Journal of Family Research · Famille

Siblings+ ? Transformations dynamiques des rôles dans les relations fraternelles d’enfants de parents ayant une maladie psychique

Quand les deux parents sont psychiquement malades, qui tient la maison ? À partir des récits de onze jeunes adultes issus de quatre fratries d’Allemagne et d’Autriche, cette étude décrit un rôle fraternel « plus » : un frère ou une sœur qui, en temps de crise, prend en charge une part des fonctions parentales avec l’accord des autres, puis rend cette autorité dès que la situation s’apaise.

Auteurs Tonina Liriel Aurel (département des sciences de l’éducation, université de Vienne, Autriche)Première publication Journal of Family Research, 6 février 2026Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Siblings+ ? Transformations dynamiques des rôles dans les relations fraternelles d’enfants de parents ayant une maladie psychique, par Tonina Liriel Aurel, publié dans Journal of Family Research (University of Bamberg Press) (2026), doi : 10.20377/jfr-1263, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. La figure 1 est reproduite avec ses légendes originales en anglais. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Les siblings+ compensent la perte de fonctions parentales sans devenir pour autant des « parents ».

Tonina Liriel Aurel

Résumé

Objectif. Cette étude examine comment, dans les familles où les deux parents ont une maladie psychique, les frères et sœurs négocient leurs rôles au sein de la fratrie, et quels processus dynamiques systémiques façonnent ces négociations.

Contexte. Si de nombreuses études ont exploré l’expérience des enfants de parents ayant une maladie psychique, peu de recherches ont examiné la manière dont cette expérience façonne les relations fraternelles. La présente étude comble cette lacune en analysant les conditions et les dynamiques systémiques des relations fraternelles dans des circonstances de vie difficiles.

Méthode. Des entretiens narratifs biographiques ont été menés avec 11 jeunes adultes (de 20 à 35 ans) issus de quatre familles d’Allemagne et d’Autriche, qui ont grandi dans des foyers où les deux parents avaient une maladie psychique. Une analyse herméneutique interprétative de structure fine et une analyse systémique ont permis de reconstruire les attributions individuelles de sens et les processus dynamiques systémiques.

Résultats. L’analyse montre que, dans ces familles, les frères et sœurs ne façonnent pas seulement leur propre relation, mais assument aussi un ensemble élargi de responsabilités (« siblings+ »). L’empêchement parental crée un vide de rôles que la fratrie compense en son sein. Il en résulte un rôle fraternel élargi, qui englobe des droits et des obligations supplémentaires, habituellement attribués aux parents.

Conclusion. Lorsque les parents ne sont pas en mesure d’assurer leur fonction de soin et qu’aucun soutien extérieur n’est disponible, les relations fraternelles subissent des transformations profondes. Les institutions qui soutiennent ces familles devraient tenir compte de ces dynamiques spécifiques pour répondre aux besoins des personnes concernées.

Mots-clés : relations fraternelles, enfants de parents ayant une maladie psychique, analyse herméneutique interprétative, entretiens narratifs biographiques, changements de rôles dans les systèmes familiaux

1. Introduction

La maladie psychique d’un parent touche l’ensemble du système familial (Noller, 2012) et, par conséquent, les relations singulières entre frères et sœurs (Aldercotte et al., 2016). Cet article examine la manière dont de jeunes adultes qui ont grandi avec des parents psychiquement malades interprètent rétrospectivement leur expérience d’enfance, en reconstruisant la transformation des rôles fraternels du point de vue des biographies communes et différenciées de frères et sœurs arrivés à l’âge adulte. Les frères et sœurs constituent souvent des sources centrales de soutien émotionnel et de compagnie tout au long de la vie (Conger & Little, 2010) ; si leur importance pour les trajectoires de vie individuelles est bien établie, leur rôle face à l’adversité familiale chronique reste comparativement peu exploré (Bossek, 2022 ; White & Hughes, 2018). Grandir avec des parents psychiquement malades confronte les frères et sœurs à des difficultés complexes et durables qui produisent des constellations familiales singulières, mais ces dynamiques ont rarement été analysées en se concentrant de manière systématique sur les relations fraternelles (Jungbauer, 2016). On comprend tout aussi mal si, et par quels processus, les frères et sœurs issus de constellations familiales éprouvées développent au fil du temps des rôles divergents ou complémentaires (Witte, 2018). Étant donné la place centrale des relations fraternelles dans l’environnement émotionnel et social des enfants (Bossek, 2022), ainsi que leur importance potentielle pour faire face à la maladie psychique d’un parent (Gutmann, 2008), des recherches systématiques supplémentaires s’imposent. En s’appuyant sur des données qualitatives recueillies auprès de jeunes adultes en Allemagne et en Autriche, la présente étude pose donc la question de recherche suivante : quelles significations les jeunes adultes issus de familles où les deux parents sont psychiquement malades attribuent à leurs relations fraternelles, et comment ces significations sont-elles façonnées par des processus dynamiques systémiques ? Pour y répondre, cet article examine la négociation interactive des rôles fraternels dans une perspective interprétative (Soeffner, 2004), en prêtant une attention particulière aux significations attachées aux relations et aux expériences fraternelles. L’accent porte à la fois sur l’émergence et la transformation dynamiques de ces rôles, dans une perspective interactionniste, et sur les processus dynamiques systémiques qui les structurent, les coordonnent et les stabilisent dans le temps. À partir de cette analyse, l’article introduit le concept de dynamique de rôle sibling+, qui met en lumière la manière dont des frères et sœurs vont au-delà des attentes de rôle conventionnelles en assumant des responsabilités compensatoires et substitutives dans les familles touchées par la maladie psychique parentale. Sur le plan méthodologique, l’étude recourt à l’analyse de structure fine et à l’analyse systémique (Froschauer & Lueger, 2025), qui permettent de saisir empiriquement à la fois des structures de sens dépendantes du sujet, à savoir l’expérience vécue des frères et sœurs, et des dynamiques de processus indépendantes du sujet, c’est-à-dire les schémas structurels et les dynamiques relationnelles au sein du système fraternel.

2. Contexte

Pour analyser la négociation des rôles dans les relations fraternelles, il faut d’abord clarifier les caractéristiques structurelles et les dimensions de sens qui façonnent fondamentalement ces relations. Il importe de souligner que les relations fraternelles sont toujours inscrites dans des contextes familiaux, en particulier dans la relation parent-enfant (Whiteman et al., 2011). Cet ancrage devient particulièrement important lorsqu’un parent a une maladie psychique, car elle peut façonner en profondeur les dynamiques entre frères et sœurs et, en retour, préstructurer leurs négociations de rôles. En outre, les normes sociales et les idéaux culturels relatifs à la fratrie influencent ces processus de négociation (Gulløv & Winther, 2021). Des aspects comme la proximité et la distance, la comparaison, les écarts d’âge et le soutien mutuel constituent des dimensions centrales des relations fraternelles. Ils fournissent des cadres d’orientation essentiels, au sein desquels les rôles sont interprétés, confirmés ou transformés, et doivent donc être considérés comme des conditions contextuelles. Enfin, il faut noter que les négociations de rôles sont inscrites dans les biographies et changent avec le temps (Edwards et al., 2005). Comme la présente analyse s’appuie sur les récits biographiques de jeunes adultes, le passage à l’âge adulte doit être compris comme un moment de transformation dans le développement des rôles fraternels. L’acte même de raconter peut aussi stabiliser ou réinterpréter les rôles fraternels et fait donc partie du processus de négociation (Soeffner, 2004). Les considérations qui suivent servent donc à situer les résultats empiriques présentés plus loin et à éclairer les conditions essentielles pour comprendre les négociations de rôles dans les relations fraternelles.

2.1 Caractéristiques structurelles et dimensions de sens

Les relations fraternelles constituent des liens sociaux complexes, façonnés par la classe sociale, le contexte culturel, le genre, l’âge et le rang de naissance (Punch, 2008). Elles naissent de l’interaction dynamique de conditions familiales, individuelles et structurelles (Padilla et al., 2021). En raison de leur caractère durable, les frères et sœurs acquièrent une connaissance intime de la vie les uns des autres (Kibria & Wigen, 2025). Souvent informelles, ces relations comportent une tension entre obligation et capacité d’agir individuelle, qui produit des effets à la fois positifs et négatifs (Punch, 2008). Elles ne sont ni nécessairement pour la vie, ni invariablement soutenantes (Blake et al., 2023). Néanmoins, les frères et sœurs gardent généralement un contact suivi et manifestent un affect positif dans leurs interactions (Spitze & Trent, 2006). Les liens fraternels influencent la vie quotidienne, la construction de soi et la négociation des responsabilités de rôle (Davies, 2015, 2023). Ils servent de lieux d’apprentissage social genré (Edwards et al., 2005), transmettent les valeurs familiales (Gillies & Lucey, 2006) et facilitent l’échange de ressources matérielles, émotionnelles et sociales (Wyn et al., 2012). Ces schémas durables façonnent à la fois l’expérience vécue et les interprétations rétrospectives des rôles fraternels (cf. Davies, 2019). Ils offrent ainsi une grille d’analyse à partir de laquelle on peut reconstruire des biographies sibling+ communes et différenciées.

