Family Process · Thérapie familiale

Réactions chimiques, nageurs en perdition, modes d’emploi : le pouvoir des métaphores en thérapie de couple

Deux produits incolores qui, mélangés, se mettent à fumer ; un client affamé face à un serveur qui ne vient pas ; un nageur qui se débat contre son sauveteur. Arthur C. Nielsen, de l’université Northwestern et de l’Institut psychanalytique de Chicago, ouvre sa réserve d’images accumulée en cinquante ans de pratique. Son pari : des métaphores non pour chaque symptôme, mais pour faire comprendre aux couples, et aux étudiants, les théories systémiques, psychodynamiques et comportementales qui guident la thérapie.

Auteurs Arthur C. Nielsen (département de psychiatrie et de sciences du comportement, université Northwestern, Evanston ; Chicago Psychoanalytic Institute et Institute for Clinical Social Work, Chicago)Première publication Family Process, 17 février 2026Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Réactions chimiques, nageurs en perdition, modes d’emploi : le pouvoir des métaphores en thérapie de couple, par Arthur C. Nielsen, publié dans Family Process (Wiley) (2026), doi : 10.1111/famp.70120, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les trois figures (dessin du parc de Yellowstone, vase de Rubin, pièges à doigts chinois) ne sont pas reproduites. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Les métaphores ne sont pas de simples figures de style : elles saturent notre langage et notre pensée.

Arthur C. Nielsen

Résumé

En de nombreuses années de travail avec des couples, j’ai constaté que certaines métaphores, tirées d’images, de films, d’histoires, de blagues, de paroles de chansons, de résultats de recherche ou d’événements de ma vie, peuvent être particulièrement efficaces et mémorables pour éclairer et normaliser les expériences diverses des couples en détresse. En rapprochant ce qui se passe en thérapie de situations plus familières, j’ai pu renforcer l’alliance thérapeutique dans un cadre qui pourrait sinon paraître étranger, pénible, voire menaçant. Plus largement, les métaphores ont enrichi mon répertoire thérapeutique et m’ont permis d’aider les couples à se vivre mutuellement comme plus aimants et plus solidaires. Si beaucoup d’autres ont fait cette découverte et proposé des métaphores parlantes pour des problèmes précis des clients (dépression, procrastination, dysfonctions sexuelles), cet article a ceci de singulier qu’il propose des métaphores destinées à aider clients et étudiants à mieux comprendre les théories complexes (systémiques, psychodynamiques, comportementales-psychoéducatives) qui sous-tendent notre travail. Après une brève revue de la littérature, je décris des métaphores qui se sont montrées particulièrement utiles pour atteindre ce but. Ces exemples posés, j’explore le sujet plus largement, je présente les multiples bénéfices de l’usage des métaphores en thérapie et je propose des suggestions techniques pour les employer efficacement.

Note de traduction. Comme l’indique l’auteur (note 2), chaque métaphore discutée est en italique, ainsi que d’autres métaphores de la langue courante rencontrées en chemin. Les épigraphes sont traduites.

1. Introduction

Nous avons tendance à voir la métaphore comme une broderie littéraire, ce que le poète Mark Doty appelle « le glaçage sur le gâteau du sens ». Mais en réalité, c’est simplement le langage à l’état naturel, surtout quand il cherche à jauger l’inconnu en le mettant en regard du connu. [italiques ajoutées]

— Joe Moran (2019, 53)

Cela nous amène à l’une des fonctions clés des histoires : relier les gens et transmettre l’histoire ainsi que les leçons ou les savoir-faire nécessaires à la survie et à l’adaptation. Les êtres humains sont des animaux qui racontent des histoires.

— Nancy Kulish (2022, 831)

Pour l’essentiel, notre compréhension de l’amour est métaphorique, et nous le comprenons d’abord à travers des concepts relevant d’autres types naturels d’expérience : les VOYAGES, la FOLIE, la GUERRE, la SANTÉ, etc.

— Lakoff et Johnson (1980, 49)

Réactions chimiques, nageurs en perdition, modes d’emploi : quel rapport avec les interventions en thérapie de couple ? Tous ! En de nombreuses années de travail avec des couples (Nielsen 2016, 2017a, 2017b, 2022, 2023, 2024), j’ai constaté que certaines métaphores comme celles-ci, tirées d’images, de films, d’histoires, de blagues, de paroles de chansons, de résultats de recherche et d’événements de ma vie, ont été particulièrement efficaces et mémorables pour éclairer et normaliser les expériences diverses des couples en détresse. Et parce que les humains sont faits pour être réceptifs aux histoires (Gottschall 2012), les récits et les métaphores ont un pouvoir particulier lorsque nous essayons d’aider des couples à améliorer leur relation et à comprendre le processus de la thérapie.

Après avoir brièvement résumé la littérature pertinente, je décrirai des métaphores qui se sont montrées particulièrement utiles, pour moi et pour d’autres, dans le travail clinique comme dans l’enseignement. Si beaucoup d’autres ont contribué à ce sujet et donné des exemples parlants pour des problèmes précis des clients (dépression, procrastination, dysfonctions sexuelles), cet article a ceci de singulier qu’il propose des métaphores destinées à aider clients et étudiants à mieux comprendre les théories complexes (systémiques, psychodynamiques, comportementales-psychoéducatives) qui sous-tendent notre travail.

Une fois posés des exemples précis, je résumerai les bénéfices imbriqués de l’usage des métaphores en thérapie et je ferai quelques recommandations techniques sur la meilleure manière de les employer. Dans l’ensemble, je soutiendrai que les métaphores sont essentielles aux compétences cliniques, en m’appuyant sur un vaste corpus de travaux existants et sur mes cinquante ans d’expérience clinique.

2. Contexte, littérature et définitions

Depuis les travaux fondateurs des linguistes Lakoff et Johnson (1980), les métaphores ne sont plus vues comme de simples ornements rhétoriques, mais comme centrales pour la pensée, le langage et l’expérience émotionnelle humaines. La compréhension moderne de la métaphore est donc complexe et se situe au croisement de la linguistique, de la philosophie, de l’anthropologie, de la poésie, de la rhétorique, de l’interprétation des rêves, de l’herméneutique, du constructivisme social, de la neurobiologie, des sciences cognitives, de la psychologie au sens large et, ce qui nous occupe ici, de la psychothérapie.

