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Frontiers in Psychology · Couple
Comment aider un couple à construire une sexualité qui lui appartienne quand l’un des partenaires a subi des violences sexuelles ? À partir de leur pratique clinique en Norvège, Elsa Almås et Esben Esther Pirelli Benestad décrivent une sexothérapie de couple remaniée par la théorie du trauma : séparer l’histoire sexuelle de l’histoire des abus, pratiquer le sensate focus les yeux ouverts, repérer les glissements temporels, et soigner des individus plutôt que « le couple ».
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Le traitement de la sexualité traumatisée, par Elsa Almås et Esben Esther Pirelli Benestad, publié dans Frontiers in Psychology (Frontiers Media) (2021), doi : 10.3389/fpsyg.2021.610619, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. La déclaration sur la disponibilité des données n’est pas reprise ; les déclarations de fin d’article (financement, contributions, liens d’intérêts, remerciements) sont regroupées dans les notes de l’original. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Nous disons souvent que nous ne traitons pas le couple ; nous traitons des individus qui forment des couples.
Elsa Almås et Esben Esther Pirelli Benestad
Résumé
À partir de rencontres thérapeutiques avec des personnes qui ont subi des violences et des abus sexuels, la question est la suivante : comment aider ces couples à construire des relations sexuelles selon leurs propres termes, sans l’interférence des stratégies de défense ou d’adaptation qu’elles ont utilisées pour se protéger des expériences accablantes de violence ou d’abus vécues par le passé ? Cet article porte sur le travail thérapeutique avec ces couples, sur la manière d’interagir avec eux et de soutenir leurs efforts pour établir des relations sexuelles satisfaisantes, en s’appuyant sur l’expérience sexologique ainsi que sur l’expérience du travail avec la traumatisation. Notre traitement repose sur une version modifiée de l’approche de William Masters et Virginia Johnson. La technique du sensate focus (focalisation sensorielle) y est centrale, modifiée par la théorie du trauma, notamment la compréhension de la dissociation, et par la nécessité d’intégrer des souvenirs de différents niveaux : somatique, émotionnel et cognitif. La personne traumatisée a besoin d’une attention particulière aux expériences de prévisibilité, de sécurité et de respect, en raison d’une histoire faite de transgressions subies. Les thérapeutes doivent tenir compte de la question de la dissociation : différentes parties internes dissociées peuvent jouer des rôles différents dans l’interaction entre la personne suivie et la personne thérapeute. Si la thérapie de couple est un cadre nécessaire pour cette thérapie, il faut souvent travailler des questions propres à chaque individu. Chaque partenaire doit pouvoir identifier ses propres réactions, ses propres besoins et ses propres préférences sexuelles. Il peut donc être précieux de travailler en cothérapie. L’objectif central est que les personnes suivies identifient leurs réactions à la stimulation comme une expérience de l’ici et maintenant, dans un cadre où elles se sentent en sécurité et bienvenues.
Mots-clés : sexualité, santé sexuelle, dysfonctions sexuelles, comportement sexuel, facteurs psychologiques
Les réactions traumatiques consécutives aux violences et aux abus sexuels font l’objet de traitements thérapeutiques depuis plusieurs décennies, en particulier depuis l’introduction du trouble de stress post-traumatique (TSPT) comme diagnostic dans le DSM-III en 1980 (APA, 1980). Pourtant, de nombreuses thérapies se concentrent uniquement sur la manière de faire face à l’expérience traumatisante et prennent fin une fois le trauma d’origine élaboré, sans aider les personnes suivies à construire une sexualité selon leurs propres termes. Le traitement psychologique seul n’a qu’une efficacité minime dans la réhabilitation de la sexualité, et il est donc recommandé d’y ajouter une sexothérapie (Maltz, 2002 ; Almås et Landmark, 2010 ; Landmark et al., 2012 ; O’Driscoll et Flanagan, 2016).
En outre, on a accordé trop peu d’attention au silence imposé aux personnes qui ont subi des violences et des abus, silence qui contribue à leurs difficultés sexuelles. Ce silence peut être imposé par l’auteur des abus ou par la société (ou les deux), étant donné le manque général d’ouverture sur la sexualité, et il vient s’ajouter aux traumas de rétention. Les sentiments de culpabilité, et l’impression d’avoir participé à l’abus, peuvent contribuer à la rétention de la culpabilité et au maintien du silence.
On décrira dans ce qui suit un traitement visant à établir ou à rétablir une sexualité adulte selon les propres termes de la personne. L’approche thérapeutique repose sur une sexothérapie modifiée, associée à une thérapie du trauma (Almås et Benestad, 2004a,b ; Masters et Johnson, 1970 ; Kaplan, 1974 ; Hertoft, 1980, 2002 ; Langfeldt, 1993 ; van der Kolk et al., 1996 ; Schnarch, 1997/1998 ; Rothschild, 2000 ; Clement, 2002 ; White, 2004 ; Lundberg et Löfgren-Mårtenson, 2010 ; Porges, 2011 ; Ecker et al., 2012 ; van der Kolk, 2014/2015 ; Almås et Benestad, 2017). Certains de ces travaux relèvent de la tradition sexologique nordique, portée par des contributions scandinaves peut-être méconnues de beaucoup, et que l’on présentera plus bas.
La sexothérapie repose sur les méthodes de traitement des problèmes sexuels des couples élaborées par le médecin William H. Masters et la psychologue Virginia E. Johnson (Masters et Johnson, 1966, 1970), et sur la modification qu’en a proposée Helen Singer Kaplan pour le traitement ambulatoire des problèmes sexuels des individus comme des couples (Kaplan, 1974). En Scandinavie, ces méthodes ont été introduites par Preben Hertoft et ses collègues de la clinique sexologique de l’Hôpital national de Copenhague (Hertoft, 1976, 1980, 1987), par Thore Langfeldt en Norvège (Langfeldt, 1993) et par Per Olov Lundberg en Suède (Lundberg et Löfgren-Mårtenson, 2010).
Preben Hertoft recommandait de considérer le traitement des problèmes sexuels comme l’élément d’une approche interdisciplinaire et holistique. Avant la mise en œuvre des techniques de sexothérapie, la personne bénéficie dans la plupart des cas d’un examen physique, et l’on explore les facteurs relationnels et individuels. La sexothérapie repose sur une combinaison de connaissances sur la physiologie sexuelle et les réponses sexuelles, et de méthodes de modification de ces réponses. En outre, de nombreux thérapeutes jugent nécessaire de prendre en compte des questions dynamiques liées à l’histoire du développement de la personne, aux schémas d’excitation sexuelle établis, à l’interaction entre les partenaires, aux facteurs de stress actuels dans l’environnement de la personne, à sa motivation et à ses capacités, à ses connaissances et à ses attitudes à l’égard de la sexualité en général, ainsi qu’à l’idée qu’elle se fait des buts ultimes du traitement (Hall, 2008 ; Brotto et al., 2012 ; Goodbout et al., 2020 ; Gewirtz-Meydan et Ofir-Lavee, 2021). Le modèle bio-psycho-social décrit par Engel (1977, 1980) offre une perspective utile à de nombreux sexologues et est devenu leur référence.
Pour établir un espace thérapeutique sûr, les thérapeutes doivent se sentir en sécurité et à l’aise avec leur expertise thérapeutique comme avec les difficultés sexologiques des personnes qui consultent. De nombreux thérapeutes disent manquer d’une compétence professionnelle suffisante en matière de sexualité et évitent donc d’aborder cet aspect des problèmes des personnes reçues (Træen et Schaller, 2013). Beaucoup de personnes présentent des symptômes de problèmes et de difficultés sexuels sous-jacents, souvent cachés, mais évitent de les porter à l’attention de la personne thérapeute, alors même que nombre d’entre elles souhaitent que les thérapeutes abordent le sujet de la sexualité (Almås, 1983 ; Træen et Schaller, 2013).
