Australian and New Zealand Journal of Family Therapy · Thérapie familiale
Formées à la fois à la thérapie familiale et à la santé mentale du nourrisson, deux thérapeutes australiennes plaident pour faire entrer dans la formation des thérapeutes de famille une vieille méthode psychanalytique : l’observation hebdomadaire d’un bébé dans sa famille, pendant un ou deux ans. Elles montrent, par des notes de séance, comment ce regard sur le non-verbal fait revenir le nourrisson dans la pièce, et avec lui les générations passées.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de « Qui es-tu donc ? » : ce que l’observation du nourrisson apporte à la thérapie familiale, par Wendy Bunston et Sarah J. Jones, publié dans Australian and New Zealand Journal of Family Therapy (Wiley) (2023), doi : 10.1002/anzf.1565, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Il est souvent moins douloureux de « ne pas voir » le nourrisson, mais nous nous en trouvons appauvris.
Wendy Bunston et Sarah J. Jones
Résumé
La formation à l’observation du nourrisson, très précieuse dans le champ de la santé mentale du nourrisson (SMN), a énormément à offrir aux thérapeutes de famille. Ces deux champs de pratique placent l’un comme l’autre au centre le travail avec le monde relationnel des personnes accompagnées. Thérapeutes de famille chevronnées exerçant aussi en santé mentale du nourrisson, nous invitons les personnes qui lisent cet article à explorer les possibilités qu’ouvre une formation à l’observation du nourrisson, comme voie pour enrichir et élargir leur pratique. Nous présentons la formation à l’observation du nourrisson et la manière dont cette approche a été conçue, et nous explorons ce qu’apporte le fait d’honorer la subjectivité du nourrisson, c’est-à-dire de rendre vivante son expérience dans l’espace thérapeutique. Nous donnons des exemples tirés directement de notre pratique. Nous concluons sur la manière dont l’observation du nourrisson pourrait être intégrée à la formation et à la pratique de la thérapie familiale.
Points clés
Mots-clés : observation du nourrisson, pratique guidée par le nourrisson, santé mentale du nourrisson, thérapie familiale
Les spécialistes de la santé mentale du nourrisson (SMN), comme leurs collègues de la psychothérapie de l’enfant et de la psychothérapie psychanalytique de l’adulte, reconnaissent depuis longtemps la valeur formatrice et thérapeutique d’une formation à l’« observation du nourrisson ». Celle-ci a été mise au point après la Seconde Guerre mondiale par la psychanalyste anglo-polonaise Esther Bick, pour apprendre aux psychothérapeutes d’enfants à remarquer et à comprendre les communications non verbales du jeune enfant « ordinaire ». La formation à l’observation du nourrisson s’étend généralement sur un ou deux ans d’observation du même nourrisson et du même parent, à leur domicile ou dans leur environnement (Bick, 1964). Après chaque temps d’observation, la personne qui observe consigne mot pour mot les interactions auxquelles elle a assisté. Elle apporte ensuite ces notes au groupe de supervision de l’observation du nourrisson, pour les discuter et y réfléchir.
L’observation du nourrisson est une expérience d’apprentissage intense. Il n’en existe à ce jour aucun équivalent dans la formation à la thérapie familiale. Nous espérons que cet article pourra encourager la discussion sur des formations de sous-spécialité dans le parcours professionnel en thérapie familiale. On peut apprendre beaucoup en observant les capacités du nourrisson et les dynamiques d’attachement dans des films, sur YouTube ou dans des formations professionnelles en ligne. Mais l’observation du nourrisson est une expérience entièrement consacrée à l’observation et à une présence émotionnelle dans toute la gamme des moments où un nourrisson advient ; pour le dire simplement, il s’agit de remarquer la croissance relationnelle (entre parent et nourrisson, entre frères et sœurs, par exemple) et développementale, dans la vie réelle et en temps réel.
Nous, qui signons cet article, occupons une position clinique inhabituelle : nous sommes à la fois des thérapeutes de famille chevronnées et des praticiennes formées à la santé mentale du nourrisson. Nous apprécions la façon dont l’union de la SMN et de la thérapie familiale nous a donné des capacités plus profondes d’observation, de réflexion, d’intervention et de présence auprès des personnes que nous accompagnons, quel que soit leur âge. Par un effet de synergie, nous avons le sentiment que la compétence thérapeutique qu’est l’observation du nourrisson a enrichi notre pratique de la thérapie familiale bien au-delà de ce que chacune des deux disciplines offre séparément. Cette combinaison ouvre des perspectives pour explorer le contenu de ce qui est dit, de ce qui est ressenti et de ce qui est vu.
Pour le dire simplement, la rigueur du processus de formation à l’observation du nourrisson apprend à la personne en formation à :
Nous décrivons ici ce qu’implique une formation à l’observation du nourrisson, et nous montrons comment l’intégration du processus et de la finalité de l’observation du nourrisson fait vivre des possibilités de révéler des fils intergénérationnels à travers le temps, qui offrent de puissants moteurs de changement. Pour les thérapeutes de famille qui ont besoin de voir les fantômes des générations passées (Bunston, 2013 ; Bunston et al., 2022 ; Fraiberg et al., 1975 ; Jones et Bunston, 2012), « ce travail suppose de revenir en arrière et de renouer avec le passé pour réimaginer le présent. Dans notre travail, nous pouvons prendre en compte l’attraction qu’exercent les relations dans la vie des personnes que nous accompagnons, qu’elle soit positive ou négative » (Bunston, 2017, p. 149).
Nous proposerons un bref examen de la littérature sur la SMN et la thérapie familiale, afin de saisir les effets combinés de ces deux approches du travail avec les familles, différentes mais complémentaires. Nous explorerons notamment la réticence historique de la thérapie familiale à accueillir la puissante méthode de formation qu’offre l’observation du nourrisson. Nous donnerons en outre des exemples de la manière dont les techniques d’observation du nourrisson ont été utilisées dans notre travail avec des situations complexes et des structures familiales diverses.
La formation à l’observation du nourrisson peut être dispensée dans le cadre de cursus en SMN, de programmes de formation à la psychothérapie de l’enfant ou de l’adulte, ou organisée à titre privé. Une formation en bonne et due forme à l’observation du nourrisson comporte quatre volets.