La littérature sur les métaphores en psychothérapie est vaste et riche d’exemples cliniques intéressants. J’ai tiré profit de la lecture d’une grande partie de celle-ci. Dans sa revue, Torneke (2017) concluait : « Quel que soit le modèle de traitement, tout le monde semble s’accorder sur l’importance de la métaphore comme outil thérapeutique » (p. 2). Vers la fin de cet article, je reviendrai sur ces points d’accord. Quant à la recherche plus formelle, une revue récente de la recherche en psychothérapie sur le sujet (McMullen et Tay 2023) a trouvé de nombreuses études où les clients rapportaient davantage de bénéfices lorsque les thérapeutes employaient des métaphores, ce qui rejoint une étude montrant que les oncologues qui employaient davantage de métaphores étaient mieux notés par leurs patients (Casarett et al. 2010). Bien sûr, il importe que la métaphore convienne à la situation clinique, mais la littérature clinique comme la recherche formelle, plus limitée, montrent le pouvoir des métaphores dans la pratique clinique.

Les lecteurs qui souhaitent approfondir ce sujet apprécieront les sources suivantes, qui, ensemble, montrent combien l’étude de la métaphore est devenue une activité intellectuelle répandue et féconde chez les psychothérapeutes de nombreuses orientations (Aragno 2009 ; Atwood et Levine 1991 ; Barker 1985 ; Burns 2001, 2007 ; Gottschall 2012 ; Katz 2013 ; Lankton et Lankton 1989 ; Papp 2014 ; Rosenblatt 1994 ; Torneke 2017).

Le terme de métaphore vient du grec ancien metaphorá, « transfert » ou « transport » : une métaphore est une figure de style dans laquelle un mot ou une expression d’un domaine (la source) sert à décrire quelque chose d’un autre domaine (la cible) en soulignant des caractéristiques communes. Zhou et al. (2017) écrivent par exemple :

Dans la métaphore conceptuelle « le mariage est un voyage », le domaine cible est « le mariage » et le domaine source « le voyage ». La métaphore implique les correspondances suivantes : le couple correspond aux voyageurs. La relation du couple est comprise comme une compagnie de voyage. Le couple a une destination et, en voyageurs, ils partagent le même but. Les difficultés de la relation correspondent aux obstacles du voyage. (p. 67)

La valeur des métaphores tient à leur capacité à donner sens à des expériences complexes ou peu familières en les décrivant à travers quelque chose de familier. Les métaphores mettent l’expérience « en mots nouveaux », et nous permettent de concevoir des choses familières de manière inhabituelle et des choses inhabituelles de manière familière. Souvent, elles bousculent des conceptions figées ou limitantes en les recadrant.

Dans cet article, à la suite des auteurs cités et des traditions thérapeutiques, j’emploie métaphore au sens large, pour désigner tous les cas où une chose sert à en représenter une autre. Cette définition inclusive, parfois qualifiée de « figurative », permet de voir des métaphores dans les paraboles, les contes, les films, les histoires inventées par le thérapeute (Barker 1985 ; Burns 2001, 2007), la thérapie narrative de couple et de famille (Combs et Freedman 1990 ; Skerrett 2022 ; White 2007), la sculpture familiale (Papp et al. 2013), la thérapie par le jeu (Haen 2020 ; Lankton et Lankton 1989), l’art-thérapie (« une image vaut mille mots »), les anecdotes personnelles, et plus encore : autant de moyens d’aider les clients à voir leur expérience sous de nouveaux angles.

Comme les auteurs cités plus haut, j’ai passé des années à collecter et à éprouver des métaphores utiles. Découvrir que d’autres avaient fait de même m’a apporté une sorte de fidélité inter-juges sur la valeur de cette démarche, et m’a incité à partager une sélection de ma propre collection, abondante.

Comme je le développerai plus loin, certaines métaphores viennent du thérapeute, d’autres des clients, et certaines sont co-créées. Celles qui viennent des thérapeutes peuvent être dites « prescriptives » : certaines sont « en stock », prêtes à l’emploi, d’autres sont créées sur le moment. Celles-ci peuvent à leur tour viser un problème particulier du patient (par exemple le désir sexuel, en comparant ce qui l’inhibe ou le facilite aux freins ou à l’accélérateur d’une voiture) ou un concept thérapeutique (comme le transfert, en le comparant à une carte cachée)1. Si une grande partie de la littérature se concentre sur la première catégorie, par exemple Burns (2001, 2007), où l’on trouve une histoire ou une parabole pour presque tous les problèmes, cet article porte surtout sur la seconde sous-catégorie : des métaphores qu’un thérapeute de couple peut avoir « sous la main » pour faciliter la compréhension de concepts centraux pour la guérison. Nous examinons maintenant ces métaphores, regroupées selon qu’elles éclairent les trois grandes approches de la thérapie de couple : systémique, psychodynamique, et comportementale et psychoéducative (Nielsen 2016, 2017a). C’est le cœur de mon article, et la plupart des lecteurs devraient trouver la suite plus facile à descendre, utile en pratique, et parfois même amusante à lire.

3. Métaphores systémiques

Les processus de couple inadaptés sont une marque des relations en détresse et l’un des meilleurs prédicteurs de la dégradation conjugale, ce qui en fait une cible centrale de la thérapie de couple (Gottman et al. 1998 ; Lebow et al. 2012). Au début de cette discussion, remarquons combien le langage technique de notre domaine emprunte à la cybernétique, à l’architecture et à la gouvernance pour caractériser les interactions entre partenaires. Des termes comme structure, processus, rétroaction, homéostasie, hiérarchie, polarisation et cycles (vicieux ou de vulnérabilité) suggèrent tous que les interactions répétitives et organisées sont plus que la somme des psychologies individuelles des partenaires. Cette théorie du champ aide à recadrer et à externaliser les problèmes de couple, en réduisant la défensivité et le blâme tout en soulignant que les difficultés conjugales sont généralement, sinon toujours, co-créées. Les métaphores de cette section visent à éclairer et à améliorer les processus de couple.

