Red Sistémica · Psychanalyse et systémique
Un cas est un cas : il ne se confond pas avec la construction explicative qu’on bâtit sur lui. Partant de ce principe, Oscar Galfré reprend le plus prototypique des cas freudiens et le soumet à deux lectures, la freudienne et la systémique-relationnelle, non pour les fondre en une intégration difficile, mais pour travailler sur leurs bordures. De ce travail surgissent des questions que ni l’une ni l’autre ne pose seule : qui demande la consultation ? à qui le symptôme est-il adressé ? et jusqu’où s’étend la responsabilité du fait de tomber malade ?
« Je considère que Dora n’est pas un cas d’hystérie : c’est un cas. »
Oscar Galfré
L’article qui sert de base à cette conférence1 s’ouvre sur une citation de Tom Bottomore, qui rappelle la nécessité de distinguer entre le développement d’une discipline et le travail mené le long des frontières entre différentes disciplines. C’est ce dernier travail que j’ai tenté, non pour promouvoir une intégration difficile, mais parce que ce travail sur les bordures peut favoriser la compréhension mutuelle et produire un échange fécond, au lieu de la disqualification réciproque.
Pour commencer, il paraît nécessaire de différencier les cas des constructions explicatives que l’on élabore à leur sujet. Les cas sont des cas. Je considère que Dora n’est pas un cas d’hystérie : c’est un cas2. J’ai choisi un cas freudien pour sa valeur prototypique.
Même en acceptant la discutable incommensurabilité des paradigmes, celle-ci ne peut empêcher que l’on analyse les résultats explicatifs et qu’on les compare, en explorant la possibilité de les articuler et de les rendre complémentaires.
Cela a des implications non seulement dans le champ de la psychologie, mais dans tout le monde humain, en particulier sur le terrain de l’éthique, de la politique et de la conflictualité humaine en général. Les problèmes, eux aussi, sont des cas.
Si le cas reste collé à la construction explicative (CE), le cas est la CE : c’est le sort de celui-ci, devenu « Dora, un cas d’hystérie ». C’est précisément ce que j’essaie de questionner, en montrant que nous avons ici un cas et deux CE (il pourrait y en avoir davantage) :
Cas Dora :
Si nous prenons la peine d’analyser le cas, nous pouvons distinguer entre sa phénoménologie et les constructions explicatives portées sur lui, et nous apporterons ainsi une contribution aux acquis professionnels.
La difficulté qui se présente, c’est que ce travail est ardu (il ne peut en aller autrement), parce que la phénoménologie du cas vient collée aux constructions explicatives et au langage employé, interpénétrée avec eux, et bien entendu marquée par la subjectivité de la personne qui s’y livre.
Mais le développement professionnel et scientifique nous engage à faire ce travail. Il en surgit ici, lorsqu’on compare phénomènes intrapsychiques et phénomènes relationnels, la question de savoir qui porte les responsabilités les plus grandes ou les moindres dans le fait de tomber malade3. Nous aurons donc à éviter la tentation du « beaucoup plus facile » (plus simple, ou simplifié), qui consiste à prendre parti et à poursuivre avec la CE choisie, toujours soutenue par un certain nombre de présupposés non discutés, mais discutables.
En ce sens, je propose une « praxis de l’interdisciplinaire » (au mode verbal, comme action), pour autant que cette pratique peut nous donner des outils en vue d’une compréhension meilleure, plus riche et plus complexe du phénomène, c’est-à-dire du cas.
Quand j’ai écrit l’article, je n’avais pas lu les travaux de R. Rorty. J’ai constaté ensuite mes convergences avec lui, car il dit des choses fortes, comme celle-ci : « nous devons nous demander s’il ne faut pas remplacer le concept de vérité par le concept de conversation ».
Pour pouvoir opérer, j’ai distingué dans le texte le récit du cas, les hypothèses générales et les hypothèses sur le cas, avec l’intention de différencier, comme je l’ai déjà dit, le matériel d’étude des principes explicatifs employés pour comprendre ce matériel.
Je tente ensuite, dans une perspective relationnelle, une vision alternative du cas, en prenant pour base le récit mentionné.
Je passe ensuite aux réflexions comparatives sur les différentes théorisations, et sur leurs articulations et correspondances possibles.
