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Social Sciences · Migration
Comment se sentir chez soi en famille d’accueil après un exil vécu sans ses parents, avant 18 ans ? L’équipe de Frederikke Jarlby a rencontré huit jeunes à deux reprises, à partir de photos apportées, choisies ou imaginées. Trois fils se dégagent : la sécurité, la familiarité et une autonomie négociée dans la relation, qui se tissent entre passé, présent et avenir.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de « Se sentir chez soi, c’est se sentir en sécurité » : des mineurs réfugiés non accompagnés (re)créent un sentiment de chez-soi en famille d’accueil au fil du temps, par Frederikke Jarlby, Milfrid Tonheim et Marte Knag Fylkesnes, publié dans Social Sciences (MDPI) (2025), doi : 10.3390/socsci14020091, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste ; la figure 1 est reproduite avec une légende traduite ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Ce n’est pas l’accueil familial en soi, mais un accueil familial doté de certaines caractéristiques et qualités, qui nourrit le sentiment de chez-soi et d’appartenance.
Frederikke Jarlby, Milfrid Tonheim et Marte Knag Fylkesnes
Résumé
Cette étude explore ce que des mineurs réfugiés non accompagnés (MNA) mettent en avant comme important pour (re)créer un sentiment de chez-soi en famille d’accueil au fil du temps. À partir d’un dispositif longitudinal d’entretiens semi-directifs par photo-élicitation, et en nous appuyant sur le concept de homing, nous avons regroupé les expériences des jeunes en trois aspects imbriqués qui contribuent à (re)créer un sentiment de chez-soi en famille d’accueil : la sécurité, la familiarité et l’autonomie. L’étude souligne l’importance des ressources émotionnelles, relationnelles et matérielles auxquelles les jeunes peuvent accéder par des relations de type familial (en famille d’accueil), qui semblent une part essentielle de cette (re)création. Nos résultats montrent comment les MNA en famille d’accueil jouent un rôle actif dans le faire et le devenir chez-soi, et pas seulement de l’être chez soi, ce qui met en lumière leur participation et leur navigation continue de l’appartenance dans la vie quotidienne. Notre analyse indique en outre que la (re)création d’un sentiment de chez-soi en famille d’accueil par les MNA est un processus dynamique et temporel, entre expériences passées, situation présente et aspirations futures. Il est essentiel que les équipes de la protection de l’enfance et les parents d’accueil connaissent et soutiennent les liens des MNA avec leur héritage d’origine, leur famille de naissance et leurs parents d’accueil pendant les transitions, ainsi que leurs besoins individuels. Les résultats nuancent la recherche existante sur ce qui fait un environnement d’accueil soutenant pour les MNA, en particulier sur la manière dont les parents d’accueil peuvent favoriser au fil du temps leur sentiment de chez-soi. Ils montrent aussi la nécessité de recherches complémentaires sur les moyens de mieux soutenir la continuité de l’accueil familial pour les MNA, notamment sur le rôle et le sens de l’appartenance culturelle, religieuse et linguistique.
Mots-clés : appartenance, accueil familial, homing, temporalité, mineurs réfugiés non accompagnés
J’ai vécu dans beaucoup d’endroits différents […] Ici (en famille d’accueil), j’ai l’impression d’être chez moi. C’est le seul endroit où j’ai eu ce sentiment d’être chez moi depuis mon arrivée en Norvège […] De tous ces endroits, aucun ne ressemblait à un chez-moi. Pas ce sentiment-là. Ici, c’est comme être chez moi.
Ces mots sont ceux d’une jeune personne arrivée en Norvège au titre de mineur réfugié non accompagné (MNA), puis placée en famille d’accueil. Par définition, les MNA ont été contraints de fuir leur pays de naissance en raison d’une « crainte fondée d’être persécuté » (UNHCR 1994, p. 4). « Non accompagné » signifie en outre que la fuite et/ou l’arrivée dans le pays d’accueil se sont faites sans aucune personne pour prendre soin de l’enfant, et « mineur » signifie avoir moins de 18 ans. Ce statut complexe rend ces jeunes particulièrement vulnérables (UNHCR 1994, p. 71). L’arrivée dans un nouveau pays implique inévitablement des processus de déracinement émotionnel, relationnel et matériel (Ahmed 1999 ; Sirriyeh 2016). Pour reprendre les termes d’Ahmed (1999), elle suppose « un processus d’étrangement, un processus par lequel on devient étranger à ce qui était habité comme un chez-soi » (p. 343).
Ces expériences d’insécurité et de rupture font peser des risques sur leur développement physique, intellectuel, psychologique, culturel et social (UNHCR 1994, p. 13). Ces conditions peuvent en outre conduire à l’exclusion et à la discrimination, et fragiliser leur sentiment d’appartenance (Kohli et al. 2010 ; Rip et al. 2020b ; Wade et al. 2012). La recherche suggère que l’accueil familial peut offrir un environnement soutenant aux MNA ; mais si la recherche internationale sur les facteurs de protection se développe, des études approfondies manquent sur leur expérience vécue au quotidien et sur la complexité qu’elle comporte au fil du temps (Rip et al. 2020b ; Trenson et al. 2023 ; Van Holen et al. 2020). Dans ce contexte, il est crucial de mener des études longitudinales centrées sur le point de vue des MNA, qui explorent en particulier leurs ressources, leurs pratiques et leur capacité d’agir pour (re)créer un sentiment de chez-soi en famille d’accueil (Garvik et al. 2016 ; Svendsen et al. 2018 ; Wernesjö 2012). Cette étude cherche à combler ces lacunes en posant la question suivante : qu’est-ce que les mineurs réfugiés non accompagnés en famille d’accueil mettent en avant comme important pour (re)créer un sentiment de chez-soi au fil du temps ?
Comprendre ce qui compte pour les MNA, y compris la manière dont le chez-soi est ressenti et pratiqué lorsqu’on vit en famille d’accueil, peut éclairer des politiques et des pratiques qui répondent à leurs besoins et favorisent leur bien-être.
De 1996 à 2022, 10 940 enfants ont obtenu en Norvège un titre de séjour permanent en tant que mineurs réfugiés non accompagnés (MNA), dont 10 173 résidaient encore dans le pays début 2023 (Kirkeberg et Lunde 2024)1. Leur âge moyen au moment de leur installation dans les communes est de 15,5 ans. Huit sur dix sont de sexe masculin, et ces dernières années, la plupart venaient d’Afghanistan, d’Érythrée, de Somalie et de Syrie (Kirkeberg et Lunde 2024).
Lorsqu’une jeune personne obtient un titre de séjour, il revient aux communes d’organiser et de déterminer un hébergement et une prise en charge adaptés, soit sous la seule responsabilité du service de protection de l’enfance, soit en collaboration avec le service des réfugiés (IMDi 2024). L’accueil familial est l’une des formes d’hébergement possibles pour les MNA, mais il est surtout utilisé pour les moins de 15 ans, les jeunes de plus de 15 ans vivant généralement en établissement (Garvik et al. 2016 ; Svendsen et al. 2018). Pour les MNA qui vivent en famille d’accueil, les parents d’accueil issus de la majorité sont plus fréquents que l’accueil chez des proches et que les parents d’accueil issus de minorités, en raison de la rareté de ces deux formules (Garvik et al. 2016).
Selon la loi norvégienne sur la protection de l’enfance, toute personne jeune a droit à des mesures de suivi après la prise en charge jusqu’à ses 25 ans (Child Welfare Act 2021, sct. 1–2), et les MNA en Norvège en bénéficient souvent (Svendsen et al. 2018). En vertu de la loi sur l’immigration, le regroupement familial peut être demandé par les parents de naissance des MNA titulaires de certains types de titres de séjour, ainsi que par leurs frères et sœurs de moins de 18 ans (Immigration Act 2008, sct. 43). Beaucoup de jeunes ont plus de 18 ans quand leur famille de naissance arrive, car les délais de traitement du regroupement familial sont longs (Bergset et al. 2024). En cas de regroupement, la jeune personne doit vivre avec sa famille de naissance pendant cinq ans, ce qui l’oblige à quitter son hébergement du moment, y compris la famille d’accueil (Immigration Act 2008, sct. 62).
S’installer dans une nouvelle famille peut être difficile pour tous les enfants et les jeunes en famille d’accueil (Bengtsson et Luckow 2020 ; Hedin 2014 ; Schofield 2002). Ces enfants ont souvent subi des maltraitances, des négligences et des ruptures (Gypen et al. 2017), et doivent construire un sentiment d’appartenance dans un nouvel environnement familial, en matière de classe sociale, de culture familiale et de traditions (Boddy 2019 ; Phoenix 2016 ; Schofield 2002). Les études consacrées à l’accueil familial des MNA font écho à la recherche plus large sur l’accueil familial au sujet de ces changements et difficultés importants. Les MNA peuvent pourtant connaître d’autres ruptures, de culture (familiale), de langue, de religion, de valeurs et de normes (Luster et al. 2009 ; Ní Raghallaigh et Sirriyeh 2015 ; Sirriyeh 2013 ; Van Holen et al. 2020 ; Wade et al. 2012). Ces jeunes affrontent en outre des difficultés propres, façonnées par des structures politiques et sociales, comme leur statut juridique précaire de « demandeurs d’asile » ou de « réfugiés », qui s’ajoute à leur position d’« enfants placés » (Crea et al. 2018 ; Kohli 2011 ; Kohli et al. 2010 ; Ní Raghallaigh 2013 ; Sirriyeh 2013). Ces conditions peuvent conduire à l’exclusion et à la discrimination, qui fragilisent leur sentiment d’appartenance à un nouveau pays ou à une nouvelle famille (Mörgen et Rieker 2022 ; Rip et al. 2020b ; Wade et al. 2012). Ces jeunes peuvent dès lors avoir le sentiment d’être des « invités » ou des « étrangers » (Kauko et Forsberg 2018 ; Mörgen et Rieker 2022 ; Sirriyeh 2013 ; Wernesjö 2015).
Les expériences traumatiques des MNA (la fuite en solitaire, la séparation d’avec la famille de naissance du fait de la guerre et des conflits, les démarches de regroupement familial) posent aussi des difficultés particulières à ce groupe d’enfants et de jeunes (Bergset et al. 2024 ; Crea et al. 2018 ; Luster et al. 2009 ; Mitra et Hodes 2019 ; Trenson et al. 2023). Dans l’ensemble de la littérature, le soutien social dans la durée apparaît comme un facteur central du bien-être global des MNA et de leur sentiment de chez-soi, qu’il vienne de la famille de naissance, des parents d’accueil, d’amis ou de personnes professionnelles, comme le corps enseignant ou le travail social (Börjesson et Söderqvist Forkby 2020 ; Kauko et Forsberg 2018 ; Mitra et Hodes 2019 ; Oppedal et Idsoe 2015 ; Tiilikainen et al. 2023 ; Trenson et al. 2023 ; Wernesjö 2015). Maintenir des liens avec sa culture d’origine est également crucial (Rana et al. 2011 ; Trenson et al. 2023 ; Van Holen et al. 2020), ce qui souligne l’importance des appartenances multiples (Kaukko et Wernesjö 2017 ; Pieloch et al. 2016 ; Trenson et al. 2023).
