Journal of Solution-Focused Brief Therapy · Entretien
David Hains est infirmier en santé mentale aux urgences d’un hôpital d’Adélaïde qui reçoit environ 80 000 patients par an. Il n’a le plus souvent qu’une seule conversation avec la personne qu’on lui adresse, et il l’a longtemps conduite comme on le lui avait appris : recenser toutes les raisons pour lesquelles la journée est mauvaise. Michael Durrant l’interroge sur ce qui a changé le jour où il s’est mis à chercher autre chose — un homme en fin de vie qui voulait apprendre à conduire à son fils, une femme que le service ne supportait plus et qui allait à l’église tous les jours, et dix années d’un métier qui n’ont pas fini en épuisement.
Traduction française non officielle. Cet entretien est la traduction de Solution-Focused Work in the Busy Emergency Department of a Large City Hospital. An Interview with David Hains, par Michael Durrant, publié dans le Journal of Solution-Focused Brief Therapy, vol. 2, n° 2 (2016), doi : 10.59874/001c.75091, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte a été traduit et remis en page. L’original enchaîne les questions sans aucun intertitre ; nous en avons ajouté sept, repris une phrase de l’interviewé en exergue et inséré des liens vers d’autres articles de l’atlas. Cela constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Cette traduction n’a été réalisée ni par l’auteur ni par l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
La thérapie brève orientée vers les solutions (TBOS) connaît un certain regain à Adélaïde, en Australie-Méridionale — largement grâce à l’influence de David Hains. J’ai invité David à revenir sur son parcours dans l’approche orientée vers les solutions.
Si nous cherchons des problèmes, nous ne trouverons que des problèmes. Si nous cherchons des solutions, nous trouverons des solutions.
David Hains
Pouvez-vous me dire un mot de ce qui vous a amené aux soins infirmiers en santé mentale, au départ ?
En fait, c’est en partie le professeur Nicholas Procter (qui accueille notre congrès à l’université d’Australie-Méridionale dans deux mois). En 1993, je faisais la première année d’un diplôme d’infirmier et Nicholas était l’un de mes enseignants. En juillet, nous nous sommes retrouvés tous les deux à une soirée où nous ne connaissions personne d’autre ; nous nous sommes assis ensemble et nous avons bavardé. Nicholas m’a demandé si j’avais des idées sur ma future carrière d’infirmier et sur la direction que j’aimerais prendre. À vrai dire, je n’en avais aucune. Il m’a alors demandé si j’avais pensé à la santé mentale, et j’ai répondu : « Je n’y ai jamais pensé, et je n’y penserai jamais. » Fin 1996, je finissais mon année de diplômé et un contrat de trois mois s’est libéré dans un service de santé mentale. Nous étions vingt à terminer en même temps, et nous avons tous décliné l’offre. J’ai ensuite réalisé que je serais au chômage à la fin de l’année, alors j’ai pris le poste, juste pour pouvoir dire que j’avais quelque chose à mettre sur mon CV. Les trois mois sont devenus neuf mois, qui sont devenus ma carrière. Depuis, j’ai eu plusieurs postes pour lesquels j’étais le seul candidat, des postes qui se sont révélés parfaits pour moi mais qui n’intéressaient personne d’autre. Je ne sais pas ce que ça dit de moi !
J’imagine que l’orientation vers les solutions ne figurait pas dans votre formation d’infirmier : comment en êtes-vous venu à adopter cette approche ?
Elle n’était certainement dans aucune de mes formations. Je travaillais depuis plusieurs années dans des services d’urgence et je pensais mener un projet de recherche quelconque, sans savoir lequel. J’ai décidé d’essayer de définir l’approche que nous employions. Nous avions une toute petite équipe composée d’un psychiatre, d’un interne de psychiatrie et d’un infirmier. Elle était dirigée par un médecin, mais nous ne travaillions pas vraiment selon un modèle médical traditionnel. Je me souviens par exemple d’une fois où le professeur Kalucy (notre psychiatre) avait été appelé à une réunion urgente avec le chef de chirurgie, le gestionnaire de risques de l’hôpital et deux ou trois autres personnes, pour discuter d’un cas chirurgical urgent concernant un patient qui relevait aussi de la loi sur la santé mentale. Le professeur m’a vu passer dans le couloir et m’a fait entrer dans la salle pour me demander mon avis. J’ai fait deux ou trois suggestions, puis je suis reparti. Plus tard, le chef de chirurgie lui a demandé pourquoi il m’avait appelé et demandé mon avis, et le professeur a répondu : « C’est simplement ce que nous faisons. » Nous avions une équipe à hiérarchie très plate et, sans le savoir, nous étions très « centrés sur le client », même si l’expression n’était pas d’usage courant.
