Journal of Solution Focused Practices · Recherche empirique
Six séances, six stagiaires, un même superviseur qui, derrière la glace, décide d’entrer dans la pièce pour reprendre l’entretien avec le même client. Alberto Zamanillo et Alberto Rodríguez-Morejón codent les 3 672 tours de parole avec leur outil SICOLENTE. L’expert introduit une information nouvelle tous les deux tours, les novices tous les trois ; les novices soutiennent davantage, et plus longuement, là où l’expert se contente de « oui », « d’accord » ; et quand les novices tentent de changer le sens, le client refuse, ce qui n’arrive presque jamais à l’expert. Une leçon pour la formation : oser proposer davantage, valider plus court.
Traduction non officielle en français. Cet article est la traduction de Language Analysis in Solution-Focused Therapy Training: Comparing Trainees with their Trainer, d’Alberto Zamanillo et Alberto Rodríguez-Morejón, publié dans le Journal of Solution Focused Practices (2021), doi : 10.59874/001c.75045, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, les quatre tableaux étant présentés en fiches, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les catégories de l’instrument SICOLENTE sont traduites ici et leurs noms anglais rappelés à la première occurrence. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Les auteurs remercient Janet Bavelas pour sa relecture utile, patiente et détaillée de ce manuscrit.
Quand la question de l’expertise se pose dans le champ de la psychothérapie, beaucoup d’auteurs se demandent si elle est atteignable ou non (Hill et al., 2017 ; Shanteau, 1992 ; Shanteau & Weiss, 2014 ; Tracey et al., 2014), et certains comment la caractériser (Levitt & Piazza-Bonin, 2016 ; Norcross & Karpiak, 2017). En fin de compte, nous avons besoin de savoir quelles actions spécifiques accomplit un psychothérapeute expert (Hill et al., 2017) ; l’importance de la recherche sur les psychothérapeutes experts ne réside pas seulement dans l’établissement de l’effet de l’expérience sur la performance clinique. Les experts sont aussi des modèles qui enseignent et supervisent les nouveaux psychothérapeutes (Hill et al., 2015 ; Hill & Knox, 2013). Il nous faut donc regarder de plus près ce que font les psychothérapeutes.
La recherche disponible présente quelques contradictions. Eells et al. (2005) ont comparé la qualité des formulations de cas de novices ayant moins de 1 000 heures de pratique supervisée, de thérapeutes expérimentés ayant plus de dix ans de pratique, et d’experts ayant plus de dix ans d’expérience et reconnus en outre par leurs publications, manuels ou ateliers. Les formulations des experts étaient mieux notées que celles des novices et des expérimentés mais, surprise, celles des novices étaient mieux notées que celles des expérimentés. Dans l’étude de Witteman et al. (2012), le groupe d’étudiants de master était meilleur dans une tâche diagnostique que des conseillers en exercice. Mais la recherche sur les résultats de traitements psychothérapeutiques réels n’a trouvé aucune différence significative due à l’expérience (Okiishi et al., 2003, 2006), les résultats des thérapeutes expérimentés devenant même moins bons dans un plan longitudinal (Erekson et al., 2017 ; Goldberg et al., 2016).
De même, les résultats des méta-analyses ne sont pas concluants. Walsh et al. (2018) indiquent qu’une plus grande expérience va de pair avec une plus grande efficacité. Mais des méta-analyses antérieures ont donné des résultats indiquant qu’une plus grande expérience entraîne une moindre efficacité (Hattie et al., 1984 ; Weisz et al., 1995), ou que les deux variables ne sont pas liées (Berman & Norton, 1985).
Ce que toutes ces études ont en commun, c’est de n’avoir pas étudié de variables de processus comme l’usage du langage (comportement verbal, compétences de communication, compétences d’aide, compétences interpersonnelles). Selon la recherche, un haut niveau de compétence interpersonnelle (c’est-à-dire être capable de faire en sorte que les clients se sentent à l’aise et compris, ce qui facilite le dialogue) est lié à l’obtention de bons résultats cliniques (Anderson, Crowley et al., 2016 ; Cuijpers et al., 2012 ; Heinonen, 2014 ; Kadur et al., 2020), et peut même être vu comme une part essentielle des modèles prédictifs du succès (Anderson, McClintock et al., 2016 ; Schöttke et al., 2017).
