Red Sistémica · Épistémologie

L’articulation entre génomique et dynamique familiale

À partir d’une anecdote — deux amis psychanalyste et psychologue aux prises avec des jumeaux dizygotes de tempéraments opposés —, Carlos E. Sluzki ouvre la question du rapport entre ce que nous apportons au monde en naissant et ce que le monde nous donne : entre les gènes et l’environnement. Un exercice interdisciplinaire qui, rappelle-t-il, ne devrait rien avoir d’étranger à des thérapeutes familiaux dont la discipline est née d’emprunts et de ponts jetés vers d’autres champs.

Auteur Carlos E. Sluzki, professeur et chercheur, CNHS et ICAR, George Mason University, Fairfax, Virginie (États-Unis)Première publication Perspectivas Sistémicas, n° 87 (plénière de la conférence internationale AFTA-IFTA, Washington, juin 2005)Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

Deux bébés, deux théories

Il y a quelques années, deux de mes amis, un psychanalyste et une psychologue, ont eu des jumeaux bivitellins — c’est-à-dire non identiques. Lors d’une visite que je leur ai faite quelques jours après la naissance, ils m’ont dit combien les bébés étaient différents : l’un était serein, tranquille, se réveillait avec un minimum de tapage, tétait placidement et, au bout de quelques minutes, retombait dans un sommeil paisible ; l’autre, au contraire, se réveillait en hurlant, comme attaqué par les démons, et restait si agité qu’il ne parvenait même pas à trouver le mamelon quand sa mère essayait de lui donner le sein ; il s’étranglait de ses propres pleurs tout en tâchant de se nourrir et, arrivé à un moment de satiété ou peut-être d’exaspération, recrachait le mamelon et continuait à pleurer jusqu’à tomber dans un sommeil agité et chargé de soupirs.

Mes amis commentaient : il est clair que l’un d’eux a une bien plus grande tolérance à la frustration que l’autre. Peut-être l’un avait-il déjà commencé à intérioriser un bon sein ; ou peut-être le faible montant de ses pulsions thanatiques le protégeait-il de transformer sa faim en une expérience de sein attaquant ; tandis que l’autre était probablement tourmenté par sa faible tolérance à l’angoisse, et à la merci d’un sein malveillant et destructeur. Ils en avaient conclu qu’il fallait donner une certaine priorité au bébé agité, en le nourrissant en premier et en le calmant autant que possible, puisque l’autre semblait pouvoir tolérer l’attente sans trop de désarroi.

Quelques jours plus tard, je leur ai rendu de nouveau visite et, en parlant de cette décision, ils m’ont avoué être surpris de la stupidité de leur première résolution : s’ils étaient tombés dans le piège relationnel consistant à s’occuper toujours en premier du bébé au comportement problématique, disaient-ils, ils auraient récompensé son comportement pénible et puni l’autre pour n’être qu’un bébé charmant, au risque d’inaugurer un schéma familial qui produirait un sociopathe et un schizoïde abandonnique ! Ils m’ont donc informé — sérieusement, tout en riant un peu d’eux-mêmes — qu’ils avaient décidé de ne pas accorder de traitement préférentiel au bébé agité, sans se compliquer la vie avec le bon sein ou le mauvais sein. Leur comportement œcuménique consisterait à s’occuper un jour de l’un, le lendemain de l’autre.

Je vous épargnerai le détail des oscillations qui ont continué de caractériser la vie de ce couple de jeunes parents, car mes amis ont poursuivi un certain temps l’alternance de leurs cadres de référence, entre un kleinisme à tout crin et un mélange de Skinner et de Bowlby saupoudré de systémique familiale, avec le changement fréquent de leurs guides de comportement qui s’ensuivait.

Ce avec quoi nous venons au monde

En dernière instance, reconnaissons-le, mes amis répondaient à ce que nous savons depuis des siècles — même si nous n’en tenons pas souvent compte dans notre pratique —, à savoir que les différentes manières d’être dont nous sommes équipés à la naissance tendent à conserver leur présence, sans trop de variations, tout au long de la vie, facilitées ou découragées jusqu’à un certain point seulement par les traits de l’environnement familial, culturel ou socio-économique que nous apporte la loterie de l’existence.