Les approches de thérapie brève avaient déjà une certaine présence dans la santé mentale ordinaire en Australie-Méridionale, contrairement au reste de l’Australie — je pense au programme de thérapie brève en santé mentale de l’enfant et de l’adolescent, dans les années 1990 et au début des années 2000 (voir la bibliographie). Qu’est-ce qui a attiré votre attention vers la thérapie brève ?
En travaillant sur ce projet, je regardais la thérapie brève et la façon dont notre approche pouvait s’accorder avec d’autres thérapies brèves. C’est là que je suis tombé sur la TBOS — elle ne ressemblait en rien à ce que nous faisions, mais elle m’a immédiatement parlé. Pendant des années, j’avais adopté une position de non-savoir, surtout parce que je ne savais pas et que je ne pouvais donc de toute façon pas dire aux gens quoi faire. Chaque fois que quelqu’un me demandait : « Qu’est-ce que je devrais faire ? », je me disais : « Bon sang, je n’en sais rien », alors je répondais simplement : « C’est difficile, je ne sais pas, mais vous, qu’est-ce que vous pourriez faire, à votre avis ? » La TBOS m’a ensuite donné davantage de raisons et de structure pour cette conversation. Pourquoi devrais-je dire aux gens quoi faire, alors que je peux les amener à me dire, eux, ce qu’ils devraient faire ?
J’ai découvert plus tard que Tim Wand (infirmier de pratique avancée en santé mentale, Royal Prince Alfred Hospital de Sydney) utilisait lui aussi la TBOS aux urgences et dans sa consultation externe. Je connaissais Tim depuis plusieurs années et c’est l’un des infirmiers en santé mentale les plus respectés du pays. C’est Tim qui m’a orienté vers vous (Michael), et je me suis ensuite rendu à Sydney pour suivre un atelier au Brief Therapy Institute of Sydney et pour retrouver Tim aux urgences. Ces dernières années, de plus en plus d’infirmiers travaillant aux urgences et sur des postes de liaison en psychiatrie utilisent la TBOS.
Pouvez-vous penser à un exemple, au début de votre pratique orientée vers les solutions, qui vous a vraiment convaincu de son utilité dans le contexte de la santé mentale ?
Oui, absolument. Le tout premier patient avec lequel j’ai essayé l’approche orientée vers les solutions. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, venu aux urgences pour un essoufflement. Il était divorcé et ses deux fils adolescents vivaient avec leur mère à deux heures de route. On lui avait diagnostiqué un cancer du poumon en phase terminale, il ne pouvait plus conduire et il était relié à une bouteille d’oxygène vingt-quatre heures sur vingt-quatre. L’homme avait été vu par le médecin des urgences et adressé pour une évaluation en santé mentale en raison d’une possible dépression. Ç’a été le premier « miracle » : que cet homme se présente aux urgences pour des difficultés respiratoires, mais que le médecin des urgences repère qu’il pouvait être déprimé et qu’une aide en santé mentale pouvait être utile !
Qu’est-ce qui vous a décidé à essayer vos nouvelles compétences orientées vers les solutions avec cet homme ?
La raison pour laquelle je l’ai choisi en premier, c’est que je cherchais quelqu’un sur qui expérimenter, mais je voulais quelqu’un avec qui je n’aie pas à faire mon évaluation traditionnelle habituelle. J’ai découvert que cet homme avait eu une évaluation complète dans un autre hôpital quelques semaines auparavant, qu’on lui avait diagnostiqué une dysthymie (je ne sais pas trop pourquoi on l’aurait appelée ainsi, mais c’est une autre histoire) et qu’il avait déjà rendez-vous avec le psychiatre de l’unité de soins palliatifs. Cela faisait assez de raisons pour me donner à moi-même la « permission » d’expérimenter.