Ces résultats ne sont pas surprenants : après tout, la psychothérapie est une profession parlée (Isaacson, 2019), une conversation entre au moins deux personnes. Le contexte psychothérapeutique a cependant une caractéristique qui le distingue du dialogue quotidien en face à face : les thérapeutes présentent un usage intentionnel du langage. Cet usage intentionnel renvoie au fait que le savoir théorique amène les thérapeutes à modifier certains aspects de base du langage, comme la façon dont ils posent des questions et construisent des formulations en réponse au contenu du client, en soulignant certains aspects, en ignorant d’autres, en le faisant fréquemment ou en parlant à peine (Jordan et al., 2013 ; Korman et al., 2013 ; Tomori & Bavelas, 2007). Par exemple, Huang et Hong (2015) ont trouvé par microanalyse que des stagiaires OS habiles (au moins cinq ans d’expérience) utilisaient plus de formulations complexes, de questions ouvertes et d’énoncés positifs que les novices (moins de trois mois d’expérience). Les résultats de MacMartin (2010) indiquent que les stagiaires orientés vers les solutions tendent à restructurer leurs questions, quand une présupposition optimiste d’amélioration n’a pas été acceptée, pour les rendre plus acceptables. Les thérapeutes TCC experts semblent faire davantage d’interventions comportant : une information nouvelle, des commentaires encourageants pour le client, des explications sur le fonctionnement du problème du client, et plus d’autorité, avec des demandes directes au client sur les tâches à accomplir hors séance (Froján-Parga et al., 2011 ; Vargas-Cruz et al., 2014 ; Vargas-de la Cruz et al., 2018).
Tous ces résultats doivent être pris pour des études préliminaires puisque, comme le soulignent leurs auteurs, la taille des échantillons et la nature descriptive de la recherche ne permettent pas de généraliser. Les différences trouvées pourraient tenir à l’expérience du thérapeute, mais aussi à des différences entre clients (leurs problèmes, leur adhésion au traitement, etc.), à l’idiosyncrasie de chaque thérapeute (il pourrait être plus autoritaire par trait de personnalité, non par expérience), ou au moment précis de l’évaluation. Notons aussi qu’aucune des études passées en revue n’a comparé le niveau de réactivité (Norcross & Wampold, 2018 ; Stiles & Horvath, 2017) selon l’expérience, ni mené d’analyses éclairant l’interaction thérapeute-client.
Jusqu’ici, la recherche pourrait donner l’impression que le langage est une caractéristique isolée des psychothérapeutes. Même les instruments de codage du langage tendent à mettre l’accent sur le rôle d’un seul (le thérapeute) des (au moins) deux participants (Gumz et al., 2015). Quand la recherche se concentre sur l’interaction thérapeute-client, certaines preuves indiquent que le psychothérapeute et le client produisent le dialogue ensemble, de sorte qu’il devient impossible de comprendre ce que fait l’un sans tenir compte de l’autre, et réciproquement (Peräkylä, 2011 ; Ruiz-Sancho et al., 2013 ; Stiles & Shapiro, 1995). Mais à présent, nous n’avons pas assez de preuves sur les différences entre experts et novices en matière d’interaction avec le client et d’usage du langage.
Nous avons mené une étude exploratoire sur ces interactions et sur leurs différences entre stagiaires (ou novices) et superviseur (ou expert). Aucun consensus n’ayant été trouvé sur la définition la plus exacte de l’expérience, de l’expertise ou de l’expert (Hill et al., 2017 ; Norcross & Karpiak, 2017 ; Shanteau, 1992 ; Shanteau & Weiss, 2014 ; Tracey et al., 2014), nous avons choisi une définition simple qui facilite le regroupement des participants par questionnaire. Dans cette étude, un expert est une personne ayant plus de dix ans d’expérience de travail continu comme psychothérapeute, qui doit en outre être formateur ou superviseur de nouveaux thérapeutes. Un stagiaire est une personne ayant deux ans ou moins d’expérience de travail continu comme psychothérapeute, et en formation au moment où sa performance est enregistrée.
La raison principale de cette étude est de repenser le processus de formation des psychothérapeutes. Cette recherche soutient qu’en étudiant le dialogue entre thérapeutes et clients, nous pouvons en venir à comprendre le processus de la thérapie (Stiles et al., 1998). Dans cette approche, ce travail vise à comprendre les différences d’usage du langage (processus) entre thérapeutes novices et experts, pour améliorer les procédures de formation. À notre connaissance, c’est la première étude de ce type menée au sein d’un programme de formation et avec ce type d’échantillon.
