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International Journal of Environmental Research and Public Health · Thérapie familiale
Quand un adolescent ne lâche plus ses écrans, faut-il faire venir la famille ? À Hong Kong, dix professionnels de l’addictologie et du travail social décrivent leur façon d’impliquer les parents : psychoéducation, ajustement des attentes, séances conjointes pour renouer le dialogue. Leur réponse est nuancée : la famille est une ressource décisive, à condition de doser sa participation et de ne pas réunir trop tôt une relation devenue hostile.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’implication de la famille dans le traitement de l’addiction à Internet à l’adolescence : une étude qualitative auprès des professionnels, par Camilla Kin Ming Lo, Lu Yu, Yuet Wing Cho et Ko Ling Chan, publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (MDPI) (2021), doi : 10.3390/ijerph18010086, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes ; les intitulés des trois thèmes, simples paragraphes dans la source, sont présentés comme intertitres ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes et les adresses électroniques ne sont pas reprises. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Quand la relation parent-enfant est hostile et inopérante, il ne convient pas d’inviter les parents à la séance.
Camilla Kin Ming Lo, Lu Yu, Yuet Wing Cho et Ko Ling Chan
Résumé
Malgré des données de plus en plus nombreuses sur l’efficacité d’une approche centrée sur la famille comme modalité de traitement de l’addiction à Internet (AI) à l’adolescence, peu de recherches ont exploré l’implication de la famille dans le processus de traitement du point de vue de la clinique. Cette étude a employé un devis qualitatif pour examiner le regard des professionnels sur les rôles et les difficultés de la participation familiale aux interventions contre l’AI. Au total, 10 professionnels travaillant avec des adolescents ayant une AI ont été interrogés. Une analyse thématique a été appliquée aux transcriptions des entretiens. Trois thèmes généraux ont été dégagés : l’implication de la famille dans l’intervention contre l’AI est difficile mais importante ; déplacer le centre d’attention de l’adolescent vers la relation ; proposer des services et des interventions individualisés pour répondre à l’hétérogénéité des situations. Les résultats montrent que la participation familiale au traitement de l’AI favorise des résultats positifs. Les besoins des adolescents ayant une AI et ceux des membres de la famille sont pris en compte respectivement par le counseling individuel et par la psychoéducation. Les séances de thérapie conjointe favorisent une communication efficace, améliorent les interactions et le fonctionnement familiaux et restaurent les relations. La prudence s’impose toutefois quant à la dynamique familiale lorsqu’on se demande si l’implication de la famille est appropriée. Les professionnels doivent construire des alliances thérapeutiques et faire preuve de souplesse, avec les membres de la famille, quant au degré et aux modalités de leur participation.
Mots-clés : addiction à Internet, trouble du jeu vidéo, traitement, implication de la famille
Un usage excessif et dysfonctionnel d’Internet et des jeux vidéo est devenu ces dernières années l’un des problèmes de santé les plus préoccupants à l’adolescence. Faute de consensus sur sa définition et sa conceptualisation, cet usage dysfonctionnel d’Internet et des jeux a été désigné dans la littérature par différents termes interchangeables. Le plus souvent, on l’a appelé addiction à Internet (AI), caractérisée par l’incapacité à contrôler son usage d’Internet, avec des conséquences négatives sur la santé physique et psychique [1]. Le terme d’AI a servi à décrire un usage addictif généralisé d’Internet. Plus récemment, le trouble du jeu vidéo, forme spécifique d’addiction à Internet, a été officiellement reconnu par l’Organisation mondiale de la santé [2] comme un diagnostic de santé à part entière. Selon une méta-analyse récente de 113 études épidémiologiques, les taux de prévalence de l’AI et du trouble du jeu vidéo étaient respectivement de 7,02 % et de 2,47 % [3]. Les résultats de recherche montrent de façon constante un éventail d’effets néfastes de l’AI sur la santé et les relations, notamment la dépression, les troubles du sommeil et l’agressivité physique [4]. En outre, une méta-analyse a mis en évidence une association significative entre usage excessif d’Internet et déficits cognitifs [5].
