours des dernières décennies, un processus réflexif réunissant les récits d’expérience vécue de la VPI, le militantisme de terrain, l’élaboration des politiques, le développement de programmes et de services, la recherche et l’enseignement a construit les systèmes de services américains actuels. Si certaines lacunes ont été comblées dans la prise en charge des effets systémiques de la VPI, le problème ne s’est pas atténué. L’équipe qui signe cet article entend participer à ce processus en proposant une revue ciblée des perspectives théoriques émergentes sur la VPI qui semblent prometteuses pour répondre au problème, et une réflexion sur ces perspectives. Plus précisément, elle vise à offrir aux équipes de terrain et aux personnes en formation clinique une analyse théorique originale de la VPI, assortie d’implications pour la pratique, les politiques et la recherche.

1.1. L’importance et le rôle de la théorie pour la pratique

La théorie fournit le socle de la compréhension du comportement humain dans l’environnement social et sous-tend les actions menées sur le terrain pour engager la relation, évaluer, intervenir et évaluer la pratique. Les valeurs fondamentales du travail social, dont le service, le respect de la dignité de chaque personne, l’importance des relations humaines, l’autodétermination et l’intégrité professionnelle, guident aussi la pratique (National Association of Social Workers 2016). Ces valeurs sous-tendent la promotion de la justice sociale, économique, de genre et raciale. Étant donné l’importance de la théorie pour la pratique à tous les niveaux et dans tous les champs, il est essentiel de développer continuellement cette base théorique d’une manière cohérente avec les objectifs de justice sociale de la profession et de l’adapter à l’évolution des contextes. Notre objectif est ici d’éclairer des cadres émergents pour la pratique face à la VPI. En nous appuyant sur des travaux interdisciplinaires en sociologie, en psychologie, en santé publique, en médecine, en études de genre et dans la littérature du travail social, nous présentons d’abord la littérature sur les perspectives théoriques qui ont nourri la compréhension de la VPI. Nous présentons ensuite des cadres théoriques qui apportent de nouveaux éclairages sur la VPI, notamment la théorie de l’intersectionnalité, le trauma historique et la décolonisation, les droits humains, la théorie constructiviste du développement de soi, le paradigme de la croissance post-traumatique et les expériences adverses de l’enfance (ACE). Nous reconnaissons que ces cadres émergents sont sous-utilisés et mériteraient une plus grande place dans la recherche, la pratique, la recherche et l’enseignement. Le tableau 1 présente des concepts clés utiles pour organiser, conceptualiser et appliquer la théorie à la recherche, à la pratique et aux politiques en matière de VPI.

Tableau 1 — Concepts clés

  • Prévalence. Malgré une littérature croissante et une sensibilisation générale du public, près de la moitié des femmes comme des hommes déclarent avoir subi au moins une forme de violence entre partenaires intimes au cours de leur histoire personnelle.
  • Impact différentiel. La violence entre partenaires intimes touche de manière disproportionnée les femmes et les minorités raciales et sexuelles, en particulier pour la violence physique et sexuelle et ses effets.
  • Théories historiques et VPI. De multiples théories ont servi à expliquer le phénomène de la VPI. Au fil du temps, des théories psychologiques, sociologiques et biologiques ont influencé la manière de conceptualiser la VPI ; ce sont toutefois les cadres féministes qui ont probablement eu le plus grand impact sur cette conceptualisation au cours des dernières décennies.
  • Nouveaux développements théoriques. Plus récemment, les théories de l’intersectionnalité et des droits humains se sont révélées utiles pour expliquer le caractère complexe et individualisé de la VPI. En outre, les théories liées aux expériences adverses de l’enfance et à la transmission intergénérationnelle de la violence, entre autres, ont façonné la manière de concevoir le développement de la VPI.
  • Croissance post-traumatique et impact sur la vie après la VPI. Les théories de la croissance post-traumatique et du développement constructiviste de soi ont servi à conceptualiser comment les personnes peuvent avancer de manière saine après avoir subi une VPI. Ces théories ont aussi éclairé la difficulté à maintenir des relations saines et un environnement familial positif après une VPI.

1.2. La violence entre partenaires intimes : conceptualisations actuelles

La VPI est un ensemble de comportements coercitifs par lesquels un ou une partenaire exerce pouvoir et contrôle sur l’autre ; elle peut inclure de nombreuses formes d’exploitation et de violence, notamment physique, émotionnelle, sexuelle, reproductive et économique (Black et al. 2011 ; Danis and Bhandari 2010). Historiquement, plusieurs difficultés ont limité la capacité de la recherche à quantifier les expériences de VPI aux États-Unis. Les définitions légales des infractions pénales de VPI varient d’un État à l’autre. Diverses instances recueillent des données sur la VPI à des fins différentes, notamment la protection de l’enfance, les enquêtes et poursuites pénales, les ordonnances de protection civile, le recours des victimes aux services de santé et l’utilisation des services d’hébergement. Pour y remédier, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) ont publié des définitions uniformes de la VPI et un langage commun pour la recherche, qui prennent en compte la violence dans les relations amoureuses à l’adolescence, les couples de même sexe et les personnes transgenres (Breiding et al. 2015).