Quand je l’ai vu, j’ai simplement essayé d’avoir une conversation en me servant du peu que je savais de l’approche orientée vers les solutions. Il s’est d’abord présenté comme éteint : humeur basse, énergie basse, motivation basse. Il prenait un peu mal soin de lui et ne voyait pas beaucoup d’espoir pour l’avenir. Ma discussion a porté sur la façon dont il avait fait face jusque-là, et sur ses meilleurs espoirs pour le reste de sa vie compte tenu de sa situation. Au cours de notre échange, il m’a dit qu’il était passionné de voitures et qu’une très belle vieille voiture dormait dans son garage, qu’il ne pouvait plus conduire. Sans que je lui fasse la moindre suggestion, mais en utilisant les techniques de la TBOS, il a été capable de dégager son désir et ses espoirs. Son unique désir était de pouvoir apprendre à conduire à son fils de seize ans avant de mourir. Nous avons exploré à quoi cela pourrait « ressembler » : il contacterait son ex-femme, qui déposerait les enfants un vendredi soir, il donnerait des leçons de conduite à son fils et ils feraient des choses comme aller jusqu’à Brighton acheter une glace, et il s’arrangerait pour que sa femme vienne rechercher les garçons le dimanche après-midi. Presque sans qu’on l’y pousse, il a été capable de prévoir et de décrire tout cela dans le détail.
Et ensuite, qu’est-il arrivé ?
Je n’ai jamais revu cet homme, mais je me suis toujours souvenu de son histoire. Deux ans plus tard, je la racontais lors d’un atelier de TBOS que j’animais. Une des participantes m’a dit qu’elle connaissait cet homme, car elle travaillait alors comme infirmière en santé mentale à l’unité de soins palliatifs. Elle m’a demandé : « Voulez-vous savoir ce qui s’est passé ? », et elle m’a dit : « Il a appris à conduire à son fils. »
Vous travaillez aujourd’hui aux urgences d’un grand hôpital de ville. En quoi consiste votre travail ?
Mon travail aux urgences est aujourd’hui davantage que de simples évaluations, même si cela reste une grande partie de ce que je dois faire. Je dis souvent que « les gens ne viennent pas aux urgences parce qu’ils passent une bonne journée ». Là où l’approche traditionnelle consisterait à trouver toutes les raisons pour lesquelles leur journée est mauvaise, je sais que faire une évaluation ne les fera pas aller mieux. Mon travail consiste plutôt à essayer de retourner les gens. Je n’ai peut-être qu’une seule occasion, une seule rencontre : il faut donc qu’elle soit bonne. Certaines des personnes que j’ai rencontrées au Canada, comme Lance Taylor, ainsi que l’équipe de Red Deer, appellent cela une évaluation équilibrée (Wright, Badesha et Schepp, 2014). Cela prend tout son sens pour moi dans cet environnement.
En quoi l’approche orientée vers les solutions fait-elle une différence dans ce contexte ?
Intégrer le travail orienté vers les solutions à mes journées a fait une énorme différence, à la fois pour le travail que je fais et pour ma carrière d’infirmier. Je suis à ce poste depuis dix ans et il est rare que quelqu’un ne se soit pas épuisé en autant de temps. Quand on passe douze heures par jour à écouter les problèmes des gens et à les prendre sur soi, cela peut vraiment vous user. Il y a en plus les pressions politiques, environnementales et temporelles dans un service qui voit environ 80 000 patients par an, et qui est rattaché à un hôpital toujours à saturation. Et je rentre ensuite dans une maison animée où ma femme et mes enfants n’attendent que de me raconter tous leurs problèmes ! Le temps passé à travailler de manière orientée vers les solutions n’est pas seulement du temps passé à ne pas écouter des problèmes. C’est une occasion pour moi de faire quelque chose de thérapeutique, d’aider les gens, de me rappeler pourquoi je suis devenu infirmier. Mes patients repartent en général avec un bon sentiment — et moi aussi !