Enfin, je mets celles-ci en rapport avec le champ des possibilités de la clinique et de son efficacité.
Comment lire cette section
Les éléments qui suivent sont le récit que Freud lui-même donne du cas dans son Fragment d’une analyse d’hystérie4. Ils sont ici restitués en style indirect, regroupés sous des intitulés thématiques que j’ai ajoutés pour faire apparaître la structure relationnelle du récit ; seules quelques formules sont citées entre guillemets. Pour le détail des citations, on se reportera à l’article publié dans Clínica Psicológica et au texte freudien lui-même.
La personne dominante était le père, un grand industriel. C’est lui, écrit Freud, qui a fourni l’« armature » autour de laquelle s’est édifiée l’histoire infantile et pathologique de la patiente. La fille lui était attachée avec une tendresse particulière, tendresse encore accrue par les maladies dont le père a souffert depuis qu’elle était petite.
À un certain moment, le père consulte Freud, qui lui applique une cure antiluétique couronnée de succès ; et c’est en raison de cet heureux antécédent que, quatre ans plus tard, il place Dora sous son traitement psychothérapeutique.
Freud a connu une sœur du père, atteinte d’une psychonévrose grave et malheureuse en mariage ; elle meurt à la suite d’un marasme. Un frère aîné du père était, quant à lui, un célibataire hypocondriaque. Dora avait toujours placé ses sympathies du côté de la famille paternelle et, après être tombée malade, voyait son modèle dans la tante que je viens de mentionner.
Elle contraste avec celle qu’il porte sur le père. Freud précise qu’il n’a pas connu la mère. D’après les communications du père et de la jeune fille, il s’était formé l’idée d’une femme de faible culture, peu intelligente, et souffrant d’une « psychose de ménagère ».
La relation entre la mère et la fille était très inamicale : Dora ne faisait aucun cas d’elle et s’était soustraite à son influence. Le frère, lui, cherchait à se soustraire aux disputes familiales ; lorsqu’il se voyait obligé de prendre parti, il le faisait du côté de la mère.
C’est à la suite de la menace de suicide de Dora que le père a décidé qu’elle devait se mettre sous le traitement de Freud. Elle s’est rendue à sa consultation mue seulement, note celui-ci, par la parole autoritaire du père.
Madame K. avait pris soin du père de Dora durant sa longue maladie. Monsieur K., de son côté, s’était toujours montré très aimable envers Dora : il sortait se promener avec elle, lui faisait de petits cadeaux, sans que personne y eût trouvé quoi que ce soit de répréhensible. Dora s’occupait des deux enfants du couple K. ; elle leur servait de mère. Le père et la fille voyageaient pour retrouver Monsieur et Madame K., qui passaient l’été au bord d’un des lacs alpins.
Un jour, Dora raconta à sa mère, pour que celle-ci le transmette à son tour au père, que Monsieur K. avait osé lui faire une proposition amoureuse.
Le père, rapporte Freud, ne doute pas que cet événement soit la cause du malaise de Dora, de son irritabilité et de ses idées suicidaires. Elle lui demande de rompre ses relations avec Monsieur K., et surtout avec Madame K., qu’elle vénérait auparavant. Mais il déclare ne pas pouvoir le faire, pour sept raisons qu’il énumère :
Dora, elle, s’affirme inébranlable dans sa haine des K. Sa dernière attaque est survenue après une conversation où elle avait de nouveau adressé la même demande à son père. Celui-ci conclut son exposé à Freud par une phrase qui décidera de tout : « Tâchez maintenant de la mettre dans le droit chemin. »
Pour Dora, il n’y avait aucun doute : son père avait noué avec cette femme jeune et belle une vulgaire relation amoureuse. Le commerce avec les K. avait commencé avant la grave maladie du père ; mais il n’était devenu intime que lorsque, au cours de celle-ci, la jeune Madame K. s’était érigée officiellement en garde-malade, tandis que la mère se tenait éloignée du lit du malade.
Enfin, quand Dora était de mauvaise humeur, une idée s’imposait à elle : celle d’avoir été livrée à Monsieur K. comme prix de la tolérance que celui-ci manifestait envers les relations de son père avec Madame K. ; et derrière sa tendresse pour le père se laissait entrevoir la fureur que provoquait en elle un tel usage de sa personne.