Face à la prévalence croissante de l’AI, les recherches sur ses corrélats se sont multipliées. On observe en particulier un essor des travaux sur l’influence de la famille sur les comportements d’AI des adolescents. Une revue systématique récente a montré que les facteurs parent-enfant et familiaux sont associés de façon constante à l’AI à l’adolescence [6]. Du côté des pratiques parentales, les pratiques inadaptées, notamment la complaisance, le surinvestissement, les méthodes disciplinaires punitives, le rejet fréquent et le manque de chaleur, sont liées à l’apparition d’un usage problématique d’Internet chez les adolescents [7,8]. À l’inverse, un fort soutien émotionnel et une grande attention parentale protègent contre l’AI [8,9,10]. Au-delà des pratiques parentales, un fonctionnement familial constructif, y compris les rôles familiaux et l’implication affective au sein de la famille, est un autre facteur important qui contribue à réduire le risque d’AI à l’adolescence [11,12]. La cohésion familiale, telle qu’elle s’exprime dans une relation saine entre les parents [13], une bonne communication parent-enfant [14,15] et des conflits moins nombreux [10,12], s’est aussi révélée avoir de profonds effets protecteurs sur l’apparition et la rémission de l’AI à l’adolescence. En somme, ces études mettent en lumière l’importance d’adopter une approche familiale dans les programmes de traitement de l’AI à l’adolescence.
Malgré le grand nombre de recherches qui démontrent clairement l’association entre environnement familial et AI à l’adolescence, il existe étonnamment très peu d’études adoptant une approche centrée sur la famille comme modalité de traitement de l’AI. Dans la maigre littérature publiée dans ce domaine, l’équipe de Zhong [16] a montré que l’intervention familiale était plus efficace que l’intervention individuelle classique pour réduire l’usage d’Internet chez les adolescents, du fait de la durabilité de ses effets. Une autre étude a évalué un programme bref de thérapie familiale de trois semaines, dans lequel des dyades parent-adolescent participaient à des activités visant à améliorer la cohésion familiale, et a constaté une amélioration du temps de jeu en ligne et de la sévérité de l’addiction chez les adolescents [17]. Plus récemment, une intervention de thérapie multifamiliale de groupe de six semaines s’est également révélée efficace pour réduire les comportements d’AI des adolescents [18]. Ces résultats s’expliquaient en partie par le renforcement d’une communication positive et de la proximité entre parents et adolescents, et par la satisfaction des besoins psychologiques des adolescents dans la vie réelle. Ces études apportent des données initiales et importantes sur l’efficacité de l’intervention familiale pour atténuer l’AI à l’adolescence en agissant sur les facteurs de risque et de protection familiaux, comme la cohésion familiale et la communication parent-adolescent.
Si la littérature appelle des données supplémentaires sur les interventions familiales, issues d’essais contrôlés randomisés rigoureux, pour étayer la base de preuves des interventions contre l’AI, il est tout aussi important de prendre en compte l’expertise clinique et les caractéristiques des personnes soignées, qui sont deux des trois piliers de la pratique fondée sur les données probantes [19]. Les études qualitatives sur l’expérience des équipes cliniques dans les processus de traitement de l’AI sont actuellement très rares. La recherche publiée la plus pertinente a recueilli le point de vue d’équipes cliniques sur le traitement de l’AI ; une partie de ces équipes soulignait l’importance d’impliquer les membres de la famille dans le traitement, en mettant en avant leur rôle pour apporter des informations utiles sur les répercussions de l’AI sur la personne concernée et pour participer à l’évaluation des résultats du traitement [20].
Avant d’étudier plus avant l’efficacité de l’intervention familiale contre l’AI, une étape cruciale consiste à clarifier le rôle précis des membres de la famille dans le traitement et à comprendre si certaines dyades adolescent-famille demandent une attention particulière. La présente étude qualitative visait donc à saisir et à analyser, du point de vue des professionnels, les expériences et les difficultés liées à l’implication de la famille dans le traitement de l’AI à l’adolescence, afin de mieux éclairer la conception des interventions futures et la pratique clinique.
Pour recruter des professionnels du champ de l’AI, des lettres d’invitation ont été envoyées à des services spécialisés de counseling en addictologie et à des centres de services sociaux pour les familles et les jeunes de Hong Kong, ainsi que par le réseau professionnel de la personne qui signe en premier. Pour participer, il fallait (1) exercer dans le travail social, le counseling ou la psychologie, (2) avoir au moins un an d’expérience à temps plein auprès d’adolescents ayant une addiction à Internet dans sa file active, et (3) donner un consentement écrit. Les personnes remplissant tous les critères ont participé à un entretien individuel approfondi d’environ 45 minutes par Skype ou Zoom. Les entretiens ont été menés en chinois (cantonais) par un membre de l’équipe de recherche ayant reçu une formation à cet effet. Un guide d’entretien semi-directif a servi à structurer le déroulement des entretiens. Chaque personne participante a reçu un bon d’achat de supermarché de 100 HKD (environ 12,8 USD) en remerciement de sa participation. Tous les entretiens ont été menés entre le 28 mars et le 11 juillet 2020.