Parlez-moi de la patiente des urgences qui illustre le mieux la différence que fait l’orientation vers les solutions dans ce contexte.
Mary était une femme d’une cinquantaine d’années, des collines d’Adélaïde. Elle avait été une travailleuse acharnée dans une famille traditionnelle d’Europe de l’Est. Elle était fière de sa maison, passait beaucoup de temps à cuisiner, à tenir la maison, à élever ses enfants, et aidait son mari à la ferme. Mary a eu un accident et s’est gravement cassé la jambe. Il a fallu l’opérer et poser une fixation interne. Sa jambe s’est infectée et elle est restée six mois à l’hôpital sous les antibiotiques les plus puissants que nous pouvions lui administrer. À sa sortie, elle a continué les antibiotiques et de fortes doses d’antalgiques. Mary revenait fréquemment aux urgences en disant que la douleur était incontrôlable et qu’elle pensait que l’infection était revenue. Elle était vue par le médecin des urgences, qui ne pouvait rien faire pour elle, et l’on passait le reste de la journée à essayer de la faire sortir. Elle refusait généralement de rentrer chez elle car, de son point de vue, rien n’avait été fait et elle était convaincue que l’infection était revenue. Le service s’est montré de plus en plus exaspéré par ses réapparitions. Au fil de ses passages successifs, l’« infection » et la douleur ont semblé remonter le long de ses jambes, dans son dos, son abdomen, sa poitrine, son cou, sa tête…
Comment y avez-vous été mêlé ?
L’équipe de santé mentale n’a pas été appelée avant qu’elle ne prononce le mot magique : suicide. « Autant me tuer, tellement la douleur est forte. » Pour l’équipe des urgences, c’était l’occasion de s’en laver les mains, puisque c’était désormais un problème psychiatrique. Mary était contente de me parler, mais elle ne voyait pas ce que j’avais à lui offrir, car elle croyait qu’elle devait être réadmise en orthopédie et qu’il lui fallait des antalgiques plus forts. Lors de notre première rencontre, j’ai dû passer la première heure à écouter ses problèmes et la seconde à essayer de m’extraire de la pièce, avant de la renvoyer aux urgences en disant qu’il n’y avait rien que je puisse faire. Mary devait avoir une copie de mon planning, car elle ne se présentait que les jours où je travaillais, et c’était généralement moi qui devais la voir. Mary était un travail difficile, et j’ai découvert plus tard qu’elle avait déjà épuisé deux psychiatres. J’ai essayé d’intervenir deux ou trois fois, sans aucun succès. Elle était absolument focalisée sur la douleur. Je décris Mary comme un trou noir : quand on était en sa présence, toute votre énergie était aspirée et, le temps de sortir de la pièce, vous vous sentiez complètement vidé — sans que rien ne change chez Mary. Je me suis dit que je n’avais rien à perdre et que j’allais essayer de mettre en pratique mes nouvelles compétences en TBOS. J’en ai d’abord parlé à sa psychiatre, pour ne marcher sur les plates-bandes de personne, et elle m’a répondu : « FAITES N’IMPORTE QUOI, JE VOUS EN PRIE ! »
Et ce « n’importe quoi », qu’est-ce que ç’a été ?
La fois suivante où Mary est venue à l’hôpital, j’essayais de comprendre les exceptions et la manière de poser des questions pour les trouver. Je savais que le problème ne pouvait pas se produire 100 % du temps, mais c’était difficile parce que tout ce que je savais de Mary jusque-là, c’est qu’elle ne sortait pas de chez elle (sauf pour venir aux urgences), qu’elle ne pouvait pas prendre soin d’elle-même, ni cuisiner, ni faire le ménage, ni tenir sa maison, etc. Pour autant que je sache, la seule chose qu’elle pouvait faire, c’était venir aux urgences. Jusqu’au moment où, pendant ma conversation orientée vers les solutions, Mary a laissé entendre qu’elle allait à l’église TOUS LES JOURS. Mary m’a dit qu’elle adorait aller à l’église, qu’elle y avait beaucoup d’amies, qu’elle avait une foi solide, qu’elles déjeunaient parfois ensemble ensuite, etc. Nous avons pu repérer que la douleur était bien moindre à l’église (voire absente) et qu’elle arrivait alors à faire face et à mener des activités. J’ai aussi entendu qu’après l’office, beaucoup de femmes restaient déjeuner et que, sur le chemin du retour, Mary faisait parfois autre chose, comme des courses. Nous avons pu repérer certaines ressources (par exemple qu’elle savait tenir bon), puis d’autres choses qu’elle pouvait faire. Ce fut une conversation très positive.