Les personnes suivies peuvent avoir des besoins différents lorsqu’il s’agit de parler de sexualité. Nous trouvons utile d’introduire cette possibilité en donnant prudemment la permission d’aborder les besoins individuels, selon le modèle PLISSIT (Annon et Robinson, 1976). Dans ce modèle, la Permission (P) est le premier niveau d’approche des problèmes sexuels. À ce niveau, la plupart des problèmes sexuels se résolvent simplement parce que l’on a la permission d’être sexuel. Le niveau suivant est l’Information limitée (LI), où d’autres problèmes peuvent être résolus par la transmission de connaissances liées aux difficultés rencontrées. Certaines personnes auront besoin de Suggestions spécifiques (SS), qui peuvent inclure un conseil sexologique et une sexothérapie de base. Seule une minorité de l’ensemble des personnes qui consultent en sexologie aura besoin d’une Thérapie intensive (IT), qui exige des compétences psychothérapeutiques ou médicales spécialisées. Les thérapeutes doivent toutefois reconnaître que tous les niveaux d’intervention devraient être accessibles, en particulier pour les personnes traumatisées.
Beaucoup de personnes ne sont pas prêtes pour une sexothérapie, même si elles demandent un traitement en raison de problèmes sexuels, comme on l’observe par exemple dans les cas suivants :
Sandra avait été abusée par son père, par les amis de celui-ci et par ses camarades d’école pendant la plus grande partie de son enfance. Elle a demandé une thérapie en raison d’une absence de désir sexuel. Lorsque nous avons parlé des raisons d’avoir des rapports sexuels, elle a dit n’avoir jamais ressenti le moindre sentiment sexuel positif dans son corps, et que tout ce qui touchait à la sexualité était associé à l’avilissement, à la douleur et à la nausée. « Pour moi, ce n’est que de la violence ! », a-t-elle dit.
Dans de telles situations, un travail considérable est nécessaire avant de pouvoir approcher les sensations de désir ou de plaisir sexuel. Ce travail devrait être mené en thérapie individuelle. Ce peut être une façon d’aller de la violence au plaisir !
Anna souffrait d’une affection douloureuse du bassin depuis l’âge de 13 ans. Elle n’avait jamais eu de sensation positive dans la région génitale : tout ce qu’elle pouvait y percevoir était lié à la douleur. Elle a demandé une thérapie parce qu’elle voulait être normale.
Quand Greta avait 7 ans, son oncle l’a invitée à toucher son pénis dans la salle de bains. Elle était curieuse et l’a touché. Elle a immédiatement compris qu’elle avait franchi une limite et qu’elle ne pouvait pas courir vers ses parents pour leur raconter ce qui s’était passé. Plus tard, quand elle a eu les mots pour le dire, elle a expliqué que c’est à ce moment-là qu’elle a eu le sentiment qu’« [elle] était une pute ! »
John, à l’âge de huit ans, a été pris à part par une « gentille dame » qui l’a emmené dans les bois et l’a abusé sexuellement. Plus tard dans sa vie, John a eu le sentiment d’avoir pris part à quelque chose de si abominable qu’il se prouvait à lui-même, encore et encore, par des actes de transgression envers autrui mus par l’émotion, qu’il était vraiment aussi mauvais que le récit intrapersonnel qu’il portait le lui présentait.
Diana avait vécu à maintes reprises des situations où sa mère, de bien des manières, parfois subtiles, s’exhibait devant elle et la touchait aussi de façon intrusive. Pour Diana, c’est devenu si insupportable qu’en grandissant, à mesure qu’elle se faisait une idée plus claire du comportement de sa mère, elle a dû écarter celle-ci du cercle de ses proches importants pour se protéger des souvenirs perturbants.
Il existe de nombreux récits qui racontent diverses histoires sur la sexualité. Certaines personnes ont pu explorer la sexualité selon leurs propres termes, à mesure que des sensations émergeaient à travers une autostimulation fortuite, des explorations avec d’autres enfants ou adolescents, les premiers émois amoureux, la découverte en secret de livres et de films à contenu sexuel, ou d’autres sources d’éducation sexuelle, plus ou moins exactes. D’autres, comme Diana, trouvent des moyens de se protéger tout en réalisant qu’elles ont une sexualité à elles qui demande à être explorée.
La personne thérapeute doit savoir que l’histoire que la personne suivie a à raconter peut être surprenante, inhabituelle, mêler honte et culpabilité, voire être un secret qu’elle n’a jamais osé confier à qui que ce soit. Pour construire une alliance thérapeutique, les thérapeutes doivent se montrer dignes qu’on leur raconte cette histoire. Lorsqu’en tant que thérapeute on reçoit l’invitation à connaître une telle histoire, il faut la considérer comme un cadeau précieux, à traiter avec le plus grand respect.
Il est également utile de se rappeler que, lorsqu’on prend en tant que thérapeute le temps d’explorer la manière dont l’histoire sexuelle de la personne s’est construite, il faut mesurer que ses compétences thérapeutiques sont importantes, qu’on aura besoin de tout ce que l’on sait, et qu’il faut accorder toute sa valeur à sa compétence thérapeutique. Il peut être nécessaire de posséder les compétences requises pour une thérapie intensive au sens du modèle PLISSIT. En outre, il faut généralement y ajouter des connaissances sexologiques pour travailler sur les réactions corporelles, les réponses sexuelles, les blessures relationnelles et l’auto-agression, et pour aider les personnes suivies à prendre conscience de sensations sexuelles positives, à les reconnaître et, espérons-le, à pouvoir en jouir.
Les personnes dont la vie sexuelle a commencé par un traumatisme tombent souvent dans un schéma de traumatisation récurrente. Il est important de repérer comment le trauma pourrait se répéter et de veiller à ce que le traitement ne devienne pas une répétition du trauma d’origine. Il existe des exemples de personnes qui ont vécu le traitement proposé comme une remise en scène du trauma. Dans les pires cas, c’était une réalité, la personne thérapeute ayant effectivement commis des abus ; mais il est déjà assez grave que la personne suivie vive avec l’expérience subjective de ne pas pouvoir échapper au trauma, qui lui laisse ce message : Tu es une éternelle victime !
La remise en scène du trauma est plus probable dans les situations où les règles de la thérapie sont floues, dans des circonstances secrètes, et dans des conditions où les domaines de responsabilité ne sont pas clairement définis. Les personnes traumatisées sont souvent extrêmement sensibles aux règles, aux limites, aux contrats et aux domaines de responsabilité réciproques. Beaucoup ont été entraînées pendant des années à la vigilance et sont capables de sentir une trahison ou une négligence, même quand il n’y en a pas.
Il est frappant de voir certaines personnes passer d’un trauma à un autre. L’incapacité à se mettre à l’abri de situations susceptibles de devenir menaçantes peut être un facteur important de ces répétitions. Ces personnes ont tendance à rester dans des situations que d’autres auraient quittées, victimes d’un besoin sous-jacent de satisfaire les besoins d’autrui. Il leur arrive de percevoir les autres, y compris la personne thérapeute, comme des agresseurs réels ou potentiels. Les thérapeutes, comme n’importe qui, peuvent être victimes d’une identification projective et endosser le rôle de l’agresseur ; la probabilité en augmente lorsque leur propre contre-transfert leur échappe. La retraumatisation peut prendre la forme d’un manque de respect des rendez-vous de la part des thérapeutes, d’abus de pouvoir, de frontières sociales floues entre thérapeute et personne suivie et, dans le pire des cas, d’abus sexuels. En ce qui concerne le traitement, les traumas sexuels précoces posent diverses difficultés. Le corps semble vivre dans le déni aussi longtemps qu’il en a besoin. Une fois qu’une sécurité suffisante a été établie et que la capacité à supporter la douleur s’est suffisamment développée, la personne peut se remémorer des expériences traumatiques spontanément ou à la suite d’un incident fortuit. Soulignons notre scepticisme quant à la nécessité thérapeutique de provoquer l’émergence de traumas potentiels à l’aide de l’hypnose ou de l’association guidée, car la personne thérapeute peut fort bien contribuer, dans ce cas, à la formation de faux souvenirs. L’absence de mémoire autobiographique ou de schémas cognitifs intégrés pour se forger une opinion, une dissociation continue, l’identification comme victime et l’expérience de l’impuissance et de la trahison peuvent rendre la personne très perméable aux suggestions et à des explications construites sans commune mesure avec les incidents réels qui ont pu causer les problèmes. La personne thérapeute doit attendre que la personne suivie soit prête à parler du trauma. C’est comme une écharde dans le doigt : quand le corps est prêt à s’en débarrasser, elle sort doucement et facilement, accompagnée d’un peu de matière infectée.