Plusieurs études européennes ont montré que l’accueil familial est associé à une meilleure santé mentale (Kalverboer et al. 2016 ; Mitra et Hodes 2019 ; Van Holen et al. 2020 ; Zijlstra et al. 2019) et à de meilleurs résultats scolaires chez les MNA que des formes d’hébergement moins soutenantes (Aleghfeli et Hunt 2022 ; O’Higgins et al. 2018 ; Rana et al. 2011). Pour tirer parti des effets positifs potentiels de l’accueil familial, il est essentiel de comprendre ce qui fait une bonne famille d’accueil (Trenson et al. 2023 ; Van Holen et al. 2020). Certaines études indiquent que l’accueil familial apporte un bénéfice important aux MNA grâce à l’accès à des soins et à un soutien familiaux, à des personnes de confiance, à une aide dans la procédure d’asile et à un appui pour négocier l’accès aux services essentiels (Ní Raghallaigh et Sirriyeh 2015 ; Sirriyeh 2010, 2013). Les ressources et les expériences positives que les MNA trouvent en famille d’accueil, y compris des relations de type familial avec leurs parents d’accueil, sont présentées comme centrales pour leur sentiment de chez-soi (Mörgen et Rieker 2022 ; Sirriyeh 2013). La recherche antérieure souligne aussi que le rôle des parents d’accueil, qui facilitent le contact de l’enfant avec des pairs de même origine, sa famille de naissance et d’autres réseaux, renforce la prévisibilité, la continuité et la stabilité pour les MNA (Crea et al. 2018 ; Rip et al. 2020a ; Van Holen et al. 2020). Certaines études insistent enfin sur l’équilibre délicat entre, d’un côté, les pratiques de soin et les limites posées par les personnes qui prennent soin des jeunes et, de l’autre, l’indépendance et la capacité d’agir dont les MNA ont besoin pour s’épanouir et se sentir chez soi (Oppedal et al. 2009 ; Sirriyeh 2013 ; Svendsen et al. 2018 ; Wade 2019).
Par ailleurs, l’expérience du chez-soi chez les MNA a été explorée à des degrés divers en famille d’accueil dans des contextes européens (par exemple Mörgen et Rieker 2022 ; Ní Raghallaigh et Sirriyeh 2015 ; Rip et al. 2020b ; Sirriyeh 2013), et dans d’autres formes d’hébergement, comme les établissements en contexte nordique (par exemple Börjesson et Söderqvist Forkby 2020 ; Garvik et al. 2016 ; Kauko et Forsberg 2018 ; Wernesjö 2015). Une partie de la recherche qualitative pertinente aborde des thèmes voisins, comme l’appartenance et les relations de type familial, en particulier pendant la phase initiale d’installation. Il manque toutefois nettement de recherches sur la manière dont les MNA (re)créent un sentiment de chez-soi en famille d’accueil au fil des années et par des études de suivi. À notre connaissance, l’approche théorique du homing proposée par Boccagni (2017) n’a pas encore été étudiée du point de vue des MNA en famille d’accueil.
La migration implique un processus continu de construction du chez-soi, par lequel les personnes cherchent à recréer une normalité dans un nouveau contexte (Boccagni 2017). Cette normalité comprend un lieu qui est « …indiscutablement “notre” lieu, où notre présence n’a pas à se justifier » (Boccagni et Kusenbach 2020, p. 597). Pour des jeunes qui ont connu le parcours de mineurs réfugiés non accompagnés, l’entrée en famille d’accueil dans un nouveau pays peut être décrite comme un processus de réancrage de l’être, du faire, du devenir et de l’appartenir (Boccagni 2017 ; Boccagni et Kusenbach 2020). Plus précisément, le sentiment de chez-soi peut être vu comme quelque chose que les jeunes portent en eux (être), en même temps que le chez-soi comme pratique (faire) par laquelle on se sent chez soi (devenir et appartenir), avec des dimensions émotionnelles, relationnelles et matérielles. La construction du chez-soi implique donc un engagement des personnes dans un lieu physique, défini par Boccagni (2017) comme un lieu chargé de sens sur le plan émotionnel, lié à des relations et à des pratiques sociales. Le chez-soi n’est pas nécessairement lié aux « limites matérielles d’un lieu d’habitation » (p. 3).
Boccagni introduit le concept de homing dans les contextes migratoires et le décrit comme un processus dynamique, performatif et interactif de (re)création d’un sentiment de chez-soi et d’appartenance dans la vie quotidienne. Il s’agit d’un processus temporel, ainsi expliqué : « le homing commence au présent, est orienté vers un accomplissement ou un devenir futur, et pourtant il est constitutivement façonné par (la récupération du) passé » (Boccagni 2022, p. 596). Dans cette étude, nous nous intéressons à la manière dont les jeunes (re)créent un sentiment de chez-soi à partir de traces du passé, de pratiques du présent et d’idéaux et d’aspirations tournés vers l’avenir. Passé, présent et futur ne sont toutefois pas compris comme des entités séparées et « statiques ». Ils sont au contraire fluides et interconnectés, et se façonnent sans cesse les uns les autres dans les expériences et les (re)créations du chez-soi chez ces jeunes.
Selon Boccagni, les aspects centraux de l’expérience du chez-soi comprennent une quête imbriquée de sécurité, de familiarité et de maîtrise (Boccagni 2017, p. 7). Autrement dit, pour qu’un lieu soit vécu comme un chez-soi, il doit procurer aux personnes : un sentiment de protection et d’intégrité personnelles (sécurité) ; de la stabilité, de la routine et de la continuité (familiarité) ; et l’autonomie d’utiliser un lieu précis, d’y prévoir les événements et de s’y exprimer à l’abri du regard public (maîtrise) (Boccagni 2017, p. 7). Ces trois aspects (sécurité, familiarité et maîtrise) sont examinés à travers les dimensions ou ressources émotionnelles, relationnelles et matérielles mises en avant par les jeunes de notre étude.
La personne qui signe en premier a mené une étude longitudinale, en interrogeant à deux reprises des MNA en famille d’accueil, à 5 à 10 mois d’intervalle. Le recueil des données s’est déroulé de février 2022 à février 2023 et a consisté en entretiens semi-directifs par photo-élicitation (Coyne et Carter 2018 ; Epstein et al. 2006 ; Harper 2002). Huit MNA ont participé au premier entretien, sept au second (voir la figure 1). Le second entretien visait à faire le suivi et à saisir d’éventuels changements dans le temps, tout en enrichissant, en clarifiant et en améliorant la qualité des données (Boccagni 2017 ; Laake et al. 2015). Des entretiens ont aussi été menés avec les parents d’accueil, mais cet article porte uniquement sur le point de vue des jeunes.

Comme le montre la figure 1, la personne qui signe en premier a rencontré toutes les personnes participantes lors d’une première rencontre destinée à faire connaissance, à répondre à leurs éventuelles questions, à revoir le consentement écrit et à planifier le premier entretien. Après les premiers entretiens, l’équipe a recontacté toutes les personnes participantes pour organiser un second entretien (même procédure) ; une famille d’accueil s’est alors retirée. Avant chaque entretien, l’équipe proposait aux jeunes d’apporter des photos de ce qui, à leurs yeux, était associé au fait de se sentir chez soi. L’intention était de leur laisser la possibilité d’orienter la conversation et d’apporter de nouvelles perspectives, conformément à la méthode de photo-élicitation (Coyne et Carter 2018 ; Epstein et al. 2006). Aux personnes qui n’apportaient pas de photos, on demandait ce qu’elles auraient photographié (photos imaginées). La personne qui signe en premier apportait en outre aux entretiens une collection de photos produites par l’équipe de recherche, parmi lesquelles les jeunes pouvaient choisir, en particulier les plus jeunes (Ammerman et Williams 2012 ; Coyne et Carter 2018). Ces photos devaient enrichir les conversations d’entretien, ce qui était particulièrement important lorsque les jeunes n’avaient pas apporté de photos. En lien avec les photos, les questions portaient sur ce qui comptait pour se sentir chez soi, y compris les routines, les activités, les lieux ou les personnes importants dans le cadre de la famille d’accueil ou en dehors, ainsi que sur leur histoire, comme la place de la langue, de la culture et de la religion d’origine.
Tous les entretiens ont eu lieu dans les familles d’accueil, au jardin, au salon ou dans la chambre de la jeune personne, sauf un second entretien mené dans une salle de réunion pour des raisons logistiques. Les entretiens se sont déroulés en norvégien, sans interprète, comme les jeunes le préféraient. Les 15 entretiens ont duré en moyenne 1,5 heure (de 58 à 150 minutes).
Le recrutement s’est fait par l’intermédiaire des services de protection de l’enfance de trois régions de Norvège, qui ont transmis l’information sur le projet de recherche à des mineurs réfugiés non accompagnés et à leurs parents d’accueil. Lorsque les familles d’accueil acceptaient de nous communiquer leurs coordonnées, nous les contactions pour leur présenter le projet en détail.
Le groupe comptait cinq garçons et trois filles, de 14 à 22 ans, qui vivaient en Norvège depuis cinq à 12 ans. Chaque jeune vivait dans sa famille d’accueil actuelle depuis au moins un an et demi. La moitié y était arrivée avant 15 ans, l’autre moitié à 15 ans ou plus. La majorité est née en Asie du Sud, une partie au Moyen-Orient et une personne en Afrique de l’Est. La moitié avait obtenu un titre de séjour permanent, l’autre moitié avait récemment obtenu la nationalité norvégienne. Chaque jeune avait de la famille dans d’autres pays, avec qui le contact était maintenu. Trois avaient perdu leurs parents de naissance. Deux étaient en train de demander le regroupement familial au moment du premier entretien ; la famille de l’une de ces deux personnes était arrivée en Norvège au second entretien. Deux jeunes vivaient en accueil chez des proches, six en accueil hors de la parenté, chez des parents d’accueil issus de la majorité. Parmi les parents d’accueil figuraient des parents seuls et des couples hétérosexuels.