1.3. L’ampleur du problème

Les résultats de la National Intimate Partner and Sexual Violence Survey (Smith et al. 2018) montrent que près de la moitié des femmes comme des hommes déclarent avoir subi au moins une forme d’agression psychologique (insultes, contrôle coercitif, etc.) de la part d’un ou d’une partenaire au cours de leur vie. En outre, 36 % des femmes et 21 % des hommes subiront une forme de VPI au cours de leur vie. Vingt personnes par minute, soit dix millions de personnes par an, sont victimes de violence physique. Chaque année, 6 000 000 de personnes aux États-Unis harcèlent leur partenaire intime. L’étude a aussi montré que 71 % des femmes victimes et 55,8 % des hommes victimes subissent une VPI pour la première fois avant l’âge de 25 ans (Smith et al. 2017).

1.4. Les femmes et la VPI

Les femmes subissent de manière disproportionnée les effets de la VPI : on estime à 6 millions le nombre de femmes victimes chaque année aux États-Unis (Smith et al. 2018). Parmi ces agressions, 28,1 % ont nécessité des soins médicaux, pour un coût moyen de 548 dollars par agression (Chrisler and Ferguson 2006). Pour la seule violence physique entre partenaires, la prévalence sur la vie chez les femmes américaines est de 36,4 %, soit plus de 43,6 millions de femmes concernées. Selon les résultats de l’enquête, la violence physique a une prévalence de 31 % sur la vie chez les femmes. Chaque année, 1,5 million de femmes subissent une agression sexuelle commise par leur partenaire intime (Smith et al. 2018).

1.5. Les femmes autochtones et la VPI

Aux États-Unis, les femmes autochtones sont davantage exposées au harcèlement, au viol, à d’autres violences sexuelles et à la violence physique de la part d’un ou d’une partenaire intime que les femmes noires, latinas et blanches (Smith et al. 2017). Plus de quatre femmes amérindiennes et autochtones d’Alaska sur cinq (84,3 %) ont subi des violences au cours de leur vie (Rosay 2010). Comparé aux autres groupes raciaux, ce pourcentage est le plus élevé. Contrairement à la plupart des autres populations, où la VPI et les autres formes de violence sont en général intraraciales, les données suggèrent que les femmes amérindiennes et autochtones d’Alaska sont plus susceptibles d’être agressées par une personne d’origine non autochtone. Des questions de compétence juridictionnelle, qui dressent des obstacles à la protection, aux poursuites et à la prévention en matière de VPI, ont aggravé l’impact pour les femmes autochtones. La loi sur la violence envers les femmes (Violence Against Women Act, VAWA) a traité ces lacunes lors de sa reconduction de 2013, et le soutien inclut désormais des programmes pilotes dans les tribunaux tribaux.

1.6. Les couples de même sexe et la VPI

Tjaden et Thoennes (2000) indiquent que la VPI touche aussi les couples de même sexe : 21,5 % des hommes et 35,4 % des femmes vivant avec un ou une partenaire du même sexe ont subi une VPI au cours de leur vie, contre respectivement 7,1 % et 20,4 % des hommes et des femmes vivant en couple de sexe différent. La National Intimate Partner and Sexual Violence Survey, publiée en 2013 avec une nouvelle analyse de la victimisation selon l’orientation sexuelle, a montré que la prévalence sur la vie du viol, de la violence physique ou du harcèlement par un ou une partenaire intime était de 43,8 % chez les lesbiennes, de 61,1 % chez les femmes bisexuelles et de 35 % chez les femmes hétérosexuelles (Black et al. 2011). Elle indiquait aussi que 26 % des hommes gays, 37,3 % des hommes bisexuels et 29 % des hommes hétérosexuels déclaraient la même chose. Si la recherche sur l’expérience des personnes transgenres reste limitée, des études ont montré que ces personnes sont plus exposées non seulement à la VPI, mais aussi à des obstacles systémiques et systématiques, dont la discrimination institutionnelle lorsqu’elles cherchent à obtenir des services (NCAVP 2013).

1.7. Les enfants et la VPI

Le rapport du Juvenile Justice Bulletin sur l’exposition des enfants à la violence entre partenaires intimes et à la violence familiale indique que cinq millions d’enfants, soit un sur quinze, ont été témoins de VPI (Hamby et al. 2010b). McDonald et al. (2006) estiment que 15 millions d’enfants sont chaque année témoins de VPI. Parmi les cas signalés, un million de ces enfants ont été témoins de violences graves, définies comme le fait de frapper, de donner des coups de pied et d’étrangler ; en outre, 4,3 millions d’enfants ont subi diverses formes de violence psychologique ou émotionnelle. L’impact sur les enfants témoins de VPI est à la fois immédiat et durable : il affecte négativement une multitude d’indicateurs de santé mentale et physique et aboutit souvent à la transmission intergénérationnelle de la violence (Dube et al. 2002 ; Anda et al. 2006). Yates et al. (2003) ont constaté que l’exposition à la VPI à l’âge préscolaire prédisait des comportements problématiques à 16 ans, chez les filles comme chez les garçons. Russell et al. (2010) montrent qu’une exposition fréquente (plus de dix fois) à la VPI dans l’enfance correspond à une dépression clinique à l’âge des études supérieures. Hamby et al. (2010a) rapportent, à partir d’une enquête nationale auprès des jeunes, que plus de la moitié des jeunes victimes d’un viol sur mineur ou d’une inconduite sexuelle avaient été témoins de VPI dans leur enfance.