3.1 Les leçons : planter le décor2

Au début de la thérapie, je compare souvent les séances conjointes à des leçons de musique, de sport ou de danse. Je dis : « Si vous apprenez le piano, le tennis ou la danse de salon, il ne suffit pas de dire à votre professeur ou à votre entraîneur ce que vous faites. Il doit vous regarder le faire pour vous aider à progresser. De même, que vous vous parliez pendant que j’observe et que j’essaie de vous aider, c’est le point de départ pour réparer et renforcer votre relation. »

Cette métaphore des leçons me permet de définir mon rôle comme celui d’un moniteur, d’un professeur ou d’un entraîneur : quelqu’un qui crée un espace sûr où les clients peuvent prendre des risques sur le chemin de la maîtrise et, à terme, jouer seuls. J’emploie parfois la métaphore voisine du coach personnel, quelqu’un qui vous voit régulièrement et vous pousse au-delà de votre zone de confort. Quand j’emploie ces images, je puise dans mes propres expériences d’entraîneurs et de thérapeutes, à des moments où j’ai dû exposer des problèmes enracinés en faisant confiance au fait que je serais en sécurité. La métaphore des leçons transmet un sentiment d’espoir, d’orientation et de soutien de ma part, en professeur expérimenté. Elle contraste fortement avec celle que les clients nourrissent souvent à demi consciemment : moi en juge d’un tribunal conjugal. Cette image du tribunal est si fréquente et si nuisible que je nie souvent explicitement qu’elle s’applique.

D’autres métaphores aident à structurer la thérapie et à clarifier le processus interpersonnel du couple. J’invoque souvent la danse à deux (avec ses connotations non verbales de réciprocité, de partage du pouvoir, de plaisir ou d’embarras possibles), la négociation entre pays (quand il faut faire des compromis ou des sacrifices) ou la métaphore freudienne de l’archéologie (pour décrire la recherche des origines cachées ou inconscientes des problèmes).

Quand j’apprends aux étudiants qu’ils devront peut-être aborder des sujets évités (comme l’absence de vie sexuelle d’un couple), je leur raconte l’histoire de mon professeur de danse au collège. Voyant les garçons et les filles alignés de part et d’autre de la salle, il annonça qu’il était temps de choisir un partenaire et de commencer. Cette image souligne le rôle du thérapeute pour faciliter des conversations nécessaires mais inconfortables.

3.2 La musique et les paroles : distinguer le processus du contenu

Une fois que les partenaires commencent à se parler, je me concentre sur leurs processus interpersonnels inadaptés : leurs danses ou leurs cycles de vulnérabilité (Scheinkman et Fishbane 2004). Toutes les écoles de thérapie de couple le font, même si elles diffèrent dans leur manière de le faire. Je souligne ici la différence entre le processus et le contenu lors des désaccords du couple en évoquant la différence entre la musique et les paroles des chansons : la musique transmet l’émotion et peut être distinguée des paroles. Les mots comptent toujours, bien sûr, mais le langage du corps et le ton de la voix les éclipsent souvent, car ils transmettent la position émotionnelle du locuteur envers celui qui écoute.

Si cette distinction paraît logique à la plupart des clients, beaucoup ont du mal avec l’idée qu’un « système » puisse avoir des propriétés émergentes, souvent destructrices et amplificatrices, qu’on ne peut pas imputer entièrement à une seule personne. Les métaphores suivantes aident les clients à saisir la nature systémique de leurs difficultés.

3.3 Les réactions chimiques : expliquer la causalité mutuelle et la destructivité

Pour montrer comment les deux partenaires contribuent généralement aux problèmes de la relation et pour réduire les accusations mutuelles, je compare les partenaires à deux réactifs inoffensifs et incolores, dans des béchers séparés. Mélangés, ces réactifs peuvent subir une transformation spectaculaire : devenir brûlants au point d’exploser, glacés ou nauséabonds. L’un des réactifs pourrait penser : « J’allais très bien avant, ni chaud, ni froid, ni malodorant. Ce changement soudain, où je ne me reconnais pas, doit être la faute de cet autre maudit produit chimique ! » Cette métaphore montre de façon frappante que le processus de groupe n’est pas réductible au comportement individuel, et elle est proche du vécu des clients, qui se sentent souvent victimes innocentes de leur partenaire.

3.4 Les cercles vicieux et leur ponctuation : répondre à « Qui a commencé la dispute ? »

Quand je décris les cercles vicieux, une métaphore universelle en thérapie de couple, déjà familière à la plupart des clients, je fais remarquer que les gens ponctuent généralement leur récit en commençant par un tort qu’ils attribuent à leur partenaire. Beth peut dire que sa colère contre Fred vient de ce qu’il n’a pas appelé le plombier, comme il l’avait promis. Fred peut l’admettre à contrecœur, mais expliquer qu’il n’a pas appelé parce qu’il était fâché que Beth n’ait pas fait l’amour avec lui depuis deux semaines. Beth peut alors répondre qu’elle n’en avait pas envie parce que Fred manque si souvent à ses promesses sur les tâches ménagères, comme appeler le plombier ! J’affirme alors que tous deux ont raison, mais que leur ponctuation individuelle, leur récit de ce qui a tout déclenché et quand, est souvent arbitraire. Nous voyons ces mêmes disputes circulaires se dérouler en temps réel dans nos cabinets, où le point de départ d’un cycle peut être vécu différemment par chaque partenaire.

3.5 Des clients affamés et des serveurs indifférents : normaliser la poursuite et les exigences rebutantes

L’escalade implique souvent qu’un partenaire, ou les deux, devienne de plus en plus bruyant, impatient ou agressif : il harcèle, culpabilise ou jure. Ces tentatives inefficaces d’influencer l’autre tendent à apparaître et à s’intensifier quand le partenaire semble ne pas répondre. Les thérapeutes peuvent normaliser ce comportement contre-productif en le recadrant de manière systémique. Une métaphore que j’emploie met en scène un client affamé au restaurant qui essaie d’attirer l’attention d’un serveur indifférent. D’abord, le client attend poliment. Puis il fait des signes. Ensuite, il appelle calmement. Finalement, il crie. Souvent, on comprend mieux les deux partenaires comme des clients affamés qui s’adressent à des serveurs indifférents.

3.6 Nageurs en perdition, oxygène psychologique et accordage : la panique et la colère quand les besoins ne sont pas satisfaits

Comme le client affamé, la métaphore du nageur en perdition illustre la panique, l’incapacité à s’exprimer et la combativité paradoxale possible (bien connue des maîtres-nageurs sauveteurs) qui peuvent surgir quand les gens se sentent privés d’oxygène psychologique. Le plus souvent, les deux partenaires ressemblent à des nageurs en perdition, chacun désespérément en quête de secours et d’attention, ce qui rappelle l’usage fréquent par Heinz Kohut de l’oxygène comme métaphore des besoins relationnels fondamentaux (par exemple 1984).