L’Agence norvégienne des services partagés pour l’éducation et la recherche (Sikt) a évalué l’étude avant sa réalisation. Tout au long de l’étude, nous avons fait preuve d’une sensibilité éthique, avec une attention particulière à notre responsabilité d’éviter tout préjudice aux personnes participantes (Banks et Brydon-Miller 2018 ; British Sociological Association 2017). Notre position d’adultes de la majorité menant une recherche, et celle des personnes participantes comme a) enfants et jeunes, b) ayant un parcours d’exil et c) accueillies en famille d’accueil, ont été soigneusement prises en compte dans la conception de l’étude et dans la diffusion des résultats (British Sociological Association 2017 ; Hopkins 2008 ; Ní Raghallaigh 2013).
Pour faire face à ces enjeux éthiques, des facteurs comme l’âge et la santé mentale des jeunes ont été discutés avec les équipes de la protection de l’enfance et pris en compte par elles lors du recrutement. Nous avons aussi utilisé, dans l’information écrite destinée aux jeunes, des descriptions plus simples accompagnées d’illustrations, pour expliquer clairement le but de l’étude et ce qu’impliquait la participation (Hopkins 2008). La personne qui menait les entretiens leur rappelait en outre ces informations, leur droit de se retirer à tout moment et la manière dont les données étaient traitées, afin de favoriser une participation volontaire et éclairée et un consentement renouvelé (Klykken 2021). Pour les moins de 18 ans, le consentement éclairé de leur représentation légale a aussi été recueilli.
Par ailleurs, les méthodes participatives et visuelles comme les entretiens par photo-élicitation visent à laisser aux personnes participantes l’espace de définir ce qui compte pour elles, en faisant émerger leurs perspectives (non verbales) (Coyne et Carter 2018 ; Epstein et al. 2006). Cette méthode a permis une approche délicate et une atmosphère détendue, dans le souci d’une éthique relationnelle d’empathie, de confiance et de soin (Banks et Brydon-Miller 2018 ; Coyne et Carter 2018 ; Kaukko et al. 2017). Le choix de suivre les personnes participantes dans le temps visait également une approche attentive, par exemple par la réciprocité, le fait d’apprendre à se connaître et l’écoute de leurs points de vue. Il nous a aussi permis de clarifier ce qui avait été dit au premier entretien pour éviter malentendus et représentations erronées (Hopkins 2008). Pour réduire le risque de raviver des expériences traumatiques, la personne qui menait les entretiens ne posait pas, par exemple, de questions sur les raisons de la fuite (Kaukko et al. 2017 ; Ní Raghallaigh 2013).
Les informations personnelles directes ou indirectes qui pourraient être reliées à des personnes participantes précises ont été modifiées, reformulées en termes plus généraux ou supprimées, pour garantir l’anonymat et la confidentialité (Hopkins 2008). Les photos des jeunes n’ont pas été utilisées dans cet article, en raison du risque d’identification par des lieux, des relations ou des objets précis (Coyne et Carter 2018 ; Guillemin et Drew 2010). L’ensemble du matériel est conservé et géré dans le Stockage sécurisé des données de recherche (SILAF).
Pendant l’analyse, nous avons adopté une démarche abductive, faite d’allers-retours entre le cadre théorique du homing de Boccagni (2017) et les données empiriques. Le matériel a été codé par la personne qui signe en premier dans Nvivo15, selon une démarche inspirée de l’analyse thématique réflexive (Braun et Clarke 2019).
Le processus d’analyse a été le suivant. i) Quatorze entretiens ont été transcrits mot à mot par la personne qui signe en premier ; un autre l’a été par une société de transcription, puis contrôlé par cette même personne (Braun et Clarke 2019). Transcrire et réécouter les entretiens a permis de les analyser comme des récits complets, avec leurs nuances, avant de les segmenter par le codage (Sørly 2024). Dans ce cadre, la personne qui signe en premier a consigné des notes réflexives sur les expériences des personnes participantes et des réflexions méthodologiques. ii) Lors du premier cycle de codage dans Nvivo15, nous avons adopté une démarche inductive pour saisir le point de vue des personnes participantes, avec des codes sémantiques au plus près de ce qu’elles disaient. iii) À partir de ces codes, nous avons discuté de premiers thèmes principaux, qui organisaient les récits autour de points communs, par des allers-retours entre les codes et la théorie. iv) Enfin, la personne qui signe en premier a révisé, affiné et défini les thèmes de façon plus déductive, en s’appuyant sur la notion théorique de homing (Boccagni 2017 ; Braun et Clarke 2019). Dans ce cadre, nous avons rédigé des descriptions de codes pour les concepts de sécurité, de familiarité et de maîtrise/autonomie, afin de faire ressortir ce que les jeunes mettaient en avant comme important pour (re)créer un sentiment de chez-soi en famille d’accueil (Boccagni 2017). Il est apparu que l’autonomie était un code plus adapté à notre analyse que la maîtrise (Christman 2014 ; Mackenzie et Stoljar 2000). Avec plusieurs travaux sur l’éthique du care, nous soutenons que l’autonomie, en particulier l’autonomie relationnelle, est un terme plus approprié, qui tient compte de la réciprocité propre aux relations entre l’enfant et les personnes qui en prennent soin, marquées à la fois par la dépendance et par l’autonomie (Held 2005 ; Mackenzie 2014 ; Neagu 2021). Concrètement, nous avons dégagé trois thèmes : les jeunes (re)créent la sécurité, (re)créent la familiarité et (re)créent l’autonomie. Sous chacun, nous avons identifié des sous-thèmes, présentés au tableau 1. Par exemple, sous « (Re)créer la sécurité », nous avons identifié les sous-thèmes « La sécurité par la stabilité et les relations familiales » et « De l’insécurité à la sécurité ».
Tableau 1 — Thèmes, sous-thèmes et brève description
En se concentrant sur le contexte de l’accueil familial, notre analyse indique que les relations de type familial que les MNA ont construites avec leurs parents d’accueil, ainsi que les ressources et les possibilités dont ces jeunes disposent (émotionnelles, relationnelles et matérielles/physiques), sont essentielles à leur sentiment de chez-soi. Leurs expériences et leurs (re)créations du chez-soi ne s’enracinent pourtant pas seulement dans le présent, celui de la vie avec les parents d’accueil. Le chez-soi relève d’un processus temporel dans lequel ces jeunes puisent dans des expériences, des pratiques et des relations passées, comme la famille de naissance et les amis (d’enfance). Ces éléments façonnent leurs expériences présentes et leurs aspirations futures en matière de chez-soi. La quête imbriquée, ou la (re)création, de sécurité, de familiarité et d’autonomie constitue un aspect essentiel de leurs récits sur ce qui compte pour leur sentiment de chez-soi (Boccagni 2017). Tout en reconnaissant que ces trois aspects se recoupent souvent, l’analyse est structurée autour de chacun d’eux pour en faire ressortir le caractère propre et l’importance. Pour chaque aspect, nous illustrons la manière dont le chez-soi est ressenti (dimension émotionnelle) et pratiqué (dimensions relationnelle et matérielle/physique). Les expériences inverses, celles de ne pas se sentir chez soi, par exemple par l’insécurité, l’absence de familiarité ou le manque d’autonomie, sont aussi présentées.
Dans cette section, nous examinons l’aspect de la sécurité dans les récits des jeunes sur la (re)création d’un sentiment de chez-soi. Les jeunes parlent explicitement de « sûreté » et de « sécurité » pour décrire ce qui compte pour leur sentiment de chez-soi. Sur le plan émotionnel, la sécurité se définit pour ces jeunes comme le sentiment de pouvoir être soi-même, l’acceptation, le réconfort, l’inclusion et l’appartenance, que ce soit dans la vie en famille d’accueil ou en Norvège de façon générale. La stabilité et les relations de type familial sont essentielles à leur expérience de la sécurité en famille d’accueil, et donc à la (re)création d’un sentiment de chez-soi, tandis que leur absence révèle des expériences d’insécurité. Grâce à la méthode de photo-élicitation, des images de la maison ou du quartier où ces jeunes vivent avec leur famille d’accueil, et des relations importantes, notamment avec la famille d’accueil, la famille de naissance et les amis, illustrent les dimensions relationnelles et matérielles de la sécurité.
Les jeunes montrent comment la stabilité, par exemple le fait de ne pas devoir déménager, et l’épanouissement dans les relations de type familial construites en famille d’accueil contribuent à leur expérience de la sécurité. Un jeune illustre différentes strates de sécurité, émotionnelles, relationnelles et matérielles, qui contribuent à son sentiment de chez-soi :
Ce que je pense (du chez-soi), c’est que maintenant je suis ici, je suis en sécurité […], et là où je suis en sécurité, c’est chez moi. Maintenant qu’ils (les autorités norvégiennes) m’ont accepté, m’ont donné un titre de séjour et tout, je me sens chez moi […] Chaque jour, je sais qu’ici, dans cette maison, je suis en sécurité, donc c’est chez moi. Je sais qu’il y a quelqu’un (un parent d’accueil) qui attend que je rentre à la maison.
Ce jeune souligne que le lieu (la Norvège et la famille d’accueil) et les relations (son parent d’accueil) qui lui donnent un sentiment de sécurité contribuent à son sentiment de chez-soi. D’abord, le fait d’avoir un titre de séjour permanent ; ensuite, celui d’avoir un lieu de vie stable ; enfin, la stabilité sociale d’un parent d’accueil qui l’attend à la maison le réconfortent. Une autre jeune personne souligne les dimensions émotionnelles et relationnelles du sentiment de sécurité et de bien-être dans les relations (en famille d’accueil), dont l’acceptation et la confiance :
Je ne m’épanouis que si je me sens en sécurité. Par exemple avec les gens avec qui je suis, mes amis ou ma famille. Que je sois chez moi ici (dans la famille d’accueil) […] Je peux être moi-même, d’une certaine façon, et ne pas faire semblant d’être quelqu’un d’autre […] Et je sens que je peux parler avec eux, par exemple, de n’importe quoi.
Cette jeune fille souligne sa recherche, ou son expérience, d’un sentiment de sécurité suffisant pour être elle-même auprès de ses amis, de sa famille d’accueil et de sa famille de naissance. Dans l’ensemble, les jeunes de cette étude décrivent surtout leur famille d’accueil actuelle comme un lieu sûr et réconfortant où revenir, au quotidien comme dans les moments difficiles. Beaucoup expriment aussi leur souhait que les relations de type familial nouées en famille d’accueil durent dans l’avenir. En comparant sa situation à celle de « n’importe quelle autre famille », une jeune fille développe ce point et exprime l’attente que ces liens familiaux perdurent après son départ, ce qui ne va pas de soi dans une famille d’accueil (hors parenté) :
Même si c’est une famille d’accueil, je ne suis pas obligée de partir à 18 ans et de ne jamais revenir. [Mon parent d’accueil] le dit assez souvent, que c’est chez moi ici […] Que ce sera toujours chez moi. Si je rentre à la maison, c’est ici, non (rires) […] exactement comme n’importe quelle autre famille.