2. Panorama des perspectives théoriques sur la violence entre partenaires intimes

Les perspectives théoriques de la recherche et de l’intervention en matière de VPI peuvent être sociologiques, psychologiques ou biologiques. Une revue de la littérature fait apparaître l’application des théories écologiques et systémiques, de la théorie de l’apprentissage social (Barnes et al. 2013 ; Cochran et al. 2011), de la théorie de la désorganisation sociale, des théories de la personnalité, de la théorie de la maîtrise de soi, de la théorie de la violence familiale, des théories de l’échange et du contrôle social, et de la théorie des ressources (Dixon and Graham-Kevan 2011 ; Lawson 2012). Barnes et al. (2013) ont mobilisé la théorie de l’apprentissage social et le rôle de facteurs génétiques innés pour comprendre la nature intergénérationnelle de la VPI, et soulignent l’interaction complexe entre l’inné et l’acquis. Dans sa discussion des perspectives sociologiques sur la VPI, Lawson (2012) souligne l’importance de la théorie comme moyen de concevoir la VPI non comme un problème individuel, mais comme une fonction de la stratification sociale des structures. Elle examine aussi les théories écologiques qui visent à comprendre la VPI dans le contexte familial, en prêtant attention au rôle du conflit dans la manifestation de la violence.

Aborder la VPI à partir des sciences biologiques, sociales ou psychologiques ouvre plusieurs perspectives théoriques. Dans leur revue des théories biologiques et psychologiques appliquées au problème de la VPI, Ali et Naylor (2013a) examinent l’impact des traumatismes crâniens, ainsi que la théorie de l’attachement et le rôle de la colère, de l’estime de soi, des compétences de communication et de l’abus de substances dans l’étiologie de la VPI. Dans une revue complémentaire, Ali et Naylor (2013b) présentent aussi les théories féministes, sociales et écologiques de la causalité de la VPI. Cette revue met en avant le cycle de la violence, l’impuissance apprise, le syndrome de la femme battue, le patriarcat et le pouvoir, ainsi que la théorie de l’apprentissage social, la théorie des ressources et le cadre écologique emboîté au cœur des modèles de la personne dans son environnement. Eriksson et Mazerolle (2013) proposent la théorie générale de la tension (general strain theory) comme cadre de compréhension de l’homicide conjugal, en soulignant le rôle du stress et de l’adaptation. Alors que de nombreuses théories se concentrent sur des facteurs individuels menant à la VPI, Blumenstein et Jasinski (2015) ont appliqué la théorie de la désorganisation sociale, selon l’idée que des facteurs comme la concentration du désavantage social, l’hétérogénéité de la population et l’instabilité résidentielle influent sur les comportements violents. La théorie du comportement planifié adopte une perspective de santé publique et vise à aider à prédire les comportements violents (Betts et al. 2011).

La théorie féministe est sans doute celle qui a le plus contribué à façonner la compréhension actuelle de la VPI. Le cadre féministe permet d’éclairer l’impact des rôles de genre et des inégalités fondées sur le genre dans de nombreux domaines. Bell et Naugle (2008), entre autres, attribuent directement le phénomène de la violence envers les femmes au patriarcat, qui impose la suprématie et le contrôle masculins. La perspective féministe a sous-tendu les efforts universitaires, militants et professionnels pour comprendre la VPI et y répondre. L’héritage des efforts féministes dans ce domaine reste un cadre indispensable pour aborder la VPI. Parmi les contributions importantes de la recherche féministe figurent des concepts comme le cycle de la violence, l’impuissance apprise, le syndrome de la femme battue, les dynamiques de pouvoir et de contrôle, la théorie du contrôle masculin, le contrôle social et la désorganisation sociale, la théorie des témoins (bystander theory), la théorie de l’autodétermination et le rôle du patriarcat (Ali and Naylor 2013a). Un tournant important de la théorie féministe s’est produit avec les travaux d’autrices féministes noires et l’introduction de l’intersectionnalité (Collins 2000 ; Crenshaw 1991).

3. Vers l’avenir : des théories critiques et innovantes pour éclairer la pratique et la recherche sur la VPI, explorées plus en détail ci-dessous