La métaphore du nageur en perdition est particulièrement utile quand quelqu’un n’a pas été entendu : elle ressemble à la roue qui grince de plus en plus fort quand on ne la graisse pas ; au réveil qui continue de sonner quand le dormeur ne se réveille pas pour l’éteindre ; ou au conducteur ignoré qui explose de rage au volant. Dans tous ces cas, l’ingrédient manquant est l’accordage réceptif, une métaphore centrale d’une grande partie de la psychothérapie contemporaine, comme lorsqu’on règle une radio analogique sur la bonne station. Cette réceptivité, qui reconnaît avec justesse qu’un problème existe, aide le plus souvent à ramener le calme.

3.7 Chefs qui microgèrent, parents effrayés et canaris dans la mine : un contrôle déplaisant et répétitif dû à l’anxiété

Si beaucoup de poursuivants tambourinent à la porte fermée par besoins insatisfaits d’amour, de soutien ou de compagnie (l’oxygène psychologique de Kohut), d’autres le font par anxiété, comme certains chefs qui microgèrent (« Si on ne tient pas ce délai, on perd le marché ! »). Les clients qui ont travaillé en organisation comprennent cette métaphore, qui les éloigne de l’arène conjugale et normalise le harcèlement d’un conjoint anxieux (par exemple au sujet du besoin de soins médicaux de son partenaire). Avec d’autres clients, je décris comment les parents crient spontanément sur leurs enfants quand ils sentent un danger (un enfant qui court sur la chaussée), ou comment l’odorat aigu de ma femme a un jour détecté une dangereuse fuite de gaz dans une maison que nous visitions (un vrai canari dans la mine de charbon).

3.8 L’empereur et le rossignol : les dégâts de la microgestion

Si une part de microgestion peut être normalisée, elle peut aussi être excessive et conduire (ironiquement) à une non-coopération passive-agressive. Pour le montrer, je raconte le conte de Hans Christian Andersen sur l’empereur de Chine qui apprit qu’il devait ouvrir la cage de l’oiseau chanteur qu’il avait capturé, car celui-ci lui avait dit que c’était nécessaire pour qu’il chante pour lui.

3.9 Pompiers face aux feux de forêt, châtelains qui relèvent le pont-levis : normaliser la prise de distance et la fuite

De même que la poursuite en colère qui s’intensifie peut sembler justifiée dans certaines situations, la fuite peut l’être aussi. Le retrait devient plus compréhensible et plus acceptable si l’on se rappelle que les pompiers face à un feu de forêt déchaîné doivent parfois reculer temporairement. Et que des villageois attaqués par des ennemis étrangers vont, on le comprend, se réfugier dans leur château et relever le pont-levis. Aider les clients à partager leurs raisons de se retirer, plutôt que d’imputer simplement le retrait à une « peur de l’intimité », approfondit souvent le traitement. La métaphore du pont-levis souligne aussi la circularité : si les poursuivants viennent en paix, ceux qui prennent de la distance n’auront pas besoin de relever leur pont-levis.

3.10 Coéquipiers et co-capitaines : quelques difficultés des groupes de deux

Ayant beaucoup joué au tennis en double, je compare souvent le mariage à un sport d’équipe, où les résultats sont partagés et où il faut un certain degré d’abnégation (« Il n’y a pas de je dans équipe ! ») et de patience (il faut soutenir son partenaire, même et surtout après qu’il s’est planté).

Pour maintenir la cohésion de l’équipe se pose aussi le problème de s’accorder sur une stratégie et une ligne de conduite dans un groupe de deux (une question presque universelle en thérapie de couple), une situation que j’appelle le problème des co-capitaines et que j’illustre en faisant remarquer combien ce serait difficile si un navire approchant d’un iceberg avait deux capitaines débattant pour savoir s’il faut virer à bâbord ou à tribord. C’est pourquoi les navires n’ont qu’un capitaine, alors que l’équité dans le mariage exige que chaque partenaire ait voix au chapitre (autre métaphore utile) et accepte le défi des deux co-capitaines.

3.11 Duos, frères d’armes, collaborateurs : quelques avantages des groupes de deux

Si être co-capitaines peut poser des problèmes, il y a des moments où deux têtes valent mieux qu’une, où des interprètes chantent en duo avec harmonie, ou où des soldats ressentent un lien particulier de respect et de protection. On peut employer ces métaphores quand le stress augmente, par exemple à cause du travail ou des enfants, et que les partenaires doivent collaborer et travailler ensemble. Dan Wile a d’ailleurs fait de la collaboration le but métaphorique central de sa thérapie de couple pénétrante (Wile et Kaufmann 2021).

4. Métaphores psychodynamiques

Une fois les cycles problématiques identifiés, les thérapeutes peuvent creuser plus profondément la psychologie qui les alimente et cause la détresse relationnelle (Nielsen 2017b).

4.1 Le dessin du parc de Yellowstone : les enjeux cachés

La figure 1 montre un couple qui avance dans la vie, représenté marchant dans le parc de Yellowstone, potentiellement dangereux. Comme ce couple, nos couples rencontrent, souvent par surprise, une question de surface (un lave-vaisselle mal rangé, une facture inattendue ou la visite d’un parent difficile) qui remue quelque chose de plus profond, souvent inconscient et plus significatif (une question de contrôle, d’argent, d’engagement ou de reconnaissance). Au début de la thérapie, je montre souvent cette image pour illustrer l’idée centrale des enjeux cachés : les disputes de couple importantes ne portent jamais « sur rien », mais impliquent généralement des préoccupations très fondamentales, souvent hors du champ de la conscience.

Figure 1. Le parc de Yellowstone : les enjeux cachés (souvent inconscients). Reproduit avec autorisation du livre Fighting for Your Marriage (2001) de Markman, Stanley et Bloomberg. Dessin de Ragnar Storaasli. Figure non reproduite.