Par des paroles rassurantes comme « c’est chez toi ici » et en traitant les jeunes comme de véritables membres de la famille, les parents d’accueil contribuent à créer pour ces jeunes un lieu de normalité, grâce à un environnement stable, familial et attentionné (Boccagni 2017).
Pour expliquer leur sentiment de chez-soi dans leur famille d’accueil actuelle, une partie des jeunes le met en contraste avec leurs expériences passées, en évoquant la peur, l’exclusion, la non-acceptation et la méfiance vécues avant ou pendant l’exil et au fil de plusieurs foyers (d’accueil). Un jeune a fait visiter à la personne qui menait l’entretien la maison de sa famille d’accueil actuelle, en insistant : « Se sentir chez soi, c’est se sentir en sécurité. Ne pas avoir peur de qui que ce soit. » Il explique qu’il se sent en sécurité dans toute la maison, même dans la chambre de ses parents d’accueil, contrairement à son placement précédent, où il avait peur du comportement de ses parents d’accueil, comme il le raconte :
[Mes anciens parents d’accueil] faisaient très attention à leurs affaires. J’avais peur de m’en servir. Je pensais que si je m’en servais, ils allaient peut-être se fâcher contre moi […] Je voulais acheter à manger. Alors [le parent d’accueil] est venu et a dit : « Qu’est-ce que tu veux ? » (d’une voix fâchée) […] J’avais toujours peur.
Comme le montre cet exemple, les ressources du foyer et la nourriture symbolisent des éléments fondamentaux mis à mal dans les relations avec une précédente famille d’accueil, à l’origine de sentiments de méfiance, de non-appartenance et de rejet. Une jeune fille décrit aussi sa précédente famille d’accueil comme « pas un chez-soi » : « Chaque fois que je disais ou faisais quelque chose, on me coupait, alors j’avais l’impression que tout ce que je disais et faisais était mal. Du coup, je suis devenue très timide et renfermée. » À l’inverse, les jeunes insistent sur leur expérience du devenir en sécurité dans leur famille d’accueil actuelle. L’acceptation et la reconnaissance comme membre de la famille, quand les parents d’accueil montrent « tu as ta place ici », sont essentielles, comme l’illustre une autre jeune personne :
Ici, c’est genre « oui, tu fais partie de la famille » et « tu dois participer à tout », enfin, aux choses de famille. Par exemple, ils ont un groupe de discussion familial (sur une messagerie), et j’en fais partie. Ce n’était pas comme ça dans les autres familles d’accueil (précédentes). Je savais qu’ils avaient un groupe, mais je n’en faisais pas partie.
Comme le montre cette citation, la reconnaissance comme membre à part entière de la famille, exprimé par les parents d’accueil en paroles et dans les pratiques, peut contribuer au sentiment de chez-soi et de normalité des jeunes. Ces exemples traduisent aussi le passage de ces jeunes de l’insécurité vers un sentiment de chez-soi souhaité, inclusif et sûr.
Les jeunes de l’étude expliquent aussi que leur sentiment de chez-soi tient à des choses, des lieux, des personnes et des pratiques familiers, qui leur font du bien et qu’il s’agit de (re)créer. Leurs récits indiquent qu’on peut être familier de quelque chose, mais que cela peut produire un malaise ou un sentiment de ne « pas être à sa place » si on ne l’aime pas. Se trouver dans un lieu familier, avec des personnes et des activités familières qu’on apprécie, semble étroitement lié au sentiment de sécurité, ce qui souligne la dimension émotionnelle de la familiarité. Des éléments relationnels ou matériels devenus familiers depuis l’arrivée en Norvège, ou venant du pays ou de la famille de naissance et activement préservés, contribuent à ce sentiment de familiarité. Parmi les photos que les jeunes ont apportées, choisies ou imaginées, et qui ont suscité des récits de familiarité, figurent les pratiques (de soin) des parents d’accueil, le quartier, la maison, leur chambre et des objets représentant leurs origines. Ces jeunes expriment en outre un sentiment de réconfort (re)créé dans les environnements quotidiens et par des activités et des pratiques qui comptent à leurs yeux, parfois mêlé à la reprise de liens avec leurs origines, leur famille de naissance ou leurs amis (d’enfance).
Les expériences variées de familiarité et de non-familiarité chez ces jeunes illustrent des processus d’adaptation et la complexité de la (re)création d’un sentiment de chez-soi. Elles montrent par exemple que la familiarité est dynamique et temporelle : l’inconnu peut devenir familier, et le familier peut devenir étranger avec le temps. Un jeune l’illustre à partir de son expérience de la non-familiarité avant son arrivée en Norvège et dans sa famille d’accueil actuelle :
Peut-être que je ne me sentais pas chez moi dans [le pays de transit] parce que j’étais un étranger. Mais en Norvège, maintenant que j’y vis depuis si longtemps […] je me sens chez moi ici grâce à la famille, aux amis et aux liens avec différentes personnes […] Je n’avais pas de souvenirs de ce genre dans [le pays de transit], alors c’est peut-être pour ça.
Cet extrait montre qu’avec le temps, la construction progressive de relations, de souvenirs et d’expériences en Norvège lui a permis de bâtir un sentiment de chez-soi, en passant du sentiment d’être un étranger à un sentiment d’appartenance. L’exemple éclaire aussi la manière dont des liens qui ont du sens peuvent en être la clé. Les jeunes soulignent également les rôles parentaux de leurs parents d’accueil, y compris les pratiques de soin, qui contribuent à un sentiment de familiarité. Une partie de ces jeunes évoque la manière dont ces pratiques leur rappellent celles de leurs parents de naissance, ce qui crée un sentiment de continuité et de normalité, comme l’exprime une jeune personne :
Ils (les parents d’accueil) prennent soin de moi et me demandent tout le temps « Comment ça va ? » ; quand je sors et tout, ils m’appellent : « Comment tu vas ? », « Tu as besoin de quelque chose ? », « Tu rentres quand ? » […] Ma mère (de naissance) a toujours été comme ça, donc c’était normal […] Elle (la mère d’accueil) s’est comportée comme une mère avec moi.
Beaucoup de jeunes appellent leurs parents d’accueil maman ou papa, ce qui manifeste un lien et une co-construction des parents d’accueil comme figures parentales. Dans le même temps, ces jeunes les décrivent comme « comme de la famille », tout en précisant que ce ne sont pas leurs « vrais » parents. Une autre jeune personne développe ce point : « C’est exactement comme ta mère, qui t’aide pour tout. L’école. De l’aide pour ce dont tu as besoin. Alors tu sens que c’est comme un chez-soi […] C’est exactement comme ta maman et ton papa, pas pour de vrai, mais… » Cet extrait montre comment les parents d’accueil assument des rôles et des comportements familiers et de type familial pour les jeunes, comme l’attention portée aux jeunes, le soutien et l’implication dans leur vie quotidienne. Ces relations familiales co-construites traduisent un engagement dans des schémas de soin familiers, ainsi qu’une recherche et une création de tels schémas, qui ressemblent à leur idéal de figures parentales ou à leurs expériences avec leurs parents de naissance.
Les photos du quartier, de la maison et de la chambre dans la famille d’accueil actuelle suscitent des récits sur les dimensions matérielles et physiques de la familiarité, que ces jeunes apprécient et auxquelles se rattache leur sentiment d’appartenance : quelque chose qui est devenu familier, un chez-soi, avec le temps, comme l’illustre une autre jeune personne :
Comme cette photo ici (d’une rue proche)… je l’ai prise… C’est une rue, juste là (près de la maison). Et quand je rentre, et que je sors avec des amis, et tout ça, je passe par là […] Et quand tu marches ici, que tu regardes autour de toi et tout… Alors tu te dis « Ah ! ». Tu fermes les yeux, tu respires et tu te dis « Ça y est, je suis chez moi », pour ainsi dire. Comme ici (photo de la maison), quand je rentre, tu vois la maison et tu te dis tout de suite « ah (expire), c’est chez moi » […] Quand tu rentres et que tu vois le jardin et les murs ici et… ce canapé là-bas, c’est comme si, tu… […] C’est un sentiment de chez-soi, on pourrait dire.
Ce jeune décrit en détail une routine d’allers-retours entre la maison (la famille d’accueil) et le monde extérieur (retrouver des amis, aller à l’école ou au travail, par exemple). Il souligne qu’à son retour, il se sent détendu et bien, ce qui met en évidence la sécurité du familier. Plus précisément, la familiarité avec leur environnement peut nourrir chez ces jeunes un sentiment de sécurité, en leur permettant de connaître le lieu et les personnes, et de savoir à quoi s’attendre.
Une jeune fille imaginait prendre en photo un « repas pris ensemble » dans sa famille d’accueil, qu’elle associe à un sentiment de chez-soi : « Si je devais prendre une photo de quelque chose, je prendrais en photo un dîner de famille un dimanche. » Pour elle, ce rassemblement familial répété représente quelque chose de familier et de chaleureux, qu’elle apprécie. Pourtant, la nourriture servie n’est pas celle qu’elle connaissait par ses origines : c’est une nourriture qui lui est devenue familière et qu’elle aime désormais. Même si les goûts, les préférences et les besoins des jeunes peuvent évoluer avec le temps, une partie souligne aussi le besoin de (re)nouer avec leurs origines, par exemple par une nourriture, une musique ou des pratiques religieuses particulières. Dans la section suivante, nous approfondissons la manière dont les jeunes (re)créent un sentiment de chez-soi en se reliant à des éléments familiers issus de leurs origines.