La présente étude qualitative a recueilli et analysé, par des entretiens approfondis, le point de vue et les pratiques des professionnels concernant l’implication de la famille dans l’intervention contre l’AI. Les entretiens portaient sur les domaines de discussion suivants : (1) le regard subjectif des professionnels sur les rôles des membres de la famille et sur l’efficacité perçue de l’implication familiale dans le traitement de l’AI, et (2) les expériences, les difficultés et les points d’attention concernant la participation de la famille aux programmes d’intervention. Des exemples de questions d’entretien pour chaque domaine de discussion figurent dans le tableau 1.
Tableau 1 — Questions d’entretien
Au total, 10 professionnels ont été recrutés et interrogés dans cette étude. Le tableau 2 présente les caractéristiques des personnes participantes. Il s’agissait de professionnels du counseling en addictologie et du travail social, et d’une psychologue du counseling, exerçant dans des centres spécialisés de traitement des addictions, ainsi que de professionnels du travail social en milieu scolaire et familial. Huit personnes étaient spécialisées dans le counseling en addictologie, deux dans le travail avec les jeunes et les familles. Elles avaient en moyenne 9,4 années d’expérience clinique et 5,9 années d’expérience auprès de l’AI. La moitié des personnes participantes étaient des femmes. Les orientations théoriques et d’intervention qu’elles se reconnaissaient comprenaient la thérapie par les arts expressifs, la thérapie cognitivo-comportementale et la thérapie narrative.
Tableau 2 — Caractéristiques sociodémographiques des personnes participantes
Pour chaque personne : âge ; sexe ; diplôme le plus élevé ; profession ; champ des services sociaux ; approche thérapeutique déclarée ; expérience clinique auprès des jeunes et des familles (années) ; expérience clinique auprès d’adolescents ayant une AI (années).
Le projet de recherche et le protocole de l’étude ont été approuvés par le sous-comité d’éthique de la recherche sur des sujets humains de l’université polytechnique de Hong Kong (numéro de référence HSEARS20190530002). Toutes les personnes participantes ont signé un formulaire de consentement écrit garantissant la confidentialité et le droit de se retirer à tout moment de l’étude. Aucune donnée d’identification personnelle n’a été recueillie pendant les entretiens.
Tous les entretiens ont été enregistrés, transcrits mot pour mot avec un traitement de texte et codés avec le logiciel d’analyse qualitative NVivo. Pour décrire et analyser les informations recueillies sous une forme accessible, une analyse thématique a été réalisée [21]. L’analyse thématique permet non seulement de résumer les données sous une forme condensée et systématique, mais aussi de faire émerger, à partir des données qualitatives brutes, des thèmes propices à l’analyse et à l’interprétation de régularités [22]. Elle a servi à repérer des régularités thématiques au sein des données et entre elles, en lien avec les expériences, les points de vue et les pratiques des personnes participantes quant à l’implication des membres de la famille dans le traitement et l’intervention contre l’AI. La personne qui signe en premier a lu toutes les transcriptions pour se familiariser avec les données. Cette personne et deux autres membres de l’équipe chargés du codage (la personne qui signe en troisième et un membre de l’équipe de recherche) ont codé de façon indépendante une transcription, puis ont discuté et résolu les divergences de codage. Une grille de codes a ensuite été élaborée pour coder les transcriptions suivantes, et les membres chargés du codage ont été formés à coder les données selon cette grille. Étant donné l’un des postulats essentiels de l’analyse thématique, selon lequel le codage doit être guidé par une démarche souple, organique et réflexive, le codage multiple et le calcul de la fidélité interjuges ne sont pas recommandés [23]. Une fois que les deux membres chargés du codage eurent codé toutes les transcriptions, la personne qui signe en premier a donc relu le codage et en a discuté avec ces deux membres de l’équipe pour résoudre les divergences, afin d’assurer la rigueur des données et la cohérence de la procédure analytique. Ce processus de codage actif et réflexif a mis en évidence la subjectivité de l’équipe de recherche et favorisé, aux étapes ultérieures de l’analyse, l’élaboration de thèmes plus complexes et plus nuancés. Les codes de haute fréquence (mentionnés par au moins cinq personnes participantes) ont ensuite été repérés et conceptualisés en thèmes porteurs de sens à un niveau latent, dans le but d’établir des liens entre les codes et de saisir les significations implicites de l’implication familiale dans le traitement de l’AI au sein des expériences socialement construites des personnes participantes [21]. Le tableau 3 détaille les phases de l’analyse thématique, reprises de Braun et Clarke [21] et suivies dans la présente étude.
