BMC Psychiatry · Psychiatrie

La perspective compte dans le rétablissement : le regard des personnes ayant un trouble psychique sévère, des familles et des spécialistes de santé mentale sur la collaboration pendant le rétablissement, une étude qualitative

Quand une personne vit avec un trouble psychique sévère, le plus souvent une psychose, elle, sa famille et l’équipe soignante voient rarement le problème de la même façon. À Amsterdam, une équipe de recherche associant des personnes expertes par expérience a mené 52 entretiens et cinq groupes de discussion avec les trois parties. Deux mouvements se dégagent : les rôles que chacune attribue aux autres, du contact inconditionnel à la prise en charge du problème, et une interaction qui peut glisser vers les attentes négatives, le silence et le conflit.

Auteurs Thijs J. Burger, Robin M. van Eck, Marjolein Lachmeijer, Kimriek R. G. de Wilde-Schutten, Mette Lansen, Carola van Alphen, Niek van Haasteren, Karin Groen, Frederike Schirmbeck, Astrid Vellinga, Martijn J. Kikkert, Jack Dekker, Lieuwe de Haan et Mariken B. de Koning (Arkin, institut de santé mentale, Amsterdam ; département de psychiatrie, Amsterdam UMC ; Anoiksis, association de personnes ayant une vulnérabilité à la psychose, Utrecht ; Ypsilon, association des familles et des proches de personnes ayant une vulnérabilité à la psychose, La Haye ; département de psychologie clinique, Vrije Universiteit Amsterdam), Pays-Bas, et (département de santé mentale publique, Central Institute of Mental Health, faculté de médecine de Mannheim, université de Heidelberg), AllemagnePremière publication BMC Psychiatry, 14 novembre 2024Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de La perspective compte dans le rétablissement : le regard des personnes ayant un trouble psychique sévère, des familles et des spécialistes de santé mentale sur la collaboration pendant le rétablissement, une étude qualitative, par Thijs J. Burger, Robin M. van Eck, Marjolein Lachmeijer, Kimriek R. G. de Wilde-Schutten, Mette Lansen, Carola van Alphen, Niek van Haasteren, Karin Groen, Frederike Schirmbeck, Astrid Vellinga, Martijn J. Kikkert, Jack Dekker, Lieuwe de Haan et Mariken B. de Koning, publié dans BMC Psychiatry (BioMed Central) (2024), doi : 10.1186/s12888-024-06198-w, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les trois tableaux sont présentés sous forme de listes ; les deux schémas (figures 1 et 2) sont reproduits en anglais, avec une légende traduite ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Construire des relations, ce qui demande du temps, est vu comme une porte d’entrée essentielle vers la collaboration lorsqu’il est difficile de trouver un terrain commun sur la définition du problème.

Thijs J. Burger, Robin M. van Eck, Marjolein Lachmeijer, Kimriek R. G. de Wilde-Schutten, Mette Lansen, Carola van Alphen, Niek van Haasteren, Karin Groen, Frederike Schirmbeck, Astrid Vellinga, Martijn J. Kikkert, Jack Dekker, Lieuwe de Haan et Mariken B. de Koning

Résumé

Contexte. Le rétablissement d’un trouble psychique sévère, psychose comprise, a été décrit comme un processus personnel et singulier, mais c’est rarement un chemin que l’on parcourt sans l’influence profonde de personnes significatives (famille, spécialistes de santé mentale). Les divergences de perspective entre les personnes ayant un trouble psychique sévère, leur famille et les spécialistes sont fréquentes au cours du rétablissement, notamment dans les troubles psychotiques. L’étude visait à explorer les processus de collaboration pendant le rétablissement, afin d’éclairer les pratiques qui le soutiennent.

Méthodes. Cette étude qualitative avait une conception participative et se situait dans les soins de santé mentale de longue durée destinés aux troubles psychiques sévères. Des entretiens semi-directifs et des groupes de discussion ont été menés avec des personnes ayant un trouble psychique sévère (la plupart avaient des antécédents de psychose), des membres de leur famille et des spécialistes, sur leurs contacts mutuels pendant le rétablissement. Une analyse thématique réflexive a permis de construire des thèmes représentant les processus de collaboration pendant le rétablissement.

Résultats. L’étude décrit les rôles que les personnes ayant un trouble psychique sévère, les familles et les spécialistes s’attribuent mutuellement, selon deux versants qui s’influencent l’un l’autre : un contact inconditionnel et porteur de sens (qui demande du temps pour s’établir) et des aspects orientés vers le problème. Ensuite, les différences vécues quant à la définition du problème, au fait d’« avoir besoin d’aide » et, par conséquent, quant au rôle que chaque partie attribue aux autres peuvent entraîner des interactions négatives, dans les domaines suivants : avoir des attentes ; (ne pas) informer ; (ne pas) avoir la capacité d’agir pour changer ; vivre un (dés)accord ou un conflit.

Conclusions. Un contact inconditionnel et porteur de sens et la connaissance de la perspective de chacun sont importants pour une interaction fructueuse au sein d’une triade lorsque les perspectives sur les problèmes de santé mentale divergent. Des soins centrés sur la relation et orientés vers le processus, avec une continuité des familles et des spécialistes impliqués, sont nécessaires pour faire progresser le rétablissement dans les troubles psychiques sévères, en particulier la psychose.

Mots-clés : trouble psychique sévère ; psychose ; conscience du trouble (insight) ; approche de réseau ; implication de la famille ; soins de longue durée ; réhabilitation psychiatrique ; santé mentale communautaire

Contexte

Le rétablissement personnel (appelé ci-après « rétablissement ») d’un trouble psychique sévère a été conceptualisé comme un processus de changement profondément personnel et singulier, non linéaire, auquel contribuent des évolutions dans le lien aux autres, l’espoir, l’identité, le sens de la vie et le pouvoir d’agir [1, 2]. C’est pourtant rarement un chemin que l’on parcourt sans l’influence profonde de personnes significatives, issues à la fois du réseau social (famille, cercle amical, autres personnes importantes ; ci-après « la famille ») et du réseau professionnel (un ensemble de spécialistes de santé mentale ; ci-après « les professionnels ») [3, 4]. Ces influences peuvent avoir des aspects positifs comme négatifs. Par exemple, la famille peut réagir au fardeau de la maladie mentale par une implication intense ou en prenant ses distances, et les professionnels recourent à des paradigmes de soin, comme le modèle médical, pour prodiguer des soins [5]. Ces modes d’action peuvent, ou non, correspondre aux besoins de rétablissement propres à une personne ayant un trouble psychique sévère [6–8].

Les différences de vue (« divergences de perspective ») sur ce qui se passe et sur ce dont on a besoin, entre les personnes ayant un trouble psychique sévère, leur famille et les professionnels, sont considérées comme une caractéristique centrale des troubles psychiques sévères persistants [9, 10]. Les personnes ayant un trouble psychique sévère, en particulier pendant une psychose, peuvent vivre une réalité pressante que les autres ne voient pas ou comprennent mal [11, 12]. La famille peut avoir du mal à aborder des problèmes qu’elle voit ou pressent [13]. Les professionnels peuvent conceptualiser la situation comme un défaut de conscience d’avoir une maladie mentale, comme des déficits métacognitifs, ou comme un déni servant de défense contre des pensées ou des comportements perturbants [10, 14, 15].

Les divergences de perspective peuvent être vues comme une racine des problèmes ou comme une ressource pour le changement. Les interventions qui visent à impliquer la famille ou à renforcer la collaboration entre les personnes ayant un trouble psychique sévère, la famille et les professionnels donnent de meilleurs résultats, par exemple une diminution du fardeau des proches aidants, ou des taux plus faibles de rechute et de réhospitalisation [16–18]. Le processus de rétablissement lui-même peut aussi en bénéficier [19]. Comme le disent Seikkula et Arnkil, « il y a des ressources surprenantes et inattendues à trouver en pensant ensemble » [20]. Autrement dit, l’implication mutuelle des professionnels, des personnes ayant un trouble psychique sévère et de leur famille recèle une capacité plus grande de résolution des problèmes.

Partout dans le monde, les systèmes de santé mentale ont fait du travail avec les familles une priorité pour faciliter le rétablissement des troubles psychiques sévères [21–23]. La recherche montre cependant aussi que les parties prenantes du rétablissement rencontrent des obstacles pour impliquer les familles, qui tiennent au niveau individuel ou relationnel (par exemple des difficultés relationnelles dans les familles), à l’organisation des soins (par exemple l’ordre des priorités) et au paradigme culturel (par exemple la stigmatisation) [24]. La collaboration entre les personnes ayant un trouble psychique sévère, la famille et les spécialistes de santé mentale pendant le rétablissement (appelée ci-après « triade ») comporte donc à la fois des possibilités et des défis.

Mieux comprendre les processus à l’œuvre entre les personnes ayant un trouble psychique sévère, la famille et les professionnels pendant le rétablissement pourrait faciliter la collaboration au sein d’une triade. Dans cette étude qualitative participative, l’équipe a mené une exploration ascendante de l’expérience de la collaboration pendant le rétablissement. Par « ascendante », on entend que l’expérience subjective des personnes ayant un trouble psychique, des familles et des professionnels a servi de point de départ et de centre d’intérêt. Cette approche ascendante a été choisie pour donner la parole aux personnes ayant un trouble psychique sévère et à leur famille sur la collaboration dans les soins de santé mentale. Le cadre retenu est celui des soins de santé mentale de longue durée destinés aux personnes ayant un trouble psychique sévère (la plupart ont des antécédents de psychose ou des expériences psychotiques persistantes), où les problèmes de santé mentale comme les contacts mutuels entre les trois parties s’inscrivent par définition dans la durée. En s’attachant aux aspects relationnels des récits des personnes ayant un trouble psychique sévère, des familles et des professionnels, l’équipe a construit des thèmes représentant les processus de collaboration pour le rétablissement au sein d’une triade, dans le but de soutenir une pratique collaborative favorable au rétablissement.

Méthodes

Conception, objectif et cadre de l’étude

L’équipe a mené une étude qualitative participative fondée sur une analyse thématique réflexive d’entretiens et de groupes de discussion, selon Braun et Clarke [25, 26]. L’objectif était de construire une compréhension ascendante de la collaboration pour le rétablissement, à partir des expériences subjectives des personnes ayant un trouble psychique sévère, des membres de la famille ou autres personnes importantes (« la famille ») et du personnel de santé mentale (« les professionnels ») quant à leurs contacts avec les autres parties pendant le processus de rétablissement.

La recherche s’est déroulée dans le contexte des soins de santé mentale de longue durée à Amsterdam, aux Pays-Bas, qui s’adressent principalement, mais pas exclusivement, aux personnes ayant un trouble psychique sévère de type psychotique [27, 28]. Les personnes concernées par ce type de soins présentent les caractéristiques générales suivantes : une maladie mentale au caractère prolongé, avec des incapacités sévères dans les domaines sociaux, et le besoin d’un contact prolongé et coordonné avec des réseaux de santé mentale intervenant dans de multiples domaines de la vie [29]. Plus précisément, l’étude a porté sur des personnes suivies en traitement communautaire intensif (assertive community treatment) ou soignées dans des unités d’hospitalisation de réhabilitation psychiatrique de longue durée. Ces deux types de soins s’adressent à des personnes ayant un trouble psychique sévère qui ont (régulièrement) besoin d’une approche proactive de la part des spécialistes de santé mentale pour s’engager de façon effective avec les services. Les personnes restent souvent suivies par ce type de services pendant des années, voire des décennies. En incluant le cadre des unités d’hospitalisation de réhabilitation de longue durée, l’équipe a cherché spécifiquement à inclure la voix, autrement marginalisée, des personnes ayant les besoins de santé mentale les plus complexes et de leur famille, besoins auxquels un cadre de santé mentale communautaire ne pouvait pas répondre de façon adéquate [31, 32]. Il en a souvent résulté des situations prolongées, préjudiciables pour elles-mêmes ou pour autrui, y compris la perte du logement [27].