Les rôles fraternels ne sont pas figés ; ils sont socialement construits et sans cesse renégociés dans l’interaction (Blumer, 1986 ; Davies, 2019). La parenté biologique ne détermine pas à elle seule la signification de ces rôles : les frères et sœurs occupent des rôles à travers des interactions sociales validées (Blumer, 1986). Les rôles se développent de manière interactive et restent ouverts à la négociation au fil du temps, au lieu d’être prédéterminés (Finch & Mason, 1993). Analyser les rôles fraternels comme souples et négociés permet de comprendre les trajectoires biographiques à la fois communes et différenciées des frères et sœurs. Les relations fraternelles sont émotionnellement « collantes » et profondément ancrées, ce qui influe sur la manière dont les responsabilités sont négociées (Davies, 2019 ; Smart, 2007). Cet ancrage est renforcé par la proximité domestique, les schémas de comportement, les parcours scolaires, la réputation au sein de la fratrie, les attentes normatives et le rang de naissance (Davies, 2019). Cette qualité adhésive propre aux relations fraternelles peut en faire l’un des liens les plus durables et les plus intimes d’une vie, même lorsque les frères et sœurs s’éloignent de plus en plus avec le temps (Davies, 2019 ; Gilligan et al., 2020).

Les rôles fraternels sont indissociables des dynamiques familiales plus larges (White & Hughes, 2018). La maladie psychique parentale façonne les interactions parent-enfant, qui influencent à leur tour les relations fraternelles et l’expérience émotionnelle (Hank & Steinbach, 2018). L’éloignement ou le conflit entre frères et sœurs reflète souvent des structures familiales marquées par la mise à distance ou par des alliances stratégiques (Blake et al., 2023). Des liens fraternels soutenants peuvent protéger les enfants des conflits parentaux, tandis que des relations tendues peuvent aggraver le stress (Davies et al., 2019 ; Bossek, 2022). Le savoir familial partagé renforce le sentiment d’appartenance, tandis que les rapports de pouvoir entre frères et sœurs restent informels, dépendants du contexte, et se négocient par le compromis ou la résistance (Punch, 2008 ; White & Hughes, 2018).

La maladie psychique parentale s’accompagne souvent de comportements atypiques qui altèrent le fonctionnement quotidien, provoquent une détresse psychologique et menacent le bien-être (Alle, 2024). Les enfants sont exposés à un risque accru de négligence ou de maltraitance psychologique, notamment de rejet, de dénigrement, d’isolement et de manipulation (Plattner, 2019 ; Lenz, 2012). Les personnes qui ont vécu ces situations font souvent état d’une maladie psychique parentale sévère, chronique et comorbide, qui crée des conditions critiques pour la transformation des rôles fraternels (Lenz, 2012 ; Plattner, 2019). Les parents peuvent avoir des difficultés de contrôle des impulsions, de régulation émotionnelle, d’empathie et de communication (Alle, 2024 ; Lenz, 2012), d’où une compétence parentale amoindrie et des interactions parent-enfant perturbées (van Santvoort et al., 2014). Les frères et sœurs y répondent souvent en étendant leurs rôles au-delà des attentes conventionnelles, en adoptant des fonctions compensatoires ou de soin (Bossek, 2022). Ces adaptations illustrent les dynamiques sibling+ et montrent comment les frères et sœurs coconstruisent activement des trajectoires biographiques communes et différenciées en réponse aux difficultés systémiques de la famille.

2.2 Cadres d’orientation dans le processus de négociation

Les parents et les normes sociales façonnent de manière décisive les relations fraternelles, en particulier dans la négociation des rôles (Gulløv & Winther, 2021). Ces normes, façonnées par le cadre juridique, les médias et l’expérience personnelle, établissent des idéaux d’interaction et fonctionnent comme des scripts sociaux au sein des familles (Bossek, 2022). Lorsque des attentes comme la solidarité ou un attachement harmonieux ne sont pas satisfaites, des sanctions sociales ou des tensions familiales peuvent apparaître (Bossek, 2022). Il existe par exemple une attente normative de partage des soins aux parents tout au long de la vie (Towers, 2023). Toutefois, les attentes morales ne se réalisent pas automatiquement : même s’il existe des idéaux, comme soutenir ses frères et sœurs plus jeunes, les comportements sont largement déterminés par la qualité et la dynamique des relations effectives (Finch & Mason, 1993). Les attentes normatives sont donc négociées et adaptées dans les interactions familiales quotidiennes (Finch & Mason, 1993). Examiner comment ces idéaux sont intériorisés et contestés éclaire la manière dont les frères et sœurs redéfinissent sans cesse leurs rôles.

Dans la négociation des rôles, il faut reconnaître l’ambivalence des relations fraternelles, où proximité et conflit coexistent indépendamment l’un de l’autre (Campione‐Barr & Killoren, 2019 ; Hayden et al., 2023). La cohabitation peut susciter colère, frustration et vulnérabilité, mais aussi favoriser l’amour, la loyauté et la sécurité (Gillies & Lucey, 2006). La rivalité, l’envie et la jalousie accompagnent souvent le souci de l’autre, l’affection et la proximité sociale, qui restent au cœur du lien (Kreuzer, 2016). Malgré les conflits, les relations fraternelles font souvent preuve de stabilité et constituent des ressources sociales durables (Aldercotte et al., 2016). Le conflit peut renforcer les compétences sociales, mais il peut aussi être source de stress, en particulier lorsque la sécurité émotionnelle est menacée ou que des frères et sœurs plus jeunes sont perçus comme des fardeaux ou des boucs émissaires (Brück, 2019 ; Reininghaus & Jungbauer, 2016) ; l’éloignement peut naître du favoritisme, de la maltraitance ou de tensions intrafamiliales (Blake et al., 2023). Les difficultés familiales et des facteurs extérieurs, dont le statut socio-économique et l’origine culturelle, façonnent le lien et l’empathie (Gungordu et al., 2022). Des relations proches, affectueuses et communicatives favorisent un développement sain, le bien-être, la santé mentale, l’estime de soi et la réussite scolaire, et atténuent les symptômes dépressifs (Conger & Little, 2010 ; Jensen et al., 2023 ; Kramer et al., 2019), la proximité la plus grande étant favorisée par une communication ouverte et authentique (Padilla et al., 2023). Reconnaître la coexistence du conflit et de la proximité permet de mieux comprendre comment les frères et sœurs traversent les tensions et négocient leurs rôles pour préserver leur sécurité émotionnelle et leur soutien mutuel.

La ressemblance et la différence sont au cœur de la négociation des rôles fraternels ; elles cadrent la manière dont enfants et jeunes réfléchissent à l’image de soi, à l’individualité, à l’appartenance au groupe, au lien et à la séparation, à la dépendance et à l’indépendance (Edwards et al., 2006). Les comparaisons entre frères et sœurs sont inscrites dans les structures familiales et révèlent des inégalités (Davies, 2015 ; Kibria & Wigen, 2025). Les dynamiques relationnelles diffèrent dans les familles nombreuses ou lorsque les écarts d’âge sont plus grands (Kara et al., 2023) ; un espacement plus important peut profiter aux plus jeunes grâce à une répartition moins contrainte des ressources, ce qui influe sur les résultats scolaires et le développement (Steelman et al., 2002). Les aînés assument souvent davantage de responsabilités, les plus jeunes bénéficient d’avantages, et les enfants du milieu peuvent être désavantagés, privés de privilèges accordés aux autres (Davies, 2019 ; Veith, 2000). Le rang de naissance et les hiérarchies d’âge sont mouvants, sans cesse renégociés dans les interactions quotidiennes (McIntosh & Punch, 2009). Ce type d’informations sur le rang de naissance, les écarts d’âge et les comparaisons fraternelles éclaire la manière dont chaque personne négocie rôles, responsabilités et positions dans la hiérarchie familiale.