La fréquence des contacts avec la famille de naissance et avec des amis de même origine varie selon les jeunes de l’étude. Leurs possibilités de (re)créer, par ces relations et/ou ces communautés, un sentiment de familiarité lié à leurs origines varient donc aussi. Par exemple, certaines personnes disent ne se souvenir de rien de leur pays de naissance ou n’avoir aucun contact avec des amis d’enfance ou de la famille à l’étranger. D’autres évoquent la manière dont des souvenirs partagés se (re)créent par des contacts numériques ou physiques avec des amis d’enfance et la famille de naissance. Un jeune décrit à quel point cela peut être complexe : il a la chance d’avoir un ami d’enfance, mais il manque encore des morceaux, et il raconte ce que cela lui fait :
C’est ça qui me pèse parfois : j’ai de bons souvenirs avec eux (les amis d’enfance), et j’ai envie de leur parler, mais je ne peux pas. Je ne sais pas où ils sont. Certains, je les ai vus mourir moi-même, et d’autres, je les ai perdus de vue […] Mon ami d’enfance et moi, on était pauvres ; on n’avait pas beaucoup d’argent, et il m’a dit : « Un jour, toi et moi, on sera riches, et on fera ci et ça, et on ira ici et là. » On ne faisait que rêver. Aujourd’hui, on a ces choses-là, alors je le lui ai dit, et il s’est mis à pleurer tout de suite.
Cette citation montre comment un sentiment de lien profond et de continuité entre passé, présent et avenir, incarné ici par un ami d’enfance, permet de (re)créer de la familiarité par des expériences, des souvenirs et des rêves partagés. Un sentiment de discontinuité ou de manque peut cependant naître de la perte, de la séparation ou de la distance physique. Si les contacts des jeunes avec leur famille de naissance et/ou leurs amis, sur place ou à l’échelle transnationale, varient, chaque jeune souligne l’importance de les maintenir dans une certaine mesure. Une partie précise que les contacts avec la famille de naissance, par exemple, ne sont pas partagés avec les parents d’accueil ; certains parents d’accueil ne savent donc pas à quel point, ni même si, ces jeunes sont en contact avec leur famille. D’autres décrivent comment leurs parents d’accueil aident à faciliter le contact avec leur famille de naissance, en l’invitant ou en voyageant ensemble dans les pays où elle vit.
Un jeune a montré une photo prise à l’intérieur de la maison de membres de sa famille, en soulignant son sentiment d’appartenir à plus d’un lieu : « J’ai deux chez-moi. Ici (la famille d’accueil) et chez mon [proche]. » Comme d’autres jeunes, il évoque une expérience sensorielle familière lorsqu’il sent les épices de son pays de naissance : « Au moment où je le sens, je me dis “j’ai déjà connu cette odeur plus tôt dans ma vie”. »
Se relier à des éléments familiers de ses origines semble souvent dépendre des relations. Les jeunes montrent toutefois aussi comment se (re)crée un sentiment de chez-soi, par exemple par la musique ou des pratiques religieuses, sans la présence physique d’autres personnes. Un jeune vivant dans une famille d’accueil issue de la majorité a montré une liste de lecture de chansons de son pays de naissance : « Plus je l’écoute, mieux je comprends […] Comme ça, je n’oublie pas complètement la langue (ma langue maternelle) […] Beaucoup de souvenirs remontent (quand je l’écoute). » Une jeune fille vivant dans une famille d’accueil apparentée imaginait une photo de son tapis de prière : « Je me sens chez moi quand je prie, alors je me sens en sécurité. » Ces exemples montrent comment la familiarité est imbriquée avec l’autonomie et/ou la sécurité. Ils illustrent aussi la manière dont les jeunes se relient à des souvenirs et à des sentiments réconfortants, une part de leur identité, par des expériences sensorielles, des objets symboliques ou des pratiques, plus ou moins accessibles dans leur environnement d’accueil.
À l’inverse, des jeunes racontent comment des lieux ou des relations autrefois familiers peuvent devenir étrangers avec le temps. Un jeune revient sur le moment où sa famille de naissance l’a rejoint en Norvège et où il a dû, en conséquence, quitter sa famille d’accueil. Ses réflexions illustrent la navigation entre différentes appartenances, à des lieux, à des cultures et à des relations :
Et puis j’ai senti, quand ils (la famille de naissance) sont arrivés, que je n’étais plus vraiment l’ancien [moi], on pourrait dire […] Ça fait [de nombreuses années]… Alors, d’une certaine façon, je ne les connais pas vraiment […] Je suis content qu’ils soient venus ici. Ils peuvent avoir un avenir et tout, mais… […] Tu n’as pas la même façon de penser qu’eux. Et ils n’ont pas la même façon de penser que moi […] Et d’un coup, tu dois quitter cette maison pour une autre… C’est dur. Parce que c’est ici que tu as ta place (dans la famille d’accueil), c’est ici que tu te sens chez toi, et puis tu dois partir.
Comme on le voit, les jeunes peuvent éprouver à la fois de la joie à retrouver leur famille de naissance et de la tristesse de ne plus pouvoir vivre avec leur famille d’accueil. Suivre les jeunes et leurs familles d’accueil dans le temps a mis au jour des changements, comme le regroupement familial ou un déménagement dans une nouvelle ville ou une nouvelle maison, qui montrent comment les émotions, les relations ou les réalités matérielles se transforment en conséquence. La co-construction de relations familiales (durables) entre les jeunes et leurs parents d’accueil, qui peut leur permettre de rester en contact après le départ, offre cependant un ancrage de continuité et de soutien pour traverser ce terrain (parfois) ambivalent.
Dans cette section, nous utilisons le concept d’autonomie comme aspect du sentiment de chez-soi des jeunes en famille d’accueil, plutôt que celui de maîtrise conceptualisé par Boccagni (2017). Du fait de leur position d’enfants au sein de familles d’accueil, les jeunes de notre étude n’attendent pas une maîtrise (complète) de leur environnement et de leurs routines quotidiennes ; leur attente porte en revanche sur le soutien, l’écoute et la participation aux décisions. Nous comprenons donc l’autonomie comme un processus relationnel, lié aux dimensions émotionnelles et matérielles (Boccagni 2017 ; Christman 2014 ; Mackenzie et Stoljar 2000). L’accès des jeunes à l’espace et aux ressources du foyer traduit un processus de partage et de participation : les parents d’accueil ouvrent l’accès ou fixent les règles de la maison, tandis que les jeunes font preuve de responsabilité. Ce processus se définit en outre par le respect, la reconnaissance et la confiance mutuels. Par des photos de leur chambre, de leurs relations et de lieux de la famille d’accueil, les jeunes ont fait émerger des récits qui traduisent leur expérience de l’autonomie relationnelle, par contraste avec le sentiment d’être des invités ou des personnes extérieures. La possibilité (ou non) d’utiliser et de personnaliser leurs espaces de vie (familiers), ainsi que d’accéder aux ressources du foyer et de les partager grâce à des relations (sûres) en famille d’accueil, montre comment l’autonomie est rendue possible (ou entravée) en famille d’accueil. Faire partie d’une famille d’accueil peut créer des tensions que les jeunes doivent négocier. Mais lorsque l’inclusion et la reconnaissance de ces jeunes comme membres autonomes du foyer et de la famille vont de pair avec un soutien à leurs aspirations pour l’avenir, cela semble contribuer à leur sentiment de chez-soi.
Les jeunes décrivent leur navigation entre indépendance et participation en famille d’accueil, qui équilibre un sentiment de liberté et la responsabilité. L’autonomie s’acquiert par la réciprocité, comme l’exprime un jeune : « [Mon parent d’accueil] m’a dit : “Tant que tu es gentil et que tu ne fais pas de bêtises, on n’a pas de règles” […] Je peux faire ce que je veux, je suis un homme libre. » Une autre jeune personne l’explique ainsi : « Je n’ai jamais eu l’impression que quelqu’un d’autre décidait pour moi. Je fais ce que j’ai envie de faire et ce dont j’ai besoin. » Ces exemples suggèrent que les parents d’accueil font confiance aux jeunes et reconnaissent leur autonomie et leur sens des responsabilités. Dans notre étude, cela semble lié à l’âge : plus l’âge avance, moins les jeunes évoquent de règles. Avec le temps, une partie des plus jeunes décrit une autonomie accrue, avec moins de règles et en faisant preuve de plus de responsabilité, comme lors d’un second entretien : « Maintenant j’ai 16 ans, maintenant je peux rentrer quand je veux. Mais en même temps, ils (les parents d’accueil) veulent savoir où je suis, et je ne dois pas rentrer trop tard. » Leur navigation entre indépendance et participation passe en outre par des négociations et des compromis : « S’il y a des désaccords dans la famille (d’accueil), tu vois, on trouve un compromis où chacun y gagne un peu, au lieu qu’une seule personne prenne les décisions […] On tient compte des besoins de chacun […] Et on se respecte. »
La plupart des jeunes expriment leur satisfaction quant à la part de décision qui leur revient ou à la fréquence à laquelle on les écoute dans leur famille d’accueil actuelle. Seule une minorité évoque des désaccords à ce sujet, dont le sentiment d’une autonomie restreinte. Un jeune, par exemple, souligne qu’il a l’habitude de gérer sa vie lui-même depuis son plus jeune âge, comme il l’explique :
Dans [mon pays de naissance], je n’avais pas d’heure à respecter pour rentrer, et dès que je suis arrivé ici, au [centre pour demandeurs d’asile], il y avait des règles, et c’est très difficile de s’y faire quand on l’apprend si tard […] Je n’étais pas dehors tout le temps, mais je sortais souvent avec des amis, on jouait et on faisait des choses (dans mon pays de naissance) ; quand je suis arrivé ici, il y avait des règles à respecter […] Je dois me coucher à [une heure précise], et en fait j’en suis reconnaissant, parce que je réussis beaucoup mieux à l’école le lendemain.
Les expériences passées des jeunes en matière de contraintes et d’autonomie peuvent influer sur leur perception de leur situation actuelle. Mais, comme ce jeune le souligne aussi, certaines contraintes, comme une heure de coucher fixe, sont appréciées parce qu’elles améliorent, par exemple, les résultats scolaires, auxquels il aspire. L’exemple fait aussi ressortir le contraste entre une indépendance sans contraintes et une indépendance assortie de responsabilités pour les jeunes en famille d’accueil, et souligne l’importance d’équilibrer l’appartenance à une famille d’accueil et l’indépendance.