Des entretiens semi-directifs ont permis de recueillir des informations riches et approfondies, du point de vue des personnes ayant un trouble psychique sévère, des familles et des professionnels, sur leur expérience de la triade pendant le rétablissement. Après une première analyse, des groupes de discussion ont été organisés pour enrichir le matériau en y intégrant les interactions entre pairs et entre perspectives, et pour trianguler les premiers résultats. Quatre groupes de discussion « homogènes » réunissaient des personnes d’une seule perspective par groupe, et un groupe « mixte » réunissait les trois perspectives.

L’étude avait une conception participative. L’objectif et les méthodes de recherche ont été élaborés au sein d’un groupe de projet où étaient représentées les perspectives des personnes ayant un trouble psychique sévère, de leur famille et des professionnels. Les entretiens individuels et les groupes de discussion ont été menés par des binômes associant un membre de l’équipe de recherche et une personne experte par expérience, issue d’une perspective personnelle ou familiale, afin de faciliter le lien avec la personne interrogée sur la base d’expériences semblables. De fait, certaines personnes interrogées ont dit explicitement que l’apport de la personne experte par expérience avait été essentiel à leur ouverture, et l’équipe a eu l’impression que c’était souvent le cas. Enfin, le groupe de projet a relu les résultats préliminaires et la version provisoire du manuscrit.

Recrutement et considérations éthiques

Le recrutement a eu lieu au sein d’Arkin, une grande institution de soins de santé mentale d’Amsterdam, aux Pays-Bas, entre juillet 2018 et mars 2020. Les personnes ayant un trouble psychique sévère suivies en traitement communautaire intensif, ou soignées dans des unités d’hospitalisation de réhabilitation de longue durée, ont été recrutées par l’intermédiaire de leurs spécialistes de santé mentale, et un échantillonnage en boule de neige a permis de recruter leur famille et leurs professionnels. Des membres de familles ont en outre été sollicités directement lors des réunions de familles organisées régulièrement par l’institution. Au sein de cet échantillon de convenance, l’équipe a recherché délibérément une diversité de sexe et de cadre de soins (traitement communautaire intensif de longue durée ou service d’hospitalisation de longue durée). Pour les familles et les professionnels, une hétérogénéité de rôle a aussi été recherchée (par exemple membre de la fratrie ou parent ; soins infirmiers ou psychiatrie). Les personnes participant aux entretiens et aux groupes de discussion homogènes n’étaient pas les mêmes. Les membres du groupe de discussion mixte ont été recrutés parmi les personnes ayant participé aux entretiens et aux groupes homogènes, et ce groupe ne comprenait pas de personnes appartenant à la même triade. Les critères d’inclusion étaient l’âge de 18 ans ou plus, la capacité à donner un consentement éclairé et la maîtrise du néerlandais.

Le protocole de l’étude a été examiné par le comité d’éthique institutionnel du Vrije Universiteit Medical Centre (référence 2018/196), qui l’a dispensé d’approbation au motif que les personnes participantes n’étaient soumises à aucune procédure ni intervention, ni tenues de suivre des règles de comportement. Toutes les personnes interrogées ont donné leur consentement éclairé écrit. Lorsque des personnes soignées faisaient l’objet d’une représentation légale décidée par un tribunal, ce qui concernait surtout les personnes interrogées vivant dans des services d’hospitalisation de longue durée, le consentement éclairé de la personne qui les représentait a en outre été obtenu.

Entretiens et groupes de discussion avec les personnes usagères des services, leur famille et les spécialistes de santé

L’entretien orienté vers le rétablissement promu (entre autres) par van Os et al. a servi de base à l’entretien (ce qui s’est passé, forces, faiblesses, espoirs ou objectifs pour l’avenir), ce qui aidait les personnes interrogées à livrer un récit personnel, détaillé et approfondi de leur rétablissement d’un trouble psychique sévère (et de leur rôle dans ce rétablissement) [33]. Le guide d’entretien a été testé au préalable auprès des personnes chargées des entretiens et des co-entretiens, et il prévoyait des relances pour obtenir davantage de détails lorsque les relations avec les autres parties de la triade de rétablissement étaient évoquées (voir le matériel complémentaire : 1. guide d’entretien). Les personnes ayant un trouble psychique sévère et les familles ont été invitées à réfléchir à leurs relations avec les parties qui faisaient ou avaient fait partie de la triade. De même, les professionnels pouvaient réfléchir au cas index, mais aussi à d’autres situations de leur pratique. Les entretiens ont eu lieu au domicile ou dans un lieu de l’institution, selon la préférence de la personne interrogée, et ont été menés par des binômes associant un membre de l’équipe de recherche ayant une formation en recherche qualitative (KW, MdK, ML ou TB) et une personne experte par expérience, chaque membre du binôme se présentant comme tel. Tous les entretiens ont été enregistrés et transcrits mot à mot. Après l’entretien, l’équipe d’entretien enregistrait ses notes de terrain sous forme audio. Pour vérifier auprès des personnes interrogées ce qui avait été retenu des entretiens, un résumé narratif de l’entretien leur a ensuite été transmis, avec une demande de retour.

Dans les groupes de discussion, après un tour de présentation, les personnes participantes étaient invitées à écrire ou à composer un collage de ce qu’elles espéraient pour l’avenir, pour elles-mêmes et pour les autres membres de la triade, et de ce qui les avait aidées et/ou freinées pour y parvenir. Un échange s’engageait ensuite à partir de ces collages, et le dialogue était encouragé lorsque la conversation portait sur le fait d’endosser des rôles facilitants ou entravants et sur les interactions au sein des triades. Les groupes de discussion se sont tenus dans un lieu de l’institution, ont été animés par MdK et une personne experte par expérience, enregistrés et transcrits mot à mot.

Analyse

Le travail étant de nature exploratoire, l’équipe a conduit une analyse thématique réflexive inductive selon Braun et Clarke [25, 26]. Il s’agissait de construire des thèmes, et leurs liens, décrivant la collaboration vécue entre les membres de la triade, à partir des différentes perspectives des personnes ayant un trouble psychique sévère, des familles et des professionnels. L’analyse a porté sur les récits individuels, de sorte qu’aucune comparaison n’a été faite entre les récits de personnes liées (par exemple une personne ayant un TPS et un membre de son réseau) [34]. Les thèmes construits renvoyaient aux vues des personnes interrogées sur elles-mêmes et sur les autres, et soit à la relation entre elles et un autre membre de la triade, soit à la relation entre les deux autres membres de la triade, comme le montre la figure 1.

Schéma de la triade : la personne ayant un trouble psychique sévère, en rouge, parle de sa relation avec un membre de la famille (côté A), de sa relation avec une personne professionnelle (côté B) et de la relation entre le membre de la famille et la personne professionnelle (côté C) ; les relations évoquées sont figurées par des flèches vertes
Figure 1. Les relations dont parlent les personnes interrogées et auxquelles les thèmes peuvent renvoyer. Légende : exemple pour une personne interrogée ayant un trouble psychique sévère (en rouge). Relation évoquée : flèches vertes. Côté A : la personne ayant un trouble psychique sévère parle de sa relation avec un membre de sa famille. Côté B : elle parle de sa relation avec une personne professionnelle. Côté C : elle parle de la relation entre le membre de la famille et la personne professionnelle (schéma original en anglais)

L’analyse s’est située au niveau sémantique, dans une position réaliste critique. Les entretiens individuels ayant été menés par plusieurs personnes, l’équipe s’est appuyée sur le Qualitative Analysis Guide of Leuven (QUAGOL) pour organiser la première étape de l’analyse en travail d’équipe et en approfondir l’interprétation [35]. En bref, pour chaque entretien, deux membres de l’équipe de recherche (KW, MdK, MLr ou TB) lisaient, relisaient et annotaient la transcription. Ces binômes rédigeaient un rapport narratif puis, à partir de celui-ci, un schéma point par point contenant les thèmes préliminaires issus de l’entretien. En réunions de groupe, les thèmes ont ensuite été rassemblés séparément pour les personnes ayant un trouble psychique sévère, les familles et les professionnels, puis TB et MdK les ont recodés sur les transcriptions de la perspective correspondante à l’aide du logiciel d’analyse qualitative MAXQDA [36]. À la deuxième étape, TB a affiné les thèmes et formulé leur signification en évaluant leur adéquation d’un cas à l’autre, en scindant ou en fusionnant des thèmes. À la troisième étape, les transcriptions des groupes de discussion ont servi à approfondir la compréhension des principaux thèmes issus des entretiens. À chaque étape, l’équipe a fait des allers-retours entre les trois perspectives, en examinant comment les thèmes construits à partir de l’une étaient représentés dans les autres.

La réflexivité de l’équipe et la profondeur interprétative de l’analyse ont été influencées par la formation (professionnelle) des personnes qui ont mené l’analyse et par les échanges entre perspectives tout au long du recueil des données, de l’analyse et de la rédaction. Les membres de l’équipe venant de la santé mentale (psychiatrie : MdK ; psychologie : MLr ; internat de psychiatrie : TB) avaient une expérience clinique des soins de santé mentale de longue durée, ce qui aidait à comprendre le contexte de soins des personnes interrogées, tandis que le regard extérieur de la personne issue des sciences de la santé (KW) aidait à réfléchir au regard professionnel de l’équipe. Les échanges avec les personnes qui ont mené les co-entretiens et les consultations du groupe de projet sur les résultats préliminaires après la phase d’entretiens et pendant la rédaction du manuscrit ont aiguisé la sensibilité de l’équipe aux sujets importants pour les personnes ayant un trouble psychique sévère et leur famille. L’analyse représente ainsi le point de vue interne d’une équipe de recherche familière de la perspective professionnelle, nourri par les autres perspectives présentes dans la triade, ce qui renforce la confirmabilité.

Échantillon

L’équipe a mené 52 entretiens individuels semi-directifs : 28 avec des personnes ayant un trouble psychique sévère suivies en soins de santé mentale de longue durée (dont 10 en hospitalisation de longue durée), 10 avec des membres de familles et 14 avec des professionnels. Parmi les quatre groupes de discussion homogènes, deux réunissaient des personnes ayant un trouble psychique sévère suivies respectivement par des services communautaires intensifs (n = 5) et par des services d’hospitalisation (n = 6), un réunissait des membres de familles (n = 4) et un des professionnels (n = 6). Le groupe de discussion mixte comprenait deux personnes ayant un trouble psychique sévère, deux membres de familles et deux professionnels. Les entretiens ont duré en moyenne 71 minutes (de 23 à 195) avec les personnes ayant un trouble psychique sévère, 86 minutes avec les familles (de 58 à 101) et 75 minutes avec les professionnels (de 48 à 92). Les groupes de discussion ont duré environ deux heures chacun. Pour illustrer le profil général de l’échantillon, le tableau 1 présente les caractéristiques sociodémographiques recueillies auprès de toutes les personnes participantes (entretiens et groupes de discussion confondus, chaque personne comptée une fois), ainsi que les caractéristiques cliniques des personnes ayant un trouble psychique sévère, relevées ensuite dans les dossiers avec leur autorisation. Les personnes ayant un trouble psychique sévère de l’échantillon étaient en moyenne d’âge moyen, avaient le plus souvent un faible niveau d’études et vivaient pour la plupart de prestations sociales. La moitié avait des activités de jour régulières en dehors du foyer, et une part importante de l’échantillon vivait dans un logement accompagné ou dans une unité d’hospitalisation de réhabilitation. La durée moyenne de la maladie était de 25 ans, et la plupart avaient des antécédents de psychose avec plusieurs épisodes ou une maladie sans rémission. La plupart avaient un diagnostic principal DSM-5 de trouble du spectre de la schizophrénie, et environ la moitié avaient un trouble lié à l’usage de substances (comorbide), tabac exclu [37]. Les familles et les professionnels de l’échantillon étaient hétérogènes quant à leur rôle et à la durée de leur implication dans les soins.