Elles sont, elles aussi, de Freud, et je les résume ici dans l’ordre où le texte les propose.
Est pathogène le matériel psychique, ou la motion animique, qui, en vertu de l’aversion suscitée par son contenu, a été bloqué hors de la conscience et refoulé.
Ce que les proches de la personne malade rapportent offre presque toujours un tableau très défiguré du cours de la maladie.
Nous devons prêter autant d’attention aux conditions purement humaines et sociales des malades qu’aux données somatiques et aux symptômes pathologiques.
Par-dessus tout, notre intérêt se dirigera vers les relations familiales des malades — et cela non seulement en raison des antécédents héréditaires qu’il faut rechercher, mais d’autres liens encore, comme on le verra.
L’état de maladie est sans aucun doute l’œuvre d’un dessein : les états pathologiques sont généralement destinés à une certaine personne, de sorte qu’ils disparaissent lorsque celle-ci s’éloigne.
Enfin, Freud rappelle avoir exposé ailleurs combien tôt s’exerce l’attraction sexuelle entre parents et enfants, et avoir montré que la fable d’Œdipe doit probablement s’entendre comme l’élaboration littéraire de ce qu’il y a de typique dans ces liens. Cette inclination précoce de la fille pour le père et du fils pour la mère, dont on trouve vraisemblablement une trace nette chez tous les êtres humains, ne peut qu’être supposée plus intense, dès le commencement, « chez des enfants constitutionnellement voués à la névrose, de maturation précoce et affamés d’amour ».
Freud conclut que les pensées refoulées dans ce cas — et qui ont donné lieu aux symptômes — sont les amours impossibles de Dora : celui du père, celui de Monsieur K., et celui de Madame K., qu’elle ne parvient pas à lui communiquer. Plusieurs passages du texte sont très clairs à ce propos.
La conduite de Dora, écrit-il, dépassait de beaucoup la sphère qui revient à une fille : elle sentait et agissait plutôt comme une femme jalouse, comme on l’aurait attendu de la mère. Avec son exigence « ou elle ou moi », avec les scènes qu’elle faisait et la menace de suicide qu’elle laissait entrevoir, elle occupait manifestement la place de la mère.
Les nombreuses maladies que le père a contractées, poursuit-il, ne pouvaient qu’accroître la tendresse de Dora à son égard ; dans ces situations, il arrivait aussi que le père n’acceptât que d’elle les petits services que requérait son soin. Fier de son intelligence précoce, il en avait fait sa confidente alors qu’elle était encore une enfant. Lorsque Madame K. apparut, ce fut Dora, et non sa mère, qui se trouva supplantée dans plus d’une position.
La conclusion s’impose alors à Freud : Dora se sentait inclinée vers son père dans une mesure plus grande qu’elle ne le savait ou ne voulait l’admettre, car elle était amoureuse de lui.
Puis il en vient à penser que ce qui était étouffé était l’amour pour Monsieur K., et que la jeune fille avait repris et renforcé sa vieille inclination pour le père afin de n’avoir rien à remarquer, dans sa conscience, de ce premier amour adolescent devenu pénible.
Mais, ajoute-t-il enfin, derrière le cheminement de pensées qui la faisait s’occuper de la relation de son père avec Madame K. se cachait en réalité une motion de jalousie dont l’objet était cette femme : c’est-à-dire une motion qui ne pouvait reposer que sur une inclination vers le même sexe.
Le texte freudien abonde en éléments — j’en ai souligné quelques-uns — qui permettent de montrer le cas depuis cette perspective. La première chose qui frappe, en ce sens, est que le motif de consultation n’est pas celui de Dora, mais celui du père de Dora.
Or, pourquoi, et pour quoi faire, le père consulte-t-il ? Nous pouvons supposer que les parents de Dora n’ont pas pu construire le lien d’alliance conjugale et coparentale nécessaire pour satisfaire les besoins de la vie adulte, tant sexuels que d’éducation des enfants, ce qui a donné lieu à des coalitions intergénérationnelles et, en conséquence, à des difficultés dans les liens filiaux. Ces désaccords conjugaux ouvrent évidemment aussi le chemin à l’apparition de tiers, comme Madame K.