Les jeunes donnent aussi des exemples de participation aux décisions quotidiennes en famille d’accueil : « Par exemple le dîner […] Ou si on va changer les rideaux, par exemple, la couleur. En gros, ce sont juste des petites choses. » Participer aux petites décisions du quotidien est donc crucial, à la fois pour l’indépendance et pour le sentiment d’inclusion dans la famille d’accueil. Dans la ligne de ce qui a été souligné dans la section sur la sécurité, la reconnaissance explicite, par les parents d’accueil, des jeunes comme membres du foyer et de la famille est aussi essentielle à leur expérience de l’autonomie. Par exemple, lorsque les parents d’accueil reconnaissent que les biens matériels et l’espace du foyer sont partagés, cela renforce le sentiment de sécurité des jeunes et leur permet d’agir de façon autonome : « (Mon parent d’accueil dit) “C’est notre voiture, notre maison, nos affaires. Pas seulement les tiennes ou les miennes. On partage ces choses-là” […] Ça donne une certaine sécurité. Tu peux te sentir chez toi. »
Le rôle actif des jeunes dans la création d’un espace familier, en décorant leur chambre avec des objets qui ont à leurs yeux une valeur personnelle ou en l’aménageant selon leurs besoins et leurs goûts, est aussi un signe d’autonomie. Comme l’illustre un jeune en montrant une photo de sa chambre : « Tous les murs étaient [d’une couleur] […], et puis après quelques mois, je me suis dit “bon, il faut les peindre [d’une autre couleur]”, et alors “oui, oui”, a dit [le parent d’accueil] (d’un ton bienveillant). » Cet exemple souligne le rôle actif des jeunes dans la personnalisation de leur espace au fil du temps, et indique en outre la présence, en famille d’accueil, d’un environnement sûr qui le rend possible.
Dans les relations d’accueil qui rendent l’autonomie possible, les jeunes reçoivent soutien et accompagnement pour explorer leur identité et traverser de multiples transitions, dont l’entrée dans la famille d’accueil (au sein de l’accueil familial), ainsi que l’entrée dans la société au sens large et dans l’âge adulte (au-delà de l’accueil familial). Une jeune fille raconte comment elle est devenue plus autonome en arrivant dans sa famille d’accueil actuelle :
Depuis que je suis arrivée [dans cette famille d’accueil], j’ai essayé de trouver ma place, parce qu’avant (dans une précédente famille d’accueil), je n’avais pas l’impression d’avoir voix au chapitre, et ce que je disais ne comptait pas vraiment, parce que je devais passer par quelqu’un, par exemple demander à la personne chargée de mon suivi […] Alors, quand j’ai déménagé (dans cette famille d’accueil), j’ai gagné un peu de voix et la possibilité de faire ce que je veux […] Je suis encore en train de chercher, et de chercher qui je suis.
Cet exemple souligne le rôle crucial des parents d’accueil pour offrir un environnement où la parole des jeunes est écoutée et valorisée. Les jeunes soulignent aussi l’aide que leur apportent leurs parents d’accueil pour les devoirs, l’apprentissage du norvégien et le passage à l’âge adulte, par exemple pour épargner en vue d’un futur appartement. Une partie insiste sur l’école, nécessaire « pour avoir une vie meilleure ». Un jeune a montré une image qu’il avait réalisée, avec des montagnes qui symbolisent les difficultés de la vie, et son parent d’accueil, qui l’a aidé à traverser ces moments difficiles :
La vie a tellement de difficultés ; ça monte et ça descend, ça monte et ça descend. Mais si tu veux atteindre des objectifs, tu dois supporter les choses dures qui arrivent dans la vie… On a des gens qui viennent et qui prennent soin de nous. Par exemple, j’ai [un parent d’accueil] qui tient à moi. Et [mon parent d’accueil] m’aide à traverser les situations difficiles et les épreuves… [Mon parent d’accueil] me soutient dans les objectifs que je veux atteindre […] Par exemple, maintenant j’ai mon permis de conduire.
Cet exemple montre comment un sentiment d’autonomie relationnelle, le développement personnel et la mobilité sociale, comme aspirations possibles pour l’avenir des jeunes, peuvent être nourris par le soutien pratique et émotionnel et l’accompagnement des parents d’accueil. Une autre jeune personne développe ce point en formulant des conseils pour les équipes de la protection de l’enfance et les parents d’accueil :
Si vous (les équipes de la protection de l’enfance) trouvez une famille d’accueil qui convient à un enfant, ça aide cet enfant à avoir un sentiment de normalité. Si vous (la famille d’accueil) lui offrez des choses complètement normales, ça lui rend beaucoup plus facile de partir vivre de façon autonome plus tard. Et d’avoir de l’espoir […] [Les enfants qui n’ont pas ce soutien] ont du mal avec des choses que beaucoup de gens considèrent comme acquises […] Comme les routines, tu vois…
Comme le montre cette citation, la « normalité », comprise comme ce à quoi d’autres jeunes de la société peuvent avoir accès par les pratiques du chez-soi de leur famille (de naissance), est vitale pour le passage à une vie adulte indépendante. C’est d’autant plus important compte tenu de la situation socio-économique de jeunes dont l’arrivée dans un nouveau pays s’est faite en tant que mineurs non accompagnés, souvent sans aucun soutien matériel ou relationnel. Tout en ayant déjà accompli beaucoup par leurs propres moyens, les jeunes de l’étude soulignent l’importance de relations soutenantes dans leurs nouveaux contextes, à commencer par leurs parents d’accueil, pour cultiver l’appartenance et un regard plein d’espoir sur l’avenir.
Cette étude a exploré ce que des mineurs réfugiés non accompagnés (MNA) mettent en avant comme important pour (re)créer un sentiment de chez-soi en famille d’accueil au fil du temps. Par un processus d’analyse abductif entre les entretiens avec les jeunes et la conceptualisation du homing par Boccagni (2017), nous avons organisé nos résultats en trois thèmes principaux, qui montrent comment les jeunes (re)créent la sécurité, la familiarité et l’autonomie en famille d’accueil. Premièrement, les jeunes ont souligné l’importance de la stabilité dans la famille d’accueil, y compris d’un lieu où revenir, et des relations de type familial comme source de sécurité. Deuxièmement, l’accent a été mis sur l’importance de se familiariser avec les pratiques des parents d’accueil, l’environnement matériel et les routines quotidiennes, ainsi que de se relier à leurs origines, notamment par des pratiques culturelles et religieuses et par le contact avec leur famille de naissance et leurs amis (d’enfance). Troisièmement, ces jeunes naviguaient entre leur participation à la famille d’accueil et leur besoin d’indépendance, ce qui a mis en évidence l’importance de l’autonomie relationnelle. D’un thème à l’autre, notre analyse montre que leur sentiment de chez-soi est un processus imbriqué de sécurité, de familiarité et d’autonomie, relié à leurs expériences passées et à leurs aspirations pour l’avenir.
Chaque enfant ou jeune qui entre en famille d’accueil connaît un certain degré de déracinement émotionnel, relationnel et matériel/physique (Bengtsson et Luckow 2020 ; Hedin 2014 ; Phoenix 2016 ; Schofield 2002). Pour les MNA, ce déracinement implique aussi le passage d’un pays à un autre, avec d’autres odeurs, d’autres goûts et d’autres sons, en plus d’expériences traumatiques passées et d’incertitudes liées à la famille de naissance restée au pays et/ou à la procédure d’asile (Ahmed 1999 ; Boccagni 2017 ; Crea et al. 2018 ; Mitra et Hodes 2019). Les travaux sur les migrations ont montré que les statuts d’immigration temporaires mettent à mal la stabilité et la prévisibilité, et donc le sentiment de sécurité et de chez-soi, en raison des incertitudes sur l’avenir (Chase 2013 ; Kohli 2011). Notre étude contribue à combler le manque de recherches sur l’expérience des MNA à une phase plus tardive, une fois obtenus un titre de séjour permanent ou la nationalité. En donnant la parole aux MNA dans la durée, elle apporte des éclairages importants sur la manière dont ces jeunes (re)créent un sentiment de chez-soi en famille d’accueil. Nos résultats enrichissent en outre la recherche existante sur ce qui fait un environnement d’accueil soutenant pour les MNA (voir par exemple Garvik et al. 2016 ; Rip et al. 2020b ; Svendsen et al. 2018 ; Van Holen et al. 2020 ; Wernesjö 2015). Nous discuterons des implications de ces résultats pour les services de protection de l’enfance (SPE) et pour les pratiques des parents d’accueil : comment un environnement d’accueil soutenant peut-il favoriser la (re)création de sécurité, de familiarité et d’autonomie chez les jeunes ?
Puisque la stabilité et les relations de type familial ont été présentées comme cruciales pour (re)créer un sentiment de sécurité, il est essentiel que les parents d’accueil confirment activement que les MNA sont des membres à part entière du foyer et de la famille partagés, soutenant ainsi leur sentiment de sécurité. Les parents d’accueil peuvent aussi y contribuer par des comportements attentionnés et de type familial, comme se soucier de ces jeunes ou les inclure dans les routines de la famille d’accueil, ce qui rejoint d’autres études menées auprès de MNA en famille d’accueil (Kohli et al. 2010 ; Ní Raghallaigh et Sirriyeh 2015 ; Sirriyeh et Ní Raghallaigh 2018 ; Wade 2019). Avec d’autres travaux, nous soutenons que les pratiques qui contribuent à établir des relations de type familial renforcent en même temps le sentiment de sécurité, de normalité et de chez-soi des MNA (Rip et al. 2020b ; Sirriyeh 2013 ; Wade 2019). La réciprocité, une bonne communication, l’acceptation, la confiance, la reconnaissance, l’ouverture d’esprit, l’hospitalité et la « chaleur émotionnelle » font partie des pratiques essentielles des familles d’accueil, qui permettent aux MNA d’exprimer leur identité sans craindre la discrimination ni l’exclusion (Hedin 2014 ; Hedin et al. 2012 ; Sirriyeh 2013).
Dans leur étude de l’appartenance en famille d’accueil, Bengtsson et Luckow (2020) distinguent, dans l’expérience des enfants, l’appartenance émotionnelle et l’appartenance fonctionnelle. L’appartenance émotionnelle implique un lien familial et un fort attachement au lieu. L’appartenance fonctionnelle, elle, porte davantage sur l’aide pratique des parents d’accueil que sur un même degré d’émotions intimes à leur égard. D’autres études, centrées sur les MNA, soulignent de même des variations dans leur expérience du chez-soi : certaines personnes se sentent chez elles sur le plan émotionnel, d’autres le vivent plutôt comme un lieu du quotidien ou un chez-soi fonctionnel (Mörgen et Rieker 2022 ; Wade 2019). Pour les jeunes dont la famille d’accueil est visiblement et culturellement différente, le sentiment d’appartenance devient particulièrement important (Phoenix 2016 ; Rip et al. 2020b). Si les jeunes de notre étude ont souligné l’aide reçue de leurs parents d’accueil et la « fonction » de la vie en famille d’accueil, plusieurs ont exprimé un attachement émotionnel à leur lieu d’accueil et anticipé des relations familiales durables avec leurs parents d’accueil, ce qui témoigne d’une appartenance émotionnelle. La distinction entre des jeunes qui vivraient leur famille d’accueil comme un chez-soi émotionnel et d’autres comme un chez-soi fonctionnel n’est pas apparue dans notre étude. Les deux semblaient plutôt se constituer mutuellement dans l’expérience des jeunes : par exemple, ces jeunes définissaient leurs parents d’accueil comme leur famille en raison de l’aide reçue. Notre étude reflète ainsi ce que souligne Kohli (2011) : « Pour des enfants qui ont pu s’éloigner de leur famille, de leurs amis, de leurs lieux et du sentiment d’avoir droit à un chez-soi, le besoin d’appartenir à quelqu’un, à quelque part, devient un but conscient » (Kohli 2011, p. 315).