Tableau 1 — Caractéristiques démographiques et cliniques des personnes participantes (médiane et étendue pour les mesures continues, signalées par * ; effectif et % pour les autres)

  • Effectifs. Personnes ayant un TPS : n = 39a ; familles : n = 14b ; professionnels : n = 21c.
  • Âge (années)*, 2. Personnes ayant un TPS : 49 (34–65) ; familles : 54 (33–77) ; professionnels : 54 (25–68).
  • Sexe. Personnes ayant un TPS : masculin 21 (54 %), féminin 18 (46 %) ; familles : masculin 6 (43 %), féminin 8 (57 %) ; professionnels : masculin 8 (38 %), féminin 13 (62 %).
  • Plus haut niveau d’études atteint2, 3. Personnes ayant un TPS : faible 25 (64 %), moyen 10 (26 %), élevé 4 (10 %) ; familles : faible 4 (29 %), moyen 6 (43 %), élevé 4 (29 %) ; professionnels : faible 3 (14 %), moyen 5 (24 %), élevé 12 (57 %).
  • Logement. Personnes ayant un TPS : vit seule 15 (39 %), vit en famille 6 (15 %), logement protégé ou accompagné 4 (10 %), unité d’hospitalisation de réhabilitation de longue durée 14 (36 %) ; familles : vit seule 5 (36 %), vit en famille 9 (64 %) ; professionnels : vit seule 6 (29 %), vit en famille 15 (71 %).
  • Situation conjugale*. Personnes ayant un TPS : seule 30 (77 %), en couple 9 (23 %) ; familles : seule 6 (43 %), en couple 8 (57 %) ; professionnels : seule 6 (29 %), en couple 15 (71 %).
  • Lieu de naissance. Personnes ayant un TPS : Pays-Bas 26 (71 %), autre 8 (29 %) ; familles : Pays-Bas 12 (86 %), autre 2 (14 %) ; professionnels : Pays-Bas 18 (86 %), autre 3 (14 %).
  • Activités de jour régulières (personnes ayant un TPS). Emploi ordinaire ou protégé : 3 (8 %) ; bénévolat : 7 (18 %) ; activités de jour accompagnées ou protégées : 14 (34 %) ; aucune : 15 (39 %).
  • Revenu principal (personnes ayant un TPS). Salaire : 2 (5 %) ; allocation chômage : 13 (33 %) ; allocation d’invalidité : 23 (59 %) ; autre : 1 (3 %).
  • Gestion financière (personnes ayant un TPS). Autonome : 12 (31 %) ; aide volontaire : 6 (15 %) ; administration de biens (mesure de protection) : 21 (54 %).
  • Durée de la maladie (années, personnes ayant un TPS). 26 (8–49).
  • Antécédents de psychose (oui). 32 (82 %).
  • Diagnostic principal actuel4. Trouble du spectre de la schizophrénie : 24 (62 %) ; troubles de l’humeur (trouble bipolaire, trouble dépressif majeur) : 6 (15 %) ; trouble de la personnalité : 4 (10 %) ; trouble du développement : 2 (5 %) ; autre : 3 (8 %).
  • Trouble lié à l’usage de substances actuel4, 5. 16 (44 %).
  • Stade clinique des personnes interrogées ayant une psychose2, 6. Pas d’antécédent connu de psychose : 6 (19 %) ; rémission clinique complète entre les épisodes psychotiques : 8 (25 %) ; rémission incomplète entre les épisodes psychotiques : 15 (47 %) ; maladie persistante sans rémission : 3 (9 %).
  • EGF (GAF)*. 45 (30–60).
  • Années d’implication dans les soins (familles)*, 2. 30 (6–40).
  • Années de collaboration avec la personne professionnelle actuelle (familles)*, 2. 3 (1–5).
  • Années d’expérience professionnelle en santé mentale (professionnels)*. 8 (1–44).
  • Profession (professionnels). Soins infirmiers en santé mentale : 9 (43 %) ; psychologie : 3 (14 %) ; psychiatrie : 5 (24 %) ; accompagnement spirituel, travail pair (expérience vécue), soutien clinique : 4 (19 %).

Légende : TPS : trouble psychique sévère. Durée de la maladie : temps écoulé entre le premier contact avec les services de santé mentale et l’inclusion dans l’étude. a n = 28 personnes interrogées en entretien et n = 11 participantes aux groupes de discussion ; b n = 10 en entretien et n = 4 en groupe ; c n = 14 en entretien et n = 5 en groupe. 1 Médiane et étendue (min–max) pour les mesures continues, signalées par un astérisque *. 2 Données manquantes. Âge : n = 1 (TPS), n = 3 (familles), n = 1 (professionnels) ; niveau d’études (familles) : n = 1 ; stade clinique : n = 6 ; années d’implication des familles dans les soins : n = 4 ; années de collaboration des familles avec la personne professionnelle actuelle : n = 8. 3 Selon les critères CITE 2011 [38]. 4 Selon le diagnostic DSM-5 figurant au dossier. 5 Y compris un trouble du jeu d’argent chez deux personnes interrogées ; tabac exclu. 6 Selon les critères du DSM-5 pour les troubles du spectre de la schizophrénie [37]. * Mesure continue.

Résultats

À partir des récits des personnes ayant un trouble psychique sévère, des familles et des professionnels sur le processus de rétablissement (et sur leur perspective à son sujet), l’équipe a construit deux thèmes principaux, et introduit des sous-thèmes pour en préciser le contenu. Ils représentent ce que fait une personne ayant un trouble psychique sévère, un membre de la famille ou une personne professionnelle au sein de la triade pendant la collaboration pour le rétablissement : (1) attribuer des rôles aux membres de la triade, ce qui comportait deux parties qui s’influencent mutuellement (sous-thèmes) : (1.1) une partie « inconditionnelle » et (1.2) une partie « orientée vers le problème », qui comprenait l’expérience d’un (dés)alignement sur le rôle « orienté vers le problème » ; (2) interagir avec les autres membres de la triade pendant le processus de rétablissement, décrit comme un processus en quatre éléments (sous-thèmes) qui s’influencent les uns les autres, pas nécessairement dans un ordre fixe : (2.1) « Avoir des attentes », (2.2) « (Ne pas) informer », (2.3) « Prendre ou attribuer la capacité d’agir (pour changer) » et (2.4) « Vivre un (dés)accord, une collaboration ou un conflit ». L’attribution des rôles influençait la façon dont l’interaction était perçue, et inversement. La figure 2 représente graphiquement ces processus et montre les facteurs contextuels qui influencent la collaboration.

Schéma des thèmes : un cercle « Attribuer des rôles » contient deux sous-thèmes reliés, le rôle orienté vers les problèmes et le rôle consistant à (r)établir et à avoir un contact inconditionnel et porteur de sens ; il est relié à un encadré « Facteurs contextuels » (type de relation entre la personne et sa famille, par exemple lien de parenté ; formation et rôle professionnels, par exemple psychiatre dans une grande institution qui dispense des soins sans consentement) et à un cercle « Interagir au sein de la triade » qui relie entre eux quatre sous-thèmes : avoir des attentes positives et négatives, (ne pas) informer, capacité d’agir pour changer, vivre un (dés)accord, un conflit ou une collaboration
Figure 2. Vue d’ensemble graphique des thèmes, des sous-thèmes et de leurs liens. Légende : thèmes principaux dans des cadres rouges rattachés à des cercles verts contenant leurs sous-thèmes. Sous-thèmes : cercles bleus. Liens entre (sous-)thèmes : flèches orange. Facteurs contextuels influençant l’attribution des rôles : cadre bleu (schéma original en anglais)

Les thèmes principaux et les sous-thèmes sont détaillés ci-dessous dans des sections distinctes. Dans le corps du texte, l’équipe a surtout retenu des citations illustrant l’expérience de perspectives divergentes sur le problème et sur le rôle, et l’interaction qui en résulte, afin de mettre l’accent sur le défi de la collaboration. D’autres citations illustratives, issues des trois perspectives, figurent dans les tableaux 2 et 3 ; elles illustrent l’expérience d’un alignement sur les rôles et des interactions positives.