Les interactions thérapeute-client ont été examinées dans des séances individuelles où un thérapeute novice commençait le traitement et un thérapeute expert le poursuivait. Cet échantillon est choisi dans l’intention de minimiser l’explication alternative selon laquelle le langage utilisé dépendrait du cas étudié. Ainsi, le client fait office de constante pour étudier l’usage du langage de l’expert et des stagiaires. Le plan de l’étude est observationnel et inter-sujets, en cadre naturaliste. Des analyses descriptives et des hypothèses exploratoires sont menées comme premier pas vers l’étude des différences entre experts et novices. Tous les participants avaient donné leur autorisation d’être filmés à des fins de recherche. Le comité d’éthique de l’Université de Malaga a approuvé l’étude et toutes les normes éthiques ont été respectées (CEUMA : 14-2016-H).
Il y a eu six séances, chacune avec trois participants : un client, un thérapeute stagiaire et l’expert. Les séances analysées relevaient d’un modèle systémique intégratif (Beyebach, 2009 ; Beyebach & Rodríguez-Morejón, 1999) qui a pour fondement la thérapie brève orientée vers les solutions (TBOS ; de Shazer, 1985), combinée à des techniques de la thérapie du MRI (Fisch et al., 1982) et de la thérapie narrative (White & Epston, 1990). Les séances se divisent en deux parties : un entretien où client et thérapeute partagent l’information, et une intervention où le thérapeute suggère des devoirs ou des tâches (voir tableau 1). Les enregistrements vidéo ont été sélectionnés parmi 23 séances enregistrées dans un centre privé de psychologie espagnol entre 2012 et 2018. Deux critères de sélection : (a) l’expert, qui supervisait les stagiaires et regardait la séance en temps réel sur un écran, est entré dans la séance pour poursuivre la première phase du traitement ; (b) à partir de là, la conversation se tient entièrement entre le client et l’expert, sans contribution verbale du stagiaire.
Thérapeutes. L’expert était un homme de 52 ans, avec plus de 25 ans d’expérience de psychothérapeute. Il est superviseur clinique reconnu par trois associations professionnelles espagnoles de psychothérapeutes, et auteur ou co-auteur de plus de 20 chapitres et articles sur la TBOS. Les stagiaires étaient six psychologues diplômés sans expérience préalable de la psychothérapie. Au moment du recueil, ils étaient en deuxième année d’un programme de formation de trois ans. En première année, les thérapeutes novices avaient reçu une formation théorique à un modèle intégratif de thérapie systémique (Beyebach, 2009 ; Beyebach & Rodríguez-Morejón, 1999). Ils avaient effectué au moins 90 heures de pratique de techniques spécifiques (question du miracle, solutions inefficaces, externalisation, par exemple) et de compétences de base de l’entretien (résumés, signaux d’écoute, questions ouvertes, etc.). Toutes les compétences pratiques sont enseignées selon un modèle où l’expert accomplit l’action pour que les étudiants l’imitent, avec un retour constant de leurs pairs et enseignants.
Clients. L’échantillon se compose de quatre femmes et deux hommes (caractéristiques et motifs de consultation au tableau 1). Tous les clients ont reçu un traitement gratuit.
Toutes les bases de données et les tableaux étendus sont accessibles sur le dépôt Open Science Framework (https://osf.io/vstxj/). L’enregistrement continu du langage a été divisé en tours de parole. Ces tours sont l’unité d’analyse (l’échantillon) de cette recherche et sont définis ainsi : ce que dit le client jusqu’à ce que le thérapeute parle de nouveau, et ce que dit le thérapeute jusqu’à ce que le client parle de nouveau. Cela inclut toutes les interjections qui servent à maintenir la conversation, comme « mmmh » ou « d’accord ». Les six séances ont produit 3 672 tours de parole (tableau 1).