Premièrement, la personne qui observe, généralement en formation en SMN ou en psychothérapie de l’enfant ou de l’adulte (Sternberg, 2018), doit trouver un ou des parents en fin de grossesse ou venant d’accueillir leur bébé, puis entrer en relation avec ces parents (Bick, 1964 ; Reid, 2013). Les parents ne reçoivent aucune compensation, financière ou autre, pour leur participation au programme. Certains programmes, mais pas tous, remettent aux parents une information écrite sur le programme et sur les qualifications de la personne qui observe. Si toutes les parties y consentent, les parents acceptent une visite hebdomadaire de 60 minutes à leur domicile, par la personne en formation, jusqu’à ce que leur bébé ait environ un an, parfois jusqu’à deux ans (Rustin, 2009). Les personnes qui observent ont pour consigne de ne pas considérer le ou les parents comme des personnes qui ont besoin d’aide, mais comme des partenaires de collaboration ; il faut donc fournir aux parents une documentation et une préparation adéquates sur la finalité du programme, et leur laisser suffisamment de temps pour envisager de participer à ce qui est, au fond, une démarche altruiste.
Deuxièmement, la personne qui observe commence l’observation hebdomadaire du nourrisson à son domicile, généralement au même moment chaque semaine. On indique aux parents, aux personnes qui prennent soin de l’enfant et à celles qui le gardent de ne pas traiter la personne qui observe comme une invitée de marque : sa tâche est de s’asseoir à l’écart et d’observer en silence toutes les interactions entre le nourrisson et l’ensemble des membres de sa famille (Bick, 1964). Le plus souvent, c’est la dyade nourrisson-parent qui est observée, mais les frères et sœurs, les grands-parents et toute autre personne présente à ce moment-là sont inclus dans l’observation. Par exemple, si le bébé dort, la personne qui observe regarde le bébé dormir. Si le bébé prend son bain, est nourri ou reste allongé tranquillement pendant que sa mère, son père ou quelqu’un d’autre plie du linge, elle observe tout cela, sans y participer délibérément.
Troisièmement, après la visite d’observation (et non pendant), la personne qui observe prend des notes détaillées sur le bébé et sur tout ce qui s’est passé avec lui et pour lui au cours de l’heure. La rédaction de « notes de processus » ou de « notes d’observation » couvrant toute l’observation peut aller du coup frappé à la porte jusqu’aux au revoir. Il est courant qu’avec le temps, la capacité de la personne qui observe à se souvenir et à consigner s’affine beaucoup. Ses « notes de processus » peuvent alors finir par demander plusieurs heures de rédaction, à mesure qu’elle se rappelle davantage de « données d’observation » sur le nourrisson et sur ses propres états émotionnels (Caron et al., 2012 ; Rustin, 2014).
Enfin, les personnes qui observent se réunissent chaque semaine pour un séminaire de groupe de 90 minutes avec la personne qui supervise leur groupe, une personne expérimentée en SMN ou en psychothérapie psychanalytique. Les personnes qui supervisent ont presque toujours mené elles-mêmes leur propre observation du nourrisson (parfois plus d’une). Pendant le séminaire, chaque personne lit généralement ses notes, puis l’observation est discutée en détail au sein du groupe. Ces explorations permettent à la personne qui observe d’élargir sa compréhension, ses hypothèses et son imaginaire, à propos du nourrisson comme d’elle-même. En outre, la discussion de groupe peut faire naître chez elle de nombreuses émotions, qui la conduisent à explorer ses propres sentiments et fantasmes (Monticelli, 2014). Par exemple, elle peut évoquer ses propres souvenirs d’enfance, ou les associations que suscite en elle la réaction d’un bébé à un change brutal par un parent. Ce qui grandit, c’est un sentiment nouveau ou renouvelé du respect et de la discrétion qu’exige le fait d’entrer dans le contexte familial intime d’un nourrisson, et de l’effet puissant du partage de cette expérience au sein du séminaire (Rustin, 2014).
S’asseoir et regarder patiemment un très jeune bébé, se laisser affecter par ce que l’on voit et ressent, suivre de près le développement de la relation nourrisson-parent à mesure qu’elle se déploie, puis rédiger des notes complètes (après l’observation) : ce processus inscrit l’expérience de l’observation dans la mémoire. Plus on pratique cette discipline, plus on devient finement attentif aux signaux vocaux du nourrisson, à ses messages émotionnels et à la dimension physique de ses communications, à sa préférence pour l’un des parents plutôt que pour l’autre : tout cela se passant juste sous nos yeux. Souvent, d’autres jeunes frères et sœurs vivent au domicile, et ces relations fraternelles intenses peuvent aussi devenir un objet de l’observation du nourrisson. Tout ce qui est vu et ressenti peut avoir plus de force que la parole.
Cette méthode de recueil de données d’observation est, depuis soixante-dix ans, une exigence de la formation à la psychothérapie de l’enfant. En 1948, John Bowlby, qui dirigeait la formation au département de l’enfant et du parent de la Tavistock Clinic, à Londres, a invité Esther Bick à diriger la formation à la psychothérapie de l’enfant de sa clinique (Bick, 1964 ; Rustin, 2009). Margaret Rustin, figure pionnière britannique de la psychothérapie de l’enfant, l’a bien décrit dans son article consacré à l’héritage d’Esther Bick :
Elle souhaitait qu’elle donne à ses élèves « une certaine expérience pratique des nourrissons », afin de les préparer au travail clinique avec les enfants, où il leur faudrait s’accorder aux éléments infantiles du matériel apporté en thérapie […] L’« attention flottante », familière dans la pratique psychanalytique, que Bick veut voir atteindre par les personnes qui observent, est ce qui permettra potentiellement d’accéder, d’une part, à un souvenir suffisamment détaillé et, d’autre part, aux réactions émotionnelles propres de la personne qui observe, tant celles qui lui reviennent après coup que celles qui émergent plus tard dans la discussion du séminaire. (Rustin, 2009, p. 30-31)
L’observation du nourrisson s’inscrit dans une riche tradition psychanalytique, qui, « en cherchant à accéder aux états émotionnels internes comme aux significations des comportements externes, [peut] être considérée comme une manière de donner expression aux “voix” des plus jeunes enfants, bébés compris » (Elfer, 2012, p. 225). On privilégie l’analyse des comportements plutôt que l’expression d’opinions (Abrahamson, 1983). La manière la plus adaptée et la moins intrusive de recueillir des données sur la façon dont le nourrisson communique avant le langage est d’observer son comportement et son engagement. La présence au nourrisson demande de l’attention : regarder sans se laisser distraire. La façon dont le nourrisson entre en relation, et dont on interagit avec lui, compte davantage que ce qui est dit. En outre, la personne qui observe « se laisse, de manière répétée, affecter par l’expérience » (Caron et al., 2012, p. 229).