Tableau 2 — Thème 1 : attribuer des rôles aux membres de la triade

  • 1.1 Rôle consistant à (r)établir et à avoir un contact inconditionnel et porteur de sens
  • Personnes ayant un trouble psychique sévère. « Parfois il me disait aussi : tu peux m’appeler jour et nuit. Non pas que je l’appellerais au milieu de la nuit, mais l’idée est agréable. » Une personne ayant un trouble psychique sévère qui apprécie un soutien inconditionnel.
  • E : « Qu’est-ce que cela représente pour vous, que votre mère soit si profondément impliquée ? » R : « C’est ma sécurité. Elle me soutient toujours. Quand il a fallu m’hospitaliser, ma mère était là avec ma plus jeune sœur. Et ce qui m’a fait chaud au cœur, c’est qu’elles ont dit toutes les deux combien j’étais quelqu’un d’aimant et de gentil, et toutes ces choses-là. » Une personne interrogée sur l’importance d’être valorisée dans un moment difficile.
  • Familles. E : « Qu’est-ce qui est important pour votre relation à l’avenir, selon vous ? » R : [réfléchit un moment] « Que nous puissions tout simplement être frère et sœur pendant très longtemps, au lieu d’aidant et de patient. […] juste passer un bon moment à regarder la télévision ensemble [rit]. Juste les choses simples. » Un membre de la fratrie d’une personne ayant un TPS, sur le fait d’avoir un contact porteur de sens.
  • « Je lui apporte toujours un cadeau. Et quand elle me voit, elle dit : « Oh non, encore ! » Parce qu’elle n’aime pas parler, et je dis : « Pardon, je ne fais qu’apporter un cadeau. » [rit] Et je repars. […] Mais ensuite elle se reprend et dit : « ah oui, merci. » Et elle referme vite la porte. Mais quelque part, au fond de moi, je sens qu’il y a encore de l’amour dans ce petit moment. » Un membre de la famille, sur un contact porteur de sens.
  • « J’ai le sentiment qu’elle fait son travail, mais qu’elle le fait aussi, c’est mon impression d’elle… [en bégayant] avec son cœur. » Un membre de la famille, sur la manière dont une professionnelle assume son rôle auprès de son père.
  • Professionnels. « J’ai apporté ceci à l’entretien pour vous le montrer. C’est un cadeau d’adieu qu’elle m’a fait […] Elle y a écrit un message, disant que j’avais toujours été là, de toute façon. Même quand les choses allaient très mal pour elle. » Une personne professionnelle a appris que la personne ayant un TPS avait vécu ses soins comme inconditionnels.
  • « Je ne supporte pas qu’on me dise que je mens et que je triche [soupire bruyamment]. Je dois alors me rappeler que j’ai affaire à des personnes malades, parce que parfois j’ai envie de leur arracher la tête, vous voyez. [rit] Ohé ! Je suis un être humain, moi aussi. » Une personne professionnelle qui se sent mise en accusation personnellement et a du mal à rester dans un rôle orienté vers le problème.
  • 1.2 Rôle orienté vers le traitement des problèmes
  • Personnes ayant un trouble psychique sévère. « Quand j’ai fait le deuxième effondrement et que j’ai été hospitalisé ici pour la deuxième fois. Là, c’est devenu assez clair pour moi : je ne vais pas vivre sans médicaments, c’est trop dangereux. » Une personne ayant un trouble psychique sévère qui s’attribue à lui-même le rôle de patient.
  • Personne animant le groupe : « Donc votre partenaire collabore aussi avec le service social qui vous suit ? » Participant : « Elle est présente à chaque séance de traitement. Parce qu’il m’arrive aussi de cacher des choses. Comme des tentatives d’en finir, ce que j’ai fait plusieurs fois. » Une personne ayant un trouble psychique, sur le rôle de sa partenaire, en groupe de discussion.
  • Personne 1 : « Comment trouvez-vous tout ce soutien que vous recevez ? » Personne 2 : « Eh bien, toute cette attention, d’une certaine façon, c’est un poids. Ça prend du temps, et ça agit sur l’image qu’on a de soi. On veut quand même qu’on nous voie comme un être humain à part entière. » Personne 1 : « Je reconnais ça aussi, oui. » Personne 2 : « C’est assez difficile, je trouve, de continuer à me voir comme quelqu’un de normal. Et pas seulement à travers le statut de patient. » Groupe de discussion de personnes ayant un trouble psychique sévère, sur la difficulté du rôle de patient.
  • Familles. R : « [que j’ai,] en tant que frère, perdu de l’influence sur mon frère, parce qu’il n’était plus lui-même, il n’écoutait plus comme d’habitude. Une conversation normale était devenue impossible. Je me souviens de ça, d’une de ces premières fois. » Un membre de la famille, sur le moment où l’interaction a changé et où il a perdu son rôle de conseiller auprès de son frère ayant un trouble psychique sévère.
  • « Mon père vient chez moi presque tous les jours. Et quand il vient, il est complètement inactif. Il reste assis, assis. Mais il attend que je lui fasse sa tasse de thé, alors qu’il pourrait très bien la faire lui-même. Des choses comme ça… Et pour être honnête, c’est parfois trop pour moi. Mais je ne dis rien, parce qu’alors je me dis : que pourrait-il faire d’autre, cet homme, qui d’autre a-t-il ? » Une fille qui accepte davantage en raison de la vulnérabilité de son père.
  • R : « Tout a toujours été discuté avec moi. De A à Z. Et j’ai toujours donné mon avis. Et il a toujours été écouté très attentivement. Mais j’accordais aussi de la valeur au fait d’écouter les connaissances médicales disponibles. Là-dessus, bien sûr, je n’ai rien à dire. » Un membre de la famille qui assure aussi la représentation légale, et qui explicite sa propre expertise et son rôle, ainsi que le rôle des professionnels.
  • Professionnels. « Je trouve plus important que quelqu’un me demande quelque chose que la manière dont il me le demande. Certains ne sont pas capables de demander gentiment ou de formuler clairement. Parfois, il faut voir la vraie question à travers les jurons et le désespoir. Et pendant ce temps, j’essaie de rester en contact avec leur réseau et de voir où je peux apporter du soutien. Par exemple, je reste en contact avec le logement accompagné où séjourne une personne que je suis, pour voir comment elle va. » Une personne professionnelle qui accepte des comportements difficiles en raison du rôle de patient attribué, et qui garde le contact avec le réseau.
  • « Les gens montrent une facette d’eux-mêmes dans le cabinet de consultation. Parfois, je pense que c’est la facette du trouble. En faisant venir le réseau, on peut revoir la facette saine. » Une professionnelle qui voit une personne dans un rôle particulier en consultation, et le rôle qu’elle attribue à la famille à cet égard.
  • « À mon grand regret, on ne nous donne pas le temps de voir le réseau. Le travail principal de l’accompagnant spirituel [dans notre institution], c’est la personne usagère et le soutien aux professionnels, alors que je sais aussi que, pour une personne usagère, son réseau est ce qu’il y a de plus important. Mais nous, les accompagnants spirituels, ne sommes pas à l’entrée, pour ainsi dire. C’est pourquoi nous ne voyons pas très souvent le réseau. » Un accompagnant spirituel, sur son rôle tel que le définit son employeur.

Légende : ce tableau présente des citations illustratives supplémentaires pour le thème principal 1 (attribuer des rôles aux membres de la triade). Les citations sont classées par sous-thème (1.1, 1.2), puis par perspective (personnes ayant un trouble psychique sévère, familles et professionnels). Une mention en gras placée juste après chaque citation donne une brève information pour l’éclairer. E : personne qui mène l’entretien ; R : personne qui répond.

Tableau 3 — Thème 2 : interagir avec les autres membres de la triade

  • 2.1 Avoir des attentes positives et négatives
  • Personnes ayant un trouble psychique sévère. « J’ai rompu le contact, parce que ça n’allait pas très bien, et je ne voulais pas les décevoir. Qu’ils pensent : il est hospitalisé, il ne va pas bien, il est un peu fou. » Une personne ayant un trouble psychique sévère qui fonde ses actes sur des attentes négatives.
  • Familles. Membre de la famille : « Notre père fait des allers-retours à l’hôpital et il pourrait bientôt mourir. Et c’est sur ma sœur que l’impact est le plus fort, je sais qu’elle s’inquiète pour lui. Elle dit qu’elle en parle avec sa travailleuse sociale. Mais moi, on ne me tient au courant que des médicaments, et je ne sais pas ce qu’il vaut mieux faire quand ça arrivera : prescrire une dose plus élevée ? » Personne animant le groupe : « Parlez-vous de la situation de votre père avec votre sœur ? » Membre de la famille : « Eh bien, nous lui cachons les informations sensibles. Nous ne savons pas comment elle va le prendre. Nous savons qu’elle peut se mettre à pleurer pour des petites choses. Alors, quand papa va à l’hôpital, en général on dit que ce n’est pas si grave, qu’il va s’en remettre. » Personne ayant un trouble psychique sévère : « Donc, en gros, pour la ménager ! Mais le coup risque d’être encore plus dur quand il arrivera. » Personne animant le groupe : « Avez-vous peur de sa réaction ? » Membre de la famille : « De repasser à la moulinette. Quand elle ne va pas bien, elle appelle tout le monde sans arrêt, la nuit aussi. Au point d’en être à bout. Tout le monde y passe. » Groupe de discussion mixte : échange sur les attentes, le fait de ne pas informer, et le fait de ne pas savoir qui doit faire quoi.
  • « J’espère qu’elle acceptera dans une certaine mesure d’avoir une maladie. Peut-être que son équipe soignante devrait lui apprendre un peu de conscience de la maladie. Parce qu’elle pense : je n’ai rien. » Un membre de la famille qui a des espoirs et des attentes envers les autres membres de la triade.
  • Professionnels. « Parfois, je trouve aussi assez difficile de solliciter le réseau. Je me dis que [ces personnes] portent déjà une charge assez lourde en matière de soins familiaux. » Une professionnelle qui exprime ses attentes quant au fardeau des familles.
  • « Ce père était tellement en colère, je l’ai trouvé presque agressif, y compris à l’égard de son fils, qui ne ferait pas de son mieux. » Une personne professionnelle qui a fait l’expérience des attentes négatives du père d’une personne ayant un trouble psychique sévère.
  • 2.2 (Ne pas) informer
  • Personnes ayant un trouble psychique sévère. « Bon, je bois encore beaucoup trop […] Alors, quand je parle à ce psychiatre une fois par an, je sens une différence entre lui et moi, après tout. Et j’ai tendance à faire comme si certaines choses étaient un peu plus belles. » Une personne ayant un trouble psychique sévère qui présente les choses sous un jour plus favorable qu’elles ne le sont.
  • E : « Pourquoi avoir choisi d’en parler à la personne qui vous suit en travail social ? » R : « Si je n’en parlais pas, ça risquait de redéclencher une psychose, parce que le stress monterait trop haut. Lors de ma première psychose […] je n’arrivais pas vraiment à l’exprimer, on est complètement pris dans la psychose, et on vit des choses tellement étranges, impossibles à expliquer […] Quand l’amour m’est tombé dessus, je me suis dit : il faut que j’en parle, sinon ça va mal tourner. [L’exprimer] m’a apporté un peu de paix. On retrouve un peu de place pour d’autres sentiments. » Une personne ayant un trouble psychique sévère qui choisit d’informer la personne professionnelle de son état amoureux.
  • E : « Donc la personne chargée de votre suivi à l’époque avait des contacts avec vos parents ? » R : « Oui, ce serait ça, une triade ? Le contact entre la personne chargée de mon suivi et mes parents servait à se mettre d’accord sur ce qu’il valait mieux faire dans les moments difficiles. » E : « Et qu’en pensez-vous ? » R : « Euh, on s’était mis d’accord là-dessus. » Une personne interrogée qui sait que la personne professionnelle et son réseau sont en contact.
  • Familles. R : « Vous savez, la travailleuse sociale ne le sait pas non plus, je le protège un peu. Quand elle m’appelle encore pour demander : « Votre père est-il à la maison ? », en général je réponds : « Je ne sais pas. » Alors que je sais très bien qu’il est à la maison. » Un membre de la famille qui choisit de ne pas informer la professionnelle.
  • « Ce sont des moments difficiles, quand le dossier passe temporairement entre de nouvelles mains médicales. Ces dossiers sont très volumineux, on ne peut donc pas non plus attendre une maîtrise complète du dossier d’emblée. Mais pour les membres de la famille, et à plus forte raison pour les personnes soignées, c’est désespérant d’expliquer à chaque fois ce qui s’est passé et d’où l’on vient. Et c’était très agréable que son suivi psychiatrique reste assuré par la même personne, un point fixe [pendant des années]. » Un membre de la famille, sur le fait de devoir informer à nouveau des professionnels qui découvrent le dossier.
  • Professionnels. « Vous savez, cet homme qui reste tellement au lit et qui parle peu. Sa sœur a dit : il adore lire, demandez-lui de vous lire quelque chose. Et c’était un très bon conseil. Parce qu’on le fait parler, et il sort du lit. Oui, c’était plutôt bien. » Une personne professionnelle informée par un membre de la famille.
  • « Une fois, j’ai soigné un homme dans mon service, je l’ai mis sous traitement, il est rentré chez lui et au bout d’une semaine il a arrêté ses comprimés. « Pourquoi avez-vous arrêté ? », lui ai-je demandé. Il a répondu : « Eh bien, ma mère a dit : pourquoi tu prends ces comprimés ? » Alors je me suis dit : j’ai tout raté ! Je n’ai pas impliqué la famille, je ne leur ai pas fait de psychoéducation. » Une personne professionnelle qui a compris comment le fait de ne pas informer la famille avait pesé sur le résultat.
  • « Il n’ose pas non plus dire à sa famille ce dont il a peur exactement. Il ne veut pas qu’on s’inquiète trop pour lui. Je pense donc qu’il est important qu’il ait avec moi un endroit où il peut être honnête sur ses peurs. » Une personne professionnelle qui sait que la personne ayant un trouble psychique sévère n’informe pas sa famille.
  • 2.3 Capacité d’agir pour changer
  • Personnes ayant un trouble psychique sévère. R : « Puis j’ai eu cette manie. Et maintenant je n’arrive plus à suivre mes cours, parce que je n’arrive pas à me concentrer. Alors j’en parle avec ma praticienne en santé mentale : « Est-ce qu’on peut diminuer mes médicaments un peu plus vite que prévu ? » […] Et ça ne me dérange pas quand elle dit : « Non, ce n’est pas raisonnable, allez-y doucement. » Alors je dis : « D’accord », et ça devient un peu une concertation. » Une personne ayant un trouble psychique sévère qui suit le conseil de sa praticienne en santé mentale.
  • Familles. « Alors il a disparu et j’ai passé un an et demi à le chercher. J’ai fini par le retrouver très loin, à l’étranger, et j’ai réussi à organiser son retour en avion. » Un membre de la famille qui ne recule devant rien pour ramener chez elle la personne ayant un trouble psychique sévère.
  • « Une fois, j’ai bien aimé quand l’infirmière du service lui a dit : « Madame D, vous devriez servir du café à votre frère. » Et ma sœur s’y est mise tout de suite. Elle ne l’avait jamais fait auparavant, nous servir du café et ce genre de choses. Et c’est bien, parce que cette infirmière a vraiment aidé le contact en suggérant cela. » Un membre de la famille, sur l’aide apportée par une infirmière pour faciliter le contact.
  • Professionnels. « Cet homme avec une déficience intellectuelle et des problèmes d’anxiété, il appelle toute sa famille sans arrêt pour dire qu’il va en finir. Toute sa famille devient folle. Et donc on nous rappelle : faites quelque chose. Et nous, nous sommes en train de chercher les soins adaptés, mais nous ne pouvons pas simplement l’empêcher de faire ça. » Une personne professionnelle, sur le fait de ne pas avoir de capacité d’agir alors que le réseau attend le contraire.
  • « Je lui avais donc laissé de l’espace pour expérimenter ce qu’il voulait. Ce n’était pas grand-chose au début. On peut dire : il faut faire ceci et il faut faire cela, mais souvent, c’est comme ça qu’on perd quelqu’un. Beaucoup de gens ont besoin de leur propre rythme pour pouvoir changer. » Une personne professionnelle, sur le fait de prendre le temps et de laisser la capacité d’agir à la personne en rétablissement.
  • 2.4 Vivre un (dés)accord, un conflit ou une collaboration
  • Personnes ayant un trouble psychique sévère. « Je dis à cette encadrante, au centre d’activités de jour : je veux que vous restiez près de moi, parce que j’ai peur si vous partez. Et elle dit : « D’accord, pas de problème. » Mais au bout d’une demi-heure, je dis : je veux rentrer chez moi. Et elle dit : « Pas de problème. Montez dans la voiture, je vous ramène. » Comme on m’a aussi redonné confiance, mes tâches se sont élargies : maintenant, si les filles viennent prendre un café, c’est moi qui leur apporte le café. » L’expérience d’une collaboration pour développer des activités.
  • Familles. « Je tenais ses comptes pour lui. Et pendant ses psychoses, il venait parfois chez moi pour les emporter. Résultat, il perdait sans cesse des choses et devait plus ou moins réinventer la roue. À un moment, l’institution a fait mettre en place une administration de biens professionnelle, pour m’alléger un peu. Et aussi pour que ce soit clair. Parce qu’il y avait deux choses en même temps, la question de l’argent et son état mental, évidemment. Et ça se télescopait. » Un conflit entre un membre de la famille et une personne ayant un trouble psychique sévère sur la capacité d’agir concernant la gestion financière, renversé par une prise en main professionnelle.
  • Professionnels. « Nous deux, nous voyons le monde différemment. Je le lui dis : je n’ai pas la conviction que vous allez être tué d’une minute à l’autre. Il sait donc que je vois les choses autrement. En même temps, je ne dis pas que ce qu’il dit n’est pas vrai, évidemment, ça n’aurait pas beaucoup de sens. Et nous sommes d’accord sur le fait qu’il souffre beaucoup de la peur qu’il ressent. Nous espérons donc qu’à un moment donné cette peur va diminuer grâce au traitement. Je pense que c’est pour ça qu’il continue de venir, et aussi qu’il se sent en sécurité dans nos conversations. » Une personne professionnelle, sur les différences et le terrain commun pour collaborer avec une personne qui a une psychose.
  • « Une fois, j’ai dû faire face à une agression imminente. Un client qui devait prendre son traitement sous surveillance en raison d’une décision de justice, et nous le soupçonnions de faire semblant de le prendre. Et je lui en ai parlé. Et ça l’a mis très en colère. Alors il a brandi son poing devant mon visage. Prêt à frapper… Ça, c’était assez impressionnant. » Ici, l’expérience du conflit vécue par une personne professionnelle est allée jusqu’à la menace d’une agression.