Tableau 3 — Les phases de l’analyse thématique
Trois grands thèmes ont été construits après une analyse approfondie des données qualitatives recueillies lors des entretiens : (1) l’implication de la famille dans l’intervention contre l’AI est difficile mais importante, (2) déplacer le centre d’attention de l’adolescent vers la relation, (3) proposer des services et des interventions individualisés pour répondre à l’hétérogénéité des situations. Le tableau 4 présente une synthèse des thèmes accompagnés de citations illustratives.
Tableau 4 — Thèmes et citations illustratives issus de l’analyse thématique
Huit professionnels s’accordaient à dire que l’implication de la famille était efficace pour faire avancer le processus de traitement et favoriser des résultats positifs. Il était en particulier primordial que les membres de la famille comprennent les besoins sous-jacents des personnes suivies et fassent preuve d’empathie à leur égard (n = 10). Les professionnels travaillaient avec les membres de la famille en les encourageant à réfléchir activement aux comportements d’AI des personnes suivies et à porter un regard nouveau sur les fonctions latentes de leur usage d’Internet. La citation suivante en donne un exemple :
Les parents ignorent en général les besoins non satisfaits et les problèmes auxquels leurs enfants sont confrontés. Ma stratégie est de les aider à comprendre les besoins qui sous-tendent les comportements d’AI et à voir le problème du point de vue de leurs enfants.
(Personne participante 8)
Souvent, les membres de la famille avaient des attentes irréalistes envers les personnes suivies quant à l’évolution de leurs comportements d’AI, au sens où leur fixation sur le problème les empêchait de voir le potentiel de ces jeunes. Les professionnels travaillaient donc aussi avec les parents pour ajuster leurs attentes concernant les rôles et les responsabilités parentaux (n = 5). La citation suivante illustre la façon dont cela a été décrit en entretien :
L’abstinence d’Internet n’est pas tenable pour des adolescents. J’accompagne donc les parents pour qu’ils ajustent leurs attentes et qu’ils négocient avec leurs enfants afin de trouver un terrain d’entente où les deux parties trouvent un équilibre acceptable et satisfaisant.
(Personne participante 4)
Un autre élément essentiel était la psychoéducation des parents (n = 7). Les professionnels cherchaient à doter les membres de la famille de connaissances sur l’AI, d’approches parentales positives, de compétences de communication efficaces et de stratégies de résolution des conflits. La citation suivante montre comment les professionnels menaient la psychoéducation auprès des parents :
En plus du travail avec les adolescents, mon travail porte beaucoup sur l’éducation des parents. J’aide les parents à revoir leur relation parent-enfant et leurs représentations de la parentalité. Je partage aussi avec eux différentes stratégies parentales à travers des études de cas et des jeux de rôle.
(Personne participante 6)
Malgré son importance, l’implication de la famille se heurtait à diverses difficultés. Une personne participante a expliqué comment l’aveuglement des membres de la famille quant à leur propre part dans l’AI des personnes suivies pouvait faire obstacle au traitement (n = 5) :
Certaines situations sont difficiles à prendre en charge parce que les parents se mettent sur la défensive en se tenant à l’écart de la situation. Il leur est difficile d’accepter que leur propre histoire puisse contribuer à l’AI de leurs enfants.
(Personne participante 5)
L’efficacité de l’implication familiale était aussi limitée par la frustration, le stress et l’impuissance des membres de la famille (n = 6), auxquels s’ajoutaient des problèmes familiaux complexes et enracinés (n = 5) :
Il n’est pas rare que des parents, en particulier des mères, souffrent de dépression à cause de l’AI de leurs enfants. Limiter le degré d’engagement avec les membres de la famille peut alors être une meilleure option.