3.1. La théorie de l’intersectionnalité

La théorie de l’intersectionnalité fournit à la fois une théorie et un levier de changement en mettant au jour l’oppression systémique complexe (racisme, hétérosexisme, sexisme, cisgenrisme). Issues du féminisme dominant, majoritairement blanc, et en réaction à celui-ci, des féministes noires ont attiré l’attention sur leur relative invisibilité au sein du mouvement. Crenshaw (1991) distingue l’expérience vécue de la violence envers les femmes de couleur de celle des femmes blanches comme une fonction de la race, de la classe et d’autres catégories sociales (identité de genre, orientation sexuelle, statut migratoire ou de citoyenneté, etc.). La théorie de l’intersectionnalité de Crenshaw soutient que les hiérarchies sociales marginalisent systématiquement et injustement certains membres de la société tout en accordant à d’autres un avantage injuste (Crenshaw 1991). En appliquant cette perspective au problème de la violence masculine envers les femmes, Crenshaw a proposé une lecture beaucoup plus nuancée, inclusive et informée de la diversité des expériences vécues de VPI et des multiples subordinations subies par les femmes de couleur. Ses travaux traitent aussi des dynamiques propres à la VPI pour des groupes comme les femmes sans abri et les femmes immigrées, et de la nécessité pour les foyers d’hébergement et les programmes de soutien d’évaluer leur travail de façon critique en tenant compte de ces complexités. L’intersectionnalité offre une lecture critique et singulière des réalités des personnes vulnérables et opprimées face à des problèmes comme la VPI, qui dépasse les savoirs hégémoniques dominants. Dans le prolongement de ces travaux, Gillum (2019) explore l’interdépendance de la race, de la pauvreté et de la VPI. En montrant la réalité de l’impact disproportionné de la VPI dans les communautés noires des pays développés comme des pays en développement, elle met en lumière des vulnérabilités singulières enracinées dans la race et la classe. Les dynamiques de la pauvreté et de la race interagissent avec la VPI de telle sorte que l’impuissance, l’isolement et le stress se renforcent mutuellement (Goodman et al. 2009). Ces connaissances soulignent l’importance d’interventions contextualisées pour les femmes à faible revenu exposées à la VPI.

Comprendre l’intersection de la race et de la classe est important pour répondre à la VPI. Les dimensions intersectionnelles de la VPI apparaissent aussi clairement lorsqu’on les applique à l’expérience des personnes de minorités sexuelles et de genre (MSG). En 2015, les CDC ont publié des lignes directrices actualisées pour définir la VPI et recueillir des données à son sujet, qui comportaient de nouveaux éclairages utiles pour le travail avec les personnes de même sexe et transgenres. Il existe par exemple des méthodes de coercition et de contrôle propres à la population MSG, comme la menace de révéler l’orientation ou l’identité du ou de la partenaire au travail, ou la privation des hormones prescrites à une personne en transition de genre (Breiding et al. 2015). Le recours à des menaces coercitives est également important pour les personnes touchées par le VIH, par la menace de révéler leur statut ou la privation de leur traitement contre le VIH (NCAVP 2013). La capacité à définir, à étudier et à discuter la VPI dans des termes qui reconnaissent les vulnérabilités et les expériences singulières de groupes divers est au cœur d’une prévention et d’une intervention sensibles et efficaces. L’intersectionnalité s’est imposée comme un vecteur important pour renforcer un enseignement et une pratique culturellement sensibles et pertinents, et pour prendre en compte les inégalités sociales et leur impact sur la recherche (May 2015 ; Murphy et al. 2009).

Appliquée à la VPI, l’intersectionnalité complique encore la question lorsqu’on explore les comportements de recherche d’aide et l’accès à l’assistance. Cette lecture permet de déconstruire la complexité des intersections du genre, de la race et du handicap, mais aussi de l’orientation sexuelle, du statut migratoire, de l’accent et du statut socio-économique. Cramer et Plummer (2009) ont examiné l’application de la théorie de l’intersectionnalité au genre, à la race et au handicap. Leurs résultats jettent un regard neuf sur les présupposés universalistes dépassés en matière de VPI, en illustrant la complexité et la singularité des expériences de VPI des femmes. Leurs conclusions soulignent les limites des cadres de connaissance et des modèles de services existants, qui tiennent au manque d’attention à la diversité humaine. L’influence de l’intersectionnalité sur la version 2013 de la VAWA est manifeste, avec l’ajout des personnes immigrées, LGBTQ+ et autochtones. Cette loi historique reflète l’évolution de la pensée sur la VPI et l’impact de la théorie de l’intersectionnalité.

3.2. Les droits humains

Les droits humains constituent une grille de lecture applicable, qui porte un ensemble d’objectifs dans un contexte international et offre un ancrage solide à la promotion de la justice sociale dans tous les domaines de pratique, avec une importance particulière pour la pratique dans le champ des politiques. Un cadre fondé sur les droits humains a l’avantage d’aborder les droits essentiels comme liés au simple fait de naître, plutôt qu’à une hiérarchie des besoins ou du mérite. Parmi les documents des Nations unies qui exposent la nature des droits humains figure la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF), adoptée en 1979 par l’Assemblée générale de l’ONU. Souvent considérée comme une déclaration internationale des droits des femmes, elle traite la violence envers les femmes comme une violation des droits humains qui aggrave la subordination des femmes et des filles dans le monde. Si la mise en œuvre de l’esprit et des objectifs de la CEDEF aux États-Unis se heurte à de nombreuses difficultés (Morgaine 2006), elle reste un cadre utile pour faire progresser l’enseignement, la recherche et la pratique. Les liens que la CEDEF établit entre droits et participation politiques, possibilités économiques, intégrité corporelle et droits reproductifs, droit de vivre sans violence et autonomie des femmes sont très pertinents et utiles pour promouvoir une compréhension globale et politisée de la VPI (UN General Assembly 1979). Ces liens sont essentiels pour défendre les personnes vulnérables, contester l’injustice, honorer la diversité humaine, promouvoir l’autodétermination, valoriser la dignité et les relations humaines, et reconnaître la nature complexe de l’expérience humaine. Les principes de la CEDEF et d’autres textes relatifs aux droits humains fournissent un cadre pour mieux comprendre les causes et les conséquences de la VPI et les moyens d’y remédier.