Dans la phase aiguë initiale de l’élaboration d’abus sexuels, il est généralement inutile de discuter des sentiments actuels de la personne à l’égard de la sexualité. Il est important de distinguer l’histoire des abus de celle de la sexualité personnelle. Lorsque des personnes explorent leurs expériences d’abus passées, il est crucial pour l’évolution de la thérapie qu’elles situent ces expériences dans le passé, comme relevant de l’incapacité de l’auteur des abus à comprendre les limites. Pour que la personne puisse explorer sa propre sexualité, il est important qu’elle se sente en droit d’avoir ses propres limites et qu’elle ait la possibilité de reconnaître et de définir ses propres sensations physiques et ses besoins sexuels. Au début de la thérapie, il peut être difficile pour beaucoup de distinguer l’histoire des abus de leur propre histoire sexuelle.
Nous nous intéressons ici à la sexothérapie de couple, mais beaucoup de personnes ont aussi besoin d’une approche individuelle. Il est parfois nécessaire d’interrompre le travail thérapeutique avec le couple pour travailler des questions individuelles. Le plus souvent, les traumas ont eu lieu bien avant que l’autre partenaire n’entre dans la vie de la victime. L’autre partenaire doit donc avoir du « sang-froid » et attendre que le moment soit venu. Notre approche vise à développer de nouveaux schémas sexuels, différents des expériences sexuelles liées à l’abus ou à la violence, en évitant ainsi le rôle de victime. Au cours du traitement, l’attention se déplace de l’histoire des abus vers le récit d’une sexualité vécue selon ses propres termes. Nous tentons d’extraire de l’histoire de vie de la personne sa propre histoire sexuelle, puis, enfin, l’histoire du couple qui se développe comme partie intégrante de la relation. Beaucoup de personnes qui ont subi des abus et ont reçu des traitements importants ont le sentiment que l’attention s’est portée sur elles comme source de tous les problèmes. Elles se sentent donc souvent responsables de toute difficulté que le couple peut rencontrer ; elles portent aussi le fardeau d’obliger le couple à suivre une thérapie. Pour l’éviter, lorsque nous commençons une sexothérapie, nous soulignons que le traitement vise à élaborer l’interaction sexuelle du couple. Lorsqu’un des partenaires a subi des abus sexuels, les deux peuvent avoir été influencés par le trauma d’origine, de telle sorte que des schémas sexuels inadaptés se sont installés.
Pour commencer une sexothérapie, il est généralement préférable que la personne :
ait repéré et élaboré son histoire traumatique antérieure,
soit raisonnablement en sécurité et libre de facteurs de stress importants dans sa situation de vie actuelle, et
soit prête à construire une sexualité saine avec la personne qui partage actuellement sa vie.
De même, la personne thérapeute doit :
être à l’aise pour parler de questions sexuelles,
avoir un niveau satisfaisant de connaissances et d’expérience sexologiques, et
être capable de mobiliser tous les aspects de son expertise thérapeutique générale.
Il importe aussi de reconnaître l’influence de la culture dans laquelle la personne est située. En thérapie, il peut être important d’explorer les cultures familiales, afin de repérer les schémas inconscients que chaque partenaire a appris dans sa propre famille. Par exemple, certaines personnes sont habituées à de fortes expressions d’émotion, tandis que l’autre partenaire peut les vivre comme des signes d’hostilité et de séparation.
Par ailleurs, la culture impose souvent le silence sur les émotions et les expériences intenses liées à la sexualité, et un silence plus grand encore sur les expériences de violences et d’abus sexuels. Les personnes qui traversent ce processus peuvent donc manquer de mots, et il est important de faire preuve de patience et de les laisser trouver leurs propres façons d’exprimer leurs expériences.
Nous considérons le cabinet de la personne thérapeute comme un lieu d’entraînement où l’on peut aborder en sécurité des sujets difficiles et éprouvants. La plupart des personnes qui entrent dans la salle de thérapie considèrent leur situation de vie comme critique et éprouvent le besoin d’établir un territoire subjectif, tout en vivant leur histoire d’abus comme une force obscure qui leur a ôté leur capacité d’autodétermination. Cette force obscure est souvent présente dans le cabinet et doit toujours être clarifiée, définie, désamorcée ou neutralisée lorsqu’elle apparaît. Pour beaucoup, le cabinet de la personne thérapeute est le premier lieu où elles se sont senties en sécurité pour parler d’elles-mêmes. Au départ, c’est la personne thérapeute qui garantit la sécurité, et le travail thérapeutique consiste à assurer à la personne suivie que ce sentiment de sécurité se développe et devient une part de son autonomie. Le point de départ de la sécurité est le niveau d’expertise de la personne thérapeute, son professionnalisme et son respect de l’autonomie et de l’intégrité de la personne suivie. Une part importante de cette compétence consiste à séparer l’histoire des abus de la personne de l’histoire de sa sexualité.
Tom : C’est bien que cette partie de la thérapie se passe dans une autre pièce, ça m’aide à séparer mes histoires – celle-ci est complètement différente.
Il va de soi que le respect et la sécurité doivent fonder toutes les formes de traitement. Pourtant, nous avons entendu beaucoup trop de récits de personnes qui se sont dissociées dans la salle de thérapie et n’ont pas pu raconter leur histoire. Elles ont présenté à la place des symptômes physiques, des réactions d’aversion, de l’anxiété, de la dépression ou de l’agressivité. Il va sans dire que cela est souvent entretenu par la manière dont les thérapeutes questionnent, par ce qui leur échappe à l’écoute et par ce qu’il leur est possible de tirer de la conversation.
Jenny : Tant d’années ont passé avant que je puisse commencer à en parler. Je sens encore les sangles du service psychiatrique autour de mes poignets.
Dans le sillage d’une tradition psychiatrique médicalisée, l’attention des thérapeutes s’est souvent davantage portée sur les symptômes et les diagnostics que sur les histoires personnelles qui se cachent derrière les symptômes. Beaucoup de personnes racontent avoir été médicamentées, soit en recevant une ordonnance, par exemple de Viagra, sans autre suivi, soit en recevant divers psychotropes pour réfréner leurs réactions.
Tom : On m’a prescrit du Viagra, et je me suis dit à ce moment-là : « Bon, c’est la fin de la sexualité pour ce type. »
La sécurité, c’est créer un climat dans lequel la personne peut laisser derrière elle une partie des réactions, désormais indésirables, qu’elle a développées pour se protéger. C’est aussi créer un espace pour de nouveaux récits, qui affirment la capacité de la personne à rester debout malgré les tempêtes subies par le passé. Ces « récits de victoire » se construisent en même temps que les personnes suivies acquièrent de nouvelles perspectives sur leur propre vie.
Les personnes qui ont subi des abus graves sont souvent vulnérables et interprètent les signaux ambigus comme des signes de danger.
Jenny : Comme vous n’avez pas abordé ce dont nous avions convenu de parler la dernière fois, je commence à ne plus me sentir en sécurité. Peut-être que vous ne savez pas ce que vous faites ?