(Personne participante 10)
Lorsque les membres de la famille s’engageaient dans le traitement de l’AI, les professionnels adoptaient une orientation d’intervention centrée sur la relation plutôt qu’une approche centrée sur l’individu (n = 6). Un espace sûr et ouvert était créé, où parents et personnes suivies pouvaient élaborer posément leurs pensées et leurs sentiments, afin de favoriser la compréhension mutuelle et de restaurer la relation parent-enfant (n = 6). La citation suivante illustre cette communication dans les deux sens :
Nous menons en général un entretien conjoint, qui permet aux parents et à leurs enfants d’exprimer des pensées et des émotions cachées. On parvient à une communication cohérente et efficace, qui leur permet d’avancer vers la résolution du conflit et la réconciliation, avec ma présence comme médiateur.
(Personne participante 6)
La capacité à construire une relation avec les personnes suivies et les membres de leur famille reposait sur l’alliance thérapeutique (n = 5). La personne citée ci-dessous explique comment une attitude de non-jugement et un regard positif inconditionnel jouent un rôle décisif pour établir la confiance et le lien :
Je crois que la première étape pour construire une relation thérapeutique est de ne pas juger et de gagner la confiance des personnes suivies. Une fois qu’elles se sentent acceptées et entendues, elles s’engagent plus volontiers dans le processus, suivent mes conseils et changent de comportement.
(Personne participante 1)
À l’inverse, les membres de la famille mettaient en doute le professionnalisme et la crédibilité des professionnels lorsque la confiance restait limitée au début de la construction de la relation (n = 5). Par exemple :
Certains parents doutent de ma façon de conduire les séances de counseling. Ils contestent ma compétence, en tant que travailleuse sociale, pour faire de la médiation dans leur relation familiale.
(Personnes participantes 2 et 10)
La plupart des professionnels faisaient preuve de souplesse dans leurs orientations thérapeutiques, en fonction de l’âge et du genre des personnes suivies, ainsi que de leurs besoins et de leurs motivations (n = 8). Des combinaisons de différentes approches, de la thérapie cognitivo-comportementale et de l’entretien motivationnel à la thérapie narrative, à l’approche orientée vers les solutions et à la thérapie par les arts expressifs, étaient intégrées tout au long du processus. De même, les objectifs d’intervention et les critères de fin de traitement étaient adaptés à chaque personne suivie. Il en résultait une grande diversité d’évolutions, sur des durées de traitement variables (n = 8).
Si le thème précédent soulignait l’importance de l’implication familiale, les professionnels prenaient en compte l’environnement familial, la disposition et la motivation des parents, et les objectifs de l’intervention avant de décider si impliquer les membres de la famille serait bénéfique au processus (n = 8). La citation suivante, par exemple, montre comment une dynamique et des relations familiales dysfonctionnelles pouvaient empêcher les parents de prendre part à l’intervention (n = 7) :
Quand la relation parent-enfant est hostile et inopérante, il ne convient pas d’inviter les parents à la séance, car des disputes risquent d’éclater. Ils ne sont pas prêts psychologiquement à s’écouter les uns les autres et à discuter du problème.
(Personnes participantes 6 et 7)
Compte tenu de l’hétérogénéité des parcours et des besoins de traitement des personnes suivies, le degré et les modalités de l’implication familiale étaient déterminés au cas par cas (n = 8). Les professionnels pouvaient par exemple travailler séparément avec les personnes suivies et avec les membres de la famille au début, puis engager des séances conjointes à un stade ultérieur du traitement. Dans la citation suivante, une personne participante décrit la logique de cette organisation :
En général, je rencontre la personne suivie et les membres de la famille séparément lors des premières séances, pour créer le lien. Il est plus facile de gagner la confiance des adolescents et de les engager quand ils se sentent en sécurité pour confier leurs sentiments et leurs difficultés dans un cadre privé. Selon les situations, j’organise ensuite la venue des parents à la séance et je leur donne un espace pour négocier et trouver des compromis avec leurs enfants.
(Personne participante 4)
Il arrivait aussi que les professionnels invitent les membres de la famille à participer au processus de traitement sous des formes diverses, par exemple des activités de construction du lien. Différentes options étaient proposées pour s’adapter aux situations familiales particulières, afin de maximiser autant que possible l’implication de la famille (n = 5).