Tableau 1. Description des séances analysées (interaction thérapeute-client, durée, tours de parole thérapeute-client, problème)
Stagiaire 1 (2013, 1re séance) : homme-homme, 30’39”, 252-215 ; superviseur : homme-homme, 20’10”, 153-129 ; abus de drogues. Stagiaire 2 (2013, 2e séance) : femme-femme, 42’43”, 215-199 ; superviseur : homme-femme, 10’08”, 62-48 ; problèmes de couple. Stagiaire 3 (2013, 2e séance) : femme-femme, 28’28”, 109-94 ; superviseur : homme-femme, 20’24”, 130-82 ; anxiété et compétences sociales. Stagiaire 4 (2012, 1re séance) : femme-homme, 33’21”, 279-221 ; superviseur : homme-homme, 10’29”, 94-74 ; problèmes de couple. Stagiaire 5 (2015, 1re séance) : femme-homme, 26’39”, 201-138 ; superviseur : homme-homme, 16’19”, 161-111 ; humeur basse. Stagiaire 6 (2016, 1re séance) : femme-femme, 44’16”, 307-299 ; superviseur : homme-femme, 4’17”, 52-45 ; humeur basse.
Le SICOLENTE est un instrument d’observation fiable et valide (Rodríguez-Morejón et al., 2018) qui comprend 20 catégories réparties en trois dimensions : acte conversationnel (7 catégories), thème thérapeutique (6 catégories) et contenu (7 catégories). Il s’utilise sur des échantillons de psychothérapie enregistrés en audio ou vidéo, dont seul l’aspect verbal est codé. Chaque tour de parole reçoit un code unique de trois lettres, un par dimension (tableau 2).
Tableau 2. Dimensions, catégories et exemples du SICOLENTE
Acte conversationnel : exploration (E, Exploration), soutien (S, Support), information nouvelle (N, New information), exploration introduisant une information nouvelle (I), commentaire (C), suivre (F, Follow), rejeter (R, Reject). Thème thérapeutique : amélioration (I), problème (P), objectif (G), règles (R), neutre (N), mixte (X). Contenu : comportement (B), pensée (T), émotion (E), physiologie (P), relation (R), mixte (X), non spécifique (U).
Exemples. Client : « J’ai passé une mauvaise semaine… j’étais inquiet et je n’arrêtais pas d’y penser » → suivre, problème, pensée. Thérapeute : « C’est bien que vous commenciez à y réfléchir » → information nouvelle, amélioration, pensée. Client : « Je n’arrive pas à voir ça comme bien… je suis très dépassé » → rejeter, problème, pensée. Les définitions complètes figurent dans le manuel, publié en espagnol et en anglais sur Open Science Framework (https://osf.io/dyuz2/).
Les codages ont été réalisés par le premier auteur. Pour travailler avec un seul codeur, l’analyste (AZ) a été formé au manuel du SICOLENTE. Nous avons ensuite décidé de vérifier la fiabilité de ses codages par comparaison avec un étalon. L’étalon choisi était l’échantillon codé lors du test de concordance intra-codeur du développement du SICOLENTE (Rodríguez-Morejón et al., 2018). Cette procédure suppose, comme le suggèrent Bakeman et Quera (2011), l’existence d’un codage correct et objectif. Selon ces auteurs, un codeur est jugé fiable s’il obtient un kappa de Cohen de 0,95. Ces données tiennent compte du nombre total de catégories (20), de leur équiprobabilité (il a été convenu que toutes pouvaient survenir avec la même probabilité) et de la haute précision recherchée (95 %).
Une fois ces résultats obtenus, la recherche de séances enregistrées répondant aux critères d’inclusion a commencé. Les tours de parole ont été codés avec le logiciel LINCE (Gabín et al., 2012) configuré avec les catégories du SICOLENTE. Les trois dimensions de l’instrument ont servi au codage. L’objectif de l’étude étant l’interaction thérapeute-client, seuls les résultats de la dimension acte conversationnel sont rapportés. Les données complètes sont disponibles sur https://osf.io/vstxj/.
Deux analyses statistiques étaient prévues : (a) comparaison de proportions par le khi-deux de Pearson et des tests Z à deux échantillons ; (b) analyse séquentielle à un décalage par probabilités de transition (Bakeman & Quera, 2011 ; Escudero & Rogers, 2004). Suivant les recommandations de Bakeman et Quera, les données séquentielles n’ont été analysées que si la somme de la ligne était d’au moins 30 et les résidus ajustés Z ≤ ± 2,58 (p < 0,01), pour ne pas surestimer les résidus ajustés et commettre une erreur de type I. Pour les deux analyses, les participants ont été regroupés selon leur expérience. On présume que les différences que pourraient engendrer les clients sont contrôlées, puisque stagiaires et expert ont interagi avec le même client.