Si la personne thérapeute hésite à élaborer un plan de traitement précisant comment la thérapie va avancer, la personne suivie peut penser que ses problèmes laissent la personne thérapeute indifférente. Si le plan reste flou, elle peut vivre ce manque de clarté comme une intrusion dans sa vie privée. Lorsque la personne thérapeute n’assume pas clairement la responsabilité du traitement et ne fait pas comprendre que parler de sujets douloureux et de questions sexuelles est bienvenu, la personne suivie peut commencer à lui épargner de l’inconfort en taisant des informations désagréables – celles-là mêmes qui peuvent être essentielles pour se faire une idée des problèmes réels.
Quel est le bon moment pour travailler sur la sexualité ? Pour certaines personnes, la sexualité doit être abordée tôt dans la thérapie, tandis que d’autres ont besoin d’établir un sentiment sûr d’elles-mêmes et de leur intégrité pour aborder les questions sexuelles.
Emma : Je n’aurais jamais pu parler de ça il y a dix ans, quand j’ai commencé une thérapie. C’est bien d’avoir eu la possibilité de l’élaborer et de me construire une vie avant de pouvoir travailler là-dessus.
Partenaire de Kari : C’est bien qu’on n’ait pas eu de rendez-vous avant maintenant. L’année dernière, elle allait si mal qu’elle avait déjà assez de mal à traverser sa dépression.
Il faut du temps pour que le processus se développe à un rythme sûr.
Tom : C’est seulement quand je suis venu ici avec mon manque de désir sexuel et que vous m’avez interrogé sur mon histoire sexuelle que j’ai compris que je devais vous parler des abus. Il m’a fallu plus de quarante ans pour en arriver là !
Nora : Quand j’ai parlé de sexualité avec les autres membres du groupe, c’était comme ouvrir une pièce secrète dans laquelle tout le groupe voulait entrer, mais où personne n’osait aller !
Pour ce qui est d’élaborer un trauma sexuel et d’établir une nouvelle sexualité selon les termes des personnes suivies, il est entendu que l’expertise revient à la personne thérapeute. Cette expertise réside dans la connaissance des techniques de traitement, dans la familiarité avec le risque de retraumatisation et dans l’expérience des processus thérapeutiques de développement et de maturation. L’expertise ne consiste pas à savoir ce qu’est une bonne sexualité pour une personne donnée, ni à savoir comment cette personne atteindra un but qui puisse la satisfaire. Il s’agit plutôt de pouvoir se rapporter à l’histoire unique de chacun avec des connaissances sur le développement sexuel et les compétences thérapeutiques nécessaires.
Il est souvent nécessaire d’utiliser plusieurs approches thérapeutiques à la fois (Almås et Benestad, 1993). Il nous est arrivé de voir de nouvelles approches naître de nos interactions avec les personnes suivies. Par exemple, au cours du traitement d’un ingénieur, nous avons essayé de cerner sa manière de résoudre un problème apparemment insoluble en lui demandant ce qu’il faisait quand il avait un problème au travail. « J’ajoute simplement une nouvelle dimension », a-t-il répondu. Cette méthode simple est devenue une ressource que nous avons pu utiliser avec lui et avec beaucoup d’autres personnes.
On recourt à la thérapie individuelle lorsque des problèmes touchent à l’intimité de l’un des membres du couple, par exemple des expériences sexuelles antérieures avec d’autres partenaires. Il nous faut parfois interrompre la thérapie de couple pour nous concentrer sur des questions individuelles qui peuvent apparaître, comme les schémas d’excitation propres à chacun, des questions liées à l’histoire de la personne, l’infidélité ou des problèmes corporels. Nous recommandons généralement que la thérapie du trauma soit terminée avant de commencer le travail sur la sexualité dans le couple ; nous recommandons aussi une période de consolidation entre les deux processus de traitement.
Nous disons souvent que nous ne traitons pas le couple ; nous traitons des individus qui forment des couples. Cela signifie que notre but premier n’est pas de maintenir les personnes en couple, mais de faire en sorte que chacune quitte la salle de thérapie en individu intact, qu’elles restent ou non ensemble. Nous trouvons utile de recourir à une approche systémique, où le système englobe le corps, l’individu, le couple et la culture à laquelle il appartient. Nous avons utilisé les modèles systémiques décrits par le biologiste Ludwig von Bertalanffy (von Bertalanffy, 1976), ainsi que des idées développées par Humberto Maturana et Francisco Varela (Maturana et Varela, 1992).
L’approche bio-psycho-sociale décrite par Engel (1977, 1980) nous paraît également utile, car les problèmes sexuels peuvent exiger l’expertise de différentes professions. Ce modèle reconnaît les ressources et les limites thérapeutiques et propose les différents types de spécialistes dont les expertises peuvent s’enrichir mutuellement. Pour les psychothérapeutes, il peut être nécessaire, à l’occasion, d’intégrer des informations issues d’examens gynécologiques, d’analyses hormonales, d’examens physiques généraux ou d’évaluations psychomotrices.
C’est ce qu’on a observé dans le cas d’Eva, qui exprimait un fort sentiment d’impureté. « Alors, où est-ce qu’on purifie les gens ? », a demandé la personne thérapeute. Après quelques échanges, la réponse a été : « C’est un prêtre qui purifie les gens. » Un prêtre avisé a alors été contacté, et le processus de purification a commencé tandis que la personne poursuivait sa thérapie.
Les personnes qui ont découvert la sexualité par l’abus ont souvent une très faible conscience de leurs propres désirs et besoins. Il peut alors être nécessaire de traverser une phase de thérapie individuelle pour les aider à en prendre conscience.
Pour ce type de travail, nous utilisons ce que nous appelons le modèle S-O-I. Ce modèle porte sur l’interaction entre trois aspects : le sujet, l’objet et l’instrument. Il se présente sous la forme d’un triangle dont les trois aspects forment les trois côtés.
Le côté sujet comprend les souhaits, les besoins, les idées, les forces motrices, les désirs et les impulsions propres à la personne. Le côté objet décrit comment la personne se présente au monde comme objet, comment les autres la considèrent comme un objet, et comment elle devient un objet pour elle-même. Le côté instrument concerne les fonctions instrumentales de la personne : fonctionnement physique, compétences et talents.
Ces trois côtés interagissent. Nous observons souvent que les aspects objet et instrument occupent beaucoup plus de place que les aspects sujet. Il est donc souvent nécessaire d’éveiller et d’élargir chez la personne le sentiment d’être un sujet. On y parvient, entre autres, en l’aidant à prendre conscience de sa propre sexualité : la sexualité est à découvrir, la sexualité est à accepter, et la sexualité est à valoriser (Almås, 1987). Les aspects objet doivent servir le sujet et être moins gouvernés par des exigences et des forces extérieures, réelles ou imaginaires.
Les objectifs de la thérapie individuelle peuvent se décrire ainsi :
Expérience subjective de la sexualité.
Expérience et interprétation subjectives des sensations physiques.
Prise de conscience générale de ses préférences sensorielles personnelles.
Intégration de la sexualité dans l’histoire personnelle.
Discussion de la culpabilité et de la honte.
Identification de la culture sexuelle : différentes perceptions du sens de la sexualité, y compris les perceptions personnelles.
Identification des stimuli sexuels : préférences personnelles.
Identification de soi comme sujet sexuel : quel genre de personne sexuelle suis-je ?
Expérience d’être propriétaire de sa propre sexualité.
Nous travaillons à éveiller la conscience sensorielle de la personne en thérapie individuelle comme en thérapie de couple. Les sens corporels sont des conditions préalables importantes de la sexualité. Les personnes reçoivent des exercices à faire à la maison, qui consistent notamment à apprendre à connaître leurs sens un par un.
Avant de commencer à explorer les sens en sexothérapie, nous examinons ce que la personne ressent à l’égard de la culture sexuelle, sensuelle et érotique qui l’entoure. On l’encourage à se demander : « Que signifie la sexualité pour moi ? » Certaines personnes pensent que la sexualité n’est qu’affaire de performance, qu’il faut être un objet sexuel ; beaucoup ne se considèrent pas du tout comme un sujet sexuel doté de ses propres souhaits et besoins.