Légende : ce tableau présente des citations illustratives supplémentaires pour le thème principal 2 (interagir avec les autres membres de la triade). Les citations sont classées par sous-thème (2.1, 2.2, 2.3, 2.4), puis par perspective (personnes ayant un trouble psychique sévère, familles et professionnels). Une mention en gras placée juste après chaque citation donne une brève information pour l’éclairer. E : personne qui mène l’entretien ; R : personne qui répond.

Attribuer des rôles au sein de la triade : comment l’établissement du contact peut permettre d’endosser d’autres rôles dans le rétablissement malgré les différences sur la définition du problème, et inversement

Un rôle qui concerne le contact inconditionnel et porteur de sens

La première partie du rôle concernait le fait de (r)établir et d’avoir avec l’autre un contact inconditionnel et porteur de sens. On en parlait souvent avec ferveur. Entre la famille et les personnes ayant un trouble psychique sévère, ce contact était considéré comme un but en soi. Pour la famille et les professionnels, avoir ce type de contact était aussi vu comme une porte d’entrée pour endosser un rôle orienté vers le problème. Autrement dit, les deux parties s’influencent mutuellement : attribuer à quelqu’un le rôle d’une personne ayant un trouble psychique sévère pouvait signifier accepter davantage de comportements déviants tout en maintenant un contact porteur de sens, et avoir un contact porteur de sens pouvait permettre à quelqu’un d’endosser un rôle orienté vers le problème. Cela se produisait surtout lorsque les personnes vivaient des perspectives divergentes sur ce qui se passait, voir la citation A ci-dessous.

Citation A : la personne interrogée est un membre de la famille (RF1) qui entretient une relation proche avec son frère B (une personne ayant un trouble psychique sévère). Il a posé une limite lorsque B s’est mis à casser des meubles, après un désaccord plus tôt dans la journée sur la question de savoir si B allait bien.

« À une heure du matin, j’ai entendu un énorme fracas. Et puis je suis entré dans le salon, où je l’ai vu, lui, et ma télévision, qui avait été renversée. Il a dit qu’il n’avait rien fait, mais là je me suis dit : maintenant, tu vas trop loin, chez moi, même si tu ne t’en rends pas compte. Alors j’ai dit : « [Mon frère], assieds-toi, et maintenant je veux que tu m’écoutes : prends ce traitement d’urgence. » Et il l’a pris tout de suite. Donc, heureusement, il avait conscience d’une manière ou d’une autre qu’il était acceptable de suivre ma demande. »

Les personnes interrogées de toutes les parties ont décrit qu’établir un contact porteur de sens, fondé sur des besoins humains (affectifs) (fondamentaux), demandait du temps. Les changements de professionnels étaient particulièrement redoutés par les personnes ayant un trouble psychique sévère et par leur famille. Les professionnels, de leur côté, réfléchissaient à ce que leur fonction leur permettait (ou non) de faire, autrement dit aux limites de leur rôle. Ces limites, d’après leurs propos, dépendaient du contexte institutionnel de leur exercice, voir la citation B ci-dessous. De même, certaines personnes ayant un trouble psychique sévère et leur famille réfléchissaient à la manière dont leur relation d’origine, par exemple un lien fraternel ou une simple amitié, influençait leur rôle au sein de la triade, qu’il s’agisse d’un rôle tourné vers le contact porteur de sens ou vers les problèmes (de santé mentale).

Citation B : une infirmière (RP2) parle de l’établissement d’un contact en répondant à un besoin, tout en précisant qu’elle ne considérait pas cela comme faisant partie de son travail.

« Avec certaines personnes, il faut s’accrocher. Avec ce client, il m’a fallu au moins un an avant d’avoir l’impression que nous avions un peu une relation de confiance. Et c’était uniquement parce que je lui coupais les cheveux et que je lui rasais la barbe, alors que ce n’est pas du tout mon travail. »

Un rôle orienté vers le traitement des problèmes

La seconde partie de l’attribution des rôles renvoyait aux rôles orientés vers le problème que les parties s’attribuaient mutuellement. Elle portait sur des questions comme : cette personne est-elle un patient ayant une maladie mentale ? Faut-il accepter certains comportements difficiles à cause du problème ? Ce membre de la famille peut-il décider de ce qui est bon pour une personne ayant un trouble psychique sévère ? Cette personne professionnelle a-t-elle une expertise valable pour la question en jeu ? À propos des rôles orientés vers le problème, les trois parties évoquaient souvent un désalignement sur la question : y a-t-il un problème à traiter et, si oui, quel est exactement ce problème ? Plus précisément, elles évoquaient des personnes ayant un trouble psychique sévère réticentes, incapables ou (non) désireuses d’endosser le rôle de quelqu’un qui a besoin de l’aide qu’une autre personne veut lui apporter, ou qui l’accepte, de façon temporaire ou permanente, ce qui reflète les différences de vue qui peuvent exister dans les troubles psychiques sévères, en particulier la psychose [10, 12, 13]. Le désalignement sur le rôle ne survenait pas uniquement entre les personnes ayant un trouble psychique sévère et les autres, mais aussi entre la famille et les professionnels. Il était alors lié aux vues sur le rôle de la personne ayant un trouble psychique sévère. Lorsqu’un désalignement sur le rôle était vécu, l’interaction qui en découlait pouvait être vécue comme éprouvante, avec par exemple des attentes négatives, une absence d’information, un sentiment d’impuissance et/ou l’expérience d’un conflit, voir les citations C et D.

Citation C : échange entre une personne ayant un trouble psychique sévère (RM3), hospitalisée dans un service de longue durée, qui ne se voyait pas comme quelqu’un ayant des problèmes psychiques, et une personne experte par expérience menant l’entretien (E). Il illustre comment une attribution différente des rôles, issue de perspectives subjectives divergentes, pourrait se jouer de la même manière entre lui et les professionnels du service qui lui propose de l’aide.

E : « Et avez-vous des activités régulières ? »

RM2 : « La musique, je joue de la basse. »

E : « Tout seul, ou avec d’autres personnes ? »

RM2 : « Seul. »

E2 : « Vous n’aimeriez pas jouer avec d’autres ? »

RM2 : « Si, j’aime faire des bœufs. On obtient un meilleur effet de la musique. »

E2 : « Vous connaissez [mentionne un projet musical du quartier] ? C’est peut-être en dessous de votre niveau, mais c’est aussi pour des personnes qui ont des problèmes de santé mentale. »

RM2 : « Je n’ai pas de problèmes de santé mentale. »

E2 : « Moi, j’en ai eu… non, je ne dis pas non plus que vous avez des problèmes de santé mentale. Je dis seulement ce qu’est [le projet musical du quartier]… »

RM2 : « C’est pour des personnes qui ont des problèmes de santé mentale ? »

E2 : « Oui, mais… »

RM2 : « Oui, mais alors je ne vais pas y aller, hein ? »

Citation D : la partenaire (RF4) d’une personne ayant un trouble psychique sévère était en couple avec D, dont le comportement était devenu étrange et dangereux. Elle attribuait à D le rôle d’une personne ayant une maladie mentale (en l’occurrence une psychose), et à elle-même le rôle d’organiser des soins adaptés pour D. Elle s’est retrouvée en désaccord et en conflit à la fois avec D et avec les professionnels. Son désaccord avec les professionnels ne s’est résolu qu’après qu’elle a été informée du décalage entre sa conception de son rôle et celle des professionnels, qui ne pensaient pas qu’elle avait part aux décisions. Elle a entrepris de devenir représentante légale. Le rôle inconditionnellement porteur de sens qu’elle ressentait envers D, en tant que partenaire et unique contact, peut aider à comprendre jusqu’où elle est allée.