Puis la chose la plus étonnante s’est produite. Mary s’est levée et, pour la première fois, a demandé elle-même à sortir. Nous sommes sortis ensemble, elle m’a serré la main et nous nous sommes dit au revoir. Et la deuxième chose la plus étonnante s’est produite : je suis retourné dans mon bureau et j’ai réalisé que, pour la première fois, j’avais pu parler avec Mary sans repartir avec le sentiment que toute la vie avait été aspirée hors de moi. Je me sentais bien, en fait. Mary est repartie avec un sentiment d’espoir pour l’avenir, et moi avec une carrière d’infirmier rajeunie — cela a duré, et cela se renforce chaque fois que je fais de la TBOS avec un client.
Avez-vous revu Mary ?
Je l’ai revue quelques fois depuis, mais seulement en la croisant lorsqu’elle se présentait pour des questions médicales ou physiques. La fréquence de ses passages aux urgences a diminué immédiatement. Les médecins des urgences n’ont plus jugé nécessaire de l’adresser pour une évaluation en santé mentale. Je note qu’un psychiatre l’a réadmise en hospitalisation une ou deux fois, mais je suppose que c’est parce que leur approche fondée sur le problème et centrée sur le médicament a dû repérer quelque chose dont je n’avais pas vu la nécessité.
Vous avez reçu un prix du Premier ministre d’Australie-Méridionale pour votre travail d’infirmier en santé mentale. Qu’est-ce qui vous a valu cette distinction ?
Chaque année, le ministère de la Santé d’Australie-Méridionale offre cinq bourses à des infirmiers pour voyager à l’étranger et étudier quelque chose qui pourrait bénéficier aux infirmiers et au service de santé de l’État. J’ai commencé à préparer cela en 2013, trois ans avant d’arriver effectivement au Canada. Mon idée était d’utiliser la thérapie orientée vers les solutions pour élaborer un modèle de soin destiné aux infirmiers en santé mentale. Je ne peux pas vraiment revendiquer cette idée, puisque j’avais lu les travaux de Margaret McAllister (2007) et de Tim Wand (2010, 2013), mais il ne se passait pas grand-chose en Australie-Méridionale. La procédure de candidature supposait de chercher ce que je voulais faire et où je voulais aller, puis de prendre contact avec les personnes concernées dans le monde, de planifier le voyage en détail et de déposer un dossier assez détaillé, comprenant la démonstration que cela profiterait aux services de santé locaux.
Et où êtes-vous allé ?
J’essayais de trouver un endroit où la TBOS était utilisée dans les services de santé mentale aigus, à travers plusieurs équipes. Après avoir contacté diverses personnes en Europe et en Amérique du Nord, ainsi que la liste de diffusion SF, j’ai reçu un courriel de Phil Wright, à Red Deer, en Alberta : « Je crois que nous avons peut-être ce que vous cherchez. » Ma première pensée a été : « Formidable, mais où diable se trouve Red Deer ? » Je suis allé sur Google et j’ai trouvé la page de la ville, qui m’a appris qu’il devait faire −10 °C ce jour-là. J’ai dit à Phil que d’habitude je ne sortais pas du lit s’il ne devait pas faire au moins +10 ° chez moi, ce à quoi il a répondu : « Si vous venez ici, vous allez passer beaucoup de temps au lit. » J’ai tenu bon un moment, en attendant qu’un service d’une île tropicale du Pacifique Sud me contacte, mais cela n’est pas arrivé. Phil m’a mis en relation avec Lance Taylor, Dene Shipowick, Darcy Jessen et d’autres en Alberta, et j’ai fini par pouvoir monter un projet et un dossier dignes d’une bourse.
Et vous avez fini en Nouvelle-Écosse ? C’est à l’autre bout du pays !