Cette forme d’« observation de la culture » vise à éveiller la conscience de la personne non seulement à sa propre sexualité, mais aussi à celle des autres. À tout le moins, elle lui donne l’occasion de saisir, dans toute son étendue, le fait que la sexualité et la sensualité existent en elle et dans le monde qui l’entoure.
Pendant la première semaine sensorielle, le thème est le sens de la vue : « Qu’est-ce que je vois, qu’est-ce que je remarque, qu’est-ce que je n’aime pas voir, comment est-ce que je donne sens à mes impressions visuelles ? » Beaucoup de personnes se surprennent elles-mêmes, et parfois leur entourage les surprend. Cette tâche nous donne l’occasion de discuter des impressions sensorielles, à mesure que les personnes prennent conscience de leurs préférences d’une manière relativement neutre.
Et l’odeur ? Une odeur peut être lointaine ou proche. Explorer le sens de l’odorat peut tout englober, des parfums, de la nourriture, des objets et des autres personnes jusqu’à l’odeur des vêtements et du corps de l’autre partenaire.
Dans la même veine, rapprocher la nourriture et le fait de manger avec sensualité est plus qu’une métaphore : c’est une analogie physique. Pour explorer le sens du goût, nous demandons : « Quel est votre plat préféré ? » Si la réponse est « toute la nourriture est aussi bonne », nous savons qu’un gros travail d’éveil de la conscience sensorielle nous attend. Les gens aiment être en terrain sûr, là où il est possible d’utiliser plusieurs sens, y compris leur propre expérience subjective. La nourriture offre une occasion sûre non seulement de distinguer le bon du mauvais, mais aussi de classer le bon et le mauvais.
Nous poursuivons en encourageant une semaine d’attention à l’écoute : qu’aimez-vous écouter ? Comment sonnent les différentes voix ? Quelle musique aimez-vous ? Que peuvent saisir nos oreilles de la culture sexuelle et des expressions érotiques de l’environnement, proche comme plus lointain ?
Une des personnes que nous suivions a fait une expérience particulière en matière d’écoute. Elle a senti que ses limites étaient franchies lorsque son voisin faisait trop de bruit alors qu’elle voulait dormir avant son service de nuit, et elle lui a demandé d’être plus silencieux. Ce qui était surprenant, c’est qu’elle n’avait même pas conscience de ses limites pour les autres sens. Si un homme la regardait d’une certaine manière, elle se rendait disponible pour lui. Pour l’odorat ou le goût, elle était plus consciente de ce que les autres aimaient que de ce qu’elle aimait. Elle suivait généralement les préférences des autres, sauf pour les sons. Nous avons découvert que les abus n’avaient jamais été liés à ce qu’elle entendait : il n’y avait pas de sons.
Le sens suivant à explorer est le mouvement : quel type de mouvement aimez-vous ? Pour ce qui est de l’activité physique, aimez-vous courir, nager ou danser ? Quel genre de danse aimez-vous ?
Une des personnes que nous suivions a découvert qu’elle aimait le tango ! Elle aimait la musique, la façon dont les danseurs s’habillaient et leur manière de bouger. Elle a commencé à s’habiller davantage dans le style tango et, à sa surprise, son partenaire l’a suivie en adoptant un style plus décontracté : tee-shirts noirs sous ses vestes, cheveux un peu plus longs, et cours de tango avec elle. C’est aussi devenu un chemin vers leur sexualité, à travers la sensualité du tango !
Le sens du toucher est pour beaucoup la sphère de sensation la plus intime. Pour explorer le toucher, nous demandons aux personnes suivies d’explorer les types de contacts qu’elles aiment et qu’elles n’aiment pas. Qu’est-ce qui est réconfortant, qu’est-ce qui est offensant, qu’est-ce qu’un toucher affectueux, qu’est-ce qu’un toucher érotique ? Toute personne qui a été touchée selon les termes d’autrui a besoin de temps et d’une prise de conscience pour découvrir ses propres préférences : comment, où et quand aime-t-on être touché ? Diana, dont la mère avait constamment franchi ses limites, détestait les étreintes, surtout quand elles venaient d’une femme.
La compétence sensorielle subjective est le fondement du développement d’une sexualité personnelle, et les sens eux-mêmes nourrissent le désir et le niveau d’excitation sexuelle de la personne. Les sens doivent être rendus conscients et entraînés pour être mis au service du sujet, car les abus sexuels conduisent bien trop souvent à ce que les sens servent à satisfaire les besoins d’autrui.
Dans les thérapies de couple où l’un des partenaires a subi un traumatisme sexuel, nous avons trouvé utile de travailler à deux thérapeutes. Il peut être nécessaire d’accorder beaucoup de soutien et d’attention à l’un des partenaires pendant des périodes limitées de la thérapie, et il est donc avantageux qu’une deuxième personne thérapeute puisse alors se consacrer à l’autre partenaire.
Il est important de souligner que les deux partenaires ont chacun leur histoire, qui constitue le socle individuel de leur interaction en tant que couple.
L’expérience générale montre qu’une attirance de base entre les partenaires est nécessaire pour que la sexothérapie ait un sens. Beaucoup de gens veulent vivre en couple sans en avoir les conditions émotionnelles préalables. La thérapie propose de créer des conditions propices à la satisfaction des souhaits et des besoins individuels. Mais si le désir fondamental d’intimité n’est pas là, aucune thérapie ne peut aider à construire une relation sexuelle satisfaisante.
La thérapie de couple commence par un entretien avec les deux partenaires, au cours duquel les thérapeutes expliquent la démarche thérapeutique et discutent avec le couple des options thérapeutiques qui ont sa préférence.
À ce stade, on encourage les deux partenaires à écrire leur histoire sexuelle et à l’envoyer sous forme de lettre aux thérapeutes. Nous précisons qu’il s’agit d’écrire sa propre histoire sexuelle, et que ces histoires sont personnelles, privées, et ne doivent pas être partagées entre les partenaires. Autrement dit, il n’est pas prévu que chaque partenaire lise la lettre de l’autre. Même dans une bonne relation de couple, il est important d’avoir droit à une part d’intimité, surtout pour ce qui est de son histoire sexuelle. On demande aux personnes d’envoyer leur lettre aux thérapeutes, pour laisser assez de temps pour la lire avant la séance suivante. Nous leur disons aussi que ces lettres leur appartiennent et qu’elles peuvent demander à les récupérer à la fin de la thérapie.
Aux personnes qui ont subi des abus sexuels, nous précisons qu’il s’agit d’écrire l’histoire de leur sexualité comme distincte et différente de l’histoire des abus. Pour construire leur histoire personnelle, elles peuvent aussi s’aider de supports, comme des photos et d’autres récits venant de leur famille ou de leurs amis. Il nous faut généralement passer un certain temps à les interroger sur les sensations corporelles sexuelles qu’elles éprouvaient avant le début des abus, sur leurs réponses sexuelles physiques habituelles, et sur les moments où elles sont tombées amoureuses et ont apprécié leurs propres expériences et préférences sensorielles.
L’un des grands tabous auxquels les thérapeutes peuvent être confrontés est que les personnes suivies ont pu être exposées à un apprentissage forcé : elles ont réagi sexuellement dans la situation d’abus et ont ainsi appris un schéma d’excitation sexuelle qui peut inclure des fantasmes de violence ou d’abus. Lorsqu’elles se sentent en sécurité, certaines personnes révèlent des schémas d’excitation sexuelle qu’elles jugent répugnants, associés à la fois à la culpabilité et à la honte. Les fantasmes secrets peuvent être puissants, mais ils peuvent perdre leur pouvoir lorsqu’ils sont partagés. Nous considérons les schémas d’excitation comme un langage : nous apprenons de ce à quoi nous sommes exposés. Il nous faut parfois apprendre une nouvelle langue, par exemple en développant de nouveaux fantasmes. L’un des principaux objectifs de la sexothérapie est de laisser derrière soi les schémas non désirés et d’en développer de nouveaux.