Les analyses descriptives ont montré que les trois catégories les plus utilisées par les thérapeutes novices et expert sont soutien, exploration et information nouvelle, qui constituent 90,2 % de ce que fait l’expert et 91,8 % de ce que font les stagiaires. Les catégories les moins utilisées sont commentaire (2,8 % pour l’expert, 2,5 % pour les stagiaires) et exploration introduisant une information nouvelle (7,1 % et 5,8 %). Cela posé, le test statistique montre des différences significatives entre les deux groupes [χ²(4, N = 2015) = 24,292, p < 0,001]. Ce premier pourcentage global se décompose différemment pour chaque groupe : l’expert présente 25,5 % de codes information nouvelle, les stagiaires 17,4 %. Le code soutien a été codé dans 60,5 % des occasions pour les stagiaires, contre 50 % pour l’expert (Z = 4,46, p < 0,01).
Pour poursuivre, les deux catégories principales qui manient une information commune avec le client (exploration et soutien) et les deux qui introduisent une information nouvelle de la part du thérapeute (information nouvelle et exploration introduisant une information nouvelle) ont été fusionnées. Bien que l’expert ait passé moins de temps en séance, son rapport information partagée / information nouvelle était de 422/212 = 1,99, contre 1012/316 = 3,2 pour les stagiaires. Autrement dit, pour environ deux occasions où l’expert parle avec le client en utilisant une information commune, il introduit une information nouvelle au moins une fois. Les stagiaires, en revanche, introduisent une information nouvelle environ toutes les trois occasions. Cette différence est statistiquement significative [χ²(1, N = 1963) = 20,289, p < 0,001 ; Z = 4,49].
Le langage du client était semblable dans les deux groupes, le code suivre étant utilisé 99,8 % du temps avec l’expert et 99,1 % avec les stagiaires. Le code rejeter (qui indique le désaccord du client avec ce que le thérapeute a dit, ou une clarification) apparaît extrêmement peu : 0,2 % de la conversation avec l’expert (une seule occurrence) et 0,9 % avec les stagiaires (12 rejets répartis chez quatre des six stagiaires, avec un minimum de 2 et un maximum de 4 rejets par séance). Le tableau 3 présente les données descriptives et les analyses statistiques.
Enfin, les différences entre l’expert et les novices sont étudiées en tirant parti de la structure tridimensionnelle du SICOLENTE. Pour cela, des catégories ont été fusionnées pour en générer deux nouvelles. Les résultats par dimension indiquent que les catégories neutre (46 % pour l’expert, 52,8 % pour les novices) et non spécifique (57,7 % et 58 %) sont les plus utilisées dans les dimensions thème thérapeutique et contenu. Ces deux catégories tendant à apparaître quand les thérapeutes émettent des signaux d’écoute, l’idée était d’approfondir cet élément. La triade soutien-neutre-non spécifique (« bien sûr », « aha », « je comprends », « ok ») a été appelée soutiens faibles, et tous les autres soutiens (sauf soutien-règles-toute catégorie) soutiens forts (valider le problème, les objectifs du client ou l’amélioration, qu’ils soient comportementaux, cognitifs, émotionnels, relationnels, etc. Par exemple : « vous êtes triste sans raison, vous pleurez toute la journée, d’accord » ; « je comprends, avant vous pouviez être pessimiste aussi, mais maintenant vous sentez que vous avez perdu quelque chose, c’est ça ? »).
Les résultats ont montré une différence significative selon l’expérience [χ²(1, N = 1146) = 23,304, p < 0,001]. Les stagiaires ont utilisé plus de soutiens forts que l’expert, et l’expert plus de soutiens faibles que les stagiaires (Z = 2,28, p < 0,01) (tableau 3).
Quant à l’analyse séquentielle, seules les séquences stagiaire-client étaient significatives [χ²(8, N = 1212) = 73,17, p < 0,01]. Trois motifs relationnels ont été trouvés. D’abord, le code soutien active toujours le code suivre chez les clients (Z = 3,10, p < 0,01). Les deux autres motifs indiquent que chaque fois que les novices opéraient des changements de sens (information nouvelle ou exploration introduisant une information nouvelle), cela activait le code rejeter du client (information nouvelle → rejeter : Z = 2,85, p < 0,01 ; exploration introduisant une information nouvelle → rejeter : Z = 3,78, p < 0,01).