L’observation du nourrisson met au premier plan l’expérience du nourrisson et, puisqu’elle se déroule à son domicile, elle inclut toujours la relation nourrisson-parent. C’est un processus qui fait appel à la capacité de se tenir dans le registre intuitif du cerveau droit, dans un espace où « la verbalisation n’a pas de sens » (Caron et al., 2013, p. 170). Il demande à la personne en formation de regarder, sans juger, et de « nous laisser éprouver la réponse sympathique qu’appellent les actes et les sentiments de l’autre » (Reddy et Trevarthen, 2004, p. 9). Il exige de la discipline. Il ne revient pas à la personne qui observe (sur place) de commenter ce qu’elle voit ou d’en prendre des notes abondantes, mais d’être pleinement présente, de regarder chaque nuance de comportement et d’interaction avec les figures d’attachement et de s’en imprégner, sans commentaire. Cooper (2002) expose en détail son observation, en s’attachant particulièrement à la manière dont une famille de trois personnes crée un espace psychique pour la nouvelle relation fraternelle.
La structure et la discipline de la formation à l’observation du nourrisson pourraient, pour la personne en formation, s’apparenter à ce que Trevarthen et Aitken (2001) décrivent comme l’« intersubjectivité primaire » (de la naissance à 9 mois) et l’« intersubjectivité secondaire » (de 9 à 18 mois). Autrement dit, pour la personne thérapeute, il s’agit de réapprendre à se tenir en un lieu d’où observer et à rester dans le registre intuitif du cerveau droit. « Cela concerne la manière dont la communication commence et se développe dans la petite enfance ; la manière dont elle influence le mouvement, la perception et l’apprentissage du sujet individuel ; et la manière dont l’autorégulation, biologiquement ancrée, de l’état interne du nourrisson et sa visée consciente d’elle-même se maintiennent grâce à un engagement actif avec des autres sympathiques » (Trevarthen et Aitken, 2001, p. 3). Le nourrisson naît avec un cerveau déjà câblé pour l’engagement et la recherche de l’attachement (Fishbane, 2007 ; Siegel, 2001). Cette période de développement et de croissance rapide se déroule dans l’hémisphère droit du cerveau (sensoriel et émotionnel), le développement de l’hémisphère gauche (langage et cognition) intervenant au cours de la deuxième année de vie (Schore, 2015 ; Stern, 1985/2003).
Une formation d’observation aussi intensive a pour effets :
Un principe central de la pratique en SMN est de reconnaître que le nourrisson a sa propre expérience subjective (Paul et Thomson-Salo, 2014 ; Zeanah Jr et Zeanah, 2009). Ces expériences se produisent dans l’environnement du monde qui prend soin de lui (Stern, 1985/2003 ; Stolorow, 1994). Des efforts ont été faits pour intégrer certaines théories de la SMN aux approches de thérapie familiale. La théorie de l’attachement offre une compréhension à la fois développementale et transgénérationnelle, facile à traduire en pratique thérapeutique. Bowlby a écrit sur le besoin qu’ont les enfants d’une base sécure à partir de laquelle explorer le monde relationnel. Il a aussi noté que « le comportement d’attachement est considéré comme caractéristique de l’être humain, du berceau à la tombe » (Bowlby, 1977, p. 2003).
Byng-Hall (1990, 2006), pédopsychiatre britannique et figure pionnière de la thérapie familiale, a formulé la manière dont les thérapeutes de famille peuvent adopter ce principe et s’offrir comme base sécure aux familles. Grâce à cette relation, les membres de la famille peuvent commencer à comprendre comment leur famille fonctionne. Construire une relation sûre, fiable et régulière avec leur thérapeute aide les familles à déterminer ce qui a besoin d’être su et ce qui a besoin d’être pensé, et à trouver des voies de réparation possibles pour guérir, faire leur deuil et grandir. Figure australienne de la thérapie familiale, Carmel Flaskas (Flaskas, 2005) soutient depuis longtemps que la thérapie familiale systémique peut gagner à s’appuyer sur certaines idées psychanalytiques. « Nous devrions chercher des points d’intersection avec les idées analytiques, plutôt que de tenter simplement d’“importer” des idées analytiques dans le contexte systémique » (Flaskas, 1996, p. 38).
La théorie des relations d’objet est considérée par une partie de la littérature comme la « théorie psychanalytique la plus applicable à un modèle de l’interaction conjugale et des dynamiques familiales » (Scharff et Scharff, 1997, p. 141). Scharff et Scharff (1997) décrivent la « thérapie familiale des relations d’objet » comme un prolongement des travaux de plusieurs figures pionnières psychanalytiques de la SMN, dont Winnicott, Fairbairn, Klein, Bowlby et Fraiberg.
Le retard avec lequel la thérapie familiale a accueilli ce qu’offre la SMN tient peut-être aux origines mêmes de la thérapie familiale. Apparue dans les années 1950, avec l’accent qu’elle mettait sur la pensée systémique, elle est devenue un véhicule thérapeutique qui contestait l’idée que les problèmes se situaient dans l’individu. Au fond, le conflit entre la thérapie familiale et les approches analytiques oppose des interventions fondées sur les théories des systèmes et de la communication à des interventions fondées sur les théories psychanalytiques (Cooklin, 1979). Cela semble avoir instauré, sur le plan théorique, une position binaire. L’importance que la théorie de la thérapie familiale accordait à l’examen de l’influence des systèmes psychosociaux plus larges, y compris des systèmes politiques, a laissé le nourrisson et le jeune enfant en dehors d’une approche fortement « adultocentrée » (Bunston, 2017).
Dans leur panorama de la thérapie familiale, Goldenberg et Goldenberg (2012) écrivent :
Plus nous en apprenions, plus nous comprenions l’influence des systèmes plus larges (race, classe sociale, genre, appartenance ethnique, orientation sexuelle) sur le fonctionnement de la famille et de chacun de ses membres. La pensée postmoderne nous a fait découvrir, en outre, l’importance du langage et des systèmes de croyances pour comprendre comment les personnes construisent leur vision de la réalité. (xxiii)
Bien que de nombreux travaux aient défendu l’intérêt d’intégrer une compréhension des idées de la SMN à la thérapie familiale (Byng-Hall, 1990 ; Carr, 2009 ; Manigat, 2022 ; Mchale, 2007 ; Scharff et Scharff, 1977 ; Sved-Williams, 2003), ces appels n’ont pas encore substantiellement nourri les pratiques de thérapie familiale. Les techniques d’observation du nourrisson ont pourtant servi d’outils de formation, de pratique et de recherche dans de nombreux autres domaines, comme le travail social, l’accompagnement des personnes âgées, le handicap, la démence, la protection de l’enfance, le conseil aux organisations et la santé (Bunston et al., 2020 ; Dearnley et Hartland-Rowe, 2009 ; Elfer, 2012 ; Fleming, 2004 ; Hingley-Jones, 2011 ; McKenzie-Smith, 2009 ; Meek, 2005 ; Ng, 2009 ; O’Dwyer, 2008 ; Rhode, 2004 ; Trowell et Miles, 2004 ; Vliegen, 2006 ; Wilson, 1992).