Certaines des personnes que nous suivons n’ont jamais vécu la sexualité par elles-mêmes avant le début des abus. Dans ces cas, nous pouvons recourir à l’exploration des préférences à travers les sens, et aussi développer et explorer de nouvelles expériences sensorielles pour qu’elles puissent établir leur propre sexualité.
Par exemple, Sandra avait le sentiment qu’éprouver des sensations sexuelles dans son corps était une trahison corporelle, parce qu’elle sentait que ces sensations appartenaient au domaine de l’agresseur. Lentement, elle a appris à faire des expériences à travers ses sens, y compris des sensations sexuelles qu’elle pouvait reconnaître comme les siennes.
L’étape suivante de la thérapie de couple consiste toujours en séances individuelles réunissant une personne thérapeute et un membre du couple, au cours desquelles nous discutons de l’histoire de vie sexuelle de la personne. Il est important que la personne thérapeute veille à ne pas glisser vers l’histoire des abus et aide au contraire la personne à séparer les deux histoires.
Au cours de cet entretien, des thèmes peuvent se clarifier, et l’on précise aussi ce qui ne sera pas partagé pendant les séances où le couple est réuni, même si l’information doit parvenir aux deux thérapeutes. Un problème évident se pose lorsque l’un des partenaires, ou les deux, a un partenaire sexuel secret. Dans ce cas, il faut en discuter, et les autres relations doivent prendre fin avant de poursuivre la thérapie.
Quand le moment est venu d’avancer, nous revoyons le couple et donnons les consignes du sensate focus. Le sensate focus est un exercice thérapeutique mis au point et décrit par William Masters et Virginia Johnson (Masters et Johnson, 1970). Avec des couples traumatisés, cet exercice doit généralement être modifié (Courtois, 1997).
Le risque que des personnes traumatisées glissent en arrière dans le temps (glissement temporel) lorsque leur partenaire les touche, et fassent des associations avec les abus, est souvent assez élevé. Nous recommandons donc de renforcer l’ancrage dans l’ici et maintenant en pratiquant le sensate focus les yeux ouverts. Il peut aussi être nécessaire de faire de courtes pauses pour se réorienter vers la situation présente. Les partenaires apprennent à réaffirmer leur présence, en se faisant reconnaître comme la personne choisie. Pour renforcer le lien entre les processus physiques et mentaux, nous leur recommandons aussi d’écrire à tour de rôle des lettres et des mots dans le dos l’un de l’autre, afin de renforcer la relation entre cognition et corps.
La confluence temporelle, ou glissement temporel, peut être clarifiée en demandant par exemple : « Quel âge avez-vous l’impression d’avoir quand ces sentiments de peur ou de colère vous envahissent ? » Nous ne faisons pas seulement des distinctions dans le temps : nous essayons aussi de distinguer « le moi adulte » et « le moi enfant » : « Si vous glissez en arrière maintenant, avez-vous un adulte présent avec vous – est-ce le moi adulte qui est là ? »
Travailler sur la sexualité adulte implique de composer avec les schémas de mémoire corporelle présents. Preben Hertoft décrit le sensate focus comme une sonde vers les zones catathymiques : par ces exercices, les personnes entrent facilement en contact avec leurs zones de vulnérabilité émotionnelle.
Avec des personnes sexuellement traumatisées, il est important d’insister tout particulièrement sur l’expérience de l’ici et maintenant, car toute situation sexuelle peut facilement renvoyer la personne qui a subi des abus à l’expérience traumatisante. Même un léger contact physique peut faire surgir des images douloureuses du passé ou des sensations physiques conflictuelles, de même que des odeurs, des sons et d’autres sensations. Beaucoup de personnes disent se sentir mal à l’aise lorsque le corps d’une autre personne touche le leur. La vue d’un pénis peut réveiller des souvenirs douloureux, tout comme l’odeur du sperme ; même le corps nu de l’autre partenaire peut éveiller des associations douloureuses. Apprendre à se concentrer sur ce que l’on ressent réellement, ici et maintenant, pendant le sensate focus est donc une part importante du travail thérapeutique.
Le langage de la personne suivie est souvent hésitant :
C’est difficile de trouver les bons mots – difficile de les dire. C’est difficile depuis longtemps – je ne l’avais pas compris. Le toucher et l’intimité au sens purement physique, c’est difficile. Je commence à rejeter physiquement l’autre personne.
La tâche de la personne thérapeute est d’aider les personnes suivies à développer leur langage en formulant des phrases complètes. Le cabinet devient un terrain d’entraînement au développement d’un langage sexuel ; les thérapeutes doivent donc pouvoir passer d’un registre de langue à l’autre. Nous employons des mots concrets pour désigner les organes et les fonctions sexuels. Nous utilisons tantôt un langage soutenu, tantôt des expressions plus crues. Par exemple, nous pouvons dire : « il y a un immense écart entre pas de sexe du tout et le rapport sexuel », phrase qui, dans un autre contexte ou avec une autre personne, pourra se dire : « Entre rien et baiser, il y a de la marge. »
Notamment en raison de la culpabilité, de la honte et du fait que beaucoup de personnes qui ont subi des abus restent enfermées dans un rôle de victime, les allusions jouent un rôle important dans le langage que nous employons. En utilisant un langage où l’on dit : « l’abus vous a cloué sur une croix, et votre partenaire a fini par être suspendu à ces clous lui aussi », on fait naître des pensées non seulement sur la victime, mais aussi sur la question de savoir où situer la culpabilité. Langage et métaphores sont offerts aux personnes suivies. Il est important que les métaphores servent à clarifier ou à ouvrir, et non à contourner.
Métaphores de contournement : comme celles des films des années 1950, où des vagues se brisant sur le sable servaient à figurer la sexualité.
Métaphores de clarification : en utilisant comme métaphores des goûts généralement plus appréciés des adultes que des enfants, comme le café, l’alcool ou les olives, nous soulignons non seulement que la sexualité s’apprend, mais aussi que la maturation physique est nécessaire pour que cet apprentissage ait lieu.
Métaphores d’ouverture : elles servent la réflexion. Nous jugeons essentiel que les personnes suivies reçoivent une reconnaissance de la manière dont nous les comprenons, elles et leurs problèmes. Les métaphores d’ouverture sont une forme de retour, sous forme métaphorique, sur ce que nous avons compris de ce que les personnes nous ont présenté. Par exemple, nous pouvons dire : « Ce que j’entends me fait penser à la fabrication du pain : la pâte doit lever avant de pouvoir être mise au four. » Lorsque la personne saisit la métaphore ou souligne qu’elle ne convient pas à la situation parce que, en réalité, la situation est comme ceci ou comme cela, la métaphore a rempli une fonction d’ouverture et de prise de conscience. Pour certaines personnes, les métaphores n’ont aucun sens, et nous évitons simplement d’en utiliser.
Lorsqu’on porte son attention sur la capacité de la personne à faire face à ses difficultés de vie actuelles, il est sage, pour la personne thérapeute, de se concentrer sur l’ici et maintenant dans le travail sur les problèmes, à mesure que s’améliore la capacité de la personne suivie à aborder les parties plus sensibles de son histoire personnelle. Si la personne thérapeute avance trop vite, la personne suivie risque de se retirer par la dépersonnalisation ou la dissociation, son niveau d’anxiété peut augmenter, et elle peut suivre le mouvement sans être vraiment présente. Idéalement, il faudrait avancer assez vite pour que la personne concernée ait à peine conscience que ses limites sont désagréablement dépassées, et sans qu’elle soit submergée par la douleur que cela implique. Il est essentiel que
la personne thérapeute établisse un sentiment sûr d’être dans une situation d’ici et maintenant ;
la personne suivie ait l’assurance que le trauma ne se répétera pas ;
la personne suivie se sente adulte, différente de l’enfant qu’elle était ;
la personne suivie ressente cette différence verbalement, émotionnellement et physiquement, et reste toujours attentive à la possibilité d’un glissement temporel.