La première ligne de décision de mes amis a de fait certains mérites : il existe des résultats de recherche montrant que les bébés les plus négatifs et les plus réactifs bénéficient davantage d’un soin dévoué, de réponses contingentes rapides et d’un lien d’amour sécure (Gunnar et al., 1996) 1. Mais la seconde décision peut elle aussi se fonder : une recherche complémentaire montre que les bébés qui demandent de l’attention, que ce soit de manière positive ou négative, se développent mieux que ceux qui paraissent inhibés et ne pleurent pas — les bébés passifs conduisant les parents 2 à s’impliquer moins (Gunnar & Nelson, 1994). De fait, les bébés dressent leurs parents autant, sinon plus, que ces derniers ne dressent leurs bébés.

Les bébés dressent leurs parents autant, sinon plus, que ces derniers ne dressent leurs bébés.

Carlos E. Sluzki

Un exercice interdisciplinaire

Cette présentation portera sur la relation entre ce que nous apportons au monde et ce que le monde nous donne, entre les gènes et l’environnement. Cet exercice interdisciplinaire ne devrait pas être nouveau pour les thérapeutes familiaux. De fait, la thérapie familiale est née dans un environnement interdisciplinaire, prête à jeter des ponts vers différentes façons de connaître, et ouverte à emprunter et à mettre à l’épreuve des idées et des modèles venus d’autres champs. D’accord : nous avons peut-être perdu un peu de cet élan et de cette ferveur juvéniles, sans doute comme résultat inévitable du fait d’être devenus une discipline (échos de Foucault !), avec des comportements trop civilisés, une vision trop étroite, une méfiance envers les voisins, devenant nos propres geôliers. Y a peut-être contribué aussi la blessure faite à notre identité lorsque la vision systémique, puis la vision narrative, ont cessé d’être une lentille propre à la thérapie familiale. Un autre facteur de traumatisme profond a pu être la marginalisation des pratiques thérapeutiques avancées par les assurances privées et les caisses de santé, encore aggravée par la récente « décennie du cerveau » de l’Institut national de la santé mentale (des États-Unis) et par son insistance sur la recherche en neurosciences fondamentales, à l’exclusion de toute variable psychosociale.

Notes de l’original

(*) Présentation plénière, conférence internationale sur la thérapie familiale AFTA-IFTA 2005, « Politique, communauté et pratique clinique », Washington, DC, juin 2005.

(**) Professeur / chercheur, CNHS et ICAR, George Mason University, Fairfax, Virginie, États-Unis (csluzki@gmu.edu).

(1) Une autre ligne de recherche fascinante sur l’effet neurologique et comportemental des soins maternels ainsi que sur son effet soutenu au fil des générations, cette fois chez des animaux de laboratoire, se trouve dans le travail de Meaney et de ses collaborateurs (cf. Fish et al., 2004).

(2) « Parents » et « géniteurs », mots que j’emploie fréquemment dans cette note, incluent les deux genres. Cela dit, de fait, « parents » signifie le plus souvent, et très majoritairement, « mère ».

Un extrait

Red Sistémica ne met en ligne qu’un fragment de ce texte : il s’interrompt ici, au moment même où l’auteur annonce le programme de sa conférence. L’article intégral a paru dans le n° 87 de Perspectivas Sistémicas. Notre traduction reprend la totalité du fragment publié, et rien de plus.

Cet article est la traduction française de « La articulación entre genómica y dinámica familiar », publié par Red Sistémica (première parution : Perspectivas Sistémicas, n° 87 (plénière de la conférence internationale AFTA-IFTA, Washington, juin 2005)). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Sluzki, C. E. (2022). L’articulation entre génomique et dynamique familiale (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-articulation-entre-genomique-et-dynamique-familiale (Œuvre originale publiée en 2005 dans Perspectivas Sistémicas, n° 87 (plénière de la conférence internationale AFTA-IFTA, Washington, juin 2005) ; republiée en 2022 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2022/07/19/la-articulacion-entre-genomica-y-dinamica-familiar/)

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