4.2 La maison qu’on déménage, les planches du TAT et le vase de Rubin : des subjectivités divergentes

Pour montrer comment un même événement peut être vécu différemment, source fréquente de conflit dans le couple, je décris une scène du film The Story of Us (Une vie à deux) : un couple marié au bord de la séparation conduit ses enfants en colonie de vacances quand la circulation est ralentie par une maison qu’on déménage. Les parents perçoivent tous deux la maison correctement, mais différemment. La mère y voit un obstacle, s’inquiète d’être en retard et propose de prendre un autre itinéraire. Le père y voit une occasion de détendre l’atmosphère dans un moment de stress familial et fait une blague sur quelqu’un qui ferait caca dans la salle de bains de la maison. La scène, exemple de leur polarisation dans d’autres domaines, se termine sur le couple qui se regarde en silence, douloureusement, avec réprobation. Quand des couples se disputent sur « ce qui s’est vraiment passé », j’utilise cette scène de film pour souligner l’idée constructiviste selon laquelle beaucoup d’événements n’ont pas de sens fixe.

D’autres fois, je fais le même point en remarquant que des personnes peuvent réagir différemment au même film ou à la même planche du test d’aperception thématique (TAT). Je montre parfois aux couples l’image du vase de Rubin (figure 2), je leur demande ce qu’ils voient, et je fais remarquer que la bonne réponse est À LA FOIS un vase ET deux visages. Ces métaphores fondent mon intervention « Vous avez tous les deux raison », qui valide les réalités subjectives divergentes des partenaires. La métaphore de la planche du TAT montre aussi comment les clients tirent des conclusions hâtives sur leur partenaire, soit faute d’informations, soit parce qu’ils sont déclenchés et agités par des expériences de transfert répétées (voir la section suivante).

Figure 2. Le vase de Rubin. Figure non reproduite.

4.3 Allergies, cartes, réglages par défaut, modes d’emploi et épaules douloureuses : les sensibilités transférentielles

Pour faire passer le concept d’attentes transférentielles négatives qui suscitent des réactions émotionnelles intenses, souvent idiosyncrasiques, je les compare à des allergies de l’enfance (par exemple à la pénicilline, aux cacahuètes ou aux piqûres d’abeille). De même qu’une personne déjà piquée par une abeille peut réagir gravement à une nouvelle piqûre, une personne abandonnée tôt dans la vie peut réagir intensément au voyage d’affaires d’un conjoint. Je montre comment ces allergies découlent de cartes intérieures inconscientes (si votre carte montre des monstres marins, vous éviterez de prendre la mer !) ou des réglages par défaut d’un ordinateur. Ces cartes et ces réglages échappent souvent à notre conscience : dans la métaphore de l’ordinateur parce qu’ils ont été fixés en usine ; chez les clients parce qu’ils remontent à l’enfance. Tant qu’ils ne sont pas rendus conscients, ils peuvent paraître inévitables, comme dans « C’est comme ça, la vie ».

Les cartes des clients comprennent non seulement des images de soi et des autres en interaction dans des scénarios traumatiques, mais aussi des croyances sur la possibilité que cela change et que quelqu’un vienne en aide, puisqu’elles comprennent des attentes de résilience et de sécurité d’attachement. La thérapie permet aux clients de vérifier si leurs cartes s’appliquent encore, si l’histoire se répète ou se répétera, même quand cela paraît risqué, comme lorsque Colomb a littéralement navigué en eaux inconnues.

La thérapie de couple permet aux partenaires d’apprendre les allergies, les cartes et les réglages de l’autre, acquis précieux puisque, contrairement aux voitures, les partenaires ne sont pas livrés avec un mode d’emploi. Et pour favoriser l’empathie envers ces sensibilités, je rappelle aux clients qu’ils éviteraient de donner une tape sur l’épaule douloureuse de leur partenaire s’ils savaient qu’elle était blessée.

4.4 Tortues, lapins, châteaux et remèdes de grand-mère : défenses et mécanismes d’adaptation

Beaucoup de métaphores normalisent les défenses d’autoprotection. Outre les pompiers qui reculent évoqués plus haut, je parle souvent de tortues (qui se cachent dans leur carapace), de lapins (toujours sur le qui-vive, prêts à fuir) et de châteaux (déjà évoqués, avec leurs murailles et leurs ponts-levis, qui poussent les partenaires à attaquer ou à se retirer). J’emploie les remèdes de grand-mère pour désigner divers styles d’adaptation, perfectionnisme, autoaccusation, forte consommation d’alcool, liaisons extraconjugales, et j’évoque leurs effets secondaires, comme la cirrhose due à l’alcoolisme, la solitude du partenaire due au surinvestissement professionnel, et le divorce dû aux liaisons.

4.5 Oxygène, groupes d’aliments de base et langages de l’amour : imager les besoins interpersonnels fondamentaux

Aider des partenaires à satisfaire mutuellement leurs besoins humains fondamentaux d’empathie, de soin, de réceptivité, d’aide, d’enthousiasme, etc., est au cœur d’une approche de la thérapie de couple inspirée de la psychologie du self (Leone 2008). J’ai déjà cité la métaphore évocatrice de l’oxygène pour caractériser ces besoins. On peut aussi les décrire comme des groupes d’aliments de base (Shaddock 2000) ou des langages de l’amour (Chapman 1992), deux images qui aident à individualiser ce qui peut manquer dans une relation particulière.

5. Métaphores comportementales et psychoéducatives

Si la plupart des couples ne s’attendent pas à suivre un scénario précis lors des « conversations difficiles » (le terme consacré des spécialistes de la négociation), leur enseigner la valeur de plans structurés et l’importance d’éviter « ce qui vient naturellement » peut améliorer nettement les résultats.

5.1 Les gants du chirurgien, la check-list du pilote et le code Robert : suivre des règles peut aider

Quand des couples objectent que suivre des règles pour les conversations difficiles leur paraît artificiel, je leur donne parfois raison, puis je leur rappelle combien les chirurgiens gagnent à porter des gants et les pilotes à utiliser des check-lists avant le vol. Pour montrer comment les réactions instinctives peuvent se retourner contre soi, je fais la démonstration d’un piège à doigts chinois (figure 3), dont on ne se libère qu’en résistant à la réaction évidente. Mais la métaphore que je trouve la plus juste pour le travail de couple, celle qui normalise le besoin de retenue pour obtenir de meilleurs résultats, est celle des Robert’s Rules of Order, le code de procédure des assemblées délibérantes, qui me sert à rappeler aux clients que les réunions d’affaires ou de commission réussies ne sont pas des foires d’empoigne.

Figure 3. Pièges à doigts chinois. Figure non reproduite.