La présente étude enrichit la littérature existante en examinant, par une méthodologie qualitative et du point de vue des professionnels, l’utilité de l’implication de la famille dans le traitement de l’AI à l’adolescence. Le premier thème issu des données souligne l’importance de l’intervention familiale. Si la littérature antérieure, par exemple les travaux de l’équipe de King [24], soutient en général l’idée que le traitement de l’AI à l’adolescence devrait impliquer les membres de la famille, on sait peu de chose de leurs rôles précis dans le processus. Les résultats de la présente étude éclairent quelques pistes pour impliquer les parents dans l’intervention contre l’AI afin d’en améliorer l’efficacité. Par la psychoéducation et le counseling individuel, les professionnels discutaient avec les membres de la famille de différentes stratégies parentales constructives et de compétences de communication, mais aussi recadraient leur expérience des comportements d’AI de leurs enfants en les aidant à comprendre les besoins non satisfaits de ces derniers et en faisant évoluer leurs rôles et leurs attentes parentaux. Ce résultat rejoint une étude qualitative sur les points d’attention dans le traitement de l’AI, selon laquelle le processus consistant à rééduquer les parents et à leur donner les moyens de poser des limites et des attentes appropriées est essentiel au succès de l’intervention [25]. Ce constat concorde aussi avec les facteurs de protection de l’AI, puisque des pratiques parentales saines, comportant une supervision parentale appropriée et un fort soutien émotionnel, sont associées à un moindre risque d’AI chez les adolescents [6,8,26]. Il faut noter que le manque de disponibilité émotionnelle et de motivation des membres de la famille peut constituer un obstacle. Les parents peuvent être accaparés par leurs propres difficultés de santé mentale, ou juger hors de propos, voire blessant, de parler de leur histoire personnelle et de leurs expériences de la petite enfance. Une clinique attentive à leurs besoins émotionnels, qui traverse avec eux la phase de déni, peut aider les membres de la famille à construire un autre regard sur la situation.
Le deuxième thème concernait le passage d’une orientation d’intervention centrée sur l’individu à une orientation centrée sur la relation et sur la famille. L’alliance thérapeutique s’est révélée jouer un rôle décisif pour impliquer les personnes suivies et les membres de leur famille dans les séances de traitement. Ce résultat concorde avec la littérature antérieure, selon laquelle une alliance thérapeutique digne de confiance constitue non seulement le fondement du counseling, mais facilite aussi le changement de comportement chez les adultes et les adolescents suivis en thérapie familiale et individuelle [27]. Les séances de thérapie conjointe étaient l’une des composantes marquantes de l’implication familiale. Les professionnels y facilitaient une communication positive et la circulation des émotions entre les personnes suivies et les membres de leur famille, ce qui préparait le terrain à une négociation et à des compromis sur un usage acceptable d’Internet. Ce résultat coïncide avec ceux de recherches antérieures, comme celles des équipes de Liu [18] et de Zhong [16], selon lesquelles le renforcement de la cohésion et de la dynamique familiales a des effets profonds sur l’atténuation des comportements d’AI. Dans le même sens, une recherche qualitative récente sur le point de vue des parents dans les interventions contre le trouble du jeu vidéo montre que les équipes d’intervention qui s’attachent suffisamment à traiter les tensions familiales et à servir de médiation dans des relations parent-enfant tumultueuses parviennent à accélérer le processus de traitement [28]. Il est donc suggéré que l’implication de la famille dans le traitement de l’AI vise à renforcer les compétences de communication et à favoriser des interactions et un fonctionnement familiaux positifs. Si l’on replace ces résultats dans leur contexte culturel, au regard des valeurs familiales collectives traditionnelles chinoises, l’implication de la famille dans le processus de traitement s’adresse à la famille entière comme à une unité [8,29]. Cela rejoint les conclusions d’une étude singapourienne selon laquelle la participation active des parents aux programmes d’intervention est une solution efficace et culturellement pertinente dans le contexte asiatique [28].
