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Red Sistémica · Clinique et société

La peur du changement

La résistance au changement peut se définir comme un ensemble de stratégies destinées à diminuer ou à supprimer l’angoisse que tout processus de changement engendre. Alfonso Ramírez de Arellano en décrit les ressorts — la peur de l’inconnu, le doute sur ses propres capacités, l’attente du changement vécue comme une perte —, puis fait glisser la même grille du plan individuel au plan collectif, jusqu’à la crise espagnole de 2013 et au renversement qu’elle opère : c’est désormais la population qui veut changer, et ce sont les responsables politiques qui résistent.

Auteur Alfonso Ramírez de Arellano, psychologue, spécialiste de psychologie clinique et de psychothérapie de la famillePremière publication Red Sistémica, mai 2013Traduction Complexe Systémique, avec l’accord de Red Sistémica

Ce que la résistance au changement protège

D’un point de vue psychologique, la résistance au changement peut se définir comme un ensemble de stratégies qui ont pour finalité de diminuer ou d’éliminer l’angoisse que tout processus de changement peut engendrer. Bien que la peur soit en elle-même un mécanisme de défense normal, elle devient un problème lorsqu’elle nous empêche de nous adapter activement à la réalité.

Les craintes les plus fréquentes qui déclenchent la résistance au changement sont la peur de l’inconnu et le doute sur ses propres capacités. La première produit de l’incertitude : un peu d’incertitude peut favoriser la créativité (précisément ce dont on a besoin pour s’adapter à des situations nouvelles), mais beaucoup peut nous bloquer. Le doute sur notre capacité d’adaptation peut lui aussi nous jouer de mauvais tours ; et si l’on se cache à soi-même ces doutes, si on les nie, on sera plus mal placé encore pour affronter le changement.

L’attente d’un changement peut aussi être éprouvée comme une perte. Le processus ressemble alors au deuil, avec ses phases traditionnelles : déni, colère, marchandage, dépression et acceptation.

La résistance au changement est un phénomène qui peut se manifester aussi bien au niveau individuel qu’au niveau social. On peut l’éprouver face à des décisions personnelles impliquant des changements de style de vie — arrêter de fumer, changer de travail —, mais elle peut aussi affecter des groupes, des collectifs et jusqu’à des peuples entiers au moment d’affronter les changements et de prendre des décisions.

Dans les deux cas, la dynamique de la résistance au changement peut toujours être mise en rapport avec la peur et l’incertitude, avec la gestion de sentiments comme la colère, l’impuissance ou la perte, ainsi qu’avec l’élaboration d’arguments destinés à nous justifier ou à nier la réalité. Elle peut aussi conduire à développer des conduites de procrastination (tout remettre au lendemain). Ne pas reconnaître la complexité du phénomène n’aide pas à prendre des décisions rationnelles.

Conjurer la peur : l’autoritarisme ou l’humour

Socialement, nous traversons une crise qui produit elle aussi de la peur et de l’incertitude. L’une des façons de conjurer la peur, particulièrement lorsqu’on l’éprouve sur un mode agressif, ce sont les options autoritaires. La dynamique émotionnelle des organisations autoritaires repose sur la gestion de la peur et de la colère. Vers l’intérieur, leur paternalisme contient la peur et offre de la sécurité ; vers l’extérieur, la colère est projetée contre les personnes que l’on considère comme différentes — les personnes immigrées, par exemple. Cela peut mener à des options politiques extrémistes, comme les partis d’extrême droite européens actuels. Une autre manière de la conjurer passe par l’humour. Si nous sommes capables de rire de notre propre peur, nous la dédramatisons. Je ne sais pas si cela a quelque chose à voir avec les options politiques menées par des comiques qui ont surgi ces derniers temps en Europe. Je ne connais ni monsieur Beppe Grillo, ni Hördur Torfason, qui a été à la tête du mouvement Voix du peuple en Islande ; mais si un clown et un auteur dramatique de la stature de Dario Fo, prix Nobel de littérature, soutient le mouvement Cinq Étoiles, il nous faudra prendre très au sérieux l’option de l’humour et de la créativité.

Par ailleurs, ce sont jusqu’ici les responsables politiques qui ont brandi l’argument de la résistance au changement contre la population. Selon ces responsables, la classe politique produit ou gère les changements, et la société — ou certains de ses secteurs — ce qui y résiste.