5.2 Les prises de lutte : l’intérêt de nommer les options de comportement

Avant d’apprendre la lutte en cours d’éducation physique au lycée, je me la représentais simplement comme deux personnes qui s’agrippent et roulent par terre. Mais une fois qu’on m’a enseigné des prises de lutte nommées, éprouvées par le temps, comme la saisie d’une jambe ou le demi-nelson, j’ai vite compris qu’elles changeaient énormément les choses. Il en va de même pour la lutte conjugale, où connaître des stratégies conversationnelles précises, comme employer des messages en « je » ou éviter de donner des conseils non sollicités, peut être extrêmement utile.

5.3 Appels à l’autorité, conduite dangereuse, basketteurs, orateurs, boxeurs et humour : d’autres comparaisons pour les conversations difficiles

Quand je passe à l’enseignement des bonnes pratiques de l’expression et de l’écoute, je fais appel à l’autorité, à des situations semblables relevant du bon sens et au sens de l’humour des clients. J’emprunte l’autorité des recherches de John Gottman (Gottman et al. 1998) et du Harvard Negotiation Project (Fisher et al. 1981), en citant souvent la célèbre recommandation de Fisher : « Soyez dur avec le problème, doux avec la personne. »

Je compare les conversations difficiles à la conduite dans des conditions dangereuses, sur des routes verglacées, dans l’obscurité ou dans des virages serrés, et je fais remarquer qu’il est utile de ralentir et d’être attentif. Pour les couples, cela signifie « faire d’une histoire courte une histoire longue » (Scheinkman et Fishbane 2004), en explorant (en thérapie, puis seuls) les significations cachées, les points sensibles et les besoins insatisfaits.

Je rappelle aux clients que « ne pas prévoir, c’est prévoir d’échouer », et je les encourage à connaître leurs buts ultimes (comme un basketteur qui vise le panier ou un golfeur le fairway). Je leur suggère qu’ils peuvent encore fonctionner même quand ils sont, à juste titre, anxieux (comme lorsqu’on prononce un discours important ou qu’on sert pour le match), ou à la fois anxieux et en colère (comme un boxeur ou un soldat).

Par-dessus tout, j’insiste sur l’importance de la curiosité et de l’écoute empathique, en partageant cet avertissement humoristique : « Les seuls qui écoutent quand un couple se dispute… ce sont les voisins ! »

5.4 Anecdotes personnelles, moi en client satisfait : encourager

Parfois, quand des clients restent ambivalents à l’idée de suivre mes suggestions pour mieux communiquer ou résoudre les problèmes, je partage des anecdotes personnelles pour appuyer mon message. Je dis : « Quand ma femme Sheila et moi sortons, des amis demandent parfois : “Sheila, on sait qu’Art enseigne tout ça, mais comment est-il vraiment pendant une dispute ?” Le plus souvent, Sheila renforce ma crédibilité en disant : “Il devient une autre personne ; il change de vitesse.” » J’explique que j’y parviens en suivant certaines règles, en particulier en devenant curieux et en donnant la priorité à l’écoute empathique. Ce que je veux montrer, c’est que je suis moi-même un client satisfait, et pas seulement quelqu’un qui donne des conseils depuis le banc de touche en débitant les derniers conseils de développement personnel.

5.5 Gottman, le jardinage et les langages de l’amour : encourager les interactions positives

Beaucoup des couples que je reçois ont cessé de se faire des compliments, de se prendre dans les bras ou d’avoir une sexualité satisfaisante. Dans les cas moins extrêmes, ils considèrent simplement l’autre comme acquis. Quand je travaille à raviver la positivité (Nielsen 2016, chapitre 14), souvent en identifiant le langage de l’amour de chaque partenaire, je cite parfois le résultat des recherches de Gottman selon lequel les mariages réussis se caractérisent par une prépondérance des interactions positives sur les négatives. Je compare aussi le mariage à un jardin qui demande des soins constants, ou je raconte une blague qui illustre le même principe : un homme (peu avisé) dit à sa femme : « Je t’ai déjà dit une fois que je t’aimais. Si je change d’avis, je te préviendrai. »

6. Les interventions métaphoriques : des bénéfices imbriqués

Mon intérêt pour les métaphores s’est développé organiquement au fil des années. Comme d’autres avant moi, j’ai constaté que les métaphores ne rendent pas seulement les concepts difficiles compréhensibles, proches du vécu et mémorables, mais que, selon diverses combinaisons, elles peuvent :

  • Encourager l’espoir et suggérer des alternatives. Les anecdotes sur d’autres qui en ont bénéficié, y compris le thérapeute en client satisfait, et les références à la recherche scientifique, qui suggèrent l’expertise du thérapeute, montrent toutes la sortie de l’obscurité conjugale. Les métaphores et les histoires peuvent inciter à endurer les difficultés, à essayer quelque chose de nouveau sur le chemin de buts exigeants ou, au contraire, à accepter des expériences douloureuses et à s’en remettre (Atwood et Levine 1991 ; Burns 2001).
  • Normaliser des comportements rebutants ou honteux et exprimer de l’empathie à leur égard. Ceux qui crient ou ne veulent pas parler ont leurs raisons. Partager nos propres difficultés peut réduire les transferts qui font du thérapeute un juge. Les blagues sur le couple peuvent universaliser les difficultés, comme la boutade « Les seuls qui écoutent… ce sont les voisins ». Ces approches réduisent la honte et ouvrent la porte à l’exploration des enjeux sous-jacents. En termes de psychologie du self, les métaphores offrent souvent des expériences d’objet-soi de miroir empathique et de gémellité, qui permettent aux clients de se sentir compris par d’autres qui ont affronté des difficultés semblables, et reliés à eux.
  • Augmenter les chances que les interventions soient retenues. Mon expérience clinique rejoint les recherches de Martin et al. (1992) et fait écho à l’observation de Gottschall (2012, 118) : « Les prêtres et les chamans du monde savaient ce que la psychologie allait confirmer : si vous voulez qu’un message s’enfouisse dans l’esprit humain, intégrez-le à une histoire. »
  • Alléger l’atmosphère et calmer les eaux en déplaçant l’action. Comme dans la thérapie par le jeu ou lorsqu’on évoque des films, la plupart des métaphores créent une distance psychologique avec l’instant présent et ménagent une place pour la réflexion thérapeutique (Combs et Freedman 1990 ; Haen 2020 ; Lankton et Lankton 1989 ; Torneke 2017). Comme l’a noté Littman (Barker 1985, vii) : « L’enseignement direct de lois et de principes du comportement se heurte souvent à des résistances… Les feuilletons, les fables et les paraboles ont l’avantage de nous parler de nous-mêmes de manière indirecte, et donc plus acceptable. »
  • Intensifier ou révéler l’émotion ou des liens inconscients quand les clients sont trop contrôlés, intellectualisent ou se ferment. Au lieu de calmer les eaux, certaines métaphores, pensons aux nageurs en perdition ou aux pompiers qui reculent, sont souvent pleines d’action. Comme beaucoup l’ont suggéré (par exemple Atwood et Levine 1991 ; Bucci 2001), ces métaphores aident à susciter une activation émotionnelle, essentielle au succès thérapeutique en général (Lane et al. 2022), en particulier avec les survivants de traumatismes (Stern 2009).