La SMN est manifestement née et a grandi dans les cercles psychanalytiques, et elle y reste en grande partie pratiquée (Weatherston, 2017 ; Zeanah, 2019). La thérapie familiale a cherché à s’individuer par rapport à une tradition psychanalytique, à être le groupe qui passait de la pathologie individuelle au processus du groupe et de la famille. « La thérapie systémique a entretenu une relation ambivalente avec les thérapies psychanalytiques et, à bien des égards, une relation d’opposition » (Flaskas, 1996, p. 34). La thérapie familiale est née comme un mouvement quelque peu subversif, puisqu’elle contestait la pensée psychiatrique. « La différence théorique est si grande qu’il n’est pas étonnant que les thérapeutes qui s’essayaient à la thérapie familiale aient craint l’hérésie et agi dans la clandestinité » (Haley, 1962). Dans l’effervescence des années 1960 et 1970, la thérapie familiale inspirée de la théorie des systèmes a rejeté toute notion qui s’accordait avec les idées psychanalytiques ou psychothérapeutiques traditionnelles (Fraenkel, 2005). Le portrait clinique que dresse la thérapie familiale est révolutionnaire au regard du portrait psychiatrique traditionnel (Haley, 1962).
L’exclusion massive du nourrisson de la salle de thérapie reflète aussi une idée plus large, selon laquelle, dans notre société, les bébés n’ont pas été vus comme des personnes sensibles, capables de ressentir. Les modèles de thérapie familiale reflètent ces croyances contemporaines. Le corps médical a longtemps supposé que les nourrissons ne pouvaient ni ressentir la douleur ni s’en souvenir. La psychiatrie soignait les mères et les pères déprimés, mais ne voyait souvent pas les nourrissons déprimés des adultes qu’elle soignait. Cette cécité était confortée par la croyance sociale selon laquelle les bébés ne pouvaient garder aucun souvenir d’un traumatisme, qu’il soit d’origine médicale ou dû à la violence familiale. Des bébés ont été retirés à leurs parents, et l’on disait aux personnes qui les accueillaient de ne pas en parler, puisque les bébés ne s’en souviendraient pas (Kenny et al., 2012).
Pensons, en Australie, au retrait des enfants autochtones par notre propre pays, exemple extrême de cette pratique (HREOC, 1997 ; Read, 1981/2006). David Chamberlain (1992) s’est élevé contre la croyance, établie de longue date au XIXe siècle, selon laquelle les bébés avaient simplement de petits cerveaux peu développés. On pensait qu’ils ne pouvaient pas « s’organiser », ni donner le moindre sens à leur expérience. Il y a trente ans, il écrivait : « Les nourrissons sont bien plus que ce que nous pensions. La science du XIXe siècle était matérialiste : elle voyait le bébé comme un corps, un cerveau et des réflexes. La vision des bébés au XXIe siècle se concentrera, je crois, sur leurs sensations, leurs émotions, leur sentiment de soi, leur personnalité, leur capacité de communication, leur esprit et leur conscience. Ce changement de paradigme majeur est une nécessité urgente » (Chamberlain, 1992, p. 170).
La thérapie familiale, un modèle conçu pour regarder les schémas systémiques d’interaction et centré sur la parole, pourrait énormément gagner à embrasser un changement de paradigme qui accorde au nourrisson le droit d’être non seulement dans la pièce, mais aussi dans l’esprit des thérapeutes de famille. De plus, intégrer au travail de thérapie familiale les techniques de la formation à l’observation du nourrisson offre aux thérapeutes une occasion puissante d’affiner leur regard. Cela s’ajoute au fait de garder à l’esprit l’expérience du nourrisson présent dans la pièce, ici et maintenant, et celle des nourrissons du passé : le parent, les aînés de la fratrie et les autres membres importants de la famille, qui portent dans leur corps les souvenirs d’avoir été nourrisson et jeune enfant.
Nous ferions bien de nous rappeler que nous avons été des nourrissons, sans exception. Reconnaître leur vulnérabilité et leur dépendance à l’égard des autres, et nous y identifier, consciemment ou non, peut éveiller en nous des sentiments douloureux. « L’anxiété, le chaos, la détresse, la blessure, l’indignation, la révolte, la préoccupation et les souvenirs ravivés font partie des nombreux sentiments que comporte ce travail » (Bunston et Jones, 2019, p. 40). Il est souvent moins douloureux de « ne pas voir » le nourrisson, mais nous nous en trouvons appauvris. Au sein de toute constellation familiale, c’est le nourrisson qui est le plus disponible, le plus prêt et le plus ouvert au changement relationnel.
Les extraits de notes de processus et les exemples de pratique qui suivent illustrent la manière dont, selon nous, l’infusion d’un regard issu de l’observation du nourrisson enrichit notre travail de thérapeutes de famille.
Ma formation à la thérapie familiale a précédé d’une quinzaine d’années mes débuts dans le travail avec les nourrissons. Je me rendais compte de l’anxiété que je ressentais lorsqu’un bébé était amené à une séance familiale, car je ne savais pas quoi faire si le nourrisson se mettait à pleurer. Je me souviens clairement d’un certain dépit lorsque les parents n’avaient pas trouvé de baby-sitter. Mon travail dans les services de santé mentale de l’enfant et de l’adolescent m’a conduite à me spécialiser dans la conception d’interventions sur les effets des violences conjugales et familiales sur les enfants et leur famille (Bunston, 2001, 2017 ; Bunston et al., 1999), ce qui m’a montré à son tour qu’il me fallait revenir là où tout commence : la petite enfance. Ma formation en SMN, et en particulier à l’observation du nourrisson, a changé ma manière de voir le monde, et la façon dont je garde à l’esprit, et à travers le temps, l’expérience vécue fondatrice du nourrisson (Bunston, 2017, 2021 ; Paul et Thomson-Salo, 2014). Je me considère aujourd’hui comme une thérapeute de famille « guidée par le nourrisson », et je trouve que rendre vivante l’expérience du nourrisson m’offre un portail pour voyager dans le temps, un peu comme le TARDIS de la série télévisée Doctor Who.