Dans cette veine, notre analyse a montré que le sentiment de chez-soi des jeunes se renforçait lorsque l’engagement de leurs parents d’accueil à leur égard leur semblait réel, comme dans n’importe quelle autre famille, au-delà du cadre formel de l’accueil. Les relations familiales durables auxquelles aspirent les jeunes au moment du passage à l’âge adulte sont aussi présentées comme importantes par d’autres recherches sur l’accueil familial (Biehal 2014 ; Christiansen et al. 2013 ; Hedin 2014 ; Join-Lambert et Reimer 2022 ; Schofield 2002). Cela souligne le rôle crucial que peuvent jouer les services de suivi après la prise en charge pour les jeunes en général et pour les MNA en particulier (Ní Raghallaigh et Thornton 2017 ; Paulsen et al. 2020). Le droit à un suivi jusqu’à 25 ans (Child Welfare Act 2021, sct. 1–3) est donc une mesure importante, puisque les SPE peuvent prolonger le placement au-delà de 18 ans. Si notre analyse souligne l’intérêt d’une perspective de parcours de vie qui encourage les relations à long terme lors du passage à l’âge adulte, plusieurs obstacles peuvent exister. Comme beaucoup d’autres pays européens (Reimer 2021), la Norvège connaît actuellement une pénurie importante de familles d’accueil (NOU 2023). Lorsque 200 à 300 enfants attendent une famille d’accueil, la priorité des SPE peut être d’encourager les familles d’accueil existantes à accueillir un nouvel enfant. Si l’accueil familial comporte des limites précises fixées par les SPE, les relations sont plus fluides et peuvent durer au-delà de ces limites (Christiansen et al. 2013 ; Sirriyeh et Ní Raghallaigh 2018). Une étude de suivi de MNA sortant de l’accueil familial serait utile pour explorer l’évolution, la permanence et les obstacles de ces relations.
Si la continuité relationnelle est jugée importante pour les enfants en famille d’accueil en général, la continuité culturelle l’est particulièrement pour les enfants ayant un parcours de migration ou d’exil (Tonheim et al. 2025), ce que nous approfondissons ci-dessous.
Notre étude a montré que, pour les MNA, le sentiment de chez-soi dépassait la famille d’accueil physique et englobait des liens relationnels et émotionnels extérieurs au cadre de l’accueil. Par exemple, il était vital pour les MNA de notre étude de (re)nouer avec leur famille de naissance (transnationale), leurs amis d’enfance et des pairs de leur communauté. Il est donc important que les SPE et les parents d’accueil connaissent et facilitent les contacts des MNA avec leur famille de naissance et leurs amis, sur place comme à l’échelle transnationale. Par rapport à d’autres jeunes en famille d’accueil, les relations des MNA avec leur famille de naissance et leurs amis, qui peuvent ne pas être physiquement présents, sont souvent plus invisibles pour les SPE et les parents d’accueil (Mendoza Pérez et Morgade Salgado 2019 ; Rip et al. 2020b), ainsi que dans les politiques d’accueil familial de plusieurs pays européens (Tonheim et al. 2025). Ces relations peuvent pourtant rester présentes psychologiquement et émotionnellement, et apporter soutien social et continuité (Oppedal et Idsoe 2015). Les bénéfices et les besoins varient toutefois selon les MNA ; les parents d’accueil doivent donc aborder ces questions avec ouverture, esprit d’inclusion et sensibilité (Aleghfeli et Hunt 2022 ; Luster et al. 2009 ; Ní Raghallaigh et Sirriyeh 2015 ; Rana et al. 2011 ; Trenson et al. 2023). Les parents d’accueil peuvent avoir besoin d’un accompagnement et d’une supervision spécifiques sur ce point (Tonheim et al. 2025).
Dans le même temps, ce qui était familier peut devenir étranger du fait de l’évolution des circonstances, des préférences et des besoins, comme l’illustre dans notre étude le regroupement familial. Pour les MNA, cela peut conduire à renégocier leurs liens, avec leurs origines comme avec leur environnement actuel. Soutenir ce processus exige aussi de la souplesse dans le cadre réglementaire. Par exemple, la réglementation actuelle impose aux jeunes de vivre avec leur famille pendant cinq ans (Immigration Act 2008, sct. 62) et fait peser sur ces jeunes de lourdes exigences de prise en charge de leur famille (Bergset et al. 2024). Ces restrictions peuvent limiter leur capacité d’agir et créer des inégalités par rapport à leurs pairs.
Le maintien des liens avec ses origines, par la famille, la langue ou les pratiques culturelles, a été présenté comme un facteur de protection par d’autres études auprès de MNA (Luster et al. 2009 ; Pieloch et al. 2016 ; Trenson et al. 2023). Les jeunes de notre étude ont fait preuve de capacité d’agir pour se relier à des souvenirs réconfortants et à des sentiments de familiarité par des expériences sensorielles comme la nourriture, la musique ou les pratiques religieuses, qui ne dépendaient pas nécessairement de leurs parents d’accueil. Le rôle des parents d’accueil reste néanmoins important. Wade (2019) et Kohli et al. (2010) soulignent en particulier l’importance des parents d’accueil pour faciliter de tels liens, par exemple en cuisinant des plats familiers, « ce qui permet aux jeunes de se sentir davantage chez soi » (Wade 2019, p. 386). Nos résultats indiquent que les ressources relationnelles et matérielles permettant de maintenir les liens avec les origines étaient accessibles à des degrés divers.
Bien que notre analyse n’ait pas comparé spécifiquement le sentiment de chez-soi des jeunes en accueil chez des proches et hors de la parenté, les deux formules semblent présenter des avantages et des inconvénients (Fazel et al. 2012 ; O’Higgins et al. 2018 ; Rip et al. 2020b ; Trenson et al. 2023). Une partie de la recherche antérieure souligne l’importance de la qualité de la relation avec les parents d’accueil, par laquelle les jeunes peuvent recevoir amour et respect dans leur identité (Crea et al. 2018 ; Rip et al. 2020b ; Sirriyeh et Ní Raghallaigh 2018 ; Van Holen et al. 2020). D’autres études constatent que, pour les enfants et les jeunes qui « perdent » leur langue d’origine et leur appartenance culturelle, cela peut compliquer la construction de leur identité et la compréhension de soi, ainsi que leurs relations avec leurs parents de naissance, leur famille (transnationale) et leurs pairs de même origine (cf. Brown et al. 2009 ; Degener et al. 2020, 2022). Les études futures devraient explorer plus avant le rôle et le sens des origines culturelles, religieuses et linguistiques des MNA, afin de mieux comprendre leurs besoins de continuité culturelle en famille d’accueil (Tonheim et al. 2025).
Le sentiment d’autonomie s’est révélé une part essentielle de la construction du chez-soi et du « se sentir chez soi » pour les jeunes de notre étude. Nous soutenons que la manière dont les parents d’accueil (et d’autres personnes importantes) traitent les jeunes détermine leur sentiment d’autonomie et leur capacité d’agir. Cela ne comprend pas seulement les marques de respect et de reconnaissance, mais aussi les ressources disponibles (Christman 2014). Le concept d’autonomie relationnelle apporte des éclairages importants au champ de la protection de l’enfance, en particulier pour comprendre l’expérience des MNA en famille d’accueil. Cette perspective théorique souligne l’importance de la réciprocité dans le développement de l’autonomie : celle-ci n’est pas simplement un accomplissement individuel, elle se cultive dans les relations avec autrui. Held (2005) ainsi que Mackenzie et Stoljar (2000) soutiennent que l’autonomie est relationnelle et que l’interdépendance avec autrui est cruciale à son développement. Cette perspective relationnelle sur l’autonomie souligne le rôle de relations soutenantes et attentionnées pour aider les personnes à trouver l’équilibre entre indépendance et appartenance.
Dans le cas des MNA, l’autonomie relationnelle offre une grille de lecture plus nuancée que l’accent traditionnel mis sur l’indépendance. Oppedal et al. (2009) et d’autres travaux (par exemple Sirriyeh 2013 ; Svendsen et al. 2018 ; Wade 2019) soulignent que les MNA ont besoin à la fois de soin et de la possibilité de développer leur indépendance. Horgan et Ní Raghallaigh (2017) mettent en avant l’équilibre délicat entre le soin et la protection apportés aux MNA et le fait de leur permettre de développer résilience et autonomie. Si cette perspective est précieuse, elle tend à présenter le soin et l’autonomie comme des forces en partie opposées. L’autonomie relationnelle suggère au contraire que l’autonomie peut et doit se développer au sein de relations de soin, où les jeunes reçoivent le soutien émotionnel et pratique nécessaire pour prendre des décisions autonomes, en particulier dans l’environnement sûr de l’accueil familial.
Pour les MNA, les « cadres à soutien élevé », comme l’accueil familial, peuvent offrir moins d’autonomie que d’autres formes de prise en charge, comme les foyers collectifs ou les établissements (Mitra et Hodes 2019). Mais ils offrent aussi la possibilité d’un épanouissement de l’autonomie relationnelle. Les relations proches et soutenantes en famille d’accueil permettent aux MNA d’explorer leur autonomie tout en faisant partie d’un système familial qui offre confiance, soin et respect. La tension dynamique entre indépendance et soin, souvent soulignée dans la littérature, peut être négociée plus efficacement dans le cadre de l’autonomie relationnelle. Cette perspective relationnelle voit dans l’autonomie un accomplissement à la fois personnel et relationnel (Christman 2014). Les parents d’accueil peuvent soutenir le sentiment d’autonomie des jeunes et leur capacité à agir de façon autonome en créant un espace sûr pour l’indépendance, tout en maintenant des liens relationnels qui permettent le respect mutuel, le soutien émotionnel et l’accompagnement.
Les SPE et les parents d’accueil devraient donc associer les MNA aux processus de décision concernant leur prise en charge et leur vie quotidienne, afin de renforcer leur sentiment d’autonomie et leur capacité d’agir. Il est important que les parents d’accueil encouragent les jeunes à exprimer leur point de vue, les écoutent et les prennent au sérieux (Pölkki et al. 2012). Il importe aussi de savoir que ces jeunes peuvent exprimer leurs besoins de manière subtile, par une communication non verbale, comme l’ont illustré dans notre étude les récits de repli dans un environnement peu sûr. Les équipes de terrain devraient en outre savoir que les jeunes peuvent parfois garder le silence sur leur passé (Kohli 2006).