Il est important non seulement de reconnaître que les abus touchent aussi l’autre partenaire, mais aussi de faire prendre conscience de la manière précise dont cela se produit (Hendricks et Hendricks, 1992).
C’est si difficile de l’atteindre. C’est comme si elle me voyait à travers une pile de diapositives qui représentent ceux qui l’ont abusée – son père, d’autres hommes. C’est comme si elle ne me voyait pas, moi, qui je suis.
La personne qui a subi des abus sexuels importants et précoces remarque souvent que la part de sa sexualité qui comporte des sentiments plus profonds est filtrée par son expérience des abus.
Certaines personnes ont pu avoir des expériences sexuelles positives avant de s’engager dans une relation stable, et ont le sentiment que leurs problèmes n’ont fait surface que lorsque leur relation est entrée dans une phase plus profonde. L’autre partenaire peut donc commencer à se sentir responsable de leurs problèmes :
Mais la personne avec qui je vis n’a pas réagi comme ça avec ses partenaires précédents.
Il est normal, dans notre expérience du monde extérieur, que ce que nous vivons dans le présent soit influencé par nos expériences antérieures. Une expérience agréable peut être intensifiée par des expériences agréables antérieures ; un sentiment de tristesse peut être intensifié par des chagrins antérieurs. Le sensate focus est un outil puissant pour distinguer les sentiments liés à d’anciennes expériences négatives de l’expérience plus pure de ce qui se passe maintenant. Au départ, on voit souvent dans l’autre partenaire l’agresseur, ou quelqu’un qui, d’une certaine manière, lui ressemble. Au fil de la thérapie, cependant, l’autre partenaire se dégage comme un individu unique, différent de l’agresseur.
C’est comme si son corps devenait plus semblable au mien, je peux m’y voir et l’aimer.
Ce sont deux choses différentes – ce qui s’est passé à l’époque n’a rien à voir avec ceci.
C’est important que nous voyions que la sexualité est bien plus vaste que le seul rapport sexuel ; nous remarquons qu’elle occupe une part beaucoup plus grande de notre vie émotionnelle.
Il nous faut parfois prévoir des séances individuelles pour élaborer certains aspects des abus qui ont conduit à la traumatisation. Lorsque cela se produit et que la thérapie de couple est reportée, l’autre partenaire peut avoir l’impression de passer au second plan et qu’une fois encore, tout dans la relation tourne autour de la personne qui a subi les abus. Il est alors important de lui assurer qu’il s’agit d’un bref intermède, pendant lequel la personne traumatisée doit travailler davantage sur son propre passé avant que l’histoire du couple puisse continuer à se développer dans le cabinet de la personne thérapeute.
De forts sentiments de culpabilité et de honte sont souvent associés à des sentiments refoulés. Par exemple :
Il y a chez moi quelque chose qui ne va pas et dont je n’ose pas parler, ou
C’est ma faute si c’est arrivé ; si les autres l’avaient su, ils me l’auraient reproché, à moi aussi.
Il est important de mettre ces émotions au jour et d’en parler, mais pas nécessairement de les explorer en profondeur dans ce cadre. Beaucoup de personnes n’ont jamais osé parler de ces sentiments avec d’autres. Pourtant, chaque fois que la honte est amenée à la conscience, les personnes suivies voient souvent à quel point elle est déraisonnable. Il devient plus facile de voir que l’abus n’a pas eu lieu parce que quelqu’un avait « quelque chose qui n’allait pas », mais parce que l’auteur des abus avait le pouvoir de tirer parti de la situation.
Une victime d’abus peut éprouver de la honte et de la culpabilité parce que son corps a réagi sexuellement à la stimulation pendant l’abus. L’idée générale est que, puisque le corps a eu une réponse sexuelle, la victime a dû le vouloir. La personne suivie doit apprendre que le corps peut réagir sans participation subjective ; il peut même réagir par un orgasme pendant un viol. Ce clivage entre réponses physiques et expérience subjective a été décrit par Laan et al. (1995) et discuté dans une revue systématique de la recherche (Chivers et al., 2010).
Se sentir dominé et impuissant peut être particulièrement blessant lorsque la personne qui a subi les abus est un homme. La société veut que les hommes ne cèdent pas au pouvoir, même lorsqu’ils sont réellement dominés. Il est souvent nécessaire d’approfondir notre compréhension culturelle de ce qu’est être un homme, afin de donner au client l’espace et la permission d’avoir été impuissant dans une situation où il n’avait pas d’autre choix et où, de surcroît, il avait peut-être un grand besoin de contact avec un adulte.
La culpabilité s’accompagne souvent d’auto-accusations : Pourquoi n’ai-je pas dit non ? Pourquoi n’ai-je pas quitté les lieux ? Les personnes suivies projettent leur capacité d’adulte sur l’enfant. Nous devons, avec elles, reconnaître qu’elles n’avaient pas, à l’époque, la capacité de s’en aller. Dans de tels cas, les exercices de la chaise vide peuvent être utiles. Ces exercices viennent de la gestalt-thérapie ; on y distingue le « moi » adulte et le « moi » de l’enfance, afin de créer une communication entre les deux.
Il peut aussi être précieux de voir la zone de vulnérabilité singulière qui a pu exister avant et pendant les abus (Wyatt et al., 1993). Il est fréquent que les sentiments de culpabilité et de honte disparaissent une fois que la personne comprend la capacité de l’auteur des abus à la repérer précisément comme quelqu’un qui avait un besoin particulièrement grand de contact et de protection, à ce moment et en ce lieu précis.
Nous avons choisi une stratégie thérapeutique consistant à garder une certaine distance à l’égard des sentiments de culpabilité et de honte. Nous les considérons comme des sentiments associés à la traumatisation, et non à la personne traumatisée. En identifiant ces sentiments dans la situation d’ici et maintenant, nous risquons de contribuer à la confluence temporelle et de mêler ainsi l’histoire des abus aux expériences sexuelles actuelles.
Il est très souvent manifeste que l’abus est vécu comme une sorte d’« infection » puissante, une ombre noire ingérable ou un lourd fardeau dans la vie des personnes concernées. Une personne victimisée peut être traitée comme « un œuf fragile », que les autres doivent prendre garde de ne pas manipuler trop brusquement. Ces exemples montrent que l’abus est contagieux, et qu’un nombre croissant de personnes se retrouvent clouées à la même croix. Avec le temps, de plus en plus de personnes sont suspendues à ces clous. En thérapie, nous voyons que les traumas peuvent se transmettre à travers les générations : plus personne ne se souvient du moment où le trauma a commencé, mais des sentiments de honte peuvent passer d’une génération à la suivante.
Le processus thérapeutique est souvent lent, mais il peut parfois aller très vite. Il faut du temps pour la maturation, la construction d’alliances, la reconnaissance, la réflexion et les prises de conscience soudaines. Pour que de nouveaux apprentissages et une nouvelle reconnaissance aient lieu, de nouveaux processus mentaux et physiques doivent se développer et s’intégrer, de nouvelles synapses se former dans le système nerveux central, et de nouveaux schémas de réaction et d’action se constituer (Rossi, 1986 ; LeDoux, 1996 ; Aleksander, 1997 ; Damasio, 1999, 2010/2012).
Le sensate focus est progressivement élargi à mesure que les deux partenaires font l’expérience d’être en sécurité. Dans la plupart des cas, nous suivons la progression classique des consignes du sensate focus : d’abord, caresser tout le corps à l’exception des seins et des organes génitaux, puis inclure les seins, et plus tard les organes génitaux externes, puis un rapport sans exigence (le pénis est dans le vagin, sans mouvement – dans les couples hétérosexuels), avant que les partenaires ne reprennent la maîtrise de leur propre sexualité (parfois, cela se produit même sans que les thérapeutes aient donné la consigne d’avancer).