Voici un exemple de la manière dont, je crois, ma formation à l’observation du nourrisson a directement influencé ma façon de travailler comme thérapeute de famille. Plutôt que de me lancer d’emblée dans des questions sur l’histoire de cette famille, j’ai cherché à entrer doucement en relation, à observer attentivement et à m’intéresser avec curiosité aux dynamiques et aux états émotionnels présents dans la pièce. Comme thérapeute de famille consultante à temps partiel, j’assistais souvent aux séances menées par la personne thérapeute de famille d’une unité d’hospitalisation. Lors de cette séance, j’étais déjà assise dans la salle de thérapie lorsque la personne thérapeute de l’unité a fait entrer la famille : deux jeunes, une mère et un père. C’était ma première rencontre avec cette famille. Les parents bavardaient avec la personne thérapeute de l’unité et semblaient ne pas remarquer ma présence, peut-être habitués à ce que des membres du personnel non présentés assistent aux consultations à l’hôpital. Je suis restée assise et me suis contentée d’observer. L’extrait anonymisé qui suit est tiré de mes notes sur la séance :
La mère parlait à son mari et à la personne thérapeute de l’unité en entrant dans la pièce. La mère s’est assise sur un canapé contre le mur, aussitôt rejointe par l’une des deux personnes adolescentes. Le père s’est assis sur un canapé en face, et l’autre personne adolescente a pris place à côté de lui, juste en face de la première. J’ai regardé les parents continuer à raconter à l’autre thérapeute les événements survenus depuis la dernière séance. Les deux jeunes gardaient le silence, mais menaient une conversation non verbale animée : yeux levés au ciel, sourires narquois, moqueries sur la conversation de leurs parents. Ni la mère ni le père ne semblait me remarquer, tout à leur conversation enflammée avec l’autre thérapeute. Je m’étonnais que personne ne semble prendre acte de ma présence, et je suis restée assise en silence, à simplement regarder les membres de la famille.
Les parents semblaient peu d’accord sur la façon dont allait la personne hospitalisée, tandis que les deux jeunes ne se quittaient pas des yeux, à se faire des grimaces. J’ai lentement levé la main, comme une élève en classe, et les membres de la famille ont fini par le remarquer et ont interrompu leur conversation. Quand tous les regards se sont tournés vers moi, j’ai demandé si l’un ou l’autre des membres de la famille se demandait qui j’étais et pourquoi j’étais assise, sans avoir été présentée, dans la pièce pendant que se partageaient des détails intimes de leur vie de famille. La mère a répondu en demandant pourquoi j’étais dans la pièce. J’ai expliqué mon rôle et j’ai dit ma curiosité de voir que personne ne demandait qui j’étais ni pourquoi j’étais dans la pièce avec cette famille. Je leur ai ensuite demandé si cela les intéresserait de savoir ce que j’avais remarqué de leur famille, pendant que je les observais en silence. La réponse a été oui : la famille aimerait entendre ce que j’avais remarqué.
J’ai commencé à décrire en détail ce que j’avais remarqué : la façon dont la famille était entrée dans la pièce, dont la mère et le père avaient dû s’asseoir sur des canapés opposés parce que les jeunes avaient vite pris place, et dont les deux jeunes étaient engagés dans un échange non verbal très haut en couleur, sans que leurs parents semblent voir ce qui se passait entre eux. Je me suis demandé à voix haute si cette disposition des places me disait quelque chose de la relation des parents, et si le couple était peut-être divisé. Je me suis demandé ce qui se passerait dans la pièce si la mère et le père s’asseyaient ensemble sur un canapé et les jeunes ensemble sur l’autre.
Je n’ai fait aucune allusion à ce dont il avait été question ; j’ai simplement décrit ce que je voyais se passer entre chaque membre de la famille. Le père a alors changé de place, et les deux jeunes se sont retrouvés côte à côte. Il en est résulté une atmosphère totalement différente dans la pièce, et un niveau d’intimité qui a assez vite mis au jour une confidence très différente, à vif et émouvante, sur les difficultés d’intimité au sein de cette famille.
Mon aisance à simplement observer, sans affirmer ma présence, sans annoncer mon rôle et sans privilégier ce qui était dit sur ce que je voyais et ressentais dans l’espace, a permis que quelque chose de différent émerge. Comme pour une grande part du travail d’observation, le souvenir de cette séance est inscrit dans mon corps. Le contenu de la conversation initiale de cette famille s’est depuis longtemps effacé, mais l’empreinte émotionnelle qu’a laissée en moi cette expérience demeure. Cette empreinte touche au cœur même de l’échange émotionnel qui se produit dans l’espace intersubjectif incarné entre des personnes auxquelles nous tenons ou qui nous marquent profondément. De même que je me souviens à peine de ce que j’ai appris à l’école primaire, je peux encore me rappeler avec netteté les moments où j’ai été humiliée, gênée, tournée en ridicule, où j’ai ressenti de la fierté ou me suis sentie valorisée. Les souvenirs émotionnels puissants, y compris les traumatismes, vivent dans le corps (Van der Kolk, 2014). Le passage suivant est tiré de notes prises avec une famille que j’ai vue en ligne pendant la première vague de confinements de la pandémie de covid-19. Et oui, cette approche peut aussi fonctionner en ligne (Bunston et al., 2022) :
C’était ma première rencontre avec ce couple et leurs jumeaux nourrissons. Les deux parents étaient assis sur un canapé, et chacun tenait un des jumeaux. Je me présentais et les invitais à me dire ce qu’ils attendaient de la séance. J’observais les interactions entre les jumeaux et leurs parents, et entre les jumeaux eux-mêmes. J’avais le sentiment que les deux parents étaient très aimants et attentifs aux signaux de leurs nourrissons, mais moins attentifs l’un à l’autre. J’ai mentionné ce que j’observais, et l’histoire de la façon dont ces deux personnes étaient devenues parents a déferlé. Pendant que la mère décrivait leur très brève rencontre, qui avait abouti à sa grossesse, j’ai remarqué que l’un des jumeaux levait sans cesse les yeux vers le plafond. J’ai commenté ce que je voyais et je me suis demandé ce qu’il regardait. La mère m’a aussitôt dit qu’il regardait sa grand-mère décédée. Elle a expliqué qu’elle croyait que la grand-mère des jumeaux veillait sur eux d’en haut et que les jumeaux pouvaient la voir, même si eux (les parents) ne le pouvaient pas.
Je me suis demandé à voix haute ce que voyaient les jumeaux quand ils levaient les yeux vers leur grand-mère. Cela a fait entrer avec force la présence de la grand-mère dans l’espace, et a ouvert la possibilité d’explorer ce que la mère pensait que la grand-mère aurait dit de ses petits-enfants, et de sa fille, et ce qu’elle aurait souhaité pour eux. Cela a aussi offert au père un espace pour dire quelle était la relation de sa propre mère avec les jumeaux, et a ouvert un magnifique fil intergénérationnel d’exploration, tourné à la fois vers le passé et vers l’avenir.