Les deux derniers gouvernements n’ont cessé de nous dire que plus rien ne sera comme avant, que la réalité socio-économique a changé pour toujours et qu’au lieu de résister et de nous plaindre, ce que nous devrions faire, c’est nous préparer aux temps nouveaux. Ils nous disent aussi que nous devons faire preuve d’esprit d’entreprise, prendre en main notre propre destin sans attendre que quiconque vienne nous sauver (surtout pas l’État, qui ne sera plus jamais ce qu’il était, s’il l’a jamais été). Tout cela peut être vrai, mais à ce stade je ne suis pas très sûr que population et responsables politiques pensions la même chose lorsque nous parlons de peur, de changement et de résistance. Ce sont aujourd’hui beaucoup de gens qui veulent changer, et les responsables politiques qui résistent.

« Ce sont aujourd’hui beaucoup de gens qui veulent changer, et les responsables politiques qui résistent. »

Alfonso Ramírez de Arellano

Sur le plan individuel comme sur le plan collectif, produire un changement volontaire requiert trois éléments : SAVOIR, VOULOIR ET POUVOIR. Les propriétaires des appareils, les castes dirigeantes des partis semblent ne pas savoir, ou ne pas vouloir savoir, ce qui est une clameur dans la rue et dans les sondages : qu’une immense majorité de la population espagnole ne leur fait pas confiance et veut davantage de transparence, la suppression des privilèges, la démocratisation des organisations politiques, un financement transparent, des sanctions exemplaires contre la corruption, etc. La hiérarchie politique se justifie en disant que tout est la conséquence de la crise économique, ou bien nie l’évidence en arguant qu’il s’agit de mots d’ordre antisystème. En définitive, cette hiérarchie ne sait ni ne veut changer.

Une partie de ces responsables, sûrement, reconnaît les problèmes et veut changer, mais reste prise au piège de la dynamique perverse de ses organisations, davantage orientées vers leur survie que vers leur véritable fonction de représentation. Cette partie n’a pas le pouvoir dans les partis et ne semble pas disposée, pour l’instant, à livrer bataille pour l’obtenir. Autrement dit : même en sachant et en voulant, elle ne peut pas, ou n’ose pas. Faute de se hâter de changer, elle verra le changement lui passer dessus.

Pour la population, changer signifie quelque chose de très différent : cela signifie reprendre l’initiative, ne pas déléguer à qui n’inspire pas confiance, se montrer plus exigeante avec elle-même et avec sa représentation politique, dénoncer les mauvaises pratiques au sein de ses propres organisations. Cela signifie se révolter contre les conséquences injustes d’une crise qu’elle n’a pas provoquée. Cela aussi fait peur, mais une partie de la population s’est mise en chemin.

Note de l’original

Article publié à l’origine dans Red Sistémica en mai 2013.

Qui est Alfonso Ramírez de Arellano

Psychologue espagnol, spécialiste de psychologie clinique et de psychothérapie de la famille. Il a travaillé comme acteur et metteur en scène de théâtre. Il exerce actuellement dans le champ des toxicodépendances, où il a reçu le prix Reina Sofía 1989 et une mention d’honneur en 2008. Il a également reçu le prix du meilleur article de 1996 de la revue européenne Ítaca pour son travail « Drogodrama y dramadependencia », et il a été finaliste du prix de journalisme Enrique Ferrán. Il partage son temps entre la publication de nouvelles dans des revues littéraires et des articles de vulgarisation scientifique dans la presse quotidienne. Il est l’auteur des livres Actuar localmente en (drogo)dependencias (GID), Problemas emergentes en jóvenes y adolescentes (CSZ) et Manual de supervivencia del empleado público o cómo defenderse del político de turno (Almuzara), ainsi que de divers chapitres et collaborations dans des livres et des manuels. Il collabore régulièrement avec les médias du groupe Joly (Diario de Sevilla). Il a également publié des nouvelles et des articles dans les revues El Ciervo, Cuadernos para el Diálogo et El Siglo que Viene.

Cet article est la traduction française de « Miedo al cambio », publié par Red Sistémica (première parution : Red Sistémica, mai 2013). Traduit et republié avec l’accord de la revue.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Ramírez de Arellano, A. (2023). La peur du changement (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-peur-du-changement (Œuvre originale publiée en 2013 dans Red Sistémica, mai 2013 ; republiée en 2023 par Red Sistémica, https://redsistemica.ar/2023/01/30/miedo-al-cambio/)

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