[Quand A est tombé malade psychiquement]

« Nous avons brièvement tenté d’obtenir une orientation vers les services de santé mentale. Seulement, D ne s’est pas rendu au rendez-vous, parce qu’il pensait qu’il allait bien. » […]

[Plus tard, lorsque D a de nouveau été interné en hôpital psychiatrique, après des années pendant lesquelles D avait souvent eu des comportements dangereux et confus récurrents et avait aussi disparu pendant un temps]

« Et du côté de la psychiatrie, on voulait de nouveau le renvoyer le plus vite possible. Alors j’ai vraiment tout fait pour l’en empêcher, et heureusement il y a eu une infirmière pour me faire remarquer : vous n’êtes pas mariée avec lui, vous n’êtes pas de la famille, vous ne pouvez rien nous dire, parce que juridiquement vous ne représentez rien pour nous. Alors j’ai cherché comment devenir représentante légale. Parce que je suis le seul contact de D. »

Voir le tableau 2 pour d’autres citations illustratives des trois perspectives sur l’attribution des rôles.

Interagir avec les autres membres de la triade pendant le processus de rétablissement : comment des attentes négatives peuvent évoluer vers une collaboration

Les attentes sur ce qui pourrait se passer et sur ce que feraient les acteurs

Les parties de la triade décrivaient souvent, au départ, des attentes sur ce qui pourrait se passer et, plus précisément, sur ce qu’elles-mêmes et les autres feraient, en lien avec les rôles qu’elles s’attribuaient et attribuaient aux autres. Les attentes exprimées dans les entretiens pouvaient être influencées négativement par des vues stigmatisées sur soi-même ou sur les autres parties, et/ou par l’expérience, voir la citation E.

Citation E : une personne ayant un trouble psychique sévère (RM5) s’attendait à être hospitalisée si des professionnels intervenaient ; elle a donc choisi de mal informer sa fille, mais a fini par constater que cette désinformation avait au contraire alimenté son hospitalisation par les professionnels, qui ont pris la main.

R : « Donc ma fille allait vérifier si j’étais toute confuse. Mais je ne voulais pas qu’elle sache que j’étais confuse, alors je lui ai menti, dans cette psychose. Mais elle ne s’est pas laissé faire, et au contraire elle a été encore plus convaincue que je… Mais je ne voulais simplement pas qu’elle rappelle, et tout ça. »

Personne menant l’entretien : « Pourquoi ne vouliez-vous pas cela ? »

R : « Parce que je ne me sentais pas encore assez confuse pour être hospitalisée […] J’avais peur que ça arrive, évidemment. Et ma fille a appelé et a demandé : « Où es-tu ? » J’ai dit : « Je ne sais pas exactement. » Je ne voulais pas dire où j’étais, parce qu’ils enverraient la police me chercher. C’est ce qu’ils ont fini par faire. »

(Ne pas) informer, ou recevoir l’information sur la position des membres de la triade

Informer renvoie au fait de connaître la position de l’autre sur une question, mais aussi au fait d’informer les autres de sa propre position. En outre, les parties peuvent apprendre ce que les deux autres font (ou ne font pas) ensemble, par exemple une personne ayant un TPS qui sait que la famille et les professionnels se contacteront en cas de crise, ou une personne professionnelle qui sait qu’une personne ayant un TPS garde des choses secrètes vis-à-vis de sa famille (voir le tableau 3). Mais une information erronée, ou une absence d’information, peut aussi se produire, comme l’illustre la citation E.

La capacité d’agir pour changer

Avoir la capacité d’agir (pour changer), ou faire l’expérience que d’autres l’ont, renvoie au fait de se sentir en capacité et/ou responsable d’agir, et au fait de passer effectivement à l’action. La capacité d’agir pouvait être vécue comme partagée. Prendre la capacité d’agir était lié à l’accès à l’information, mais aussi aux rôles attribués. Les professionnels et les familles en particulier exprimaient le dilemme de savoir s’il fallait prendre les choses en main, ce qui renvoyait à la question de savoir si une personne ayant un trouble psychique sévère devait ou non être considérée comme rendue incapable de décider, dans une certaine mesure, par la maladie, voir la citation F.

Citation F : une psychiatre (RP6) qui préfère une capacité d’agir partagée, par exemple avec une personne ayant un trouble psychique sévère qu’elle traitait par lithium. Elle mentionne cependant aussi qu’il lui faut parfois engager le rapport de force et décider contre la volonté d’une personne soignée, parce qu’elle se sentait informée de ce qui se passerait autrement. Elle mentionne aussi ce qui fonde sa manière d’agir : son expérience d’un désalignement sur la question de savoir s’il existe ou non un problème de santé mentale à l’origine des difficultés.

« Avec [la personne ayant un trouble psychique sévère], il veut arrêter son traitement. D’accord, alors on va le faire. Je préfère qu’il découvre par lui-même : « quand on a diminué ce lithium, quand je suis arrivé à telle ou telle dose, c’est là que j’ai perdu l’équilibre ». Plutôt que de lui répéter sans cesse : il faut prendre votre lithium. » […]

« Les clients les plus difficiles, parce que là je dois vraiment être le médecin, ce sont les personnes qui ne pensent vraiment pas du tout être malades. Et qui continuent de le penser, alors qu’elles sont hospitalisées depuis 20 ans et ont reçu 20 fois un traitement sous contrainte. Et qui continuent d’accuser les médicaments. Je peux prendre ce rôle, mais ce n’est pas mon préféré. Que je dise non, il faut que vous ayez cette injection retard, ce sont des soins sous contrainte. Non, on ne va pas réessayer les comprimés, parce qu’on l’a déjà fait huit fois et que ça a mal tourné huit fois. Oui, c’est une position inconfortable. »

Vivre un (dés)accord, une collaboration et un conflit

Enfin, vivre un (dés)accord, une collaboration et un conflit renvoie à l’expérience de travailler ensemble ou les uns contre les autres, et au sentiment d’être d’accord (ou en désaccord, en conflit) sur ce qui devrait se passer, voir la citation G.

Citation G : un membre de la famille (RF7) parle de son expérience de désaccord avec les professionnels sur ce dont elle peut avoir son mot à dire, désaccord qui tournait autour du rôle de la personne ayant un trouble psychique sévère tel qu’elle le perçoit (il a des lacunes qu’il faut soutenir) par opposition à sa perception du point de vue professionnel (c’est un homme adulte qui doit se prendre en charge) ; elle sent qu’elle doit intervenir en raison de ses attentes négatives quant à ce que feront les professionnels.

RF7 : « [Soupir] Avec C, j’ai l’impression que les professionnels vous considèrent, vous, membre de la famille, comme une plaie : c’est un homme adulte. En tant que tante, de quel droit vous mêlez-vous de ça ou vous impliquez-vous, de toute façon ? C’est comme ça qu’ils gèrent. C’est comme ça que je l’ai vécu. »

E : « Et qu’est-ce que vous ressentez ? »

RF7 : « On se sent sans pouvoir. [et] Je vois les choses autrement. Je vois qu’il a des lacunes, et c’est pour ça que je m’implique, pour l’aider. Pour combler un peu ces lacunes. Oui, il le faut, sinon… rien ne se passera. Parce qu’alors ils se disent : cette famille ne viendra pas, de toute façon ça ne l’intéresse pas. Et alors ils laissent ces personnes comme elles sont. »

E : « Donc, en fait, vous devez faire avancer les professionnels ? »

RF7 : « Oui. Dans certains cas, oui. Et surtout si la personne suivie est passive. »

Voir le tableau 3 pour d’autres citations illustratives des perspectives des personnes ayant un trouble psychique sévère, des familles et des professionnels sur les quatre sous-thèmes, y compris des citations qui illustrent des attentes positives, une information mutuelle, une capacité d’agir (partagée) et l’expérience d’un terrain commun (accord) pour collaborer.

Discussion

Dans la présente étude, l’équipe a exploré les perspectives des personnes ayant un trouble psychique sévère, dont la plupart avaient un trouble psychotique, de leur famille et des professionnels sur la collaboration pendant le processus de rétablissement. L’étude s’inscrivait dans le contexte des soins de santé mentale de longue durée et reposait sur une approche participative et ascendante, partant des expériences subjectives. Une analyse thématique réflexive d’entretiens, complétée par des groupes de discussion, a permis de construire des thèmes représentant les processus de collaboration pour le rétablissement.

Les personnes ayant un trouble psychique sévère étudiées présentent un haut niveau de chronicité de la maladie et des besoins psychosociaux durables [16], ce qui, joint à la forte prévalence des troubles psychotiques, signifie que des différences de perspective récurrentes ou durables sont courantes. Le contexte de soins de cette recherche, bien qu’orienté vers le rétablissement, reste centré sur la maladie. Il implique aussi de fréquents changements de lieu de vie et de professionnels [27, 30]. Les résultats sont discutés ci-dessous à cette lumière.

Les deux thèmes centraux construits concernent l’attribution des rôles et l’interaction avec les autres membres de la triade. Une partie de l’attribution des rôles renvoyait à l’établissement d’un contact inconditionnel et porteur de sens, autrement dit au travail sur une relation porteuse de sens, considéré comme un but de rétablissement en soi, constat familier de la littérature sur le rétablissement des personnes ayant un trouble psychique sévère comme de leur famille [1, 12, 13]. Ce contact était aussi vu comme une porte d’entrée vers la seconde partie, orientée vers le problème, de l’attribution des rôles, et inversement. On notera que cette compréhension des rôles au sein de la triade rejoint la conception interactionnelle largement admise selon laquelle la communication comporte un aspect de relation et un aspect de contenu [39].

Bien que le rétablissement soit par nature un concept transdiagnostique qui dépasse le domaine de la maladie [2, 40], les résultats montrent que le fait de partager ou non une perspective sur le problème compte dans la collaboration pour le rétablissement. Toutes les parties de la triade étudiée commentaient souvent l’impact des différences quant à la définition du problème, trait central des troubles psychotiques et caractéristique courante dans le contexte de l’étude.

L’analyse montre l’importance de l’aspect relationnel d’un rôle. Les personnes interrogées, quelle que soit leur perspective, jugeaient important d’établir un contact inconditionnel et porteur de sens. Ce contact aidait à composer avec les perspectives divergentes. Elles notaient qu’il demandait du temps pour s’établir. L’inverse se vérifiait aussi : les différences vécues quant à la définition du problème et au rôle orienté vers le problème semblaient liées à un processus d’interaction négatif : attentes négatives, y compris la stigmatisation, absence d’information donnée ou reçue, absence de capacité d’agir pour changer, expérience du désaccord et du conflit, ce qui pouvait à son tour nuire au contact porteur de sens.

Les ingrédients de la collaboration pour le rétablissement

L’analyse rassemble trois éléments clés de la collaboration pour le rétablissement d’un trouble psychique sévère au sein d’une triade : les perspectives divergentes, les aspects relationnels de la collaboration et une pratique orientée vers le processus. Premièrement, l’étude montre comment les perspectives divergentes entre membres de la triade, courantes dans les troubles psychiques sévères et notamment dans la psychose, peuvent mettre à l’épreuve l’expérience de la collaboration pour le rétablissement (voire le rétablissement lui-même, puisque ces divergences peuvent mettre à l’épreuve le lien aux autres, aspect central du rétablissement). Dans ce contexte, les résultats montrent que présenter les difficultés psychiques comme une maladie peut créer des tensions considérables au sein de la triade, ce qui fait écho aux critiques d’une organisation des soins de santé mentale principalement fondée sur la maladie [41, 42], et que construire des relations, ce qui demande du temps, est vu comme une porte d’entrée essentielle vers la collaboration lorsqu’il est difficile de trouver un terrain commun sur la définition du problème.