Quand je relis des notes de processus comme celles-ci, je me rappelle avec netteté les souvenirs émotionnels associés à l’observation. J’ai acquis, par l’observation, une compréhension considérable de ces nourrissons et de ces parents. Rendre le nourrisson vivant dans l’espace, en m’interrogeant directement sur son expérience, distincte de celle de ses parents, invite la famille à prendre en compte l’expérience du nourrisson, ainsi que celle des autres membres de la famille. Mon travail avec les nourrissons m’a aussi appris quelque chose de tout à fait essentiel : le nourrisson et le jeune enfant, comme n’importe quel autre membre de la famille, ont pleinement le droit d’être présents et de voir leur expérience prise en compte (Bunston et al., 2021). Et plus encore :
La beauté du monde du nourrisson et de l’enfant, c’est qu’il s’appuie moins sur les mots et davantage sur le lien émotionnel. Il faut réussir le test « Est-ce que je suis en sécurité émotionnelle avec toi ? » avant d’être autorisé à entrer : pas un mauvais point de départ pour toute relation ou tout cadre dont la tâche est d’offrir sécurité et guérison. (Bunston et Glennen, 2015, p. 49)
Travaillant au Royal Free Hospital de Londres à la fin des années 1980, j’étais stupéfaite de la grande diversité culturelle des familles des enfants, à mille lieues du Melbourne de l’époque. Jeune professionnelle du travail social en pédiatrie hospitalière, je me souviens d’avoir travaillé avec des enfants de familles très privilégiées, des enfants de personnes immigrées, des nourrissons et des enfants dont l’expérience comprenait des maltraitances extrêmes, des agressions sexuelles et des traitements contre le cancer. Par chance, la docteure Dora Black, pédopsychiatre et pionnière de la thérapie familiale, m’a encouragée à me former avec elle au London Institute of Family Therapy. Riva Miller, assistante sociale et pionnière de la thérapie familiale auprès des personnes vivant avec le VIH, a accepté de superviser mon travail chaque semaine, ce qui m’a menée à une formation plus approfondie à la thérapie familiale à la Tavistock Clinic de Londres. Ma formation aux systèmes familiaux m’a ensuite ouvert les yeux sur les familles, mais m’a rendue aveugle à l’expérience des nourrissons. De retour à Melbourne, j’ai commencé à travailler au Royal Children’s Hospital et j’ai rejoint l’équipe de SMN. Derrière le miroir sans tain, nous qui débutions observions la façon dont les membres plus chevronnés de l’équipe (Campbell Paul, Brigid Jordan, Frances Thomson Salo) accueillaient des nourrissons malades et effrayés avec leur famille, apprenant patiemment et tendrement à les connaître, eux et leurs parents. Ma propre formation à l’observation du nourrisson n’a commencé que bien des années plus tard ; j’ai fini par regretter de ne pas l’avoir entreprise beaucoup plus tôt dans mon parcours de thérapeute de famille. Voici des exemples de la manière dont j’ai intégré l’observation du nourrisson à mon travail de thérapie familiale :
Il y a bien des années, un couple, « Sally et John » (ce ne sont pas leurs vrais prénoms), m’a été adressé six mois après l’arrivée de leur premier enfant, Jasmine. Sally est arrivée l’air fragile et amaigrie. Tout au long de la première séance, Sally a parlé de ses difficultés avec la maternité depuis la naissance de Jasmine et de son expérience de la dépression postnatale. Ses sentiments la déroutaient, car elle aimait son bébé et son mari, et tout s’était bien passé pendant la grossesse. John se montrait soutenant et s’inquiétait des difficultés de Sally face à l’anxiété et à la dépression.
À la fin de la première séance, j’ai proposé qu’ils amènent la petite Jasmine à la séance suivante. Ils ont semblé surpris par cette proposition, faisant remarquer que Jasmine était en bonne santé et que son développement était conforme à son âge : pourquoi viendrait-elle ? Ils ont néanmoins amené Jasmine à la deuxième séance. Je me suis vite sentie mal à l’aise pendant la séance.
Jasmine semblait tenir à rester près de sa mère, mais elle paraissait très méfiante envers son père. Quelles expériences influençaient la préférence parentale de Jasmine ? Je me sentais mal à l’aise pour elle, et pour ses parents aussi ; j’avais l’impression que Jasmine mettait au jour quelque chose qui n’allait pas tout à fait : c’était plutôt un sentiment, une tension, pas une pensée pleinement formée. Jasmine se tournait de façon pressante vers sa mère, Sally. Son père a fait une tentative sans conviction pour entrer en relation avec Jasmine, mais sans succès, et il a renoncé. Cette tentative ne dégageait aucun plaisir. Tout au long de la séance, elle a joué machinalement aux pieds de sa mère. Alors que j’étais moi aussi par terre, non loin de Jasmine, elle n’avait manifestement aucune envie d’explorer quoi que ce soit avec moi. Pendant toute la séance, Jasmine a activement évité son père. Elle paraissait visiblement mal à l’aise si son père tentait d’entrer en relation avec elle. À mesure que la séance avançait, je me sentais de plus en plus incapable de leur dire quoi que ce soit de ce que je voyais. Rétrospectivement, je me demande aujourd’hui pourquoi mon propre esprit ne parvenait pas à élaborer les sentiments pénibles présents dans la pièce. Je ne pouvais même pas envisager la possibilité que je ressentais peut-être ce que Jasmine ressentait. Alors qu’elle montrait que quelque chose clochait dans la relation avec son père, aucun des trois adultes présents dans la pièce ne pouvait parler du malaise de Jasmine.
Après avoir pris le temps de réfléchir à cette expérience, j’ai pu, à la séance suivante, commenter ce que Jasmine nous avait peut-être montré. Son père, John, a eu l’air contrarié, mais a nié que quoi que ce soit n’allait pas, en disant : « C’est une fille à sa maman. » Sally a eu l’air anxieuse, comme si j’avais posé une question sur quelque chose que je n’étais pas censée savoir, ou sur quoi je n’avais pas le droit de poser de questions. Le couple a cependant pu rester engagé dans ces séances qui se sont poursuivies, souvent douloureuses.
Sally a commencé la thérapie perdue dans l’approche biologique, pharmacologique et genrée de son diagnostic de dépression postnatale. Sally a eu des difficultés dans les premiers temps de sa vie de mère, et cela rendait les choses plus difficiles pour John, devenu père et partenaire d’une autre manière. John a fini par pouvoir parler de ses propres difficultés passées avec la dépression, de sa colère envers son propre père, et de son profond désespoir de ne pas être à la hauteur, qui se manifestait par une attitude critique, une anxiété à propos de l’argent et des plaintes sur le manque de relations sexuelles et sur sa perte de sexualité et de liberté.