Nous n’avons pas d’information sur ce qui a empêché cette alliance conjugale et coparentale. Peut-être cette infection spécifique du père, dont parle Freud, s’est-elle interposée : la distance affective et sexuelle a protégé l’épouse de cette maladie, ce qui, en clinique, autoriserait une connotation positive. Il y a également des éléments pour penser que tous deux ont dû avoir des difficultés à se séparer de leurs familles d’origine.
Freud pose d’ailleurs, dans le texte de l’observation, que « l’habituelle attraction sexuelle avait rapproché le père et la fille d’un côté, la mère et le fils de l’autre ».
Dans une perspective relationnelle, l’absence de ce lien affectif et sexuel entre les conjoints ouvre, comme je viens de le dire, l’espace à la séduction des enfants pour couvrir ces manques. Une fois installées, ces relations se réalimentent, constituant une coalition contre l’autre conjoint, lequel à son tour rejette cet enfant, rangé du côté de l’autre.
Ainsi, le parent et l’enfant se retrouvent pris dans un lien intense, sans limites claires, avec la confusion qui s’ensuit. L’enfant cesse d’occuper sa place naturelle, celle d’être-élevé, pour occuper une place de pseudo-conjoint du parent, si l’on peut la nommer ainsi. Il y a là une altération des distances qui sont fonctionnelles à la croissance de la famille et des enfants, et, en somme, à l’exogamie.
Ce sont ces liens qui stimulent les désirs incestueux ou promiscueux qui ne se seraient pas développés autrement, et qui sont le produit de cet « entassement » psycho-relationnel. Il y a une claire correspondance entre distance et tension érotique. L’entassement spatial, occasionné par des carences matérielles, donne lui aussi naissance à des situations d’inceste, de promiscuité, de délinquance, etc.
À partir du récit freudien du cas, on peut visualiser dès le commencement la coalition père–Dora, avec la surimplication de Dora dans ce lien.
Cette coalition ne se réalise pas entre pairs. Une coalition entre pairs, où chacun est supposé disposer du même degré d’autonomie, ne surimplique pas nécessairement l’un dans les affaires de l’autre. Une coalition entre un adulte et un enfant, elle, sub-jugue nécessairement l’enfant — on notera la différence avec con-jugue —, l’enfant ayant moins de capacité à mettre à distance des affaires qui ne lui appartiennent pas. Le symptôme est la manière dont l’enfant dispose pour mettre cette distance.
À retenir
Le symptôme n’est pas seulement le retour d’un contenu refoulé : il est le moyen dont dispose un enfant pris dans une coalition avec un adulte pour mettre à distance des affaires qui ne sont pas les siennes. C’est cette lecture qui déplace la question de la responsabilité, du psychisme de la jeune fille vers l’usage que les adultes font d’elle.
Nous pouvons nous permettre de supposer aussi que Freud lui-même est inclus dans les coalitions du père : contre la mère de Dora d’abord, contre Dora ensuite. Cela donne des éléments pour poursuivre la construction de l’histoire de la manière suivante.
La coalition père–Dora s’est établie dès le plus jeune âge de Dora, jusqu’à ce que, pour des raisons que nous allons voir, cette coalition se déstabilise. C’est alors que Dora se fâche contre son père et intensifie ses symptômes. Et c’est cela qui pousse le père, et non Dora, à consulter.
Cette construction diffère de la lecture psychanalytique, qui attribue la symptomatologie de Dora aux amours survenus à l’intérieur de son psychisme.
Tant que fonctionnait la coalition père–Dora contre la mère — compensée par la coalition de celle-ci avec le fils —, le système familial était stable. Lorsque Madame K. apparaît, le père trahit Dora, laquelle s’identifie sûrement là à sa mère, trahie auparavant. Toutes deux sont victimes du même homme, d’où peut surgir une nouvelle coalition : mère de Dora–Dora.
Dora déstabilise fortement le système (et le père), car, outre qu’elle fait obstacle à la relation de son père avec Madame K. — ce qui est clairement exprimé dans le texte comme une demande explicite de Dora —, ces conduites ont dû forcer des rapprochements non désirés entre les deux parents, pour s’occuper de la fille à problèmes.