Comme indiqué, l’analyse séquentielle de l’expert avec les clients n’était pas significative [χ²(4, N = 489) = 2,40, p = 0,67]. Ces résultats étaient attendus, puisque dans le tableau de contingence les fréquences combinées du code rejeter pour les clients affichent 0 dans quatre cellules. Compte tenu des exigences du test, l’analyse statistique ne peut être menée. Malgré l’absence de signification statistique, décrire le résultat est jugé pertinent : il ne peut y avoir de motif relationnel avec un code qui ne survient pas, en l’occurrence le rejet du thérapeute expert (tableau 4).
Tableau 3. Différences d’usage du langage entre stagiaires et expert (fréquence, pourcentage, Z quand significatif)
Acte conversationnel : exploration, expert 96 (14,7 %), stagiaires 189 (13,9 %) ; soutien, 326 (50,0 %) contre 824 (60,5 %), Z = 4,46** ; information nouvelle, 166 (25,5 %) contre 237 (17,4 %), Z = 4,25** ; exploration introduisant une information nouvelle, 46 (7,1 %) contre 79 (5,8 %) ; commentaire, 18 (2,8 %) contre 34 (2,5 %) ; χ²(4, N = 2015) = 24,292, p < 0,001. Information : partagée (exploration + soutien), 422 (66,6 %) contre 1012 (76,2 %), Z = 4,49** ; nouvelle (information nouvelle + exploration introduisant une information nouvelle), 212 (33,4 %) contre 316 (23,8 %), Z = −4,49** ; χ²(1, N = 1963) = 20,289, p < 0,001. Soutien : faible (triade S-N-U), 256 (78,5 %) contre 523 (63,8 %), Z = −4,81** ; fort (toutes les autres triades de soutien), 70 (21,5 %) contre 297 (36,2 %), Z = 4,81** ; χ²(1, N = 1146) = 23,304, p < 0,001. ** p < 0,01.
Tableau 4. Analyse séquentielle de l’acte conversationnel (probabilité de transition, puis résidu ajusté Z)
Expert → client : exploration → suivre 1,00 (0,48), rejeter 0,00 (−0,48) ; soutien → suivre 1,00 (0,84), rejeter 0,00 (−0,84) ; information nouvelle → suivre 0,99 (−1,55), rejeter 0,01 (1,55) ; exploration introduisant une information nouvelle → suivre 1,00 (0,32), rejeter 0,00 (−0,32) ; commentaire → suivre 1,00, rejeter 0,00 (non interprétable) ; χ²(4, N = 489) = 2,4, p = 0,67. Stagiaires → client : exploration → suivre 1,00 (1,50), rejeter 0,00 (−1,50) ; soutien → suivre 1,00 (3,48*), rejeter 0 (−3,48) ; information nouvelle → suivre 0,97 (−2,86), rejeter 0,03 (2,86*) ; exploration introduisant une information nouvelle → suivre 0,94 (−4,88), rejeter 0,06 (4,88*) ; commentaire → suivre 1,00, rejeter 0,00 (non interprétable) ; χ²(4, N = 1167) = 32,12, p < 0,01. * Z ≥ ± 2,58, p < 0,01. NI : résidus non interprétables en raison de la faible fréquence du code.
À notre connaissance, cette étude exploratoire est la première à comparer la communication stagiaire-client et la communication expert-client dans des séances de thérapie réelles avec le même client. Ici, en plus du traitement (tous les thérapeutes sont systémiques), le client est constant pour tous les thérapeutes, ce qui permet d’étudier les variables d’intérêt (langage et expérience).
Les résultats montrent que le thérapeute expert a fait plus d’interventions destinées à modifier le sens des clients que les stagiaires, alors qu’il a eu moins de temps de contact avec eux. Les stagiaires ont passé l’essentiel de la séance à faire des résumés, à poser des questions d’exploration et à émettre des signaux d’écoute. De plus, quand les stagiaires intervenaient pour modifier le sens (par recadrage, déconstruction ou en établissant de nouvelles relations avec une information antérieure), les clients avaient significativement plus de chances de rejeter ce changement, selon l’analyse séquentielle.