Comme en témoigne un autre article de ce numéro, l’expérience du père dans la relation nourrisson-père peut être négligée. Jasmine nous a montré où une action thérapeutique était nécessaire. Elle est venue à quelques séances de plus. On pouvait remarquer à quel point la capacité de son père à « voir, entendre, comprendre sa fille et entrer en lien avec elle » se renforçait peu à peu. Il projetait progressivement moins sa propre vulnérabilité sur Sally. Il a appris à mieux connaître Jasmine et à lui « pardonner » sa propre perte de liberté. Jasmine et John ont commencé à jouer avec plaisir pendant les séances avec moi, un progrès important dans leur relation nourrisson-parent.
Avec le recul, je vois combien j’avais peu de compréhension et de capacité pour interroger d’éventuelles violences émotionnelles ou physiques entre les parents. Je pense vraiment que j’aurais pu essayer d’explorer avec les deux parents les bousculades, les tiraillements, la violence, la colère, les disputes et le contrôle émotionnel ou financier réciproques, ainsi que toute cruauté ou tout dénigrement du père par la mère. À l’époque, je n’avais ni la formation ni l’expérience nécessaires pour aborder ces questions en séance. Des années plus tard, j’ai pu l’apprendre auprès de ma coautrice, elle-même pionnière du travail avec les nourrissons et les parents touchés par la violence familiale.
Voici une brève description d’une famille avec laquelle j’ai travaillé pendant la pandémie de covid-19 :
Au tout début de la pandémie de covid-19, je travaillais avec « Sai et Aarav » (ce ne sont pas leurs vrais prénoms), deux pères formant un couple de même sexe. Ils avaient un enfant de deux ans et demi, Aryan, né par gestation pour autrui. En raison des restrictions imposées à Melbourne pour prévenir l’infection, qui limitaient les sorties du domicile, leurs séances de couple sont brusquement passées en ligne, à une heure bien plus tardive dans la soirée. Les deux pères étaient très frustrés par ces changements dans leur thérapie, comme ils l’étaient de tout ce qui changeait dans leur vie professionnelle et familiale pendant la pandémie.
Avec ce passage à la thérapie en ligne, j’ai remarqué à quel point j’observais les moindres détails de la communication faciale. Les gestes microcomportementaux, les signaux interpersonnels, les états émotionnels et les frustrations interpersonnelles se donnaient à voir d’une manière que je n’aurais jamais pu saisir s’ils avaient été dans la pièce, avec des avantages comme des inconvénients.
Pendant ces séances, ils disaient souvent à quel point tous les trois étaient écrasés par l’ennui d’être confinés à la maison, et par la fatigue d’avoir leur fils constamment avec eux. Ils remarquaient qu’ils étaient beaucoup moins joueurs l’un avec l’autre et avec leur fils. L’une de leurs inquiétudes tenait à la difficulté de ne pas voir leurs parents, qui ne pouvaient pas se rendre en Australie depuis l’Inde en raison des restrictions sur les voyages internationaux. Les pères craignaient beaucoup que leurs parents ne tombent malades ou ne meurent, et de ne jamais les revoir. L’une des grands-mères d’Aryan leur disait souvent qu’elle était extrêmement triste de ne pas pouvoir voir son petit-fils et qu’elle craignait qu’il ne la connaisse pas.
Pour la première fois, Aryan a commencé à avoir du mal à dormir et, un soir, pendant leur séance de 20 h, il a refusé de se calmer. J’ai suggéré qu’il avait peut-être besoin de se joindre à nous et que j’avais moi aussi besoin de faire sa connaissance. Sans trop réfléchir à la manière d’entrer en relation avec lui, je me suis soudain retrouvée à le regarder à l’écran. Il se trouve que j’avais une petite voiture près de mon ordinateur, et nous avons donc joué à un jeu où la voiture traversait l’écran et « tombait », sous mes exclamations : « Oh là là, qu’est-il arrivé à la voiture ? On l’a perdue ? On peut la retrouver ? » Avec le recul, je vois que c’était une version vite improvisée de « coucou, caché » !
Je me suis présentée à Aryan et je lui ai expliqué que j’aidais ses papas avec les sentiments tristes d’être trop à la maison. Qu’on avait l’impression que tout avait changé trop vite. J’ai mentionné que les parents de ses papas étaient loin de leur famille, en Inde. Si je m’intéressais évidemment beaucoup à lui, je ne faisais pas de sentimentalisme. J’étais curieuse de voir comment il entrerait en relation avec moi, s’il s’engagerait avec la nouvelle femme à l’écran ou s’il la rejetterait. Il s’est montré intéressé et joueur, mais il se faisait tard, et nous nous sommes dit bonne nuit. La semaine suivante, les pères ont commencé la séance avec Aryan à leurs côtés. Le faire venir dès le début de la séance a été utile, car cela m’a permis de jouer avec lui dès le départ, quand il m’a montré sa propre petite voiture : il s’en était clairement souvenu !1 Pendant que je jouais avec lui, avec très peu de « conversation d’adultes », les deux pères se sont installés en retrait et ont regardé.
Au bout d’une demi-heure, l’un des pères a mis Aryan au lit, et j’ai remarqué qu’il se séparait joyeusement. J’ai éteint la caméra de mon ordinateur jusqu’à ce que les deux pères soient de nouveau réunis à l’écran. Ils m’ont alors dit leur surprise : « Il vous connaît ! Il s’est souvenu et voulait jouer. » Ils étaient soulagés de voir à quel point il se souvenait de moi, ce qui leur donnait une certaine confiance dans la possibilité qu’Aryan apprenne à connaître ses grands-mères, même à grande distance. La conversation a alors porté sur le fait que leur fils ressentait probablement les mêmes sentiments qu’eux (l’ennui et la frustration) et avait très vraisemblablement soif de nouveauté et de jeu. Nous avons exploré la façon dont ils pourraient prendre du temps l’un sans l’autre et jouer à tour de rôle seuls avec lui. Comme beaucoup de parents de jeunes enfants pendant la pandémie de covid-19, ils n’avaient pas encore trouvé de récit cohérent sur le virus et sur la raison pour laquelle il n’allait plus à la crèche. J’ai souligné qu’il me semblait qu’Aryan avait besoin d’un récit sur ce qui leur arrivait, à eux, à lui et au monde. J’ai proposé que nous y réfléchissions ensemble à la séance suivante.