Que se passe-t-il pour Dora dans ce développement ? Elle apparaît comme une enfant soumise — surimpliquée — aux tensions propres aux conflits de ses parents et d’autres adultes.
Dora se trouve privée du monde des gens de son âge, dont il n’apparaît presque rien dans le récit. Le peu qui en est mentionné, c’est le « jeune ingénieur que Dora avait connu… », qui semble ensuite se transformer en une relation significative dans le cadre de la croissance et de la guérison de Dora, d’après l’information dont on dispose à l’intérieur des limites de cette observation.
Dans ce contexte, il est alors compréhensible que les fantasmes et les désirs — hétérosexuels et homosexuels — que l’on développe communément à l’adolescence avec ses pairs, Dora les ait avec des personnes qui, sans en être, fonctionnent dans cette histoire comme ses pairs. Ainsi apparaissent les amours pour le père, pour Monsieur K. et pour Madame K.
Les amours de Dora ont sûrement existé, mais ils sont le corrélat intrapsychique de la dynamique relationnelle dans laquelle elle est immergée.
J’emploie le mot corrélat dans son double sens : équivalent, et récit alternatif propre à chacune des disciplines.
Parce qu’elle lui permet de percevoir depuis l’extérieur une situation dans laquelle, pourrait-on dire, elle ne faisait qu’être. Et c’est cela qui lui permet d’en sortir.
La relation avec Freud guérit Dora parce que, si elle s’amorce bien en répondant au besoin paternel de pouvoir poursuivre sans encombre sa relation avec Madame K.5, Freud offre à Dora une relation qui est, de fait, une articulation entre les besoins du père et ceux de Dora : en même temps qu’elle satisfait le motif de consultation du père, elle nourrit Dora d’éléments qui lui permettent de sortir de la triangulation, de grandir et de s’autonomiser. La croissance et l’individuation de Dora étaient entravées. Dans la relation avec ses parents, elle perd ses possibilités personnelles. Dans la relation avec Freud, au contraire, elle récupère son individualité. Lui et Dora s’occupent de Dora — le contraire de ce qui lui arrive avec ses parents.
J’ai tenté d’apporter une contribution en analysant et en comparant différents modèles théoriques, ainsi que différentes approches cliniques, individuelle ou familiale, en proposant une manière de les articuler. Il faut souligner la nécessité de prêter attention à l’importance des différenciations occasionnées par le passage du temps dans le processus évolutif familial, qui donnent lieu à des conflits et à des changements.
En résumé, les différentes approches développées renvoient à « deux » patientes. Qu’est-ce que Dora : une jeune fille habitée par des amours incestueux ou homosexuels, refoulés et inconscients, qui promeuvent sa participation répétée à des situations pénibles ? Ou bien une jeune fille incluse dans plusieurs triangulations qui se superposent6, point faible d’un système complexe et dysfonctionnel ? Pouvons-nous articuler ces deux visions ? Comme je l’ai déjà avancé, une manière d’y parvenir est de soutenir que certaines manifestations de la subjectivité sont le corrélat intrapsychique de certaines structures relationnelles.
Première patiente
Une jeune fille habitée par des amours incestueux et homosexuels refoulés, inconscients, qui la conduisent à participer de manière répétée à des situations pénibles.
Seconde patiente
Une jeune fille prise dans plusieurs triangulations qui se superposent, point faible d’un système familial complexe et dysfonctionnel.
Il est légitime de nous demander aussi : à qui revient la responsabilité du fait de tomber malade ? et jusqu’où, jusqu’à qui, peut-on étendre la responsabilité de la guérison ? Ou, plus clairement : qu’est-ce que la maladie ? Certaines conduites de Dora — évanouissements, menaces de suicide ? Ou bien le fait d’utiliser une fille au service des embrouilles sexuelles de son père ?
Il convient également de se demander, à la manière de Foucault, si cette phrase du père de Dora à Freud, « Tâchez maintenant de la mettre dans le droit chemin », n’est pas digne d’un « papa-État » qui cherche à « interner » (dans le cabinet de Freud) une « fille-folle » qui perturbe l’ordre par ses « folies » (évanouissements, menaces de suicide, etc.), et qui est devenue un obstacle à un ordre établi — celui du père — en même temps qu’elle est le produit d’un désordre. C’est pour cela que le père demande la consultation : pour donner l’aspect d’une « cure » à ce qui ressemble plutôt à un dessein de domination.