Le troisième thème soulignait la nécessité de services et de traitements individualisés, puisque les adolescents ayant une AI ne forment pas un groupe homogène. Les personnes interrogées dans cette étude ne se contentaient pas de rapporter l’usage d’un éventail d’approches thérapeutiques : elles proposaient aussi des objectifs et des durées de traitement sur mesure, ce qui concorde avec les résultats d’études antérieures [20,30]. Malgré les effets positifs avérés de l’implication de la famille dans le processus de traitement, le degré et les modalités de cette implication dans le traitement de l’AI variaient au cas par cas. La relation parent-enfant demande une attention particulière. Lorsque les interactions familiales sont hostiles et négatives, impliquer les membres de la famille dans le traitement peut être inapproprié et desservir la personne suivie comme la famille. Ce résultat corrobore la littérature existante, selon laquelle la prudence s’impose, du fait de la complexité de la dynamique familiale, lorsqu’on agit sur les facteurs de risque et de protection familiaux de l’AI par une approche centrée sur la famille [9]. Cela implique que les professionnels doivent exercer leur jugement professionnel pour décider si des interventions orientées vers la famille constituent le traitement optimal pour les personnes accompagnées. Une analyse approfondie des problèmes de la famille d’origine et des schémas de communication peut être nécessaire pour structurer l’intervention en fonction de la situation et des ressources de la famille. Par exemple, une étude de cas qualitative a suggéré que la thérapie familiale est indispensable pour atténuer les risques liés à l’AI chez de jeunes adultes souffrant de difficultés interpersonnelles, lorsque la personne thérapeute est attentive à la relation entre les caractéristiques de la famille d’origine et les symptômes d’AI présentés [31]. Pour répondre à la question classique posée par Gordon Paul [32], « Quel traitement, mené par qui, est le plus efficace pour cette personne, présentant ce problème précis, et dans quel ensemble de circonstances ? », un examen spécifique de sous-groupes potentiels de familles et d’adolescents, partageant des caractéristiques semblables au sein d’un groupe mais différentes d’un groupe à l’autre, aidera la clinique à adapter leurs stratégies d’intervention ou d’engagement.
Les résultats de l’étude doivent être interprétés au regard de ses limites. L’une d’elles est la petite taille de l’échantillon. Le nombre de professionnels spécialisés dans le traitement de l’AI étant limité, le recrutement a été difficile. L’étude a été menée au plus fort de la pandémie de COVID-19, ce qui a encore compliqué le recrutement. Deuxièmement, les résultats de cette étude reposant sur des données recueillies à Hong Kong, ils ne sont pas forcément généralisables à d’autres contextes culturels. Troisièmement, les thèmes issus des entretiens reposent principalement sur le point de vue des personnes participantes, qui étaient majoritairement issues du travail social. D’autres professionnels de santé travaillant avec des adolescents ayant une AI, comme les équipes de psychiatrie, de pédiatrie et de soins infirmiers, peuvent avoir des points de vue ou des approches de traitement différents face à ce problème. Malgré ces limites, cette étude a recueilli le regard précieux de professionnels travaillant avec des adolescents ayant une AI, qui ouvre des pistes pour la pratique et la recherche.
Les revues antérieures des interventions contre l’AI montrent que celles-ci adoptaient le plus souvent une approche individuelle, et que seul un petit nombre d’interventions impliquaient les membres de la famille [33,34]. Au vu des résultats de cette étude, l’implication des membres de la famille dans le traitement de l’AI à l’adolescence est recommandée. Les parents sont des agents actifs du processus d’intervention, par exemple en apprenant à faire face à leur propre détresse émotionnelle liée au problème d’AI et à soutenir l’adolescent. Les professionnels devraient d’abord évaluer le stade de changement des membres de la famille comme de l’adolescent ayant une AI, et examiner avec soin si l’implication de la famille est opportune et à quel stade du traitement elle l’est le plus. Lorsque des conflits familiaux peuvent contribuer à l’AI, une attention particulière et un travail préparatoire plus approfondi sont nécessaires avant d’engager les membres de la famille dans le soutien à l’adolescent. En outre, une approche de traitement qui ne se limite pas à soigner l’adolescent ayant une AI et qui évolue vers une approche relationnelle est recommandée. Concrètement, un travail individuel et un travail familial sont l’un et l’autre probablement souhaitables. Le traitement peut commencer par des interventions centrées sur l’individu, qui aident à répondre aux besoins individuels de l’adolescent ayant une AI et de chacun des membres de la famille, et qui permettent à la personne thérapeute de construire une relation de travail positive avec chaque membre. Sur la base d’une relation de travail positive et de besoins individuels satisfaits, l’intervention centrée sur la famille aidera à trouver comment modifier l’environnement et la dynamique familiaux pour mieux soutenir l’adolescent, réparer les ruptures et renouer les relations familiales.
Sur le plan de la recherche, des études quantitatives complémentaires sont nécessaires pour vérifier les résultats de cette étude. Il serait en particulier justifié de mener de futures études sur l’intervention familiale contre l’AI à l’adolescence, par exemple pour examiner si associer travail individuel et travail familial est une approche prometteuse et si une telle approche est applicable dans différents contextes culturels. Compte tenu de l’hétérogénéité des familles et des personnes souffrant d’AI, des recherches sur les sous-groupes potentiels de dyades parent-adolescent apporteront des éclairages utiles pour élaborer des interventions adaptées à ces différents sous-groupes.