3.3. Reconnaître le trauma historique et décoloniser les savoirs et les réponses face à la VPI

Le concept de trauma historique aide à comprendre la VPI chez les peuples autochtones. La lecture par le trauma historique permet de considérer le trauma dans le temps, non seulement tel qu’il existe dans la vie d’un individu, mais pour un groupe ciblé, au niveau familial, où il s’accumule jusque dans l’ADN. Josephy (1991) a synthétisé un très grand nombre de sources historiques européennes et américaines pour montrer la violence qui a commencé avec la colonisation et s’est poursuivie tout au long du développement des États-Unis, les femmes étant des cibles privilégiées du contrôle social par la violence sexuelle. Brave Heart (1998) a décrit l’impact générationnel de cette violence historique et collective subie par un groupe sous le nom de trauma historique. Pour les femmes amérindiennes aux États-Unis, cela signifie considérer l’expérience individuelle et familiale de la VPI sur fond de siècles de violence, d’avilissement et de génocide infligés au corps des femmes. Le travail clinique, le plaidoyer politique, la planification organisationnelle et programmatique, ainsi que la recherche et l’enseignement, ne répondront pas aux expériences, aux besoins et aux forces des femmes autochtones sans prendre en compte le trauma historique et son impact sur les individus et les familles.

Le champ n’a, pour l’essentiel, pas encore répondu à l’appel à décoloniser la recherche, l’enseignement et la pratique. Seules quelques études reconnaissent le caractère toujours colonisé des services et des politiques qui encadrent le travail sur la VPI. Dans l’introduction de son ouvrage révolutionnaire consacré à cette histoire, Smith (2005) écrit :

Les remèdes mis en œuvre par le mouvement contre la violence pour traiter les violences sexuelles et domestiques se sont révélés globalement inadaptés aux problèmes de la violence de genre en général, et en particulier à la violence envers les femmes de couleur. Le problème ne se réduit pas à offrir des services multiculturels aux personnes ayant survécu à la violence. C’est plutôt que l’analyse de la violence de genre et les stratégies pour y faire face n’ont pas pris en compte le fait que la violence de genre n’est pas seulement un outil de contrôle patriarcal, mais sert aussi d’outil au racisme et au colonialisme. Autrement dit, les rapports coloniaux sont eux-mêmes genrés et sexualisés. (1)

Ce travail exige une collaboration et un partenariat délibéré avec les peuples autochtones, afin de comprendre le phénomène dans le contexte de leur vie et de leur propre point de vue. Hernández-Wolfe (2011) a exploré l’« épistémologie des frontières » (borderland epistemology ; p. 293) et la nécessité de décoloniser la santé mentale en déconstruisant les systèmes de pouvoir et de privilège imposés aux peuples autochtones. En outre, décoloniser la santé mentale signifie mettre en actes les valeurs d’humilité culturelle et d’équité culturelle dans nos manières d’évaluer, d’intervenir et d’évaluer la pratique (Hernández-Wolfe 2011). Cela suggère que les modèles d’intervention existants, élaborés, standardisés et évalués hors des communautés autochtones, peuvent servir de prolongements à la colonisation et à l’oppression.

L’intervention et la recherche sur la VPI auprès de populations colonisées peuvent aggraver les problèmes au lieu de les atténuer. Trout et al. (2018) soulignent le tort causé non seulement par le trauma historique subi par les peuples autochtones et d’autres groupes culturels, mais aussi par le recours à des stratégies de service qui ne font que reproduire ces torts. Pour ancrer ces systèmes de soins à la fois dans l’enquête empirique et dans une posture critique et décolonisatrice, la recherche doit répondre en conséquence (Smith 2013). L’engagement dans une approche intersectionnelle et le respect des traditions culturelles et des tragédies de groupes divers sont essentiels à une prévention de la VPI solide, efficace et sensible. Sans ces cadres, l’expérience vécue de personnes diverses restera largement invisible, et les objectifs de justice sociale ne seront pas atteints.

3.4. Appliquer la perspective des expériences adverses de l’enfance à la VPI

L’examen continu du trauma tout au long de la vie influence la recherche, les politiques et la pratique en matière de VPI. L’étude sur les expériences adverses de l’enfance (ACE) a joué un rôle important en établissant le lien entre des causes sociales et comportementales de mauvais états de santé à l’âge adulte, enracinées dans des expériences adverses de l’enfance. Les ACE entraînent des atteintes sociales, émotionnelles et cognitives qui, à leur tour, précipitent les comportements à risque, l’apparition précoce de maladies et les problèmes sociaux (Brown et al. 2009 ; Felitti et al. 1998). Les facteurs de risque de mauvais états de santé s’accumulant dans le temps, l’importance de comprendre ces trajectoires est évidente. Le poids des expériences adverses de l’enfance sur les comportements et l’état de santé à l’âge adulte est manifeste (Anda et al. 2008 ; Dube et al. 2002 ; Lamers-Winkelman et al. 2012). La recherche sur les ACE souligne à la fois l’importance d’interventions centrées sur le trauma pour les adultes qui y ont survécu et celle d’une intervention précoce auprès des enfants.