Les rôles fraternels se caractérisent par un soutien mutuel, en particulier lorsque les parents connaissent des difficultés psychologiques (Borchet et al., 2020). Les frères et sœurs apportent des repères, notamment une aide scolaire et quotidienne, même si les relations peuvent aussi comporter des conflits (Davies, 2019 ; Gillies & Lucey, 2006 ; Aaltonen, 2016). Le soutien est surtout apporté par les aînés, en particulier dans des contextes de ressources sociales limitées (Davies, 2019 ; Lindell et al., 2015). Les aînés transmettent un savoir d’initié et facilitent ainsi le transfert de capital social, mais peuvent aussi freiner les initiatives des plus jeunes (Holland, 2009 ; Aaltonen, 2016). À l’adolescence, on observe les décisions et les réussites de ses aînés, et ces observations façonnent sa propre trajectoire (Davies, 2019). Par le soin, la prise de responsabilité et une parentalité informelle, les frères et sœurs renforcent la cohésion familiale (Schmolke, 2019). Leur pouvoir relatif légitime une autorité tout en permettant de prodiguer des soins (Mauthner, 2005). Ces schémas de soutien éclairent la manière dont les frères et sœurs négocient l’autorité, le soin et les obligations réciproques.

2.3 L’ancrage biographique et la narration comme moment constitutif de la formation des rôles

En ce qui concerne la négociation des rôles fraternels, il faut noter que les relations fraternelles sont dynamiques : elles évoluent avec l’âge et au moment de quitter le foyer parental (Edwards et al., 2005). C’est particulièrement pertinent ici, puisque la section suivante examine le regard rétrospectif de jeunes adultes sur leurs rôles fraternels, ce qui oblige à prendre en compte le passage à l’âge adulte. Ce passage, avec la formation de relations amoureuses et l’évolution professionnelle, façonne encore ces dynamiques (Conger & Little, 2010). La distance géographique réduit les occasions de visites, de soutien et de communication (Spitze & Trent, 2018) ; les filles tendent à maintenir le contact par téléphone, alors que les garçons abandonnent souvent les activités partagées (Edwards et al., 2005). Des liens forts noués dans l’enfance n’empêchent pas nécessairement un éloignement ultérieur (Blake et al., 2023). Si les conflits diminuent en général lors du passage à l’âge adulte, des interactions négatives peuvent persister (Lindell et al., 2015). Des contacts fréquents peuvent aussi raviver le souvenir d’expériences familiales éprouvantes (Jensen et al., 2020). Les relations fraternelles sont étroitement liées aux expériences d’enfance partagées, qui peuvent être décisives pour façonner les relations à l’âge adulte ; ces souvenirs communs influencent à la fois la perception et l’évaluation de la relation (Luotonen, 2024).

Comme on le verra plus loin, cette étude recueille le point de vue de jeunes adultes à travers des récits biographiques, tout en soulignant que les récits eux-mêmes jouent un rôle dans la négociation continue des rôles fraternels. Les histoires de famille, racontées et transmises collectivement, en particulier entre frères et sœurs, façonnent mutuellement leurs identités (Davies, 2015). Le soi ne doit pas être compris comme une entité fixe, mais comme quelque chose qui se construit et se joue sans cesse dans la vie quotidienne (Holstein & Gubrium, 2000). Les récits jouent un rôle central dans ce processus : la manière dont les frères et sœurs mettent en récit leurs relations contribue fortement à la construction et à la stabilisation de leurs rôles (Soeffner, 2004). Les ordres sociaux ne sont donc pas des données statiques : ils naissent dans des processus communicationnels à travers lesquels ils sont interprétés, négociés et consolidés (Soeffner, 2004). De même, l’identité n’est pas un attribut préexistant, mais une production active de la narration quotidienne (Holstein & Gubrium, 2000). Cela souligne que les frères et sœurs ne peuvent pas être étudiés isolément, mais doivent toujours être analysés dans leurs contextes relationnels (Davies, 2015). La construction et la répétition des récits familiaux peuvent ainsi être comprises comme un mécanisme qui produit et reproduit l’importance de la fratrie (Davies, 2015). Les récits fonctionnent donc comme des dispositifs de structuration de l’ordre social, qui contribuent à la fois à la stabilisation et à la transformation des rôles sociaux (Soeffner, 2004).

3. Méthodologie

3.1 Données

Dans le cadre d’une démarche de recherche herméneutique interprétative, des entretiens narratifs biographiques (Schütze, 1983) ont été menés avec 11 enfants adultes de parents ayant une maladie psychique, issus de quatre familles germanophones. Les parents eux-mêmes n’ont pas été interrogés. Les entretiens se sont déroulés en face à face, chacun étant précédé d’un échange approfondi pour expliquer les objectifs de l’étude, les procédures d’anonymisation, le droit de se retirer et l’usage prévu des données recueillies. Ces éléments figuraient dans un formulaire de consentement écrit, signé par chaque personne participante. Deux personnes ont préféré un entretien à distance par Zoom, les autres ayant choisi le lieu de leur entretien. Conformément à la recommandation de Kara et de son équipe (2023) d’étudier les frères et sœurs à partir de leurs souvenirs, les entretiens commençaient par une invitation ouverte à raconter son histoire de vie sans interruption : « Racontez-moi votre histoire de vie, prenez tout le temps qu’il vous faut. Il se peut que je prenne quelques notes et que je vous pose des questions plus tard, mais je ne vous interromprai pas. » Les questions de relance suivaient les thèmes abordés par les personnes participantes, notamment les dynamiques familiales, la maladie des parents, les stratégies d’ajustement et les événements marquants de la vie. Les entretiens ont duré une à deux heures ; ils ont été enregistrés, transcrits et analysés par l’analyse de structure fine et l’analyse systémique selon Froschauer et Lueger (2025), ce qui a permis une exploration approfondie de l’expérience de ces enfants devenus adultes dans leur relation à leurs frères et sœurs.

Le recrutement a commencé en 2023 à travers mon réseau personnel, selon une méthode d’échantillonnage en boule de neige. J’ai demandé à mes contacts de transmettre mon appel à leurs connaissances, en les invitant à le diffuser à leur tour dans leur entourage. Mes coordonnées ont ainsi circulé, et les personnes susceptibles de participer ont eu connaissance de mon étude par des contacts de confiance avant de s’adresser à moi. Un critère central était que chaque personne se considère comme enfant de deux parents ayant une maladie psychique et désigne au moins une personne de son entourage comme frère ou sœur. Dans cette étude, est considérée comme frère ou sœur toute personne que la personne participante considère elle-même comme telle, qu’il s’agisse d’un lien biologique, d’un demi-frère ou d’une demi-sœur, ou d’un lien adoptif. J’ai fixé une tranche d’âge allant de 18 ans au milieu de la trentaine. Cela garantissait, d’une part, que les personnes participantes pouvaient donner leur consentement éclairé de manière indépendante et réfléchie, et aborder de façon autonome des sujets potentiellement pesants (Pohling, 2021). D’autre part, leurs expériences d’enfance et d’adolescence, y compris leur parcours scolaire, restaient relativement présentes, puisque peu de temps s’était écoulé depuis.

Mon processus de recherche suivait un plan cyclique, si bien que le recueil des données s’est étendu sur plusieurs mois. Au total, six personnes ont répondu à mon appel à participation. Toutefois, lors des entretiens téléphoniques préliminaires, il est apparu que l’une n’avait pas de frère ni de sœur et qu’une autre était mineure au moment du recueil des données. Ces deux personnes ont donc été exclues de l’étude. Avec les quatre personnes restantes, les étapes suivantes se sont déroulées ainsi : j’ai mené un premier entretien et analysé les données recueillies. La première personne de chaque fratrie à me contacter servait de premier point de contact ; il lui était demandé de transmettre mes coordonnées à ses frères et sœurs, en expliquant que je menais une étude sur les enfants de parents ayant une maladie psychique. Les frères et sœurs qui le souhaitaient pouvaient me contacter directement. Une fois que j’avais interrogé toutes les personnes intéressées d’une même fratrie, j’analysais leurs réponses avant de choisir la famille suivante à inclure dans l’étude. L’objectif était de saisir un large éventail de points de vue. L’étude a donc pris en compte une diversité de troubles psychiques parentaux, de milieux socio-économiques, de niveaux d’études et de genres parmi les personnes participantes. Au cours de l’étude, il est apparu que les quatre personnes contactées au départ remplissaient toutes les critères d’inclusion, et elles ont donc été incluses dans le recueil des données. Dans les quatre familles, toute la fratrie a été interrogée, à deux exceptions près. Dans un cas, la plus jeune sœur n’a pas participé. Dans une autre famille, la plus jeune sœur a retiré son consentement peu après l’entretien, ce qui a laissé au total onze entretiens pour l’analyse.

Les onze personnes interrogées se sont désignées mutuellement comme frères et sœurs, sans distinguer les liens biologiques, adoptifs ou de demi-fratrie. C’est remarquable, puisque dans une famille le plus jeune enfant avait été adopté et que, dans une autre, les deux premiers enfants n’avaient pas le même père que les plus jeunes. Les récits biographiques montrent néanmoins que toutes les personnes participantes ont été élevées ensemble pendant des périodes qui comptaient pour elles. Les personnes participantes ont indiqué que leurs pères souffraient de maladies psychiques telles que des troubles de la personnalité narcissique et borderline, une dépression, un trouble de stress post-traumatique et des troubles liés à l’usage de substances. Chez leurs mères avaient été diagnostiqués notamment une schizophrénie induite par des substances, un trouble de stress post-traumatique, une dépression, des troubles alimentaires, des troubles schizo-affectifs et des troubles anxieux. La vue d’ensemble ci-dessous présente toutes les personnes susceptibles d’être interrogées, en indiquant leur participation aux entretiens ainsi que leur âge, leur genre et leur niveau d’études.