Deuxièmement, les personnes interrogées, quelle que soit leur perspective, ont souligné combien la discontinuité des soins (professionnels) et des relations peut entraver la construction de relations, à la fois comme but en soi et comme moyen d’une collaboration effective. En s’appuyant sur Muusse et al., qui ont étudié les pratiques de soins dans les soins de santé mentale de longue durée aux Pays-Bas, on note que le système de santé dans lequel l’étude s’est déroulée organise surtout les soins autour d’une conceptualisation des cas centrée sur le patient ou l’individu et de parcours de traitement bornés dans le temps et par des objectifs, plutôt qu’autour de la construction de relations durables, ce qui entraîne une discontinuité des soins professionnels [30]. Muusse et al. soutiennent que la question de la définition des « bons soins » ne se règle pas à armes égales, car les perspectives médicale, juridique et bureaucratique sur les « bons soins » se renforcent mutuellement et étouffent la perspective relationnelle. Celle-ci reste présente, mais elle aurait peut-être besoin d’une légitimation plus explicite dans les soins de santé mentale de longue durée néerlandais destinés aux troubles psychiques sévères. Cela pourrait s’étendre aux systèmes organisés de façon comparable [43]. Sans cette légitimation, les membres des équipes peuvent douter qu’une approche relationnelle des soins soit vraiment de « bons soins » ou « fasse partie de leur travail ». La mise en œuvre de paradigmes de traitement qui donnent la priorité à la pratique relationnelle s’est d’ailleurs heurtée à des difficultés organisationnelles, tant au niveau du système de santé qu’à celui des services [44, 45].

Troisièmement, les résultats mettent en avant l’importance d’une pratique orientée vers le processus, c’est-à-dire prendre le temps d’expliciter la lecture que chaque partie fait de ce qui se passe, et les attentes quant aux objectifs, aux rôles et à la capacité d’agir (par exemple qui a besoin de quoi, qui peut décider). Cela souligne à nouveau la vision de la planification des soins qu’ont les personnes usagères et les familles : ce qui compte le plus pour elles n’est pas l’élaboration d’un plan de soins, mais la qualité du processus qui y mène [46]. Des modèles décrivant des manières de pratiquer en étant orienté vers le processus existent déjà : on peut citer la décision partagée et les pratiques systémiques destinées aux troubles psychiques sévères [47–50]. Les résultats mettent en lumière des aspects du processus particulièrement importants pour des soins de santé mentale de longue durée orientés vers le rétablissement des personnes ayant un trouble psychique sévère, où les perspectives divergent souvent : expliciter dans quel(s) rôle(s) les parties sont impliquées, se demander si ce sont les bonnes personnes, et faciliter l’élaboration d’une compréhension partagée (sinon convergente) du problème. Le rétablissement étant un processus de changement, il est suggéré de revenir régulièrement sur ces questions dans les soins de longue durée.

Favoriser la collaboration pour le rétablissement dans la pratique clinique

Comment favoriser des soins relationnels et orientés vers le processus dans la pratique clinique ? L’équipe indique deux pistes de travail. Toutes deux sont des manières d’organiser un service plutôt qu’une intervention définie. Premièrement, les résultats sur la collaboration pour le rétablissement rejoignent les principes du dialogue ouvert, notamment son approche par le réseau social, la continuité psychologique et une pratique orientée vers le processus [49, 51]. Un vaste essai sur le dialogue ouvert actuellement en cours au Royaume-Uni et des mises en œuvre en Italie pourraient éclairer sa faisabilité et son efficacité dans le premier épisode psychotique, et renforcer les arguments pour étudier de telles approches dans les soins de santé mentale de longue durée [52, 53]. Deuxièmement, des modèles de soins qui fixent des normes pour l’organisation des soins, la structure des équipes et les lieux de vie, comme le modèle néerlandais de la « Triade du rétablissement actif » (Active Recovery Triad), peuvent servir d’échafaudage pour favoriser un travail relationnel et orienté vers le processus [54].

Forces, limites et recherches futures

Parmi les forces de cette étude figurent une méthodologie bien définie, qui met surtout l’accent sur la richesse des données et sur une analyse menée dans un processus participatif. Cela a été essentiel pour équilibrer les voix de toutes les parties de la triade tout au long de la recherche.

L’échantillonnage était limité par le fait que l’étude se cantonnait à une seule institution, et par la disposition des personnes participantes à raconter leur histoire. Les personnes ayant un trouble psychique sévère ayant été recrutées par l’intermédiaire des professionnels, les vues les plus hostiles à l’intervention professionnelle ont probablement été exclues, même si l’aversion pour l’aide professionnelle restait représentée dans la recherche.

Autre limite, l’étude présente une analyse des vues des trois parties en présence, mais ne s’est pas centrée sur les convergences et les différences de vues entre acteurs d’une même triade quant à leur processus de collaboration. L’équipe n’a pas non plus observé d’interactions réelles entre acteurs d’une même triade. L’étude comprenait des vues « instantanées » de personnes ayant un TPS, de familles et de professionnels, mais n’a pas cartographié ce qui se passe réellement au cours d’une collaboration de longue durée qui fait progresser le rétablissement (une série d’« instantanés », ou un « film »). L’équipe suggère des recherches longitudinales, au sein des triades, pouvant inclure des approches ethnographiques et/ou une évaluation réaliste, pour traiter ces questions et, à terme, éclairer ce qui fonctionne, pour qui et dans quelles circonstances [34, 55–57]. Enfin, dans ce type de recherche, il sera important de concevoir les familles comme des réseaux polyphoniques comprenant plusieurs membres, qui peuvent avoir des perspectives et des rôles différents à l’égard d’une personne ayant un trouble psychique sévère.

Conclusions

Cette étude souligne l’importance de connaître et de valoriser les perspectives divergentes lorsqu’on travaille en triade pendant le rétablissement d’un trouble psychique sévère, en particulier la psychose. Elle propose des processus de collaboration pour le rétablissement, comprenant une attribution des rôles à la fois relationnelle et orientée vers le problème, qui influencent l’interaction au sein de la triade. Elle met en avant l’importance d’une pratique centrée sur la relation et orientée vers le processus pour soutenir le rétablissement lorsque les perspectives divergent.

Abréviations

  • Famille : personnes liées à la personne ayant un trouble psychique sévère par les réseaux sociaux (famille, cercle amical, autres personnes importantes)
  • Professionnels : personnes liées à la personne ayant un trouble psychique sévère par les réseaux professionnels (un ensemble de spécialistes de santé mentale)
  • TPS (SMI) : trouble psychique sévère

Complexe Systémique : à retenir

L’étude rejoint un axiome que les thérapeutes systémiques connaissent bien, et que l’équipe cite elle-même : toute communication a un aspect de contenu et un aspect de relation. Dans la triade, le contenu, c’est la question « y a-t-il un problème, et lequel ? » ; la relation, c’est le contact inconditionnel qui permet d’en parler sans rompre. Quand le désaccord porte sur la définition même du problème, comme souvent dans la psychose, ce n’est pas la conviction qui débloque la situation mais le temps passé ensemble, la continuité des personnes et l’explicitation régulière des rôles : qui décide, qui informe qui, qui attend quoi. Pour la clinique, cela plaide pour des entretiens à trois où ces positions sont dites et revisitées, dans l’esprit du dialogue ouvert. On gardera toutefois en tête les limites : une seule institution, un recrutement passé par les équipes, des récits isolés plutôt que des triades observées, et une analyse menée depuis un regard professionnel. À lire avec l’étude norvégienne sur l’implication des familles dans les troubles psychotiques, et avec la revue sur la confidentialité quand on implique la famille.

Notes de l’original

Note de l’éditeur. Springer Nature reste neutre quant aux revendications territoriales figurant dans les cartes publiées et les affiliations institutionnelles.

In memoriam. Mette Lansen n’est plus en vie.

Remerciements. L’équipe remercie toutes les personnes participantes d’avoir partagé leur histoire, ainsi que les personnes qui ont mené les entretiens depuis une perspective d’expertise par expérience pour leur aide à la recueillir.

Contributions. MLn, NH, KG, AV, MK, JD, LH et MdK ont conçu le projet. TB, TE, MLn, NH, AV, MK, JD, LH et MdK ont élaboré l’étude. TB, MLr, KW et MdK ont recueilli et analysé les données. TB a rédigé le manuscrit. RE, MLr, KW, MLn, CA, NH, KG, FS, AV, MK, JD, LH et MdK ont relu et commenté l’analyse et le manuscrit. MdK a supervisé le projet. Toute l’équipe a lu et approuvé le manuscrit final.

Financement. Cette étude a été soutenue par une subvention de ZonMw, dans le cadre du programme de recherche sur les soins de santé mentale (subvention no 636330002). Le financeur n’a joué aucun rôle dans la conceptualisation, la conception, le recueil des données, l’analyse, la décision de publier ou la préparation du manuscrit.

Disponibilité des données. Les données utilisées et analysées dans cette étude ne sont pas accessibles publiquement, car elles contiennent des informations susceptibles de compromettre la vie privée des personnes participantes. Les données qui étayent les résultats sont disponibles auprès de la personne chargée de la correspondance sur demande raisonnable.

Approbation éthique et consentement à participer. Le protocole de l’étude a été examiné par le comité d’éthique institutionnel du Vrije Universiteit Medical Centre (référence 2018/196). L’équipe atteste que toutes les procédures ayant contribué à ce travail respectent les normes éthiques des comités nationaux et institutionnels compétents en matière d’expérimentation humaine et la déclaration d’Helsinki de 1975, révisée en 2008. Toutes les personnes interrogées ont donné leur consentement éclairé écrit. Lorsque des personnes soignées faisaient l’objet d’une représentation légale décidée par un tribunal, ce qui concernait surtout les personnes interrogées vivant dans des services d’hospitalisation de longue durée, le consentement éclairé de la personne qui les représentait a en outre été obtenu.

Consentement à la publication. Sans objet.

Liens d’intérêts. L’équipe déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

Références

1. Leamy M, Bird V, Le Boutillier C, Williams J, Slade M. Conceptual framework for personal recovery in mental health: systematic review and narrative synthesis. Br J Psychiatry. 2011;199(6):445–52.

2. Anthony WA. Recovery from mental illness: the guiding vision of the mental health service system in the 1990s. Psychosocial Rehabilitation Journal. 1993;16(4):11–23.

3. Price-Robertson R, Manderson L, Duff C. Mental ill health, recovery and the family assemblage. Cult Med Psychiatry. 2017;41(3):407–30.

4. Topor A, Borg M, Di Girolamo S, Davidson L. Not just an individual journey: social aspects of recovery. Int J Soc Psychiatry. 2011;57(1):90–9.

5. Spaniol L, Nelson A. Family recovery. Community Ment Health J. 2015;51(7):761–7.

6. Van Eck RM, Burger TJ, Vellinga A, Schirmbeck F, de Haan L. The relationship between clinical and personal recovery in patients with schizophrenia spectrum disorders: a systematic review and meta-analysis. Schizophr Bull. 2018;44(3):631–42.

7. Boumans J, Baart I. Het gewone en het bijzondere. Utrecht: Trimbos-instituut, Netherlands Institute on Mental Health and Addiction; 2013.

8. Mancini MA, Hardiman ER, Lawson HA. Making sense of it all: consumer providers’ theories about factors facilitating and impeding recovery from psychiatric disabilities. Psychiatr Rehabil J. 2005;29(1):48–55.