J’ai calé mon voyage pour qu’il coïncide avec le congrès de la Solution Focused Brief Therapy Association à Halifax, en Nouvelle-Écosse, puis j’ai demandé à mon chef si je pouvais rester un peu plus longtemps et assister au congrès (les congrès n’étaient pas couverts par la bourse). Mon chef a accepté de payer une partie des frais, et la SFBTA m’a offert une entrée gratuite. Pendant que j’étais là-bas, j’ai aussi pu suivre un atelier de deux jours avec Lance Taylor et Heather Fiske, et rencontrer des gens vraiment intéressants comme Elliott Connie et Adam Froerer, Frank Thomas, Jeff Chang, Joel Simon, ainsi que Harvey Ratner du Royaume-Uni et Ella de Jong des Pays-Bas, et tant d’autres. Je n’aurais jamais imaginé rencontrer autant de passionnés de l’approche orientée vers les solutions en un seul endroit.
Comme mon travail aux urgences implique souvent de rencontrer des personnes suicidaires, ce fut un privilège de rencontrer Heather, qui est probablement LA spécialiste internationale de la TBOS avec les personnes en crise suicidaire (Fiske, 2008). Quand j’étais chez Heather pour la fête d’après-congrès, j’ai pu raconter à Joel mon histoire avec l’homme en fin de vie (plus haut). Si j’avais pu parler à cet homme, c’est en partie parce que le premier livre orienté vers les solutions que j’avais lu (le seul, à l’époque) était celui de Joel sur l’usage de la TBOS en fin de vie et dans l’accompagnement du deuil (Simon, 2009). Je crois que Joel était au bord des larmes quand je lui ai raconté l’histoire. Il m’a dit qu’il avait écrit ce livre parce qu’il pensait que c’était une bonne idée et que ça marchait, mais que c’est seulement en entendant des histoires comme la mienne qu’il sait que cela en valait la peine.
Quel a été un temps fort de ce voyage ?
Chose étonnante, j’utilisais la TBOS depuis quelques années mais, comme j’étais seul à Adélaïde, je n’avais jamais vu personne mener une séance en direct. Au Canada, j’ai pu assister à beaucoup de séances et, pour moi, c’était à peu près aussi excitant que de lire les récits des premiers temps de Milwaukee, où les gens pouvaient observer et discuter les séances et apprendre au fil de leur déroulement. Nous n’avons tout simplement pas cette culture ici.
J’ai vu beaucoup de séances en quelques semaines et j’y ai pris grand plaisir. Mon dernier jour au centre de santé mentale communautaire de Red Deer tombait un mardi, jour où ils tiennent une consultation sans rendez-vous orientée vers les solutions. Une quinzaine de professionnels se retrouvaient dans une salle et attendaient que des clients entrent. Nous nous répartissions ensuite : l’un menait l’entretien et plusieurs observaient. Le premier client est arrivé environ une heure avant l’ouverture de la consultation — il faisait environ −2 ° dehors et je n’en revenais pas.
Après avoir observé tous ces entretiens, j’étais stupéfait de voir que ces consultations semblaient attirer tous les gens sympathiques. Pourquoi les gens sympathiques ne viennent-ils jamais dans mon service ? Je ne vois jamais que les emmerdeurs, les « TP », les ivrognes et les toxicos, les simulateurs, etc., mais jamais les gens sympathiques. Le dernier client à Red Deer était un jeune homme amené par sa compagne. Ils buvaient tous les deux tous les jours et il y avait beaucoup de conflits dans leur relation. Pourtant, pendant l’entretien, j’ai entendu que ce jeune homme se formait pour devenir cuisinier, qu’il venait de remporter un grand concours et qu’il s’entraînait pour aller à l’île Maurice à un concours mondial de cuisine. J’ai entendu parler de ses ressources, de ses forces et de ses ambitions, et le clinicien était vraiment habile pour faire venir sa vision de son avenir préféré. J’étais très optimiste pour l’avenir de ce jeune homme, et je me suis à nouveau demandé pourquoi je ne voyais jamais d’hommes comme lui dans mon service.