Vue d'ensemble des personnes participantes : quatre encadrés (familles A à D) représentent chaque frère ou sœur par une silhouette masculine ou féminine portant son âge, en noir si la personne a été interrogée et en gris sinon, avec des pastilles de couleur pour le niveau d'études (études supérieures, études supérieures abandonnées, apprentissage, décrochage scolaire, scolarité obligatoire achevée, diplôme de fin d'études secondaires).
Figure 1. Vue d’ensemble des personnes participantes (réalisée par la personne qui signe l’article). Note : cette figure a été réalisée par la personne qui signe cet article (Tonina Liriel Aurel). Elle donne une vue d’ensemble des personnes interrogées dans le cadre de cette étude et montre que des frères et sœurs issus de quatre familles au total ont été interrogés. La figure présente en outre le genre, l’âge et le niveau d’études le plus élevé des personnes participantes au moment du recueil des données (schéma original en anglais).

3.2 Considérations éthiques

Tout au long du processus de recherche, de multiples considérations éthiques ont été soigneusement prises en compte, portant sur les aspects suivants. La sélection des personnes participantes reposait sur l’âge de la majorité, afin de garantir un consentement juridiquement valable et autonome, et un engagement réfléchi et éclairé dans l’étude. L’inclusion dépendait de l’auto-identification des personnes comme enfants de parents ayant une maladie psychique. Les diagnostics parentaux n’ont pas été vérifiés, afin de préserver le point de vue des personnes participantes et de donner la priorité à leur expérience subjective sur les classifications cliniques. Pour respecter l’autonomie des personnes participantes et limiter d’éventuelles pressions entre frères et sœurs, chaque personne était invitée à transmettre, si elle le souhaitait, les coordonnées de la personne qui menait la recherche à ses frères et sœurs ; aucune coordonnée de frère ou de sœur n’a été demandée ni obtenue. Rien de ce que les frères et sœurs avaient confié dans leurs entretiens n’a été communiqué aux autres, et les personnes participantes n’ont pas non plus demandé de telles informations. Les échanges préparatoires approfondis ont permis d’établir que, pour les onze personnes finalement incluses dans l’analyse, la participation s’était faite sans aucune pression de la part des frères et sœurs. La majorité des personnes participantes ont indiqué ne pas avoir parlé du contenu des entretiens avec leurs frères et sœurs.

Lors de la première rencontre, les personnes participantes ont été informées des difficultés émotionnelles possibles et de leur droit de se retirer de l’étude à tout moment. Il a été demandé à chaque personne si elle suivait actuellement une psychothérapie et si elle pouvait parler de sa participation en thérapie avant et après l’entretien. C’était le cas pour 10 des 12 personnes participantes ; les deux autres ont reçu des informations sur des services de consultation anonymes et gratuits. Toutes les personnes participantes avaient donc accès à un soutien thérapeutique, ce qui contribuait à limiter la détresse émotionnelle et garantissait des possibilités d’aide appropriées.

L’analyse des données a porté exclusivement sur des transcriptions anonymisées. L’accès aux données était réservé à la personne qui signe l’article, et tous les documents ont été stockés et conservés conformément au RGPD. Pour protéger l’identité des personnes participantes, aucun détail biographique complet n’a été divulgué. Seuls des propos choisis ont été cités, sans permettre d’identifier qui que ce soit. En conséquence, les citations présentées ci-dessous, traduites mot à mot en anglais par la personne qui signe l’article, ne sont accompagnées que du genre des personnes participantes, afin de préserver l’anonymat.

3.3 Analyse

Les entretiens ont été transcrits avec minutie (Froschauer & Lueger, 2025), traités avec la plus grande confidentialité et entièrement anonymisés pour protéger les personnes interrogées (von Unger, 2018). L’objectif principal était de mener une analyse exhaustive des propos des personnes participantes. Une démarche herméneutique interprétative a été adoptée pour saisir les significations latentes et les structures de sens, qui n’apparaissent pas immédiatement sans interprétation (Soeffner, 2004), et qui façonnent les mondes vécus des personnes interrogées (Berger & Luckmann, 1969). Cette démarche repose sur la prémisse qu’il existe des structures objectives d’un cadre de sens latent, relativement indépendantes des motivations et des intentions individuelles des personnes interrogées. L’analyse visait à repérer des schémas significatifs dans les mondes vécus des frères et sœurs et à mettre au jour leurs interconnexions, sans rechercher la quantification ni la représentativité.

Deux approches méthodologiques ont été combinées : l’analyse de structure fine et l’analyse systémique (Froschauer & Lueger, 2025). Ces méthodes ont permis à la fois d’explorer les intentions des personnes interrogées et d’analyser les significations sociales et les schémas dynamiques d’interaction au sein des relations fraternelles (Froschauer & Lueger, 2025). En les combinant, il a été possible d’étudier à la fois les structures de processus indépendantes du sujet propres au système social de la fratrie et les positions différenciées de chaque frère ou sœur au sein de ces structures. Cette démarche méthodologique a conduit à reconstruire des constructions sociales de la réalité concernant les appartenances personnelles et structurelles des personnes interrogées. Le cœur de l’analyse consistait à élucider les règles qui gouvernaient leurs comportements et les conditions qui avaient fait naître ces règles.

L’analyse a suivi un processus de recherche circulaire dans lequel le recueil et l’interprétation des données s’entremêlaient (Froschauer & Lueger, 2025). Un petit corpus de matériau a d’abord été examiné par l’analyse de structure fine (Froschauer & Lueger, 2025), après quoi l’analyse systémique a approfondi les résultats et mis à l’épreuve les premières hypothèses (Froschauer & Lueger, 2025). Les résultats des deux méthodes ont été réunis et discutés dans des conclusions intermédiaires (Richards, 2015), avant que le cycle ne recommence. L’analyse de structure fine a permis d’examiner précisément de courts passages de texte. Les extraits d’entretien pertinents (10 lignes au maximum) étaient découpés en petites unités porteuses de sens et soumis à une analyse approfondie (Froschauer & Lueger, 2025) : a) paraphrase : comment résumer l’unité ? b) intention/fonction : quelle est l’intention sous-jacente de l’énoncé ? Quelle fonction remplit-il ? c) sens latent : quelles structures implicites et quelles implications pour l’action peut-on discerner ? d) distribution des rôles : quelles attributions et quelles structures relationnelles s’y reflètent ? e) options de continuité : quelles suites possibles se dessinent ? Après l’analyse de structure fine venait une phase de réflexion, avant que les entretiens entiers, y compris les passages déjà analysés, soient examinés par l’analyse systémique (Froschauer & Lueger, 2025). L’objectif était de reconstruire les interrelations sociales et culturelles. Pour cela, les entretiens étaient découpés en unités thématiques (environ une demi-page) et analysés à partir des questions suivantes : a) paraphrase : comment résumer l’unité ? b) contexte d’énonciation : quelles conditions situationnelles et structurelles ont influé sur l’énoncé ? c) contexte d’effet : quelles implications en découlent pour le champ social, les actions des personnes interrogées et les dynamiques systémiques ?