Dans certains cas, il nous est arrivé de nous écarter de cette progression ou d’y introduire des variations. Nous avons toutefois constaté qu’un écart trop grand peut nous amener à céder aux résistances des personnes suivies, et à perdre la maîtrise du processus en tant que thérapeutes. L’effet recherché reste hors d’atteinte parce que nous nous laissons piéger par les luttes de pouvoir inadaptées des personnes suivies.
Exemples d’écarts qui ont fonctionné de manière positive :
Caresser certaines parties du corps : cela se justifiait par une situation où il était impossible de trouver assez de temps pour un entraînement complet à la sensualité. Pour qu’un contact physique reste possible, c’est devenu une technique que le couple a élaborée lui-même et fortement érotisée.
Limites classées : le couple a reçu des planches représentant le corps humain, et la femme, qui dans ce cas avait subi des abus, a défini ses propres limites quant aux endroits où elle se sentait en sécurité d’être touchée par son mari.
Exemples d’écarts qui, sans fonctionner de manière optimale, étaient peut-être nécessaires :
Dans un cas où c’était le mari, dans un couple hétérosexuel, qui était traumatisé, le couple a convenu que ce serait toujours lui qui prendrait l’initiative de faire les exercices : cela se justifiait par le fait qu’elle avait toujours dû prendre l’initiative auparavant, et qu’elle n’avait aucune motivation à lui offrir quelque chose de positif sans savoir qu’elle recevrait quelque chose en retour. Le problème de cette solution est que nous, thérapeutes, risquons de devenir partie prenante de la lutte de pouvoir du couple, et de perdre notre liberté thérapeutique pour ce qui est de créer un changement durable.
S’il est important que les thérapeutes témoignent du respect à l’égard de l’abus lui-même, il est tout aussi important de ne pas s’attarder sur ses conséquences lorsqu’il n’y a plus aucune menace d’abus. C’est une part importante du processus thérapeutique. Pour avancer, il faut établir clairement qu’il n’y a pas de danger que l’abus se répète. Il nous revient, en tant que thérapeutes, de veiller à ne pas devenir responsables de nouveaux épisodes d’abus. Il est tout aussi important que l’élaboration de l’abus lui-même, au cours de thérapies antérieures, ait conduit à une situation de vie sûre pour la personne. Tandis qu’on quitte le rôle de victime, il faut mettre en valeur l’autre récit, positif, le récit de victoire :
C’est comme descendre et regarder un nouveau monde souterrain, magnifique, où elle et moi, nous sommes là.
C’est incroyablement merveilleux de voir son plaisir.
À la fin de la thérapie, nous souhaiterions que les objectifs suivants aient été atteints :
Acceptation des sensations sexuelles telles qu’elles surgissent ici et maintenant.
Sentiment d’être propriétaire de sa propre sexualité.
Des limites qui fonctionnent bien pendant l’interaction sexuelle.
Des sentiments positifs à l’égard de la sexualité.
Le traitement visant à rétablir la sexualité est habituellement mis en œuvre lorsque l’expérience traumatique a été élaborée et qu’une situation de vie sûre a été établie et consolidée. Parfois, les personnes que nous suivons évoquent d’elles-mêmes le besoin de travailler sur leur sexualité ; parfois, elles sont heureuses que nous leur posions la question. Certaines viennent en sexothérapie après avoir terminé une thérapie du trauma avec d’autres thérapeutes, parce qu’elles veulent vivre une sexualité satisfaisante.
En thérapie de couple, les deux partenaires, en tant qu’individus, sont au centre des interventions thérapeutiques. Si l’on peut utiliser la plupart des principes de la sexothérapie, il faut aussi puiser dans les principes de la thérapie du trauma et de la thérapie corporelle. Cela suppose de travailler sur l’interaction entre les réactions cognitives, émotionnelles et corporelles. La théorie du trauma aide à démêler des réponses complexes qui ont pu être autrefois une manière de survivre, mais qui sont finalement devenues des obstacles à de bonnes expériences sexuelles. Les thérapeutes doivent porter une attention particulière au danger de retraumatisation. Beaucoup de personnes qui ont subi une retraumatisation de la part de soignants font preuve d’une confiance admirable en s’engageant dans une nouvelle thérapie.
Il peut être utile de modifier les consignes du sensate focus pour éviter le glissement temporel et contribuer au réapprentissage des émotions et des réactions sexuelles.
Il est fondamental de distinguer l’autrefois et l’ici et maintenant, en maintenant à tout moment la différence entre ces deux perspectives. Les expériences de reconnaissance des personnes suivies s’expriment souvent par des phrases comme : « Mon Dieu, ça s’est passé il y a vingt ans ! »
Il importe aussi que les personnes suivies emploient elles-mêmes les mots justes pour décrire les expériences anciennes et les nouveaux systèmes de réponse, voient en quoi ils diffèrent, et s’approprient les nouvelles réponses développées au cours de la thérapie. La tâche de la personne thérapeute est de rendre activement les conditions optimales pour ces nouvelles expériences, et de réfréner les réactions qui appartiennent aux anciennes situations d’abus. Enfin, il est important que les thérapeutes créent des occasions de changement dans la salle de thérapie. Il y a une forme de magie que nous, thérapeutes, devons tout simplement respecter : si un ange traverse cette pièce, il doit s’y sentir bienvenu !
Complexe Systémique : à retenir
Ce texte clinique vient de la sexologie nordique plus que de la thérapie familiale, mais il parle une langue familière à la clinique systémique : le système y englobe le corps, l’individu, le couple et la culture, et la formule « nous traitons des individus qui forment des couples » rappelle que la thérapie de couple n’a pas pour mission de maintenir le couple. Ses apports concrets sont précieux : séparer par écrit l’histoire sexuelle de l’histoire des abus, adapter le sensate focus (yeux ouverts, pauses, mots tracés dans le dos) pour contrer le glissement temporel, travailler en cothérapie pour que l’autre partenaire ne soit pas réduit à un rôle d’accompagnement, et se méfier des récits qui font de la personne abusée la source de tous les problèmes du couple. On retiendra aussi l’image du trauma « contagieux », qui cloue peu à peu l’entourage et les générations suivantes à la même croix. Les limites sont celles d’un essai clinique sans données : pas d’évaluation des résultats, des vignettes choisies, une progression pensée d’abord pour les couples hétérosexuels. À lire avec la lecture systémique de la sexualité du couple proposée par Julie Nicol, et avec l’étude pilote sur la thérapie de couple développementale pour le trauma complexe.
Notes de l’original
Financement. Cet article a été élaboré dans le cadre d’une pratique de thérapie en libéral et d’un enseignement à l’université d’Agder.
Contributions. EA et EB : élaboration de l’approche thérapeutique, discussion des principes et des enseignements tirés de la pratique thérapeutique, mise en œuvre de la théorie et de la recherche. EA : première signature. EB : deuxième signature. Les deux personnes ont contribué à l’article et approuvé la version soumise.
Liens d’intérêts. L’équipe déclare que la recherche a été menée en l’absence de toute relation commerciale ou financière pouvant être interprétée comme un conflit d’intérêts potentiel.
Remerciements. L’équipe remercie Editage (www.editage.com) pour la révision de l’anglais.
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Traduction non officielle en français de Le traitement de la sexualité traumatisée, par Elsa Almås et Esben Esther Pirelli Benestad, Frontiers in Psychology, vol. 12 (2021), doi : 10.3389/fpsyg.2021.610619, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (déclarations de fin d’article regroupées dans les notes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Treatment of Traumatised Sexuality », publié dans Frontiers in Psychology (2021) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Almås, E., et Benestad, E. E. P. (2021). Le traitement de la sexualité traumatisée (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-traitement-de-la-sexualite-traumatisee (Œuvre originale publiée en 2021 dans Frontiers in Psychology, 12, 610619 (2021) ; republiée en 2021 par Frontiers in Psychology, https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2021.610619/full)
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