Puis j’ai eu une grande révélation. La semaine précédant cet entretien, cet homme s’était présenté aux urgences de Red Deer. Il était ivre, il s’était violemment disputé avec sa compagne et, ce faisant, avait brisé une bouteille de bière et s’était ouvert la main. J’imagine qu’il aurait été agité, peut-être agressif. Nous aurions repéré son alcoolodépendance, son impulsivité, la violence conjugale et peut-être même un trouble de la personnalité. Nous lui aurions suggéré de consulter le service d’addictologie et un programme de gestion de la colère, et nous aurions été certains à 100 % qu’il ne s’y serait pas rendu. J’ai alors compris que le résultat est déterminé par les questions que nous posons. Si nous cherchons des problèmes, nous ne trouverons que des problèmes. Si nous cherchons des solutions, nous trouverons des solutions.
Et quoi d’autre ?
Un autre temps fort a été de voir du travail de groupe orienté vers les solutions, à Red Deer comme à Ponoka. Je n’avais jamais fait de travail de groupe et je n’en cherchais pas pendant mon séjour, mais ce qu’ils faisaient là-bas était incroyablement simple et pourtant très efficace. J’ai demandé aux participants pourquoi ils quittaient leur maison un lundi soir alors qu’il faisait −1 ° dehors. Ils ont répondu à l’unanimité qu’ils en retiraient tellement qu’ils ne pouvaient pas manquer une séance. De même, dans l’unité de réhabilitation hospitalière de Ponoka, j’ai vu les patients arriver au groupe un quart d’heure en avance et s’asseoir là, leur cahier sur les genoux, prêts à commencer. Je n’aurais jamais imaginé que des patients d’un service de réhabilitation soient en avance pour quoi que ce soit, mais là encore ils disaient qu’ils retiraient tellement du groupe qu’ils ne voulaient pas le manquer. Depuis mon retour à Adélaïde, des groupes orientés vers les solutions ont été mis en place à l’hôpital de Noarlunga, avec beaucoup de succès.
Vous êtes LA cheville ouvrière du congrès australien 2017 sur l’approche orientée vers les solutions. Quels sont vos « meilleurs espoirs » pour ce congrès ?
Revenir à Adélaïde et recevoir de vous (Michael) la proposition d’accueillir le congrès australasien de TBOS, c’était un rêve pour moi. Après avoir assisté au deuxième congrès de l’AASFBT à Sydney, je me demandais si nous aurions jamais assez d’intérêt pour la TBOS à Adélaïde pour accueillir un congrès — et deux ans plus tard, nous y voilà. Au moment où ceci paraîtra, le congrès sera probablement passé ; l’un de mes espoirs est donc que nous puissions encore en parler positivement après juillet. J’espère beaucoup de choses de ce congrès. D’abord, la croissance du travail orienté vers les solutions à Adélaïde s’est faite surtout dans les secteurs de la santé mentale aiguë ; j’aimerais beaucoup que les cliniciens d’ici puissent le montrer au reste du monde, ce qui en retour donnera aux gens d’ici l’élan pour continuer. Ensuite, j’aimerais que le congrès amorce une croissance du travail orienté vers les solutions hors du monde de la santé mentale — dans les écoles, par exemple : je sais qu’il se passe des choses avec certains conseillers scolaires, mais j’aimerais en voir davantage. Sur un plan plus personnel, j’aimerais apprendre à utiliser les approches orientées vers les solutions au sein des organisations ; j’attends donc avec impatience d’entendre parler du travail de Sophie Giesler et d’autres. Enfin, j’aimerais comprendre ne serait-ce qu’un peu les fondements philosophiques de la TBOS dont écrit Dan Hutto : son travail a l’air impressionnant, mais je n’ai absolument aucune idée de ce dont il parle !
Et vous avez créé depuis un groupe d’intérêt sud-australien sur la TBOS.