Comme les relations fraternelles sont complexes et changent au fil du temps et selon les contextes, leur analyse est intrinsèquement difficile, et aucune théorie ne peut à elle seule saisir toutes les dimensions développementales, familiales et groupales (Whiteman et al., 2011). Pour faire face à cette complexité, les données ont été analysées dans une perspective herméneutique interprétative, complétée par plusieurs présupposés directeurs. On a supposé que les phénomènes sociaux n’existent pas simplement, mais émergent des interactions quotidiennes : les actions deviennent des habitudes, se muent en règles et en structures établies, et la réalité est ainsi socialement construite (Berger & Luckmann, 1969). La société peut apparaître à l’individu comme une réalité figée, alors même qu’elle procède des idées et des actions subjectives des personnes interrogées (Döbler, 2022). De ce point de vue, on peut saisir les significations que les personnes interrogées attribuent elles-mêmes. Selon Blumer, les significations naissent dans l’interaction sociale, sont perçues collectivement et sans cesse réinterprétées (Carter & Fuller, 2016). Les personnes interrogées agissent en fonction des significations que les objets ou les situations ont pour elles, et ces significations se forment dans l’interaction avec autrui et évoluent constamment (Blumer, 1986). Le comportement est donc la réponse individuelle à sa propre interprétation d’une situation et ne peut être prédit à partir de la seule connaissance générale des réactions typiques (Carter & Fuller, 2016). Sur le plan analytique, cela exige d’adopter le point de vue des personnes interrogées et d’utiliser leurs propres catégories pour saisir les significations inscrites dans les interactions sociales (Carter & Fuller, 2016). Comprendre les relations fraternelles suppose donc de retracer la manière dont les personnes interrogées interprètent les situations, donnent sens à leurs expériences et façonnent leurs actions dans l’interaction avec leurs frères et sœurs (Carter & Fuller, 2016). La réalité est comprise comme émergeant, se développant et prenant forme dans les interactions des personnes interrogées avec leurs frères et sœurs (Prus, 2008). Ces considérations permettent de voir les relations fraternelles non comme statiques, mais comme dynamiques, avec des significations qui évoluent sans cesse dans le jeu entre expériences subjectives et processus sociaux. Les récits biographiques constituant la base des données, il fallait tenir compte du fait que l’ordre social, rôles et normes compris, se stabilise, se négocie et s’interprète à travers le récit (Soeffner, 2004). En conséquence, le savoir des personnes interrogées est considéré comme un processus dynamique et interprétatif, négocié dans l’interaction sociale (Soeffner, 2004). La manière dont les personnes interrogées décrivent leurs relations contribue à la construction, à la transformation et à la stabilisation de leurs rôles. Dans l’ensemble, ces présupposés permettent de repérer les significations que les personnes interrogées attachent, dans leurs récits, à leurs relations fraternelles.

4. Résultats

Pour examiner comment les frères et sœurs, dans les familles où les deux parents ont une maladie psychique, négocient leurs rôles au sein de la fratrie, et pour éclairer les dynamiques systémiques qui façonnent ces négociations, il faut d’abord préciser ce que signifie la maladie psychique parentale pour les relations fraternelles, et expliciter la manière dont les personnes interrogées perçoivent et habitent ces contextes relationnels. Les récits des personnes participantes correspondent étroitement aux effets de la maladie psychique parentale documentés dans la littérature, ce qui souligne l’importance analytique de leurs expériences et fonde l’analyse qui suit des processus de négociation des rôles fraternels. Les circonstances décrites dans la partie 2, et les interactions qu’elles ont engendrées, ont façonné la réalité quotidienne des personnes interrogées. Cette réalité, à son tour, modèle fondamentalement à la fois la nature des relations fraternelles et les processus par lesquels les rôles ont été négociés et joués au sein de la fratrie. Dans la présentation qui suit, les personnes interrogées sont parfois évoquées au pluriel ; cela ne doit pas être compris comme le signe d’une uniformité d’expérience entre les personnes participantes, ni comme l’indication d’une prévalence quantitative. Les formulations au pluriel signalent plutôt des schémas et des tendances récurrents, repérés d’un entretien à l’autre, qui révèlent les dynamiques relationnelles façonnant la négociation des rôles fraternels.

4.1 La maladie psychique parentale affecte les relations fraternelles

Les récits des personnes interrogées éclairent la manière dont leur réalité quotidienne se façonne à travers les interactions avec leurs parents psychiquement malades, et soulignent le rôle central des relations fraternelles dans ce processus. Comme le disait une personne interrogée, « on savait qu’il y avait ces frères et sœurs, et qu’on ne l’imaginait pas, que c’était réel, et qu’au moins on n’était pas dans la solitude », ce qui montre combien les frères et sœurs offrent un point de référence essentiel pour une reconnaissance mutuelle et une résilience collective. Les comportements des parents, que les personnes interrogées vivaient souvent comme imprévisibles et potentiellement lourds de conséquences, étaient interprétés comme une menace constante pour leur propre existence. Cette perception a profondément façonné leurs actions : un trait central de leur comportement était l’impératif de se protéger d’éventuelles réactions parentales néfastes. Cet impératif de protection ne structurait pas seulement les conduites individuelles, il servait aussi de point de référence fondateur dans la négociation collective des rôles fraternels.

Les récits indiquent que les frères et sœurs négociaient leurs rôles les uns par rapport aux autres de manière à faire face le plus efficacement possible à la menace vécue collectivement. Les parents étaient positionnés, implicitement mais durablement, comme la source du danger, tandis que les frères et sœurs étaient perçus comme des appuis. Cette dynamique faisait des relations fraternelles une ressource centrale pour préserver un sentiment de stabilité, comme l’illustre une personne interrogée : « Mais je pense qu’on était vraiment le seul soutien qu’on avait, parce qu’il y avait toujours ce sentiment omniprésent d’une souffrance partagée ». L’expérience partagée de la situation, la souffrance collective et le constat que la protection parentale n’était pas disponible faisaient apparaître les frères et sœurs comme les seules sources de protection fiables. La cohésion fraternelle est ainsi devenue un élément fondateur de l’orientation quotidienne.

Cette interaction continue a donné naissance à un code fraternel tacite, visible dans la vie quotidienne sans jamais être explicitement formulé. Il englobait principalement la protection mutuelle, la loyauté, la solidarité et la défense. Son autorité ne venait pas de règles formelles, mais de l’expérience répétée que les frères et sœurs devaient supporter ensemble les conséquences et dépendaient donc les uns des autres. Ce code restait mouvant : sa portée était sans cesse confirmée, négociée ou contestée dans la pratique, selon la manière dont les frères et sœurs interprétaient chaque situation et les attentes de chaque membre de la fratrie envers les autres.

Le matériau montre que les relations fraternelles, dans le contexte étudié, constituaient un processus de négociation continu, dans lequel proximité, responsabilité et loyauté étaient sans cesse renégociées. La cohésion observable au départ ne restait pas stable dans toutes les configurations. En particulier lorsqu’un frère ou une sœur, souvent la personne la plus jeune de la fratrie, qui avait moins d’expériences en commun avec les autres, percevait qu’une meilleure protection ou une meilleure satisfaction de ses besoins pouvait être obtenue grâce à un lien plus étroit avec un parent, les schémas d’interaction établis se modifiaient. Dans ces cas, l’orientation vers l’attention parentale prenait le dessus, poussant l’enfant en question à s’efforcer de conserver son statut d’enfant « préféré ». C’est ce qu’illustre ce propos d’une personne interrogée : « Mais mon frère le savait parce qu’il, genre, l’avait trouvée, et euh, au final, il m’a trahie, euh, si bien que je me suis encore fait tabasser. » Ici, la personne interrogée a vécu la trahison de son frère, qui agissait dans son propre intérêt, et a dû en subir les conséquences négatives. Cet acte s’accompagnait d’une rupture de l’alliance fraternelle et créait un nouveau cadre d’interprétation, dans lequel la protection perçue offerte par un parent semblait plus efficace que celle des frères et sœurs. La structure fraternelle en était sensiblement ébranlée, puisque le front commun familier se désagrégeait et que chaque membre de la fratrie devait redéfinir sa position par rapport aux autres. Ces moments révèlent la sensibilité et l’importance des interprétations et contre-interprétations continues à travers lesquelles les frères et sœurs organisaient leurs relations et façonnaient leur vie familiale.

Dans le même temps, il est apparu que les parents intervenaient activement dans cette structure en attribuant des rôles précis à leurs enfants, rôles qui pouvaient continuer d’influencer les interactions fraternelles. Les personnes interrogées ont décrit comment certains enfants étaient explicitement désignés comme préférés et se voyaient accorder des privilèges. Toutefois, accepter ce statut particulier était souvent vécu comme une source de culpabilité dans la relation fraternelle, car il impliquait un déséquilibre que tout le monde ressentait et dont chaque membre de la fratrie tenait compte dans son comportement. En outre, des enfants se voyaient confier des responsabilités qu’à leurs propres yeux ces enfants ne pouvaient pas assumer et n’auraient pas prises volontairement. Les propos parentaux insistant sur la responsabilité d’un enfant envers le bien-être d’un autre prenaient un poids particulier lorsqu’un incident survenait, par exemple un accident pendant un jeu. Les enfants interprétaient ces situations comme la preuve qu’une responsabilité considérable leur incombait effectivement, et ajustaient en conséquence leur comportement envers leurs frères et sœurs. C’est ce qu’illustre le propos suivant d’une personne interrogée, après le récit d’un épisode fortement délirant de sa mère : « Un monde s’est effondré en moi. J’étais désespéré et je ne savais pas quoi faire ensuite. Je savais que je l’avais perdue, d’une certaine façon, et je ne savais pas comment m’occuper de mes petits [frères et sœurs], qui étaient restées assises des jours sur le canapé à regarder des vidéos Disney avec moi ». On voit clairement que l’homme interrogé ici a immédiatement endossé le rôle de responsable de ses sœurs et s’est demandé comment les protéger. Les rôles attribués par les parents devenaient ainsi des cadres qui guidaient l’action, se prolongeaient dans les interactions quotidiennes et marquaient durablement les relations fraternelles.