Si plusieurs études montrent les effets positifs que l’accueil familial peut avoir sur les MNA, il ne garantit pas la réussite (O’Higgins et al. 2018 ; Trenson et al. 2023 ; Van Holen et al. 2020). Les expériences d’accueil familial des MNA varient sensiblement, et le seul fait de vivre dans une famille d’accueil ne suffit pas à assurer leur épanouissement (Horgan et Ní Raghallaigh 2017 ; Mörgen et Rieker 2022). Des jeunes de notre étude ont raconté ne pas avoir connu de sentiment de sécurité dans leurs précédentes familles d’accueil. Le sentiment de sécurité n’est venu qu’avec le temps, après l’arrivée dans une nouvelle famille d’accueil. La rupture d’un accueil n’est donc pas toujours négative : elle est parfois nécessaire à l’épanouissement des jeunes (Van Holen et al. 2020).
La manière dont les jeunes valorisaient et négociaient la sécurité, la familiarité et l’autonomie variait au sein de notre étude, selon des facteurs comme l’âge, la durée de l’accueil, l’origine culturelle, les dynamiques familiales et les expériences antérieures (Rip et al. 2020b ; Wade et al. 2012). Par exemple, nos résultats montrent comment les jeunes donnaient sens à leur expérience du chez-soi en s’appuyant sur leurs expériences passées. Il est en outre crucial que les SPE et les parents d’accueil reconnaissent les variations individuelles et la complexité de l’expérience du chez-soi chez les jeunes. Des recherches complémentaires sur différents facteurs croisés, en particulier sur la manière dont l’âge, le genre et l’origine ethnique façonnent l’expérience des MNA et les pratiques des parents d’accueil, apporteraient des éclairages précieux à la recherche et à la pratique futures.
Dans l’ensemble, les jeunes de cette étude ont exprimé leur satisfaction à l’égard de leur famille d’accueil actuelle et le sentiment d’y être chez soi. Cela pourrait indiquer que l’étude n’a pas recruté de jeunes que leur placement ne satisfait pas, ni de jeunes au « sentiment d’appartenance plus prudent » envers leur famille d’accueil (Christiansen et al. 2013). L’enjeu éthique crucial est que les jeunes que les services de protection de l’enfance jugent plus vulnérables, ou qui n’ont pas une relation positive avec leur famille d’accueil actuelle, n’ont pas voulu participer à l’étude ou n’ont pas reçu d’information sur le projet de la part des équipes de la protection de l’enfance. Les personnes participantes ont en outre pu hésiter à partager des expériences plus négatives. Cependant, comme on l’a vu tout au long des résultats, des jeunes ont rapporté rétrospectivement des expériences où le sentiment d’être chez soi manquait, ce qui a apporté des éclairages utiles sur les difficultés possibles. Par ailleurs, l’accent de l’étude sur le fait de « se sentir chez soi en famille d’accueil » a pu favoriser à la fois le recrutement et les récits d’accueils réussis, ce qui constitue à la fois une force et une limite. Il importe de noter que cette étude ne saisit pas ce qui compte pour l’ensemble des MNA : les MNA forment un groupe hétérogène, aux origines, aux parcours migratoires et aux besoins divers (Derluyn 2018). Notre étude a surtout porté sur l’environnement de la famille d’accueil, avec moins d’attention au contexte environnant, comme l’école, les loisirs ou les expériences de discrimination.
Le cadre théorique du homing apporte des éclairages et des contributions théoriques importants aux connaissances sur les expériences et les pratiques du chez-soi chez les MNA. Certains travaux ont toutefois reproché au concept de chez-soi d’être intrinsèquement positif, englobant et peu clair sur le plan conceptuel (Boccagni 2017, p. 13). Outre que le chez-soi est un concept difficile à définir et à comprendre, la barrière de la langue a pu affecter la compréhension des personnes participantes et la qualité des conversations d’entretien. Nous avons tenté de surmonter ces difficultés par la conception même de l’étude. Par exemple, les photos que les jeunes ont apportées, choisies ou imaginées ont aidé à renforcer leur participation. Cette méthode visuelle a en outre révélé des dimensions plus « cachées » de leurs expériences et pratiques du chez-soi, ce qui est une force de l’étude. Mener une étude longitudinale avec des entretiens à deux moments enrichit aussi les données et renforce ainsi la validité des résultats par la triangulation des données.
Les résultats de cette étude montrent que les expériences de sécurité, de familiarité et d’autonomie des mineurs réfugiés non accompagnés sont importantes pour (re)créer un sentiment de chez-soi en famille d’accueil. Les relations de type familial construites en famille d’accueil et les ressources émotionnelles, relationnelles et matérielles disponibles sont essentielles à ce processus. Cette étude éclaire en outre la participation des jeunes et leur navigation continue de l’appartenance dans la vie quotidienne. Reconnaître à la fois la capacité d’agir de ces jeunes et leur besoin de soutien social est donc une implication cruciale pour les politiques et les pratiques.
À mesure que les jeunes puisent dans leurs expériences passées et leurs aspirations futures et s’adaptent à des circonstances changeantes, leurs besoins, leurs préférences et leurs pratiques évoluent. La (re)création d’un sentiment de chez-soi est donc un processus dynamique et continu. Un soutien émotionnel et pratique constant, venu de relations d’accueil stables, est vital tout au long des transitions, y compris vers l’âge adulte. Les équipes de la protection de l’enfance et les parents d’accueil doivent comprendre et prendre en compte les besoins divers et évolutifs des jeunes, en particulier dans leurs liens avec leurs origines, leur famille de naissance et leur famille d’accueil.
Les récits d’expériences d’accueil peu accueillantes, vécues par les jeunes de notre étude avant leur expérience positive actuelle, montrent que ce n’est pas l’accueil familial en soi, mais un accueil familial doté de certaines caractéristiques et qualités, qui nourrit le sentiment de chez-soi et d’appartenance des MNA. Le sentiment de chez-soi des jeunes en famille d’accueil semble essentiel à la réussite du placement. Les parents d’accueil pourraient donc bénéficier d’un accompagnement et d’une formation, par les services de protection de l’enfance, aux différentes manières de soutenir les MNA dans la (re)création d’un sentiment de chez-soi. Notre étude contribue ainsi au corpus croissant de connaissances sur la manière dont l’accueil familial peut soutenir les processus de construction du chez-soi et le bien-être des MNA. Pour aller plus loin, la recherche future devrait étudier le rôle et le sens de la continuité dans l’accueil familial des MNA.
Complexe Systémique : à retenir
Ce qui frappe ici, c’est que le chez-soi n’est pas un lieu que l’on reçoit, mais un processus que les jeunes fabriquent à partir de leur passé, de leur présent et de leur avenir. La sécurité vient de la stabilité et de paroles explicites (« c’est chez toi ici ») ; la familiarité, de routines partagées mais aussi d’odeurs, de musiques ou de prières qui relient au pays d’origine ; l’autonomie, d’une liberté négociée, que l’étude lit comme une autonomie relationnelle plutôt que comme une indépendance. Pour la clinique systémique, la leçon est double : la famille d’accueil tient quand elle accepte d’être redéfinie comme famille par l’enfant, et elle doit rester ouverte aux loyautés envers la famille de naissance, souvent invisibles pour les services. Le regroupement familial, qui oblige à quitter la famille d’accueil, montre comment des appartenances multiples peuvent entrer en tension, ce qui appelle un accompagnement des transitions plutôt qu’une simple décision de placement. Les limites tiennent au petit échantillon norvégien, recruté par les services et globalement satisfait de son accueil. À lire avec l’article sur le regroupement familial vécu par des mineurs non accompagnés, et avec l’article sur les processus sensoriels et narratifs de l’appartenance chez la jeunesse réfugiée.
Notes de l’original
1 Les MNA titulaires d’un titre de séjour temporaire ne sont pas compris dans ces chiffres.
Contributions. Conceptualisation : F. J., M. T. et M. K. F. ; analyse formelle : F. J. ; investigation : F. J. ; rédaction de la version initiale : F. J. ; relecture et révision : F. J., M. K. F. et M. T. ; supervision : M. K. F., M. T. et F. J. ; obtention du financement : M. T. Chaque signataire a lu et approuvé la version publiée du manuscrit.
Financement. Ce travail fait partie du projet HoMi « Chez-soi et (dis)continuité : l’accueil familial des enfants issus de la migration ». Le projet a été financé par le Conseil norvégien de la recherche (NFR), dans le cadre du programme « Projets de recherche sur le bien-être, la vie professionnelle et la migration (VAM) », numéro de projet 302183.
Comité d’éthique. L’étude a été menée conformément à la déclaration d’Helsinki et approuvée par l’Agence norvégienne des services partagés pour l’éducation et la recherche (Sikt) (873235, 25 juin 2021).
Consentement éclairé. Le consentement éclairé de toutes les personnes participantes a été recueilli. Pour les moins de 18 ans, celui de leur représentation légale a aussi été recueilli.
Remerciements. L’équipe de recherche remercie sincèrement les familles d’accueil qui ont généreusement partagé leur histoire, ainsi que les services de protection de l’enfance pour leur aide précieuse au recrutement.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
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Traduction non officielle en français de « Se sentir chez soi, c’est se sentir en sécurité » : des mineurs réfugiés non accompagnés (re)créent un sentiment de chez-soi en famille d’accueil au fil du temps, par Frederikke Jarlby, Milfrid Tonheim et Marte Knag Fylkesnes, Social Sciences, vol. 14, no 2, 91 (2025), doi : 10.3390/socsci14020091, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste, déclarations regroupées dans les notes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « ‘To Feel at Home Is to Feel Safe’: Unaccompanied Refugee Minors (Re)Creating a Sense of Home in Foster Care over Time », publié dans Social Sciences (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Jarlby, F., Tonheim, M., et Fylkesnes, M. K. (2025). « Se sentir chez soi, c’est se sentir en sécurité » : des mineurs réfugiés non accompagnés (re)créent un sentiment de chez-soi en famille d’accueil au fil du temps (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/se-sentir-chez-soi-c-est-se-sentir-en-securite-des-mineurs-refugies-non-accompagnes (Œuvre originale publiée en 2025 dans Social Sciences, 14(2), 91 (2025) ; republiée en 2025 par Social Sciences, https://www.mdpi.com/2076-0760/14/2/91)
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