Il y a quelques années, on m’a demandé si j’accepterais d’animer, de temps en temps, une journée de formation à la TBOS pour le personnel du service public de santé mentale d’Adélaïde. Ces ateliers ont semblé bien se passer et, au bout de deux ans, plusieurs personnes sont venues me demander comment nous pourrions en apprendre davantage et faire savoir à quel point c’était bon pour le service de santé mentale. Nous avons décidé de nous réunir et de rassembler quelques idées. Nous étions cinq à la première réunion, et nous avons décidé de mettre en place un rendez-vous régulier de formation, de soutien, de supervision entre pairs et de promotion de la TBOS. Nous avons choisi de nous constituer via le Mental Health Professionals Network, pour la simple raison qu’ils fournissaient de l’argent (pour la restauration et les frais) ainsi qu’un peu de soutien administratif (pour la publicité, les listes de présence et les attestations). Nous avons tenu notre première réunion en avril 2016 et nous nous retrouvons tous les trois mois depuis. Nous comptons aujourd’hui plus de cent noms, avec des gens du public comme du privé, mais aussi des conseillers scolaires et des salariés d’associations. Il y a quelques mois, la communauté de pratique orientée vers les solutions d’Australie-Méridionale s’est officiellement affiliée à l’AASFBT.
Pour finir, qu’est-ce que c’est que ce « Left Turn » ?
Avec l’intérêt croissant pour la TBOS à Adélaïde, je recevais des demandes de formation de la part de différentes organisations. Comme certaines de ces personnes ne pouvaient pas accéder aux formations que je proposais dans le cadre du service public de santé mentale, j’ai décidé de monter une petite structure pour pouvoir dispenser ces formations à titre privé. C’est ainsi qu’est né Left Turn Solutions. (« Quand les choses ne vont pas droit, tourne à gauche. ») Ce n’est pas assez de travail pour que je puisse abandonner mon métier, mais cette possibilité a permis à davantage de gens à Adélaïde d’accéder à une formation orientée vers les solutions. J’ai animé des ateliers pour la Mental Illness Fellowship of South Australia (une organisation non gouvernementale) ainsi que pour la Southern Adelaide Complex Care Team (une équipe non spécialisée en santé mentale qui intervient sur des problèmes complexes et multidimensionnels). J’ai d’autres ateliers prévus avec des équipes de santé mentale et hors santé mentale.
À propos des auteurs
David Hains est infirmier en santé mentale, fort de quinze ans d’expérience dans les services d’urgence d’Adélaïde, en Australie-Méridionale. Il coordonne la communauté de pratique TBOS d’Adélaïde, siège au conseil d’administration de l’Australasian Association for Solution-Focused Brief Therapy et organise le congrès australien et néo-zélandais 2017 sur l’approche orientée vers les solutions. En 2016, il a créé le cabinet de conseil Left Turn, à la fois pour élargir son enseignement et son activité de conseil en TBOS et pour se donner l’occasion de passer (lentement et prudemment) à la pratique libérale. Courriel : david@leftturnsolutions.com.au
Michael Durrant est directeur du Brief Therapy Institute of Sydney, président de l’Australasian Association for Solution-Focused Brief Therapy et rédacteur en chef de cette revue. Courriel : michael@briefsolutions.com.au
Références
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Dadds, V., Roeger, L., Stacey, K., Martin, G., Wood, A & Allison, S. (2001). Maintaining the gains: What worked in the year after brief family therapy. Australian & New Zealand Journal of Family Therapy, 22(4), 181–188.
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Wright, P., Badesha, J., & Schepp, G. K. (2014). Balancing a solution focused approach with traditional psychiatric assessment in a Canadian emergency room. Journal of Systemic Therapies, 33, 24–34.
Traduction française non officielle de Solution-Focused Work in the Busy Emergency Department of a Large City Hospital. An Interview with David Hains, par Michael Durrant, publié dans le Journal of Solution-Focused Brief Therapy, vol. 2, n° 2 (2016), doi : 10.59874/001c.75091, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni l’auteur ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Solution-Focused Work in the Busy Emergency Department of a Large City Hospital. An Interview with David Hains », publié dans Journal of Solution-Focused Brief Therapy (2016) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Durrant, M. (2016). Le travail orienté vers les solutions aux urgences d’un grand hôpital (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-travail-oriente-vers-les-solutions-aux-urgences-d-un-grand-hopital (Œuvre originale publiée en 2016 dans Journal of Solution-Focused Brief Therapy, 2(2) ; republiée en 2023 par Journal of Solution Focused Practices, https://journalsfp.org/article/75091)
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