Rétrospectivement, certaines personnes interrogées ont interprété ces expériences comme des tentatives délibérées de monter les enfants les uns contre les autres. Elles ont reconstruit comment elles-mêmes et leurs frères et sœurs s’étaient vu assigner des positions qui servaient moins à favoriser la cohésion fraternelle qu’à satisfaire des intérêts parentaux. Le propos suivant d’une personne interrogée montre en outre qu’après coup, les frères et sœurs ont reconnu et compris les manquements à la loyauté commis les uns envers les autres : « Quelle est la hiérarchie entre nous, les enfants, et donc, si on grandit dans des circonstances aussi étranges, ou dans, dans des circonstances aussi difficiles que les nôtres, alors bien sûr, ces enfants se servent aussi de ces rôles. Pourquoi ? Parce qu’ils, tout simplement, parce que si un enfant est plus en sécurité dans le rôle qui lui est attribué que l’autre, cet enfant ne va pas risquer sa propre sécurité juste parce qu’il aime son frère ou sa sœur ». Ces interprétations indiquent que les frères et sœurs ne subissaient pas passivement les dynamiques familiales, mais s’efforçaient activement de leur donner sens. Ces frères et sœurs replaçaient leurs expériences dans leur contexte et faisaient le lien entre les rôles qui leur avaient été attribués et les tensions que ces rôles créaient dans les relations fraternelles. On voit ainsi comment les personnes participantes ont construit leur réalité en attribuant du sens, en le questionnant et en le remodelant, et comment leurs relations fraternelles se sont sans cesse transformées à travers ces processus.

Les récits des personnes interrogées illustrent clairement l’effet profond des maladies psychiques de leurs parents sur la vie quotidienne, qui engendrait sans cesse un sentiment de distance émotionnelle dans les interactions familiales. Les enfants font l’expérience constante d’un manque d’attention, de reconnaissance et d’affection fiable, si bien que leur comportement est fortement orienté vers la satisfaction de ce besoin fondamental de proximité. Leurs récits révèlent des efforts répétés pour établir un lien avec leurs parents dans les interactions de tous les jours, tout en se heurtant à des règles dont la logique leur reste largement opaque. L’importance de respecter ces règles, au regard du besoin d’affection parentale, apparaît dans le propos d’une personne interrogée : « Il y avait toujours cette peur que si on ne/euh, ne/euh, c’est quoi le mot ? (…) si on n’était pas à la hauteur des attentes de son père, il vous abandonnerait et ne voudrait plus aucun contact ». Ces règles sont fixées et modifiées par les parents, confirmées ou révoquées au fil des interactions familiales, mais, du point de vue des enfants, elles paraissent fragiles et fortement influencées par la maladie. Comme les enfants ne rencontrent ces règles que dans ce contexte relationnel précis et jamais en dehors de la famille, elles leur paraissent irrationnelles et difficiles à évaluer.

Dans ce cadre incertain, les frères et sœurs développent leurs propres mécanismes d’orientation. Les membres de la fratrie s’observent de près, se servent les uns des autres comme points de référence et négocient sans cesse la manière de répondre aux exigences parentales dans leurs actions collectives. En particulier lorsque certaines règles sont perçues comme arbitraires, il s’ouvre un espace dans lequel les frères et sœurs doivent peser la loyauté fraternelle contre l’espoir d’obtenir l’affection parentale. Cette dynamique est particulièrement visible dans les situations où les enfants se « couvrent » ou se trahissent. La plupart des personnes interrogées disent avoir donné la priorité au code fraternel, c’est-à-dire au maintien de la solidarité fraternelle, même lorsqu’une trahison aurait pu renforcer temporairement la proximité avec les parents. En même temps, certains récits indiquent qu’à des moments précis, tel ou tel enfant renonçait à cette loyauté. Dans ces cas, les personnes interrogées jugeaient les interactions avec le parent malade plus prometteuses et orientaient davantage leur comportement vers la recherche de l’approbation parentale que vers le maintien des liens fraternels. Les lignes relationnelles au sein de la fratrie se déplacent alors, et la portée du code fraternel est renégociée au cas par cas.

Cette dynamique devient particulièrement saillante pendant les phases aiguës de la maladie parentale. Les personnes interrogées décrivent ces situations comme des crises, profondément perturbantes et marquées par une incertitude considérable. Une personne interrogée donne un exemple d’une telle crise : « Il s’en prenait à nous, à tout le monde, donc si c’était, euh, des accès de violence envers ma mère, où nous, les enfants, on avait toujours peur, est-ce qu’il allait la tuer ou pas ? Ou si c’était envers nous, les frères et sœurs ». Dans ces conditions, les liens fraternels tendent à se resserrer, car les enfants perçoivent la situation familiale comme menaçante et construisent, par le soutien mutuel, un espace de protection commun. Toutefois, cet espace de protection n’est pas une structure statique ; il est sans cesse réinterprété et renforcé par l’interaction continue. À l’inverse, lorsque l’état des parents se stabilise, les personnes interrogées perçoivent la situation comme moins éprouvante, et leur attention se déplace en conséquence. Les frères et sœurs se concentrent davantage sur leurs trajectoires de vie individuelles, tandis que l’importance immédiate de leur relation diminue. Ce schéma devient particulièrement visible lors du passage à l’âge adulte, lorsque les jeunes adultes quittent le foyer et mettent une distance physique. À mesure que la distance avec le foyer parental grandit, la menace perçue diminue, et la protection fraternelle devient moins centrale.

En même temps, les personnes interrogées soulignent que les expériences partagées pendant ces périodes constituent un socle durable pour les liens fraternels, comme l’illustre ce propos : « Euh, du coup, cette situation nous relie encore aujourd’hui, et on entretient toujours une/une relation à laquelle je tiens vraiment, vraiment ». Même lorsque les chemins de vie divergent au début de l’âge adulte, la proximité fraternelle reste disponible comme ressource. Lorsqu’une nouvelle crise parentale survient et que la menace perçue s’intensifie, les frères et sœurs tendent à se rapprocher à nouveau. Il en résulte un réseau relationnel qui oscille entre développement individuel, distance au quotidien et solidarité renforcée selon les situations, et au sein duquel les frères et sœurs négocient sans cesse la manière de se soutenir et coconstruisent leur réalité commune.

4.2 Dynamiques systémiques : sibling+

Les changements de rôles sont apparus dans les récits des personnes interrogées comme une dimension centrale des négociations quotidiennes au sein des relations fraternelles. Ils devenaient particulièrement saillants lorsque la maladie psychique d’un parent créait un vide tangible dans la vie familiale, vide que les frères et sœurs étaient contraints de combler collectivement. Dans ces situations, les personnes interrogées ont décrit à maintes reprises comment certains frères ou sœurs occupaient des positions qui dépassaient les limites d’une relation fraternelle conventionnelle. La configuration de rôles qui en résulte peut être conceptualisée comme sibling+, puisqu’elle incorpore des éléments de la pratique de soin parentale et les intègre à l’interaction fraternelle. Ces changements ne se produisaient pas sous la forme de redistributions fixes et ponctuelles ; ils se déployaient plutôt comme des points d’orientation continus, reconstitués selon les situations, dans le contexte familial. Les frères et sœurs expérimentaient leurs nouvelles conceptions des rôles et les consolidaient progressivement dans l’interaction quotidienne, certaines personnes étant de plus en plus perçues comme des figures centrales de soutien. En même temps, ces prises de responsabilité remodelaient durablement la structure des relations fraternelles : en tant que sibling+, certains frères ou sœurs devenaient pour les autres une forme de substitut parental fonctionnel, sans basculer entièrement dans un rôle parental. C’est surtout dans les activités de routine, où il fallait prendre des décisions, arbitrer des conflits ou apporter une sécurité émotionnelle, que l’efficacité de ces changements de rôles devenait visible et produisait de nouvelles orientations pour toutes les personnes concernées.

Le récit d’une personne interrogée, dont les aînés avaient assumé de telles fonctions, illustre l’importance vécue de ces processus : « Donc sans mes […] frères et sœurs aînés, ils étaient vraiment, euh, je ne pense pas exactement un remplacement de la mère et du père, mais vraiment, euh, très importants quand on n’a pour ainsi dire pas de mère ni de père, je veux dire, quand on a une mère qui en fait se comporte comme l’enfant. » Quand elle dit que ses frères et sœurs étaient « très importants quand on n’a pas vraiment de mère ni de père », elle souligne comment les frères et sœurs ont créé, par des pratiques partagées, des formes de fiabilité qui manquaient par ailleurs dans la constellation familiale. En insistant dans le même temps sur le fait que ce n’était « pas vraiment un substitut de la mère et du père », elle trace la frontière entre le rôle parental formel et ce qui s’accomplit réellement dans l’interaction fraternelle. Cette tension révèle la manière dont les personnes interrogées interprètent leur réalité vécue : les siblings+ compensent la perte de fonctions parentales sans devenir pour autant des « parents ». Leurs conceptions modifiées des rôles se développent donc non seulement en réponse à la maladie du parent, mais aussi dans le processus de l’action commune, à travers lequel les significations sont négociées et les relations remodelées en conséquence. Par ces reconstructions narratives, les personnes interrogées stabilisent leur interprétation de la configuration familiale et rendent intelligible la manière dont elles ont comblé, par des pratiques fraternelles, le vide parental perçu.