Cette étude met en lumière l’importance de l’implication de la famille dans le traitement de l’AI à l’adolescence en contexte chinois, et les points d’attention qu’elle requiert. Les professionnels qui travaillent avec des adolescents ayant une AI devraient être attentifs aux facteurs familiaux dans l’élaboration de plans de traitement prévoyant la participation des parents. Avec une organisation minutieuse et un degré d’implication optimal, une intervention centrée sur la famille, associant travail individuel et travail familial, a de bonnes chances de faciliter le processus de traitement et de favoriser des résultats positifs, en encourageant une communication efficace et en améliorant le fonctionnement familial. Les résultats de cette étude justifient de nouvelles recherches quantitatives sur des approches de traitement familiales efficaces contre l’AI dans différents contextes culturels.
Complexe Systémique : à retenir
L’intérêt de cette petite étude est de déplacer la question de l’« addiction à Internet » de l’adolescent vers la relation qui l’entoure. Les personnes interrogées décrivent un geste typiquement systémique : passer du symptôme individuel au lien parent-enfant, reconnaître la fonction de l’écran (des besoins non satisfaits, un refuge), aider les parents à renoncer au fantasme de l’abstinence pour négocier un équilibre. Mais ces personnes disent aussi les limites de la convocation familiale : parents sur la défensive, mères épuisées ou déprimées, relations si hostiles qu’une séance conjointe ferait plus de mal que de bien. D’où une séquence prudente, du travail séparé vers le travail conjoint, qui rappelle que l’alliance se construit avec chacun avant de se construire avec tous. Les limites tiennent à l’échantillon (dix personnes, surtout du travail social, à Hong Kong, en pleine pandémie) et à l’absence de la parole des familles et des jeunes. À lire avec la compétence familiale face à la pharmacodépendance à l’adolescence, et avec la méta-analyse sur l’implication de la famille dans la psychothérapie de la dépression de l’enfant et de l’adolescent.
Notes de l’original
Remerciements. L’équipe exprime sa gratitude à toutes les personnes qui ont participé à cette étude, pour la générosité avec laquelle elles ont partagé leur expérience clinique pendant les entretiens.
Contributions. Conceptualisation, C.K.M.L. ; méthodologie, C.K.M.L. ; analyse formelle, Y.W.C. ; enquête, C.K.M.L. ; rédaction de la version initiale, C.K.M.L. et Y.W.C. ; relecture et révision, K.L.C. et L.Y. ; gestion du projet, C.K.M.L. ; obtention du financement, C.K.M.L. L’ensemble de l’équipe signataire a lu et approuvé la version publiée du manuscrit.
Financement. Cette recherche a été financée par l’université polytechnique de Hong Kong.
Comité d’éthique. L’étude a été menée conformément aux principes de la déclaration d’Helsinki et approuvée par le comité d’éthique de l’université polytechnique de Hong Kong (protocole HSEARS20190530002, 30 mai 2019).
Consentement éclairé. Un consentement éclairé a été obtenu de toutes les personnes ayant participé à l’étude.
Disponibilité des données. Sans objet.
Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts.
Note de l’éditeur. MDPI reste neutre quant aux revendications territoriales dans les cartes publiées et aux affiliations institutionnelles.
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Traduction non officielle en français de L’implication de la famille dans le traitement de l’addiction à Internet à l’adolescence : une étude qualitative auprès des professionnels, par Camilla Kin Ming Lo, Lu Yu, Yuet Wing Cho et Ko Ling Chan, International Journal of Environmental Research and Public Health, vol. 18, no 1, article 86 (2021), doi : 10.3390/ijerph18010086, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « A Qualitative Study of Practitioners’ Views on Family Involvement in Treatment Process of Adolescent Internet Addiction », publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (2021) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Lo, C. K. M., Yu, L., Cho, Y. W., et Chan, K. L. (2021). L’implication de la famille dans le traitement de l’addiction à Internet à l’adolescence : une étude qualitative auprès des professionnels (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-implication-de-la-famille-dans-le-traitement-de-l-addiction-a-internet-a-l-adolescence (Œuvre originale publiée en 2020 dans International Journal of Environmental Research and Public Health, 18(1), 86 (2021) ; republiée en 2021 par International Journal of Environmental Research and Public Health, https://www.mdpi.com/1660-4601/18/1/86)
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