La trilogie de Bowlby, « attachement, séparation et perte », ne cessait de me revenir à l’esprit quand j’étais avec cette famille (Bowlby, 1977). Ce jeune enfant avait besoin de plus de vitalité, mais cela voulait dire qu’ils avaient tous besoin, aussi, de plus de « séparation ». Que pouvaient-ils créer ensemble, et plus séparément, dans les premiers jours fous de la pandémie de covid-19 ? J’ai aussi remarqué combien j’étais plus vivante avec eux quand Aryan était avec nous. J’ai fait remarquer que je me demandais s’ils avaient le sentiment qu’il devait porter l’espoir d’un avenir meilleur, et que c’était peut-être aussi leur tâche d’apprendre à trouver leur propre vitalité, leur propre énergie libidinale, sans compter seulement sur celle d’Aryan.
Cet article ne peut rendre justice à l’immensité de ce que la SMN et les compétences d’observation du nourrisson offrent aux thérapeutes de famille. Notre but était simplement de faire découvrir, à qui nous lit, les possibilités qu’offrent ces connaissances et ces processus, lorsque la personne thérapeute rend vivants l’esprit et l’expérience du nourrisson, ici et maintenant, dans le passé et dans l’avenir. La manière dont la thérapie familiale et la formation à la thérapie familiale invitent les nourrissons, leurs parents et les jeunes enfants dans l’espace thérapeutique sera la mesure de la façon dont la thérapie familiale, depuis la base, fait croître un continuum développemental qui inclut tous les âges au sein des fils intergénérationnels qui traversent le temps. Ces inclusions permettent aux parents de s’interroger sur l’effet de leurs propres expériences de nourrisson et d’enfant sur leur vie d’adulte, sur la manière d’imaginer leurs propres parents au temps de leur petite enfance, et sur ce qui leur est connu des premières années de leurs parents. Plus puissamment peut-être, inclure les nourrissons et les jeunes enfants dans les séances de thérapie familiale encourage les parents à explorer la façon dont leurs enfants les vivent et dont leurs enfants sont vécus de leur côté, depuis la conception, en passant par la naissance, jusqu’à aujourd’hui, et leur souhait sur la manière d’être vécus à l’avenir.
La formation à l’observation du nourrisson pourrait être proposée dans les programmes actuels de formation à la thérapie familiale, même si cela exigerait un engagement institutionnel. L’intégration d’une formation à la thérapie nourrisson-famille suppose aussi de disposer de personnes qualifiées pour l’enseigner. Le Bouverie Family Therapy Centre, à Melbourne, sous la nouvelle direction de Jennifer McIntosh, universitaire, montre que c’est possible. Si certains programmes peuvent intégrer le travail avec les plus jeunes des personnes que nous accompagnons aux fondamentaux de l’enseignement, une autre option est de proposer une spécialisation complémentaire ou, à tout le moins, une option supplémentaire dans les organismes de formation existants. Les programmes de formation en SMN, centrés sur le monde relationnel du nourrisson et du jeune enfant, gagneraient eux aussi, en retour, à intégrer les approches et la formation de la thérapie familiale aux compétences enseignées dans les formations en SMN et dans le champ de la SMN en général.
Australian Association of Infant Mental Health : https://www.aaimh.org.au/.
Infant Mental Health Association Aotearoa New Zealand : https://imhaanz.nz/.
World Association of Infant Mental Health : https://waimh.org/default.aspx.
Emerging Minds Australia : https://emergingminds.com.au/.
MERTIL : https://www.mertil.org.au.
Zero to Three : https://www.zerotothree.org/.
Complexe Systémique : à retenir
L’article rouvre une vieille querelle, celle de la thérapie familiale avec la psychanalyse, par une porte inattendue : le bébé. En pensant d’abord les systèmes, les interactions et le langage, la thérapie familiale a souvent laissé le nourrisson hors de la pièce, ou l’a traité comme un élément du décor. Or les vignettes montrent que l’observation silencieuse n’a rien d’étranger à la tradition systémique : décrire qui s’assoit à côté de qui, puis proposer un changement de places, c’est presque une mise en acte structurale. L’apport est ailleurs : dans la discipline d’une attention sans consigne ni correction, qui laisse le non-verbal et les affects de la personne thérapeute devenir des données. La limite tient au genre même du texte, fait de récits de pratique sans évaluation. Le post-scriptum où l’une des deux thérapeutes reconnaît n’avoir pas su interroger la violence dans le couple est précieux : l’observation ne dispense pas de questions. À lire avec l’étude sur la place de l’enfant en thérapie familiale après des violences familiales, et avec la comparaison entre psychanalyse et thérapie familiale systémique autour du cas Dora.
Notes de l’original
1 Les adultes ont tendance à sous-estimer régulièrement tout ce dont un nourrisson se souvient : il naît avec d’exquises capacités intersensorielles et une large palette émotionnelle, et les souvenirs sont stockés dans le corps puis, à mesure que le cerveau se développe, dans l’esprit. Voir Stern (1985/2003), Van der Kolk (2014) et Zeanah et Zeanah (2009).
Remerciements. À la regrettée docteure Ann Morgan, pédiatre et pionnière de la psychothérapie parent-nourrisson en Australie, et à Julie Stone, psychiatre du nourrisson et de la famille, autre figure pionnière : merci de nous avoir appris l’art de voir pleinement, de ressentir et de nous intéresser avec curiosité à ce qui se trouve juste sous nos yeux. Publication en libre accès permise par l’université La Trobe, dans le cadre de l’accord entre Wiley et l’université La Trobe, via le Council of Australian University Librarians.
Liens d’intérêts. L’équipe signataire ne déclare aucun lien d’intérêts.
Références
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Traduction non officielle en français de « Qui es-tu donc ? » : ce que l’observation du nourrisson apporte à la thérapie familiale, par Wendy Bunston et Sarah J. Jones, Australian and New Zealand Journal of Family Therapy, vol. 44, no 4 (2023), doi : 10.1002/anzf.1565, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « ‘How I wonder what you are?’: what infant observation offers family therapy », publié dans Australian and New Zealand Journal of Family Therapy (2023) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Bunston, W., et Jones, S. J. (2023). « Qui es-tu donc ? » : ce que l’observation du nourrisson apporte à la thérapie familiale (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/qui-es-tu-donc-ce-que-l-observation-du-nourrisson-apporte-a-la-therapie-familiale (Œuvre originale publiée en 2023 dans Australian and New Zealand Journal of Family Therapy, 44(4), 440-454 (2023) ; republiée en 2023 par Australian and New Zealand Journal of Family Therapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/anzf.1565)
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