Dans la vie familiale quotidienne des personnes interrogées, le rôle de sibling+ apparaît comme le résultat, relationnellement constitué et sans cesse négocié, d’interactions communes. Les récits montrent comment les frères et sœurs négocient des significations dans des situations où la maladie psychique parentale est perçue comme une limite aux responsabilités parentales, ce qui entraîne des déplacements de leurs positions dans la hiérarchie fraternelle. Les personnes interrogées décrivent comment certaines tâches, relevant à l’origine des responsabilités parentales, sont redistribuées entre frères et sœurs par une action concertée. Lorsque les soins quotidiens et la stabilisation de la famille sont jugés nécessaires, certains enfants assument des responsabilités qui, à leurs propres yeux, relèvent à l’origine des parents. Toutefois, ces changements ne sont pas décrits comme des états permanents, mais comme des réponses dépendantes du contexte à des crises perçues.

Le rôle de sibling+ se manifeste comme une position de responsabilité élargie, qui englobe des dimensions à la fois émotionnelles et pratiques. Il comprend des tâches éducatives, l’apport d’un soutien de confiance, le fait de servir de modèle, et la fourniture de sécurité et de repères aux frères et sœurs. Les personnes interrogées ne considèrent pas ces responsabilités comme allant de soi ; elles les jugent nécessaires au maintien des structures familiales lorsque les fonctions parentales sont compromises. En même temps, la relation fraternelle demeure un lien émotionnellement ancré, si bien que les changements de rôles restent liés aux expériences partagées et à la disposition des autres frères et sœurs à les reconnaître. Ce n’est qu’à travers ce processus interactif qu’un frère ou une sœur peut vraiment assumer le rôle de sibling+ ; une attribution ou une décision unilatérale n’est, aux yeux des personnes interrogées, ni possible ni légitime.

Ce rôle n’est assumé que dans des situations où l’état des parents est perçu comme critique ou instable, et où les frères et sœurs déterminent collectivement qu’une figure de coordination est nécessaire. Ces appréciations naissent des échanges entre frères et sœurs, qui cherchent à réduire les menaces perçues pour soi et pour les autres. Le choix de la personne qui finit par assumer le rôle de sibling+ est étroitement lié aux écarts de compétence perçus entre les personnes concernées. Dans des négociations communes, les frères et sœurs évaluent qui possède les compétences requises pour donner des repères et prendre des décisions dans des circonstances éprouvantes. La personne jugée particulièrement capable dans ce processus reçoit l’autorité de prendre la tête et se voit reconnaître par les autres une position supérieure. Cela implique un ensemble d’attentes : on attend de la personne en position de sibling+ qu’elle agisse de manière fiable, responsable et dans l’intérêt de ses frères et sœurs, tout en lui accordant davantage d’influence et d’autorité éducative.

Cependant, dès que les personnes interrogées ne perçoivent plus la nécessité de ce rôle, la position de sibling+ est renégociée. Les frères et sœurs dissolvent la hiérarchie temporaire et reviennent à une relation d’égalité. Le rôle de sibling+ reste donc étroitement lié à la situation de crise, ce qui lui donne son caractère distinctif. Il diffère nettement du soutien mutuel quotidien, puisqu’il englobe des tâches que les personnes interrogées attribuent clairement à leurs parents et qu’elles vivent souvent comme écrasantes. En même temps, elles décrivent ce rôle assumé comme une ressource centrale pendant les phases difficiles de la vie, qui offre protection, stabilité et repères aux frères et sœurs. Une personne interrogée résume bien cette importance, en décrivant combien elle s’appuie sur le soutien de ses aînés et l’effet décisif de leurs actions sur son propre bien-être : « Euh, avec mes deux aînés, ils jouent un rôle très important pour moi, parce que je sais que sans ces deux-là, euh, sans ce soutien et, euh, beaucoup de choses ne seraient pas comme elles sont maintenant, genre, beaucoup de choses n’iraient pas aussi, euh, bien que maintenant. »

Pour les frères et sœurs qui assument à l’occasion un rôle de sibling+ pour d’autres, faire office de parent de substitution, conformément aux attentes de rôle familiales, peut être très difficile. C’est ce qu’illustre le propos suivant d’une personne interrogée : « J’aime mon frère, bien sûr, je l’aime beaucoup, et je, s’il avait des problèmes ou quoi que ce soit, je l’aiderais toujours, mais bien sûr, je ne dois pas non plus trop le ramollir ou quoi, mais plutôt veiller à ce qu’il trouve le bon chemin, en quelque sorte, donc, ouais, je suis sans doute plutôt strict avec lui, mais en fait, je veux juste l’aider. » Cet homme interrogé insiste d’abord sur un lien émotionnel fort et sur sa disposition à aider son frère à tout moment. Toutefois, les formules « je ne dois pas le gâter » et « je dois veiller à ce qu’il reste sur le bon chemin » indiquent qu’il ne voit pas son soutien comme un simple souci fraternel, mais comme une forme de responsabilité qui exige une action de régulation et d’orientation. Cette autodescription suggère que, dans certaines situations, il se perçoit dans un rôle qui dépasse la relation fraternelle ordinaire et intègre des éléments de fonctions parentales. Quand il dit être « un peu plus strict » avec son frère, il met au jour une tension : d’un côté, il recherche la proximité émotionnelle ; de l’autre, il se sent obligé de poser des limites et de réguler le comportement de son frère. Cela souligne la difficulté de remplir simultanément deux rôles aux attentes potentiellement contradictoires : celui de frère aimant et celui de figure qui contrôle et guide. Il présente cette sévérité non comme une affirmation de pouvoir, mais comme une expression de soin. Néanmoins, son explication montre à quel point il est guidé par des normes familiales selon lesquelles une personne responsable ne se contente pas d’accompagner, mais corrige aussi. En outre, cet autoportrait révèle une dynamique de pouvoir implicite : en se posant comme capable de déterminer ce qui constitue le « bon chemin » pour son frère, il assume un rôle hiérarchiquement supérieur. Il importe de noter que cette position ne semble pas découler d’un désir de domination, mais d’un devoir perçu, issu de la situation familiale et d’attentes de rôle intériorisées. Le défi consiste donc à exercer ce rôle d’orientation sans mettre en péril la relation fraternelle, un exercice d’équilibre qui met sans cesse à l’épreuve l’égalité propre aux liens fraternels.

5. Discussion

Dans les récits des personnes interrogées, leurs rôles fraternels sont sans cesse reproduits, stabilisés et tissés dans des histoires familiales plus larges (Davies, 2015 ; Soeffner, 2004). Dans l’ensemble, la fluidité des rôles fraternels (Punch, 2005) devient particulièrement évidente dans l’émergence du rôle de sibling+ dans le contexte de la maladie psychique parentale. Les significations sont coconstruites dans l’interaction (Finch & Mason, 1993), négociées et transformées à travers les pratiques relationnelles quotidiennes ; assumer certains rôles exige une reconnaissance réciproque (Blumer, 1986). Les changements dans les relations fraternelles horizontales sont donc étroitement liés aux dynamiques verticales de la relation parent-enfant (Kalmijn & Leopold, 2019). On le voit par exemple dans les récits de parents qui attribuent activement des rôles, en déléguant à un enfant la responsabilité de ses frères et sœurs plus jeunes ou en faisant d’un enfant le « préféré ». Ces attributions parentales interviennent profondément dans les processus de négociation fraternelle et façonnent la forme que prennent les rôles fraternels. Les personnes interrogées interprètent ces attributions de rôles comme une conséquence directe des symptômes des parents et les relient à des modifications des comportements parentaux.

Les personnes interrogées décrivent le fait de grandir avec des parents ayant une maladie psychique comme une situation menaçante de manière récurrente, en particulier pendant les phases aiguës de la maladie. Ce sentiment de menace ne naît pas seulement des symptômes eux-mêmes, mais aussi des comportements et des interactions parentales, dont les personnes interrogées déduisent des règles qu’elles vivent comme difficiles à comprendre. Lorsque ces règles sont enfreintes, par exemple par un frère ou une sœur, elles anticipent des conséquences négatives. Elles doivent donc rester vigilantes et s’ajuster sans cesse aux attentes des parents, négociées selon les situations, modifiées et fondamentalement instables. Comme les deux parents ont une maladie psychique, les personnes interrogées font état d’une absence de protection parentale et se tournent de plus en plus vers leurs frères et sœurs comme la source de sécurité sur laquelle elles peuvent le plus probablement compter. Par des processus d’interprétation construits en commun, elles renforcent leur sentiment de cohésion, en particulier pendant les périodes difficiles, négocient des rôles et les adaptent pour protéger la fratrie aussi efficacement que possible. Lorsque les dynamiques parentales qu’elles perçoivent comme menaçantes s’apaisent, elles se réorientent davantage vers leurs sphères de vie individuelles et renégocient leurs rôles en conséquence.