9. Jacob KS. Insight in psychosis: standards, science, ethics and value judgment. Int J Soc Psychiatry. 2017;63(4):345–51.

10. Amador XF, David AS. Insight and psychosis. 2nd ed. Oxford: Oxford University Press; 2004.

11. Feyaerts J, Henriksen MG, Vanheule S, Myin-Germeys I, Sass LA. Delusions beyond beliefs: a critical overview of diagnostic, aetiological, and therapeutic schizophrenia research from a clinical-phenomenological perspective. Lancet Psychiatry. 2021;8(3):237–49.

12. Fusar-Poli P, Estradé A, Stanghellini G, Venables J, Onwumere J, Messas G, et al. The lived experience of psychosis: a bottom-up review co-written by experts by experience and academics. World Psychiatry. 2022;21(2):168–88.

13. Estradé A, Onwumere J, Venables J, Gilardi L, Cabrera A, Rico J, et al. The lived experiences of family members and carers of people with psychosis: a bottom-up review co-written by experts by experience and academics. Psychopathology. 2023;56(5):371–82.

14. Lucas R. The psychotic wavelength: a psychoanalytic perspective for psychiatry. Birksted-Green D, editor. East Sussex, UK: Routledge; 2009.

15. Lysaker PH, Hasson-Ohayon I. Metacognition in psychosis: a renewed path to understanding of core disturbances and recovery-oriented treatment. World Psychiatry. 2021;20(3):359–61.

16. Camacho-Gomez M, Castellvi P. Effectiveness of family intervention for preventing relapse in first-episode psychosis until 24 months of follow-up: a systematic review with meta-analysis of randomized controlled trials. Schizophr Bull. 2020;46(1):98–109.

17. Freeman AM, Tribe RH, Stott JCH, Pilling S. Open Dialogue: A Review of the Evidence. Psychiatr Serv. 2019;70(1):46–59.

18. Yesufu-Udechuku A, Harrison B, Mayo-Wilson E, Young N, Woodhams P, Shiers D, et al. Interventions to improve the experience of caring for people with severe mental illness: systematic review and meta-analysis. Br J Psychiatry. 2015;206(4):268–74.

19. Tjaden C, Mulder CL, den Hollander W, Castelein S, Delespaul P, Keet R, et al. Effectiveness of resource groups for improving empowerment, quality of life, and functioning of people with severe mental illness: a randomized clinical trial. JAMA Psychiatry. 2021;78(12):1309–18.

20. Seikkula J, Arnkil TE. Dialogical meetings in social networks. London: Routledge; 2006.

21. Le Boutillier C, Leamy M, Bird VJ, Davidson L, Williams J, Slade M. What does recovery mean in practice? A qualitative analysis of international recovery-oriented practice guidance. Psychiatr Serv. 2011;62(12):1470–6.

22. Couwenberg C, van Weeghel J. Over de brug: Plan van aanpak voor de behandeling, begeleiding en ondersteuning bij ernstige psychische aandoeningen. Utrecht: Kenniscentrum Phrenos; 2014.

23. Wallcraft J, Amering M, Freidin J, Davar B, Froggatt D, Jafri H, et al. Partnerships for better mental health worldwide: WPA recommendations on best practices in working with service users and family carers. World Psychiatry. 2011;10(3):229–36.

24. Landeweer E, Molewijk B, Hem MH, Pedersen R. Worlds apart? A scoping review addressing different stakeholder perspectives on barriers to family involvement in the care for persons with severe mental illness. BMC Health Serv Res. 2017;17(1):349.

25. Braun V, Clarke V. Using thematic analysis in psychology. Qual Res Psychol. 2006;3(2):77–101.

26. Braun V, Clarke V. Conceptual and design thinking for thematic analysis. Qual Psychol. 2022;9(1):3–26.

27. de Mooij LD, Kikkert M, Lommerse NM, Theunissen J, de Koning MB, de Haan L, et al. Homesick: residential and care patterns in patients with severe mental illness. BMC Psychiatry. 2016;16(1):431.

28. Segeren M, Lauriks S, Kikkert M, Heering J, Lommerse N, van Husen G, Verhoeff A. Deinstitutionalization from the perspective of community-dwelling adults with a severe mental illness in Amsterdam: a cohort study protocol. BMC Public Health. 2022;22(1):950.

29. Delespaul PH. Consensus regarding the definition of persons with severe mental illness and the number of such persons in the Netherlands. Tijdschr Psychiatr. 2013;55(6):427–38.

30. Muusse C, Kroon H, Mulder CL, Pols J. Frying eggs or making a treatment plan? Frictions between different modes of caring in a community mental health team. Sociol Health Illn. 2021;43(7):1581–97.

31. Killaspy H, Marston L, Green N, Harrison I, Lean M, Holloway F, et al. Clinical outcomes and costs for people with complex psychosis; a naturalistic prospective cohort study of mental health rehabilitation service users in England. BMC Psychiatry. 2016;16(1):95.

32. Lamb HR. The new state mental hospitals in the community. Psychiatr Serv. 1997;48(10):1307–10.

33. van Os J. Persoonlijke Diagnostiek in een Nieuwe GGZ. Houten: Bohn Stafleu van Loghum; 2014.

34. Zartler U. Multiple perspectives in qualitative family research: crafting and conducting research projects. Fam Sci. 2010;1(3–4):173–82.

35. de Dierckx Casterlé B, Gastmans C, Bryon E, Denier Y. QUAGOL: a guide for qualitative data analysis. Int J Nurs Stud. 2012;49(3):360–71.

36. MAXQDA, Software for qualitative data analysis. Berlin: VERBI Software. Consult. Sozialforschung GmbH; 1989-2024.

37. American Psychiatric Association. DSM-V: Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed.). Washington DC: APA; 2013.

38. OECD/Eurostat/UNESCO Institute for Statistics. ISCED 2011 Operational Manual: Guidelines for Classifying National Education Programmes and Related Qualifications. Paris: OECD Publishing; 2015.

39. Watzlawick P, Bavelas JB, Jackson DD. Pragmatics of human communication, a study of interactional patterns, pathologies, and paradoxes. New York: W.W. Norton & Company; 1967.

40. Lases MN, Bruins J, Scheepers FE, van Sambeek N, Ng F, Rennick-Egglestone S, et al. Is personal recovery a transdiagnostic concept? Testing the fit of the CHIME framework using narrative experiences. J Ment Health [Internet]. 2024:1–9. Available from: https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/09638237.2024.2361225.

41. van Os J, Guloksuz S, Vijn TW, Hafkenscheid A, Delespaul P. The evidence-based group-level symptom-reduction model as the organizing principle for mental health care: time for change? World Psychiatry. 2019;18(1):88–96.

42. van Oenen FJ, van Deursen S, Cornelis J. A new, more comprehensive role model for the psychiatrist; the need to adapt and personalise psychiatric concepts and actions. Tijdschr Psychiatr. 2014;56(11):728–36.

43. Brodwin P. Everyday Ethics. Voices from the front line of community psychiatry: University of California press; 2013.

44. Hopper K, Van Tiem J, Cubellis L, Pope L. Merging intentional peer support and dialogic practice: implementation lessons from parachute NYC. Psychiatr Serv. 2020;71(2):199–201.

45. Heumann K, Kuhlmann M, Böning M, Tülsner H, Pocobello R, Ignatyev Y, et al. Implementation of open dialogue in Germany: efforts, challenges, and obstacles. Front Psychol. 2022;13:1072719.

46. Bee P, Price O, Baker J, Lovell K. Systematic synthesis of barriers and facilitators to service user-led care planning. Br J Psychiatry. 2015;207(2):104–14.

47. Stiggelbout AM, Pieterse AH, De Haes JC. Shared decision making: concepts, evidence, and practice. Patient Educ Couns. 2015;98(10):1172–9.

48. Pinquart M, Oslejsek B, Teubert D. Efficacy of systemic therapy on adults with mental disorders: a meta-analysis. Psychother Res. 2016;26(2):241–57.

49. Olson M, Seikkula J, Ziedonis D. The key elements of dialogic practice in open dialogue. Worcester, MA: The University of Massachusetts Medical School; 2014.

50. van Oenen FJ, Cornelis J, Bernardt C. Concensusgericht systemisch interviewen en intervenieren. Een systemisch ’goed genoeg’-pakket voor hulpverleners in de psychiatrie. Systeemtherapie. 2012;24(2):63–81.

51. Putman N. What is open dialogue? In: Putman N, Martindale B, editors. Open Dialogue for Psychosis: Organising Mental Health Services to Prioritise Dialogue, Relationship and Meaning. London: Routledge; 2022. p. 9–34.

52. Pilling S, Clarke K, Parker G, James K, Landau S, Weaver T, et al. Open Dialogue compared to treatment as usual for adults experiencing a mental health crisis: protocol for the ODDESSI multi-site cluster randomised controlled trial. Contemp Clin Trials. 2022;113:106664.

53. Pocobello R. Researching whether Finnish Open Dialogue transfers to the Italian mental health system. In: Putman N, Martindale B, editors. Open dialogue for psychosis: Organising mental health services to prioritise dialogue relationship and meaning. London: Routledge; 2022. p. 259–63.

54. Zomer LJC, Voskes Y, van Weeghel J, Widdershoven GAM, van Mierlo TFMM, Berkvens BS, et al. The active recovery triad model: a new approach in Dutch long-term mental health care. Front Psychiatry. 2020;11:592228.

55. Vogl S, Zartler U, Schmidt E-M, Rieder I. Developing an analytical framework for multiple perspective, qualitative longitudinal interviews (MPQLI). Int J Soc Res Methodol. 2017;21(2):177–90.

56. Mol A. The body multiple : ontology in medical practice. Durham, NC: Duke University Press; 2002.

57. Duncan C, Weich S, Fenton SJ, Twigg L, Moon G, Madan J, et al. A realist approach to the evaluation of complex mental health interventions. Br J Psychiatry. 2018;213(2):451–3.

Traduction non officielle en français de La perspective compte dans le rétablissement : le regard des personnes ayant un trouble psychique sévère, des familles et des spécialistes de santé mentale sur la collaboration pendant le rétablissement, une étude qualitative, par Thijs J. Burger, Robin M. van Eck, Marjolein Lachmeijer, Kimriek R. G. de Wilde-Schutten, Mette Lansen, Carola van Alphen, Niek van Haasteren, Karin Groen, Frederike Schirmbeck, Astrid Vellinga, Martijn J. Kikkert, Jack Dekker, Lieuwe de Haan et Mariken B. de Koning, BMC Psychiatry, vol. 24, article 802 (2024), doi : 10.1186/s12888-024-06198-w, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes, légendes des figures traduites). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Perspective matters in recovery: the views of persons with severe mental illness, family and mental health professionals on collaboration during recovery, a qualitative study », publié dans BMC Psychiatry (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Burger, T. J., van Eck, R. M., Lachmeijer, M., de Wilde-Schutten, K. R. G., Lansen, M., van Alphen, C., van Haasteren, N., Groen, K., Schirmbeck, F., Vellinga, A., Kikkert, M. J., Dekker, J., de Haan, L., et de Koning, M. B. (2024). La perspective compte dans le rétablissement : le regard des personnes ayant un trouble psychique sévère, des familles et des spécialistes de santé mentale sur la collaboration pendant le rétablissement, une étude qualitative (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-perspective-compte-dans-le-retablissement-le-regard-des-personnes-ayant-un-trouble (Œuvre originale publiée en 2024 dans BMC Psychiatry, 24, 802 (2024) ; republiée en 2024 par BMC Psychiatry, https://bmcpsychiatry.biomedcentral.com/articles/10.1186/s12888-024-06198-w)

Panier

Votre panier est vide.