L’exposition à la VPI ou le fait d’en être témoin dans l’enfance est l’un des dix événements traumatiques importants de la petite enfance. Les jeunes enfants (de la naissance à cinq ans) sont les plus exposés aux événements adverses (Ippen et al. 2011 ; Lieberman et al. 2011). L’exposition peut entraîner chez l’enfant des troubles de l’humeur et des troubles anxieux (McLaughlin et al. 2010), des perturbations du développement, des schémas cognitifs déformés, des problèmes de comportement et d’apprentissage, l’obésité et d’autres problèmes de santé (Burke et al. 2011 ; Dube et al. 2002). Les enfants exposés à la VPI connaissent souvent d’autres événements adverses, comme l’abus de substances, les troubles psychiques, l’incarcération de membres de la famille et d’autres formes de maltraitance et de négligence (Turner et al. 2010). Ce phénomène est connu sous le nom d’expériences adverses concomitantes de polyvictimisation. Summers (2006) a par exemple noté que la pauvreté et la discrimination raciale accroissent la vulnérabilité des enfants à d’autres risques. Les enfants sont plus susceptibles d’être témoins de violence entre partenaires intimes lorsqu’elle se produit au domicile, et plus susceptibles de subir de multiples formes de maltraitance ou de négligence lorsque leur foyer est violent (Cohen and Mannarino 2008 ; Dube et al. 2002 ; Lamers-Winkelman et al. 2012). Whitfield et al. (2003) ont montré que l’exposition aux trois événements (violence physique, violence sexuelle et fait d’être témoin de VPI) multiplie par deux le risque de commettre ou de subir une VPI à l’âge adulte.

Les comportements parentaux influent sur l’exposition à la VPI : on observe une diminution des comportements parentaux positifs et de l’engagement parent-enfant lorsque les parents ont une expérience passée ou actuelle de VPI. Des études ont avancé une hypothèse de débordement (spillover hypothesis), selon laquelle l’impact psychologique négatif associé à la VPI chez les parents se manifeste dans les relations parent-enfant (Postmus et al. 2012). Rossman et Rea (2005) rapportent que le stress parental, l’incohérence des pratiques éducatives et la perte de confiance dans ses capacités parentales élèvent le risque de VPI (Rossman and Rea 2005). Fait important, la recherche a aussi constaté que les parents ayant subi une VPI créent des zones tampons et de la sécurité pour leurs enfants, sont plus attentifs à leurs besoins et plus empathiques face à l’impact de la violence, et appliquent activement les leçons tirées sur les relations saines (Anderson 2011 ; Murray et al. 2012 ; Peled and Gil 2011 ; Renner 2009).

Les ACE sont « commises » par un parent ou une personne qui prend soin de l’enfant au domicile ; ce cadre est donc utile pour comprendre la transmission intergénérationnelle de la violence. Des données convaincantes suggèrent que les personnes exposées à la VPI dans l’enfance sont plus susceptibles, une fois adultes, d’en être victimes ou d’en commettre dans leurs relations intimes (Lesesne and Kennedy 2005). Si les conséquences intergénérationnelles des ACE sont claires, le processus sous-jacent reste largement inexploré (Brown et al. 2009). On ne sait pas bien comment se forment la victimisation et la perpétration de la violence, ni comment intervenir au mieux. Cette recherche pourrait changer la vie des personnes survivantes en prévenant la série de conséquences négatives de l’exposition à la VPI. Il reste aussi nécessaire de mieux comprendre la résilience des enfants face à l’exposition à la VPI, ainsi que les effets négatifs cumulatifs de l’exposition à la violence sur les difficultés à l’âge adulte (Hamby et al. 2010b).

4. La croissance post-traumatique

L’exposition à la violence entre partenaires intimes peut avoir diverses conséquences négatives, mais elle peut aussi stimuler une croissance post-traumatique. La recherche a constaté un potentiel accru de construction de sens à partir des leçons de la vie, pour bâtir un avenir positif à partir d’un passé troublé (Anderson 2011 ; Calhoun and Tedeschi 2001). La croissance post-traumatique après une exposition à la VPI dans l’enfance peut se traduire par un fort engagement à éviter ou à prévenir une exposition traumatique à l’âge adulte, pour soi et pour ses enfants, enraciné dans la conscience de ce qu’il faut éviter (Anderson 2011).

Dans une perspective de croissance post-traumatique, la recherche a aussi montré que des femmes adultes, exposées dans leur enfance aux coups portés à leur mère par un partenaire intime, peuvent en ressortir avec une meilleure connaissance de l’impact du trauma et du processus de rétablissement (Anderson 2011). Les personnes exposées à la violence domestique dans l’enfance peuvent, à l’âge adulte, acquérir une sagesse et une résilience importantes, ainsi qu’un engagement à mettre fin à la violence, à travers un processus de désengagement, de rumination et de construction de sens. Ce processus de restructuration cognitive, qui consiste à examiner et à reconstruire des schémas altérés et déformés, est essentiel à la croissance et au bien-être après un trauma (Anderson 2011). Explorer les processus de croissance post-traumatique est aussi important que poursuivre la recherche sur le stress post-traumatique et les effets négatifs sur la santé qui découlent des expériences adverses.