7. Suggestions techniques

L’usage habile des métaphores exige de mélanger et d’assortir les éléments qui viennent d’être décrits, tantôt pour calmer les choses, tantôt pour les échauffer, tout en accordant toujours à notre esprit la liberté, qu’Ogden (1997) appelle rêverie, de chercher dans notre propre esprit et dans le langage de nos clients des métaphores qui non seulement saisissent le moment avec empathie, mais facilitent aussi le progrès thérapeutique. Pour préparer cet article, j’ai puisé dans une vaste réserve de métaphores, en choisissant celles que j’emploie le plus souvent et qui se sont montrées thérapeutiques. Si celles-ci ont fait leurs preuves, d’autres surgissent sur le moment. Ces métaphores spontanées, issues de souvenirs, de films, de chansons, de l’histoire ou de blagues, me surprennent souvent, surtout quand elles remontent de mon passé lointain. Pourtant, quand elles surgissent, elles correspondent généralement à l’humeur et à la question du moment.

Ainsi, si je propose des suggestions précises, des outils pour vos boîtes à outils thérapeutiques, vous devriez vous sentir libres d’employer toutes les métaphores qui peuvent surgir sur le moment pour éclairer des questions précises au fur et à mesure. Les métaphores les plus efficaces s’accordent au langage et à l’expérience de vie de vos clients, en rappelant leur métier (machiniste, avocat, médecin, enseignant, musicien), leurs loisirs (danseur, randonneur, golfeur, jardinier) ou leurs expériences (grand voyageur, militant politique, membre d’un conseil d’école). Les métaphores idéales correspondent à l’histoire, à la culture et aux croyances religieuses de la personne. Quand on travaille entre cultures ou entre générations, les meilleures métaphores viennent souvent de la culture ou de la génération de l’autre, même si certaines métaphores, comme le mariage en tant que voyage partagé, semblent universelles. Outre cette métaphore du voyage, une étude japonaise (Zhou et al. 2017) a trouvé le mariage représenté comme une union physique, une création commune, une entreprise, une paire de chaussures et le thé (parce que le thé peut être à la fois amer et agréable), et une étude chinoise (Dunn 2004) a ajouté l’image des baguettes (qui suggère des partenaires égaux et distincts travaillant en collaboration vers un but commun).

Pour que les interventions tiennent, je montre souvent aux couples les images évoquées dans cet article. Si elles résonnent, je leur en remets ou leur en envoie des copies par courriel. Certains couples les collent sur leur réfrigérateur.

Bien sûr, je ne partage pas chaque image qui me vient à l’esprit, et je modifie parfois les personnages de mes histoires personnelles ou puise dans l’actualité, la littérature ou le cinéma. Si ces exemples peuvent sembler plus sûrs, ils sont souvent moins puissants pour atténuer la honte et favoriser le lien. De même, il m’arrive de penser à une blague qui reflète une combinaison de mon contre-transfert et de la psychologie du couple, mais de choisir de ne pas la partager. Même si elles ne se prêtent pas au partage, ces associations libres me donnent souvent un aperçu de ce qui se passe sur le moment ou de ce qui demandera de l’attention plus tard. Et certains clients ne veulent pas entendre d’histoires, personnelles ou non ; j’adapte donc mes paroles à leur réceptivité.

Beaucoup de clients produisent leurs propres métaphores parlantes. Par exemple, un couple que j’ai décrit en détail (Nielsen 2024) a donné à ses disputes répétitives un nom humoristique inspiré des Monty Python : Reginald, réalisant ainsi le mantra métaphorique de Dan Siegel, « Nommer pour apprivoiser ! » (Siegel et Bryson 2011). Ce nom humoristique leur permettait de ralentir, de changer de vitesse et d’employer les compétences et la compréhension acquises en thérapie. Un autre client parlait d’un parent qui avait récemment cessé de porter un postiche pour cacher sa calvitie, un geste que mon client admirait et auquel il s’est ensuite référé dans notre travail pour devenir plus sûr de lui et plus ouvert émotionnellement avec sa femme.

Si la recherche suggère que l’origine d’une métaphore en thérapie importe peu, les métaphores co-créées deviennent souvent des thèmes utiles qui traversent les traitements réussis (McMullen et Tay 2023 ; Torneke 2017). Un exemple de ma pratique est né quand il m’est venu à l’esprit de comparer l’incapacité d’un homme à lâcher une relation autodestructrice à un aigle agrippé à un poisson trop lourd à porter, et qui finit par se noyer. Je savais que le client était un pêcheur passionné, et il m’a répondu qu’il avait effectivement vu une telle scène. Juif profondément engagé, il a ensuite approfondi la métaphore en la reliant à une image bien plus sombre : celle des Juifs de l’Allemagne nazie qui n’ont pas reconnu le danger à temps et y ont perdu la vie. Comme les métaphores de Reginald et du postiche, cette métaphore puissante est devenue une part de notre langage commun.

Certaines métaphores douloureuses ou tragiques venues des clients, comme certaines images de cauchemar, se transforment en thérapie. Ce processus est le plus visible dans les exemples de sculpture de couple de Papp (Papp 1983 ; Papp et al. 2013), où, par exemple, un couple King Kong/Fay Wray et un couple policier/criminel sont devenus moins polarisés et plus heureux. Mais de telles transformations surviennent aussi spontanément. Une de mes clientes, qui se décrivait comme « le chien de la famille », aimée mais pas prioritaire, a peu à peu acquis un statut à part entière et a fini par se voir, et être vue, comme une partenaire adulte à égalité.