Nous pouvons aussi nous poser des questions comme celles-ci : y a-t-il eu guérison de Dora ? Dora a-t-elle réellement changé ? De quelle ampleur et de quelle qualité furent la guérison ou le changement ? Et d’autres, plus spécifiques : pourquoi Dora est-elle restée plus satisfaite de l’analyse que Freud lui-même ? Pourquoi a-t-il guéri Dora alors qu’il déclare avoir commis des erreurs et des omissions ? Pourquoi Dora a-t-elle guéri alors qu’elle avait abandonné la cure psychanalytique ?
Je crois avoir déjà donné plus haut quelques réponses à ces questions. On peut les résumer en soulignant que Freud a offert à Dora, jeune fille affamée d’amour, ce dont elle avait besoin : quelqu’un qui s’occupe d’elle et lui offre un contexte adulte et contenant, pour écouter et comprendre ses douleurs et ses demandes. J’utilise ici de nouveau cette expression freudienne, affamée d’amour, appliquée à Dora, mais cette fois comme articulation entre les deux théories : en resignifiant la « faim d’amour » de Dora comme corrélat subjectif des privations affectives subies de la part de ses parents immatures.
À ce propos, je me permets une digression. Si nous voulons aller plus loin dans le projet de relire relationnellement la théorie psychanalytique freudienne, laissons un moment Dora et occupons-nous d’Œdipe. Prenons par exemple la dernière des hypothèses générales de Freud citées dans ce travail, celle qui renvoie au complexe d’Œdipe, que Laplanche et Pontalis (1971)7 résument ainsi : « Ensemble organisé de désirs amoureux et hostiles que l’enfant éprouve à l’égard de ses parents. Sous sa forme dite positive, le complexe se présente comme dans l’histoire d’Œdipe roi : désir de la mort du rival qui est le personnage du même sexe et désir sexuel pour le personnage du sexe opposé. »
Nous pouvons revoir ces formulations de manière relationnelle, en nous demandant si cette attribution de désirs, d’amours et de jalousies suffit à expliquer les conduites qui en dérivent — donner la mort à Laïos et épouser Jocaste —, pour autant que ni l’un ni l’autre n’étaient8, pour Œdipe, père et mère, dans la mesure où, dès son plus jeune âge, il avait été abandonné par eux — du moins par le père — et où il les retrouve, bien des années plus tard, comme des personnes étrangères à sa famille, composée de Polybe et des siens. C’est là, me semble-t-il, ce que raconte l’histoire mythologique d’Œdipe. Celui-ci ne tue pas son père, mais un inconnu qui croise son chemin et avec lequel il se dispute le droit de passage ; et il n’épouse pas sa mère, mais une étrangère, une reine qui le choisit pour un triomphe qui sauve la cité.
Tout au plus pouvons-nous voir ces actions d’Œdipe comme une rétribution biblique inconsciente envers les parents qui, alors qu’il était un bébé, l’abandonnent dans une forêt pour que les bêtes sauvages lui donnent la mort, parce qu’un informateur — l’Oracle — prédit qu’il tuera son père. Cela ressemble à une prophétie autoréalisatrice. Nous devrions donc explorer la relation du complexe d’Œdipe ainsi construit avec les situations complexes qui se produisent lorsque les parents n’assument pas leurs responsabilités biologiques, familiales, sociales et éthiques, comme c’est le cas des parents de Dora. À l’intérieur même du champ psychanalytique, des auteurs comme Winnicott et Kohut recueillent ces préoccupations.
Revenons à Dora. Nous voyons que, plus loin dans l’observation, Freud manifeste une difficulté avec elle lorsqu’il écrit avoir été surpris par le transfert et qu’elle s’est vengée de lui comme elle se serait vengée de Monsieur K., en l’abandonnant.