La théorie constructiviste du développement de soi

La théorie constructiviste du développement de soi (Constructivist Self-Development Theory, CSDT) éclaire la manière dont des événements traumatiques comme l’exposition à la violence dans l’enfance peuvent produire des effets négatifs et, parfois, positifs pour la personne concernée (Blain et al. 2011 ; Pearlman 1997 ; Wright et al. 2009). En accord avec le thème des « différences individuelles » du Children’s Health Equity Solutions Center (CHESC), la CSDT considère que les différences dans les croyances et les schémas cognitifs des enfants à propos de la violence modifient la manière dont l’exposition à la violence se manifeste dans leur vie adulte. De même, en parallèle avec le thème « le contexte compte » du CHESC, la CSDT postule que les contextes socio-économique et temporel de la violence aggravent ou atténuent les conséquences ultérieures de l’exposition à la violence.

L’apport le plus précieux de la CSDT est peut-être de fournir un cadre d’évaluation et de traitement des réponses au trauma, en partant du principe que des schémas cognitifs se forment à travers l’exposition traumatique. Ces schémas peuvent devenir des cibles d’intervention, pour réparer ou remplacer les schémas problématiques qui contribuent à la prise de risque, aux mauvaises décisions et à l’altération du bien-être. La théorie est constructiviste en ce qu’elle considère que les individus construisent et façonnent des réalités enracinées dans des processus cognitifs et modelées par l’environnement tout au long de la vie. Cette grille théorique permet d’éclairer les processus qui sous-tendent les trajectoires des enfants exposés au trauma jusqu’à l’âge adulte et à la parentalité. Cinq domaines sont soulignés par la CSDT : le cadre de référence, les capacités du soi, les ressources du moi, le système perceptif et mnésique, et les besoins psychologiques centraux. Les besoins psychologiques centraux d’une personne couvrent cinq domaines clés : la sécurité, la confiance, le contrôle, l’estime et l’intimité (McCann and Pearlman 1992 ; Pearlman 1997). Ces concepts sont très utiles pour construire un dialogue sur la VPI centré sur la personne, enraciné dans les perceptions et les expériences vécues de personnes diverses.

5. Recherches futures

Des études empiriques futures qui fassent progresser les cadres théoriques d’exploration de la VPI sont nécessaires. Elles devraient puiser dans les méthodes de diverses traditions, qualitatives comme quantitatives. La recherche qualitative, en particulier, aide à faire émerger les récits individuels de personnes qui ont réussi à traverser le trauma de la violence familiale et ont donné un sens à leur vie non pas malgré l’adversité, mais grâce à elle (Hardesty and Chung 2006). De telles recherches sont utiles pour nourrir des études quantitatives généralisables qui détaillent les composantes de la résilience face à la violence familiale. Les données ainsi produites pourraient peut-être servir aux efforts en cours pour mesurer la résilience (Anderson 2011 ; Langhinrichsen-Rohling 2005). En outre, la recherche doit aider à quantifier et à étudier le caractère individualisé du trauma intériorisé. Les études fondées sur le déficit ont permis d’identifier les situations à haut risque et d’améliorer les interventions ; elles pourraient s’élargir en mesurant la guérison, la résilience et la croissance (Hardesty and Chung 2006). La recherche fondée sur des modèles de déficit présuppose que les cicatrices du trauma sont les mêmes pour tout le monde, ou qu’elles existent sans croissance. Sur le terrain, on sait qu’il n’en est rien, et des recherches supplémentaires sont nécessaires pour comprendre comment intervenir face aux événements traumatiques. Les études qui mettent à l’épreuve des concepts comme la résilience, l’autonomisation et l’espoir en lien avec la VPI sont prometteuses et d’une importance cruciale pour des interventions qui s’appuient sur la survivance (Munoz et al. 2016 ; Munoz et al. 2017). Les concepts de résilience, d’espoir et de croissance post-traumatique sont aussi importants lorsqu’on les applique à l’échelle des populations pour traiter les questions de trauma historique, tout en faisant apparaître des forces et des solutions ancrées dans les cultures.

6. Conclusions

Chacun des cadres théoriques examinés ci-dessus apporte des éclairages pour la pratique, la recherche et les politiques en matière de VPI. Les équipes de terrain doivent continuer à façonner, à tous les âges de la vie, des programmes contre la VPI qui reconnaissent la diversité et les différences humaines et y répondent. Concrètement, les personnes en formation clinique ont besoin d’apprendre à lire la littérature empirique de manière systématique et à analyser de façon critique le fait qu’un événement traumatique « X » ne produit pas toujours un effet généralisable « Y » chez les personnes qu’elles accompagnent (Addy et al. 2015). Il n’y a pas de mésusage plus dangereux du privilège de la pratique que d’aborder des personnes ayant survécu à la VPI à partir de présupposés. Les limites de la théorie doivent être omniprésentes dans la formation, pour ne pas donner un faux sentiment de certitude, en particulier aux personnes qui débutent leur formation clinique.

La pratique professionnelle s’appuie sur des cadres théoriques pour éclairer notre compréhension du comportement humain, ainsi que des programmes fondés sur la recherche et des interventions fondées sur les données probantes. Pour mieux servir ces populations tout au long de la vie et à travers de multiples systèmes d’oppression qui se croisent, il est impératif que les équipes de terrain reconnaissent leurs propres biais personnels et professionnels, ainsi que ceux des théories (Dixon and Graham-Kevan 2011 ; McMahon and Armstrong 2012). Les perspectives théoriques à travers lesquelles nous concevons le monde et l’expérience vécue des personnes accompagnées sont directement liées à l’espoir dans la vie des plus vulnérables (Lockhart and Danis 2010). À mesure que la pratique progresse, il faut continuer à consacrer un temps suffisant à l’évaluation des médiateurs de l’adversité et de l’impact de la stratification sociale, et à recadrer l’évaluation des expériences traumatiques à leur intersection avec la résilience, afin de tirer le meilleur parti de la théorie. Faute de quoi, la pratique en resterait à une vision statique de la VPI, au lieu d’une lecture évolutive, attentive au temps, à la culture et au contexte.