8. Discussion

Comme le montre Summers (2013) :

Les linguistes Lakoff et Johnson (1980) ont soutenu de façon convaincante que la métaphore n’est pas seulement une figure de style employée surtout par les poètes et les romanciers, mais une manière de penser inscrite dans notre système conceptuel… Pour reprendre l’illustration la plus discutée de Lakoff et Johnson, « La discussion, c’est la guerre » montre que nous pensons la discussion comme nous pensons la guerre : chercher à gagner du terrain, défendre sa position, voir la position de l’autre comme indéfendable. (p. 69)

La métaphore la discussion, c’est la guerre pourrait malheureusement s’appliquer à beaucoup de couples qui consultent. Ma métaphore de la thérapie de couple comme leçons est bien plus porteuse d’espoir. Plus largement, à la suite de Lakoff et Johnson, on voit que les métaphores ne sont pas de simples figures de style : elles saturent notre langage et notre pensée, et certaines sont particulièrement utiles pour éclairer des dynamiques thérapeutiques autrement difficiles à saisir. Les métaphores présentées dans cet article donnent vie à des concepts que la plupart d’entre nous trouvent difficiles, notamment : (a) qu’une grande partie de l’expérience humaine est co-créée, non linéaire et émergente, plutôt que simplement conduite par un partenaire agissant sur l’autre ; (b) que le sens des événements est souvent caché, subjectif, divergent et enraciné dans des sensibilisations précoces ; et (c) que beaucoup de gens ignorent qu’il faut employer des règles de communication avec un partenaire intime et ne connaissent pas les méthodes pratiques pour améliorer leurs interactions.

Bien sûr, ces idées n’ont rien de nouveau pour les lecteurs de cette revue. Mais parce que les partenaires attribuent couramment leurs difficultés à un « autre » récalcitrant ou malveillant, et peuvent se battre à mort sur « ce qui s’est vraiment passé », les métaphores discutées ici sont particulièrement utiles pour aider les thérapeutes de couple à traiter la causalité circulaire co-créée. En montrant qu’« il faut être deux pour danser le tango », ces images, réactifs chimiques innocents, clients affamés et serveurs inattentifs, pompiers qui reculent, aident à faire du processus interactionnel du couple la question centrale, dans ce que Michael White (2007) a appelé une « conversation externalisante ».

Les idées psychodynamiques deviennent plus vivantes et plus mémorables quand les thérapeutes décrivent comment des individus interprètent différemment le même film, le vase de Rubin ou une planche du TAT, et quand ils comparent les sensibilités transférentielles à des allergies de l’enfance ou à des réglages par défaut d’un ordinateur.

Enfin, le besoin de structure dans les conversations difficiles peut être lancé par des métaphores tirées d’autres domaines : les chirurgiens qui portent des gants, les pilotes qui utilisent des check-lists avant le vol, et la plupart des réunions d’affaires qui suivent le code Robert.

9. Conclusion

Depuis l’Antiquité, les paraboles ont aidé à rendre universels et mémorables les défis relationnels pour nous, animaux qui racontons des histoires. Comme la parabole du bon Samaritain, beaucoup nous exhortent à aimer notre prochain même quand c’est difficile. J’espère que cet article vous a fourni un ensemble de métaphores prêtes à l’emploi et vous a donné envie de créer les vôtres. Avec l’aide de vos clients, je vous encourage à co-créer des métaphores sans jargon, stimulantes et empathiques, des images qui éclairent ce qui bloque le progrès des couples et ce qui pourrait soutenir leur chemin vers des partenaires plus conscients d’eux-mêmes et plus solidaires.

Complexe Systémique : à retenir

Ce texte d’un clinicien de formation psychanalytique a un intérêt systémique direct : la moitié de ses images sert à défaire la causalité linéaire. Les réactifs chimiques, la ponctuation de la dispute de Beth et Fred, le client affamé et le serveur indifférent, le pont-levis qu’on ne relève plus quand l’autre vient en paix : autant de manières de montrer au couple que le problème est dans la boucle et non dans l’un des deux, ce que Michael White appelait une conversation externalisante. L’autre apport est la distinction entre métaphores « en stock » et métaphores co-créées : les plus puissantes viennent des clients eux-mêmes (Reginald, l’aigle et le poisson), et le thérapeute gagne à parler la langue de leur métier, de leurs loisirs, de leur culture. Limite assumée : c’est un recueil d’expérience, appuyé sur une littérature encore mince en recherche formelle. À lire avec l’article sur l’usage de la métaphore avec un couple face au divorce, qui en montre une seule déployée tout au long d’une consultation, et avec l’article sur la gestion des conflits de couple en séance, pour les moments où la dispute se joue devant le thérapeute.

Notes de l’original

1 Pour un bel article montrant la valeur d’une telle métaphore prescriptive pour aider des patients à surmonter leur peur des vaccins, voir Trogen (2017). La métaphore employée, la vaccination avec un composant viral, et non le virus complet et dangereux, produit une « empreinte virale » qui permettra plus tard à l’organisme d’identifier et de combattre un vrai virus criminel qui s’introduirait : elle relève des deux catégories, puisqu’elle vise un problème du patient et l’aide en expliquant un mécanisme de guérison.

2 J’ai mis en italique chaque métaphore discutée, comme ici avec les leçons. En outre, pour montrer combien les métaphores sont omniprésentes dans le discours courant, j’ai mis en italique d’autres métaphores qui apparaissent en chemin dans cet article.

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Traduction non officielle en français de Réactions chimiques, nageurs en perdition, modes d’emploi : le pouvoir des métaphores en thérapie de couple, par Arthur C. Nielsen, Family Process, vol. 65 (2026), doi : 10.1111/famp.70120, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (figures non reproduites). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Chemical Reactions, Drowning Swimmers, Owner’s Manuals: The Power of Metaphors in Couple Therapy », publié dans Family Process (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Nielsen, A. C. (2026). Réactions chimiques, nageurs en perdition, modes d’emploi : le pouvoir des métaphores en thérapie de couple (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/reactions-chimiques-nageurs-en-perdition-modes-d-emploi-le-pouvoir-des-metaphores-en-therapie-de-couple (Œuvre originale publiée en 2026 dans Family Process, 65(1) (2026) ; republiée en 2026 par Family Process, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/famp.70120)

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