Dans les situations que les personnes interrogées vivent comme particulièrement éprouvantes ou menaçantes, les frères et sœurs concernés renégocient leurs rôles respectifs. Les crises associées aux symptômes des parents produisent un sentiment d’urgence partagé, d’où émerge une constellation de rôles réorganisée. Pendant ces phases, les relations fraternelles fonctionnent comme des ressources stabilisatrices (Mota & Matos, 2015) ; la gravité des problèmes familiaux intensifie la proximité et l’empathie mutuelles (Gungordu et al., 2022). En même temps, les crises aiguës favorisent des liens particulièrement forts, qui soutiennent les frères et sœurs face à la maladie psychique parentale (Bossek, 2022). Dans ce contexte, les frères et sœurs négocient qui prendra en charge telle tâche ou telle responsabilité. C’est dans ce processus que prend forme le rôle de sibling+, qui donne une direction dans des situations perçues comme menaçantes. Le groupe s’engage dans des négociations dynamiques sur la meilleure manière d’écarter la menace perçue et stabilise les rôles jugés nécessaires. Ces changements naissent de besoins individuels non satisfaits et s’inscrivent dans des représentations culturellement médiatisées de la maternité et de la paternité (cf. Davies, 2015). Lorsque le niveau de menace perçu diminue, le rôle de sibling+ perd sa fonction et la répartition des rôles se réorganise à nouveau. Les personnes qui assument temporairement ce rôle gagnent en autorité, puisque leur direction est acceptée au sein de la fratrie, même si le pouvoir explicite est généralement jugé illégitime dans les relations fraternelles (Bossek, 2022). Le rôle de sibling+ occupe une position à part, en ce qu’il comporte des formes d’asymétrie de pouvoir qui diffèrent de l’autorité parentale (Punch, 2005), tout en constituant un statut relativement puissant. Les relations fraternelles, ordinairement caractérisées par des dynamiques non hiérarchiques (Kara et al., 2023), deviennent ainsi temporairement hiérarchiques, tout en restant structurées par la réciprocité, l’équité et l’intérêt personnel (McIntosh & Punch, 2009). Dès que les interactions avec les parents sont de nouveau perçues comme stables, l’autorité leur revient (Davies, 2015).

Le rôle de sibling+ est façonné par un sens des responsabilités qui se développe tôt et place ces frères et sœurs au centre du soin, de la protection et de l’orientation (Gillies & Lucey, 2006). Cette responsabilité ouvre des possibilités de développement personnel, puisque donner une direction et un soutien à ses frères et sœurs renforce la confiance en soi et la compétence (Borchet et al., 2020 ; Gillies & Lucey, 2006). En même temps, les personnes interrogées décrivent souvent la prise en charge de ces rôles comme écrasante, car elle exige fréquemment de faire passer ses propres besoins au second plan. Le lien fort est donc vécu de manière ambivalente, à la fois comme expression de solidarité et comme source de fardeau (Heenen-Wolff, 2021). Les changements de rôles, qui suivent les symptômes perçus des parents, suggèrent que le caractère « adhésif » (Smart, 2007) des relations fraternelles ne tient pas seulement à leur continuité émotionnelle, mais aussi à leur capacité d’absorber la perte de cohérence familiale par la redistribution des responsabilités.

L’analyse montre que les frères et sœurs négocient sans cesse leur relation dans les conditions de la maladie psychique des deux parents, en développant des significations intrinsèquement liées à ce fardeau familial. Les troubles des parents ne constituent pas simplement une toile de fond contextuelle : ils structurent la manière dont les frères et sœurs se rapportent les uns aux autres, répartissent les responsabilités et définissent leurs rôles respectifs. Ce que signifie être frères et sœurs dans cette situation se constitue et se remodèle à travers leurs pratiques communes, ce qui fait de leur relation un processus dynamique façonné par leur perception de l’état des parents. Comme la maladie psychique grave des deux parents, et ses implications pour les relations fraternelles, a jusqu’ici peu retenu l’attention de la recherche, les résultats ne peuvent être rattachés que dans une mesure limitée aux travaux existants. Toutefois, cette faible comparabilité souligne un besoin évident de recherches supplémentaires pour mieux comprendre, dans leurs nuances, les relations fraternelles dans des conditions de stress familial important. Plusieurs limites doivent néanmoins être reconnues : l’accent exclusif sur les normes et les valeurs en Autriche et en Allemagne, combiné à un petit échantillon de onze personnes, limite la généralisation des résultats (Towers, 2023). Élargir la taille et la diversité de l’échantillon, et intégrer le point de vue des parents, pourrait donner une compréhension plus complète des relations fraternelles. Comparés aux autres relations familiales, les liens fraternels restent relativement peu étudiés, la littérature se concentrant de manière disproportionnée sur des familles états-uniennes blanches de classe moyenne (Gilligan et al., 2020) ; la présente étude porte elle aussi sur des familles blanches. Une plus grande attention à la diversité culturelle est donc essentielle (Song, 2010), de même que la prise en compte de dimensions sociales et historiques comme la classe, la génération, la géographie, l’appartenance ethnique et le statut biologique (Mauthner, 2005). En outre, on ignore dans quelle mesure les dynamiques sibling+ s’appliquent à d’autres constellations familiales, qu’il s’agisse des circonstances des changements de rôles, de leur apparition en dehors de la maladie ou de l’absence parentale, ou de leurs conséquences à long terme. Il importe également de considérer les limites des rôles sibling+ et l’importance de la taille de la famille pour les changements de rôles (Veith, 2000). Les enfants uniques méritent aussi l’attention, car ces enfants peuvent chercher des substituts à la fonction « plus » et pourraient être particulièrement désavantagés par l’absence de frères et sœurs. Enfin, les institutions et les équipes professionnelles qui travaillent avec des familles où les parents ne peuvent assumer leurs rôles que partiellement doivent explicitement prendre en compte les relations fraternelles, car ce n’est que par cette attention que les besoins spécifiques des enfants concernés peuvent être reconnus et pris en charge.

Complexe Systémique : à retenir

Ce que la clinique appelle volontiers parentification prend ici un relief plus fin. Le rôle de sibling+ n’est ni imposé par les parents ni pris seul : il est confié par la fratrie à la personne qu’elle juge la plus capable, le temps d’une crise, et rendu quand l’état des parents se stabilise. C’est une lecture résolument systémique : la maladie psychique des deux parents ne sert pas de décor, elle réorganise les frontières et les hiérarchies du sous-système fraternel, qui s’auto-organise pour se protéger, avec ses codes tacites, ses loyautés et ses trahisons, parfois attisées par les parents eux-mêmes. Pour la pratique, trois pistes : demander qui s’occupe de qui quand ça va mal, reconnaître la compétence et le coût de ce rôle sans le pathologiser d’emblée, et penser la fratrie comme ressource autant que comme lieu de charge. L’échantillon reste petit et construit par récits rétrospectifs, sans le regard des parents. À lire avec l’article sur les récits de fratries face à la souffrance psychique parentale, et avec l’article sur l’expérience émotionnelle de la parentification.

Notes de l’original

Liens d’intérêts. La personne qui signe l’article ne déclare aucun lien d’intérêts potentiel concernant la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.

Financement. Aucun soutien financier n’a été reçu pour la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.

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Traduction non officielle en français de Siblings+ ? Transformations dynamiques des rôles dans les relations fraternelles d’enfants de parents ayant une maladie psychique, par Tonina Liriel Aurel, Journal of Family Research, vol. 38, p. 61-79 (2026), doi : 10.20377/jfr-1263, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (légendes de la figure en anglais). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Siblings+? Dynamic role transformations in sibling relationships among children of parents with mental illness », publié dans Journal of Family Research (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Aurel, T. L. (2026). Siblings+ ? Transformations dynamiques des rôles dans les relations fraternelles d’enfants de parents ayant une maladie psychique (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/siblings-transformations-dynamiques-des-roles-dans-les-relations-fraternelles-d-enfants (Œuvre originale publiée en 2026 dans Journal of Family Research, 38, 61-79 (2026) ; republiée en 2026 par Journal of Family Research, https://ubp.uni-bamberg.de/jfr/index.php/jfr/article/view/1263)

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