En outre, les personnes engagées dans la recherche et la pratique sur la VPI doivent continuer à élaborer des manières plus nuancées et plus adéquates d’évaluer les expériences et les effets de la VPI, de façon à la fois critique et inclusive (Lockhart and Danis 2010). Pour améliorer les services en matière de VPI, il faut s’intéresser non seulement à la disposition des personnes accompagnées à s’engager, mais aussi à la manière dont la violence, l’oppression et la marginalisation aggravent leurs expériences. Par ailleurs, le modèle de la personne dans son environnement doit inclure le niveau communautaire et le temps, comme le révèle la lecture par le trauma historique. Le tableau 2 résume les implications dans ce domaine pour la pratique, les politiques et la recherche.

Tableau 2 — Implications pour la pratique, les politiques et la recherche

Implications des théories de la VPI.

  • Pratique. Les interventions et les programmes liés à la VPI devraient prendre en compte les développements des théories de l’intersectionnalité et de la croissance post-traumatique. Il est essentiel d’offrir aux personnes survivantes la possibilité de s’approprier leur propre récit et de participer à la définition de leur expérience singulière.
  • Politiques. L’évolution des politiques devrait reconsidérer la manière dont la VPI est quantifiée et dépasser les définitions traditionnelles centrées sur les preuves d’altercations physiques, pour inclure les dynamiques de violence psychologique et émotionnelle. Les politiques devraient aussi tenir compte des données relatives à la transmission intergénérationnelle de la violence et aux liens entre les expériences de violence au foyer tout au long de la vie.
  • Recherche. Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour évaluer l’intégration des approches théoriques modernes dans les programmes d’intervention (par exemple, des contenus portant sur les expériences de violence tout au long de la vie). Des recherches sont aussi nécessaires pour améliorer les protocoles d’évaluation servant à repérer la présence de violence dans les relations et pour quantifier l’impact de tous les types de VPI (physique, sexuelle, émotionnelle, psychologique, etc.) sur tous les membres de la famille.

En conclusion, la VPI reste un mal social considérable et un défi redoutable pour les professions de terrain, l’enseignement et la recherche ; ce panorama des cadres théoriques peut améliorer les services et ouvrir des voies de recherche nouvelles et élargies.

Complexe Systémique : à retenir

Ce texte est un panorama plus qu’une étude : il ne rapporte pas de données nouvelles, mais rassemble des grilles de lecture que le travail social américain a mobilisées pour penser la violence entre partenaires intimes. Son intérêt systémique tient à l’élargissement des niveaux d’analyse : au-delà du couple et de la dynamique de pouvoir et de contrôle mise en évidence par les féminismes, la violence se lit aussi à l’intersection de la race, de la classe et du genre, dans l’histoire coloniale des communautés et dans la trajectoire des enfants exposés, chez qui elle peut se transmettre ou au contraire nourrir un engagement à protéger. Pour la clinique, deux rappels utiles : ne jamais déduire d’un événement « X » un effet « Y » chez une personne donnée, et laisser aux personnes survivantes la main sur leur propre récit. Limites : une revue non systématique, très centrée sur les États-Unis, dont les chiffres de prévalence datent et qui laisse de côté la thérapie de couple ou familiale, ses indications et ses contre-indications. À lire avec l’élaboration d’un traitement familial de la violence entre partenaires intimes, et avec la transmission intergénérationnelle de la violence domestique dans des familles péruviennes.

Notes de l’original

Contributions. Rédaction de la version initiale : D.A.M., K.H., A.N., A.P. L’ensemble de l’équipe a lu et approuvé la version publiée du manuscrit.

Financement. Aide à la publication apportée par l’Office of the Vice President for Research de l’université de l’Oklahoma, les OU Libraries et l’OU Knee Center for Strong Families.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun conflit d’intérêts.

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Traduction non officielle en français de La violence entre partenaires intimes : des innovations théoriques pour éclairer la pratique clinique, les politiques et la recherche, par David Axlyn McLeod, Kirsten Havig, Anthony Natale et Angela Pharris, Social Sciences, vol. 9, no 5 (2020), doi : 10.3390/socsci9050071, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Intimate Partner Violence: Innovations in Theory to Inform Clinical Practice, Policy, and Research », publié dans Social Sciences (2020) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

McLeod, D. A., Havig, K., Natale, A., et Pharris, A. (2020). La violence entre partenaires intimes : des innovations théoriques pour éclairer la pratique clinique, les politiques et la recherche (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-violence-entre-partenaires-intimes-des-innovations-theoriques-pour-eclairer-la-pratique (Œuvre originale publiée en 2020 dans Social Sciences, 9(5), 71 (2020) ; republiée en 2020 par Social Sciences, https://www.mdpi.com/2076-0760/9/5/71)

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