Nous pourrions reformuler ce transfert comme un comportement de Dora envers un Freud auquel elle ne pardonne pas d’occuper, structuralement, une place dont celui-ci ne parvient pas — ou n’a pas le temps — de sortir : la place de la personne qui, avec une véritable similitude avec Monsieur K., avait reçu du père la mission d’empêcher les interférences de Dora dans sa relation avec Madame K.
Cela nous alerte sur le fait que nous devons être attentifs, en clinique, non seulement au transfert de la personne suivie — et d’abord : qui suivons-nous ? — mais aussi à celui que sa famille opère sur nous. Ou, dans le langage de la thérapie familiale : qui effectue la désignation du « patient », et qui, dans le groupe familial, nous assigne — et nous conditionne — la place et la tâche de thérapeutes ?
Enfin, que sait-on de la Dora d’après son analyse avec Freud ? Malgré les fortes indications en faveur de sa guérison, elle se présente vingt ans plus tard à Félix Deutsch comme une femme en échec, avec des symptômes organiques et psychiques sérieux, de graves perturbations sexuelles et conjugales, une mauvaise relation avec son fils, etc.
Cela ne surprend pas, car nous avons l’expérience, directe ou indirecte, de cas où la personne suivie, ou les personnes suivies, bien qu’ayant mené un traitement réussi (quant à l’atteinte des objectifs établis initialement) et engagé des processus de croissance et de différenciation, reviennent en consultation, au bout d’un temps plus ou moins long, avec des problèmes semblables. Cela indique que nous devons différencier changement et maintien du changement. Cela nous dit aussi que si une famille comme celle de Dora se présentait aujourd’hui à une thérapie familiale nécessairement courte, celle-ci devrait vraisemblablement être complétée ensuite par une thérapie individuelle de Dora plus prolongée.
En résumé, qu’est-ce que la psychanalyse freudienne et les approches systémiques-relationnelles ont, entre autres choses, en commun ? De manière schématique, on peut dire que toutes deux proposent un nouveau contexte pour les symptômes : pour la première, c’est le psychisme inconscient ; pour les secondes, la dynamique familiale et relationnelle. L’un comme l’autre de ces nouveaux contextes ont l’énorme vertu de permettre aux thérapeutes de s’inclure et d’opérer, et de construire un sens à l’apparent non-sens des symptômes. Autrement dit : rien de moins que créer la condition de possibilité pour que la personne qui en a besoin et qui la demande puisse recevoir une aide extérieure.
Il m’a paru important d’ajouter à ce travail une réflexion répondant à une question formulée lors de la présentation : comment traiterais-je Dora aujourd’hui, ou comment aborderais-je aujourd’hui une « Dora » qui viendrait consulter ? Pour ma part, il m’a semblé pertinent d’en dériver une autre : en quoi toutes ces réflexions menées autour de Dora enrichissent-elles la clinique ?
Je tenterai de répondre à ces questions dans leur ensemble, en pensant à la consultation d’une patiente semblable à celle dont il a été question, que j’appellerai « Dora », et que j’imagine se présentant avec sa famille en consultation avec des problématiques comparables, mais adaptées aux formes nouvelles de notre époque.
Si cela se produisait, je prêterais d’emblée une attention particulière à qui demande la consultation, et cela influencerait l’approche à proposer. Si c’était « Dora » elle-même qui consultait, j’engagerais une thérapie individuelle, complétée par quelques entretiens familiaux complémentaires, pour explorer l’importance de la dynamique familiale dans les souffrances de la fille. Ces entretiens seraient plus ou moins nombreux selon cette importance.
Dans les séances individuelles, je chercherais à promouvoir chez « Dora », au moyen de différentes interventions issues de mon expérience clinique et des diverses conceptualisations théoriques que je manie, des changements dans son self et dans ses comportements, afin qu’elle puisse s’éloigner des triangulations qui l’affectent et qui ne la laissent pas grandir. Je stimulerais la vie extrafamiliale de « Dora ».
Dans les séances avec les membres de la famille de « Dora » — sûrement certaines en sa présence, d’autres non —, j’engagerais différentes interventions tendant à remettre les adultes en charge de leurs propres problématiques, en évitant ainsi l’utilisation de la fille pour obturer ou éviter les conflits sous-jacents. Si l’ouverture de ces conflits venait à déstabiliser le couple parental et que celui-ci demandait davantage d’attention, je leur offrirais d’autres entretiens ou je leur indiquerais une thérapie de couple, en les adressant à quelqu’un parmi mes collègues, avec qui je pourrais entretenir un échange susceptible d’enrichir les deux thérapies.