On en voit un exemple dans l’interaction stagiaire-client suivante. Le thérapeute interroge sur les exceptions. Les crochets indiquent un chevauchement des deux locuteurs. (1) T : « Encore une chose, Julián, nous voudrions savoir si… est-ce qu’il arrive parfois que vous… y a-t-il des moments dans votre vie où vous vous sentez plus proche de dire “eh, bon, je suis près de me sentir mieux, aujourd’hui je suis, comme, un peu plus actif, un peu plus positif” ? » (2) C : « Non, je ne me sens vraiment jamais comme ça [et…] je suis toujours négatif comme ça… » (3) T : « [Jamais]. » Le thérapeute novice pose une question à présupposition faible (au conditionnel, et fermée) sur l’existence de moments d’amélioration. Après la réponse abrupte du client, il n’explore plus ces avancées ; il accepte ce que le client a dit par une formulation qui reprend un mot exactement conservé (Korman et al., 2013). MacMartin (2010) a trouvé une réponse semblable dans son échantillon de novices systémiques : parmi les stratégies linguistiques possibles, comme dans l’exemple de notre stagiaire, certains thérapeutes novices acceptaient simplement le désaccord du client avec la présupposition et changeaient de sujet.
D’un autre côté, l’analyse séquentielle de l’interaction expert-client n’a pas présenté de signification statistique. Mais, comme discuté dans les résultats, ces données sont à interpréter avec prudence. Le test du khi-deux n’est pas significatif parce que la faible fréquence du code rejeter empêche le calcul dans l’interaction expert-client. Or le fait que ce code n’apparaisse pas indique que pratiquement toute l’information nouvelle proposée par le thérapeute expert a été acceptée par les clients. Globalement, l’expert reçoit moins de rejets que les novices alors qu’il introduit beaucoup plus de changements de sens (un seul code rejeter contre jusqu’à 4 rejets en une seule séance pour les novices).
Nous pouvons donc proposer deux explications plausibles de nos résultats sur les refus des clients dans l’interaction stagiaire-client : on peut y voir la preuve d’une différence due à l’expérience, mais aussi le signe d’une mauvaise séance vue par l’expert, ce qui expliquerait sa décision d’entrer. Une recherche plus détaillée est nécessaire pour comprendre comment fonctionnent les interactions information nouvelle-rejet, car ce processus pourrait éclairer la recherche sur les mauvais résultats, mais aussi la façon dont le thérapeute réagit à ces moments (Muntigl & Horvath, 2014). Pour le modèle de thérapie brève systémique étudié en particulier, pouvoir introduire des changements que le client ne conteste pas paraît plus positif que contre-productif. Comme l’indiquent Muntigl et Horvath (2014), ces désaccords compromettent la relation thérapeutique et, avec elle, les résultats cliniques ; ils démontreraient qu’une collaboration correcte entre thérapeute et client n’est pas atteinte (Bordin, 1979).
Quant aux soutiens, les novices utilisent plus d’interventions pour créer la relation thérapeutique et, de plus, le type de validations qu’ils font est qualitativement différent. Les soutiens des novices sont plus longs, incluant davantage d’information comme les comportements, émotions ou pensées qu’ils perçoivent chez le client : les soutiens forts. L’expert, lui, cherche à valider par des interventions plus courtes, plutôt dans la ligne des signaux d’écoute (oui, c’est ça, hum-hum, d’accord) : les soutiens faibles. On peut encore y voir une stratégie qui se concentre davantage sur la création de la relation thérapeutique, ce qui semble caractéristique des novices. C’est peut-être lié à la formation reçue, à laquelle ils ont du mal à renoncer dans leurs premières séances. Le thérapeute expert, guidé par une stratégie plus centrée sur le changement, non seulement réduit les soutiens, mais soutient le client plus concisément et dans le but de maintenir la conversation. Cela ne veut pas dire que l’expert cesse de faire des commentaires empathiques ou de se soucier de la relation ; la moindre fréquence de soutiens forts pourrait simplement indiquer que l’expert sait distinguer les moments où il est crucial de valider certains aspects, et ceux qui peuvent être omis.
Enfin, une autre explication plausible est que l’expert ne réagit pas seulement aux besoins du client, mais aussi à la performance antérieure du stagiaire. Les résultats de l’expert pourraient donc être suscités à la fois par le client et par le stagiaire. Par exemple, les différences d’usage du langage (soutiens forts ou faibles, information partagée ou nouvelle) pourraient tenir à cette réaction du thérapeute expert au dialogue précédent entre le stagiaire et le client.