Si c’était le père qui consultait, je proposerais quelques entretiens familiaux exploratoires pour comprendre le problème ; ils auraient sûrement un format souple, avec des entretiens familiaux complets — « Dora » présente —, d’autres avec le couple, d’autres individuels avec chaque parent, dans le but de me faire une idée de l’endroit où il est nécessaire — et possible — de focaliser l’action thérapeutique. La question s’orienterait sûrement vers le fait de mener des entretiens de couple avec les parents et d’adresser « Dora » à une thérapie individuelle menée par une autre personne thérapeute, dans les mêmes conditions que celles indiquées plus haut.
Quel que soit le format de chacune des alternatives mentionnées, je prêterais attention aussi bien à la dynamique familiale qu’aux caractéristiques de la subjectivité de chaque membre, et aux interactions entre ces deux ordres de manifestations, en cherchant à promouvoir une saine individuation reliée, telle que la propose H. Stierlin (1997)9, maître venu du champ psychanalytique qui aborde le mouvement systémique et qui pose la nécessité d’articuler l’individuation et l’appartenance.
Notes de l’original
1. Version écrite de la présentation portant sur l’article du même nom publié par l’auteur dans la Revista Argentina de Clínica Psicológica (AIGLE), vol. V, n° 2, août 1996. Mes remerciements pour l’invitation à l’APRA (Asociación de psicoterapia de la República Argentina) et à Claudio Des Champs (membre du comité directeur de l’APRA).
2. S. Freud (1901), Fragmento de análisis de un caso de histeria (Dora), Obras Completas, VII, Amorrortu editores, Buenos Aires, 1985.
3. Ce qui relie la santé mentale à l’éthique.
4. Dans l’original, la partie en gras italique est constituée de citations du texte freudien, avec de petites modifications destinées à les enchaîner ou à les rendre plus familières. Les soulignements et les intitulés thématiques encadrés sont des ajouts du Dr Galfré. Pour plus de précision, voir l’article dans Clínica Psicológica.
5. Ce qu’il aurait obtenu, au moins temporairement, si Dora avait établi un lien amoureux avec Monsieur K., auquel cas la consultation avec Freud n’aurait probablement pas été nécessaire.
6. Voir le diagramme du contexte relationnel de Dora.
7. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Diccionario de Psicoanálisis, Labor, 1971.
8. Biologiquement, ils l’étaient évidemment, mais je me réfère à l’aspect fonctionnel, sous lequel ils ne l’étaient absolument pas : ils l’avaient engendré, mais n’avaient pas assumé l’élevage comme acte de donner la vie ; ils avaient plutôt tenté de donner la mort à celui qu’ils avaient rejeté comme fils.
9. H. Stierlin, El individuo en el sistema, Herder, Barcelone, 1997, p. 95.
Qui est Oscar Galfré
Le Dr Galfré est docteur en psychologie clinique, thérapeute familial, professeur et chercheur à l’UMSA (Universidad del Museo Social Argentino), faculté de psychologie, en lien avec l’hôpital Álvarez.
Cet article est la traduction française de « Psicoanálisis y Terapia Familiar Sistémica. Estudio comparativo en torno del Caso Dora (Freud) », publié par Red Sistémica (première parution : Revista Argentina de Clínica Psicológica (AIGLE), vol. V, n° 2, août 1996). Traduit et republié avec l’accord de la revue.
Lire l’article originalComment citer cet article
Galfré, O. (2023). Psychanalyse et thérapie familiale systémique. Étude comparative autour du cas Dora (Freud) (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/psychanalyse-et-therapie-familiale-systemique-etude-comparative-autour-du-cas-dora-freud (Œuvre originale publiée en 1996 dans Revista Argentina de Clínica Psicológica (AIGLE), vol. V, n° 2, août 1996 ; republiée en 2023 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2023/01/27/psicoanalisis-y-terapia-familiar-sistemica-estudio-comparativo-en-torno-del-caso-dora-freud/)
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