Pour réaliser ce plan, avec un client constant, certaines hypothèses ont dû être acceptées, qui impliquent aussi des limites. Cette étude naturaliste a des implications pour l’échantillon et sa validité externe. Nous avons étudié un seul modèle de psychothérapie avec un seul expert. La petite taille de l’échantillon affaiblit la solidité de nos conclusions et interprétations. Autre limite, l’analyse séquentielle log-linéaire utilisée suppose que ce qui compte dans le dialogue est la relation entre tours consécutifs : nous ne pouvons pas facilement analyser le contexte ni suivre l’effet cumulatif des tours précédents.
Cette étude en cadre naturaliste fait du client une constante, tandis que les thérapeutes changent. Cela permet d’étudier les différences de performance entre thérapeutes novices et expert. Les résultats : (1) les thérapeutes novices font un plus grand effort pour prendre soin de la relation, avec plus de manœuvres de soutien et d’exploration ; (2) le thérapeute expert introduit plus de changements de sens ; (3) le thérapeute expert a une plus grande proportion de soutiens courts (signaux d’écoute) que les novices ; (4) quand les novices introduisent des changements de sens, ils ont plus de chances d’être rejetés que l’expert.
En outre, ce type d’analyses permet d’obtenir un retour exploitable en formation. D’après nos résultats, la formation doit s’efforcer d’améliorer les interventions destinées à modifier le sens des clients, en cherchant à obtenir moins de refus de leur part, puisque ces interactions pourraient probablement corréler avec la désaffiliation et, partant, l’échec du traitement (Caspar et al., 2005 ; Muntigl & Horvath, 2014). Cet usage du langage est simple à enseigner : on peut encourager les novices à introduire plus de changements et à faire des validations plus courtes, pour imiter l’interaction mise en œuvre par l’expert. Pour enseigner des compétences, des procédures comme le jeu de rôle et le modelage sont peut-être les plus appropriées (Hill & Knox, 2013). L’essentiel en formation est que les novices deviennent capables de mieux s’ajuster aux clients (Stiles & Horvath, 2017). Avec l’usage du langage, la formation devrait chercher à ce que les novices se sentent efficaces et compétents, puisque ces trois aspects prédisent de bons résultats cliniques, surtout chez les thérapeutes brefs (Heinonen, 2014, p. 64). Il semble d’ailleurs raisonnable de penser qu’ils sont liés : plus grand sentiment d’efficacité et de compétence en thérapie, plus de tentatives de changer et d’introduire des sens, et moins d’insécurité sur l’état de la relation thérapeutique.
Complexe Systémique : à retenir
Un dispositif rare : le même client, deux thérapeutes, et un superviseur qui entre dans la pièce quand ça patine. Ce que l’expert fait de plus, ce n’est pas soutenir davantage, c’est proposer davantage, et le faire accepter. Ce que les novices font de trop, ce sont des validations longues et des questions à présupposition faible (au conditionnel, fermées), que le client peut refuser d’un mot. La conclusion pédagogique tient en deux consignes, changer plus, valider plus court, et rejoint ce que la microanalyse de Bavelas et Korman avait montré des formulations. À lire avec Bavelas sur la co-construction du sens, Godat et Czerny sur l’écoute et le plaidoyer pour filmer sa pratique.
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Traduction non officielle en français de Language Analysis in Solution-Focused Therapy Training: Comparing Trainees with their Trainer, d’Alberto Zamanillo et Alberto Rodríguez-Morejón, publié dans le Journal of Solution Focused Practices, vol. 5, n° 2 (2021), article 5, p. 40-49, doi : 10.59874/001c.75045, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence, les tableaux étant présentés en fiches. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Language Analysis in Solution-Focused Therapy Training: Comparing Trainees with their Trainer », publié dans Journal of Solution Focused Practices (2021) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Zamanillo, A., & Rodríguez-Morejón, A. (2021). Analyse du langage dans la formation à la thérapie orientée vers les solutions : comparer les stagiaires à leur formateur (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/analyse-du-langage-dans-la-formation-a-la-therapie-orientee-vers-les-solutions-comparer-les-stagiaires-a-leur-formateur (Œuvre originale publiée en 2021 dans Journal of Solution Focused Practices, vol. 5, n° 2 (2021), article 5, p. 40-49 ; republiée en 2021 par Journal of Solution Focused Practices, https://journalsfp.org/article/75045)
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